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LES ENNEMIS INTÉRIEURS ; LES ÉMIGRÉS

î. Attitude des partisans de l’ancien régime : ils n’acceptent pas leur défaite. — Mesures prises à leur égard : les premiers désarmements de suspects. — 2. L’émigration locale.

1. Jusqu'ici, nous avons étudié d’une part la mise en activité des institutions constitutives du nouveau régime, d’autre part

(1) Arch. Vire, D 3, f. 45, 49. Cazix (Notice sur l’église Saint-Thomas) affirme, p. 13, que beaucoup d'objets précieux furent soustraits, lors des inventaires, par des personnes pieuses qui les restituèrent après restauration du culte.

(2) Arch. Vire, D 3, f. 59, 60. — Arch. Calv., L, district Vire, anc. 722, f..18-23.

(3) C’est ainsi que les municipalités, désormais, surveillent la gestion des fabriques paroïssiales ; les marguilliers leur rendent des comptes. Les municipalités interviennent dans l’organisation du service des fondations pieuses (art. 25 du titre premier de la constitution civile). Les biens et revenus attachés aux fondations sont mis dans la classe des biens nationaux (décret du 10 février 1791, art. 1°).

l'exécution des mesures, avant tout d’ordre économique, que réclame la situation spéciale issue du fait même de la Révolution.

La tâche des autorités ne se borne pas à cela : il se trouve, en effet, que les individus qui regrettent le passé vont faire un effort pour le ressusciter ; de sorte que l’œuvre des administrations se complique de tout un travail de défense du régime nouveau attaqué par la contre-révolution.

Il faut faire face à deux sortes d’ennemis : les uns sont les souverains étrangers qui, ne saisissant pas très bien le caractère de la crise que traverse la France, songent à attaquer un pays qu’ils jugent affaibli : ils accueillent les émigrés, ne découragent pas leurs menées et amènent ainsi le gouvernement français à prendre des mesures d’ordre militaire.

Les autres ennemis sont des Français mécontents äu nouvel ordre de choses ; on les ‘désigne alors sous le nom d’ « aristocrates », celui de « patriotes » étant réservé aux partisans des réformes accomplies depuis 1789. Un certain nombre de ces « aristocrates », n’attendant le retour de l’ancien régime que de l’intervention armée des puissances étrangères, quittent leur pays et vont constituer, au-delà des frontières, des corps de troupes destinés, avec la coopération des souverains, à réaliser militairement la restauration de ce que 178$ a voulu détruire. Ils comptent sur l'appui de ceux d’entre eux qui restent à l’intériéur. Le présent chapitre est consacré à l’étude des mesures prises contre ces Français, émigrés ou non, qui se dressent contre la Révolution ; le suivant devant traiter de la participation locale à l’œuvre de défense nationale.

L’enthousiasme des débuts s’est vite éteint à Vire parmi les privilégiés : les nouveaux décrets lèsent trop d'intérêts. De plus, réduits au niveau commun, valant individuellement tout juste autant que quiconque paie une contribution égale à la valeur locale de trois journées de travail, les privilégiés s’aperçoivent que, confondus dans la masse des citoyens actifs, ils ne sont pas loin de ne plus valoir rien du tout. Aussi, après queiques tentatives peu fructueuses aux sessions électorales de 1790 (1), ils vont s’abstenir désormais, se consumer dans leurs regrets stériles et leurs rages impuissantes. Mais, ils rendent évident leur incivisme par leurs répugnances devant l’acquittement de l'impôt, par la faiblesse de leurs déclarations pour la contribution patriotique (2) ;

(1) Notamment à la section des Capucins en mai.

(2) Voir p. 121. En 1790, les autorités affectent de ne pas les tenir à l'écart : Brouard de Clermont, président du département, est prié de défendre les intérêts locaux ; la municipalité essaie de faire obtenir à

enfin, certains d’entre eux ont le tort de se livrer à des manifestations violentes qui achèvent de leur aliéner l’opinion publique.

C’est ainsi que, le 10 juillet 1790, à l’issue d’une réunion de l'assemblée électorale du district de Vire, le président de cette assemblée, Gustave Doulcet de Pontécoulant, jeune noble rallié au iégime nouveau, est abordé dans la rue Girard par deux partisans notoires de l’ancien régime, Achard de Saint-Manvieu et de Percy fils ainé, Achard injurie Doulcet, le provoque en duel et sort de sa poche un pistolet qu’il agite d’un air menaçant. Des électeurs s’interposent à temps pour éviter un geste irrémédiable. Mais, il n’en faut pas plus pour exciter la population : un immense attroupement se forme aussitôt, veut faire un mauvais parti aux deux agresseurs qui n’échappent aux fureurs populaires qu’en cherchant refuge chez de Longueville, receveur des tailles. Il faut mettre sur pied la garde nationale pour empêcher le siège de l’immeuble. Pendant trois heures, la municipalité s’efforce d’apaiser la multitude et n'obtient le calme qu’en promettant de faire informer contre les agresseurs de Doulcet (1).

Le 10 octobre suivant, un autre noble virois, Thoury de Corderie, rendu célèbre par son refus de payer l’impôt dans sa paroisse de Fresnes, à cinq lieues de Vire, tout le temps que le rôle ne le

Drudes un grade dans la gendarmerie. Roussel de Fontenelle, Lanon de la Renaudière, Drudes de la Caterie sont nommés commissaires pour l'établissement des rôles des nouvelles impositions.

