‹ Histoire de Vire: Pendant la RévolutionChapitre 55 sur 108 · LIVRE JIL · texte numérisé non relu

LIVRE JIL

Cette troisième partie, la plus développée de ce travail, a pour objet l’étude de la vie municipale à Vire pendant la période dite du « gouvernement révolutionnaire ».

« Moment à part dans l’histoire de la Révolution », « c’est, en quelque sorte, une seconde révolution faite pour défendre l’œuvre de ia première, celle de 1789-91 ». C’est pourquoi il est logique d’ « isoler, pour mieux l’étudier, cette période de trois années » (1).

Pour les autorités locales, il ne s’agit plus, désormais, de participer à l'établissement d’un régime constitutionnel basé sur le principe de la séparation des pouvoirs, ni d’assurer le fonctionnement d’un système administratif caractérisé par la plus large décentralisation.

Un retour offensif de toutes les forces de contre-révolution, favorisé par des conflits parlementaires à dénouements violents, par une crise financière, une crise économique sans exemple, appuyé par la plus grande partie de l’Europe qui vise à démembrer la France déchirée par les factions (2), va mettre en péril l’œuvre réalisée depuis 1789.

Pour la sauvegarder, il faut adopter une formation de combat, abandonner les règles ordinaires de gouvernement et d’administration. Bonne pour les époques de paix, de calme, la voie constitutionnelle apparaît alors comme trop soucieuse des formes, lente, peu expéditive, inerte. Or, il convient d’intensifier la défensive pour la rendre efficace ; frapper fort et sans délai, voilà le meilleur moyen pour dérouter l’adversaire (3) : d’où répression à

(1) P. Caron : De l'étude du gouvernement révolutionnaire (Rev. synthèse histor., oct. 1910, p. 149).

(2) C’est, du moins, ce qu’aperçoivent les souverains étrangers : ils ne voient que les facteurs de dissociation, alors qu’en réalité, c’est un immense effort d’unification qui caractérise surtout cette époque.

(3) Selon Robespierre, « le but du gouvernement constitutionnel est de conserver la République ; celui du gouvernement révolutionnaire est de la fonder ; la Révolution est la guerre de la liberté contre ses ennemis, la conlitufion est le régime de la liberté victorieuse et pai-

sible, »

outrance, {errorisme au besoin, tel est le procédé tout indiqué contre un ennemi qui, lui-même, ne ferait pas grâce, s’il prenait le dessus. Bien mieux, il est bon de lui enlever, par avance, ses armes, de le démasquer avant qu’il n’ait agi : il faut « déconcerter » les adversaires. Et c’est pourquoi il convient de prévenir encore plus que de punir.

Les principes, certes, vont subir quelque atteinte ; mais les circonstances sont tellement anormales ! I1 faut bien que le gouvernement lui-même soit anormal. Et la Constitution de 1791 est abandonnée ; celle de 1793, ajournée ; la séparation des pouvoirs est oubliée ; la liberté de la presse, la liberté individuelle, supprimées, Qu'importe ! Si.la Patrie est sauve et l’ancien régime vaincu une seconde fois. Et ces hommes du xvin* siècle, imbus de la théorie romaine de la raison d’Etat, refusent d’apercevoir la contradiction et prononcent leur décision : « Le gouvernement provisoire de la France est révolutionnaire jusqu’à la paix. » (1)

Quant au système administratif dû à la Constituante, qui avait voulu. réagir contre les excès de la centralisation absolutiste, les circonstances montrent qu’il est insuffisant à cause des lenteurs qu’il implique pour la transmission des lois et leur mise en application ; dangereux parce que, faute de subordination, de hiérarchie bien nettes entre ses rouages, il peut constituer une source de périls pour le pouvoir central (2). C’est pourquoi, au système äécentralisateur de la Constituante, la Convention substitue le régime le plus centralisé qu’on ait connu jusqu'alors. Imitant les anciens monarques, elle superpose aux rouages existants qu’elle fait surveiller par les agents du pouvoir central, des organes nouveaux dépendant directement des comités de gouvernement, système d’une complexité infinie, formidable réseau destiné à enserrer dans ses mailles tous les fauteurs de dissociation, vigoureusement unifié grâce à l’action qui émane de la capitale, siège du moteur, et se répand. au loin par l’intermédiaire des représentants en mission, des comités de surveillance et, surtout, des sociétés populaires.

