RUE SAINT- HONORÉ
Richard avait fait établir dans son jardin de Saint-Germain, avaient été élevées. Devenues trop petites, il fallut les agrandir. On sait que l'ordre dans les finances brillait peu sous le règne de Louis XV, et l'on manquait d'argent pour achever ce travail. Le roi venait souvent savoir où en étaient les travaux. «Un jour, voyant languir les réparations, dit M. de la Gorse qui raconte cette anecdote (1), il demanda à Richard la cause de ce retard. « Sire, lui répondit celui-ci, M. de Marigny évalue à 90,000 livres ce qui reste encore à faire. Or, comme on ne le paye pas, la suspension des travaux s'ensuit tout naturellement. Si cette entreprise me concernait, je me ferais fort de l'achever moyennant 30,000 livres. — Comment ! vous en viendriez à bout avec cette somme ? Mais on me vole donc ? — En doutez- vous, Sire ? — En ce cas, Richard, je vous charge expressément de la confection de cet ouvrage. — A merveille, sire ! mais l'argent, où est-il? Je n'en ai point, moi. — Quoi ! vous en manquez? eh bien, venez me voir demain matin vers les dix heures, je vous en prêterai. »
« Richard fut exact à aller chez le roi, qui lui remit les 30,000 livres en lui disant: « Oh ! çà! mon cher Richard, quand on paiera « vous me rendrez cette somme, n'est-ce pas? — C'est trop juste, « Sire, je vous le promets. » Les réparations se rirent promptement au gré de Louis XV. A quelque temps de là, les fonds de la caisse des bâtiments firent face aux déboursés du premier jardinier, et celui-ci, conformément à sa parole , restitua au roi la somme prêtée. »
Ce trait caractéristique, tout en montrant le désir qu'avait Louis XV de voir élever promptement un abri
(1) Souvenir fun homme de cour.
auxfleurs qu'il aimait, peint bien avec quelle parcimonie, au milieu du désordre financier qui régnait autour de lui, le roi réglait ses dépenses secrètes (1).
Outre le jardin botanique et les plantes de serres chaudes, Richard peupla Trianon d'arbres exotiques pouvant vivre à l'air libre dans nos climats, et qui font aujourd'hui l'ornement de tous nos jardins et même de nos forêts. Pins, — sapins, — cèdres, — cyprès, — peupliers de diverses espèces, — charmes, — tulipiers, — catalpas, — érables, — sophoras du Japon, — acacia-robinia, — chênes de différentes espèces, etc. (2), venus de toutes sortes de régions, s'y élevaient, s'y pressaient, comme étonnés de s'y trouver ainsi réunis. Mais Richard ne se contenta pas de les élever, de les soigner ; il les répandit au dehors, et le jardin de Trianon devint la pépinière d'où se propagèrent, dans une partie de la France, tous ces végétaux ainsi accumulés pour les plaisirs du roi.
Aujourd'hui nous jouissons de toutes ces choses, nous les trouvons partout, et grâce au talent et à l'habileté de de nos horticulteurs modernes, nous possédons de bien autres richesses. Mais alors en France on n'avait enccre fait que très-peu d'introduction d'arbres et de fleurs exotiques, et Trianon fut le point de départ d'un mouvement horticole qui a toujours été en progressant jusqu'à nos jours. Savants, amateurs et simples jardiniers y accouraient, et, tout en admirant ses belles cultures, recevaient de Richard, de celui que Linné appelait le
(1) Voir, sur la parcimonie de Louis XV, ce qui regarde la maison rue Saint-Médéric, n° 4, et l'église Saint-Louis, à l'anecdote du curé Barret.
(2) Beaucoup de ces arbres existent encore et sont indiqués par des étiquettes qui portent leurs noms.
HUE SAUST-UONOllÉ. 235
plus habile des jardiniers de V Europe (1), les instructions que ce savant jardinier se plaisait à donner à tous ceux qu'attirait sa réputation.
Pendant que Claude Richard était tout entier absorbé par les soins qu'il donnait au jardin de Trianon, son fils Antoine, qui devait plus tard lui succéder, devenait à son tour un habile botaniste.
