L'ESPRIT PUBLIC A VIRE DE FÉVRIER 1790 A NOVEMBRE
1. L’évolution de l’esprit public ; influences qui l’ont déterminée : la société des amis de la Constitution. — 2. Répercussion des grands événements de la Révolution : première période : avant Varennes (février 1790-juin 1791). — 3. Seconde période : Varennes, l’affaire du Champ de Mars, 1792, le danger de la patrie, le 10 août, la République, les victoires (juin 1791-novembre 1792).
1. Alors que les Virois, au point de vue administratif, marquer: une réelle tendance à la stabilité, et se montrent ainsi « conservateurs » au sens étroit du mot, ils subissent d’autre part et à leur insu, une rapide évolution politique. En 1789, pénétrés de « reconnaissance et d’amour » « pour le monarque équitable et bienfaisant » qui les gouverne, ils n’ont plus, en novembre 1792, que du mépris pour « Louis le dernier ». En 1790, pleins d’admiration pour la « sublime Constitution » que leur prépare une « diète auguste », ils sont, à la fin de 1792, impatients de jouir des bienfaits d’un nouveau « pacte social ». Et ceux qui, aux débuts de la révolution, croient que la France sera régénérée par l’établissement de la monarchie constitutionnelle, sont les mêmes qui, trente mois après, félicitent la Convention d’avoir aboli la royauté.
(1) Crespin, t. I, p. 333. Elle demande l'établissement de bureaux de paix analogues à ceux qui fonctionnent pour les autres affaires.
(2) Notamment auprès de Flaust et Brouard de Clermont.
(3) Décret du 30 décembre 1790.
Au nombre des facteurs de cette évolution, il faut placer Îla société locale des amis de la Constitution. Fondée le 6 juin 1790, par un groupe d’ardents patriotes au nombre desquels figurent Castel, Germain Duboscq, Ch. Cailly, Th.-M. Bazin, G.-F. Mauduit, Delavente, Lemonnier-Loisonnière, le cordelier Jacques Malo, Etienne Brouard, Vesnié, G.-N.-M. Laisné, c’est-à-dire l’élite de la bourgeoisie révolutionnaire (1), elle va très rapidement rassembler tous les citoyens actifs désireux d’assurer le triomphe du nouveau régime. Au printemps de 1791, elle comptera jusqu’à 254 membres, dont 183 Virois (2). Peu fréquentée par les ci-devant privilégiés laïques (3), elle comporte, par contre, un grand nombre d’ecclésiastiques qui, en 1791, y puiseront le réconfort nécessaire
(1) Voir : BuTET-HAMEL : La société populaire de Vire pendant la Révolution (Bull. hist. et philol. 1906, p. 296-329). — La franc-maçonnerie a-telle eu une influence quelconque sur le elub virois ? Une loge dite : la Victoire, existe à Vire, à la veille de la Révolution. On s’y préoccupe de la tournure des événements, mais on reste dans l’expectative : « Les M... n’embrassent aucun parti. IIs attendent, pour prononcer, que le temps ait mis le sceau à l’opinion que l’on doit avoir des actions des hommes. » (Lettre d’un F. M. d’une des L. L. de Caen au F.:. B.‘. de la L. de Vire 1788). Cette loge disparaît pendant la Révolution. Que deviennent ses membres ? Les uns sont des clubistes notoires : Bazin-Blanquaire, Lemonnier-Loisonnière, Lanon aîné, G.-F. Mauduit. [Bazin et Mauduit affectent même à la société, et là seulement, &’ajouter à leur signature des points disposés en triangle]. Mais beaucoup d’autres F. M. désapprouvent le régime nouveau : Achard de Saint-Manvieu, Le Brun de Blon, Malherbe de Gathemo, de Rabodanges, etc. C’est seulement en 1808 qu’une nouvelle loge (la Concorde, affiliée au Grand-Orient) sera créée à Vire. Sa dissolution sera prononcée le 4 janvier 1816. (Parmi ses membres : Lenouvel, maire ; Ch.-A. Bazin, procureur impérial ; G.-F. Cahours ; P.-J.-R. Lenormand ; les fils de Roger-Sorière ; J.-B. Tirel ; P.-F. Vente, connus pendant la Révolution ; puis Ph. Lanon de la Renaudière et plusieurs fonctionnaires : Robillard, Berrurier, Lebouteiller). (Voir : Bibl. Vire : mss. C 670 et 968. — DE LouceLres : Histoire générale de la Franc-Maçonnerie en Normandie, p. 44-45). — Un Virois, lPabbé LEerraNc (1739-1792) (eudiste et professeur, massacré aux Carmes en septembre 1792, a, dès 1791, affirmé que la Franc-Maçonrerie avait organisé la Révolution. [D’où ses travaux (que l’abbé Barruel: aurait utilisés) : Lettre à un maitre maçon : s. 1. n. d., in-12°, 64 p. — Le voile levé pour les curieux ou le secret de la Révolution révélé à l’aide de la Franc-Maçonnerie, Paris, s. n. d’édit., 1791, in-8°, 168 p.].
(2) De juin 1790 à mai 1792, il y a eu au total 291 admissions (dont 6 après ajournement). et 7 radiations pour incivisme (les autres pour absences répétées) ; 8 candidatures ont été rejetées.
(3) Jean Richard de Billeheust ; de Couespel père et fils ; de Banville (de Condé-sur-Noiïireau) ; Louis-Armand Dumont de la Rochelle : CI. Hénault (radié) ; Polinière de Hautbraye ; Doulcet de Pontécoulant père et fils.
pour prêter serment (1). Surtout, elle réunit la plupart des administrateurs locaux, certains d’entre eux y jouant un rôle prépondérant (2).
Affiliée, dès ses origines, à la société des Jacobins de Paris, elle en reçoit une impulsion décisive et garde ainsi un contact étroit avec la marche de l'esprit public. Son œuvre de propagande est incessante : elle tient des séances publiques où ses membres s’efforcent de faire l’éducation politique des autres citoyens par des discours, des lectures de journaux, de décrets avec commentaires appropriés (3). Elle intervient dans les élections, répand des brochures (4) ; des adresses aux habitants des campagnes (5). L'un de ses membres les plus actifs, le cordelier Jacques Malo, crée le Courrier des Campagnes, journal hebdomadaire à un sou, qui bataille ferme pour la vente des biens nationaux, la constitution civile du clergé et s’efforce de montrer au peuple ce qu’on a gagné à changer de régime.
Enfin, elle intervient dans la vie municipale par ses pétitions, ses motions autorisées par l’art. 62 de la loi du 14 décembre 1789, et qui trouvent dans les administrations de chaleureux défenseurs parmi les « frères et amis » qu’elle a contribué à faire élire (6).
(1) Gasp. Alais ; Jean Alais ; M. Th.-Fr. Banse (bénédictin) ; J.-Fr.
de Boisadam ; Banse capucin ; P.-J.-B. Brison, curé de Gathemo ; J.-B. Amand Bônière ; Cervoise, d’Aunay ; Guill. Châtel ; Ph. Coquelin ;
Demary, curé de Champ-du-Boult ; Ch.-M. Demortreux ; N.-F. Deschamps ; Desmortreux, principal ; Destigny ; G. Duboscq (Saint-Germain-du-Crioult) ; Dupont, professeur ; Pierre Dupont
(radié comme rétracté) ; J.-L. Duval ; Claude Fauchet et son vicaire général Chaix de St-Ange ; Grivel (de la Chapelle-Engerboïd) ; Havas (de St-Georges) ; Hélie ; F. Lanon ; J.-F. Lebassac ; Lebreton (La Ferrière-au-Doyen) ; O.-F. Lefourmentier ; Lelièvre (Jurques) ; Lemoine du Gassel ; Lemoine Durandière ; Th. Lepesteur ; J. Malo ; Denis Nicolle (St-Jean-des-Bois) ; Pierre-J.-F. Picquenard (St-Germain-de-Tallevende) ; des Pares, acolyte ; Bertrand Porquet ; Queillé, professeur ; Quéruel aîné ; Quéruel jeune.
(2) Seuls, n’en ont pas fait partie : M. Mauduit (du district) ; Surirey, Flaust, Deboaisne, les 2 Guéret, Martin ; Monlien ; Jacq. Chemin, Lecourt, Dubourg-Lemoine et Villemer, de la Municipalité.
(3) Chaque jour de poste, la Municipalité lisait aux citoyens, le Patriote Français, de Brissor. (Arch. Vire, D. 228-010):
(4) Ex. : le Catéchisme de l’homme et du citoyen, œuvre du citoyen LALLEMAND, associé de Malo, paru en avril 1791, 56 p, 6 sols. Commentaire des décrets de la Constituante.
(5) Ex. : Celle de juin 1791, reproduite par C.-A. Séguin dans son ms. (il la date de 1792, ce qui est une erreur).
(6) Le 29 septembre 1792, Demortreux, se plaignant de la disette de membres, dira au club : « Les uns n’y étaient entrés que pour parver nit âux places, et ceux qui sont parvenus à leur but négligent maintenant leurs devoirs envers la Société. Les autres, trompés dans leurs espérances, l’abandonnent. »
Véritable petit « gouvernement aux rouages multiples, aux attributions infinies », établi « à côté des autorités légales, au-dessus même », car les autorités légales ne correspondent guère avec celles des autres départements, tandis que « le système des affiliations met en harmonie et en relations le club avec tous les groupes patriotiques de France (1), c’est elle qui prend en mains la direction politique de la cité.
9. L'influence de la société des amis de la Constitution se fait sentir notamment lorsqu’à Paris arrivent des événements décisifs pour l’évolution de l’esprit public. En effet, la population ne les connaît, avec un certain retard, que par la presse ou les commupications faites par les corps administratifs ; mais, dans l'esprit des citoyens, ils ne prennent une physionomie définitive qu'après l'interprétation qui en est donnée par le club local, d’après les directives des Jacobins de Paris. Aussi, aucun des faits marquants de cette période ne déroute les Virois. En Normands circonspects, ils n’ont pas pris parti à la première nouvelle ; ils attendent, dans une sage expectative, les compléments d’information. Il en résulte que, tandis que les gens d’ancien régime, éloignés du club, restent figés dans leurs conceptions initiales, toujours désapprobateurs, tous ceux, au contraire, qui subissent l’attirance de la société locale, suivent pas à pas, sans s’en apercevoir, l’évolution générale que déterminent dans la masse de la nation ces événements décisifs.
La fuite du roi sera l’événement capital de cette période : à Vire comme partout, en minant la confiance que la nation, longtemps, plaça dans son chef, elle rend possible l’éclosion d’idées dont le développement permettra, plus tard, d’accepter sans regret l’abolition de la royauté.
D'où, dans lhistoire de l'esprit public de 1790 à 1792, deux périodes : î° février 1790-juin 1791, phase marquée surtout par la haine de tout ce qui rappelle l’ancien régime et par l’attachement à la constitution ; 2° juin 1791-novembre 1792, phase des origines et du développement de l’idée républicaine.
Pendant la première période, nous voyons Delavente, procureur de la commune, réquérir avec vigueur la disparition de ces « méprisables traces de la féodalité qui dégrada si longtemps un peuple humain et généreux » (2). La municipalité adopte toutes ses propositions.