(1) L’inscruction de l’affaire, avec audition de nombreux témoins, eut lieu les jours suivants. Achard prétendit avoir agi sous l’influence de Pivresse. Doulcet [qui refusa qu’on fît, dans le procès-verbal, mention de ses titres nobiliaires|, accepta les excuses d’Achard, et le Comité des rapports de Ja Constituante voulut prononcer la clôture. Mais la garde nationale, insultée par les amis d’Achard, reprit l’affaire, attaqua surtout äe Percy et fit connaître l’acrostiche suivant répandu contre Doulcet :

Plus fourbe que Simon, plus lâche que Thersite, Orgueilleux à l’excès, jouant l’humilité,

N'ayant que les dehors de popularité,

Traître à son bienfaiteur, démagogue hypocrite, Ennemi déclaré de toute probité,

Cherchant parmi des gueux ses infâmes complices, Organe malfaisant d’un Sénat détesté,

Un manant soudoyé, chargé de tous les vices, L’espion de Mirabeau, de Lameth, de Barnave, Aimant tous les forfaits, redoutant le bâton,

Né pour être un brigand, s’il était moins poltron. Tel est, en raccourci, le portrait de Gustave.

Maïs, malgré une dénonciation aux Jacobins, et deux nouvelles démarches de la garde nationale, le Comité des rapports, le 13 octobre 1790, persiste dans sa première décision. (Arch. Nat., D XXIX 84 : ! 7, 3.661‘. Arch Vire 178 RS TT D)E

désignerait pas avec l’intégralité de son nom, ouvre le feu, d’une fenêtre de son château de Fresnes, en présence de ses invités, MM. de Banville, de Baudre et du Rozel, sur des gardes nationaux de Fresnes qui traversent en patrouille le plant du château. {1 y a quatre blessés, dont le filleul de Thoury. La garde nationale de Tinchebray, appelée d’urgence, ne sait pas maintenir l’ordre : des individus se ruent sur le château que Thoury abandonñe en toute hâte, mettent tout à sac, apportent de la paille et incendient la aemeure du brutal gentilhomme. Tous ces excès demeurent impunis (1).

Enfin, le 18 juin 1791, le maire de Vire, le très modéré Surirey, est à son domicile, l’objet d’une scène violente que vient lui faire Casimir Le Brun, ci-devant officier à la suite du Royal-Cavalerie. Mécontent d’une décision du maire relative au logement de gens de guerre, il l’accuse d’injustice, de brigue électorale, lui parle dans le visage d’un air menaçant, lui criant qu’il était « un drôle, un manant, un foutu manant ». La municipalité dénonce Le Brun à l’accusateur public (2).

Peu à peu, l’opinion publique se tourne contre cette classe sociale : on l’accuse de menées secrètes, de complots contre la sûreté de l'Etat. Le 2 juillet 1791, au club, Chalaust demande déjà le désarmement des suspects ; Dumont signale l’existence d’un dépôt d’armes à Vassy, chez Carbonnel de Canisy ; le 28 et le 30 août, Gauthiér et Goislard dénoncent que des rassemblements de nobles se font à Caen (3). Les événements dont l’église Saint Jean de Caen sera le théâtre le 5 novembre 1791, et qui entraînent l’incarcération au château, de 84 gentilshommes, au nombre desquels figurent

() Thoury, pour se disculper, affirma que, précédemment, il avait été l’objet de menaces. Voyant des hommes armés dans son plant, il avait cru qu’on venait l’attaquer. (Arch. Nat., D XXIX, 84). D’autres gentilshommes agissent avec brutalité : le 31 décembre 1789, de Morant, sur le chemin d’Annebecq, fait arrêter par ses domestiques un certain Leboucher qui l’a dépassé, lui brûle sur la poitrine une amorce de pistolet, déclare qu’il voudrait l’avoir tué, qu’il en serait’ quitte pour cent écus. — Le 8 mars 1790, dans les Vaux, Lanon de la Renaudière se chicane avec les frères Chesné qui lui reprochent d’avoir installé dans son pré une adduction d’eau, alors qu’ils ont besoin d’eau pour leur moulin. Lanon les frappe à coups de canne, en sort une lame avec laquelle il fait à l’un d’eux trois blessures, frappant si fort que la lame en devint « comme un cercle ». (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 769,

PIRE TTO M2); (2) Arch. Vire, D 2, f. 130.

(3) Arch. Vire, I 73, R. Sécuin (Hist. de la Chouannerte, t. 1°, p. 28), affirme qu’en avril 1792 le peuple alla piller le château de la Ruaudière, à Saint-Germain-de-Tallevende,

plusieurs Virois (1), semblent donner raison aux dénonciateurs de

ces complots.

La correspondance qu’entretient alors avec son père, Louis Lévêque, président de l’élection de Mortain, la femme de Polinière, lieutenant criminel du bailliage de Vire (2), nous montre que les ci-devant privilégiés connaissent ces menées :

« Cependant, nous autres, patriotes (3), nous ne pouvons nous dissimuler qu’il y a de grands préparatifs contre nous. J’ai vu, vendredi, une lettre d’un de ces coquins d’émigrés, dont on ne peut douter de la vérité, qui dit qu’il est placé, mais très bien placè. Habillé de pied en cap, bien payé, les princes fort gais, le secret est impénétrable, mais les préparatifs très visibles, tout est presque prêt. Ils sont sur le point d'entrer en France, ils attendent un événement au premier moment dont ils se doutent tous. L'abbé Maury et M. de Calonne sont de la plus grande activité. Les cabinets travaillent beaucoup... Les princes ont approuvé la coalition de Caen, ils ne pouvaient faire autrement. Mais, vous voyez qu'ils ne l’autorisaient pas, et que ceux qui disaient aux autres qu’ils feraient bien de faire acte de présence n’étaient pas instruits par d’aussi bons correspondants que ceux qui n’ont pas fait cette Ctourderie. [1 faut penser avant d’agir et non point agir avant de penser, comme l’ont fait les coalisés de Caen... Mais revenons à la vraie coalition des vrais émigrés auprès les (sic) princes. Il faut convenir que c’est une vraie coalition, bien soutenue, où il y a de l'honneur à retirer pour ceux qui y sont qui, bourgeois comme officiers, gagnent la noblesse et l’emportent sur les nobles qui restent dans le royaume... »