Après avoir reçu une bonne éducation littéraire, Antoine suivit les cours du jardin des plantes de Paris, et reçut bientôt la mission d'aller herboriser au Mont-d'Or. En 1760, il est chargé par le gouvernement d'explorer les provinces méridionales de France, la chaîne des Pyrénées, l'Espagne et le Portugal, d'où il passe dans les îles Baléares, qui devinrent pour lui une mine féconde d'observations et de découvertes. Il en rapporta une quantité considérable de plantes jusqu'alors peu connues. « C'est là, dit l'abbé Caron (2) qu'il trouva cette jolie giroflée maritime qui orne l'humble fenêtre du pauvre et le jardin pompeux du riche, ce buis de Mahon à feuilles de laurier, et plusieurs variétés du chêne qui n'avaient pas encore été décrites. C'est d'une de ces iles qu'Antoine Richard eut la constance d'apporter dans sa poche, bien enveloppé de mousse souvent mouillée, un rejeton d'une espèce de chêne connu sous le nom de Gibraltar [quercus pseudo-suber), dont l'écorce ressemble à celle du chêne qui donne le liège. » On voit encore à Trianon l'arbre provenant de ce rejeton qu'il s'empressa de planter en arrivant.
A l'occasion de ce voyage aux iles Baléares, Linné
(1) Lettre de Linné à Richard. Archives de la Société d'agricult. de Versailles, (a) Notice sur Ant. Richard.
écrivit au jeune Richard la lettre suivante, qui montre combien ce grand botaniste appréciait déjà ses talents :
« J'ai lu et relu mille fois avec le plus grand charme votre flore de Majorque ou des îles Baléares, qui m'a été communiquée par M. Hemquist, et je doute que personne puisse la lire avec plus d'utilité et de profit que moi. Imprimez-la, je vous prie, aussitôt qu'il sera possible, pour que tous les botanistes y trouvent le plaisir qu'elle m'a causé.
« J'ai passé la nuit dernière sans dormir : je l'ai consacrée tout entière à lire votre "flore, et elle était passée avant que je n'eusse fini ma lecture. Grand Dieu! qu'ils sont heureux les habitants de ce pays d'avoir dans leurs prairies toutes ces fleurs qni font l'ornement de nos jardins, même de nos jardins académiques. »
Puis, après lui avoir demandé quelques graines de plantes, il termina en disant :
« Faites mes compliments les plus empressés à votre illustre père, et quand vous vous promènerez dans le jardin royal (Trianon), souvenez-vous de moi.
« Les graines que vous m'avez envoyées vous-même, il y a quelquetemps, étaient toutes rares, bien choisies et fertiles.
« Upsal, 1770, 16 février (1). »
Les explorations du jeune botaniste ne devaient pas s'arrêter là. Il parcourut successivement, et non sans dangers, une grande partie du nord de l'Afrique, les îles du Levant, célèbres déjà dans l'histoire de la botanique par les voyages de Tournefort, la plus grande partie de l'Asie Mineure ; puis, à peine revenu en France, il reçut une mission pour aller en Angleterre observer les belles cultures qui faisaient déjà la réputation de cette terre rivale de la France, et y acquérir un grand
(I) Correspondance inédite de Linné avec Cl. et Ant. Richard, par A. Landrin.
RUE SAINT-HONOUÈ. 237
nombre de graines et de plants d'arbres et arbustes étrangers qui nous manquaient et qui font aujourd'hui l'ornement de nos jardins. Plus tard c'est la Hollande et ses magnifiques fleurs, l'Allemagne, la Suisse, qu'il met à contribution. Partout il recueille ce qu'il trouve de plus curieux et de plus rare. Trianon était toujours le lieu où venaient aboutir toutes ces richesses, et d'où elles allaient se répandre dans tous les jardins de la France.
Il est des hommes qui , véritables pionniers de la science, marchent à la découverte, recueillent et amassent des trésors dont tout le monde profite et dont un sort malheureux semble devoir seul les priver. C'est ce qui est arrivé à Antoine Richard.
De retour de ses voyages, il fut associé et succéda à son vieux père dans la direction des jardins de Trianon. Il était heureux de vivre au milieu de ce sanctuaire consacré par son père et par lui à la plus aimable des sciences (1). Mais, hélas ! tout allait changer autour de lui.
Louis XY, qui avait créé Trianon pour satisfaire sa passion des fleurs, venait de mourir. Son petit-fils n'avait aucun de ses goûts. La jeune reine Marie-Antoinette aimait beaucoup plus le plaisir que la science. Amenée fréquemment à Trianon par Louis XV, elle se plaisait à jouir des charmes du jardin anglais. Elle demanda et obtint de Louis XVI d'en faire sa maison de plaisance. Alors le jardin botanique, auquel la belle classification de Bernard de Jussieu avait fait une réputation européenne, que les plus illustres savants avaient enrichi de leurs dons, disparut pour faire place à un nouveau jardin élevé à grands frais.
(1) Notice de l'abbé Caron.