(1) L. LÉvy-ScHeIner (Révol. franc. du 14 février 1909) au sujet des articles de M. GALABERT : Le club de Montauban (Rév. d'hist. mod. 1899- 1900 et 1907-1908).
(2) Arch. Vire : D 2, f. 121 ; D, 9, f. 8. Il réclame le remplacement des armoiries du cachet de la municipalité par « quelques attributs ana-
Cette même municipalité, le 11 mai 1790, à la lecture d’une lettre venue de Nîmes et « contenant des principes aristocratiques et séditieux », dénonce à la Constituante les « auteurs et complices de cette infernale machination » qui « tentent de corrompre les citoyens et de leur faire oublier l’éternelle reconnaissance que méritent les augustes représentants » (1).
Cette haine pour l’ancien régime s’étend déjà aux individus qui le représentent. A la société patriotique, le 19 juin 1790, Caill,, remerciant ceux qui l’ont élu président, essaie bien de déclarer : « Les hommes ennemis de nos principes ont besoin d’indulgence : victimes de l’habitude et des préjugés, ils ont peine à recevoir des idées trop fortes pour eux ; un nouvel ordre de choses les transplante, en quelque sorte, dans une région étrangère. Loin de nous un zèle aveugle : gardons-nous de défendre la bonne cause par des moyens que l’homme honnête a toujours repoussés. » (2)
En réalité, la population ne perd pas une occasion de montrer aux ennemis de la Révolution combien elle supporte difficilement leur hostilité. Les élections de mai 1790 à la section des Capucins, où les « aristocrates » réussissent à jouer les « patriotes », provoquent des protestations violentes. Puis, le 10 juillet suivant, toute la ville est secouée d’une indignation furibonde, lorsque Achard de Saint-Manvieu s’attaque à Doulcet de Pontécoulant. Enfin, les fêtes publiques constituent pour le peuple une occasion de casser les vitres des aristocrates qui n’illuminent pas convenablement (3).
Cette population, par-dessus tout, abhorre tout ce qui rappelle le despotisme ; elle en voit des retours offensifs dans les moindres xaesures : à la suite de troubles survenus à Aix, l’Assemblée natio-
logues à la constitution », la suppression d’autres armoiries à Notre- Dame, au Collège, sur les fontaines publiques. Il s'attaque surtout à « ces hommes publics dont le crédit fut si grand sous le règne du despotisme et auxquels une vile adulation prodiguait des honneurs, bien plus souvent arrachés par crainte qu’offerts par la reconnaissance. » Sur une porte au Collège, il y a « un chef-d'œuvre de ridicule... Des vers charmants, quoique sans doute trop flatteurs, que le prince des poètes latins plaça dans la bouche d’un berger pour louer l’empereur Auguste, sont appliqués à un intendant de la ci-devant généralité de Caen, qui vient partager des autels avec cet ancien maître du monde ». Le nom de l’intendant obtient ainsi des « honneurs extraordinaires, dont, en
vain, on chercherait les motifs ».
(1) Arch. Vire, D 9, f. 7-8. De même, au club, le 1* janvier 1791, « la lecture d’un extrait de la Gazette de Paris. a tellement indigné l’assemblée, qu’elle l’a fait brûler sur-le-champ dans la salle de ses séances. »
(Arch. Vire, I 73, f. 36).
(2) Arch. Vire, I 73, f. 10.
(3). Voir p. 70-71, puis, plus loin : ch. 10 et 11.
nale ayant, le 2 avril 1791, autorisé « à requérir seuls la force publique » dans le département des Bouches-du-Rhône, des commissaires civils nommés par le roi pour le rétablissement de Vordre, la municipalité de Vire s’associe, le 4 mai 1791, à une énergique protestation de la société patriotique de Marseille contre
ce décret du 2 avril (1).
Aux yeux des Virois, la meilleure barrière contre le retour de l’ancien régime, c’est l’Assemblée nationale. A elle, à ses plus illustres membres : La Fayette, Sieyès, Mirabeau, vont les acclamations. Témoin, l’adresse de la municipalité, en date du 10 mars 1790, que Doulcet est chargé de présenter (2). « En vain, affirme-t-elle, l’on opposerait tous les anciens Etats généraux à l’Assemblée nationale de 1789 : elle a plus fait dans neuf mois pour l'instruction du monde et le bonheur des Français que nos antiques sénats durant neuf siècles. La nuit du 4 août vaut mieux que tous les jours de la monarchie ! »
Le 22 septembre suivant, par la plume de Ch. Cailly, la société patriotique reprend ce thème : « Une seule année a vu ce que la philosophie n’attendait que du bénéfice des siècles : des abus consacrés par le temps, soutenus par tous les efforts de l'intérêt personnel, détruits en un instant ; les principes éternels de la raison, de la justice et de la vérité posés comme base immuable de la Constitution française ! Quelle vaste entreprise ! A peine on osait concevoir qu’il fût possible de donner de l’énergie à un
() Arch. Vire : D 2, f. 120, 124 ; D 9, f. 80, 83. « Un peuple libre pourrait-il être indifférent, lorsque, dans ce dernier décret, il croit voir le germe d’abus capables de reproduire le despotisme ! Oui, il serait infiniment dangereux de subordonner, quoiqu’accidentellement, à l’autorité de commissaires nommés par le roi ou, plus souvent, par ses ministres, des corps administratifs. que forma le choix du peuple. Bientôt, sous le spécieux prétexte de rétablir l’ordre, dans toutes les parties du royaume, s’élèveraient des dictatures que l’art insidieux des ministres saurait habilement prolonger pour enchaîner la puissance des corps administratifs. 1ls furent élus par les sections du peuple, seul légitime souverain, et ne doivent conséquemment jamais être destituables au gré seul de son premier officier qui détruirait alors le choix du peuple. »
(2) Arch. Nat., C 111. 247. Cette adresse est l’œuvre de Castel. À remarquer le passage suivant : « Ah ! quel avenir le ciel promet à cet empire !… Déjà il vous doit cette belle et sublime organisation qui ne le divise en 83 parties que pour le tenir à jamais uni avec plus d'ordre et de force. Il vous doit cette séparation des pouvoirs sans laquelle il n’est pas de constitution, ces administrations paternelles qui font jouir chaque section du bonheur des petites républiques en leur conservant la force d’une monarchie imposante. » Déjà apparaît le désir de la propagande : « Vos longs et glorieux travaux vous ont acquis un droit dont nous désirons vous voir jouir dans sa plénitude, celui de réparer toutes les injustices et d'étendre le bonheur au-delà même des bornes de l'empire. »
peuple affaissé sous le poids d’un despotisme Corrupteur. À votr: voix, le Français a brisé ses chaînes, 'I6s ‘repaires de la tyrannis ont disparu, l’homme a repris sa dignité ! » (1)
Ces sentiments se manifestent surtout lors de la fête de la Fédération. ETES
C’est le 19 juin 1790 que la municipalité reçoit la proclamation royale du 10 sur le décret des 8 et 9, relatif à la fédération générale des gardes nationales et des troupes à Paris le 14 juillet. Elle s’'empresse d’activer le choix des gardes nationaux chargés d’aller à Paris « donner les mêmes preuves de leur attachement et de leur reconnaissance envers ceux qui, les premiers, ont attaqué et terrassé l’hydre du despotisme ». Le 22 juin, la garde nationale nomme 48 délégués qui, réunis le 26, dans l’église Saint-Thomas, à ceux des autres gardes nationales du district, nomment la délégation chargée d’aller à Paris le 14 juillet Douze citoyens, dont quatre de Vire, sont ainsi désignés. De plus, onze autres Virois se joignent à eux comme « députation volontaire », et, sans les « priucipes d'économie », on aurait volontiers « quadruplé le nombre ». Enfin, un détachement de trente autres gardes doit aller à Caen, pour la fédération départementale (2).
Tandis que ces délégués se disposent à aller « jurer une union inaltérable.. qui doit faire trembler les ennemis de la Constitution », la municipalité, sur la proposition de Delavente, décide de commémorer le 14 juillet à Vire même. Séance tenante, on arrête le programme (3).
(1) Arch. Nat, D IV, 21. Jacques Malo proposa le nom de Sieyès cn remplacement de celui de Fontette pour désigner la rue du Calvados. -— La municipalité écrit à La Fayette au sujet du décret du 10 juin 1720 [interdisant de commander la garde nationale dans plus d’un cépartement] : elle aurait voulu une exception à la loi en faveur du « compagnon d’armes et digne ami du grand Washington ». — La mort #e Mirabeau cst considérée comme une calamité. Castel au district, Delavente à la municipalité, prononcent des paroles pathétiques sur la fin de l « Hercule français ». Les corps administratifs et le club portent le deuil pendant huit jours. Le nom de Mirabeau est donné à la place du tribunal et son buste est placé dans la salle des séances. (Arch. Calv. L, district Vire, anc. 721, f. 90. — Arch. Vire, D 2, f. 74, 117, 119, 120, 122, DOS UN ADEO FE ELS)
(2) Les quatre délégués virois sont : Jean-Catherin Brison, sergent ; Laurent-Thomas Demortreux, capitaine ; Michel-Ch. Guérard. adjudant P.-F. Vente, soldat. Les volontaires sont : Louis-Philippe Dumont, R.-J.-Ch. Cantepis, Th.-R. Clouard, J.-B. Castel, J.-B. Durand, Julien Crespin, P.-J.-César Hamel, M.-J. Hamel, Guill.-Aug. Anger, Etienne Lemercier, Et.-J.-B. Lechartier. (Sur 15 Virois, 11 sont de la société patriotique). (Arch. Vire, D DTA DR MES 293-258 VE 67).
(3) Delavente indique les idées à répandre : « Hommage au civisme des gardes nationales, admiration, reconnaissance et amour aux Iégis-
Par suite d’une pluie persistante, la fête ne peut avoir lieu sur Ja place où l’on avait élevé un autel de la Patrie. L’assistance, très “nombreuse, puisqu'elle comprend officiellement le clergé séculier, les Cordeliers et Capucins (1), le personnel et les élèves du Collège, les juridictions : bailliage, élection, eaux et forêts, consulat, la garde nationale, la maréchaussée, les médecins, le président de l'assemblée électorale du district, la municipalité, se réunit à l'église Notre-Dame, y écoute divers morceaux de musique au cours d’une messe basse célébrée par Demortreux, aumônier de la garde. Après quoi, commence la série des discours qui accompagnent le serment fédératif. « Cette sainte cérémonie, dit l’aumônier, nous rappelle la mémoire de ce jour heureux... qui a brisé nos fers, renversé le despotisme et-rendu la liberté aux Français. » Puis Drudes de Campagnolles, commandant de la garde nationale, invite l’assistance à contracter « l’engagement sacré de vivre et de mourir pour le salut de la Patrie ». Après lui, l’élève Huard, de la classe de philosophie, vient exprimer les sentiments de reconnaissance dûs à la Constituante, « cette auguste assemblée de patriotes ». Mais le gros succès oratoire est pour Castel que les électeurs du district ont, la veille, nommé procureur-syndic
« Aujourd’hui, dit-il, la forteresse du despotisme est tombée, et, dans sa chute, elle a écrasé vos tyrans. Voyez de combien d’ennemis un jour seul nous a délivrés : les excès du pouvoir arbitraire, l’inquisition du fisc, les outrages de la féodalité, le fanatisme de la superstition, l’esclavage enfin, pire que la mort. Ce jour a tout détruit, parce que tout était abus et oppression. — Puis-je compter les biens qui ont remplacé tant de maux ! Une constitution qui doit durer tant qu’il y aura des lumières et de la vertu sur la terre, une égalité de droits, si longtemps et toujours en vain prêchée par la nature ; une nation souveraine, une assemblée nationale et un roi, le premier sujet de la loi (2). »
lateurs et au roi citoyen qui ont régénéré cet empire, reconnaissance aux Parisiens qui ont supporté le principal poids de la Révolution, au général illustre dont les talents et le courage ont si puissamment servi au triomphe de la liberté dans les deux mondes. » (Arch. Vire, D 2, É00D=51, 8 RDMO T6):
(1) Les communautés de femmes sont invitées à faire célébrer une messe dans leur église et à faire chanter un Te Deum à l’instant de la prestation du serment.
