LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ
1. Attitude du clergé avant l’application de la constitution civile : les premières lois religieuses. — 2. La constitution civile : les serments, le schisme ; mesures provisoires pour assurer le culte ; élection des nouveaux curés. — 3. Accueil fait par la population : influence de la société patriotique ; visite de Claude Fauchet à Vire. — 4. La répression : les insermentés, premières mesures contre eux ; la pétition de septembre 1791. 5. Les conflits de l’hiver 1791-92 : effets du décret, non sanctionné, du 29 novembre 1791. — 6. L’année 1792 l'arrêté départemental du 22 juillet ; les dénonciations ; l’affaire des passeports. — 7. Exécution des décrets d’août : les déportations. — Dernières dispositions d’ordre religieux.
Au nombre des réformes opérées par la Constituante, la plus grosse de conséquences, celle qui suscita les plus violentes polémiques, les agitations les plus durables, est la constitution civile du clergé.
La chose s'explique aisément pour Vire : précédemment, nous avons constaté l’importance de la population ecclésiastique de la ville ; elle s’augmentera, en 1791, de tous les prêtres insermentés qui, exerçant au loin leur ministère, regagnent, au moment du schisme, leur ville natale (3). De plus, chargée de l’enseignement, prenant part à la gestion des établissements de charité, exerçant une forte tutelle morale sur les habitants par les multiples confréries de ses églises, elle forme un corps puissant, respecté, dont l’infiuence est incontestable.
{) Elle choisit Marie-Louise Méance qui. plus tard, épousera le curé constitutionnel Alais. (Arch. Vire, D 3, f. 40, 41, 45). Les Ursulines
n’ont pas été remplacées.
(2) Les cinq sont Fédérique, Lamotte, Levavasseur, Regnault et Roussel. Les deux premiers sont des laïques. (Arch. Vire, D 3, f. 45, 47).
(3) C.-A. Séguin affirme qu'il en revint ainsi à Vire une soixantaine. Certaines familles en comptaient plusieurs.
Quant à la population laïque, très pratiquante, associant le culte à toutes les manifestations de la vie publique (1), elle est remplie de sympathie pour ces Augustines qui gèrent avec parcimonie le bien des pauvres de l’Hôtel-Dieu (2), d’admiration pour ces Capucins qu’on voit toujours au premier rang, en temps de calamité. payant bravement de leur personne, lors des inondations, des incendies, des épidémies (3) ; enfin, elle éprouve une véritable vénération pour quelques-uns de ces prêtres à l’inépuisable charité : Guéret, prieur de l’Hôtel-Dieu ; Saillofest de la Tigerie, chapelain de Saint-Roch.
Rien n’aurait pu affaiblir ce sentiment religieux, si vivace, si la Révolution n’était survenue, manifestation éclatante d’une foi nouvelle qu’affirme le mouvement spontané, mystique, des fédérations, aboutissant à l'instauration d’un véritable culte de la Patrie, plus fort, chez ses adeptes, que le catholicisme, parce qu’il résulte à la fois d’une sorte de choix libre et d’une soudaine révélation.
Dans cette histoire des affaires religieuses à Vire, il y a lieu de discerner trois phases : 1° l’an 1790, période antérieure à l’application de la constitution civile : nous aurons à examiner la répercussion, au point de vue religieux, des premières mesures de la Constituante ; 2° l’an 1791, celui de l’application de la constitution civile : nous étudierons successivement l’attitude du clergé ct cellé de la population ; 3° l’an 1792, qui pourrait être appelé celui de la répression, quoique les premières mesures contre les réfractaires aient été prises dès l’été de 1791. La période se clot avec l’application du rigoureux décret du 26 août 1792 qui entraine pour les ecclésiastiques hostiles au serment la peine de l’exil.
1. Avant la constitution civile, le clergé virois ne manifeste pas une véritable hostilité contre la Révolution ; la faveur pour le nouveau régime est plus ou moins grande, c’est tout.
La suppression de la dîme, les premières atteintes à la propriété ecclésiastique (4) sont accueillies sans difficulté par ce
(1) Il en est ainsi jusqu’à l’été de 1793.
(2) Voir l’opinion de Castel (R. R. Castel, procureur syndic, D'106 lettre du 16 avril 1791).
(8) Cazin : Notice sur les Capucins de Vire, p. 25.
(4 Cest la municipalité de Vire qui, du 24 février au 2 mars (790, reçoit les déclarations des revenus ecclésiastiques. (Arch. Vire, P 95). En octobre-novembre, le district enregistrera une nouvelle série de déclarations. Des vérifications des déclarations sont faites par la municipalité à partir du 27 avril 1790. — La nationalisation des biens ecclésiastiques ne suscite pas de résistance du clergé. Seul, un jeune prêtre de la ville est signalé au club le 25 décembre 1790, pour avoir demandé
clergé plébéien qui n’a pas, comme les prélats, à souffrir de la disparition de gros revenus, d'importants privilèges. D'ailleurs, le décret du 2 novembre 1789 promettant aux curés, avec le logcment, une dotation d’au moins 1.200 1. par an, réalise un de leurs vœux les plus chers.
De même, les dispositions spéciales au clergé régulier ne suscitent pas de résistances notables : des Cordeliers, cinq sortent de l'ordre immédiatement ; un autre, Jacques Malo, ajourne sa décision, puis, sort enfin ; un seul déclare rester ; des Capucins, deux partent aussitôt, les quatre autres demandent leur réunion à une autre maison (1). La seule difficulté vient des supérieures des religieuses : elles n’ont donné aucune publicité aux décrets de l’Assemblée (2) et, le 7 mai 1790, la municipalité doit en faire lecture aux sœurs assemblées. Elles font alors connaître leur intention de continuer à vivre en communauté, passent déclaration de leurs biens et revenus (qu’elles renouvellent à la fin de 1790) et procèdent à l’élection de leurs supérieures et économes, conformément aux décrets (3).
« s’il était permis en conscience d’acquérir des biens nationaux ». (Arch. Vire, I 73, f. 35). C’est Lemoine du Gassel qui, le 17 décembre 1790, demandera au district la prompte mise en vente des biens du clergé du ressort. (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 715, f. 51). De nombreux curés ont soumissionné pour acquérir les aumônes de leur cure (Coulonces, La Graverie, La Lande-Vaumont, Le Reculey, Malloué, Coulvain, Le Gast, Estry, Burcyÿ).
(1) Arch, Vire, P* 96, n° 8 ; D 2, f. 77. — En août 1790, les Capucins demandent à la municipalité la réunion à Vire d’une communauté de leur ordre « formée de sujets natifs de la ville et de ceux qui, depuis longtemps, ont rendu service et sont généralement connus dans le canton ». Transmis avec avis favorable au Comité ecclésiastique, mais non accueilli (vente de l’enclos en 1792).
(2) « Des supérieures despotes, des conïfesseurs bornés se réunissent pour dérober à la connaissance de chaque couvent les nouvelles lois qui permettent d’en sortir. » (La municipalité à Treilhard, président du Comité ecclésiastique, 25 avril 1790). C’est Delavente qui, le 6 mai, requit la municipalité d’aller faire lecture des décrets dans l’intérieur des communautés. Elle annoncera que « l’Assemblée nationale vient de charger son Comité ecclésiastique de lui présenter un projet qui fixe avec assurance l’état et le traitement des religieux et religieuses qui voudront abandonner leur cloître ».
(3) 27-28 décembre 1790 ; 5-10 janvier 1791. — Aux Ursulines et Augustines, il n’y eut aucun mouvement. Mais aux Bénédictines, l'esprit de « révolution » pénètre à la suite des autorités : l’ancienne supérieure n’est réélue que par 19 voix sur 34. Il s’y forme deux partis presque égaux, l’un reprochant à la supérieure son « despotisme » et exigeant de l’économe des redditions de comptes trimestrielles, se plaignant d’avoir des « habits déchirés » et de ne pas obtenir « le plus
A l'égard du clergé, les autorités gardent une attitude pleine de déférence, voire même de bienveillance. D'ailleurs, un certain nombre d’ecclésiastiques consentent à faire partie des corps élus (1), et on leur sait gré de cette preuve de dévouement au bien public. Aussi, plus que jamais, l’apparat religieux est associé aux cérémonies officielles ; et d’autre part, les magistrats du peuple assistent en corps aux cérémonies religieuses, avec la garde nationale (2).
La fête de la Fédération donne d’ailleurs au clergé l’occasion d’adhérer publiquement au régime nouveau : au nombre des orateurs de ce jour mémorable, on retrouve Demortreux, aumônier de la garde, et Desmortreux, principal du Collège. Par la suite, un grand nombre d’ecclésiastiques « patriotes » rejoignent à la société des amis de la constitution de Vire l’ex-cordelier Jacques Malo et Lemoine du Gassel, ex-vicaire général du diocèse de Périgueux, deux membres de Ja première heure (3).
Mais, tandis que ceux-là, soumis à des influences susceptibles de balancer celles qui émanent de leur ordre, vont, sans difficulté, adopter la constitution civile du clergé, les autres, sans contact avec le club, vont bientôt s’alarmer et se détacher de cette révo-
strict nécessaire ». Elles demandent un « régisseur » : la municipalité et le district leur rédigent un règlement intérieur, accepté par toute la communauté, mais immédiatement violé. Le département supprima le règlement. (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 708, f. 128-129 ; 709, LOMME ME AS 1230520759 Minovemhre TIME Vire, D 9, f. 48, 50, 78 ; P* 96. — Bibl. Vire, ms. Lemarchand, 101, p. 12-13). Les communautés des Ursulines et des Bénédictines furent évacuées en octobre 1792, la loi du 7 août portant dissolution de ces ordres. Les Augustines, malgré leur défaut de serment, restèrent en fonctions, le département n'ayant pas pris de parti à leur sujet.
(1) Lemoine du Gassel, officier municipal, Vire ; Michel Sérard, procureur de la commune, la Lande-Vaumont ; G.-F. Lemarchand, maire, Pontécoulant ; G.-P. Grivel, maire, la Chapelle-Engerbold. — Parmi les électeurs de 1790, figurent : Phil. Surbled des Moulins, Léonard Desmortreux [Burcy], Jacques Anfrie (Saint-Pierre-la-Vieille), G.-P. Grivel, etc. A noter cependant qu’à l’assemblée du canton de: Bény- Bocage, Fortin, notaire, fut élu président, malgré le prieur de Carville. Le curé du Reculey monta sur une table apportée dans l’église et « vociféra comme un furieux ». Les gens de Montchamp, Percy et le Désert
le traitèrent de « calotin impénitent ». « Le clergé fut un peu houspillé. » (MourLor : La fin de l’ancien régime et les débuts de La Révo-
lution dans la généralité de Caen, p. 459).
(2) Fête-Dieu, 15 août et nombreux Te Deum.
(3) Voir p. 84. — Voir p. 79, note 1.
lution dont ils ont accueilli les débuts sans inquiétude et parfois même avec satisfaction (1).
2, C’est le 3 octobre 1790 que la municipalité de Vire reçoit le « décret de la proclamation de la constitution civile du clergé. » Elle le communique au curé de Notre-Dame qui en fait lecture au prône le dimanche 10 octobre (2). Il semble bien que cette lecture ne suscite aucune difficulté. En tout cas, dans les semaines qui suivent, les déclarations de bénéfices en vue de la fixation des traitements ecclésiastiques s'effectuent sans mauvaise volonté de ceux-là, même, qui, ultérieurement, refuseront de prêter serment (3).
Mais, le 27 novembre 1790, l’Assemblée nationale décide d’exiger de tous les ecclésiastiques, devenus ainsi fonctionnaires publics, la prestation du serment de fidélité. C’est alors que, sans attendre la sanction royale qui n’est donnée que le 26 décembre suivant, l’évêque de Bayeux, Mgr de Cheylus, manifeste son opinion sur la constitution civile par un libelle assez violent pour que le district de Bayeux en défende la distribution et la lecture par les ecclésiastiques. Le procureur-général-syndic Bayeux déclare même au Conseil général du département : « Le but que l’auteur parait se proposer est la désobéissance formelle au décret de l’Assemblée nationale sur la constitution civile du clergé. Celui auquel ïil peut conduire est l’insurrection du fanatisme. » Le 21 décembre 1790, le conseil général du département interdit la propagation de ce libelle ; le jour de Noël, à l'issue de la grandmesse, cet arrêté est, à Vire, porté à la connaissance du public, par les soins de la municipalité (4).
(1) Cahcurs et Compère, curés de Saint-Martin-de-Tallevende ct Roullours, rédacteurs, en mars 1789, du cahier du clergé du grand baïlliage de Caen, repoussent le serment.
@)hArch. Mirc, D9,F30%et"31
(3) Dans le canton, 4 cures seulement eurent le minimurx, 1.200 1]. ; 3 autres, moins de 1.800 1. ; Saint-Germain-de-Tallevende, 2.000 1]. ; Roullours, Vaudry, La Graverie, 2.100 1. ; Neuville, 2.250 ; Vire, 2.409 1. ; Coulonces, 2.800 1. (Arch. Calv., L, district Vire, traitements ecclésiastiques).
(4) Arch. Vire, D 2, f. 108. — Arch. Calv., L 600, 21 décembre 1790. — Quelques jours après, DE CHEYLUS répandit la Leltre de Mgr pEveure de Bayeux aux curés de son diocèse, in-8°, 4 p. (datée de Paris, 12 Eire vier 1791), pour interdire la prestation de serment. Æu méme moment, l’évêque d’Avranches répand une lettre qui, selon Ch. Gaïlly, contient « quelques-uns de ces principes séditieux que l'hypocrisie des SAS et des prêtres répand aujourd’hui avec profusion ». Cette PRO dénoncée au département de la Manche par le club de Vire. (Arch. Vire,
Mais, il est clair, désormais, que la constitution civile ne sera pas acceptée sans résistance. Aussi, la société patriotique de Vire compose une adresse aux habitants des campagnes « pour s’entretenir et se féliciter avec eux des bienfaits de la constitution et des grands avantages que la religion va retirer du nouveau régime ecclésiastique » (1) ; vraisemblablement, elle s’efforce de persuader ses membres clercs qu’ils doivent donner l’exemple de la prestation du serment condamné par l’évêque.
La loi du 26 décembre 1790 est rendue officielle à Vire le 16 janvier 1791. Mais le curé de Notre-Dame, de Parfouru, étant alors gravement malade, et le premier vicaire, Thomas-François Allais, « parlant au nom de ses confrères », ayant demandé un délai, c’est seulement le 30 janvier que le conseil général de la commune procède à la réception des serments de « MM. les ecclésiastiques fonctionnaires publics et de ceux qui, ne l’étant point, désireraient cette faveur ».
« Après avoir, dit le procès-verbal, assisté à la grand’messe célébrée par M. Renault, un des vicaires de la ville, se sont présentés devant nous : MM. Jean Alais, professeur de rhétorique au Collège royal de cette ville (2), Charles-Michel Demortreux, prêtre, aumôÔnier de la garde nationale (3) ; Michel-François Besnier, dit P. Barthélemy, gardien des capucins de Vire (4) ; Jean Coulleray, dit P. Géminien [capucin] (5) ; Nicolas Marie, dit
(1) Courrier des Campagnes, 21 janvier 1791, p. 7.
