RUE DE LA CHANCELLERIE
des Guerres. Ces trois terrains ont été concédés, par Louis XIV, aux trois trésoriers de L'Extraordinaire des Guerres, MM. de Thurmenyer, de Touanne et de la Jonchère, a la charge d'y bâtir.
Plus tard, les noï 18 et 20 passèrent à M. de la Rochefoucault, et le n° 22, à un commis de M. de Chamillart, dont la famille l'a possédé jusqu'en 1785.
On appelait Extraordinaire des Guerres un fonds particulier destiné à payer la dépense extraordinaire de la guerre. Les trois trésoriers placèrent leurs bureaux dans ces hôtels, d'où l'un d'eux, le n° 22, a conservé ce nom jusqu'à nos jours.
N° 24. — Hôtel de la Chancellerie.
L'hôtel de la Chancellerie est l'un des plus vieux bâtiments de Versailles. Il fut construit en 1670 pour être l'habitation du grand chancelier de Fiance. Tout le temps qu'y demeura le chancelier de Pontchartrain, il y eut des fêtes nombreuses où se réunissaient les plus grands personnages de la cour. Pendant le carnaval de l'année 1700, « madame la Chancelière donna un bal à la Chancellerie, dit Saint-Simon, qui fut la fête la plus galante et la plus magnifique qui fût possible. Le Chancelier y reçut à la portière Monseigneur, les trois princes ses fils, et madame la duchesse de Bourgogne, sur les dix heures du soir, puis s'alla coucher au château. Il y eut des pièces différentes pour le bal paré, pour les masques, pour une collation superbe, pour des boutiques de tout pays, chinois, japonais, etc., qui vendaient des choses infinies et très recherchées par la beauté et la singularité, mais qui n'en recevaient point d'argent: c'étaient des présents à madame la duchesse de Bour-
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gogne et aux dames. Une musique à sa louange, une comédie, des entrées. Rien de si bien ordonné et de si superbe, de si parfaitement entendu; et la Chancelière s'en démêla avec une politesse, une galanterie et une liberté, comme si elle n'eût eu rien à faire. On s'y divertit extrêmement, et on sortit à près de huit heures du matin. »
Le jeudi 13 avril 1714, madame de Pontchartrain mourut dans cet hôtel, universellement regrettée de toute la cour, qui V aimait et la regrettait, et pleurée des pauvres presque avec désespoir. Nous résistons d'autant moins au plaisir de transcrire ici le charmant portrait qu'en fait Saint-Simon, que nous y trouvons quelques détails intéressants pour Versailles :
« Il y avait longtemps que la chancelière était menacée d'une hydropisie de poitrine, après un asthme de presque toute sa vie. Elle était fille de Meaupou, président d'une des chambres des enquêtes et peu riche, mais bon pour Pontchartrain qui l'était moins encore quand elle l'épousa. On ne peut guère êlre plus laide, mais avec cela une grosse femme, de bonne taille et de bonne mine, qui avait l'air imposant, et quelque chose aussi de fln. Jamais femme de ministre ni autre n'eut sa pareille pour savoir tenir une maison, y joindre plus d'ordre à toute l'aisance et la magnificence, et éviter tous les inconvénients avec plus d'attention, d'art et de prévoyance, sans qu'il y parût, et y avoir plus de dignité avec plus de politesse, et de cette politesse avisée et attentive qui sait la distinguer et la mesurer, en mettant tout le monde à l'aise. Elle avait beaucoup d'esprit sans jamais le vouloir montrer, et beaucoup d'agrément, de tour et d'adresse dans l'esprit, et de la souplesse, sans rien qui approchât du faux, et quand il le fallait, une légèreté qui surprenait; mais bien plus de sens encore, de justesse à connaître les gens, de sagacité dans ses choix et dans sa conduite, ce que peu d'hommes même ont atteint comme elle de son temps. 11 est surprenant qu'une femme de la robe, qui n'avait vu du monde qu'en Bretagne, se fût faite en si peu de temps aux manières, à l'esprit, au
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langage de la cour; elle devint un des meilleurs conseils qu'on pût trouver pour s'y bien gouverner. Aussi y fut-elle dans tous les temps d'un grand secours à son mari, qui tant qu'il la crut n'y fit jamais de fautes, et ne se trompa en ce genre que lorsqu'il s'écarta de ses avis. Avec tout cela, elle avait trop longtemps trempé dans la bourgeoisie pour qu'il ne lui en restât pas quelque petite odeur. Elle avait naturellement une galanterie dans l'esprit, raffinée, charmante, et une libéralité si noble, si simple, si coulant de source, si fort accompagnée de grâces qu'il était impossible de s'en défendre. Personne ne s'entendait si parfaitement à donner des fêtes. Elle en avait tout le goût et toute l'invention, et avec somptuosité et au dehors et au dedans; mais elle n'en donnait qu'avec raisons et bien à propos, et tout cela avec un air simple, tranquille, et sans jamais sortir de son âge, de sa place, de son état, de sa modestie. La plus secourable parente, l'amie la plus solide, la plus affective, la plus utile, la meilleure en tous points et la plus sûre. Délicieuse à la campagneet en liberté, dangereuse à table pour la prolonger, pour se connaître en bonne chère sans presque y tâter, et pour faire crever ses convives; quelquefois fort plaisante sans jamais rien de déplacé, toujours gaie, quoique quelquefois elle ne fût pas exempte d'humeur. La vertu et la piété la plus éclairée et la plus solide, qu'elle avait eue dans toute sa vie, crûrent toujours avec la fortune. Ce qu'elle donnait de pensions avec discernement, ce qu'elle mariait de pauvres filles, ce qu'elle en faisait de religieuses, mais seulement quand elle s'était bien assurée de leur vocation, ce qu'elle en dérobait aux occasions, ce qu'elle mettait de gens avec choix et discernement en état de subsister, ne peut se nombrer.