L'architecte Mique, que Marie Leckzinska avait amené de Lorraine, auquel elle avait confié la construction du couvent des Ursulines de l'avenue de Saint-Cloud, aujourd'hui le Lycée, et qui était alors le premier architecte du roi, fut chargé par la reine de dessiner ce jardin, et celui à qui l'on confia l'exécution de ce nouveau plan fut Antoine Richard.
Obligé de détruire ce que son père et lui-même avaient fait avec tant de peine, Antoine, qui avait tant vu, tant observé, et dont le goût s'était formé sur les plus beaux modèles présentés par la nature, sut employer avec beaucoup d'art les richesses que renfermait le jardin botanique, et, tout en faisant ces plantations si agréables, ces groupements d'arbres si harmonieux, il sut conserver les magnifiques spécimens qui font encore actuellement l'ornement de ce beau jardin (1).
Le jardin anglais primitif prit alors un grand accroissement. Outre le jardin botanique que l'on transforma, Mique y ajouta les prairies dans lesquelles Louis XV faisait ses essais de culture, et dont il défricha lui-même une portion avec une charrue, construite par son ordre, que l'on conserva dans le palais de Trianon pendant tout le règne de Louis XVI. On pratiqua dans cette partie des ravins dont Feau, formant des espèces de cascades, vint aboutir à un étang d'une assez grande étendue. Une vacherie, une laiterie et un hameau, composé de sept ou huit maisons toutes variées de forme, de grandeur, de construction, d'ameublement, et entourées de petits
(l) Les arbres plantés par Antoine Richard ont pris dans le jardin de Trianon des développements remarquables. M. Charpentier, l'habile jardinier actuel, a eu le soin de les indiquer par des étiquettes qui donnent leurs noms botaniques.
m i: .<AiYr-noNORÉ. 239
jardins plantés comme à la campagne, entourèrent l'étang. C'est là que la malheureuse reine, ne rêvant alors que fûtes et plaisirs, venait entourée de ses dame?, chacune en paysanne, et costumée suivant le rôle qu'elle devait remplir, y passer des journées entières, loin de l'étiquette et du tumulte de la cour, et y donner des fêtes charmantes, dont l'aimable et gracieux sans-façon lui fut si amèrement reproché, et dont la calomnie s'empara pour ajouter plus tard, au supplice d'une mort imméritée, les reproches les plus cruels sur ses sentiments et d'épouse et de mère.
Hélas ! la malheureuse princesse pour qui l'on venait de créer ce délicieux jardin, ne put en jouir bien longtemps. La révolution avançait à grands pas, et bientôt rois et reines étaient forcés d'abandonner Varsailles. Un seul homme restait au milieu de toutes ces richesses végétales, les admirant, et tellement absorbé par les soins à leur donner, qu'il s'apercevait à peine des grands changements qui s'opéraient autour de lui : c'était Antoine Richard. Mais quelles ne furent pas sa surprise et ses alarmes, lorsqu'il apprit que les hommes qui s'étaient emparés du pouvoir et qui gouvernaient, ou plutôt qui tenaient la France sous le joug de la terreur, venaient de décider la destruction et la vente de Trianon. Le représentant Delacroix était alors commissaire delà convention à Versailles. Richard s'adressa directement à lui , lui démontra le peu de profit qu'on retirerait de cette vente et la perte irréparable pour la nation de la destruction de tous ces types végétaux. Il fit un mémoire où toutes ces raisons étaient détaillées avec force, et il obtint le retrait de l'ordre de vente. Mais si Trianon n'est pas abattu, on veut au moins en tirer parti. On le loue à un entre-
preneur de fêtes publiques, et tout le demi-monde de cette époque vient se donner rendez-vous dans les jardins de Marie-Antoinette.
Richard avait sauvé Trianon, mais il perdit sa place. Obligé de quitter ce beau jardin, objet de toute son affection, il accourut au potager, menacé aussi d'être vendu. Il s'y établit, y apporta les plantes qu'il put tirer de Trianon, et y créa, aidé des premiers membres de la société d'agriculture de Versailles, ce jardin botanique de l'école centrale, qui le sauva aussi de ia vente.
Non-seulement Trianon et le potager venaient d'être menacés de la destruction, mais le parc lui-même devait subir le même sort, et nous avons déjà vu que le représentant Delacroix, passant un jour sur la terrasse du château, avait prononcé ces terribles paroles : Ilfàutque la charrue passe ici (1). Antoine Richard fut encore l'un des citoyens qui mirent le plus de zèle à faire avorter ce projet. Il écrit, fait des mémoires qu'il adresse à Delacroix et à la Convention, et pendant que l'assemblée délibère, il propose, tout en conservant le parc tel qu'il est, de le transformer en jardin de rapport, en cultivant les parterres en légumes et les entourant d'arbres fruitiers ; puis, joignant l'exemple au projet, il s'empresse de planter des pommes de terre et quelques arbres fruitiers dans les deux parterres de Lalone, les plus exposés aux regards. Ce plan sourit sans doute aux membres de la convention chargés de prononcer sur la pétition des habitants de Versailles qui demandaient la conservation du château et du parc ; l'ordre de la destruction fut retiré et le parc sauvé.
