CARREFOUR DE MONTREUIL
dévote. Vous trouverez, dans la maison, une nourrice à qui l'enfant sera remis, et tout le reste regarde C.uimard. Vous irez à l'église comme témoin ; et il faudra faire les choses comme le ferait un bon bourgeois. On croit que la demoiselle accouchera dans cinq ou six jours; vous dînerez avec elle, et ne la quitterez pas jusqu'au moment oii elle sera en état de retourner au Parc-aux-Cerfs : ce qui, je suppose, sera dans une quinzaine de jours, sans qu'elle coure aucun risque. »
« Je me rendis le soir même à l'avenue de Saint-Cloud, où je trouvai l'abbesse (t) et Guimard, garçon du château, mais sans son habit bleu. Il y avait de plus une garde, une nourrice, deux vieux domestiques, et une fdle moitié servante, moitié femme de chambre. La jeune fdle était de la plus jolie figure, mise fort élégamment, mais sans rien de trop marquant. Je soupai avec elle et avec l'abbesse, qui s'appelait Mme Bertrand. J'avais remis l'aigrette de Madame avant le souper, ce qui avait causé la plus grande joie à la demoiselle, et elle fut fort gaie. Mme Bertrand avait été femme de charge chez M. Lebel, premier valet de chambre du roi, qui l'appelait Dominique, et elle était son confidentissime. La demoiselle causa avec nous après souper, et me parut fort naïve. Le lendemain, j'eus une conversation particulière, et elle me dit : « Comment se porte M. le comte? C'était le roi qu'elle appelait ainsi. 11 sera bien fâché de n'être pas auprès de moi, me dit-elle, mais il a été obligé de faire un assez long voyage. » Je fus de son avis. « C'est un bien bel homme, me dit-elle, et il m'aime de tout son cœur ; il m'a promis des rentes, mais je l'aime sans intérêt, et s'il voulait, je le suivrais dans sa Pologne. » Elle me parla ensuite de ses parents et de M. Lebel, qu'elle connaissait sous le nom de Durand. « Ma mère, me dit-elle, était une grosse épicière-droguiste, et mon père n'était pas un homme de rien, ajouta-t-elle; il était des six corps, et c'est, comme tout le monde le sait, ce qu'il y a de mieux; enfin, il avait pensé deux fois être échevin. » Sa mère avait, après la mort de son père, essuyé des banqueroutes ; mais, M. le comte était venu à son secours, et lui avait donné un contrat de 1 ,500 livres de rentes, et 6,000 francs d'argent comptant. — Six jours après elle accoucha,
(1) Elle appelait ainsi la dame chargée de la surveillance de la petite maison du Parc-aux-Cerfs.
et on lui dit, suivant mes instructions, que c'était une fille, quoique ce fût un garçon, et bientôt après on devait lui dire que son enfant était mort, pour qu'il ne restât aucune trace de son existence pendant un certain temps; ensuite on le remettrait à la mère. Le roi donnait 10 à 12,000 livres de rentes à chacun de ses enfants. Ils héritaient les uns des autres à mesure qu'il en mourait, et il y en avait déjà sept ou huit de morts. Je revins trouver Madame, à qui j'avais écrit tous les jours par Guimard. Le lendemain, le roi me fit dire d'entrer; il ne me dit pas une parole sur ce que j'avais fait, mais me remit une tabatière d'or fort grande, où étaient deux rouleaux de 25 louis chaque. Je lui fis ma révérence et m'en allai. Madame me fit beaucoup de questions sur la demoiselle, et riait beaucoup de ses naïvetés et de tout ce qu'elle m'avait dit du seigneur polonais. « Il est dégoûté de la princesse, et je crois qu'il partira dans deux mois pour toujours pour sa Pologne. — Et la demoiselle ? lui dis-je. — On la mariera, me dit-elle, en province, avec une dot de 40,000 écus au plus et quelques diamants. » Cette petite aventure, qui me mettait dans la confidence du roi, loin de me procurer plus de marques de bonté de sa part, sembla le refroidir pour moi, parce qu'il était honteux que je fusse instruite de ses amours obscures. Il était aussi embarrassé des services que lui rendait Madame. »
Quelque temps après cette aventure, le roi ajouta cette maison au terrain qu'il avait donné, en 1756, à la comtesse d'Estrades. La comtesse d'Estrades était parente de madame de Pompadour, qui l'avait tirée de la misère et amenée à la cour. Cela n'empêcha pas la comtesse de se vendre secrètement au comte d'Argenson. Il savait par elle tout ce qui se passait à la cour de la favorite, et payait libéralement son ingratitude et sa perfidie.
Vendue à la Révolution, comme bien national, cette maison appartint à divers propriétaires, dont le dernier lui fit faire de nombreux embellissements et lui donna son nom.