LA RÉVOLUTION MUNICIPALE D'AOUT
Mais, à Vire, la municipalité n’existe plus que de nom et n’a pris aucune part à l’organisation de la nouvelle milice. Peut-elle recevoir le serment ? Non, prononce le colonel de la milice, immédiatement suivi par le commandant du détachement d'Angoulême. Embarrassé, le Comité croit devoir remettre à la communauté assemblée le soin de décider. Le 22 août, les six sections se réupissent : à l’unanimité, les 181 présents dénient à la municipalité tout droit d’intervention, et par leurs considérants, montrent qu’ils regardent le comité issu de leurs suffrages comme la seule véritable administration municipale (1).
La municipalité enregistre cette défaite avec humeur. Le bureau de ville, « considérant combien il est intéressant que les démarches des officiers publics soient modérées.…., a arrêté de ne pas se présenter demain à la prestation du serment des troupes ni aux Te Deum et feux de joie dont le comité a ordonné les apprêts à leur insu. » Mais le député Flaust sera « averti comment les décrets de l’assemblée nationale n’auront pas été exécutés à Vire, relativement à la présence des officiers municipaux lors de la prestation du serment des troupes. » (2)
Le lendemain, en présence de huit délégués du Comité, a lieu la prestation du serment : il Y a un grand concours de spectateurs, les cloches sonnent ; un Te Deum « en actions de grâces à l’occasion heureuse des décrets du 4 août » est chanté devant toute l’assistance qui manifeste ainsi son attachement à l’ordre nouveau. Puis, Drudes de Campagnolles et de Bonand, capitaine au régiment d'Angoulême, allument le feu de joie. La soirée se termine par une illumination générale. « Ainsi se passa un jour de fête, où la ville entière n’a point voulu que présidât une petite aristocratie municipale, dont, si souvent, elle déplora l’existence et à la formation de laquelle aucun citoyen n’a jamais concouru. » (3)
La municipalité veut prendre une revanche contre ce Comité qui, déjà, s'intitule « la seule vraie municipalité de ce lieu ». Pour cela, elle dispose d’un moyen efficace : le refus des fonds néces-
(1) Les citoyens de l’enclos « déclarent, d’une voix unanime, regarder comme leurs vrais officiers municipaux les membres du Comité qu’ils ont choisi librement, que c’est devant eux seuls, comme vrais représentants de la communauté, qu’aura lieu le serment ; que tel est le vœu unanime de tous les habitants de la ville. » — Ceux de la Grande Rue « ont déclaré qu’ils n’entendaient prêter le serment de fidélité requis par le roi que devant MM. du Comité comme eux seuls chefs de la Nation (sic) et non devant MM. les officiers municipaux de cette VAUe qui ont requis chacun. pour former un comité afin de veiller à la sûreté publique, et qui paraissaient vouloir se décharger de ce fardeau. » (Ibid.).
(2) Arch. Vire, BB 11, f. 33.
(3) Rapport ‘de Delavente à l’assemblée nationale (26 août).
saires à l’exécution des mesures prises par le comité. En effet, c’est toujours le bureau de ville qui gère les finances locales et, notamment, la régie du tarif. Le 3 août, le maire a bien promis de fournir aux dépenses du Comité, mais il peut éluder l'exécution de sa promesse par l’emploi des fonds municipaux, à mesure de leur rentrée dans la caisse de la ville.
Le 29 août, fort de la promesse du maire, un membre du Comité se présente chez le receveur du tarif, demande 480 1. destinées à couvrir les premiers frais d'installation du Comité, l’achat et le transport de 84 fusils et 50 livres de poudre à l’usage de la milice. Le receveur répond que sa caisse est vide : depuis quinze jours, i a versé 1.400 I. au receveur des tailles, 250 1. à celui des aides, et il a remis le reliquat, environ 1.000 1., au secrétaire de la municipalité qui, au dire du Comité, les a fait servir « à des objets peu pressants, et ne tenant qu’à l’agrément et à la décoration publique ».
De nouveau, le Comité a recours aux citoyens, leur demandant l’autorisation de prendre des deniers au bureau du tarif, afin de le mettre à l’abri de tout refus de fonds. En même temps, parce qu’il se rend bien compte des mauvais effets de ce dualisme municipal, il les invite à se prononcer « sur le vœu d’une municipalité nouvelle dont il souhaite l’organisation ».
90 citoyens prennent part à la délibération : 86 sont d’avis d’autoriser le Comité à prendre au bureau du tarif les sommes nécessaires et de défendre au receveur de « vider ses mains en d’autres que celles du Comité ». Les considérants de toutes les sections équivalent à une condamnation formelle de la municipalité. Toutes souhaitent l’adoption d’un décret permettant aux citoyens d'établir une municipalité élective légale (1).