Dans une autre lettre, la femme Polinière déclare :

« On dit qu’il y a eu bien du train à Caen ces jours passés. On prétend qu’il y aura quelque émeute comme ça dans le moment que les armées entreront et que c’est fait exprès pour faciliter l'entrée. Plusieurs lettres particulières annoncent positivement que c’est dans ce mois que ce sera décidé. J’ai vu hier le marquis de Rabodanges qui est notre proche voisin, et il m’a assuré que ça ne tardera plus, tout ça sur des lettres particulières. »

(1) Achard,de Saint-Manvieu. Drudes de la Tour, les frères Noël du Rocher. De plus, Achard de Vacognes est le gendre de Banville, de Vire ; Levaillant, Néel de Sainte-Marie, du Rozel sont du district de Vire. (Suricette affaire voir Arch Nat. ESS CO RATCHACAINT MERS SEE Bibl. Vire : Le Courrier des Campagnes, n° 44. — R. DE BRÉBISSON : l'affaire des 84 (Annuaire de l’Assoc. normande, 1906, p. 19). Par décret du 24 janvier 1792, la Législative ordonna la mise en liberté de 83 inculpés. Pour éviter les troubles, le département les libéra à 2 heures du matin le 4 février 1792.

(2) Il s’agit de cinq lettres datant de décembre 1791 et janvier 1792, trouveés chez Lévêque en juillet 1793 et dont copie fut communiquée à

Vire par le district de Mortain. (Arch. Vire, I* 76).

(3) Souligné dans le texte.

Ainsi donc, les menées soupçonnées par le club sont réelles. Différents incidents montrent que même les plus modérés d’entre ces ex-privilégiés improuvent le nouvel ordre de choses : au nombre des 114 citoyens qui, en septembre 1791, pétitionnent pour la rentrée à Vire des prêtres réfractaires expulsés, figurent, non seulement des ennemis avérés du régime, mais même des hommes qui, jusqu'alors, ont fait preuve de désintéressement (1), comme Drudes de Campagnolles, colonel de la garde nationale, qui doit démissionner après cet éclat.

?, C’est au cours de l'hiver 1791-1792 que commence l’émigration locale ; et le 23 mars 1792, Germain Dubosq doit délivrer un mandat d'arrêt contre un certain J.-B. Odet, « ci-devant orfèvre et maintenant volontaire, convaincu d’avoir embauché et sollicité plusieurs volontaires résidant à Vire pour les engager à servir dans l’armée des émigrés » (2).

Dans sa proclamation du 13 décembre 1791 à l’Assemblée nationale, le club de Vire a déjà demandé l’exécution &@es mesures les plus sévères contre les émigrés et leurs complices restés à l’intérieur : il s’irrite des retards apportés à la promulgation des décrets que la Législative a rendus .à cet effet (3).

(1) Parmi les pétitionnaires, figurent : de Banville, de Cheux, Drudes de Campagnolles, Drudes de la Tour, de Gouville, Juhel de la Nolière, du Hallay de Montchamp, Lanon de la Renaudière, Lioult de Saint- Martin-Don, Lioult de Chênedollé, Leharivel de Fresne, Lebrun de la Franquerie, Morice, capitaine au régiment de Bresse, Noël du Rocher, Noël du Pare, Porée de Valhébert, de Percy, de Quelquejeu, Roussel de Fontenelle, Viel de la Graverie, père et fils, tous nobles ; Anger des Acres, J. Cotelle, Denis Filanchère, G. Lenormand, agents de nobles ; Brenet de Braye, Debieu, Dubourg d’Isigny, Duchastel, Hubert du Boulay, M. Mauduit (ex-maire), Polinière, médecin, Polinière de Hautbraye, Raquidel des Flories, Trolley de Prévaux, Vaultier du Chesnay, Voisvenel de Launay, ci-devant privilégiés. — Dès le 4 juillet 1791, le club, sur motion de Ch.-Aug. Bazin, avait dénoncé au ministre de la justice, aux Jacobins et à l’Assemblée nationale « le S' Noël du Parc, juge dans ce tribunal, qui, par sa conduite et ses propos, s'est déclaré ouvertement l’ennemi de la nouvelle constitution qu’il avait juré de maintenir, et qui a eu l'affectation scandaleuse de n’assister à aucune cérémonie publique avec ses confrères ». (Arch. Vire, I 73).

(2) Arch. Vire, I* 86.

(3) Arch. Nat; D XL 1. Le comité des pétitions a épinglé au texte la note suivante : « Cette adresse est remplie d’énergie et de vigueur. Elle doit être lue pour en connaître la substance. » — Déjà, le 4 juillet 1791, sur motion de Ch. Caïilly, le club demande « que lauguste assemblée prenne un parti convenable pour arrêter les émigrations multipliées dans toutes les parties de l’empire ». Dans les derniers mois de 1791, il se préoccupe sans cesse des nouvelies concernant l’émigration. Le 24 décembre, il dénigre les forces des émigrés et leurs alliés, après lecture d’une lettre de Castel annonçant comme prochaine une déclaration de guerre aux princes amis des émigrés.

Aussi, c’est avec rigueur que les autorités locales exécutent les décrets de salut public rendus après le 10 août 1792 contre les «suspects ». Ces individus contre lesquels on ne peut encore rien alléguer de positif, sont, en raison de leur attitude, de leurs opinions ou relations, frappés d’une mesure préventive : on les désarme.