(2) Arch. Vire, D 2, f. 59-64. La notice de D. F[RION], en tête de lu 5° édit. des œuvres de Castel, Paris, Ladrange, 1839, raconte, p. 11, que Castel, à la Fédération, ne perdit pas de vue Louis XVI pendant la cérémonie, « bien décidé à sacrifier sa vie pour sauver celle de son roi » : car, « le bruit avait couru que des hommes de sang menaçaient les jours de Louis XVI et se proposaient d'accomplir leur atroce dessein pendant la cérémonie de la fédération ». Or, Castel prend, ce jour-là, la parole devant les Virois. Le récit de D. F[rion] est donc un roman. Un J.-B. Castel, cousin germain du poète, fit partie de la députation viroise présente à Paris le 14 juillet 1790. De là vient sans doute la confusion.
Enfin, à la société patriotique, Ch. Cailly déclare :
« Quel heureux jour que celui qui brisa ies fers de notre esclavage et renversa la forteresse du despotisme. L'homme a repris sa dignité en se ressaisissant de sa liberté... Avant ce jour heureux, le Français n’avait pas de patrie. Le beau pays qu’il habitait semblait être le patrimoine d’une foule de ministres corrompus qui se succédaient pour en dévorer la substance. Mais... la philosophie fit entendre sa voix, la nation se réveilla de son assoupissement, elle rentra dans ses droits. L'Assemblée nationale détruisit d’un mot cette masse effrayante d'abus... Elle a élevé un édifice majestueux, elle a présenté à la France, à l’Europe, à l’Univers, la Constitution {a plus parfaite.
« Jurons, MM., d’être fidèles à la Nation. Quel beau spectacle offre en ce moment la France entière, une famille nombreuse unie par les liens de la plus tendre fraternité... (1). Jurons d’être fidèles à la loi : c’est elle qui doit assurer noire repos et notre fidélité. Jurons d’être fidèles au roi. Quel monarque mérite mieux les rommages du peuple chez qui l’amour pour son roi fut toujours un besoin. Il a préféré l’amour de son peuple aux basses adulations de courtisans faux et corrompus. Il a senti qu’il était plus beau d’être le chef d’une nation libre que de régner sur des esclaves. Qu'il est difficile à un prince de s'élever à ces idées : mais la vertu a caractérisé Louis XVI : il jouira du titre de Restaurateur de la liberté, et ce titre, aux yeux d’un philosophe, l’emportera sur les noms fastueux acquis dans le sang des peuples. — Jurons le maintien de la Constitution : c’est elle qui doit assurer notre bonheur... » (2)
Ainsi donc, en ce jour, caractérisé d’autre part par une sorte de tentative d’ « union sacrée » (3), le roi recoit son juste tribut de louanges. Dans cette population qui ne conçoit pas, pour une grande nation, d’autre régime que le monarchique, Louis XVI est populaire. Mais, il ne faut pas s’y tromper, ce n’est pas tant « cause de sa bonhomie, de son abord facile, remarqués en 1786 lors Ge son voyage à Cherbourg, que pare qu’on voit en lui le roi de la Révolution, le roi de la Constitution (4).
(1) Castel venait de dire : « Oui, au mement où je parle, vingt millions de bras sont élevés vers le ciel ; jurons… de demeuerr unis à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité. »
(2) Arch. Vire, I 73, f. 13. La cérémonie se termine par la formule du serment proférée au nom de la garde nationale par Brenct. major. Tous les gardes répètent : « Je le jure ! » Ensuite, l’aumônier entonne le Te Deum. L’après-midi, concert, salves d'artillerie, distribution de 6.500 livres de pain aux pauvres. Le soir, illumination.
(3) Elle s'affirme dans les paroles plus que dans les actes : des 48 délégués à la réunion préparatoire de la fédération, le 22 juin, 36 étaient des membres du club et aucun n’était ci-devant privilégié alors qu’il y en avait un certain nombre dans l’état-major de la garde:
(4) Le 23 avril 1791, le département le félicitera de la notification qu’il a faite aux cours étrangères de son attachement à la Constitution.
Rappeions-nous fes paroles de Castel : « Une nation souveraine, une assemblée nationale et un roi premier sujet de la loi. » Voilà l'idéal de ces royalistes de tradition que le dogme de la souveraineté du peuple, déjà fermement établi, portera tout natureilement vers sa conséquence logique : l’abolition de la royauté.
Et c’est ce qui fait l’excellence de la Constitution. « Là où, écrira J. Malo dans le Courrier des Campagnes (1), gouvernèrent des rois dont l’autorité ne connaissait d’autre règle que leur volonté, règne un monarque tout puissant pour opérer le bien, et réduit à l’heureuse impuissance de faire le mal. » Une constitution, c’est déjà un acte anti-monarchique, puisque ceux qui la votent songent à l'intérêt du plus grand nombre. Aussi, ces « royalistes » ne s’intitulent pas ainsi : ils se nomment les « patriotes », c’est-à-dire les partisans de la Constitution.
Toutefois, cette « heureuse et sublime Constitution », malgré l'admiration qu’elle suscite, n’est pas considérée par les Virois comme quelque chose de sacro-saint, d’intangible. C’est une « institution humaine », et, comme telle, « susceptible d’amendement » (2). Les bourgeois municipaux, jadis élus au Comité national par les suffrages des contribuables sans indication de cens, et qui, en janvier 1790, ont été hostiles à la tentative faite par le corps de ville pour « aristocratiser » le droit de suffrage, s’étounent qu'après la Déclaration des droits, il y ait deux sortes de citoyens : « Le maintien et la sûreté de cette constitution sublime, affirme Delavente dès le 29 juin 1790, … exigent qu’on rectifie les lois qui ont fait dépendre de l’imposition directe le titre de citoyen actif. »
Et le 22 septembre suivant, par la plume de Ch. Caïlly, le club proclame : « Vous avez déclaré les droits de l’homme : les vertus, les talents sont le seul titre d'admission aux emplois et dignités. Comment se fait-il qu’une tache dépare votre ouvrage, que le mérite soit subordonné et évalué sur le tarif variable de l’imposition ? La richesse usurperait les droits dûs aux talents ! L’or, le corrupteur des vertus, ce destructeur des empires, serait le mobile
(1) N° XI, 24 mars 1791, p. 41.
(2) Ce sont les expressions de Delavente, le 17 avril 1791. C’est l'avis du conseil général de la commune, le 20 avril, qui demande à la Constituante d’interdire les fonctions électorales aux « membres des corps directoriaux et judiciaires », à cause de l'influence qu’obtiennent de pareils électeurs, « infiniment nuisible à la liberté des élections ». — Delavente avait même proposé de réclamer un décret obligeant les représentants à la nouvelle législature à se démettre de toute fonction publique, élective ou de nomination royale, avec interdiction d’ « occüper aucuns emplois publics pendant un intervalle de quatre ans » (Arch. Vire, D 2, f. 118-120 ; D 9, f. 80; 101).
de l’élévation aux places ! La Constitution porterait en elle-même le germe de sa destruction !.. Nous vous conjurons de révoquer une loi qui anéantit l’égalité des droits. »
C’est sans hésitation que le conseil général de la commune, requis par Delavente, « donne adhésion formelle à l’adresse de la commune de Paris à l’Assemblée nationale sur le décret qui assujettit les citoyens pour être actifs et éligibles, à une certaine proportion d’impositions » (1). De même agit le club, sur la proposition de Castel (2).
Faudrait-il voir dans ces réclamations des plaidoyers pro domo, suscités par « la condition d'éligibilité qui exclut. de l’assemblée nationale ceux qui ne paient pas [une contribution d’] un marc d'argent et ne jouissent pas d’une propriété » ? (3) Certes, ce ne sont pas surtout des citoyens « passifs » qui manifestent leur dépit de ne pas prendre part aux assemblées primaires (4).
Devenu procureur-syndic du district de Vire, Delavente reviendra à la charge, le 31 décembre 1791, près du département, réclamant une nouvelle fixation du taux de la journée de travail. « Lorsque le directoire du département, écrit-il le 29 janvier 1792, fixa le prix actuel de cette journée, son estimation parut excessive et absolument contraire au maintien et à l’esprit de la Constitution. C'était, en effet, priver d’un droit précieux un grand nombre de citoyens, souvent des plus attachés à cette constitution, intéressés à la défendre, et, d’ailleurs humiliés par le douloureux sentimerit qu’ils devaient éprouver en songeant que leur exclusion provenait
(1) « Une adresse à l’assemblée nationale, dit Delavente, récemment présentée par la commune de Paris et rédigée par un écrivain depuis longtemps célèbre dans toute l’Europe savante [Condorcet], nous à paru réunir éminemment la clarté, la sagesse et la solidité des principes relatifs à la matière actuelle. » Le conseil arrête que « cet acte d’adhésion sera remis à MM. Lemoine, prêtre, membre de la municipalité, et Dumont, citoyen de ce lieu, pour être présentée à l’assemblée. » (Arch. Mire D 2 2149250201).
(2) Arch. Nat., D IV, 21.
(3) L'adresse de la commune de Paris vise surtout la condition du marc d'argent. Or, Delavente, Castel et les 5 signataires de l’adresse du club sont de fortune modeste. Malo et Gosselin ne sont même pas éligibles. Cailly, qui n’est pas le moins ambitieux, n’est pas encore éligible
en 1790.
(4) À noter cependant que, le 25 juin 1791, à la section de l’hôpital, « deux citovens demandent à être citoyens actifs. Mais, vérification faite, l’un d’eux ne paie rien, l’autre paie seulement 35 sols. On ne peut les admettre, la loi s’y opposant. » I’assemblée leur exprime ses regrets
(Arch. Vire, K* 88, 1791).
seulement d’une fortune insuffisante. » (1) Cette nouvelle tentative semble bien marquer que certains de ces bourgeois ont vraiment voulu ouvrir largement la cité politique aux citoyens des classes inférieures ; il n’est sans doute pas exagéré de leur appliquer l’épithète de « démocrates ».