(1) Voir, rue de la Paroisse, ancienne Mission.
RUE SAINT-IIONORÉ. 241
Tant de services rendus par Antoine Richard auraient dû lui assurer un sort, au retour de l'ordre. Mais, cruel effet des révolutions ! l'homme de mérite qui fit tant pour la science botanique, le praticien distingué auquel on doit un des plus beaux jardins de France, le citoyen courageux qui mit tout son zèle à sauver de la destruction ces beaux jardins qui font la gloire de notre pays, ignoré d'un gouvernement nouveau qui avait tant à reconstruire, perdit, lorsque le potager fut rendu à sa destination primitive, la modeste place de directeur du jardin botanique, et mourut peu de temps après, dans la plus profonde misère !
Aujourd'hui les jardins de Versailles, deTrianon et du Potager, confiés à des mains habiles et savantes, sont revenus à leur splendeur première ; ils font l'ornement et la gloire de notre cité. Nous en jouissons chaque jour ; nous les montrons avec orgueil aux étrangers nombreux que leur réputation nous attire. Eh bien ! au milieu des noms célèbres des créateurs de ces jardins, accompagnons d'un souvenir particulier et reconnaissant celui du savant et malheureux jardinier qui, non-seulement a tout fait pour l'embellissement de l'un d'eux, mais qui, par son dévouement et son énergie, a eu une si grande part dans leur conservation, et rappelons-nous le nom d'Antoine Richard (1).
(1) A l'occasion de l'exposition d'objets ayant appartenu à la reine Marie-Antoinette, faite en 1867 au petit Trianon sous les auspices de Sa Majesté l'Impératrice, M. de Lescure a publié un petit livre sur les palais de Trianon. Nous avons vu avec peine que dans cet ouvrage, du reste fort bien fait, c'est à peine si les noms de Claude et d'Antoine Richard sont cités; et quand ils le sont, ils tiennent une place si peu importante, qu'on ne se douterait guère du rôle considérable joué par ces habiles et savants jardiniers dans la création de ce jardin.
il. . 16
N° 41. — Par un arrêt du Conseil du 27 août 1787, le roi accorda à son premier imprimeur, Pierres, la permission d'établir une imprimerie à Versailles, en conservant celle qu'il avait à Paris. Cette imprimerie était dans cette maison. Pierres établit dans cette imprimerie une nouvelle presse de son invention, simplifiée, et n'ayant ni train, ni étançons, ni jumelles. L'académie des sciences l'approuva, et Camus, l'un des commissaires, soutenait que l'esprit de routine seul pouvait en retarder l'usage général. L'inventeur présenta cette presse à Louis XVI, qui en saisit parfaitement le mécanisme et imprima lui-même, par son moyen, quelques feuilles qui se seraient vendues bien chèrement, si Pierres les eût conservées.
Au n° 43. — Pétion de Villeneuve, député du tiers, logea dans cette maison en 1789.
Une des rues de l'ancien Parc-aux-Cerfs, la rue Royale, s'étend dans la direction du nord au sud, de l'avenue de Sceaux à la rue des Rossignols. Elle a 698 mètres 10 centimètres de longueur, et 19 mètres 60 centimètres de largeur.
CÔTÉ GAUCHE
N° 5. — Porte d'entrée du quartier de cavalerie dit Hôtel des Gardes.
Le terrain sur lequel est bâtie cette caserne faisait partie de l'emplacement du Parc-aux-Cerfs. Louis XIV y fit faire des écuries pour loger les chevaux des gardesdu-corps qui venaient faire le service à Versailles. Ce-
pendant ces écuries ne pouvaient contenir tous les chevaux; et une partie des gardes de service, ou du Guet, comme on disait alors, étaient obligés d'aller à Saint- Germain et au Pecq ; les chevaux de ceux de Versailles étaient logés, mais les hommes étaient forcés d'habiter dans les auberges de la ville, ce qui leur était très-onéreux. Il en é'ait encore ainsi en 1730. M. le duc de Noailles avait alors le gouvernement de Versailles, pendant la minorité de son fils cadet. 11 voulut mettre un terme à cet état de choses en faisant construire un hôtel dans lequel tous les gardes-du-corps pussent être réunis pendant leur service à Versailles. Un sieur Michon de Tourterel, son secrétaire, lui présenta un projet. Ce projet fut accepté, et Tourterel en commença l'exécution. On s'aperçut que ce Tourterel était un intrigant, qui n'avait aucuns fonds pour exécuter une aussi grande entreprise; que dans le peu qui avait été fait on pouvait constater de nombreuses malversations ; et le duc de Noailles fut obligé de rompre le traité fait avec lui. On lui fit même un procès, à la suite duquel il fut expulsé de Versailles, et obligé de résider le reste de sa vie à Bourg-en-Bresse, lieu de sa naissance.