(2) Né à Saint-Germain-de-Tallevende, le 16 septembre 1743, d’une famille de drapiers. Professeur de rhétorique et m. du bureau d’administration de l’hôpital général en 1789. Admis à la société patriotique le 31 juillet 1790. Elu curé de N.-D. de Vire le 10 avril 1791. En fonctions jusqu’au début de 1794. N’a pas déposé ses lettres de prêtrise à Vire. Il tente, au début de 1795, de créer à Vire un pensionnat, puis quitte Vire. C.-A. Séguin dit : « Il se retira à Paris où il se maria ». Rentré à Vire vers 1815, il y meurt le 19 juillet 1819. L'acte de décès porte expressément : « ancien curé de Vire, pensionné du gouvernement, epoux de Marie-Louise Méance ». [Cette Méance avait été huit jours institutrice à Vire, en remplacement des sœurs de la Providence, en octobre 1792]. Le musée de Vire possède un portrait de J. Alais.
(3) Né à Vire, le 1°" juillet 1761, fils de l'avocat Thomas-Michel qui fut subdélégué de l’intendant ; frère de Laurent-Thomas. Admis dès juin 1790 à la société patriotique, il en fera partie jusqu’à dissolution. Elu le 11 avril 1791 curé de Roullours. Il abandonne sa cure le 26 mars 1794 [vraisemblablement sans abdiquer la prêtrise]. Nommé bibliothécaire de Vire le 15 mars 1799. Il adhère au Concordat le 14 juillet 1802. Décédé le 24 juin 1849.
(4) Né le 27 juillet 1727, décédé à Vire en 1796. Sans fonctions, m. de la société populaire en l’an II. N’a pas abdiqué.
(5) Né à Soulles (Manche) le 5 nov. 1742. Vicaire de Vire de 1791 à 1794. N’a pas abdiqué. A exercé le culte conformément à la loi du 11 prairial an III. A adhéré au Concordat le 14 juillet 1802. Sans fonctions en 1802-03.
pe Flavien [capucin] (1) ; Louis-François Barril, dit P. Archange, prêtre capucin (2) ; Pierre-Bernard Bançse (3), dit P. Arsène, capucin de Coutances [de la maison de Laon] : Thomas-Robert- François Desmortreux, principal du Collège de Vire (4) ; Pierre Dupont, prétre, professeur de sixième au Collège royal (5) ; J.-B. Queillé, professeur de seconde (6) ; André Lelièvre, professeur de philosophie (7) ; Pierre-Louis Lemoine, ci-devant chanoine de la congrégation régulière de France (8) ; lesquels, après avoir prononcé chacun un discours, dans lequel ils ont exprimé, à l’édification des fidèles, leur attachement à la religion catholique, apos-' tolique et romaine et à la Constitution de nos sages législateurs, ont prêté individuellement à haute et intelligible voix, et la main levée, le serment solennel dont suit la formule : « Je jure de « remplir mes fonctions avec exactitude, d’être fidèle à la nation « à la loi, au roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la constitu- « tion décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le roi, »
Ecrivant à Bayeux, son collègue du département, Castel, procureur syndic, affecte de considérer comme un succès cette cérémonie du 30 janvier :
4) S’est rétracté le 9 mai 1791. Vicaire de Vire en 1803. (2) Aucune trace de ce Barril après cette date. (3) Admis à la société patriotique le 2 juillet 1791.
(4) Dit Talbot. Né le 8 mai 1741. Notable du clergé dans la municipalité d’ancien régime. Angevinier (seul des neuf, il prêta serment). Admis à la société patriotique le 7 mai 1791. Vicaire de Vire, il abdique l’état ecclésiastique le 15 mars 1794, puis se soumet au décret du 11 prairial an III. Adhère au Concordat le 14 juillet 1802. Sans fonctions en 1803. Décédé le 23 janvier 1813. [Séguin fils le confond avec Thomas- Michel Demortreux, l’ex-subdélégué ct dit qu’il présida le tribunal de Vire !]
(5) Né en 1764. Professeur au collège depuis le 19 février 1790. Admis à la société patriotique le 18 septembre 1790, nommé chapelain de l’hôpitzl général le 17 juin 1791, puis vicaire de N.-D. ; m. de la société populaire en 1794. N’a pas abdiqué. Pas de traces à partir de 1795.
(6) Né ice 12 janvier 1762. Admis à la société patriotique le 9 avril 1791. Vicaire de Sainte-Anne de Vire (1791-94). N’a pas abdiqué. Un instant drapier en 1795. Se soumet à la loi du 11 prairial an II. Adhère au Concordat le 14 juillet 1802 (il est alors vicaire de Vire). Professeur à l’école secondaire de Vire en 1804-05.
(7) Elu curé de Jurques le 12 avril 1791. Admis au club de Vire, le 11 juin 1791.
(8) Né à Vire le 28 février 1750, fils de Louis, dit de la Durandière, doven des conseillers du bailliage en 1789 ; frère de Lemoine du Gassel. Admis au club le 19 février 1791. Elu curé Je Truttemer le 11 avril 1791. Electeur en juin 1791. Renonce à la prêtrise le 25 mars 1794. S’établit agent de change à Vire. Epouse le 39 déceinbre 1798 la fille de JF. Bellaise, rentier à Vire, en a cinq enfants. Figure au nombre des 100 plus fort contribuables de Vire en lan XI. Electeur en 1816. Décédé à Vire le 5 juin 1825.
« Je vous apprends avec plaisir que [les Capucins} ont tous prêté aujourd’hui le serment, quoique la loi ne les y obligeât pas, et que la majorité des fonctionnaires publics ont suivi leur exemple. Il faut excepter les deux vicaires de la principale paroisse ; pour le curé, l'extrémité mortelle où il est réduit n’a pas permis qu’on lui en parlât. Le patriotisme qui règne ici ne laisse rien à craindre du côté de l’aristocratie et de la superstition (1). »
En réalité, des douze assermentés, cinq seulement sont des fonctionnaires publics qui, d’ailleurs, devancent l'exécution du décret du 22 mars 1791, relatif au serment des membres de l’enseignement.
Ceux auxquels s’adresse plus spécialement la loi du 26 décembre 1790, c’est-à-dire les membres du clergé paroissial, sont tous réfractaires (2). Il en est de même des quatre autres professeurs du Collège et des deux chapelains de l'hôpital général et de l'Hôtel-Dieu (3). Soit en tout, le curé de Notre-Dame non compris, puisqu'il meurt sur ces entrefaites (4), neuf réfractaires contre cinq jureurs. Les sept autres assermentés (dont l’un, d’ailleurs, va se rétracter) ont simplement tenu à manifester leur civisme, n'étant pas du tout astreints à la prestation du serment.
Ce minime succès, dans une ville très pratiquante, n’empêche pas la naissance d’une grave crise cultuelle qu’il est nécessaire de conjurer le plus rapidement possible. En effet, le curé de Par-
() Arch. Vire, P* 96 (reg. tricolore). — A. GAsTÉ : R.-R. Castel, p. 99.
(2) Ce sont : Thomas-François Allais, premier vicaire [né à Vire le 24 oct. 1742, d’une famille de drapiers. Expulsé de Vire le 27 juillet 1791, dénoncé comme « dangereux » le 3 août 1792, déporté en sept. 1792 (meubles et immeubles aliénés), rentré en France par Calais le 14 nov. 1800. Curé de N.-D. de Vire depuis l’application du Concordat jusqu’à son décès 23 octobre 1815)]. — Pierre Renault, second vicaire, expulsé le 27 juillet 1791, dénoncé le 3 août 1792, prend un passeport pour Jersey le 5 sept. (meubles et immeubles aliénés), rentré à Vire le 1°" juillet 1802. Décédé, sans fonctions, le 12 janvier 1810. — Laurent Laiguillon, desservant de Sainte-Anne [expulsé et dénoncé comme les précédents (meubles vendus). Mort en exil].
(3) Pierre-Bertrand Rouyer, prof. de 3° (dénoncé le 5 août 1792, il prête serment le 27). — Julien Brenet, prof. de 4° (expulsé, dénoncé, déporté, meubles et immeubles aliénés), mort en exil le 10 oct. 1800. — Jos. Le Brun, prof. de 5° (expulsé, dénoncé déporté, 1entré en France en nov. 1800). — Rob. Rouyer, prof. de 7° (expulsé, dénoncé. Caché à Vire, arrêté le 6 mai 1754, acquitté le 15 par le tribunal criminel du Caïvados,
détenu comme « suspect » jusqu’à l’an III). — Louis-J.-B. Lepesteur (expulsé, dénoncé, déporté, rentré le 26 juin 1802 ; desservant à Montchamp). — Martin Goulhot (conseiller de ville en 1789, expulsé, dépor-
té, rentré en nov. 1800).
(4) Le 3 février 1791. — C.-A. Séguin en fait un persécuté, résistant jusqu’à la mort à ceux qui veulent lui faire prêter serment.
fouru étant mort et les trois vicaires devenant réfractaires, et, à ce titre, légalement inaptes à remplir des fonctions publiques, il n’y a plus de clergé paroissial. Dès le 8 février, Delavente requiert le remplacement des insermentés. Le lendemain, le conseil général de la commune désigne comme desservants le Ccapucin assermenté Coulleray ; Pichard, ci-devant vicaire de Viessoix (1) ; Tirard, prêtre (2). Mais, seul, le premier accepte ces fonctions, le second ajourne sa décision, le troisième ne veut déférer à « un choix qui l’eût conduit à la prestation du serment civique ». Cette situation ne pouvant se prolonger, Delavente, le 16 février, annonce au conseil que « deux sujets d’un mérite supérieur, MM. Alais, professeur de rhétorique, et Demortreux, aumOnier de la garde nationale, ont généreusement offert leurs services assidus et peuvent remplir avec avantage ce vide momentané ». Il est d’autant plus opportun d’accepter cette proposition que les deux vicaires réfractaires Allais et Renault ont obtenu de Mgr de Cheylus des pouvoirs de desservant dont ils pourraient s’autoriser auprès des fidèles. Le conseil général, invité à « user d’une fermeté sage et constante », admet comme desservants Jean Alais et Demortreux et les invite, ainsi que Coulleray, à exercer dès le dimanche suivant.
Mais Jean Alais et Demortreux font alors observer qu’ils n’ont « pas malheureusement les pouvoirs nécessaires pour remplir les fonctions en cette paroisse ». Oubliant que Delavente vient de dire : « Admettre qu’un démissionnaire, réfractaire à la loi, pourrait accorder une mission nouvelle à deux ecclésiastiques démissionnaires et réfractaires comme lui, ce serait la subversion des principes », le conseil général décide d’envoyer à Bayeux Cailly et L.-Th. Demortreux pour obtenir de Cheylus les pouvoirs nécessaires à trois assermentés (3).
(1) Jean-Pierre Pichard, né le 15 novembre 1757 à Vire. Assermenté. Elu curé de Dampierre le 3 oct. 1791, ne peut y être installé, même avec l'appui de la gendarmerie. Elu curé de Proussy le 11 nov. 1792. Abdicataire, est le premier à réclamer ses lettres de prêtrise le 5 mars 1795. Se soumet à la loi du 11 prairial an III. Adhère au Concordat le 14 juillet 1802 (est alors vicaire de Vire).
(2) Ï1 doit s’agir de Ch.-François Tirard, desservant des Bénédictines. Dénoncé le 3 août 1792, il se cache, est arrêté à Vire le 19 mars 1798. Libéré par ordre du général Canclaux, il rentre à Vire en janvier 1800.
(3) Arch. Vire, D 2, f. 108-111 ; D 9, f. 64, 66. Delavente se place au strict point de vue de la loi : « Quand on supposerait que M. Cheylus pourrait encore délivrer des pouvoirs, toujours faudrait-il qu'avant d’en faire usage, ces deux ecclésiastiques se soumissent à la prestation du serment civique, et vous savez que, malgré le délai accordé à leur sollicitation. i': ont jusqu’ici manifesté une répugnance sensible à cet égard. Quoique leurs opinions aient été et doivent être parfaitement
La députation rentre de Bayeux le 23 février : elle n’a pas vu de Cheylus, absent, mais ses vicaires généraux ont confirmé ce qu’on sait déjà à Vire : de Parfouru étant mort, ils ont « envoyé à un des précédents vicaires des pouvoirs de desservant avec charge de conserver son confrère ». En réalité, la situation, provisoirement, est sans issue : il est de toute nécessité de procéder au plus vite à l'élection d’un évêque. Après quoi, les électeurs iront du chef-lieu du département aux chefs-lieux de leurs districts respectifs, et là, nommeront les titulaires des cures vacantes, lesquels recevront ensuite du nouvel évêque les pouvoirs nécessaires. Telle est la marche proposée (1) par la municipalité de Vire à l’administration départementale le 23 février.
Elle obtient assez vite satisfaction puisque les électeurs nommés en mai 1790 se rassemblent à Caen, le 12 mars, à l’effet de nommer l’évêque constitutionnel, en même temps que le représentant du Calvados au tribunal de cassation et le président du tribunal criminel du département.
Toutefois, la réunion pour élection des curés est retardée jusqu’au 10 avril, et, ce jour, le procureur-syndic Castel doit informer les électeurs que Gervais, curé de Saint-Pierre de Caen, élu évêque le 13 mars, a pris le parti de démissionner, étant, après müre réflexion, arrivé à cette conclusion que, seul, un concile pouvait valablement lui conférer le caractère épiscopal. L’élection de son successeur n’ayant lieu que le 18 avril et son installation dans le siège diocésain étant reportée au 14 mai, il se trouve que la crise cultuelle, créée à Vire le 30 janvier, ne prend fin que le 29"mai (2) ;
libres, ils n’en ont pas moins dû être considérés comme démissionnaires. La loi ne les voit plus que comme tels, et elle s’applique également à notre ci-devant prélat. Chargé de requérir l’exécution des lois, nous remplissons ce devoir sacré en demandant. que les deux prétendus desservants soi-disant nommés par le ci-devant évêque de Bayeux soient avertis de ne pas s’y [dans la desservance] immiscer, et qu’enfin, pour faire cesser le désordre qu’apporte dans la société le choe des opinions religieuses, au détriment de la religion même et du respect que tout citoyen doit à la loi, une lettre soit adressée au directoire du département, afin d’en obtenir la convocation du corps électoral qui pourvoira à l’évêché vacant, tandis que la partie des électeurs appartenant à notre district pourrait venir nommer de suite le nouveau pasteur cn. cette ville à le plus pressant besoin. »
() D 2,f. 111, 112 ; D 9, f. 65. Après l’inutile démarche de Bayeux, l'avis de Delavente est donc suivi. Dès le 12 février, le club, sur motion de Lemoine du Gassel, prêtre, avait demandé la convocation immédiate des électeurs pour la nomination de l’évêque.
(2) Arch. Vire, D 9, f. 64, 74, 75. — Courrier des campagnes, numéros VIT et X (4 et 18 mars 1791). — Procès-verbal des séances du corps
électoral du district de Vire, 10 avril 1791,
Comment le culte a-t-il été exercé à Vire pendant ces quatre mois ? J’ai l’impression que réfractaires et assermentés ont fait un remarquable effort pour vivre en bonne intelligence. Allais et Renault ont-ils reçu des instructions spéciales des vicaires généraux de Cheylus ? La municipalité affirme que ces vicaires généraux ont proposé de retirer aux deux insermentés les pouvoirs de desservants conférés à la mort de Parfouru, invitant simplement « à ce que l’on souffre l’exercice des deux précédents vicaires jusqu’à leur remplacement ». La municipalité a facilement admis cette solution (1). D’autre part, les « intrus » font preuve de déférence à l’égard de leurs confrères non sermentés (2). De sorte que, jusqu’à la fin de mai, les uns, sans légalité, les autres, sans pouvoirs, coexistent dans l’église Notre-Dame, réussissant à éviter toute friction.