D'ailleurs cette attitude est peut-être le fruit des circonstances : au moment de piocéder à la désignation de ceux qui seront chargés “élire les membres de la Législative, on se souvient, à Vire, de la décevante expérience de mai 1790 : quelques menées habiles, un scrutin de surprise ont alors suffi à infliger à une ville « patriote » une représentation électorale en majorité « aristocrate » (2). Pour contrebalancer l’influence d’adversaires, tous assez riches pour être éligibles, il ne serait pas inutile de faire appel au peuple qui, en août 1789, a toujours soutenu les bourgeois « patriotes » du Comité. En réalité, c’est pour sauvegarder le régime contre les atteintes des aristocrates qu’on se fait démocrate.
C’est sous ces impressions que s'ouvre la période électorale de 1791. La société patriotique, le Courrier des campagnes multiplient les adresses aux citoyens, car, dit le journal de Malo, « les aristocrates s’agitent. pour pénétrer dans le nouveau corps électoral ils cherchent à porter à l’assemblée nationale et dans les administrations les ennemis du peuple. Citoyens ! Ecartez tout homme dort le patriotisme vous est suspect... Il s’agit de vos intérêts les plus chers : ne les mettez pas dans la main de ceux qui vous méprisaient jadis et qui vous haïssent aujourd’hui. » (3)
(MÉATChACAIVS ME district Vire anc- 739% n 81 0décembhre drole 29 janvier, 5 et 9 février 1792. Delavente demanda à Phil. Dumont, m. du directoire du Calvados, de faire ramener pour le district de Vire le taux de la journée de travail à 12 sous.
(2) Voir p. 70 : Il est possible que le vœu de Delavente du 20 avril 1791, relatif à l’incompatibilité des fonctions électorales, directoriales et judiciaires ait eu pour intention d’atteindre certains électeurs de 1790.
(3) N° du 10 juin 1791. Le Courrier s'était, précédemment, occupé de montrer, numériquement, aux ruraux ce qu'ils avaient gagné à la Révolutien ; il leur montre l'intérêt de leur participation aux élections, leur énumère les bienfaits du régime nouveau, insistant sur la réforme judiciaire, les réformes sociales (la « terre affranchie »}), (24 février, 24 mars, & avril 1791). Ces thèmes sont repris par l’adresse des amis de la Constitution à leurs frères et amis de Vire et des campagnes (juin 1791)
« Vous ne devez pas douter que ceux qui occupaient ci-devant toutes les places, obtcenaient toutes les grâces, toutes les récompenses, possédaient tout et ne payaient rien, que tous ceux dont l’Assemblée nationale a diminué les revenus, détruit le pouvoir, supprimé les exemptions et les privilèges. ne mettent tout en œuvre pour obtenir vos suffrages. Autrefcis, ils n'auraient pas daigné vous regarder. Aujourd’hui. ils prendront avec vous le ton et le langage des protecteurs e! amis du peuple Soyez sûrs qu'intérieurement, ils ne sont pas changés. Ne
3. Or, c’est à cet instant critique, où le sort même de la Constitution est entre les mains des citoyens actifs, que le roi, considéré encore comme le guide indispensable de la Nation, va commettre la faute suprême : la fuite à Varennes.
C’est. le 23 juin qu’on reçoit à Vire la nouvelle de « l'enlèvement du roi et de la famille royale ». Cet événement sensationnel provoque vraisemblablement dans cette population royaliste une profonde stupeur (1). On hésite encore à désigner la chose par son nom, et ce n’est que le lendemain 24, à la société patriotique, que le président Lemoine du Gassel osera substituer le mot « fuite » à l’expression officielle « enlèvement ».
Mais, les autorités se ressaisissent assez vite, sentant la nécessité, en une conjoncture aussi grave, d’affecter, à l'exemple de l’Assemblée nationale, « fière et ferme contenance » (2). En prévision de troubles possibles, on intensifie le service de la garde nationale ; et, pour éviter la propagation de rumeurs sans fondements, on donne une large publicité aux renseignements officiels parvenus.
Dans une lettre circulaire aux municipalités, le district montre « le courage héroïque de nos législateurs que les plus soudains contre-temps ne peuvent ébranler, et les soins paternels avec lesquels ils veillent sur cet empire dont la destinée est plus que jamais dans leurs mains ». L’attitude de « cette auguste assemblée qui sauve la France une seconde fois » lui inspire un robuste optimisme. « Il est écrit dans le ciel, comme dans nos cœurs, que la constitution est inébranlable… Nous touchons à ce jour fameux de la chute de la Bastille où les Français jurèrent, l’année dernière, de vivre libres ou mourir... Bientôt, nous renouvellerons ce serment sacré... Mais, dès aujourd’hui, proférons-le tous en présence du père des hommes. Tout est stable : si vous êtes calmes et vigilants, tout vous réussira. » Et ce directoire dont les membres appartiennent tous au club local, prononce cette phrase singulié-
perdez jamais de vue que le clergé, la noblesse, les parlements, les intendants et tous ceux, enfin, qui écrasaient le peuple, feront tout pour repiendre leur puissance. » On a supprimé la dîme, la milice, les aides, la gabelle, les droits d’entrée dans les villes, les marchés et les foires, les droits de chasse, de colombier, de moulin, les corvées, les droits sur le tabac, le fer, les huiles, les savons, les cuirs, etc. « Voyez si vous voulez que tout cela soit rétabli. »
(1) Le numéro du 24 juin du Courrier des Campagnes n’a pas été retrouvé. La municipalité enregistre la nouvelle sans commentaires. Le club se contente, le 24, de ce bref procès-verbal : « M. le président a ouvert la séance par la lecture des détails de la fuite de Louis XVI et a fait les observations qu’il a cru convenables, »
(2) AucarD : Histoire politique, p. 118.
rement républicaine : « L'enlèvement du roi et de sa famille ne saurait changer le sort de vingt-cinq millions d'hommes. » (1)
Quant à la municipalité, sans doute persuadée que les fugitifs ne sauraient .aller bien loin, elle envoie un courrier à Caen le 24° > 11 heures du soir, avec une lettre priant la municipalité de celte ville de « communiquer sur le champ à celle de Vire, les nouvelles ultérieures qu’elle aurait pu recevoir, relativement à l’arrestation du roi » (2) |
Dès le lendemain, elle a une réponse « mandant que l’assembléc nationale avait recu la nouvelle certaine de l’arrestation du roi, de la reine, du dauphin et autres personnes ».
Cette nouvelle survient le jour même de la réunion des assem blées primaires, à l’ouverture desquelles on prête le serment habituel de « fidélité à la nation, à la loi, au roi » (3). Mais le lendemain, Castel, procureur-syndic, écrit en ces termes au département : « La fuite du roi n’a excité que du mépris et point de tumulte. Les assemblées primaires sont paisibles ; les nominations que j'ai apprises, bonnes. Chacun brûle du désir de venger la Nation, au premier ordre de l’Assemblée nationale. » (4)
La désaffection va s’accentuer : le 28 juin, à la société patriotique, « avant de faire prêter le serment aux membres reçus, 1l a été arrêté qu’on retrancherait le mot roi du serment ordinaire. Le comité de correspondance est chargé de faire une adresse à l’Assemblée nationale pour la féliciter de la conduite qu’elle a tenue au départ du roi, et aux deux citoyens qui l’ont arrêté. » Le 2 juillet, on décide d’écrire « à la municipalité de Varennes pour la complimenter ainsi que tous les braves citoyens de la même villé qui doit être à jamais célèbre dans les fastes de l’histoire (5). » 3
Pour le reste, tout continue comme s’il n’était rien arrivé : ou s’occupe des préparatifs de la fête du renouvellement du serment fédératif, qui, en cette occurrence, doit prendre le caractère d’une manifestation solennelle d’attachement à la Constitution (6).
(1) Arch. Calv,, L° district Vire, anc. 721,"f. 99.
CEA TCh Vire DROITS 2 EURO
(3) La nouvelle officielle ne parvint que le 29. (Arch. Vire, D 9, f. 96 CHUTES RRORSS ALTO)
(4) Arm. GASTÉ : R.-R. Castel, p. 114.
(8) Arch. Vire, I 73, n. f. On emploie l’expression : « adresse à l’assembléc… sur sa sagesse et sa fermeté dans les circonstances graves de l’évasion et de l’arrestation du monarque. »
(6) « Loin de nous toute division. Alors nous n’aurons rien à redouter des impuissants efforts que tant de gens malintentionnés multiplient
Mais, entre temps, on se préoccupe aussi du sort à réserver au « roi fugitif ». Dès le 2 juillet, au club, il est donné lecture de l'opinion d’un membre des Jacobins de Paris sur la conduite à tenir à cet égard. « Une matière aussi importante a été prise en considération et renvoyée à traiter dans une séance extraordinaire... » Le 9 juillet, après lecture de « l’opinion de Brissot sur ie républicanisme », « il a été décidé que. la monarchie serait conservée, mais qu’il serait donné au roi un conseil électif. » Puis, le 17 juillet, « on est revenu sur la question déjà proposée d'écrire à l’assemblée nationale de ne point prononcer sur le sort du monarque fugitif et la destinée de la royauté, avant d’avoir entendu l’avis des 83 départements et l’arrêté a été ainsi pris par la société. » De plus, on décide que « l’on dénoncera le projet despotique du comité de constitution, relativement au silence qu’il voulait imposer concernant la punition du roi parjure. » (1) Au fond, cette attitude est conforme à celle de la société-mère de Paris.
C’est alors que, le 19 juillet, on apprend simultanément le décret de l’Assemblée nationale en date du 16 (2) et la manifestation qu’il a déterminée au Champ-de-Mars le 17.
Immédiatement, le directoire du district, « alarmé sur les troubles qui sont à la veille d’exister dans la capitale, relativement au décret, ayant eu connaissance de la pétition des 40.000 citoyens réunis au Champ-de-Mars », croit « de son devoir de convoquer les officiers municipaux, les juges du tribunal du district, ceux du bureau de conciliation et du tribunal de commerce, et l’état-major de la garde nationale pour aviser aux moyens d’émettre le plus promptement possible le vœu de ces différents corps et prouver leur respect et leur soumission à la loi ». À ces corps réunis, l’administrateur P. Gauthier fait lecture de la pétition et de la réponse de Lameth, président de l’Assemblée nationale. Mais à peine a-t-il achevé sa lecture que pénètre dans la salle du district une députation de la société patriotique, formée de Lemoine du Gassel, président, Clouard, Louis-Philippe Dumont, Bazin aîné et Lemonnier- Loisonnière. Informée des événements de Paris, cette société
chaque jour contre notre sublime et heureuse constitution. » (Municipalité de Vire à celle de Landelles, 8 juillet. Arch. Vire : D 9, f. 101-103). Les citoyennes de Vire offrent un drapeau à la garde nationale où figure déjà la devise : « Liberté ou la mort. » 25 volontaires vont à Caen à la fédération départementaie. A Vire, il y a messe sur l'autel de la patrie par Alais, curé coistitutionnel, en présence des autorités, de la garde et du clergé. Le soir, illumination générale. (Id, D 2, f. 131).