Le 13 octobre 1792, le Conseil général de la commune, désireux d’étendre la mesure, fait afficher l’adresse suivante : « Citoyens, nous avons fait désarmer, conformément à la loi, plusieurs habitants de cette ville, que nous avons crus suspects : le tableau de leurs noms sera donné à notre séance de jeudi prochain. Nous vous invitons, au nom de la tranquillité et de la sûreté publiques, à nous indiquer tous ceux qui n’y seraient pas compris et qui, à raison de leur incivisme et de leur mauvaise conduite, doivent grossir le tableau. Surtout, que l’amour de la Patrie soit votre guide et que les haines particulières soient proscrites. »

Le 18 octobre, après avoir ajouté à la liste vingt nouveaux suspects, la municipalité, « convaincue que le salut du peuple est la suprême loi », met sous sa surveillance directe le commerce des armes et munitions : les arquebusiers, avant de vendre, doivent rendre compte de leurs opérations (1). Les contre-révolutionnaires n’osent plus bouger : certains, par frayeur, vont même simuler de l’attachement pour le régime nouveau. Mais leurs surenchères démagogiques ne tromperont personne (2).

Les lois concernant l’émigration sont exécutées avec la même rigueur. Le 8 avril 1792, conformément à la loi du 12 février, la municipalité établit la première liste des émigrés de son ressort (3).

(4) Le Conseil fait preuve de sévérité : il désarme des citoyens d’attitude alors simplement équivoque comme Richer, architecte ; Monlien de la Lande, avocat ; Juhellé, Delanoë, avoués ; Th.-G. Halbout, excommis. aux aides ; James, notaire, et Morice, commis-notaire ; Boscher, chapelier ; Gilles Gosselin, cafetier ; Lelogeais, brocanteur. (Arch. Vire, D 3, f. 46, 48 ; D 10, p. 36 et 38). — La loi du 8 juillet 1792 sur le port obligatoire de la cocarde nationale est respectée : il y a 4 contrevenants seulement en juillet 1792 : parmi eux le domestique de Noël du Parc, juge. (Arch. Vire, I 59, 26 juillet 1792).

(2) C’est le notaire James qui, en 1794, proposera la destruction du donjon « vestige de la féodalité ».

(3) Le séquestre est apposé aux biens des émigrés dès leur inscription sur les listes. Toutefois, la plupart d’entre eux laissent des affaires si peu claires (dettes à fournisseurs, rentes à amortir, partages de succession à effectuer) que l’aliénation de leurs biens ne commencera qu’en 1794. (Voir : La vente des biens nationaux à Vire et dans les communes voisines). — Les pères et mères d’émigrés sont atteints par le décret du 12 septembre 1792 : paiement de l’entretien de deux volontaires par enfant émigré, L’application faite par le distriet de Vire est très sévère :

Elle est incomplète, mais, du moins, ne comprend que de véritables émigrés : Achard de Saint-Manvieu, ci-devant chevau-léger ; Collardin de la Pinsonnière, ci-devant garde du corps ; Danjou de Boisnantier, ci-devant procureur fiscal de Vassy ; Le Brun de Blon, ci-devant officier à la suite du Royal-Cavalerie ; Le Brun de la Franquerie, ci-devant garde du corps ; Roussel de Fontenelle, ci-devant gendarme de la garde du roi.

Le 13 avril, on y ajoute : Chrétien, ci-devant officier de grenadiers ; Heurtault de Boisneville fils aîné ; Leharivel de Fresne fils ; Lepetit Grandmaison, sergent dans Angoulême ; Lioult de Chènedollé (1) ; Noël du Rocher fils ; de Percy fils aîné. Puis, le 2 juin : de Billeheust d’Argenton ;de Corday d’Arclais fils, ci-devant lieutenant au 10° chasseurs ; Bonnaventure Le Brun de Blon. Seuls Lepetit Grandmaison et Bonnaventure Le Brun de Blon étaient inscrits indûment (2). Mais, par la suite on inscrira « divers enfants de famille », d’abord omis comme non atteints par la loi concernant le séquestre (3).

Tous ces émigrés sont des fils de familles privilégiées. Pour la plupart, ils sont jeunes, présentent une certaine valeur militaire. Is gagnent la frontière, laissant derrière eux leurs épouses, leurs parents, sûrs qu’ils sont de revenir bientôt pour réédifier la patrie de leurs aspirations, de leurs intérêts (4). Ils ne songent pas que la majorité qui a fait la Révolution a aussi des aspirations, défend aussi des-intérêts et que, pour elle, la Patrie se confond avec l’œuvre réalisée depuis 1789. -

En réalité, c’est pour l’exil que partent ces jeunes gens : certains ne reverront pas la terre où ils avaient rêvé de revenir en maîtres (5) ; et les autres qui, dix ans plus tard, profiteront de J’amnistie offerte par le premier consul, devront renoncer à leurs illusions : l’ancien régime a vécu (6).

personne n’est admis à l’exception, prévue par la loi, concernant les parents qui ont tenté d'empêcher leurs enfants d’émigrer. (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 717, f. 69 et 70).

(1) Le poète du Génie de l’homme.

(2) Lanon de la Renaudière, parti à Paris pour affaires depuis le 21 äGécembre 1791, faillit également être inscrit.

(3) Voir la liste totale : Appendice TI.

(4) « Leur patrie, c'était leur idéal, plutôt qu’un sol, même natal. » (Auzarp : Le patriotisme et la Révolution : les émigrés (Révol. franc,

(5) Sur 17, 8 sont morts à l’étranger : Achard ; Drudes jeune ;: de Billeheust : Collardin ; Heurtault; Le Brun de la Franquerie ; Leharivel ; de Percy (Jacques-François).

(6) « Beaucoup d’entre eux, la plupart rentrèrent en France sous

1. Les premières levées : 2° et 3° bataillons du Calvados. — Das Patrre en danger : levées de juillet-août 1792 ; 7° bataillon du Calvados.

4. Les autorités locales, si rigoureuses dans l’application des mesures de défense contre les ennemis intérieurs, font preuve d’une vigueur encore plus grande dans la défense contre les ennemis extérieurs.