Devant cette nouvelle manifestation du sentiment populaire, le maire, apparemment, se soumet ; le 5 septembre, il fait savoir au Comité, par Drudes de Campagnolles, qu'il est prêt à acquitter l’arriéré et à payer régulièrement les frais des opérations ultérieures, qu’il faut tous concourir au bien général et que son vœu
(1) Quatre citoyens n’accordent qu’une autorisation provisoire : l’assemblée nationale doit donner son approbation. — La section de la rue Girard déclare : « Le Comité est, en ce moment, la vraie municipalité. Il est même étonnant qu’on lui ait enlevé les deniers du tarif, qui, après la dette du roi et de la nation, doivent servir aux dépenses du Comité. » — Celle de Saint-Thomas a considéré « que l’ancienne municipalité portait en elle tous les caractères de sa réprobation, et que ses membres auraient dû ne pas donner occasion à la communauté de se plaindre des entraves qu’ils ont mises aux opérations du comité, en enlevant les deniers du tarif qui devaient servir aux dépenses nécessaires du comité, au lieu de les employer, comme le font les municipaux, à de prétendus embellissements qui, dans les circonstances, auraient dû, au moins, être différés. » (Arch. Vire, BB* 19).
‘le plus ardent est de « voir régner l’harmonie entre lui, maire et le Comité ». L'assemblée applaudit « aux louables intentions annoncées exister dans M. Mauduit » et le prie de se concerter à l’avenir avec le Comité.
Ce modus vivendi ne supprime pas les défiances : dès le 9 septembre, à l’insu du Comité, le bureau de ville écrit à l’intendant : « Nos fonctions ont dû, naturellement, devenir très circonscrites, mais nous avons considéré comme une trahison à la foi du serment que nous avons prêté, de les remettre, dans un moment d’agitation, à Sa Majesté, de qui nous les tenons... Cette circonstance nous fait cependant naître des doutes. Ce comité a déjà prétendu devoir être exclusivement présent à la prestation du serment des troupes... Cependant, Mgr, s’il allait désormais vouloir porter ses prétentions plus loin et sur des objets qui intéressent le service ou la gloire de Sa Majesté ? Quel parti devrions-nous prendre ? » (1) La réponse ne viendra jamais, l’intendant s’étant lui-même retiré d’un poste où il n’avait plus la réalité du pouvoir (2). Le dernier acte du conflit municipal-se jouera aux élections de février 1790.
Caractère général : persistance du dualisme municipal. — 1. Le comité : règlement, travaux (subsistances, assistance, ordre public). — La milice nationale, les fédérations. — 2. La municipalité. — 3. Le
conflit : il prend un caractère politique accusé.
Pendant les cinq mois qui précèdent l’application de la loi du 14 décembre 1789, Vire reste sous le régime du dualisme municipal ; dualisme du plus mauvais effet, car ces deux municipalités. l’une discréditée, mais officielle, l’autre. effective, mais sans légalité, se surveillent, se contrarient, se neutralisent. Le seul résultat de cette situation sera le renforcement du vœu exprimé par les sections le 1° septembre, en faveur d’une administration locale unique, légale en même temps qu’élective.
1. Pendant cette période, le Comité continue de faire montre de cette activité qui avait marqué ses débuts. Du 5 septembre au 31 janvier, il tient 46 assemblées générales. De plus, à l’hôtel de
{i) « Nous nous sommes fait un devoir sacré de conserver jusqu’à un nouvel ordre de choses celles [les fonctions] qui ne pouvaient se faire que par nous-mêmes, sans préjudice de la chose publique... »
Arch. Calv., C, 2.688).
(2) Cordier de Launay, intendant, a quitté Caen dès juillet 1789.
ville, de 8 h. à midi, et de 2 h. à 7 h., siège un bureau permanent comprenant le président, les deux secrétaires et six membres, choisis à raison d’un par section (1). Peu de municipaux ont consacré plus de temps aux affaires publiques.
Les subsistances, l'assistance, l’ordre public constituent toujours l'essentiel de ses attributions.
Malgré une récolte assez satisfaisante en 1789, la question du ravitaillement continue de préoccuper le Comité qui entretient avec les organes similaires de Caen, Bayeux, Saint-Lô, une volumineuse correspondance, pour s’informer du prix des denrées et discuter des mesures à prendre contre les accapareurs. Opérant dans une région qui, même dans les meilleures années, a recours à l’importation, il approuve avec chaleur le décret de la Constituante, en date du 29 août 1789, proclamant la libre circulation des grains (2).