°@) Arch. Vire, 1 73, n.f., 2-9-17 juillet.
(2) Relatif à la conservation de la royaute,.
s'était également réunie (1), et, « après une légère dicsussion », avait arrêté : « 1° que l’on témoignerait le désir que l’Assemblée nationale eût attendu le vœu des départements avant de prononcer sur une question aussi importante ; 2° que l'on improuverait la forme et le style de la pétition » des 40.000 citoyens ; « 3° que l’on assurerait le corps législatif que l’on était toujours dispose à respecter et observer provisoirement les lois émanées de son sein ; 4° au surplus, que l’on désapprouverait toujours tout ce
qui tendrait à désunir les départements d'avec la capitale qui a si bien mérité de la Révolution ». C'est cet arrêté que Lemoine du Gassel veut faire connaître à l’assemblée des corps réunis « afin d'émettre un vœu en commun sur cette affaire majeure ». Mais, soit que le président du club soit personnellement timide, soit qu'il craigne de heurter des convictions qu'il suppose assez différentes de celles de la société, il présente l'arrêté avec quelques modifications de détail qui en atténuent l'effet (2).
Finalement, l'assemblée des corps réunis admet les articles suivants présentés par Lemoine sous les numéros 1 et 3 :
« 1° Témoigner son improbation sur le style et la manière dont cette pétition est conçue, comme tendant à soulever les citoyens contre le respect qui est dû aux représentants de la nation.
« 3° Qu'elle respectera et exécutera toujours provisoirement les lois décrétées par l’Assemblée nationale, comme étant le seul moyen d'assurer la stabilité de la constitution et de maintenir l'harmonie et l’accord entre toutes les parties de l'empire.
« Mais, sur Part. 2 (3), [elle] a arrêté que l’adresse qu'elle enverr: à l'Assemblée nationale blâmera seulement le décret, sans indiquer le mode pour le faire rapporter ; et sur le quatrième (4), que cette adresse exprimera seulement lPattachement à la ville de Paris que l’égarement de quelques citoyens ne pourra refroidir ; et pour la
(1) Lemoine s'y était exprimé ainsi : « Cette poignée de factieux, égarés par des manœuvres sourdes, improuvait hautement le décret relatif à la conservation de la royauté et demandait avec menaces la punition exemplaire du roi déserteur de son peuple et l'établissement d’un entier républicanisme. »
(2) L'art. 2 de l'arrêté du club devient l'article premier du projet Lemoine : on commence donc par condamner la pétition des 40.000 tandis que la société regrettait d’abord la mesure prématurément prise par la Constituante.
(8) Aïnsi rédigé par Lemoine : « 2° Qu'elle aurait désiré qu'avant de statuer sur l’importante question du roi et de la royauté, l'assemblée eût attendu que les 83 départements eussent exprimé leur vœu. »
(4) Rédaction Lemoine : « Qu'elle a vu avec peine dans la réponse du président de l’Assemblée nationale des réflexions tendantes à insinuer une séparation entre les départements et la ville de Paris, à laquelle la France n'oubliera jamais qu'elle est redevable de la conquête de la liberté. »
rédaction de cette adresse à à l’Assemblée nationale, [elle] a nommé pour commissaires : Pierre Gauthier, Michel Mauduit, Ch. Cailly, René-Richard Castel et Joachim- Thadée- Louis Lemoine, lesquels ont accepté (1) »
Ainsi donc, l’amour de la paix, la haine des factieux, et pardessus tout, l’attachement à l’Assemblée nationale, ont arrêté à Vire l’essor d’un mouvement qui aurait pu rapidement se républicaniser. Le club lui-même ne saisit pas que ces « factieux » ont soutenu, le 17, une politique à laquelle il tendait à se rallier les jours précédents.
Toutefois, il est clair qu’il y a quelque chose de changé (2) : dès le 2 août, la société patriotique ne charge-t-elle pas son comité de correspondance de « faire une adresse à l’Assemblée nationale et de lui exprimer fortement le désir qu’elle a de voir renouveler incessamment le Corps législatif » ? Quant à Louis XVI, son prestige est irrémédiablement compromis. L’intérim républicain qui a suivi Varennes est la meilleure démonstration de l’inutilité d’un monarque. Rétabli sur le trône, il apparaît désormais sans aut.rité. C’est en vain qu’au moment de l’acceptation de la Constituton par Louis XVI, on va s’efforcer de trouver des palliatifs (3). Fauchet, évêque constitutionnel du Calvados et premier élu à la Législative, présente, le 15 septembre, aux électeurs, l’événemert en ces termes : « Vous savez que l’on est informé officiellement que le roi a accepté l’acte constitutionnel... et qu’il est, à ce moyen.
(1) "Arch. Galv., L, district Vire, anc. 721, f. 103 ; Arch. Vire, I. 73, n. f., 19 juillet 1791. C’est vraisemblablement ce jour que le club a reçu la circulaire des Jacobins aux sociétés affiliées, en date du 17 juillet, qui s’exprime ainsi : « Le décret a été 1endu contre les principes soutenus par la société. Soumise aux décrets, elle a respecté la décision de l’Assemblée nationale. Le salut [de la chose publique] tient à Ja réunion de tous à la Constitution. Que ce mot nous serve de ralliement : i' ne peut nous égarer. » (AULARD : La société des Jacobins, t. II, p. 30).
(2) L'affaire du Champ-de-Mars causa une scission aux Jacobins, les plus modérés se retirant aux Feuillants. Informé, le 24 juillet, de cette
situation, le club de Vire déclare : « On a cru que ce partage n’était propre qu’à engendrer un schisme et on a résolu de rester attaché à la société-mère. » Le 26, on écrit aux Jacobins peur « les exhorter à la
réunion ». Le 7 août, à ceux qui se sont retirés aux Feuillants, on peint “ la vive douleur des sociétaires de Vire en apprenant la scission. On les invite, au nom de la patrie, à se réunir pour le bien général. » (Arch. Vire, I 73).
(3) Le Courrier des campagnes déclare le 16 septembre : « Le roi acceptera sans demander aucune modification, car il sent que, l’assemblée n’étant plus constituante, ces modifications ne sont plus possibles. Il a d’ailleurs des motifs de plaintes contre ses frères : il sait qu’ils voudraient le plonger dans un cloître et se partager son empire... Ce prince doit sentir à quel point il serait ma'=cureux si ces prétendus amis devenaient les maîtres de l’Etat et de sa personne. »
réintégré dans ses fonctions royales. Vous voudrez, sans doute, M.M., que le premier acte de l’assemblée électorale soit celui d’un hommage solennel rendu au retour signalé du roi à la confiance et à l'amour d’un peuple généreux et magnanime. Puisse-t-il savoir donc que le plus odieux et le plus injuste des pouvoirs est celui du despotisme et y renoncer pour jamais... » Les électeurs applaudissent et crient : « Vive le roi ! », et expriment, avec leur attachement à la Constitution, « leur respect pur et. leur amour inviolable pour un roi qui usera loyalement de toute sa puissance pour la maintenir, la défendre et la faire chérir :» (1). Mais cé Fauchet, on a tenté récemment de le rendre inéligible, en l’accusant de divers méfaits, au nombre desquels il y a le renversement de la statue de Louis XVI à Caen, et, à Bayeux, la suppression du nom de Louis XVI dans la désignation de la principale place, évéuements contemporains de « l’évasion du roi » (2) ; et maintenant, il est le premier député du Calvados ! Et le quatrième élu est Henry-La-Rivière, de Falaise, que ses adversaires d’alors dénoricent comme un « républicain outré » (3). Et dans la députation du département figure encore le Virois Castel (4) dont le langage, le 26 juin, a été fort peu royaliste.
(DPATChNNAatS CSS nas:
(2) Fauchet présidait le club de Caen lors de la chute ae la statue de Louis XVI (4 juillet 1791), attentat à « la majesté royale », avait dit la municipalité de Caen. « Les bas valets de la tyrannie, écrit le club de Caen, le 2 septembre, aux autres sociétés, en ont fait un crime capital, ct …ils ont jugé nécessaire de nous l’attribuer. » La municipalité de Bayeux prétendit que la place Louis XVI avait failli devenir la place Fauchet. De plus, on accusait l’évêque de déclarations contre la constitution et en faveur de la « loi agraire ». Le 29 août, le tribunal du district de Bayeux lance contre lui un mandat d’arrestation. Mais, malgré le décret excluant des assemblées électorales les électeurs en état d’accusation, l’assemblée du Calvados, le 6 septembre, fait de Fauchet son président. « MM, dit le Courrier des Campagnes aux juges de Bayeux, le corps électoral ne peut que vous faire les plus grands remercîiments des services que vous lui rendez en lui faisant connaître les citoyens qui méritent sa reconnaissance. Mais votre ouvrage est encore insuffisant. Nous avons 13 députés. Vous n’en avez encore désigné que 2 [Fauchet et Dubois du Baiïis, l’un et l’autre accusés]. Daignez donc. en décréter éncore ll Gest lemœutdes électeurs AE NAT SD ERIC Courrier des Campagnes ; Journal de Paris, n° 254, p. 1.037. — Mény Les élections à l'assemblée législative de 1791 (Révol. franc, 14 août 1914. D#109):
(8) Arch. Nat., F 1e III, Calv., 12, pièce du 7 sept. 1791 : « Fauchet,
connu. — Dubois du Baïis, …démagogue simulé, chef de club, sans vrai talent. — La Rivière, mauvais avocat, taré, républicain outré, du babil, pas de talent, clubiste forcené. — Leroy, maire de Lisieux, frénétique furieux... »
(4) En même temps que Castel est élu Boutry, commissaire du roi au tribunal du district de Vire,
De même, le lendemain 16 septembre, le directoire du département, au sujet de l’acceptation, par le roi, de cette constitution, peut déclarer : « Le sort de l’empire est fixé : la constitution est faite, elle est acceptée et Louis XVI est irrévocablement le roi des Français Au nom de la Patrie que nous avons retrouvée, au noin de la liberté qui fera notre bonheur, au nom de nos courageux représentants qui l’ont assurée au milieu des orages, au nom d’un roi que nous pouvons maintenant avouer, et qu’il nous sera si doux d’aimer, réunissons-nous pour jamais ! » (1)
Tout cela n'empêche pas que les épithètes de « parjure », de « déserteur » ont déjà flétri ce roi auquel on vient de faire prêter serment. Au surplus, Fauchet, dans son discours de clôture, le directoire du Calvados, dans son adresse du 16, ont surtout place beaucoup de formules optatives. L’incertitude du lendemain subsiste, en même temps que d’invincibles défiances.
La proclamation solennelle de l’acceptation de la Constitution qui, en certains endroits, soulève un grand enthousiasme (2), présente à Vire tout l’aspect d’un événement banal. « En conséquence et pour exécution de la loi relative à la proclamation de la :vi constitutionnelle, dit le procès-verbal de la municipalité, nous nous sommes rendus au milieu d’un détachement de la garde nationale, au bruit des tambours, dans les différents carrefours et places publiques, et nous, Surirey, avons fait à haute et intelligible voix, proclamation de la loi constitutionnelle, en présence des citoyens assemblés, avertis de notre fonction, par affiches posées la veil'e aux lieux accoutumés » (3). C’est tout.