C’est le 10 avril 1791, après une messe célébrée à Notre-Dame, qui se sont réunis les électeurs du district chargés de nommer les nouveaux curés (3). Castel y prononce un grand discours où il vante la constitution civile du clergé et indique aux électeurs leurs devoirs : « Vous allez, dit-il, bannir de ce district les dissonances qui en troublent l’harmonie, et mettre un heureux accord entre les chefs et les pasteurs secondaires. Si la liste que vous allez voir vous attriste, si le nombre des réfractaires est grand, vous verrez aussi que Dieu a suscité des ministres patriotes selon les besoins de son église, et que le champ du père de famille n’est pas exposé à manquer d’ouvriers. » (4)
(1) Les vicaires généraux « ont senti l’illégalité de la nomination par eux faite, nous l’ont exprimé dans une missive [du 18 février] où ils proposent de retirer les pouvoirs de desservant qu’ils n’avaient pu conférer, et invitent à ce que l’on souffre l’exercice des deux précédents vicaires jusqu’à leur remplacement. Ce parti peut être suivi sans doute, et sera toujours subordonné aux circonstances. » (Arch. Vire, D 9, f. 65).
(2) Ex. : le premier mariage célébré par Jean Alais, après son élection à la cure de Vire, est ainsi transcrit : « Le deuxième jour de mai 1791. nous soussigné Jean Alais, curé élu et proclamé de Vire, avons, du consentement expresse de Thomas-François Allais, vicaire de Vire, soussigné, interrogé le sieur Pierre Roussin.. » Ainsi donc, le curé élu, mais sans pouvoirs, reconnaît les pouvoirs conférés au vicaire insermenté, sans cependant lui donner dans l’acte son titre de « desservant ». (Arch. Vire, Etat-civil, 1791).
(3) Le nombre des votants varie de 46 à 77 (113 électeurs avaient été désignés en mai 1790 ; donc, beaucoup d’abstentions). Huit jours après, à Caen, l’élection de l’évêque réunit 250 votants, soit 35 0/0 du collège
électoral du département.
(4) Au sujet de ces « remplaçants », C.-A. Séguin s'exprime ainsi : « La scission eut malheureusement son effet parmi les prêtres habitués,
‘Æn effet, en même temps que la liste des cures vacantes, il met
l'Sous:les yeux des électeurs celle où figurent les vicaires asser-
mentés et les autres ecclésiastiques qui ont juré, alors que la loi
‘du 26: décembre 1790 ne leur en avait pas fait une obligation (1). - Dans-un district qui comporte exactement 100 cures (2), on en ‘supprime seulement 14 (3), vacantes par suite de la non-prestation
de serment des ex-bénéficiers. Puis, les électeurs procèdent à la désignation de 26 curés, 22 d’entre eux succèdant à des insermentés (4). Au nombre des élus figurent : Jean Alais, professeur de rhétorique, nommé à Notre-Dame de Vire ; Cn.-Michel Demortreux, aumônier de la garde nationale, nommé à Roullours ; Pierre-Louis Lemoine, nommé à Truttemer ; Lelièvre, professeur, de philosophie, nommé à Jurques ; Guill. Duboseq, de Vire, ci-devant vicaire de Saint-Quentin-des-Chardonnêts (Orne), nommé à Estry ; Guill. Châtel, de Vire, nommé à Dampierre (5). Tous sont déjà
Le nombre des prêtres résidant alors à Vire dépassait 60. Le plus grand nombre ne remplissant aucune fonction, parut charmé d’avoir l’occasion d'exercer à la place de leurs frères évincés pour cause d’orthodoxie, cl se soumit aux exigences révolutionnaires. » (Ms. avril 1791).
(1) Cette liste qui-comporte les 12 assermentés de Vire et 15 autres de diverses communes, n’est pas complète. — 8 des inscrits (dont # de Vire) furent élus.
(2) 97 communes, mais Truttemer-le-Petit n’a pas de cure. Par contre, Aunay, Burey, Carville et Landelles-et-Coupigny en comportent deux chacune.
(3) Coulonces (réunie à Mesnil-Robert) ; Saint-Martin-de-Tallevende et Vaudry (à Vire) ; La Rocque (au Theïl) ; Périgny (à Saint-Pierre-la- Vicille) ; Coupigny (à Landelles) ; Saint-Martin-Don (à Pont-Bellenger) ; Boisbenâtre (au Gast) ; Mesnil-Caussais (à Cliachamps) ; Montamy (à Arclais) ; La Ferrière-Duval (à Danvou) ; Beauquai (à Saint- Samson-d’Aunay) ; les Loges (à la Ferrière-au-Doyen) ; Saint-Pierredu-Fresne (à Coulvain). :
(4) Ceux de Vire et Saint-Germain-de-Tallevende succèdent à des défunts ; ceux de Montchauvet et Sept-Frères succèdent à des assermentés qui préfèrent abandonner leur cure [celui de Sept-Frères sera norimé à Campagnolles]. On a nommé des’titulaires aux cures d’inser-
mentés suivantes : Roullours, Truttemer, Campagnolles. — Vassy, Estry, le Theil, Pierres. — Proussy, Saint-Germain-du-Cricult. — Danvou, Lassy. — Saint-Samson-d’Aunay, la Bigne, Roucamps, Coulvain. —
Jurques, Cahagnes, Saint-Jean-des-Essartiers, Dampierre, Saint-Martindes-Besaces. — Bény, Le Tourneur.
(5) Né à Vire, le 18 sept. 1760, fils de drapier, neveu de Germain Duboscq. Non installé à Dampierre, il fut nommé à la cure de Bernières-le-Patry le 3 oct. 1791. M. du club de Vire, il est électeur de Bernières le 26 août 1792. Il abdique en l’an II, mais réclame ses lettres de prêtrise dès le 21 février 1795, se soumet à la loi du 41 prairial an TT ; il adhère au Concordat le 14 juillet 1802, Crespin l’accuse d’avoir
LES AFFAIRES RELIGIEUSES 1ky£l
ou vont devenir membres de la Société patriotique : ce n’est pas parmi eux qu’il y aura des rétractations.
Le 29 mai 1791, en présence de tous les corps administratifs et judiciaires de la localité, le conseil général de la commune procède à l'installation solennelle de Jean Alais dans la cure de Notre-Dame de Vire.
«€ M. le procureur de la commune, après avoir rendu compte de l'exactitude des pouvoirs accordés à M. Alais, curé ; justifié le choix que MM. les électeurs ont fait d’un pasteur vertueux et méritant, a requis qu’il fût tenu de prêter le serment requis par la loi, avant d’exercer les fonctions curiales. A l'instant, M. Alais, curé, a prononcé à haute et intelligible voix le serment solennel de veiller avec soin sur les fidèles qui lui sont confiés, d’être fidèle à Ja nation, à la loi, au roi, et de maintenir dè tout son pouvoir la Constitution du royaume décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le roi. Ce fait, M. le maire a fait un compliment à M. le curé, relatif à la circonstance, après lequel celui-ci est monté dans la chaire et a fait un- sermon respirant la paix, la concorde et l’union, qui a été généralement applaudi » (1).
Désormais, le nouveau régime va pouvoir fonctionner à Vire la paroisse possède un pasteur d’une réelle valeur, éloquent et pieux, en même temps que soumis aux lois. Il est secondé par un personnel de vicaires remarquable (2). La constitution civile rencontre ainsi des éléments susceptibles de favoriser son acceptation.
3. Quel a été l’accueil réservé au nouveau régime religieux par la population ? Qu’une notable partie des habitants ait été immédiatement hostile, cela ne peut nous étonner : l’élément ecclésiastique réfractaire au serment garde tout naturellement ses fidèles. Or, nous l'avons constaté, cet élément est important : il tend même à se constituer en un véritable clergé paroissial placé à côté de l’autre, et favorisé par le décret du 7 mai 1791 qui établit le
brûlé ses lettres sur la place, au milieu de « la lie du peuple », d’avoir espionné les insermentés pour les faire arrêter (l’un d’eux qu’il tentait âe saisir, lui aurait cassé ün bras d’un coup de bâton).
Arch Aire. PROG res tricolore 1 2/ACrespin (ims-«t, p.303) raconte comment J. Alais accueillit sa nomination : « Aussitôt arrivé, il monta au sanctuaire, se mit à genoux et adora Dieu ; puis, après s'être placé auprès du président des électeurs, prononça un très beau discours. M. de Pontécoulant, président, lui répondit. Ensuite le curé "emercia…. »
(2) Coulleray et Bertrand Porquet, ex-religieux. J.-B. Queillé et P. Dupont, professeurs. Bertrand Porquet, né le 28 juillet 1759, bénédictin à Caen. N’a pas abdiqué. Jardinier en décembre 1794, il se soumet à la loi du 11 prairial an III. Le 21 mars 1797, il signe : Bertrand Porquet, curé de Vire. Elu à cette cure le 3 août 1800, il adhère au Concordat le 14 juillet 1802, démissionne et est nommé à la cure de Saint-Martin-de-
Tallevende.
régime de la liberté des cultes (1). De plus, il va grossir sans cesse, par suite du retour à leur ville natale de nombreux prêtres originaires de Vire qui, titulaires de cures dans des localités lointaines, en font alors l’abandon, faute de prestation du serment. Rentrés dans leurs familles, ils en prennent naturellement la direction spirituelle, augmentant ainsi la clientèle du clergé nonjureur. Enfin, les réfractaires ont pour eux la totalité des habitants des maisons charitables de la ville où, par suite de l’influence des sœurs, personne ne veut répondre la messe des jureurs-.
Ÿ a-t-il lieu de s’étonner davantage de l'attitude des « aristocrates » ? Hostiles au nouveau régime, il est logique qu'ils prennent le parti du clergé non soumis à la Constitution, poussés par des motifs d’ordre politique plus, peut-être, que par leurs convictions religieuses (2). Chez eux, nombre de réfractaires trouveront asile jusqu’à l’an suivant (3).
Mais les deux Séguin et Crespin ont beau insister sur les nombreuses preuves de sympathie que rencontre à Vire le clergé réfractaire, ils doivent, çà et là, reconnaître l’hostilité de la majorité des citoyens. Cette hostilité, toutefois, n’est pas dictée par Vexemple des autorités. A cause de leurs fonctions, Castel et
Delavente sont seuls à se montrer favorables à la rigoureuse application de la loi (4). La municipalité, plus rapprochée des diffi-
(1) Les vicaires insermentés Allais et Renault font preuve de beaucoup d'activité. Quant au curé Paris, désigné comme successeur non jureur de Parfouru, Crespin et Séguin en parlent sans indiquer à quelle date il arrive à Vire. Voici sur ce Paris les renseignements que m’a très bienveillamment communiqués M. l’abbé Le Mâle, de Bayeux ; la présentation à la cure de N.-D. de Vire appartenait à l’abbé de Troarn qui, le 14 décembre 1785, avait délégué ce pouvoir à M. Méry de Berthenouville, doyen du Sépulcre de Caen et vicaire général de l’évêque de Bayeux. Le 18 février 1791, par acte devant les notaires de Caen, M. Méry présenta pour succéder à de Parfouru, J.-J. Paris, vicaire de Saint-Jean-de-Caen. Le 2 mars 1791, les lettres de collation furent signées des 8 vicaires généraux présents à Baveux (en l’absence de Cheylus), et insinuées le lendemain au greffe des insinuations ecclésiastiques. Toutefois, M. l’abbé Le Mâle n’a trouvé de traces de l’activité de Paris à Vire que pour la période 1797-1800.
(2) Brouard de Clermont, qui préside l’assemblée pour la nomination de l’évêque, affecte cependant d’y tenir un langage favorable à la constitution civile.
(3) Dès le 28 mai 1791, Castel dénonce Mme de Saint-Denis comme donnant asile à un grand vicaire de Cheylus (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 721, f. 95). Après août 1792, les prêtres cachés trouveront asile surtout chez des gens du menu peuple, moins soupçonnés que les « aristocrates ».
(D) Dès le 20 février 1791, Castel réclame le remplacement des professeurs et aumôniers insermentés. Le 16 février, Delavente avait dit : “ T’intolérance scandaleuse de ceux qui ont osé inculper l’édifiante conduite de ces ministres [les jureurs] ne peut être indifférente à des ad-
cultés d’exécution, cherche souvent des atermoiements, ne veut rien brusquer (1) pour ne pas déchainer de querelles susceptibles de troubler l’ordre public, attend, pour se décider à agir, des textes législatifs précis : jusqu’à 1792, elle se montrera très disposée à faire respecter le régime de liberté des cultes admis par la Constituante le 7 mai 1791.
La société patriotique est beaucoup plus zélée : au cours de lan 1791, acceptation de la constitution civile constitue le principal objet de ses préoccupations.
Nous avons vu qu’en 1790, elle a rallié les ecclésiastiques « novateurs », n’hésitant pas, dès septembre, à aborder, devant eux, les sujets les plus délicats : divorce, mariage des prêtres (2). Par la suite, parce qu’ils y trouvent un foyer susceptible de soutenir leur énergie, elle rassemble la plupart des prêtres assermentés de la région, et un seul d’entre eux sera radié pour rétractation (3). Ses membres seront les premiers à utiliser les services du nouveau clergé officiel : le premier enfant baptisé par Jean Alais, dès le 13 avril 1791, est une fille d’Etienne Lebonnois, membre du club ; le parrain est René-Richard Castel (4).
Pour faire « l’apologie de la constitution civile du clergé », les sociétaires composent des brochures, notamment à l’adresse des habitants des campagnes (5). Le Courrier des Campagnes, sous la
ministrateurs prudents et éclairés. Ils doivent surveiller sans cesse les démarches de ces détracteurs coupables. On ne saurait trop s'appliquer à faire souvenir les ecclésiastiques qu'avant tout, il faut être citoyen. »
(1) Le 23 février, examinant la motion Castel sur le remplacement des professeurs et aumôniers non jureurs, « l’assemblée diffère ce sujet de délibération. » (Arch. Vire, D 2, f. 106).
(2) Elle rejeta le divorce (Malo avait parlé pour le divorce ; Jean Alais, contre). En faveur du mariage des prêtres, Malo présente une motion adoptée le 11 sept. (Jean Alais n’a pas pris part à la discussion). D'où, ce, passage dans l’adresse du 22 sept. 1790 à la Constituante « Vous avez interdit ces vœux indiscrets par lesquels l’homme promettait de cesser d’être homme. Achevez ce que vous avez commencé. Rendez à l’homme tous ses droits. Proscrivez le célibat des prêtres ils deviendront vraiment citoyens ; ils cesseront de lutter contre toutes les forces de la nature ou de se livrer à des désordres funestes à la société. » (Arch. Nat., D IV, 2i).
(8) Un certain Dupont radié le 2 mai 1791. (Ce n’est pas P. Dupont,
professeur).
(4) Arch. Vire, Etat-civil.