Le projet de Tourterel n'ayant pu être exécuté, le duc de Noailles eut recours à une autre combinaison. On fît une retenue mensuelle sur les appointements des gardesdu-corps, et proportionnelle à leurs grades. Cette retenue dura jusqu'au complet payement des bâtiments qui, par suite, appartinrent au corps en toute propriété (1). Ainsi fut construit l'hôtel des Gardes-du-Corps, en 1731.
Avant l'établissement du Théâtre de la ville, les
(1) Journal du règne de Louis XIV et de Louis XV, par Narbonne, publié par J. A. Leroi.
gardes-du-corps avaient fait élever auprès de leur hôtel une petite salle de spectacle. Le Théâtre-Français vint plusieurs fois y donner des représentations, auxquelles assistèrent beaucoup d'habitants de Versailles.
Les gardes-du-corps donnèrent, dans cet hôtel, le samedi 3 octobre 1789, un repas aux officiers et aux soldats du régiment de Flandre et aux dragons. Ce repas et celui de la salle de l'Opéra contribuèrent à exciter la fureur du peuple contre les gardes, dans les journées des 5 et 6 octobre (1).
N° 89. — Ecole des frères de la Doctrine Chrétienne.
Après la révolution de 1830, les frères de la Doctrine- Chrétienne du quartier Saint-Louis furent dépouillés de leur école par le conseil municipal, comme l'avaient été ceux du quartier Notre-Dame. Mais ce que venaient de faire les habitants de ce quartier eut lieu aussi dans le quartier Saint-Louis : une souscription fut ouverte pour soutenir les frères, ils s'établirent alors dans cette maison. Aujourd'hui cette école, dans laquelle sont reçus un grand nombre d'enfants, est rétribuée par la Ville.
Les maisons de la rue Royale, construites pour la plupart sous le règne de Louis XV, offrent peu d'intérêt historique.
Un assez grand nombre de députés aux États-Généraux logèrent dans cette rue en 1789.
Jusqu'en 1730, la rue Royale était terminée par une place s'étendant, d'une part, de la rue Saint-Antoine à la rue des Rossignols, et de l'autre, de la rue d'Arpajon à la rue de Poix; cette place portait le nom des Grands- Champs ou place des Ursulines. Ce dernier nom lui venait
(1) Voir le récit de ces journées, à la Place d'Armes, tome II, page i7.
de ce que Louis XIV avait primitivement destiné ce terrain à la construction d'un couvent d'Ursulines. En 1725, les religieuses Ursulines de Gournay voulurent profiter de cette disposition du feu roi, et elles sollicitèrent pour elles l'établissement de ce couvent. Mais déjà les plans étaient changés, et le nombre des habitants de Versailles augmentant tous les jours depuis le retour du jeune roi, on pensait à faire des constructions nouvelles dans toutes les places existant alors dans le quartier du Parc-aux-Cerfs. On chercha d'abord à détourner les sœurs de ce dessein ; on éleva des difficultés, et on les engagea à renoncer à leur projet. Mais elles trouvaient un trop grand avantage à être établies près de la cour pour abandonner si vite la partie. Six d'entre elles vinrent à Versailles, et à force de démarches et de persévérance, elles parvinrent à obtenir des lettres-patentes du mois de novembre 1725. Elles s'empressèrent alors d'acheter, rue des Rossignols, en face de la rue Royale, à l'endroit même où se trouve aujourd'hui le couvent de Grands-Champs, une petite maison appartenant à un sieur Sconin, s'y logèrent, et voulurent y établir une petite communauté, espérant toujours qu'on allait élever, dans la place réservée, un bâtiment assez considérable pour y transférer tout leur couvent.