Tandis que, dans les communes rurales du district, les levées vont rencontrer de multiples obstacles qui annihilent parfois l'effort du recrutement, la ville chef-lieu, formant un heureux contraste, va, sans contrainte, fournir plusieurs centaines de « volontaires », le mot étant pris dans son sens le plus précis. La plupart d’entre eux quittent leurs foyers, animés vraiment de l’ardeur patriotique, désireux de défendre contre les suppôts de l’ancien régime, les conquêtes sociales et politiques réalisées depuis 1789 et dont ils apprécient les heureux effets.

C’est la comparaison établie entre ces contingents et ceux qu’à la même époque lève l’émigration qui permet ie mieux d’apprécier les forces. que conserve l’ancien régime et celles que suscite la Révolution.

Ces levées de 1791-92 ont été effectuées en deux étapes : les premières ont eu lieu dès le temps de paix, à titre de précaution : ce sont celles de 1791 et du début de 1792. Les autres sont opérées en temps de guerre, sous la pression d’événements d'ordre militaire, après la proclamation solennelle du danger de la patrie : ce sont celles de l’été et de l’automne 1792.

C’est le 25 juin 1791 que, pour la première fois, les autorités interviennent en matière militaire. Pour obéir au décret du 11 juin (), la municipalité invite le commandant de la garde nationale à rassembler ses hommes pour qu’on leur donne lecture des prescriptions relatives à la conscription libre des gardes nationales de bonne volonté.

La réunion a lieu dans léglise Saint-Thomas et un registre d'inscription est ouvert. Après lecture du texte de la loi, des enrûôlements sont immédiatement reçus. Le procès-verbal n’en indique pas le nombre ; mais le procureur-syndic Castel et le secrétaire

Napoléon. Certes, ils furent contents de revoir le pays natal. Mais ce qui les rattacha surtout à leur patrie révolutionnée, ce fut le sort brillant que leur fit Napoléon. Ils crurent la dynastie des Bourbons perdue, et .

ils s’attachèrent à la dynastie nouvelle. (AULARD : art. cité, p. 400).

(1) On ne connaissait ce décret que par la presse : on passe à l’exécution avant l’arrivée officielle du texte,

du district G.-F. Mauduit ayant promis, l’un et l’autre, de fournir à deux volontaires équipement complet et solde de 10 sous par jour, « afin qu’ils ne soient pas à la charge de l'Etat », quatre commissaires vont les remercier : ce sont « Michel-Charles Guérard, adjudant, Jean-Louis Lair ; Jacques Malo et Gervais-Noël- Marin Laisné, les quatre premiers inscrits sur la liste des volontaires enrôlés » (1). Soit : un rentier, un commerçant, un ci-devant religieux cordelier et un avocat ; trois d’entre eux sont membres de la société des Amis de la Constitution. C’est donc bien la bourgeoisie révolutionnaire qui prend la tête du mouvement,

La fuite du roi, l’aggravation de la situation extérieure amènent la Constituante à voter le décret du 22 juin 1791, réclamant le concours de la garde nationale pour « la sûreté extérieure de V'Etat… et le maintien de la Constitution », puis celui du 22 juillet demandent aux gardes nationales 97.000 volontaires. Les enrôlés auraient à pourvoir à leur équipement, mais recevraient une solde de 15 sous par jour, et, sous la surveillance des autorités, se constitueraient en bataillons qui éliraient leurs sous-officiers et leurs officiers.

Les opérations de recrutement commencent en août dans toute l'étendue du district de Vire. Mais, malgré les efforts des commissaires nommés à cet effet (2), on n’obtient que 150 enrôlements, total inférieur aux prévisions. Les communes rurales n’ont marqué aucun enthousiasme.

La ville de Vire, grâce à l’action de la municipalité et de la société patriotique, fournit, à elle seule, les trois cinquièmes de ce contingent, au moyen des enrôlements enregistrés depuis le 25 juin (3). Un vif mouvement d’enthousiasme fait s’inscrire

COACH Nine De) EI ET 7 APM n 2 NraAisné nommer en octobre suivant, administrateur du district, ne partit pas. Malo devint général et Guérard de Clainy mourut au champ d’honneur.

(2) Ce sont successivement Laisné, Demortreux-Poterie, Delavente aîné et Brison administrateur. Tous se plaignent de la mauvaise volonté des campagnes. (Arch. Calv., L', volontaires nationaux : Vire).

(3) Le nombre exact des volontaires virois n’est pas donné, le registre ayant été égaré en 1793. Mais, on peut le rétablir, à quelques unités près, au moyen des éléments suivants : la discussion relative à la levée des 300.000 hommes montre que 25 enrôlés de 1791 sont restés dans leurs foyers, comme ayant été nommés dans les administrations ou pour divers motifs moins avouables. De plus, d’après l’état des citoyens de Vire ayant servi, 86 Virois enrôlés en 1791 sont partis avec le 2° bataillon du Calvados. Or, cet état, dressé de mémoire en l’an V par Delavente jeune, présente des lacunes, de l’aveu même de son auteur. [IL omet notamment Etienne Brouard, le plus illustre de ces volontaires]. Nous arrivons donc à un total de 25 +86 +1 —112 volontaires au moins

pour la seule ville de Vire.

ensemble plusieurs membres de la même famille (1) ; des jeunes gens et des hommes d’âge mûr (2), des rentiers (3), des hommes de loi (4), un chirurgien (5), des fils de négociants et de marchands (6). En majorité, ils sont membres ou fils de membres de la société patriotique.

Le 21 octobre 1791, ceux qui sont en mesure de partir immédiatement (7) se réunissent dans l’église Saint-Thomas, constituent la 8° compagnie du 2° bataillon du Calvados et procèdent à l’élection de leurs cadres ; ils choisissent comme capitaine l’avocat Etienne Brouard qui prélude ainsi à une carrière militaire remarquable (8). Un certain nombre des autres élus de ce jour arriveront de même à des grades élevés (9). Enfin, treize de ces volontaires trouveront, avant l’an V, une mort glorieuse (10).