(5) Boutry, commissaire du roi au tribunal (il sera député à la Législative), prononce, le 14 mai 1791, un discours dont la société vote l’impression à 600 exemplaires. (Arch. Vire, I 73, f. 49). « Et pourquoi donc, dit le Courrier des Campagnes, le 3 juin 1791, les habitants des campagnes regretteraient-ils ceux qui ne Ntent que la dîme, et haïraient-ils des pasteurs choisis par eux-mê::cs au milieu de leurs
frères ? »
direction de Malo, cherche visiblement à gagner les gens du peuple au nouveau clergé, s'adressant à leur bon sens ou essayant, par des moqueries un peu lourdes, de les faire rire aux dépens des anti-constitutionnels (1).
Bien mieux, le club en vient vite à réclamer des mesures contre le clergé réfractaire ; pétitionne, dès le 27 mars, pour obtenir l'exécution immédiate du décret du 23, connu seulement par la presse, interdisant aux insermentés les fonctions de l'instruction publique ; demande, le 4 juillet, à la Constituante et aux Jacobins, «un décret précis, à l’effet qu’en dérogeant aux principes généraux de liberté individuelle dans le choix du domicile, il soit enjoint aux curés et vicaires remplacés, de s’éloigner incontinent à trois lieues de leur ancienne paroisse qu’ils troubleraient par leurs propos séditieux et leurs clameurs fanatiques (2) ». Enfin, c’est au club, le 10 avril 1791, que Jacques Malo raconte que Pellerin, vicaire de Saint-Germain-du-Crioult, a été dénoncé à l’accusateur public pour divers « propos séditieux et incendiaires, tenus dans l’église même, devant toute la paroisse », tels que ceux-ci : « Maudits ceux qui prêteront le serment ! N’ayez en eux aucune « confiance : ce sont des sacrilèges qui ne feront que des sacrilè- « ges ; et ceux qui s’adresseraient à eux seraient encore plus coupa- « bles qu'auparavant. Pour nous, nous ne vous abandonnerons pas ; « suivez-nous dans les déserts et les cavernes s’il est besoin. » Or, le tribunal du district n’a pas poursuivi : « On ne peut, dit Malo, se jouer plus impudemment de l’opinion publique... c’est un devoir pressant de la société... de dénoncer une prévarication pareille
(1) N° XXII, 17 juin 1791 : « Si la Constitution civile. n’était pas l’ouvrage de la raison et de la sagesse, on ne manquerait pas de l’entourer de miracles. » — « On écrit de Rome que cinq cardinaux, trois chefs d’ordre et une nièce du pape sont devenus fous en apprenant que la raison des Français n’avait pas chancelé à la menace d’une bulle. » — Le fameux curé de Meudon, « sur le point de quitter Rome, demanda au pape un évangile véritable. Comment ! dit le saint père, vous n’en avez pas en France ! — J’ai eu beau feuilleter tous ceux que j'ai vus, reprit le curé, je n’ai trouvé dans aucun les noms de bref, bulle, dont se sert votre chancellerie ; le mot de pape n’y est même pas dans un seul endroit. » — « La société typographique de Vire, informée qu’il paraissait une bulle du pape, s’est empressée de faire jouir le district de ce nouveau bienfait du Saint-Père.. Elle a demandé, pour commencer, 1.500 exemplaires. Malheureusement, elle ne pourra les livrer avant le 24 juillet. : les jours caniculaires sont les seuls propres au transport et au débit de cette sorte de marchandise. Les réfractaires, à l’édification et à la consolation desquels les bulles sont particulièrement destinées, auront. une remise, savoir : ceux qui n’ont pas prêté le serment, remise de moitié, et ceux qui l’ont prêté avec restriction, une remise d’un tiers seulement. »
(2) Arch. Vire, D 2; f. 116 ; 1 73, 4 juillet, motion Caïlly.
dont le moindre effet est d'encourager les fanatiques par l’espérance de l’impunité.. La société a unanimement reconnu la nécessité de. dénoncer. au Comité des rapports de l’Assemblée nationale.… le jugement rendu. Sur la motion de Th.-Michel Bazin, eppuyé de M. l’abbé du Gassel, la société a arrêté de ne point inviter le tribunal du district à la cérémonie du service qui doit être célébré jeudi pour Mirabeau. » (1)
Cette attitude du club a sa répercussion dans le menu peuple alors que, dans les communes rurales, les curés « intrus » éprouvent de la‘peine à se faire installer (2), à Vire, au contraire, c’est souvent le clergé réfractaire et ses fidèles qui subissent des avanies (3).
Tous ces caractères vont bientôt trouver une occasion de s’affirmer avec une vigueur nouvelle : la visite épiscopale de l’évêque constitutionnel, Claude Fauchet, à Vire.
Depuis longtemps déjà, la municipalité et la société patriotique s’intéressaient aux faits et gestes du nouveau prélat. Lors de son arrivée à Bayeux, le conseil général de la commune de Vire s’y était fait représenter par Delavente, procureur, Monlien, officier municipal, Goislard et Lechartier, notables ; le club, par Lemoine du Gassel, Desmortreux principal, Dumont de la Rochelle, Brison
(4) Arch. Vire, I 73 « Mention honorable de la conduite de trois des membres de la société : MM. Duboscq, rapporteur de cette affaire ; Boutry, commissaire du roi ; Laisné, accusateur public, contre l'avis et les conclusions desquels le jugement a été rendu. »
(2) A Saint-Germain-de-Tallevende, lors de la prestation du serment, une manifestation hostile eut lieu sous la direction de l’offieier municipal Jacques-Paul Morcel qu’on dût destituer. — A Truttemer, l’installation de Lemoine-Durandière exigea certaines précautions. — A Dampierre, ni Châtel, ni Pichard ne purent prendre possession de leur poste. (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 721, f. 85, 110. — Arch. du trib. criminel du Calv. (greffe de la cour d’appel de Caen) : productions et scellés : affaire de Dampierre).
(8) Les Séguin et Crespin s'étendent sur ce sujet. Ils citent, parmi les prêtres, Gilles Moisson et Julien Mulot, pendus « par effigie ». Les archives révèlent que Pierre Pinel a voulu jeter à la rivière l’abbé Deslandes-Carvillière ; que J.-B. Thiébault a insulté l’abbé Mulot, « a fait affiler son sabre pour lui couper le col ». (Arch. Vire, 1° cahier, 11 00 Ke) et 21). Tous ces faits datent d’avril-juillet 1791. La venue de CI. Fauchet sera l’occasion de manifestations hostiles aux partisans du clergé non jureur. À noter cette assertion du ms. Lévêque (Bibl. Vire) : « La foi inébranlable de la majeure partie du clergé français formant un puissant obstacle aux desseins ultérieurs des révolutionnaires, ces factieux excitèrent de toutes parts contre les prêtres fidèles les immorales et brutales associations connues sous le nom d’amis de la constitution ; « Osez tout contre les prêtres, leur écrivait-on. Vous serez soutenus. »
jeune et Clouard ; la garde nationale, par trois officiers et quarante hommes (1).
L'annonce de la venue de Fauchet à Vire au cours de sa tournée épiscopale, soulève l’enthousiasme. Dès le 22 mai, la municipalité cherche à acquérir « deux petits canons de campagne qui seront très utiles lors de l’arrivée de l’évêque ». Le 27 mai, au reçu d’une lettre de Fauchet lui-même annonçant sa visite, le conseil général de la commune se réunit d'urgence pour « aviser aux mesures à prendre pour recevoir dignement un évêque dont le mérite et les vertus sont généralement connus ». Le maire Surirey se charge de loger Fauchet et le traitera à table le soir de son ‘arrivée. Le lendemain, la municipalité donnera un banquet où elle invitera deux membres du directoire du district, deux du tribunal du district, deux du tribunal de commerce, les deux juges de paix, le curé et deux prêtres à son choix, l’aumônier et l’état-major de la garde nationale et le président de la société patriotique.
Toutefois, Fauchet étant retenu à Falaise plus longtemps qu’on ne l’avait prévu, la municipalité profite de Ce délai pour inviter les gardes nationales du district à envoyer des délégations (2).
Fauchet arrive enfin le 7 juin au soir (3). Il va d’abord « rendre grâces à Dieu dans la principale église où on a chanté le Te Deum et le salut » ; ensuite, il fait une visite à la municipalité et au district, puis se transporte à la société patriotique, accompagné de membres de la municipalité, du district, du curé constitution-
(1) Arch. Vire, D 2, f. 125-126 ; D 9,f. 84-86 ; I 73, f. 49. Le Courrier des Campagnes du 13 mai 1791 reproduit une lettre de félicitations du club de Vire à Fauchet sur sa nomination, avec la réponse de l'évêque. Le n° du 3 juin porte en maxime ces paroles de Fauchet « Ceux qui ont refusé de prêter le serment civique, le plus catholique qui fut jamais, s’ils n’étaient des aveugles, seraient des impies. Car c’est refuser de jurer qu’on suivra l'Evangile, la doctrine des apôtres, les maximes des saints, les règles de la vertu, la volonté des deux
patries de la terre et des cieux. »
C)PArCh AV Ir ADR SENTE DOME 62877789 01207)
(3) La veille, Fauchet avait fait paraître un mandement où il déclarait : « On n’est point pasteur sans être reconnu et accepté par le troupeau ; car l’obéissance est raisonnable dans la famille de Dieu, et aucun despotisme n’a droit d'y faire violence à la liberté. ; on ne sanctifie pas les nations malgré leur volonté. Le despotisme religieux est l’idée la plus inepte qui puisse entrer dans l’esprit humain. Qu’estce donc que l'Eglise ? N'est-ce que l'assemblée des maîtres ? » A la suite du mandement est la traduction de la lettre de communion adressée par Fauchet au pape le 26 avril 1791, pour lui annoncer son életion « conformément au vœu des peuples ». Il y demande la bénédiction papale, mais y fait l’éloge du serment « parfaitement juste et saint, qui, sans altérer la constitution de la catholicité, oblige à garder inviolablement la constitution de la patrie ».
LES AFFAIRES RELIGIEUSES 1Ur27
nel, de plusieurs autres ecclésiastiques « patriotes » et de membres de la société, escorté de la garde nationale de la ville et des paroisses, « et suivi d’un peuple nombreux ».
« Ce jour-là, dit le procès-verbal du club, était une fête civique et religieuse pour tout le district. » Aussi, la séance est-elle publique. Là, Fauchet lit un discours sur l’ordre social dans lequel on admire « l’étendue de son génie et, plus encore, ce fonds inépuisable de charité universelle qui distingue éminemment {es productions de sa plume ». Après quoi, l’heure étant tardive, on se sépare « avec des larmes de joie et d’attendrissement », en se donnant rendez-vous au lendemain.
Le 8, Fauchet retourne d’abord à Notre-Dame, y officie « pontificalement » et y fait « un discours sur la paix et la bienfaisance ». Après avoir ainsi satisfait à ses obligations religieuses, il assiste au banquet municipal, puis, à six heures du soir, il regagne je club. Il y reçoit un accueil encore plus enthousiaste que la veille : dans un moment d’attendrissement, Ch. Caiïlly fait adopter l’insertion au procès-verbal, du « serment de chérir, défendre et faire oublier, s’il est possible, à l’estimable Fauchet (sic) ses anciens collègues de la Capitale ». On applaudit et tous les assistants répètent ce serment. Le président Lemoine du Gassel, prêtre (1), « transporté de joie et versant des larmes d’attendrissement », embrasse le « vertueux prélat » et, se retournant vers l’assistance : « En votre nom, dit-il, je viens de témoigner à ce frère respectable vos sentiments d’attachement et de tendresse ». Une « acclamation générale » termine « cette scène touchante ». Puis, Fauchet, sans cesse interrompu par les applaudissements, donne lecture d’un de ses ouvrages. Sur proposition de Lemoine, on arrête d’écrire « aux journalistes patriotes pour des prier de faire mention dans leurs feuilles de l’allégresse » causée dans la ville par « le séjour d’un pontife citoyen dont les talents et la vertu sont généralement admirés » (2).
(1) Dans son récit de la visite de Fauchet à Vire, M. J. CHARRIER (Claude Fauchet, évêque constitutionnel du Calvados, député à la Législative et à la Convention, 1744-1793, t. 1°", p. 303) affirme que le président du club est Castel. Ce dernier est présent, prend même la parole ; mais le procès-verbal est expressément signé de J.-T.-L. Lemoine, prêtre, président. Par un curieux hasard, Lemoine sera, plus tard, appelé à siéger à la Convention en remplacement de Fauchet exécuté.
(2) C’est ce soir du 8 qu’eut lieu l’illumination générale qui donna lieu aux incidents sur lesquels insistent, non sans raison, les annalistes virois. « Etant sorti le soir pour l’illumination, dit R. SÉGUIN, il [Fauchet] était suivi d’une multitude de sans-culottes qui vociféraient contre les catholiques qui n'avaient pas éclairé leurs maisons. Ils brisèrent
les vitres, les portes et les fenêtres à coups de pierre, en chantant
Le lendemain 9, jour de départ, les acclamations redoublent. Le club offre à Fauchet un banquet d’adieu où assistent le maire Surirey et plus de cent personnes. « La joie, dit le procès-verbal, régnait sur tous les visages et manifestait le plaisir inestimable de jouir de la présence d’un des plus ardents défenseurs de la liberté. » Au dessert, Ch. Cailly, Etienne Brouard, François Delavente et quelques autres chantent « des couplets analogues aux circonstances ». Un groupe d’enfants apporte au prélat une couronne de feuilles de chène nouée d’un ruban aux trois couleurs ; puis, Mlle Delavente, sœur du procureur de la commune, dédie à l’évèque deux chansons « patriotiques » de sa composition ; à la demande de Fauchet lui-même, elle vient les chanter devant l’assemblée (1).
La société voit « arriver avec douleur » l'instant qui la séparera « d’un frère chéri ». Tous les convives et la garde nationale vont accompagner l’évêque jusqu’à la sortie de la ville et le départ a lieu au milieu de la plus vive émotion (2).
Quelques jours après, le Courrier des campagnes décrit ainsi l'impression faite à Vire par l’évêque constitutionnel : « Il a laissé, en partant, un vif et long souvenir. Pour donner une idée de l'impression qu’il a faite sur tous les cœurs, il suffit de rapporter les propos de plusieurs femmes qui, après l’avoir entendu, se pressaient sur ses pas : « C’est, disaient-elles, le premier pasteur véritable que nous ayons eu. » Richard Séguin, qui ne l’aime pas, déclare : « Fauchet s’en retourna couvert de l’exécration des honnêtes gens. Mais il laissa de zélés partisans. » Crespin avoue également qu’ « un concours de monde considérable » à Notre- Dame, avait écouté l’évèque prêcher « sur la charité ». Il est clair qu'après ces journées mémorables, l’acceptation de la constitution civile du clergé fit à Vire de grands progrès dans l'esprit de la
« Notre évêque est arrivé : il faut boire à sa santé. Nous en sommes « bien aise : Vive notre évêque ! » — « Sur les 10 heures du soir, dit Crespin, il fut se promener par les rues ; il y avait illumination. De mauvais sujets cassèrent les vitres des croisées de plusieurs particuliers. » C.-A. Séguin prétend que la maison la plus maltraitée fut celle de son grand-père, et que Richard Séguin aurait, ce soir-là, conçu l’aversion pour la Révolution qu’on retrouve dans tous ses écrits. Les désordres sont avoués par la municipalité. (Arch. Vire, D 9, f. 102. — R. SÉGuIx : Hist. de la Chouannerie, t. 1%, p. 26-29 ; ms. Crespin, t. I, p. 344 ; ms. C.-A. Séguin, t. III, 1847).