Blouin, gouverneur de Versailles, avait résolu l'agrandissement de ce quartier, et le projet des sœurs le contrariait. Il fit des représentations au roi, et mit dans ses intérêts le curé de Versailles, Bailly. Celui-ci fit alors observer qu'il n'était pas bon qu'un couvent de filles fût ainsi éiabli au milieu du séjour de la cour; que la discipline pouvait en recevoir atteinte, et il demanda la révocation des lettres-patentes. Le roi se rendit aux demandes
du gouverneur et du curé de Versailles, et, en 1728, les Ursulines reçurent l'ordre de se retirer à leur couvent de Gournay. Déçues dans leurs espérances, les sœurs voulurent gagner du temps, et n'obtempérèrent point à cet ordre. Mais Blouin, qui craignait qu'en restant on ne leur accordât de nouvelles lettres-patentes, obtint un arrêt du conseil cassant le contrat d'achat de la maison du sieur Sconin; puis, dans les derniers jours de l'année 1728, les Suisses du château se transportèrent dans leur maison, les firent monter de force dans des carrosses à quatre personnes, et elles furent reconduites à Gournay, accompagnées par le commandant des Suisses des Douze (1).
A l'entrecroisement des rues Royale et d'Anjou est une très-grande place nommée autrefois Grande-Place du Parc-aux-Cerfs. Jusqu'en 1735, cette place était vide et attendait quelques embellissements. Depuis que Versailles était devenu le séjour habituel de Louis XV, le nouveau quartier du Parc-aux-Cerfs s'était élevé comme par enchantement. On venait d'y créer nne paroisse, on voulut aussi y placer un marché; et la grande place du Parc-aux-Cerfs fut choisie pour son établissement.
Deux entrepreneurs de Versailles, les sieurs Bully et Bruneteau, présentèrent un plan qui fut agréé, et le lk juin 1735, le roi promulgua les lettres-patentes qui ordonnaient son établissement (2).
(1) Collection sur Versailles, Bibliothèque impériale.
(2) Voir : Journal des règnes de Louis XIV et de Louis XV, par Narbonne.
Les constructions du nouveau marché furent aussitôt commencées par les entrepreneurs, et dans les premiers jours du mois de juin de l'année suivante, les baraques qui croisent la place et celles de quatre des pourtours des quatre carrés étaient achevées. 11 restait encore, pour le terminer entièrement, à construire de pareilles baraques dans les quatre pourtours restant des quatre carrés. Les deux entrepreneurs demandèrent alors la modification du projet primitif, et l'autorisation d'élever, à la place des baraques , dans les quatre pourtours restant, des halles à jour, beaucoup plus commodes que des baraques fermées, pour y vendre des viandes de boucherie, les volailles, le gibier et le poisson. Cette modification au premier projet leur fut accordée (1).
Le marché terminé il fallait y faire aller les marchands, et ceux qui avaient l'habitude de se rendre àl'ancien marché ne voulaient à aucun prix se diriger sur le nouveau. Le bailli de Versailles, en magistrat équitable, sentit la nécessité de protéger également les deux quartiers. En conséquence, il rendit, en date du 11 janvier 1737, un arrêt forçant les marchands de foin et de paille, jusqu'alors réunis sur le marché Notre-Dame, à se rendre dorénavant sur celui du Parc-aux-Cerfs (2).
Par suite de cet arrêt, le marché au foin et à la paille fut transféré dans la place du Parc-aux-Cerfs. Le vendredi 1er février 1737, toutes les voitures de paille et de foin destinées à être vendues furent dirigées sur cette place et sur la rue Royale, où le marché s'est toujours tenu depuis cette époque.
(1) Voir : Journal des règnes de Louis XIV et de Louis XV, par Narbonne.
(2) Voir : id. Narbonne.
Enhardis par cet acte du bailli, les entrepreneurs du nouveau marché voulurent y faire arriver d'autres marchands, en donnant à l'arrêt plus d'extension qu'il n'en avait réellement.
Le mardi suivant, aidés du commissaire de police du Vieux- Versailles, qui s'entendait avec eux, ils envoyèrent des émissaires dire aux marchands d'avoine assemblés sur la chaussée de l'étang (rue Duplessis), de conduire leurs charrettes et leurs marchandises sur le nouveau marché du Parc-aux-Cerfs. Se croyant forcés par l'arrêt du bailli, ils y allèrent tous. Mais, le vendredi suivant, quand ils surent bien que cet arrêt ne regardait que les marchands de foin et de paille, ils revinrent s'installer dans leur ancienne place.
Ces diverses tentatives émurent les habitants du quartier Notre-Dame. Ils crurent devoir adresser un mémoire au maréchal de Noailles, gouverneur de la ville, dans lequel ils se plaignirent des actes des entrepreneurs Bully et Bruneteau (1).