La période de la Législative, celle du fonctionnement de la Constitution de 1791, et qui, à ce titre, aurait dû être marquée par «une paix solide et durable » ramenant « le calme dans l’empire trop longtemps agité » (4), va, au contraire, être caractérisée par une croissante agitation au cours de laquelle se manifeste de plus en plus la désaffection pour le monarque. Aussi, le 10 août et le 22 septembre, événements capitaux de l’histoire de la Révolution, trouveront les Virois prêts à se rallier au régime qui résultera de ces journées fameuses.
Les menées des émigrés et des prêtres réfractaires et l’attitade du roi à leur égard amènent à Vire les premières manifestations de mécontentement contre Louis XVI. Mais, en cette fin de lan 1791, on évite encore de l’attaquer directement ; et la société des
(1) Arch. Calv., L. 294.
(2) Par ex. dans le Berry (BRUNEAU, op. cil., p. 161).
(3) Arch. Vire, D 2, f. 139.
(4) Adresse du directoire du Calvados du 16 sept. 1791.
Jacobins de Paris ayant, le 9 décembre 1791 (1), signalé aux sociétés affiliées que le veto royal contre le décret de la Législative concernant la fin des troubles religieux a été inspiré à Louis XVI par le directoire du département de Paris, c’est contre ces administrateurs que, le 13 décembre 1791, le club de Vire lance ses imprécations :
« Nous aimons à croire, écrit-il à la Législative (2), que le roi a été trompé par la bonté de son cœur ou que des conseillers perfides l’ont flatté d’une fausse illusion. Qu’il connaît mal le cœur des traîtres qui conjurent contre notre liberté !.…
« Le cri universel des Français libres demandait une loi sévère contre les conspirateurs du dedans : elle était attendue avec impatience. Vous l’avez prononcée ; et jamais loi ne fut plus que celle-là l'expression du vœu général. Eh quoi ! Dix administrateurs osent élever la voix contre le cri universel ! Ils veulent que leur opinion l'emporte sur la volonté d’un grand peuple ! Ils donnent au roi le perfide conseil de suspendre l'effet d’une loi salutaire ! Quelle est donc cette coupable audace ?.… Quels désordres suivraient ce malheureux conseil des dix !… Mais il est un attentat contre la Constitution ! La volonté générale s’exprime par les représentants du peuple. Et dix individus mettent la leur en balance, demandent au roi de la faire prévaloir ! A quels titres osent-ils s’élever contre
(1) AuLarp : La société des Jacobins, t. III, p. 279. Ce veto opposé au décret du 29 novembre 1791 constitue un événement décisif. Le 18 décembre, au club de Vire, lecture est faite de « l’adresse du département du Calvados au roi concernant les décrets. contre les émigrés et les prêtres réfractaires. Les citoyens de Caen exposent au roi qu’il est d’une nécessité absolue qu’il donne sa sanction, que c’est à [l’assemblée] à qui il appartient de faire les lois, et que c’est à lui à qui il est donné de les faire exécuter. Ils lui exposent les dangers qu’il y a à différer plus longtemps à sanctionner. M. le Président a donné lecture de différents écrits et adresses de toutes parts tant pour ce qui concerne les émigrés et les prêtres réfractaires que contre ceux qui ont sollicité le roi d’oppose* son veto aux décrets. Tous ces écrits. ne font que démontrer au roi qu’il est absolument urgent qu’il sanctionne.… ; les législateurs, représentant la nation, ont le droit de faire les lois…., c’est à lui à les faire exécuter. » — Le 24 décembre, « lecture a été faite du veto sur le décret des prêtres réfractaires. Sur ce veto, le plus grand silence a régné dans l’assemblée. » — En vain, Duport, ministre de la justice, essaiera, par lettre circulaire du 10 janvier 1792, d'expliquer ce veto : « Le roi, en refusant sa sanction au décret du 29 novembre, doit à la Nation, se doit à lui-même de prévenir les fausses interprétations que les ennemis de la liberté pourraient donner à ses motifs. Il veut que les Français jouissent de tous les droits qu’ils tiennent de 14 nature et qui leur sont garantis par la constitution. Or …… au nombre de ces droits. [il y a] la liberté religieuse. » (Arch. Calv., L, trib. district Vire, anc. 768, f. 132). Voir plus loin, ch. 10.
(2) Arch. Nat, D XL, 1. (De la main de Ch. Caïlly et signé de 71 « citoyens de la ville de Vire » (on n’indique pas que ce sont des membres de la société patriotique). Parmi. eux, plusieurs prêtres : Besnier, Desmortreux, principal, Lepesteur, J.-B. David, P. Héroult.
le vœu manifesté du peuple ? Qui les a chargés de nos intérêts ? Punissez, représentants du peuple, cette coupable insolence. Quelques particuliers enterrés dans la capitale connaissent-ils la situation des départements ? De quel droit s’en font-ils les organes ? C’est aux seuls représentants de la nation à exprimer la volonté générale. Quiconque usurpe le pouvoir se rend coupable, et qui veut s'élever contre le vœu général est rebelle ou complice des rebelles qu’il veut sauver. »
Cette dernière phrase, qui peut s'appliquer singulièrement au monarque, en dit long sur ce que les auteurs de l’adresse pensent du veto (1).
La tension diplomatique, qui se manifeste alors, vient encore aggraver cet état d'esprit. « Tout indique que les Français seront obligés de repousser par la force les ennemis de leur liberté. Une grande conjuration se dévoile. » Or « les émigrés peuvent, à leur aise, exécuter leur horrible projet. Le pouvoir exécutif dérobe leur tête au supplice, leur conserve le temps de préparer et consommer leurs desseins. On substitue à des lois dictées par la justice éter. nelle et le salut du peuple, des proclamations sans effet. » (2) Ces lecteurs de Brissot en viennent à envisager avec calme les plus graves éventualités et, le 29 avril 1792, la publication de la loi portant déclaration de guerre contre le roi de Bohême et de Hongrie, faite en présence de la garde nationale et des autoriiés, sur les places et carrefours, avec le même cérémonial que la proclamation de la Constitution, ne semble pas susciter une profonde émotion (3).
Mais, bientôt, circulent des rumeurs inquiétantes. Le 7 juin 1792, au club, P. Gauthier donne lecture du discours prononcé à la Législative, le 23 mai, par Brissot, sur le « Comité autrichien ». « Il a fait voir à l’assemblée de duelle astuce se servait Montmorin [ministre des affaires étrangères en 1791] pour exciter les couronnes étrangères à se coaliser pour la contre-révolution et quel était (sic) l'esprit et le caractère de Marie-Antoinette. » (4)
(1) C’est cependant le 21 janvier que le club, sur motion de Demortreux, adopte, avec illogisme, une adresse à l’assemblée « pour la féliciter sur le renouvellement du serment qu’elle a fait, par acclamation, de ne souffrir aucune altération de la constitution ». Gauthier fait même décider que « chacun des membres renouvellerait son serment dans le même esprit que l’assemblée nationale, » (Arch. Vire, 1 73, 21 janv. 1792).
(2) Adresse du 13 décembre. Voir le procès-verbal du 11.
(3) Arch. Vire, D 2, f. 184-185.
(4) Arch. Vire, 1 73, 7 juin 1792. Le 28 mai, avait eu lieu la plantation du premier arbre de la Liberté. Par une heureuse coïncidence, ce jour, passait à Vire le 2° bataillon du Calvados gagnant l’armée du Nord. [Il comprenait 86 Virois]. Il y eut une belle manifestation de patriotisme. (Id., D 2, f. 189-190 ; ms. Crespin, t. 1°", p. 304-305).
Comment cette population, désormais défiante, accueille-t-elle la nouvelle de la journée du 20 juin ? Les documents sont bien concis sur ce sujet (1), mais il est clair qu’on ne songe pas un instant à imiter les citoyens de Bayeux qui, dès le 30 juin, protestent contre « ce jour à jamais affreux que les bons citoyens voudraient pouvoir ravir à l’histoire pour l’honneur du nom français » (2). On ne suit pas davantage le directoire du Calvados qui, le 2 juillet, par sept voix contre une, celle du Virois Louis-Philippe Dumont (3), manifeste son horreur « contre l’attentat commis le 20 du mois dernier, dans la demeure du représentant héréditaire de la Nation » (4), et, le 11 juillet suivant, s’associe « à la séance à jamais mémorable du 7 de ce mois » et félicite le roi pour « cette démarche si digne » qu’il vient de « faire au sein du Corps législatif » (5).
Sans aller jusqu’à la vigueur d’expression des citoyens de Caen qui, dès le 22 juin, ont composé une violente adresse contre Louis XVI, parce qu’il a renvoyé trois ministres « patriotes » (6), les 58 Virois signataires de l’adresse du 1°” juillet 1792 (7) sont loin d’approuver les « vils détracteurs des opérations » de l’assemblée : |
« Législateurs ! dit cette adresse, quand vous décrétez des mesures rigoureuses contre une faction ténébreuse, on les arrête par
(1) Le club y fait allusion le 24 et le 29, en termes vagues. Le procèsverbal du 29 est même inachevé, celui du 4 juillet est bâtonné et illisible. Celui du 7 fait allusion à l’attitude de Pétion, maire de Paris, qui, ce même jour, fut suspendu de ses fonctions. Le 8 juillet, on fait « lecture de quelques considérations sur les événements du 20 juin, qui ont produit bon effet dans l’esprit des auditeurs ».
(2) Arch. Nat. D XL 7. Parmi les signataires, Philippe-Delleville qui sera conventionnel.
(3) Bayeux, procureur-général syndic, a également signé. Dumont, présent à la séance, refuse de signer. Sur le rôle de Doulcet en cette occasion, voir appendice VI, Doulcet, note.
(4) Cette adresse qu’accompagnait une lettre de condoléances au roi, comporte cette phrase que nous retrouverons l’an suivant dans les décla-
mations des fédéralistes contre Paris : « La Nation française n’est pas dans un faubourg de la capitale. » Et plus loin : « Il est temps que le règne de l’anarchie cesse, et que la Révolution finisse. » (Anch. Nat. Dex)
(5) Le baiser Lamourette (Arch. Calv., L. anc. 45, f. 116). (GO) FATCHENATEED ENTER
(7) Arch. Nat. Reçue le 10 juillet (œuvre de Ch. Caïlly. Parmi les signataires : P. Gauthier, L.-Th. Demortreux, Lemoine du Gassel, Gilles James, François Delavente, G.-F. Mauduit, Michel Mauduit, huissier [ne pas le confondre avec le maire d’ancien régime] ; Chemin de Forgues).
des moyens usurpés dans la Constitution. C’est dans la Constitution que l’on cherche les moyens de nous préparer de nouveaux! fers. Elle est sans force quand il faut punir ou arrêter ses détracteurs. Si des ministres veulent assurer le triomphe de la liberté, s’ils manifestent un patriotisme au-dessus des intrigues d’une cour perfide et corrompue, on les déplace... j
« Législateurs ! Soyez en garde contre les‘complots qui vous environnent. Les efforts des conspirateurs seront vains. Le peuple français. veut être libre et il le sera. Quand un peuple s’est armé. pour sa liberté, il ne dépose les armes que lorsqu'il a écrasé tous ses ennemis.