Ce gouvernement de circonstance a été amené à prendre en mains toute la direction politique, diplomatique, militaire, administrative, financière et même économique du pays, la situation exigeant en toutes choses de prompts remèdes. Et cependant, bien que provisoire et fait en vue de l’action immédiate, il a, parfois,

(1) Se rappeler que, dans l'esprit de ceux qui votèrent ce fameux décret du 10 octobre 1793, le mot : révolutionnaire signifie anormal, non-constitutionnel, circonstanciel, et que personne ne perd de vue le mot : provisoire.

(2) L'aventure fédéraliste l’a bien prouvé,

trouvé le temps de songer à l’avenir, de travailler à l’établissement de la « cité future » (1), s’occupant d'institutions judiciaires, financières, d'œuvres d’assistance et d’instruction publiques de caractère durable. Mais, là encore, et toujours sous l'effet des circonstances, « à côté du définitif et en l’attendant, dans le même ordre de choses, il a toujours édifié du provisoire ».

Dérrets de caractère définitif, mesures d'exception, tout cela forme une législation considérable qui submerge les autorités chargées de l’appliquer. C’est alors que donnent vraiment toute leur mesure les hommes dressés à l’école administrative de l’ancien régime, et qu’effectuent un apprentissage fructueux les futurs fonctionnaires de Napoléon.

À la même époque, sous l'impulsion d’événèments multiples, soudains, l’esprit public évolue sans cesse : la vie politique, la vie religieuse subissent des vicissitudes plus diverses que la vie économique et sociale elle-même. A cet égard, la période du « gouvernement révolutionnaire » est la phase capitale de l’histoire de la Révolution. :

Ce gouvernement anormal a duré plus de trois ans, se constituant sans plan préconcçu, selon les exigences de l'instant. Puis, les succès militaires de l’an II l’ayant rendu moins nécessaire, il se désagrégea, et disparut « pièce par pièce »…, « comme il s'était formé » (2).

En raison même de l’empirisme qui caractérise son évolution, il y a lieu de discerner dans son histoire trois parties : prélude, apogée, déclin, chacune d’elles correspondant à peu près à l’une des trois premières années de la République. Toutefois, pour certains sujets de pure administration : finances, questions économiques, affaires militaires, où une certaine continuité de vues a été nécessaire, indépendamment de la politique générale (3), cette division pourraît apparaître comme un peu factice, et c’est pourquoi ces questions seront étudiées en un ordre logique, dans la seconde partie de ce livre troisième.

Au contraire, la division ci-dessus indiquée vaut pour l’examen des rouages locaux de gouvernement, l’évolution de l’esprit public, l’application des mesures d’exception ayant pour objet la défense

{) Selen Lanthenas, le gouvernement révolutionnaire est caractérisé 1° par la centralisation des moyens de défense de la République contre ses ennemis extérieurs ; 2° par la centralisation de ses moyens de wigilance et de force contre ceux du dedans ; 3° par l’organisation de tout ce qui peut augmenter l’amour du peuple pour la liberté.

(2) AuLArD : Histoire politique, p. 315.

(3) Bien auc, dans chaque période, la législation ait été fortement imprégnée par les idées en cours,

contre les ennemis intérieurs, en un mot, pour l’histoire politique de la période 1792-1795. Pour tout ce qui comporte vicissitudes continuelles, c’est, évidemment, le plan chronologique qui

s'impose,

1. HISTOIRE POLITIQUE DE VIRE AU TEMPS DE LA LUITE ENTRE LA GIRONDE ET LA MONTAGNE.

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