(1) Bibl. Vire, Poésies et chansons intéressant Vire : n° 1 Gmpr. par ordre de la soc. patriot.), M. CHARRIER (op. cit., t. 1°", p. 303), a tort de voir une « jeune personne » dans l’auteur de ces vers qu’il reproduit : il y a trois sœurs Delavente, nées respectivement en 1741, 1750 et 1756.
(2) Arch. Vire, I 73, n. f., 7-8-9 juin 1791. — Courrier des Campagnes, n° XXII, 17 juin 1791.
population : Fauchet en avait été le meilleur propagandiste (1). Désormais, le clergé réfractaire, détesté, n’a plus pour lui que les contre-révolutionnaires avérés.
4, Placées dans un tel milieu, fortement influencées par les amis de la constitution dont font partie la plupart de leurs membres, les autorités locales vont en venir tout naturellement à appliquer les diverses mesures répressives qu’entraîne alors le choc des opinions religieuses. Toutefois, la municipalité à qui incombe Pexécution la plus immédiate, s’efforce, le plus longtemps possible, de faire observer le principe de la liberté des cultes. Il lui arrive même, au cours de l’hiver 1791-92, de ne pas avoir une attitude aussi hardie que la société patriotique dont elle désapprouve le zèle anti-réfractaire trop bruyant. Entre le décret du 7 mai, confirmé d’ailleurs par celui du 9 août 1791 (2), et celui du 29 novembre 1791 auquel le roi refusa sa sanction (3), elle n’hésite pas : le premier, à ses yeux, a seul force de loi. Mais, chaque fois que, par leurs menées, les réfractaires compromettent la tranquillité publique, elle ne manque pas de leur appliquer les rigueurs de la loi.
La municipalité n’a mis aucun retard à remplacer les professeurs et les chapelains insermentés (4). Le 30 juin, elle réciams prestation du serment des frères des écoles chrétiennes et des sœurs de la Providence, et seule, l’impossibilité de trouver immédiatement des remplaçants la porte à surseoir à l’expulsion des insermentés.
(1) Fauchet n’oubliera pas non plus laccueil qui lui avait été fait à Vire. En sept. 1791, il déclara qu’il comptait sur le zèle des Virois (Journal de Paris, n° 254, 11 sept. 1791). Le 27 août, le club de Vire lui avait délivré un chaud certificat de civisme, attestant son patriotisme et son attachement à la religion.
(2) Le décret du 7 mai porte que le défaut de prestation de serment ne peut être opposé à aucun prêtre se présentant dans une église pour dire la messe. Celui du 9 août garantit à chacun « la liberté du culte auquel il est attaché ».
(3) Le décret du 29 novembre interdit d’exercer dans les églises paroissiales un autre culte que le culte officiel. Quelques municipalités, malgré l’absence de sanction royale, appliquèrent le décret (AULARD Les origines de la séparation des églises et de l'Etat : la Législative (Révolution française, 14 septembre 1905).
(4) Louis-J.-B. Lepesteur et Martin Goulhot eurent pour successeurs à l'Hôpital général, Pierre Dupont ; à lHêtel-Dieu, Thomas Lepesteur [décision du 17 juin 1791. (Arch. Vire; 2DM9;,«1f.094)1:"La nunicipalité attend jusqu’au 26 mai 1792 pour demander au département si l’administration de l’Hôtel-Dieu était tenue de prêter serment. Le département ne répond pas ; de sorte que Michel Guéret, prieur-administrateur nonsermenté, reste en fonctions jusqu’à mai 1793 et les sœurs augustines
jusqu’à janvier 1794.
Le 9 avril 1791, elle a complété ces dispositions en invitant les anciens vicaires Allais et Renault à ne donner aucune publicité aux « mandements, lettres, instructions, prétendus brefs du pape et généralement à tous actes » qui leur parviendraient par de Cheylus (1) ; puis, 1e 23 mai, elle rappelle aux mêmes, à Laiguillon et aux directeurs des Augustines, Bénédictines et Ursulines les dispositions de la loi du 5 février 1791 qui exigent prestation de serment de tout ecclésiastique prêchant en public (2).
Mais bientôt, la situation s'aggrave : l'hôpital général et les trois communautés de femmes deviennent le lieu de rendez-vous de tous ceux qui ne veulent pas du service paroissial ; là, le culte est exercé, non seulement par les directeurs des communautés, mais par les vicaires et chapelains destitués. A l’hôpital général, tandis que l’ex-chapelain Lepesteur conserve parmi les pauvres tous ses fidèles et obtient tout ce qui est nécessaire à l’exercice du culte, le-:nouveau chapelain Dupont n’a ni sacristain ni répondant et doit, lui-même, allumer et éteindre ses cierges. La population favorable au clergé officiel s’irrite de cette situation qu’elle attribue au « fanatisme » des sœurs ; des incidents naissent, et, malgré 1e respect que chacun était disposé à accorder aux sœurs de Saint- Louis, réputées pour leur charité et leur administration d’une correction digne d’éloges, il leur arrive d’être insultées un jour de procession.
Pour éviter le retour de pareils incidents, le Conseil général, requis par Delavente, se décide à agir. Le 17 juin, il admet toutes les conclusions du procureur de la commune : les sœurs des communautés et de l'hôpital général ont droit à un oratoire particulier où elles pourront suivre le culte qui leur conviendra et admettre le pasteur de leur choix. Mais, il leur est expressement défendu de laisser pénétrer à l’intérieur de leur communauté d’autres personnes que celles qui sont nécessaires au service. Quant aux chapelles extérieures, qui appartiennent « essentiellement à la nation, qui peut en vendre tout ou partie, dès qu’elle le jugera à propos », elles vont être immédiatement fermées (3).
(1) Arch. Vire, D 9, f. 77. A remarquer le ton courtois : « Comme rien de ce qui peut tendre à la tranquillité publique ne doit vous être indifférent. »
(2) Augustines : Thomas Chemin ; Bénédictines : Robert Murie : Ursulines : Jacques Robert. (Arch. Vire, D 9, f. 87).
(3) Exécution le 18 par Delavente, Marquer, Monlien, Chemin, Bazin du Parc, escortés de la garde nationale. Les Bénédictines, très élégamment, tournèrent la difficulté : elles acceptèrent « une foule prodigieuse de pensionnaires à tout prix et pour tout espace de temps, pensionnaires qui allaient y pratiquer l’exercice de la religion sous un « digne » chapelain et y ont formé un concours si nombreux que la
Ce sont ces dispositions qui amènent les sœurs de Saint-Louis à prétendre que leur liberté religieuse n’est plus assurée : le 18 juillet, elles offrent leur démission et persistent dans leur décision ; la municipalité, en août, doit pourvoir à leur remplacement et rétablir, à l’intérieur de la maison, l’ordre troublé par « le choc des opinions religieuses » (1).
Tous ces troubles (qui ne sont pas particuliers à la région), les difficultés rencontrées par les curés constitutionnels dans les Campagncs, les excitations de certains réfractaires dans quelques parties du Calvados, amènent, peu à peu, Padministration départementale à réagir ; en juin-juillet 1791, elle prend à ce sujet une série d’arrêtés : celui du 20 juin, concernant les mesures propres à maintenir la tranquillité dans les campagnes ; celui du 29 juin expulsant de leur commune les ci-devant fonctionnaires publics insermentés ; celui du 4 juillet, portant suspension et remplacement de tous les insermentés ; celui du 16 juillet, prescrivant aux obitiers, chapelains ou autres, obligés d’acquitter des fondations en messes ou autres services dans les églises paroissiales, de remplir les charges pour lesquelles ils percevaient des rentes ou des revenus, faute, par eux, d’être déclarés déchus et de voir transmettre aux municipalités l’administration des biens affectés à leurs revenus.
Différents incidents (2) survenus à ce moment auraient pu porter
communauté s’est trouvée métamorphosée en une sorte d’hôtellerie, ce que le seul évêque reconnu par les Bénédictines de Vire, le fugitif Cheylus, n’eut peut-être pas approuvé lui-même ». (Arch. Vire, D 2, 20 MS 0 DR I EE O0 MONO Arch Cal LA districte Vire, anc.
(1) Les sœurs affirmèrent que leurs fonctions ne Jeur étaient plus « supportables ». La municipalité leur avait surtout dénié le droit d’influencer les pauvres de la maison en matière religieuse. Lorsqu'elle était venue visiter l’hôpital, des enfants de 7 à 8 ans avaient déciaré qu’ils ne iépondraient pas la messe du nouveau chapelain et qu’ils avaient « leur opinion libre ». Le conseil général accepta la démission des sœurs après ces paroles de Delavente : « Nous devons aux pauvres, et surtout aux enfants, … quelque chose de plus précieux que la nourriture corporelie. Devons-nous les laisser perpétuellement influencés. par des femmes qui nous ont déclaré que, jamais, elles ne reconnaitraient pour évêque M. Fauchet ni pour curé celui constitutionnel de natre ville, et n’est-ce pas pour nous une obligation étroite de les soustraire à l’erreur en les ramerant vers une morale civique ? » (Arch, Vire, DD PS3 181 ED 0 980 TOTALE ALT ET PAATCh A Caiv:, L, district Vire, 721, f. 107).
(2) Ex. : le 3 mai 1791, un insermenté enleva de la chapelle Sainte- Anne la pierre bénite sur laquelle il venait de célébrer la messe. « Get étrange escamotage » produisit une certaine effervescence. Les ES firent opérer restitution immédiate. (Courrier des Campagnes, n° XVI,
page 8).
la municipalité à agir avec rigueur contre les réfractaires en général ; elle préfère, tout d’abord, ne sévir que contre les fauteurs de désordres bien caractérisés : c’est ainsi que le 19 juillet, elle dénonce à l’accusateur publie le jeune prêtre Gilles Moisson, un « fougueux incendiaire » qui, très mécontent de ne plus pouvoir exercer le culte dans la chapelle de l’hôpital général, a adressé aux municipaux une lettre « attentatoire à lobéissance et au respect dû aux lois de l’assemblée nationale, à l’assemblée... ellemême et aux corps. organisés par la Constitution » (1).
Mais, le 23 juillet, invitée par le district à mettre à exécution l’arrêté départemental du 29 juin, qu’elle a reçu le 2 juillet, elle répond qu’elle a cru « qu’il lui fallait des preuves acquises contre les ecclésiastiques fonctionnaires publics » avant d’adopter la marche indiquée par l'arrêté.
Le district considère cette réponse comme une manœuvre dilatoire susceptible, d’autre part, d’influencer les autres municipalités : aussi il enjoint à la municipalité de Vire d’exécuter l’arrêté du 29 juin dans le délai de 24 heures. Mise en demeure d’agir, la municipalité, le 27 juillet, charge son procureur de l’exécution : le jour même, celui-ci invite Allais, Renault, Laiguillon, anciens
(1) « Je suis fort surpris, écrivait Moisson aux municipaux, que vous vous soyiez mis en frais pour me faire particulièrement une défense que je n’avais pas manqué de prendre pour moi, puisqu'elle s’adressait exclusivement à tous les honnêtes ecclésiastiques. Je n’ai, certes, pas eu besoin pour l’apprendre, de m’arrêter à lire ces placards indécents dont vous bardez les portes du sanctuaire. Si, samedi, contre votre défense, j'ai pénétré dans l’intérieur de l’hôpital, c’est que je ne soupçonnais même pas qu’une telle défense put avoir lieu dans un temps de liberté et pour un endroit publie comme celui-là... Quant au premier message par lequel vous me défendez l’entrée de l’église et de la sacristie de lPhôpital, je vous déclare nettement que je le considère comme non avenu.… Je continuerai done d’y aller et d'y assister au saint sacrifice de la messe qui y sera encore offert par des prêtres qui n’ont pas adoré le veau d’or. Car ne croyez pas leur avoir Ôôté tout moyen dy célébrer en leur interdisant jusqu’à l’eau et le feu de l’hôpital, acte de patriotisme dont vous avez tout lieu de vous applaudir, puisqu'on ne voit son pareil que dans les jours de la primitive église à laquelle vous voulez, dites-vous, nous ramener. » Il accuse les municipaux de « vouloir détruire la religion », prétend que, le 23 juin, « un spadassin » a voulu lassassiner. — C’est en vain qu’on rechercha Moisson. Selon C.-A. Séguin, « il échappa à ses ennemis qui, ne pouvant satisfaire leur rage, lui firent subir les honneurs du gibet, en le pendant par effigie, rue du Haut-Chemin ». Il ne fut arrêté que le 31 août 1792, à Villers- Bocage. On le remit en liberté pour qu’il pût gagner l’étranger. Mais il resta caché dans la région. [Arch. Calv., L (u), trib. district Vire, cart. 2, — Arch. Vire, D 2, f. 132].
vicaires ; Brenet, Le Brun, Rouyer, anciens professeurs ; Goulhot et Lepesteur, anciens chapelains des hôpitaux, à quitter dans les 24 heures le territoire de la commune. Tous s’exécutent (1).
Quant à l’arrêté concernant les obitiers, important dans un lieu dont l’église comporte de nombreuses fondations, c’est le 6 août que Delavente le fait signifier aux intéressés suivants : Boscher, Busnoult, Chanu, Chemin, Deslandes-Carvillière, Dubourg-Besnardière, Guéret, Juhel de la Nolière, J.-B. Laîné, Maillée, Maloisel, Robert Murie, Piel, Saillofest eudiste, Saillofest-Tigerie, Tirard. Aucun d’eux ne reprend ses fonctions (2).
Cependant, l’agitation religieuse, qui se perpétue un peu partout, amène le directoire du département à demander, le 20 août, à PAssemblée nationale un décret analogue à celui qu’elle a accordé, le 23 juillet, à la Seine-Inférieure et qui permet l’arrestation des fonctionnaires publics insermentés. Bien mieux le 12 septembre, les électeurs du Calvados, réunis à Caen pour nommer les députés à la Législative, examinent la situation créée par les opinions religieuses : « vivement pénétrés des désordres et troubles occasionnés dans nombre de paroisses par les insinuations des prêtres non assermentés », un certain nombre d’entre eux présentent au département le projet d’arrêté suivant :
« Le directoire du département arrête : 1° que tous les ecclé- « siastiques non assermentés ci-devant fonctionnaires publics ou « non fonctionnaires qui ne seront pas munis d’un certificat « signé de la municipalité et du curé constitutionnel de la pa- « roisse où ils habitent, comme quoi ils sont pacifiques et n’y « causent aucun trouble, seront tenus de se retirer sous huit « jours de la publication ; et dans le cas où ils continueraient à « apporter quelque trouble, ils seront renfermés dans des maisons « désignées où ils trouveront autant qu’il sera possible, les avan- « tages et les commodités de la vie. »
(1) Brenet seul tenta d’obtenir une exception. Delavente fut très rigoureux : « Ici. règne un désordre continuel produit par le choc des opinions religieuses. Est-il possible de lui attribuer d’autres causes que celles résultantes des sentiments de ces prêtres réfractaires dont notre ville n’est que trop remplie ?. Les troubles qui existent dans notre commune vous désignent les auteurs et il faudrait être de mauvaise foi ou peu clairvoyant pour ne pas les reconnaître. Si, en proscrivant les réfractaires dont nous parlons, vous commettiez quelqu’injustice partielle, bientôt vous en seriez consolés, en considérant les vues saines consignées dans le préambule de l'arrêté du département. Comme lui. nous aurons toujours pour maxime : « Salus populi ! suprema lex esto ! » (Arch. Vire, D 2, f. 132-134 ; D 9, f. 105-110. — Arch. Calv., L, district Vire, anc. 716, f. 51 ; 721, f. 103).