« Législateurs et représentants du peuple, c’est en vos mains que le dépôt sacré de notre liberté est remis... c’est autour de vous que tous les Français libres sont prêts de se réunir. Arrachez le masque à ces traîtres qui ne parlent de la Constitution que pour la fouler aux pieds. Les perfides ! Ils Fembrassent pour l’étouffer ! Marchez d’un pas ferme dans la carrière ; assurez par de ‘bonnes lois le salut de l’empire. Que les ennemis de la liberté lèvent la tête ! Tous les citoyens... sont autour de vous. Un seul jour les fera disparaître. » (1)
La déclaration de la Patrie en danger, connue quelques joms après, vient encore accélérer la marche de l'esprit public (2). Le 14 juillet, la cérémonie du renouvellement du serment fédératif est l’occasion d’une grande manifestation patriotique, à laquelle prennent part des délégués de toutes les communes du district. Le président de l’administration du district, Pierre-Jean-René Lenormand qui, quinze jours plus tard,.à Condé-sur-Noireau, présidera une réunion demandant la destitution de Louis XVI et la refonte du veto (3), prononce, en ce 14 juillet, un « discours énergique
(1) A noter qu’au même moment, le club de Vire rompt avec Castel, m. de la Législative. Déjà attaqué le 2 juin par Chalaust et défendu par Caïilly, il est attaqué le 4 juillet par P.-J.-R. Lenormand qui lui reproche de ne pas fréquenter le club des Jacobins, de négliger ses fonctions de député qu’il délaisse pour s’occuper de botanique. Finalement, Castel est accusé de « feuillantisme ». Malgré Bazin, la radiation est prononcée séance tenante (Arch. Vire, I 73).
(2) Le décret du 8 juillet ne parvint officiellement que le 16, mais était nécessairement connu avant le 14.
(3) Cette pétition du 29 juillet, signée de 339 citoyens de Condé, reconnaît la constitution et « le principe qui déclare l’état monarchique », mais ne veut plus de Louis XVI. (Arch. Nat., D XL, 7. Dans le même carton, une adresse des citoyens de Caen (21 juillet), déclare : « Nous
vous dirons, d’après l’acte constitutionnel, que le roi à encouru la
déchéance : appelez son fils au trône puisqu'il est désigné par la Constitution pour lui succéder. » — Le 31 juillet, la première section de Falaise demande également la déchéance du roi. — Le 4 août, une
adresse des cinq sections de Caen déclare que « Louis XVI a toujours eu une conduite incivique et qu’il y a lieu de considérer qu’il a abdiqué la couronne ». — Le 9 août, dë Saint-Pierre-sur-Dives, on demande de retirer à Louis XVI, jusqu’à la fin de la guerre, « le pouvoir de rendre inutiles les sages mesures » de la Législative).
relatif aux circonstances », salués de cris de : « Vive la Nation : Vive la liberté ! » et suivi de l’air national : « Ça ira ! » (1)
Le moment est « arrivé de déployer le caractère digne des vrais amis de la liberté, de ceux qui ont juré de mourir plutôt que de reprendre honteusement leurs anciens fers. Le moment est venu de remplir avec efficacité les serments par lesquels chaque citoyen s’est lié à la patrie et à la Constitution. » (2) Les autorités constituées de Vire, réunies en état de surveillance permanente à partir du 16, ne restent pas insensibles à ces instances du conseil général du département. Une seule défaillance individuelle est alors constatée : Michel Mauduit, administrateur du district, maire sous l’ancien régime, ne craint pas, le 29 juillet, « dans un temps ou tout fonctionnaire public doit rester attaché plus que jamais à son poste », d’invoquer « ses affaires particulières » et d’offrir sa démission (3).
En regard, ses collègues, secondés par la population, parce qu’ « il n’est que trop sensible qu’un lien secret unit les rebelles armés à ceux qui préparent le succès de leurs armes par de perfides insinuations ou par des mouvements séditieux » (4), se mettent en mesure de poursuivre « les fanatiques et les partisans de l'ancien ordre de choses » (5) « pour les foudroyer s'ils osaient lever la tête ».
Puis, le 25 juillet, pour appeler les bons citoyens à la défense le la patrie, la municipalité rédige l’énergique proclamation suivante
« Citoyens ! La Patrie est en danger ! Que tous les vrais Français, jaloux de voler à sa défense, viennent s'inscrire à cet effet au secrétariat de la municipalité. L’intérêt général, l’intérêt particulier leur en font un devoir. Ce ne sera qu’à force de bras que nous viendrons à bout de terrasser les ennemis de notre constitution. Citoyens ! Hâtez-vous ! Le moment est critique. Faites voir à vos ennemis que vous êtes dignes de la liberté reconquise et que vous
Arch. Vire, 12 district Vire, anc: 117, f 28:
(2) Lettre du département du Calvados au district de Vire, 16 juillet 1792. (Arch. Calv., L, district Vire : Lettres des conseils généraux du département et du district, n° 6, reg.).
(3) C’est en vain qu’on lui mit sous les yeux la loi du 10 août « déclarant infâmes et traîtres envers la patrie, les fonctionnaires publics abandonnant leur poste ». Il fit observer que, sa démission étant du 29 juillet, cette loi ne le concernait pas. (Arch. Calv., L, 602, 13 août 1792 ; L, district Vire, lettres des conseils généraux, n°° 18, 19, 20 ; L" personnel administratif. Elections, district de Vire, canton de Vire. Lettre de Mauduit, 5 septembre 1792).
(4) Lettre du département, 16 juillet 1792.
(8) Voir plus loin, ch. 10.
êtes prêts à verser la dernière goutte de votre sang pour la conserver. Il n’est plus temps de dissimuler le danger de la patrie : il est à son comble. Et vos officiers municipaux regardent comme un rigoureux devoir de crier parmi vous
« Citoyens ! la patrie est en danger !
« Accourez à son secours ! Souvenez-vous de vos serments ! Et elle sera sauvée ! (1) »
Cette remarquable adresse, qui fut suivie d’un nombre considérable d’enrôlements (2), montre combien chacun ressent alors les inquiétudes nées des périls extérieurs. Le choix est fait : d’une part, les « anciens fers » ; de l’autre : « la liberté ou la mort ! » On ne balance pas.
Parce que le roi a manqué de vigueur contre ceux de « ces ennemis qui ne sont pas sur les bords du Rhin » (3),'et, qu’au surplus, l'Assemblée nationale elle-même, par son « acte législatif » du 12 juillet, proclamant la patrie en danger, qu’elle a déclaré « non sujet à sanction », a, en quelque sorte, montré que, pour les actes essentiels, on pouvait se passer du monarque, les Virois sont tout à fait préparés à l’événement du 10 août (4).
(HéArch Naire DNS F7: ; (2) Voir plus loin, ch. 12.
(3) Lettre du département, 16 juillet.
(4) Le 18 fructidor an V-4 sept. 1797, Louis-Phil. Dumont prenant, aux Cinq-Cents, la défense de Doulcet de Pontécoulant, inscrit sur Ja liste des proscrits, déclarera : « Il est proscrit [par les aristocrates] dans son pays pour avoir contribué à former un bataillon qui marcha le 10 août » [Moniteur, an V, p. 1.418]. Je n’ai retrouvé à Vire que les traces suivantes de ce bataillon : le 4 juillet 1792, le club de Vire reçoit ae celui de Falaise l’invitation de déléguer quelques citoyens qui se
réuniront « vendredi prochain » à « plusieurs citoyens des villes de Domfrent, Falaise, Argentan, Laigle et Verneuil » et se rendront à
Paris le 14 ‘uillet, pour « danser avec les braves Parisiens sur les ruines de la Bastille ». « La société a arrêté, à la très grande majorité : 1° que ceux de ses membres qui voudraient se réunir volontairement à leurs frères sc rendront à Falaise vendredi prochain ; 2° qu’il sera ouvert sur l’heure une souscription pour défrayer les volontaires ; que son arrêté sera communiqué. aux officiers des gardes nationales du district réunis aujourd’hui à Vire pour l’élection des chefs de légion. » Le lendemain. le produit de la souscription, 266 1. 10 s., est remis à Julien Gosselin. « Les membres de la société qui se rendront à Paris distribueront cette somme selon les besoins de ceux qu’ils auront jugé à propos de s’associer. » Le 15 juillet, une lettre d’Etienne Brouard, lue au club, « contient. des réflexions sur le zèle et l’empressement des citoyens de Vire pour se réunir à tous les patriotes qui doivent se rendre à Paris pour la fédération et la défense de la patrie. » Mais, seul, Julien Gosselin, déjà cité, réclamera, le 13 février 1793, « le titre et les honneurs de combattant du 10 août » (Arch. Vire, D 8, f..103 ; 1 73 ; I* 76. Arch. Cal.
L, district Vire, anc. 732, n° 101).
C’est le 13 août qu’on reçoit à Vire la nouvelle des « grands événements qui viennent de se passer dans la capitale ». Dès le lendemain, le conseil général du district « perpétuellement en activité », adresse à l’Assemblée nationale ses félicitations :
« Législateurs ! Les citoyens dont le courage est au-dessus de tout éloge, viennent de hâter l'événement heureux du salut de l'empire ! Votre civisme et votre fermeté nous assurent le triomphe de l'égalité, de la liberté. Continuez de vous montrer les dignes représentants d’un peuple ennemi du despotisme, et comptez sur la force invincible d’une nation qui met toute sa confiance dans votre énergie. » (1)
Le 15, on affiche en ville la loi portant convocation d’une Convention et suspension du pouvoir exécutif ; et le 18, la municivalité, « au nom de la patrie en danger », adresse à ses concitoyens un pressant appel, relativement aux assemblées primaires qui doivent se tenir le 26 ; les invite, pour exécuter « pleinement et entièrement » la loi, à y venir « tous et exactement », afin de « nommer des hommes purs, voulant sincèrement la liberté, l'égalité et le salut de la patrie » (2).
Les bourgeois qui, dès 1790, ont protesté contre le cens, et, récemment encore, se sont efforcés d’obtenir une diminution de la valeur locale de la journée de travail, ne peuvent qu'être satisfaits de l’apparition du suffrage universel établi à la faveur de cette journée du 10 août. « L'Assemblée a détruit le mur de séparation que nos constituants avaient élevé entre les citoyens. Elle a établi le règne de l’égalité en appelant sans distinction le peuple à l’exercice de la souveraineté. » (3)
Les citoyens ci-devant passifs semblent cependant avoir été assez peu touchés par cette modification essentielle. Le 26 août 1792, la section de Saint-Thomas réunit au maximum 189 votants (4), soit environ le cinquième du nombre de ceux qui ont le droit de s’approcher de l’urne. Les élections censitaires de 1790 avaient présenté des nombres aussi élevés.