En même temps, pour amener une baisse des prix, il arrête, le 5 septembre, d’autoriser les boulangers et bouchers forains à venir vendre à Vire,.la concurrence de vendeurs devant profiter aux consommateurs. De plus, le 26 septembre, il remet en vigueur un règlement interdisant aux coquetiers et revendeurs d'accéder avant une certaine heure aux marchés au beurre, aux œufs, aux volailles et légumes. L’achat direct est ainsi rendu possible aux habitants.
Enfin, il enjoint aux boulangers de faire du pain de seigle, accessible aux malheureux ; réprime l’abus de la « surmesure » ; et, pour assurer une taxation exempte de critiques, trois de ses membres vérifient la quantité de pain que peut produire un boisseau de chaque espèce de grain (3).
En matière d’assistance, la municipalité ayant gardé la surveillance des hôpitaux et des ateliers de charité, le Comité ne peut employer que le procédé des secours à domicile. Le 21 septembre. il constate d’ailleurs que l’institution du bureau de charité n’a « pas produit ce qu’on était en droit d’en attendre » (4). Il ne
(1) Renouvellement tous les 15 jours, puis (à partir du 3 octobre) tous les 8 jours, sans réélection immédiate des sortants. Néanmoins, Delavente, Bazin, Duboscq, Castel, Caïilly et G.-F. Mauduit ont figuré plusieurs fois à la présidence ou au secrétariat. 1
(2) Cette situation spéciale de la région viroise explique pourquoi le comité de Vire refuse de prendre part à une conférence des comités de Basse-Normandie, chargée d’adopter des mesures communes. (Arch. Vire : BB* 19, Corresp. numéros 7, 8, 17, 18, 19, 23, 31, 32, 35, 37).
(3) Le vendeur accordait bénévolement au boulanger une petite quantité de grain en sus de la mesure : d’où impossibilité de fixer exactement le prix du pain. (Arch. Vire : BB* 19).
(4) Les ecclésiastiques avaient promis au Comité de verser au moins 120 1. par semaine. Le Comité les accusa d’avoir continué d’opérer leurs
pourra faire, en janvier 1790, qu’une distribution, très modeste, de 443 1. 13 s. (1). L’appauvrissement général a entraîné la diminution de la bienfaisance privée,
Les circonstances nuisent également au succès des efforts du Comité en ce qui concerne l’ordre public. I] n’a cependant rien négligé pour accroître la force de la milice locale : dès le 10 septembre, il accueille avec faveur un projet, présenté par Delavente, de confédération de toutes les gardes nationales des environs ; bientôt lui parviennent les adhésions des milices de Torigni, Tinchebray, Villedieu ; puis celles des paroisses rurales de Pierres, Pontécoulant, Sainte-Marie-Laumont (2).
La « peur des brigands » avait donné naissance à ces fédérations. Naturellement, Vire n’eut pas à réclamer l’appui des milices confédérées contre ces ennemis imaginaires (3). Dans la ville même, par son prestige, ses proclamations qu’il fait parvenir même aux paroisses voisines (4), le Comité réussit quelque temps à maintenir l’ordre, sans faire appel à la milice qui compte bien six cents hommes, mais qu’il n’a pu, malgré ses efforts armer convenablement (5).
Mais bientôt, il devient de plus en plus difficile de faire comprendre au peuple, et surtout aux paysans, que, malgré le vote d2 certains décrets de principe, il faut, provisoirement, continuer d’acquitter les redevances de l’ancien régime. Pour eux, la Révolution, c'est la fin de toutes les entraves. Aussi, à l’entrée de la ville, ils refusent de payer les droits de tarif ; sur la place, ils veulent ignorer les droits de marché ; les fraudes sur les aides se multiplient (6). Les préposés à ces diverses recettes sont insultés,
aumônes particulières. Les ecclésiastiques ripostèrent que c'était l’institution du bureau de charité qui avaïit fait diminuer les sommes qu’on leur confiait habituellement.
(1) Peut-être par souci électoral, Roger-Sorière a contribué à lui seul pour 300 I.
(2) Ce mouvement se continue en 1790, créant entre les paroisses un esprit de solidarité qui s’affirmera solennellement à la fête de la Fédération.
(3) Voir précédemment p. BLUE ER
. , A , + (4) Dès le 29 août, envoi aux curés, pour lecture au prône, d’une pro clamation sur la nécessité de continuer d’acquitter les impôts.
(5) Drsmarais en novembre, n’obtint à Saint-Lô que 150 mauvais fusils qu'il fallut d’abord faire réparer. Les arsenaux, assaillis de demandes, étaient vides.
(6) Lecoq, directeur des aides, se plaint, en novembre, de l’interruption de la perception. Elle ne sera rétablie qu’en 1798. (Voir livre IT,