(2) Le 19 mars 1792, Desmortreux affirme que des 9 angeviniers, il remplit sel ler fnn-tions depuis le 17 mai 1791. (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 716, f. 128. — Arch. Vire, P* 96 ; D 9, f. 110).
Ce projet est souscrit, entre autres électeurs de la région viroise, de Lebailly, Lenormand, Goislard, Lemansel, J.-B. Dumont, Louis- Philippe Dumont, Foucher (du Gast), Chemin (de Neuville), Dupont (de Truttemer) et des prêtres Lemoine du Gassel, Lemoine Durandière et Savary (1).
C’est le moment qu'avec assez peu d’à-propos, les prêtres expulcés le 28 juillet, choisissent pou” demander à rentrer dans la ville. Le 17 septembre, un de leurs amis, l’abbé Gasté, circule dans Vire « pour faire mettre les signatures des citoyens au pied d’un écrit qu’il ne laissait guère lire ». fl obtient ainsi 114 signatures (2) et la pétition est directement adressée à l’administration départementale à laquelle on demande, à l’égard des huit expulsés, le rapport de l’arrêté du 29 juin. Mais, le département, avant de prononcer, veut l’avis de! la municipalité de Vire. Sans hésiter, le conseil général de la commune, réuni le 24 septembre, est « d’avis que la fermentation qui règne dans les esprits. rend la présence des exposants dans la ville excessivement dangereuse, qu’il ne serait pas possible d’y garantir la paix entre les citoyens, que le certificat purement négatif, obtenu d’un petit nombre de citoyens, ne peut infirmer les vues générales que la municipalité a adoptées d’après l’arrêté du département. La municipalité aurait prévenu leur vœu si la sûreté publique le lui avait permis. »
Mais l’affaire ne se borne pas là, des citoyens étant disposés à aller plus loin que la municipalité. Tandis que le club oblige à se justifier deux de ses membres qui ont signé la pétition, et prononce la radiation de l’un d’eux (3), un vif mouvement se dessine dans la garde nationale contre le commandant, Drudes de Campagnolles (4), et plusieurs officiers qui sont parmi les signataires.
Arch Nat, EF" 19, "410-4141 (renvoyé au ministre de l’intérieur).
(2) En plus des nobles et privilégiés cités p. 203, n. 1, figurent : Hélie, procureur au ci-devant bailliage, Saillofest Tigerie, deux Boscher, P.-A. Barbé, Busnoult, Chemin du Pré, Cantepis, Dubourg, Degournay, Guéret, Huard, deux Lemontier, Maillée, Moisson, J.-B. Rouyer, deux Robert, Sonnet, tous parents de prêtres insermentés cu eux-mêmes prêtres non sermentés. De plus, on y trouve la plupart des futurs suspects : Chalmé, Delanoë, Delamare, Dubourg d’Isigny, Louis Duval, Denis Filanchère, Hayes Sorière, James notaire, Juhellé, Lelogeais, Guill. Lenormand, Lebesnerais, Legrand, Marquer, Morice notaire, Marie avoué. (Arch. Vire, P* 96).
(3)PArCh- Vire, DIS I TA OISE Sept MOI Arch eCalv. LC district Vire ancni0 ere:
(4) Le 3 juillet 1791, Drudes avait été réélu commandant de la garde par 119 voix sur 199. Le mécontentement est également très vif contre Brenet de Braye, capitaine de la 3° compagnie, dont les enfazts avaient pour précepteur l’abbé Gasté,
Drudes, informé de l’état des esprits, réunit la garde, le 27 septembre, dans l’église Saint-Thomas pour « connaître le vœu de ses concitoyens sur cette affaire ». — « L'assemblée, consultée pour savoir si son commandant a perdu sa confiance pour avoir appuyé cet acte illégal, le vœu général a déclaré que le commandant a perdu la confiance. » La présente lui sera notifiée et il sera averti de remettre les drapeaux à un détachement de 50 hommes, De même, tous les officiers et sous-officiers qui ont signé seront informés qu’ils ont perdu la confiance et il sera procédé à leur remplacement (1).
Cette algarade qui permet à deux camps rivaux de dénombrer leurs partisans respectifs, est le prélude de manifestations de plus en plus bruyantes contre les prêtres réfractaires. Sans atteindre la violence de celle qui a pour théâtre, le 5 novembre 1791, l’église Saint-Jean de Caen (2), elles deviennent, par leur fréquence et l’'émoi qu’elles soulèvent dans la population, inquiétantes pour les autorités chargées de maintenir l’ordre.
5. Il est clair que ce qui les suscite, c’est le vote par la Législative du fameux décret du 29 novembre 1791 qui interdit aux prêtres insermentés l’accès des édifices destinés au culte publie. Le roi ayant refusé sa sanction à ce décret qui, dans l'esprit de ses promoteurs, est le seul moyen de mettre fin aux troubles religieux, ceux qui voient dans l’Assemblée le véritable souverain, se demandent s’ils ne doivent pas passer à l'application. L’adresse du 13 décembre 1791 nous montre que tel a été le point de vue de la société patriotique de Vire (3). Mais la municipalité se croit tenue à une plus stricte observation de la légalité, et ce souci des formes ne semble pas avoir été compris de tous.
Richard Séguin affirme que les partisans des jureurs vont alors
@) Arch: Vire 2-37.
(2) Voir plus loin, ch. 11, p. 201, 202.
(3) Voir p. 96. Dès le 20 novembre, au club, on lit le projet de décret Isnard contre les réfractaires et les discours de Fauchet sur ce sujet. Puis, le 4 décembre, G. Duboscq donne lecture du « décret qui a été vivement applaudi ». — Le 11, « lecture a été faite d’un extrait du « Coup d'œil », par lequel il paraît que le décret concernant les prêtres réfractaires a été sanctionné par le roi. » Le 18, Ch. Caïilly a donné lecture d’une adresse à l’Assemblée nationale « pour lui témoigner avec combien de satisfaction et de reconnaissance les citoyens de Vire ont recu la flatteuse nouvelle des décrets contre les émigrés et les prêtres réfractaires. » Le 11 décembre, « un frère de Caen. a dit que nous avions tort de souffrir les prêtres réfractaires de dire la messe, et que si nous les souffrions plus longtemps, ils nous massacreront.… Il a démontré que tai: ces hommes-là étaient des hommes de sang et non de paix. » (Arch. Vire, 1473)?
« tous les matins insulter les prêtres à la sacristie, les menacer avec des bâtons ». Il raconte les avanies que subissent certains citoyens qui ne veulent pas de la messe constitutionnelle : on les promène à dos d’âne, placés à rebours, la queue de l’animal entre les mains et on leur pose sur le dos un écriteau avec le mot : aristocrate (1). Selon lui, les insermentés seront, le 1‘ janvier 1792, définitivement chassés de l’église paroissiale. La curieuse correspondance de la femme Polinière relate une de ces scènes de violence, mais elle montre en même temps que les partisans des insermentés, manifestement moins nombreux que ceux des jureurs, ne le cèdent en rien à ceux-ci sous le rapport de la combativité (2).
Le 13 décembre 1791, les officiers municipaux, « informés que plusieurs citoyens trompés et séduits par les discours incendiaires des ennemis des lois et de la tranquillité, se sont portés dans l’église Sainte-Anne de cette ville pour en interdire l’accès aux prêtres non assermentés (3), ….avertissent les citoyens qu'il n’existe aucune loi revêtue des formalités prescrites par la constitution qui interdise aux prêtres non assermentés la faculté de dire la messe dans les édifices destinés au culte public (4) ; que, prévenir
(1) SÉGuUIN : Hist. de la Chouannertie, t. 1°", p. 26-28. Crespin (ms. t. 2, p. 456) dit de même.
(2) « Vous savez, écrit la dame Polinière, ce qui s’est passé ici mercredi.. Quelques personnes étaient à confesse à un jureur. Quelques zélées dévotes ont été les tirer du confessionnal et maltraiter le prêtre. On a mené ces dévotes à la municipalité qui, ne trouvant pas le crime punissable, les a renvoyées. Le peuple, trouvant qu’elles étaient traitées trop doucement, les a poursuivies, fouettées et promenées dans les rues sur chevaux et ânes. Les cavaliers ont enfin, le mal fait, reçu l’ordre d’y aller et de les mener en prison, ce qui s’est exécuté. On a blâmé les municipaux de n’avoir pas puni ces femmes et de les avoir laissées au peuple, à qui cela donne un grand avantage, et qui se peut, d’après cela, porter à d’autres extrémités. Me trouvant, à mon regret, dans la rue où elles ont passé, j’ai remarqué, ainsi que tout le monde, parmi toute la populace qui était trop nombreuse, un des plus enragés jureurs qui a toujours suivi et se rengorgeait du triomphe qu'il remportait… Le maire qui voulait apaiser la chose, fut menacé. » — Le 27 novembre, le curé Alais avait communiqué au club une lettre trouvée dans son confessionnal, destinée à « détourner les bons pasteurs de leur fidélité à la patrie ». Lecture en est faite pour faire « connaître au peuple l’horreur des principes qu’elle renfermait. » (Arch. Vire, 1 73 : I* 76).
(3) C’est, avec le vol des pierres sacrées de Sainte-Anne, le 2 janvier 1792, le seul fait précis mentionné dans les archives. (Arch. Vire, D 2, f. 151-152 ; 157-158).
(4) Ces précisions ne sont pas inutiles : une autre lettre de la femme Polinière montre que toutes sortes de bruits courent alors à ce sujet : « Hier, on disait qu’ils ne diraient pas la messe. Il y a un arrêté du département qui les suspend : ils jureront, ou défense de dire la messe, ou, s’ils osent, on les renvoie du royaume... »
cette loi, ce serait aller évidemment contre la constitution qui a fixé les formalités nécessaires pour l’exécution des lois, que le faire d’une manière violente et par la force, c’est se révolter contre la constitution même. En conséquence. ils font défenses à tous particuliers d'employer aucunes violences ou voies de faits pour empêcher lesdits prêtres de dire la messe dans les églises de cette ville, en obtempérant.. aux curés ou vicaires de chaque paroisse, en tout ce qui concerne la police des églises et l’heure convenable de célébrer la messe. »
Mais, dès le 26 décembre, la municipalité doit, sur le même sujet, faire afficher une nouvelle adresse, dans des termes à peu près identiques. C’est en vain : les troubles sont quotidiens dans les églises. Le 28, les officiers municipaux ont encore recours à la voie de la persuasion :
« Citoyens !.… les ennemis de la loi et de la constitution multiplient les efforts pour semer le trouble. Vos magistrats ont juré de mourir libres, ils ont juré le maintien de la Constitution ; ils veilleront à sa défense, à l’exécution des lois. Il a été porté des plaintes qu’au mépris des défenses qui ont été intimées aux cidevant religieuses de cette ville de recevoir dans leurs maisons d’autres particuliers que les chapelains, médecins et autres personnes pour le service... il se faisait des rassemblements clandestins. Ces rassemblements. seront poursuivis avec toute la rigueur de la loi dès que nous en aurons les preuves légales, Les ecclésiastiques insermentés affectent, dans leur conduite, de mépriser les autorités. ; ils doivent se soumettre aux lois et règlements qui seront faits par M. le curé : leur observation sera exactement surveillée.… Mais, gardez-vous des pièges qui vous sont tendus. On cherche à exciter parmi vous des émotions et des troubles. Comme vous, nous gémissons de voir nos concitoyens victimes de la superstition et du fanatisme ; mais la loi a prononcé : elle laisse aux Français la liberté des opinions religieuses ; elle prive les ecclésiastiques non sermentés des places publiques, mais elle ne leur a pas interdit l’exercice privé de la religion. : on vous trompe, lorsqu'on vous persuade qu'il vous est permis de le leur interdire. Songez que vous vous rendez coupables, dès que vous oubliez la soumission aux lois (1). »
Bien que Richard Séguin rapporte que les prêtres non sermentés ont été, à partir du 1° janvier 1792, définitivement chassés des églises paroissiales, je pense que le calme religieux, dont jouit la ville de Vire au début de 1792, est dû enfin au succès de la politique municipale. Le club, qui a pu se sentir visé par les termes de la proclamation du 28 décembre, change d’ailleurs de tactique, sous l'influence de Ch. Cailly qui, désormais, prêche le respect de
la légalité (2).
) Arch. Vire D 2, f. 154 et 156.
(2) Le 1% janvier 1792, Caïlly fait des « réflexions sur la nécessite de respecter et de ne connaître que la loi... Il a répoudu aux objections
D'ailleurs, quelques jours après, un des plus notables clubistes, Pierre Gauthier, doit, en sa qualité de commissaire du roi, requérir l'enregistrement, dans les procès-verbaux du tribunal du district, d’une longue lettre du ministre de la justice, véritable exposé des motifs qui ont porté le roi à refuser sa sanction au décret du 29 novembre (1). Louis XVI s’est placé sur le terrain de la liberté religieuse
« L’erreur.. n’est pas un délit. La religion est un rapport de l’homme à Dieu et ne connait d’arbitre que la conscience... Tout homme qui. en trouble un autre dans l’exercice de son culte, attente contre les droits du genre humain, et contre les lois de l'Etat (2). Ne craignez ni la violence des factions ni les mouvements populaires. Il est temps que l’on sache qu’un attroupement n’est pas le peuple et que les clameurs d’une multitude mutinée ne l’empo-teront pas sur la volonté nationale qui ne peut être manifestée que par les décrets du corps législatif sanctionnés par le roi. Protégez donc tous les cultes, tous les citoyens. Punissez les fanatiaues perturbateurs, les séditieux, les persécuteurs. C’est le vœu de la loi, l’ordre du roi, l’intérêt de la liberté. C’est votre devoir. »
qui lui ont été faites sur l’application des maximes, qu’il avait ?tablies, aux circonstances présentes, de manière à convaincre les citoyens qui, dans aucun cas, ne pouvaient se permettre d’être les juges des délits et d’en poursuivre la punition autrement que suivant les formes prescrites par la loi en les dénonçant aux magistrats. » — Le 8 janvier, le même a « exhorté tous les citoyens à ne se permettre la moindre insurrection, à laisser à chacun son opinion, pourvu qu’il ne trouble l’ordre social ; à le dénoncer aux tribunaux, à l’appui de preuves légales, lorsque par des discours anti-constitutionnels, il troublera la paix des ménages. Il à fait espérer que, par le mépris, on parviendra à vaincre et anéantir les basses menées des réfractaires. » (Arch. Vire, I 73).
(1) Une nouvelle lettre sur le même thème fut registrée en avril (lettre en date du 5 avril 1792). (Arch. Calv., L, trib. district Vire, anc. 768, f. 132 et 186).