Quant aux choix faits avec ce nouveau régime, il n’y a rien de changé : les cinq électeurs de Vire sont : Laurent-Thomas Demortreux, Ch. Caïlly, Gilles-Anne Goislard, déjà électeurs en 1791,
(1) Arch. Calv., L, district Vire, anc. 717, f. 44. Le conseil général de la commune, le 20 août, a envoyé également une adresse dont je n’ai pas retrouvé le texte (Arch. Vire, D. 3, f. 16).
(2) /Arth.Vire, D3 1015.
(3) Les Jacobins de Paris aux sociétés affiliées : 22 août 1792 (AULARD : La société des Jacobins, t. IV, p- 233).
(4) Arch. Vire, K* 88, 1792. Le procès-verbal de la section de l’hôpital n’a pas été retrouvé. É
Germain Duboscq et Ch.-Augustin Bazin, qui ne sont pas des hommes nouveaux ; déjà investis de fonctions publiques, ils sont connus pour leur civisme et leur rôle éminent au sein du club local (1).
Comment les bourgeois de Vire qui accueillent favorablement Pavénement de la démocratie, vont-ils recevoir la nouvelle de la chute de la royauté et son remplacement par le régime républicain ?
Certes, on ne doute plus : « les trahisons de Louis XVI et de tous ses agents avaient conduit la patrie à deux doigts de sa perte. » (2) Mais, la suspension du monarque est une chose, et l'abolition de la royauté en est une autre. Quant à la République !..
Cependant, le 26 septembre 1792, la délibération de la municipalité porte la mention : an premier de la République. Il en est de même de celle du district. Mais, nous ne trouvons alors aucun commentaire de l’événement (3).
La société patriotique ne se réunit que le 29 septembre (4). L.-Th. Demortreux propose de la nommer désormais : Société des Amis de la République. De plus, « pour faciliter aux citoyens leur admission dans une société qui doit être fraternelle et populaire », on pourrait recevoir « la souscription volontaire de chaque citoyen suivant ses facultés ». Mais, le procès-verbal, inachevé, n'indique pas si l’on adopte ces vues républicaines et démocratiques.
Le lendemain, un certain Lepailleur invite le club à « faire une adresse de félicitations à la Convention nationale sur le décret qu’elle a rendu sur les écrits et provocations sanguinaires ». L’assemblée adopte cette motion et arrête qu’à cette adresse, « il en sera ajouté une de félicitations sur l’abolifion de la royauté. »
Cette adresse, œuvre de Ch. Cailly, n’est prête que le 7 octobre ;
(1) Parmi les autres Virois nommés électeurs, figurent : Louis-Philippe Dumont [électeur de Bernières-le-Patry] qui va être élu député à la Convention avec Doulcet de Pontécoulant, son ami ; Lemoine du Gassel [électeur de Maisoncelles] nommé suppléant à la Convention et administrateur du Calvados (président) ; P.-J.-R. Lenormand et P. Gauthier [èlecteurs de Condé-sur-Noireau] nommés administrateurs du Calvados. — Germain Dubocsq sera élu président du tribunal criminel du Calvados (Arch. Calv., L" 3, Elections).
(2) Les Jacobins aux sociétés affiliées, 22 août 1792.
(3) “Arch. Vire, D 3; f. 35. Arch. Calv., L, district Vire, anc. 722.
(4) Le club subit alors une crise. « Ch. Caïlly montre l’utilité de rendre à la société son lustre primitif. Il montre le rôle des sociétés dans l’instruction des citoyens et, par la correspondance entre elles, l’union qui en résulte. Il voit avec peine que la société languit. » C’est alors que Demortreux. por « la recréer », propose d'y admettre tous les citoyens avec une cotisation proportionnée à leurs facultés.
mais, sous la plume d’un des plus ardents novateurs du club, elle a pris ce titre plus expressif : « adresse à la Convention nationale sur la proscription de la royauté et la formation de l’empire français en République. » La société « l’a adopté avec satisfaction. » (1)
La veille, Demortreux a rédigé l’adresse du conseil général de la commune à la Convention nationale
« Citoyens législateurs ! votre premier acte. est le plus grand bicnfait que vous puissiez rendre au peuple français : en abolissant la royauté, vous l’avez délivré de ses tyrans. L'histoire chroñnologique des rois doit avoir appris aux peuples que les rois qui se disaient leurs pères étaient leurs plus cruels ennemis. La commune de Vire à reçu avec enthousiasme ce premier acte de Passemblée constituante (2).
« Continuez, législateurs ! Qu’une maïorité fortement prononcée écrase les ambitieux qui, déjà, tentent d’établir leur domination sur les débris de la royauté. Votre terrible séance du 25 septembre a déjà terrassé les factieux : elle a produit le décret fameux de l'unité et de l’indivisibilité de l’empire français auquel nous applaudissons de tout notre cœur. Ne formez qu'un parti : la France vous imitera, elle n’aura plus qu’un vœu, un même but et elle sera sauvée. »
A l’examiner de près, cette adresse qui ne comporte. même pas lc mot : république, révèle les timidités de ceux qui l’approuvent : tout en admettant l’abolition de la royauté, ils peuvent concevoir des inquiétudes sur la stabilité du nouveau régime. Pour certains, république, en quelque sorte, est synonyme d’anarchie, puisque personne n’est à la tête de l'Etat pour le diriger. La situation ne risque-t-elle pas d’être exploitée par des factieux qui apparaissent déjà ? Pour se rallier complètement, sans arrière-pensée, il semble que les Virois attendent que le nouveau régime ait fait ses preuves (3).
“Or, voici que, soudain, ils apprennent les premiers grands succès extérieurs qui coïncident avec la mise en activité du gouvernement nouveau (4). Après Valmy, c’est la courageuse défense de
(1) Arch. Vire, I 73, 26, 30 sept., 7 octobre 1792. Je n’ai pas retrouvé le texte de cette adresse.
(2) Arch. Vire, D 3, f. 42, — Aux termes de la constitution de 1791, la Convention est chargée de la revision de la constitution : elle est bien « constituante ».
(3) Séguin fils parle ainsi de leffet de la proclamation de la République à Vire : « Cet acte qui consomme le plan de la révolution projetée, divise la population de Vire en deux camps très marqués. La plupart des révolutionnaires jettent le masque dont ils couvraient à demi leurs sentiments. » (Ms. sept. 1792).
(4) Le 29 septembre, au club, « les citoyens ont manifcst' l:xr joie des heureuses nouvelles, l’invasion dans la Savoie et le Brabant, la
Lille à laquelle assiste comme représentant en mission Doulcet de Pontécoulant (1) ; puis, c’est la conquête de la Savoie qu’on célèbre, le 28 octobre, par une grande fête patriotique (2) ; c’est Jemmapes (3), la prise de Mons (4), l'invasion de la Belgique. Les ennemis extérieurs cèdent partout, emmenant dans leur retraite ces émigrés pleins de menace. La France est sauve. Et il est prouvé, du même coup, que le nouveau régime a de la vigueur, puisqu'il fait face à tous les dangers. Désormais, sans arrièrepensée, les Virois peuvent manifester leur réprobation pour la monarchie : le 7 novembre 1792, le conseil général de la commune, réclamant des fusils pour la garde nationale, rappelle à Pache, ministre de la guerre, l’insuccès des démarches antérieures : « Ils n’ont rien obtenu : ils n’en sont pas surpris, ils s’adressaient aux ministres de Louis le Dernier. » (5)
Si, de cette expression de mépris, on rapproche les termes élogieux dont s’était servi Ch. Cailly, le jour de la Fédération, à lPégard du même Louis, on peut mesurer le chemin parcouru en trente mois. En novembre 1792, la majorité de la population viroise est mûre pour la République.
détresse de l’armée prussienne, les ouvertures d’accommodement faites par le roi de Prusse, la réponsé ferme des ministres de la République de n’écouter de propositions que lorsque les armées ennemies auront évacué le territoire français, tous ces faits annoncent que la cause de la liberté triomphera des tyrans conjurés. »
(1) Le 18 octobre, la municipalité fait rédiger par Cailly et Demortreux une adresse aux Lillois « sur la bravoure et le courage qu’ils ont mis dans la défense de leur ville » ; une autre à la commune de Marseille ; une troisième, à celle de Thionville, pour sa résistance sous la direction de l’ex-constituant Wimpffen (Arch. Vire, D 3,.f. 49).
(2) Arch. Vire, D 3, f. 59. Retraite, illumination.
(3) L.-Ph. Dumont, député, fit à ses concitoyens de Vire le récit de la bataille de Jemappes à laquelle prit part le 3° bataillon du Calvados. « L'armée française, écrit-il, est à jamais couverte de gloire. Tout va, maintenant, ou fuir ou plier sous ses coups. Les Belges arborent partout les couleurs de la liberté. Bientôt les despotes ne trouveront plus d'asile au monde » (Arch. Vire, D* 14).
(4) Selon Séguin fils, la nouvelle arriva au muieu de la septième séance du corps électoral du district. « L’enthousiasme et l’allégresse s'emparèrent de l’assemblée. On termina promptement la séance ; on lut rapidement les feuilles publiques, et elle sortit en corps pour aller chanter la Marseillaise en dansant autour de l’arbre de la liberté. » [La partition de l’hymne avait été réclamée par Delavente au département le 22 octobre 1792 (Arch. Calv., L® 21)].
(5) Arch. Vire, D 10, p. 65.
, 4..L ADMINISTRATION DE LA CITÉ. : TE L'ORDRE PUBLIC ; LA GARDE NATIONALE.
1. Finances municipales ; participation à la vente des biens du clergé. Améliorations matérielles. — 2, L'ordre public ; la garde nationale.
1. Succédant à une administration qui a encouru certains repraches justifiés par sa gestion, la municipalité élue en février 1790 va s’efforcer de donner satisfaction à ses concitoyens.
Toutefois, malgré des progrès notables, elle a presque toujours été arrêtée dans l’exécution de ses projets par la pénurie de ses finances.
En effet, entre l’ancien régime financier qui doit prendre fin avec l’an 1790, et le nouveau qui commence en 1791, se produit une solution de continuité néfaste à la caisse municipale : les anciens revenus, tarif, contrat sur les tailles, etc., disparaissent ; alors que les sols additionnels que les communes peuvent ajouter aux nouvelles impositions, pour paiement de leurs dépenses locales, subissent dans leur rentrée le même retard que ces impositions elles-mêmes.
Aussi, le chiffre des recettes reste très faible. Pour 1790, il s’éiève à 9.700 I. ; pour 1791, il ne dépasse pas 6.000 I. ; enfin, pour les onze premiers mois de 1792, il est de 9.942 1.
Nécessairement, les dépenses doivent être réduites au strict indispensable ; on les note avec un soin scrupuleux (1), et les municipaux s’ingénient à réaliser des économies. Et c’est seuiement à la fin de sa carrière que cette administration se fera autoriser. à imposer sur la ville 3.000 1. de sols additionnels supplémentaires en prévision de l’achat des Ursulines (2).
Cette municipalité n’avait pas négligé une bonne occasion d’augmenter ses recettes : l’aliénation des biens du clergé.
En effet, pour assurer le succès des ventes, le décret du 14 mai 1790 a admis les municipalités à soumissionner comme les parti-