Le duc de Noailles était assez d'avis qu'on laissât les marchands aller où bon leur semblait pour le débit de leur marchandise,' et il s'en était déjà expliqué avec le bailli, dont il n'avait pas approuvé l'ordonnance pour le marché au foin et à la paille; il ne voulut pas cependant changer ce qui venait d'être établi, et la supplique des habitants de la paroisse Notre-Dame resta sans réponse.
La guerre s'alluma alors entre les deux marchés. Bully et Bruneteau prétendaient que puisqu'on leur avait fait construire un marché, il ne devait pas rester vide, et ils cherchaient, par toutes sortes de moyens, à forcer les
(1) Voir Narbonne, id.
marchands à y venir. Les habitants du quartier Notre- Dame invoquaient la liberté" pour tous les marchands, sachant très-bien que ceux-ci ne quitteraient pas, sans de grands avantages ou sans y être forcés, un marché où le débit leur était assuré, pour un autre où tout était encore incertain.
Tels efforts que fissent les entrepreneurs du nouveau marché, les denrées n'y abondaient pas et les marchands n'en prenaient point la route. Bully et Bruneteau se décidèrent alors à tenter un grand coup. De leur autorité privée, ils envoyèrent, un jour de marché, un tambour des gardes-suisses publiera son de caisse que le marché à la marée et au poisson était actuellement au Parc-aux- Cerfs, et que tous les marchands eussent à y aller. Cette injonction mit le trouble dans le marché Notre-Dame; on s'assembla ; le commissaire de police de ce quartier en référa aubailli, qui fitaussitôt comparaître devant lui Bully et Bruneteau. Il les réprimanda avec force d'un acte pouvant susciter des troubles dans la ville, leur fit observer que c'était déjà beaucoup qu'on leur eût accordé le foin et la paille, et que sur toutlereste les marchands étaientlibres.
De ce moment, la guerre ouverte cessa, mais il n'en continua pas moins une guerre sourde. Des querelles entre les deux partis nécessitèrent plus d'une fois l'intervention de la police. Malgré toutes les tentatives faites à cette époque et renouvelées plus d'une fois depuis, les marchands se dirigèrent constamment sur l'ancien marché, et le nouveau resta toujours vide.
En 1755, ce marché étant toujours abandonné, les propriétaires des baraques demandèrent la permission d'y élever un étage , afin de pouvoir les rendre habitables à des marchands et à des ouvriers, et ils
obtinrent à cet effet les lettres - patentes suivantes :
« Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous ceux qui ces présentes verront, salut : Par nos lettres-patentes du mois de juin 1735, nous aurions jugé à propos de permettre l'établissement d'un marché dans le quartier du Vieux- Versailles, Parc-aux-Cerfs, sur les propositions qui nous furent faites alors par les nommés Jean Bully et Charles Bruneteau, bourgeois de ladite ville, de faire construire à leurs frais et dépens, dans ladite place du Parc-aux-Cerfs, quatre cent seize baraques en maçonnerie et couverture d'ardoise, de la largeur de huit pieds et demi, sur douze pieds de longueur ou environ, et huit pieds de hauteur chacune, avec cave et cheminée sur le derrière, de deux en deux, ainsi qu'il est plus haut porté par nos dites lettres, le tout suivant les alignements et plans qui en seraient dressés; lesquelles baraques ils pourront vendre et disposer comme bon leur semblera, dont le fonds de chacune serait chargé de payer annuellement à notre domaine de Versailles la somme de quinze livres de redevance annuelle pour tous droits de place, au payement de laquelle redevance, chacune desdites baraques demeurera, par privilège et préférence, affectée et hypothéquée, dont mention sera faite dans les contrats de vente d'icelles ; et attendu les avances que lesdits Bully et Bruneteau sont tenus de faire pour la construction desdites baraques, puits et pavés, nous leur aurions fait remise de ladite redevance de quinze livres par chaque baraque, pendant onze années consécutives, à commencer du 1er janvier 1737, jusqu'à pareil jour de l'année 1748, à la charge par eux d'entretenir bien et duement, à leurs frais et dépens, le pavé tant de la croix de ladite place que celui des pourtours et passages desdites baraques, et les deux puits, pendant lesdites onze années, et de les rendre en bon état après l'expiration d'icelles, dont il serait dressé procès- verbal par le contrôleur des bâtiments, maisons et fermes de notre domaine ; après lequel temps desdites onze années expiré, ladite redevance de quinze livres par chaque baraque sera annuellement payée par les propriétaires d'icelles entre les mains du receveur-général de nos domaines de Versailles, Marly et dépendances, pour en être compté à notre profit, ainsi que des autres deniers de sa recette ; mais les propriétaires actuels desdiles baraques nous ont fait représenter qu'ils ont fait