Quelques jours après, le 2° bataillon du Calvados, commandé par le Virois Armand-Louis Dumont, est définitivement constitué et va compléter son instruction militaire à Granville. Il repassera par Vire le 28 mai 1792, se rendant à Arras, et, de là, à l’armée du Nord. Par la suite, amalgamé avec le second bataillon de Maine-et-Loire et le premier du 49° d'infanterie, il fera partie de la 97° demi-brigade à l’armée de Sambre-et-Meuse. En l’an IV, ses

(1) 2 frères Boscher ; 2 frères Bouchard ; 2 frères Chappedelaine ; 2 frères Cotelle ; 2 frères Lanon ; 2 frères Vasnier ; 2 Roussin (cousins) ; J.-B. Lebourgeoiïis et ses 2 fils.

(2) Malo, Dumont, Laisné, Fournier père, Lebourgeois père, Gilles Paris, Georges Guérin (42 ans) sont des hommes mûrs. Certains ont déjà servi : Armand-Louis Dumont ; Gilles Paris (pendant 13 ans) ; Georges Guérin (pendant 12 ans).

(3) Armand-Louis Dumont, Couespel (nobles) ; Guérard de Clainy. (4) Etienne Brouard, Laisné, Louis-Philippe Dumont. (5) Louis-François Louvet [jadis membre du Comité national].

(6) Amand Chemin de Forgues ; Julien-David Châtel, Eust. Chemin ;

les Roussin ; Richard Séguin (qui, plus tard, écrira l'Histoire de La Chouannerte).

(7) 25 enrôlés ne partirent pas. Parmi eux : Laisné et Louis-Philippe Dumont, nommés administrateurs ; Bellaise, médecin

(8) Voir appendice VI : Brouard.

(9) Armand-Louis Dumont, lieutenant-colonel dès 1793 [destitué pour fédéralisme] ; Jacques Malo, général de brigade en 1797 ; Gilles Paris, capitaine le 19 messidor an Il, réformé ; P.-J. Roussin, capitaine le 2 prairial an VI, tué à l’ennemi le 15 décembre 1798 ; J.-F. Roussin, capitaine en juin 1800, réformé, etc.

(10) Nombre donné par Delavente, (Arch. Vire, H* 40).

débris passeront à la nouvelle 73° demi-brigade (l’ancienne ayant été faite prisonnière) et il fera campagne en Italie (1).,

Après cette remarquable contribution, est-il anormal que la formation du 3° bataillon du Calvados, décrétée dès décembre 1791, ait rencontré un succès moîns vif ? Sans qu’on puisse préciser le nombre des Virois qui s’y enrôlent, l'enregistrement n’ayant pas été fait par la municipalité, on peut voir qu’il ne dépasse pas la vingtaine (2), en dépit de la vigoureuse proclamation faite par Brison le jeune, commissaire pour la levée (3).

Ce bataillon se concentre à Vire à partir du 2 février 1792 et y achève son instruction. La municipalité doit lui fournir les cantonnements qui lui sont nécessaires. Une partie des 575 hommes est ainsi Casernée aux Capucins où les habitants envoient des lits. Les autres sont dispersés dans la ville (4). Ce bataillon quitte Vire le 23 mai 1792 pour se rendre aux armées. Versé plus tard à la 23° demi-brigade, il fera partie de l’armée de Sambre-et-Meuse, puis, en l’an IV, passera à la 67° demi-brigade.

2. L'annonce des premiers revers, au printemps de 1792, et surtout la proclamation du danger de la patrie, en juillet, vont ressusciter l’élan marqué par la première levée de 1791 (5).

C’est le 16 juillet qu’on reçoit à Vire le décret du 8 déclarant la Patrie en danger. Le 25, la municipalité, par une mâle proclamation, invite ses concitoyens à s’enrôler pour voler à la défense du pays menacé (6). L’enthousiasme est tel que personne n’attend

(1) Arch. Vire, H 58. — R. SÉGuiIN : ouvr. cité, p. 29.

(2) Selon Delavente, qui déclare son état incomplet, 18 ont effectivement servi (deux ont été tués avant 1797).

(3) « Vous leur direz que les ennemis de l’égalité veulent détruire la Constitution et qu’il faut s’armer pour défendre les droits sacrés de l’homme qu’un peuple libre a reconquis. Vous leur rappellerez que le nouvel ordre de choses est spécialement avantageux aux habitants des campagnes qui ont gémi si longtemps sous la double tyrannie des nobles et des prêtres, et que la dîme et les corvées sont abolies pour ne revivre jamais. Des hommes dignes de la liberté ont toujours présent le serment qu’ils ont fait de mourir plutôt que de redevenir esclaves. » (Arch.

Vire, D* 14 1791):

(4) Arch. Calv., L, district Vire, anc. 708, f. 134, 135. Arch. Vire, D 10, f. 87. Les propriétaires des lits ne furent indemnisés qu’en janvier

(5) Arch. Vire, H 58. — Entre février et juillet 1782, la municipalité enregistre 13 enrôlements pour différents corps.

(6) Voir p. 100. Elle précède de plus de huit jours celle du département en date du 3 août.

les arrêtés départementaux assignant un contingent à chaque district : on a appris la formation d’un camp de réserve fixé à Soissons ; dès le 30 juillet, 4 Virois s’enrôlent et partent pour ce camp, et 7 autres le lendemain. Successivement, la municipalité enregistrera ainsi 51 enrôlements pour Soissons, dont 37 de citoyens nés à Vire même, et elle atteste qu’ « un très grand nombre est parti sans se faire inscrire ». Des gamins de 16 ans, des hommes de 40 ans sont parmi ces enrôlés (1) qui, contrairement à ce qui s’était passé l’an précédent, sont presque tous des artisans, quelques-uns signant difficilement leur nom (2).