« Sa charité mérite un petit détail. Sortant un dimanche de la grand'messe de la paroisse de Versailles avec madame de Saint- Simon, elle s'amusa en chemin. Madame de Saint-Simon, qui était pressée, parce qu'elle devait aller dîner chez Monseigneur à Meudon avec madame la duchesse de Bourgogne, la hâtait, et lui demanda avec surprise ce que c'était qu'une petite fille du bas peuple avec qui elle s'était arrêtée. « Ne l'avez-vous pas trouvée fort jolie ? lui dit la chancelière : elle m'a frappée en passant. Je lui ai demandé qui étaient ses parents. Cela meurt de faim, cela a quatorze ou quinze ans. Jolie comme elle est, elle trouvera aisément pratique. La misère fait tout faire. Je l'ai un peu langueyée; demain matin
elle viendra chez moi, et tout de suite je la parquerai en lieu où elle sera en sûreté, et apprendra à gagner sa vie. »
« Voilà de quoi cette femme- là était sans "cesse occupée sans qu'elle ne parût jamais; car elle ne l'aurait pas dit à une autre qu'à madame de Saint-Simon, qu'elle regardait comme une autre elle-même. Outre tout ce qui vient d'être dit, ses aumônes réglées étaient abondantes; les extraordinaires les surpassaient. Elle avait toute une communauté à Versailles, de trente ou quarante jeunes filles pauvres qu'elle élevait à la piété et à l'ouvrage, qu'elle nourrissait et entretenait de tout, et qu'elle pourvoyait quand elles étaient en âge. Elle avait fondé avec le chancelier et bâti un hôpital à Pontchartrain, où tout le spirituel et le temporel abondait, où ils allaient souvent servir les'pauvres, et qui leur coûta plus de 200,000 livres, et ,de l'entretien duquel ils n'étaient pas quittes à 8 ou 10,000 livres par an. De tant de bonnes œuvres il n'en paraissait que cet hôpital, et sa communauté de Versailles, qui ne se pouvaient cacher, et dont encore on ne voyait que l'écorce. Tout le reste était enseveli dans le plus profond secret. Elle donnait ordre à tout les matins, et aux choses domestiques, et il n'était plus mention de rien après, et tout dans une règle admirable.
«Mais l'année 1709 la trahit. La disette et la cherté firent une espèce de famine. Elle redoubla ses aumônes, et, comme tout mourait de faim dans la campagne, elle établit des fours à Pontchartrain, des marmites et des gens pour distribuer des pains et des potages à tout venant, et de la viande cuite à la plupart, tant que le soleil était sur l'horizon. L'affluence fut énorme. Personne ne s'en allait sans emporter du pain de quoi nourrir deux ou trois personnes plusieurs jours, et du potage pour une journée. Ce concours a eu bien des journées de trois mille personnes, et avec tant d'ordre, que nul ne se pressait, ne passait son tour d'arrivée, et avec tant de paix, qu'on n'eût pas dit qu'il y eût plus de cinquante personnes. Plus la donnée avait été nombreuse, plus la chancelière était aise, et cela dura six à sept mois de la sorte.
« Le chancelier, ravi de faire aussi ses bonnes œuvres, l'en laissait entièrement maîtresse. Leur union, leur amitié, leur estime étaient infinies et réciproques. Ils ne se séparaient de lieu que par une rare nécessité, et ils couchaient partout dans la même chambre. Us avaient mêmes amis, mêmes parents, mêmes sociétés. En