MAUCllK S VINT- LOUIS. 231
une grande dépense pour la construction desdites baraques en pierres de taille, dont jusqu'à présent ils n'ont retiré aucun produit par la stérilité de ce marché; qu'outre les quinze livres qu'ils sont tenus de payer par chaque baraque à notre domaine, à cause du terrain qui leur a été aliéné, ils sont encore obligés de payer les lots et ventes, le vingtième et le centième denier; que d'ailleurs ces baraques sont inhabitables pour eux et leurs familles, qu'ils y sont toujours malades, les toits n'étant pas assez élevés; pourquoi ils nous ont très-humblement fait supplier de leur accorder la permission de faire exhausser, à leurs dépens, lesdites baraques en mansardes de huit pieds, conformément au plan qu'ils en ont fait dresser par le sieur Prieur, architecte reçu en notre bailliage de Versailles, lequel sera nommé par nous pour exécuter ledit plan avec l'uniformité et la décoration prescrites, à quoi ayant égard et voulant favorablement traiter les exposants : à ces causes, de l'avis de notre Conseil qui a vu ledit plan ci-attaché sous le contre-scel de notre Chancellerie, et conformément à icelui, nous avons permis, et par ces présentes signées de notre main, permettons aux propriétaires desdites quatre cent seize baraques construites dans la place et le marché du Vieux-Versailles, Parc-aux-Cerfs, de les faire exhausser de huit pieds à leurs frais et dépens, suivant ledit plan, pour l'exécution duquel nous avons nommé le sieur Prieur, architecte, à condition néanmoins, par chacun des propriétaires, de continuer à payer la redevance annuelle de quinze livres, à nous due sur chacune desdites baraques pour le terrain qui leur a été aliéné ; si donnons en mandement à nos amés et féaux conseillers, les gens tenant notre Cour de Parlement et Chambre-des-Comptes à Paris, et à tous autres nos officiers et justiciers qu'il appartiendra, que ces présentes ils ayent à faire registrer , et du contenu en icelles faire jouir et user les exposants, leurs hoirs, successeurs et ayant-cause, pleinement et paisiblement, cessant et faisant cesser tous troubles et empêchements quelconques ; car tel est notre plaisir, et afin que ce soit chose ferme et stable à toujours, nous avons fait apposer notre scel à ces dites présentes. Donné à Versailles, au mois de mars, l'an de grâce 17b5, et de notre règne le quarantième. Signé : Louis. Et plus bas : Par le Roi. Philippeacx.
« Registrées, ce consentant le Procureur-général du Roi, pour jouir par les impétrants, leur hoirs, successeurs et ayant-cause,
de leur effet contenu, et exécutées selon leur forme et teneur, suivant l'arrêt de ce jour.
« A Paris, en Parlement, le 6 mai 1755. Signé : Dufranc. »
La place du marché Saint-Louis a 144- mètres sur chaque sens, chaque carré a 55 mètres sur chaque face.
Le contrôleur des bâtiments du roi, Pluyette, fit élever, en 1766, dans un des carrés, un réservoir d'eau de Seine.
En 1843, on éleva, au milieu de cette place, la statue de l'abbé de l'Epée. Tout le monde connaît les titres de l'abbé de l'Epée à l'illustration. Celui que dans leur reconnaissance les sourds-muets appellent leur saint Vincent de Paul (1), méritait bien que sa ville natale élevât un monument à sa mémoire.
Depuis plusieurs années, des compatriotes de l'illustre instituteur des sourds-muets avaient éveillé l'attention publique sur ce sujet. En 1839, M. Michaut, le célèbre graveur de la Monnaie, fit l'offre d'exécuter en grand, sans autre condition que le remboursement de ses frais, une statuette de l'abbé de l'Epée qu'il venait de terminer. Quelques habitants de Versailles se réunirent alors, afin de pouvoir réaliser ce projet à l'aide d'une souscription. Grâce au zèle déployé par la commission, tout réussit parfaitement.
Enfin, après toutes les lenteurs nécessitées par les détails d'une nombreuse souscription, par les travaux préparatoires pour l'achat des matériaux, la fonte de la statue, le lieu le plus convenable pour la placer, elle fut inaugurée le 3 septembre 1843. Quelques jours avant, on avait placé sous le piédestal une plaque en
(1) L'abbé de l'Epée, sa Vie, etc., par F. Berthier.
cuivre, sur laquelle était gravée l'inscription suivante :