(2) « Le roi abhorre le fanatisme intelérant qui porte à persécuter un homme pour ses opinions ; il abhorre celui qui transforme un ministre de paix en instigateur de sédition. Il abhorre encore plus celui qui. couvrant ses attentats d’un voile sacré, rend le ciel même complice de ses crimes. [1 voit d’un œil de dédain ces hypocrites amis du peuple et de la royauté qui, feignant de s’attendrir sur la perte de l’autorité royale, affectent de le plaindre des chagrins cuisants qu'ils lui font éprouver aujourd'hui ; il rejette avec horreur cette compassion perfide et dévoue au mépris de tous les bons citoyens ces fausses démonstrations. Le roi déclare qu’il est satisfait de la puissance que la constitution lui donne, que cette constitution lui est chère et sacrée ; qu’il met sa gloire et son honneur à la maintenir. Oui, MM. le roi aime le peuple. Mais il laime en roi-citsyen. il l’aime, non pour flatter les caprices de la multitude, et céder à ses passions, mais pour la contenir dans les limites de la justice ct la préserver de ses propres excès, par le sage emploi de l’autorité légitime, »
Si l’on songe que, le 22 janvier, c’est le même Pierre Gauthier, fonctionnaire soumis, qui se charge de lire au club assemblé ces injonctions très nettes du ministre de la justice à ses subordonnés, on peut supposer que les commentaires du commissaire du roi auprès du tribunal de Vire n’ont pas peu contribué à modérer le zèle anti-réfractaire de ses frères du club.
Ce calme religieux dont jouit Vire. au cours des premiers mois de 1792 n'existe pas dans le reste du district. Un peu partout, des manifestations ont lieu contre les curés constitutionnels, parfois avec lPappui des autorités locales ; on doit procéder à quelques arrestations ; et, dès le 12 mai, sans se préoccuper du refus de sanction royale au décret du 29 novembre, Delavente, procureursyndic, à la suite de troubles survenus à Lassy et Chènedollé, enjoint d’interdire aux réfractaires d’y dire la messe (1).
6. Cette situation, qui se généralise alors en France, amène la
Législative à voter, le 27 mai 1792, un nouveau décret, plus rigoureux que celui du 29 novembre : sur la plainte de vingt citoyens du canton et après avis favorable du district, tout réfractaire peut être frappé, par le directoire de son département, de la peine de la transportation.
: Naturellement, le roi refuse sa sanction et ce veto est l’une des causes de la journée du 20 juin. Mais quelques administrations départementales profiteront du décret du 8 juillet 1792, relatif aux mesures à prendre quand la patrie est en danger, pour faire passer dans leurs arrêtés l’essence même du décret non sanctionné du 271-mai 1792;
C’est ainsi que, dès îe 16 juillet, le conseil général du Calvados met les « fanatiques » au nombre des complices des ennemis extérieurs et demande au district de Vire la liste des curés insermentés restés en fonctions ; quelques jours après, il demande la liste des assermentés sans fonctions et le nombre de prêtres qui, sans s'être refusés au serment, ne l’ont pas prêté parce qu’ils n’y
(1) Des curés s’étant rétractés, le corps électoral doit se réunir le 45 mars 1792 pour leur nommer des successeurs (il y avait eu, en octobre précédent, session normale ; avec la session de novembre 1792, il y a donc eu quatre séries de nominations de curés constitutionnels). Mais les nouveaux venus ne peuvent pas toujours pénétrer dans leurs paroisses c’est le cas de Pichard, élu à Dampierre, et qui, malgré la présence des gendarmes, est repoussé par les manifestants dirigés par Pivet, vicaire réfractaire, le maire, le procureur de la commune et deux cfficiers municipaux. Tous les délinquants, ainsi que le curé Masselin, seront acquittés par le tribunal criminel du Calvados. D’autres troubles ont lieu à Proussy, Clinchamps, Montchauvet, Coulonces, Montbertrand, Lassy, Chênedollé La Rocque, Landelles, Pontfarey, d'avril à juin. (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 721, f. 148 ; 739, 2-C-16 avril ; 12-23 mai. — Arch, Vire, 1* 86).
étaient pas assujettis ; enfin une troisième lettre demande le nombre des assermentés et non -sermentés avec rapport sur leur conduite actuelle (1).
Puis, le 22 juillet, le conseil général du Calvados prend une décision radicale (2) : après rapport de son comité de sûreté générale, le conseil, considérant les prêtres réfractaires comme les principaux auteurs des troubles, € prêchant hautement la désobéissance aux lois et le mépris des autorités », le retard dans Île recouvrement des contributions, le discrédit des assignats ; colportant des « libelles infâmes » et des « journaux incendiaires », arrête provisoirement comme mesure générale et police de sûreté : 1° les ecclésiastiques insermentés qui « auront agité le peuple » ou « dont la présence est dangereuse » dans leur canton, seront saisis et conduits au chef-lieu du département pour y être détenus. 2° L’arrestation aura lieu lorsque le conseil ou le directoire du département aura prononcé la détention. Elle pourra être ordonnée sur demande du district, après avis de la municipalité du domicile des ecclésiastiques visés. Lorsque huit citoyens actifs d’un canton demanderont la détention, le département pourra la prononcer après avis du district et du conseil général de la commune. Les gardes nationales et la gendarmerie sont chargées des arrestations.
À Vire, c’est le conseil du district, rempli de zèle, qui prend l'initiative des dénonciations (3) : le 3 août, il établit une liste de 36 ecclésiastiques insermentés (4) qu’il considère comme per-
(1) Arch. Calv., L, district Vire, Lettres des conseils généraux du département et du district, 16-24-31 juillet 1792 (reg. n. f.).
(2) Arch. Calv., L 601. Cet arrêté ne sera pas approuvé par le pouvoir central. « J’ai l’honneur de vous transmettre, écrit Danton, ministre de la justice, à son collègue de l’intérieur, le 23 août, un arrêté du conseil général du Calvados qu’il à fait publier et afficher le 22 juillet, et par lequel vous verrez qu’il prononce et inflige des peines que les corps administratifs n’ont pas le pouvoir de prononcer ni d’infliger. » (Arch.
Nat., F 19, 410-411).
(3) La décision est prise par cinq administrateurs et le procureursyndic [Lenormand, G. James, J.-B. Dumont, Laisné, Brouard et Delavente] ; les cinq autres administrateurs [Mauduit et Gauthier ne comptant pas, étant démissionnaires] étaient absents ce jour-là. Seul des absents, Josset déclara approuver les arrestations.
(4) Les 36 sont : Allais, ex-vicaire de Vire ; Barbé, ex-curé de Saint- Martin-Don ; Boscher, angevinier ; Chantreuil, jadis curé de Trappes ; Chemin, ex-chapelain des Augustines ; Collard, ex-vicaire de Merey (distr. de Falaise) ; Louis-Michel Criquet, ex-vicaire de Saint-Honoré (Paris) ; Cantcpis, ex-vicaire de Champ-du-Boult ; Chanu la Fontaine, obitier ; Deslandes, obitier ; Gasté, « diacre, instituteur des enfants de M. Brenet » ; M. Goulhot, ex-chapelain de l’Hôtel-Dieu ; Hervieu
turbateurs ou « dont la présence est dangereuse » pour la ville (1), fait part de sa décision au département et communique, pour avis, la dite liste à la municipalité de Vire. Le 5 août, examen est fait - de cette liste par le maire, le procureur de la commune et sept officiers municipaux (2). Mais tandis que Marquer, Goislard, Delavente jeune et Thomas-Michel Bazin sont d’avis de donner suite favorable à la dénonciation dont le district a pris l’initiative, le maire Flaust, le procureur Deboaisne, les officiers municipaux Michel-J.-B. Monlien, Dubourg-Lemoine et Lecourt déclarent n'avoir « aucune connaissance personnelle de faits à invoquer contre ces particuliers » dont les noms figurent sur la liste. L’avis du procureur de la commune n’entrant pas en compte, il y a égalité de voix : pour obtenir une décision, il faut faire appel aux notables.
En conséquence, le lendemain 6 août, à 9 heures du matin, le conseil général de la commune se réunit : 12 notables s’ajoutent aux délibérants de la veille. Après une discussion assez longue, le conseil, par 13 voix contre 7, « donne adjonction à la dénonciation » du district. De plus, « examinant qu’il existe encore dans cette ville un grand nombre de prêtres non compris dans la dénonciation sus-dite et dont la présence est nuisible, ….désirant faire jouir ses concitoyens de la paix et tranquillité qui font le bonheur de la société », il ajoute à la liste du district 12 noms d’insermentés (3), et déclare, « à la même majorité, qu’il demande
Heutte, ex-curé du Theil ; Huet, de Viessoix ; Lacroix du Mesnil, exjésuite ; Lafresnée, instituteur chez Mme du Reculey ; Laiguillon, exvicaire de Sainte-Anne ; Lanon, ex-curé du Tourneur ; Lebaïilly, capucin ; Lebaïilly, de Condé, chez M. du Boulay ; Lefrançois, ex-curé de Campagnolles ; Lemontier, ex-curé [du Mesnil-Caussais] ; Lepesteur, ex-chapelain de l’hôpital général ; Lioult, fils du boulanger de la portehorloge ; Maloisel, obitier ; Mulot, ex-vicaire de Montbertrand ; Murie, directeur des Bénédictines ; Pinel, ex-curé de Lassy ; Renault, ex-vicaire de Vire ; [Jacques] Robert, directeur des Ursulines ; [Jean-François et Gilles-François] Robert dit Moussée, fils du boulanger rue aux Fèvres ; Rault, ex-vicaire de Saint-Martin-Don ; Saillofest, eudiste ; Tirard, desservant des Bénédictines. Soit 17 ci-devant curés, vicaires ou chapelains d’hospices et 19 prêtres habitués. (Arch. Calv., L, district
Vire, anc. 717, f. 36).
(1) Le district considère que « la plus grande partie des prêtres actuellement résidants en cette ville sont dans le cas de l’application de cet arrêté, sont les seules causes du fanatisme qui désole et alarme les consciences, travaillent sourdement le peuple et cherchent à légarer par tous les moyens qui sont en leur pouvoir. »
(2) Couespel seul est absent. (Arch. Vire, D 3, f. 8).
(3) Ce sont : Pierre-François Bazin, ex-vicaire de Condé ; Brenet, ex-professeur au Collège ; Chantreuil, capucin ; les deux fils de feu
qu’ils soient également transportés au chef-lieu du département ». Fait significatif : sur 13 votants dans ce sens, il y a 12 membres du club local (1) ; sur 8 partisans de la solution opposée, procureur compris, un seul, Jean Saillofest, est membre du club, mais frère de l’un des prêtres dénoncés (2).
Le jour même, le district admet l’addition proposée, et le lendemain 7, le département ordonne l'arrestation des 48 ecclésiastiques ainsi dénoncés (3).
Mais, au moment où l’on va passer à l'exécution, un fait nouveau se produit qui entraine, en même temps que la naissance d’un violent conflit entre le district et le conseil municipal, lPimpossibilité de procéder à l’arrestation des prêtres dénoncés.
Plus tard, le 4 janvier 1794, le club accusera ladministrateur Duchesne de ne pas avoir gardé, sur ces opérations du district, le secret nécessaire à leur exécution : « Lorsqu'il s’agissait de l'arrestation des prêtres, diront ses accusateurs, il sortait le premier et racontait ce qui venait de se passer. » Duchesne aura quelque peine à se disculper (4).
Mais, d’autre part, des citoyens actifs de Vire, connaissant l’arrêté du 22 juillet, prennent, dès le 4 août, l'initiative d’en appliquer l’art. 4, qui prévoit le cas où les dénonciations seront l’œuvre de particuliers : elles seront examinées par les corps administratifs, si elles sont signées de 40 citoyens actifs. Aussi,
Ch. Cotelle ; Dubourg, capucin ; Dupont, capucin ; Dupont fils de l'huissier ; Juhel de la Nolière ; Lanon dit la Lande, ex-vicaire du Tourneur ; Ph. Madeleine, ex-vicaire de Truttemer ; Olivier dit Tobie, prémontré.
(1) Ce sont : Marquer, Goislard, Delavente, Bazin, off. munie. ; Lemonnier-Loisonnière ; Ch. Cailly ; L.-Th. Demortreux ; J.-C. Brison ; Lechartier ; Fr. Alais ; J.-B. Dumont ; Vesnié, notables. — Le treizième, Jacques Chemin, n’est pas inscrit au club.
(2) Ce sont : Flaust, maire ; Deboaisne, procureur ; Monlien, Dubourg-Lemoine, Lecourt, off. munic. ; Surirey, Henry Montier-Bectière et J. Saillofest, notables. (Arch. Vire, D 3, f. 9).
(3) Arch Calv- 0 districreVire. tance 00 NCA no DE DITS 1 août 1792 ; anc. 717, f. 39, 42. Décision notifiée le 11 août à la gendarmerie et à la garde nationale. — Dans la région, la municipalité de Bernières-le-Patry (où exerce le prêtre jureur Châtel) dénonce : J. Postel, ex-curé de Bernières ; Ph. Bonnesœur, ex-vicaire de Rully ; Louis Guillouet ; Jean Leteinturier, ex-desservant à Larchamp (Orne) ; Pierre Maucorps, acolyte. Seul Bonnesœur fut arrêté, — Au même moment, le district et la commune de Lisieux dénoncent 95 ecclésiastiques. (Arch. Calv., L 602, 16 et 18 août 1792).
(4) « Il reconnaît qu’un jour, le district a pris des mesures contre les réfractaires contre son avis James, autre administrateur, lui recommanda le secret, mais il n’y a pas manqué. » (Arch. Calv., I 74, f. 23).
un groupe de citoyens dresse une liste de 77 ecclésiastiques présentée au district le 5 août au soir (1).
Il est certain que ces multiples dénonciations sont facilement connues des intéressés : le 6, une multitude de prêtres se portent à lPhôtel-de-ville, réclament des passeports et le maire Flaust croit bon de n’en refuser à personne.
Instruit de cette situation, le conseil général du district « considérant que l'intérêt public réclame contre la délivrance de ces passeports à des hommes présumés coupables, puisque dénoncés », arrête que « la municipalité de Vire sera tenue de suspendre surle-champ la délivrance de tous passeports aux ecclésiastiques dénoncés, jusqu’à ce que le conseil du département ait statué. » (2)
Réuni à 3 heures du soir, le conseil municipal prend connaissance de cet arrêté du district, trouve la suspension « injurieuse pour la municipalité » et délègue Goislard et Lecourt pour aller demander au district s’il tient vraiment à son arrêté. Le district persistant dans une décision que la municipalité déclare contraire à la liberté individuelle, Lecourt part pour Caen, afin de solliciter du département « le plus prompt rapport de l’arrêté du district » qui sera exécuté « jusqu’au retour du commissaire » (3).
Le 8 août, le conseil du département donne raison à la municipalité de Vire. Selon lui, le district a traité une question qui est de la compétence du seul corps législatif. Son arrêté est déclaré non avenu (4).