Le 1°” septembre, la municipalité déclare au district que 257 citoyens sont en service après inscription régulière et évalue « le nombre des inscrits et des non-inscrits à environ 400, tous de la ville de Vire » (3).

Ce vigoureux élan, par sa spontanéité, sème même le trouble dans les opérations du recrutement : voulant procéder avec méthode, le conseil général du département, par ses décrets des 9 et 24 août concernant les compléments à fournir aux bataillons déjà formés et aux troupes de ligne, assigne au district de Vire deux contingents de 148 et 132 hommes (4). Comment faire face à ces exigences, alors que, d’elles-mêmes, les meilleures volontés ont recherché et immédiatement trouvé leur emploi ? Le district voudrait compter comme fournis pour ces contingents les 51 Virois partis au camp de Soissons. Il est d’autant plus inquiet que, dans l'étendue de son ressort, si l’on excepte Condé-sur-Noireau et

() Pinel 39 ans ; Maubant 40 ; Robert 16 ans 6 mois ; Feuillet 16 ans 4 mois ; J.-F. Brouard 16 ans.

(2) Des 14 non Virois, 8 sont des Bretons, compagnons papetiers dans les Vaux de Vire. 5 des 37 Virois sont morts au service avant 1797.

(3) Arch. Calv., L, district Vire. Lettres des conseils de département et district (reg. n. f.) 2 septembre 1792. Le nombre 257 ne peut être obtenu qu’en faisant état de ceux des Virois en activité de service avant les levées de volontaires. Il y a eu 195 enrôlements de juin 1791 au 1° septembre 1792, mais Delavente, en l’an V, citera 99 Virois enrôlés à diverses époques, dont les deux tiers dans les anciens régiments. Le nombre 257 est donc acceptable. Le nombre 400 doit être exagéré.

(4) Pour le canton de Vire, il fallait fournir 34 et 30 hommes. La Fayette, commandant de l’armée du Nord, autorisé par la loi, avait requis, le 5 août, la mise à sa disposition de la moitié des grenadiers, chasseurs et canonniers de la garde nationale du Calvados. Il n’y eut pas à passer à l’exécution, mais, dans le district de Vire, les 5 ou 6 bataillons qui possédaient des compagnies d’élite refusèrent de fournir, objectant que les grenadiers ne devaient pas supporter plus de charges que les compagnies du centre. Les autres bataillons du district n’avaient pas de compagnies d'élite et refusèrent d’en former. (Arch. Calv., L, district Vire. Lettres des Conseils, 15, 19 et 27 août 1792).

Pontfarcy, aucune commune n’imite l’empressement marqué par la ville chef-lieu. Partout, les adininistrations locales sont restées sourdes à la proclamation de Doulcet, en date du 11 août (1). Les populations rurales font preuve d’une inertie que, seul, peut : quer le souvenir vivace de l’odieuse milice (2).

Heureusement, tandis que dans ces communes, on se chicanc pour savoir si le contingènt sera fourni par tiragé au sort ou par la voie, beaucoup plus injuste, de l’élection, d’ailleurs condamnée par l’administration du district, il est décidé de former avec les différents contingents réclamés au district de Vire un nouveau bataillon qui portera le n° 7 du Calvados. Le point de rassemblement assigné est la ville même de Vire.

Après l’élan du mois d'août, il peut sembler plus difficile de susciter de nombreuses vocations militaires. Aussi, les proclamations de la municipalité changent de ton. La bourgeoisie, en 1791, a produit à peu près tout ce que, d'enthousiasme, elle pouvait fournir ; c’est désormais aux prolétaires qu’il convient de faire appel ; ils n’ont pas fait partie de la bourgeoise société des amis de la Constitution ; et leur patriotisme, pour être surexcité, a sans doute besoin d’autre chose que de formules déclamatoires. Aussi, la municipalité préfitre leur rappeler que les enrôlés toucheront une prime d'engagement de 80 I., puis, une solde de 15 sous par jour à compter de celui du rassemblement au chef-lieu du district. En même temps, des citoyens riches font des dons patriotiques en faveur de ceux qui s’enrôlent (3). Et par la suite, la République accordera des allocations aux femmes et aux enfants des volontaires nécessiteux, des secours, des pensions aux veuves de ceux qui tomberont au champ d'honneur. Ces dispositions, connues de pauvres ouvriers qui ne gagnaient pas tous 15 sous par jour, et

(1) « Que les citoyens qui vont marcher à la défense de la patrie songent qu’il s’agit de défendre leurs propriétés, leurs femmes, leurs enfants ; que des milliers de brigands sont prêts à envahir nos frontières, qu’ils viennent avec tout l’appareil de la tyrannie et du despotisme pour nous redonner des fers et rétablir toutes les horreurs et les vexations de l’ancien régime, que celui qui les commande a déjà porté l’audace jusqu’à menacer de porter le fer et la flamme dans nos foyers, et veut égorger tous ceux qui oseraient résister. Qu'ils songent que ceux qui les accompagnent sont ces prêtres et ces nobles qui osaient parler au nom de la religion, quand ils m’étaient altérés que du sang de leurs concitoyens. » (Arch. Calv., L' Volontaires nationaux. Imprimé).

(2) « Les villes sont épuisées, et les campagnes n’ont presque rien fourni ». (District à département, 15 août 1792).

(3) La souscription produit 8.000 1. Lemoine du Gassel et Flaust sont

les plus gros souscripteurs. (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 7 WE PIE Liasse : affaires militaires. — Arch. Vire, D 3, f. 15, 16. — Bibl. Vire, ms. À 206).

étaient victimes de nombreux chômages, sont le meilleur des stimulants.