() Des 48 qui figurent sur les listes du district et du Conseil général de la commune, 42 sont inscrits sur la liste des citoyens (Collard, Huet de Viessoix, Lebailly, de Condé, Lemontier, Renault, vicaire et un Cotelle sont seuls omis). Des 35 autres, 13 seulement habitent Vire. Ce sont : Richard Chemin, chanoine ; Crépin ; Laurent Criquet ; Laurent Gautier ; Michel Guéret, administrateur de l’Hôtel-Dieu ; J.-B.-Thomas Hélie ; Lecerf ; J.-F. Maillée ; P.-B. Rouyer, professeur de 3° ; Robert Rouyer, prof. de 7° ; Louis-Jacques Piel ; Cuill. Vivier ; Leboursier, curé de Périers-en-Beauficel [Manche]. — Les autres sont : Robert Huard, curé ; Bessin, vicaire ; Chonnaux et Decaen Guillière, prêtres, à Coulonces ; Amand, à la Lande-Vaumont ; Durand, à Neuville ; Compère, curé ; Voisvenel, vicaire ; un autre Voisvenel et Sicot, à Roullours ; Jos. Le Brun, professeur de 5° ; P. et M. Feuillet (oncle et neveu) ; Morcel, vicaire ; Mauduit et Rondel, prêtres ; Saïllofest de la Tigerie, chapelain de Saint-Roch, à Saint-Germain-de-Tallevende ; François Cahours, curé, et son neveu Louis-Alexandre Cahours, à Saint-Martin-
de-Tallevende ; de Cheux, curé et son vicaire, à Vaudry ; Poupion à Viessoix.
(2) Arch. Calv., L, district Vive anc- 077, 1.58; 39% ;oLettres”des conseils du département et du district, 6 août 1792.
(3) Arch. Vire, D 3, f. 10-11. Bazin-Blanquaire a voté contre cette décision.
(4) Arch. Calv, L 602, 8 août 1792.
Mais, par hasard, cette décision départementale en date du 8 août parvient au district de Vire par le même courrier que l'arrêté départemental du 7 qui prononce la détention des 48 dénoncés : le district, dans son accusé de réception, ne peut dissimuler son aigreur : « Celui du 7, dit-il, n’a pu avoir aucun effet, parce qu’au moyen des passeports, tous les ecclésiastiques qui, au nom d’un Dieu de paix, ont si bien réussi à diviser les citoyens, s'étaient déjà soustraits à la juste peine qui les attendait... » Et il montre que sa décision du 6 août n’est que la conséquence logique de celle qui a été prise à Caen, le 22 juillet : la suspension de la liberté individuelle n’est pas le fait de l’arrêté du district, mais bien de l’arrêté départemental du 22 juillet (1). « Nous pourrions croire, ajoute malicieusement le district, que votre intention n’est pas que l’art. 8 de votre arrêté du 22 juillet soit exécuté, puisque vous avez permis, le 8, de délivrer des passeports à des séditieux dont vous aviez ordonné l'arrestation et la détention la veille. » (2)
Ainsi approuvé par le département, le maire Flaust peut, devant le conseil général réuni le 8 août pour examiner la dénonciation faite par 40 citoyens actifs, faire un nouvel appel à l’indulgence en faveur des insermentés. Selon lui, la dénonciation, « faite sur papier simple », peut être déclarée non-recevable. De plus, il a déjà été statué sur 42 des 77 dénoncés ; des 35 autres, 23 résident sur le territoire de municipalités voisines. « Quant aux autres, je n’ai sur eux, dit-il, aucune connaissance qu’ils aient cherché à occasionner aucuns troubles ; il en est même dont je n’ai eu occasion d'entendre parler que pour citer leurs vertus pacifiques, tels que : MM. Rouyer ; l’abbé Chemin, ex-chanoine. Je crois pouvoir encore y ajouter M. Saillofest de la Tigerie qui, demeurant sur une municipalité voisine, a travaillé tout l’hiver, à l’instigation de la municipalité, à recueillir les aumônes des citoyens de cette ville pour le soulagement des malheureux. »
Cet appel est entendu. En ce qui concerne les 48 ecclésiastiques précédemment dénoncés, le conseil persiste en son avis précédent 3; mais, € quant aux sieurs Crespin, Chemin chanoine, Lecerf, Rouyer professeur de 3°, Rouyer professeur de 7°, Piel,
(1) C’est d’ailleurs l’avis de Danton. Voir p. 190, n. 2.
(2) Arch. Calv., L, district Vire, lettres des conseils du département et du district : n° 29. Le district ajoute : « En ce cas, le maire de cette ville aurait parfaitement rempli vos vues, car, au mépris des principes sur la hiérarchie des pouvoirs, il leur a délivré, sous sa responsabilité, plusieurs passeports, avant la notification de votre arrêté qui annule celui de l’administration du district. »
Guéret, [Laurent] Criquet, Vivier, Maillée et Hélie (1), non compris dans. la dénonciation du district, mais bien dans celle des citoyens du 5 de ce mois, l’assemblée déclare qu’elle ne croit pas leur pré: sence dangereuse dans la ville ; au surplus, elle déclare n’avoir aucun avis à donner sur les ecclésiastiques non domiciliés dans la ville. » (2).
La tactique employée par le corps municipal porte ses fruits malgré le grand nombre des dénonciations, aucun ecclésiastique n’est, à Vire, atteint par l’arrêté départemental du 22 juillet (3). Douze prêtres seront incarcérés à la maison d’arrêt de Vire avant le 1° septembre (4) : aucun d’eux n’est de Vire.
7. De nouvelles mesures prises par la Législative vont entraîner pour le conseil général du Calvados le rapport de son arrêté du 22 juillet : le 15 août, la Législative décrète que « tout citoyen français recevant un traitement ou une pension de l'Etat, serait censé y avoir irrévocablement renoncé », s’il ne justifiait d’avoir prêté le serment « d’être fidèle à la nation et de maintenir la liberté et l’égalité et de mourir en la défendant ». En exécution de ces décrets des 14 et 15 août 1792, 25 prêtres virois et 4 religieuses prêtent ce nouveau serment. devant la municipalité (5).
(1) Il n’y a pas de décision concernant Laurent Gautier qui résida successivement à Vire, Neuville et Vaudry. Les suivants ent prêté serment par la suite en exécution des lois des 14 et 15 août 1792 Lecerf (26 août) ; P.-B. Rouyer (27 août) ; J.-B.-Th. Hélie (14 sept.) ; J.-F. Maïllée (27 sept.). (Arch. Vire, D 3, f. 17, 28, 36). — Cazin (Notice sur la chapelle Saint-Roch) affirme, p. 46, que, malgré l’exception faite par Flaust en faveur de Saillofest de la Tigerie, ce prêtre dut se cacher, « des hommes de la lie du peuple ne partageant pas cette tolérance à son égard ». Il raconte une scène de violence dont fut victime Saillofest.
(2) Caïilly, Demortreux, Brison, Alais et Châtel, présents, n’ont pas signé ce procès-verbal. (Arch. Vire, D 3, f. 11).
(3) « Aucun ecclésiastique n’a été saisi, parce qu’au moyen des passeports, … ils ont fui et sont allés aïlleurs distribuer leurs poisons. »
(District à département : 12 août).
(4) Les 12 sont : Thomas Michel, prieur-curé de Mesnil-Robert [rétracté] (22 août) ; Louis-Etienne Dubourg, obitier de Saint-Germain-de- Tallevende (23 août) ; Louis Héroult, euré de Méré ; Jean Anfrie, vicaire, Jacques Alix, diacre et Nic. Levergeois, curé de Saint-Pierre-la-Vicille ; Jean-Antoine Cosnard, vicaire, Jacques Vautier, curé et Jean-François Chauvin, diacre de Proussy ; Gilles Fouquet, curé d’Aubusson ; David Corbe, curé et Gilles Moulin, vicaire de Vassy (incarcérés le 25 août). — Michel Groult, curé d’Ondefontaine, arrêté le 30, est libéré immé liatement, parce qu’il n’y a pas de dénonciation contre lui. — Les 1% et 2 sept., furent incarcérés Phil. Bonnesœur, vicaire de Rully ; et Gilies Moisson.
(5) Ce sont : J.-B. Masson et Marc-Antoine Monlien, bernardins ; F.-D. Lepeinteur, Pierre-Thomas Lepesteur, bénédictins ; J. Lebois, prieur et Louis-Jacques Foucher, François Benoist, P.-Ch. Hamel et Th.
De plus, le 26 août, la Législative, qui n’a plus à redouter le veto royal, prend une mesure radicale à l’égard des insermentés et rétractés : les ecclésiastiques fonctionnaires publics qui, astreints au serment par les lois des 26 décembre 1790 et 17 avril 17ÈDE ont refusé de le prêter ou se sont rétractés, doivent, dans délai de huitaine de la promulgation, sortir du territoire français, sous peine de 10 ans de détention ou même de la déportation à la Guyane. Seuls les infirmes et sexagénaires sont exceptés de ces dispositions, mais ils seront rassemblés au chef-lieu du département, sous la surveillance des autorités.
Quant aux prêtres non assujettis au serment, les mêmes disposions leur sont applicables si, « par quelques actes antérieurs », ils ont occasionné « des troubles venus à la connaissance des corps administratifs, ou lorsque leur éloignement » sera « demandé par six citoyens domiciliés dans le même département ». (1)
Ce rigoureux décret entraîne pour le conseil du département l’obligation de faire remettre en liberté tous les ecclésiastiques incarcérés en exécution du décret du 22 juillet. Cette décision prise par lui le 31 août (2) pour « concilier l’exécution prompte et entière » de la loi « avec les égards dus à l’humanité » est exécutée à Vire le 4 septembre, si tard dans la soirée que les 14 ecclésiastiques détenus dans la maison d’arrêt de Vire (3) préfèrent ne sortir que le lendemain matin.
Le 5, l'exode commence, le district délivrant les passeports nécessaires. Il en accordera ainsi 45, dont 36 les huit premiers jours (4). 42 d’entre eux sont destinés à d’ex-curés ou vicaires ; 3 seulement (dont 2 de date tardive) à des prêtres non fonction-
Lefèvre, camaldules de Saint-Sever ; Lemoine du Gassel, chanoine, vicaire général ; Aze, cordelier ; Besnier, capucin ; G.-V. Quéruel, feuillant ; P.-B. Rouyer, J.-B.-Th. Hélie et Rich.-Th. Lebrethon, prêtres ; Anne-Marie Dupont, Françoise Canivet, Françoise Feuillet, Marie-Charlotte Lepeltier, bénédictines (loi du 14 août, pensionnés). — Alais, curé ; Coulleray, J.-B. Queillé, P. Dupont, Bertrand Porquet, vicaires ; Th. Lepesteur, Rich. Mulot, chapelains ; J.-F. Maillée (serment volontaire) (lois des 14 et 15, pensionnés et fonctionnaires publics). — J.-L. Duval, curé de Brouy (S.-et-0.), de passage à Vire (loi du 15 août). (Arch. Vire, DÉS AEMMPAETE)
(1) Au club, le 2 sept. 1792, Gilles James, du district, fit approuver un projet de pétition à l’Assemblée nationale, demandant le transfert de tous les insermentés à la Guyane.
(2) Arch. Calv., L 602. Elle est accompagnée d’une adresse, en date du 1° sept, aux citoyens du département, concernant l'assistance à prêter aux ecclésiastiques, en vue d’une exécution rapide de la loi.
(3) Voir la liste, p. 195, n. 4.
(4 Arch. Calv., L, district Vire, anc. 761, f. 20-27,
naires publics. Des 48 ecclésiastiques virois dénoncés par le district et la municipalité, seuls Renault, Collard, Michel Rault, Cantepis, Louis-Michel Criquet, Martin Pinel prennent leur passeport à Vire. Les autres avaient quitté la ville au début d’août et ceux d’entre eux qui sont sortis de France ont pris ailleurs leur passeport. Des 35 prêtres précédemment dénoncés par les 40 signataires de la liste du 5 août, seul Richard Chemin, chanoine de Coutances, est de nouveau dénoncé par six citoyens ; conformément à la loi du 26 août, il gagne l'exil le 8 septembre (1). Quant aux 34 autres, bien que Séguin fils fasse suivre leur nom de la mention « caché » (2), ils continuent de résider à Vire, puisqu'ils ne sont pas dénoncés conformément à la loi du 26 août, les dénonciateurs du 5 août n’ayant pas récidivé. Certains d’entre ces prêtres obtiendront en 1793 des certificats de résidence, comme les autres citoyens, lorsqu'ils en feront la demande.
Ceux qui partent gagnent Jersey, en passant par Granville. Leur départ ne provoque d'incidents qu’à Martilly, à la sortie de la ville, où de zélés patriotes les munissent d’assignats en échange des espèces métalliques dont ils étaient porteurs (3). Mais ces départs jettent dans la consternation un grand nombre de familles viroises (4).
En même temps que les sanctuaires se trouvent ainsi désertés en partie, leur prestige est atteint par l’exécution des lois qui dépouillent les églises de tous leurs objets non nécessaires au culte. Déjà, l’an précédent, l’on a envoyé à la monnaie de Rouen les cloches et l’argenterie des églises supprimées (5). La loi des 10-12 septembre 1792 que complète l'arrêté départemental du
(1) Il s’étonne d’être dénoncé ; il donnera son adresse à Jersey, prèt à rentrer en France à toute réquisition. Ce Chemin, non ionctionnaire public, et dont Flaust avait fait l’éloge le 8 août, est l’oncle maternel du secrétaire du district Gilles-François Mauduit, membre du club. Aucun des dénonciateurs n’est du club.
(2) Pour C.-A. Séguin, tout prêtre non sermenté resté en France est « caché ».
(3) Attesté par le ms. Lemarchand et confirmé par une lettre du 23 mai 1856 de Tirard, curé de Vire (neveu d’un déporté) à Bellée, curé de la Délivrande. (Bibl. Vire, ms., C 395). Parmi les auteurs de cette cpération, on cite Jacques Deschamps, frère du procureur de la commune de Saint-Martin-de-Tallevende.
(4) « A cette époque, dit Séguin, il y avait bien peu de familles qui m’eût pas (sic) un ou plusieurs prêtres ou moines ou religieux, et il faut ajouter que, depuis la demande du serment, un grand nombre de prêtres, l'ayant refusé, étaient rentrés dans la ville natale. Ce décret fatal trouva donc réunis dans notre ville plus de cent prêtres atteints par ses exigences. »
(5) Arch. Calv., L, district Vire, anc. 19923 To0ct TON
8 octobre, étend ce régime à tous les édifices cultuels, prescrivant l’inventaire de tout le mobilier et l’utilisation par l'Etat de tout ce qui n’est pas compatible avec la simplicité de la religion. A Vire, ce décret reçoit son application du 13 au 20 octobre, par les soins de Vesnié et Saillofest, membres du conseil général de la commune (1).
Puis, le 30 octobre, pour la dernière fois, le clergé dresse un acte de « catholicité ». Conformément au décret du 20 septembre 1792, c’est désormais un « officier public » élu par la municipalité, qui est chargé du soin de ce qui, dorénavant, s’appellera « l’état-civil ».
Enfin les communautés des Ursulines et Bénédictines sont évacuées par les religieuses, en exécution de la loi du 4 août 1792. La première va être transformée en hôpital, la seconde en caserne (2).
Bien que les autorités se soient efforcées, à ce moment encore, de conserver aux manifestations publiques un caractère religieux, il est clair qu’il y a quelque chose de changé : de plus en plus, la société laïque pénètre la société religieuse (3). Ceux qui se sont efforcés de résister à cette tendance sont, pour le moment, écartés du débat, exilés ou contraints de se taire. Quant aux autres ecclésiastiques, qui ont bien voulu admettre cette espèce de laïcisatioh de l’Eglise qu’on appelle constitution civile du clergé, ils ne sont pas encore au terme de leurs variations.