Dès le 9 septembre, jour de l’ouverture du registre, la municipalité reçoit 124 signatures dont 83 émanent de Virois. Elle en recevra au total 248, soit presque la moitié de l’effectif de ce 7° bataillon du Calvados : 179 de ces enrôlés sont originaires de Vire même, les autres étant presque tous des ouvriers venus travailler aux industries locales (1).

Parmi ces volontaires, il y a quelques rares bourgeois : l’administrateur du district Gilles James ; le chirurgien Nicolas Lallemand, l’imprimeur Thomas-Richard Clouard [le premier, associé ; le second, successeur de Jacques Malo à la société typographique] ; l’huissier Noël Levannier ; le prêtre Quéruel ; un fils du négociant Roger-Sorière ; et même deux jeunes nobles : Marc- Antoine-Pierre de Quelquejeu et Charles-Alexandre des Rotours (âgé de 15 ans et demi), sans doute friands d’aventures. Mais les autres sont des compagnons toiliers, papetiers, ärapiers, qu’attire un salaire plus rémunérateur. Beaucoup d’entre eux sont mariés, pères de famille (2). Certaines maisons se vident : 3 frères Duval 3 frères Amand, 4 frères Lemarchand partent ensemble (3).

Les autorités s’occupent avec activité de l’organisation de ce bataillon, de son habillement, son équipement, son armement. Les ressources locales sont largement utilisées (4).

(1) Parmi eux, beaucoup de Bretons. (Arch. Vire, H 38).

(2) Hervé Gasté : 5 enfants ; M. Levergeois : 6 enfants, etc. 64 volontaires pères de famille furent reconnus comme nécessiteux ; ils laissaient 56 femmes (dont 16 enceintes) et 90 enfants. Une première distribution de secours en exécution du décret du 26 novembre 1792, aura lieu après l’arrêté départemental du 30 novembre accordant à Vire 1.200 1. — 64 de ces enfants furent admis entre septembre et décembre 1792, à l'Hôpital général comme enfants trouvés, leurs mères étant payées comme nourrices. (Arch. Calv., L, district Vire : Affaires militaires (liasse) ; ; 602. 30 novembre 1792 ; Arch. Vire, D 10, p. 42, 74 : 1I 61, passim). — On n’admet comme volontaires que les citoyens de bonne vie et mœurs. C’est ainsi que Ch.-Louis Lelogeais, aventurier très suspect [plus tard embaucheur pour les Chouans] est « rayé au nom des volontaires et par le vœu du capitaine Bondelet ». (Id., H 38).

(3) Des 4 Lemarchand, 2 étaient mariés et pères de famille. Ils laissaient de plus leur mère, veuve avec 5 autres petits enfants.

(4) La manufacture fournit le drap. L’armement est constitué au moyen de fusils de calibre trouvés chez les suspects et de ceux de la garde nationale. Le district utilise, pour couvrir les dépenses, le produit de la contribution des 170 1. par enfant absent qui frappait les pères et mères d’émigrés. De plus, le département a envoyé 30.000 I. (Arch. Calv., L 602, 29 sept. 1792 ; district Vire, anc. 717, f. 69 et 70).

Le 22 septembre, la municipalité préside à la formation et à encadrement des trois premières compagnies, formées surtout de Virois. Puis, le 27 octobre, les autres compagnies étant constituées, on nomme l’état-major du bataillon. Le commandant est Thomas-Richard Clouard (1) ; et son second, Jean-Ch. Cantepis, est, comme lui, un Virois.

L'affaire Murie-Durand où se compromettent des volontaires (2) hâte le départ de ce bataillon, ordonné par les commissaires du département. Le 29 octobre, à l'effectif de 32 officiers, 63 gradés et 506 hommes de troupe, il part pour Caen où il complète son équipement. Par la suite, en Bretagne, il participera à la campagne de 1793 contre les Vendéens, puis sera incorporé à la 141° demibrigade à l’armée des Côtes de Brest, et en 1797 à la 86° demibrigade (3). 9

Ainsi donc la participation de Vire à l’œuvre de défense nationale a été considérable. Le 7 novembre 1792, dans une lettre à Pache, ministre de la Guerre, la municipalité se vante d’avoir fourni à la patrie près de 600 défenseurs. Il est clair qu’elle arrondit les nombres en ajoutant à son contingent propre les cifoyens des communes voisines qui sont venus s'inscrire sur ses registres. Néanmoins, si l’on adopte ceux que fournira Delavente le 29 mai 1797 et qui né tiennent compte que des Virois ayant réellement servi, on arrive pour la période antérieure à la levée des 300.000 hommes, à un total de plus de 400 véritables volon. taires (4).

Ces nombres dispensent de tous commentaires. S’il faut faire leur part à des vues intéressées qui ont eu un effet certain lors de la formation du 7° bataillon du Calvados, il n’en reste pas moins que, grâce aux autorités constituées, bien secondées par le club local, il y a eu à Vire en 1791-92, un véritable élan patriotique.

(1) Th.-R. Clouard, né à Vire, le 22 sept. 1767, fils d’un procureur au bailliage, est l’un des fondateurs de la société patriotique. Colonel à la 5° demi-brigade provisoire de ligne, il mourra le 4 mai 1809, de ses blessures reçues la veille au combat d’Ebensberg. — I’administrateur James fut quartier-maître-trésorier du 7° bataillon du Calvados.

(2) Voir p. 133-134.

(3) Arch. Calv., L', Volontaires nationaux : liasse : volontaires de Vire. — Arch. Vire, H 58. 24 des volontaires originaires de Vire mourront en service avant 1797.

(4) Y compris ceux qui étaient en activité de service dans les anciens régiments en 1791. [Parmi eux, Guillaume Boivin de la Martinière, qui deviendra général d’artillerie ; Gilles-François Dupont, du régiment de Saintonge, qui deviendra lieutenant-colonel]. De ces 400, 50 mourront au service avant 1797.

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