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route de Noireau se forme le cortège :autorités, club, garde nationale, gendarmes, cavalerie avec trompettes, délégués des communes du district, ouvriers des ateliers d’armes, troupes de réquisition, agence de secours, enfants, femmes des défenseurs de la patrie. On défile en musique entre les maisons pavoisées (1). Sur la place, après une canonnade et une mousqueterie, la troupe charge à la baïonnette sur une bastille, Soudain, au milieu des ruines, apparaît la statue de la Liberté. Après quoi, on installe un trophée : c’est un plan de la Bastille, gravé par le patriote Palloy sur l’une des pierres de ce monument odieux. On l’expose jusqu’au soir pour que les citoyens « puissent à loisir contempler cet antre où le despotisme engloutissait ses victimes ». Des évolutions militaires, un discours du président du district, la lecture d’une poésie sur la Liberté, de la musique, des chants, un défilé, un banquet civique, des danses complètent cette fête. « Vous jugerez, écrit le district aux Comités, le 22 juillet, de l’esprit qui nous anime tous par la fête brillante. en mémoire de la prise de la Bastille. Rien n’est venu la troubler, et si des cris se sont fait entendre, ce sont ceux. que nous répéterons jusqu’au tombeau : Vive la République ! Vive la Convention nationale ! » (2)
Ainsi donc, ces procès-verbaux affirment que la population viroise est animée du plus pur patriotisme. Toutefois, nous avons encore le droit de rester sceptiques : leurs rédacteurs ne sont-ils pas des administrateurs adroits qui veulent faire croire au gouvernement que « Ça va » et que « Ça ira » ?
Des nombreuses adresses de ces administrateurs à la Convention se dégage la même impression : le ton est trop uniformément admiratif ; tout est prétexte à félicitations : abolition de la traite des nègres, complot hébertiste (3), « conspiration dantoniste », etc.
famille devant sa porte, mangeant frugalement et accueillant à sa table les étrangers. Séguin se moque de ce repas ‘: « On étala tout ce qu’on pût ramasser de comestibles, pour prouver à l'univers qu’on était dans l’abondance dans le temps même où on ne se rassasiait pas une fois par mois. Il est vrai que cela ne dura qu’un instant, … le dîner d’un sans-culotte devant être court et frugal. Il le fut en effet pour le très grand nombre ; beaucoup furent même dispensés de manger, faute de pain. » (Arch. Calv. L, district Vire, anc. 725, f. 125. — Arch. Vire, 1 74, f. 109. — R. Sécu : Hist. de la Chouannerie, t. 1°, p. 294).
(1) « La joie, la fierté étaient peintes sur les visages des amis de la liberté. : ils semblaient être encore à ce jour sacré, où le peuple, las du despotisme, eut le sentiment de sa force, en fit usage pour rentrer dans ses droits et imprima le premier mouvement de terreur à ses tyrans. »
(2) Arch. Calv., L, district Vire, anc. TOC SEAT ANT?
(3) Arch. Vire, I 74, f. 56, 73. Le 23 mars 1794, adresse du club à la Montagne sur la « nouvelle conspiration découverte ». Le mauvais renom de la Corumune de Paris a pu porter les Virois, ex-fédéralistes, à voir dans la fin des hébertistes une revanche du sort.
Du moins, celles que provoquent les procès d’Hébert et de Danton aous montrent combien ces personnages, que nous voyons au premier plan, étaient peu connus alors dans ce coin de province. Leur fin suscite peu d'émotion ; on accueille sans broncher les légendes que répandent les vainqueurs pour achever de les déconsidérer dans l’opinion : Hébert, Danton étaient des « royalistes », des « monstres » ‘; ils ont bien mérité leur sort. Vive la
Convention !
C’est bien là le sens des félicitations que le district de Vire, le 15 avril 1794, adresse à la Convention
« À la nouvelle de la conspiration que vous avez découverte, tous les vrais amis de la Révolution, tous les ennemis prononcés du trône et de la royauté ont frémi d’indignation ; tous ont applaudi à votre justice sévère et à votre inflexible impartialité. Vous renfermiez dans votre sein des traitres et des conspirateurs qui, couverts du manteau du patriotisme, voulaient rétablir la monarchie en assassinant la représentation nationale ! Les conspirateurs, arrêtés, convaincus, ont subi la peine due à leurs forfaits. Périssent tous leurs complices, périssent tous les faux patriotes sous le glaive de la vengeance nationale ! — Représentants du peuple ! Vous avez mis à l’ordre du jour la vertu, la probité, la justice ; vous avez proscrit l’immoralité ; vous avez appris à toute la République qu’il n’existe point de véritable pariote sans les vertus qui caractérisent le républicain. Continuez, représentants. Conduisez à sa fin la Révolution ; écrasez ses cnnemis, et la patrie vous devra une éternelle reconnaissance. » (1)
Le Conseil général de la commune attend jusqu’au 11 mai, mais c’est pour dépasser le district en affectation. Son adresse qui, le 22 juin, à la Convention, obtiendra mention honorable avec insertion au Bulletin, présente ceci de piquant qu’elle est l’œuvre de DPuboscq-Roberdière, l’un des plus douteux d’entre les municipaux au point de vue du civisme.
« Toutes les sections de la République, proclame-t-il, applaudissent aux mesures énergiques que vous employez contre les
() C’est le 9 avril, sans doute avec la nouvelle de l’exécution, que le district reçut la proclamation de la Convention sur la conspiration. Le district la fit réimprimer pour envoi aux autorités du ressort, car « il est bien essentiel que le peuple connaisse ses véritables ennemis et... voic à découvert ceux qui empruntent le masque du patriotisme pour le tromper et le trahir. » Le 19 avril, G.-F. Mauduit, rentré de Paris où il avait rempli une mission pour les subsistances, fait, au club, l’histoire des Cernières conspirations et « passe ensuite au bon esprit de Paris dans le moment actuel et son attachement à la République ». (Applaudissements.) [A noter que parmi les Dantonistes arrêtés le 2 avril, figurait le Virois Chemin de Forgues, ministre des Affaires étrangères]. (Id., I 74, f. 84 ; Arch. Calv. L, district Vire, anc. 720, f 175; "740, nf 16-18 floréal an 1-74 2n p.022 germinal antils: 150, f. 88).
conspirateurs.. Disséquez (1) sans pitié tous ces serpents astucieux qui cajolent la liberté pour la détruire avec leur venin subtil.
« Le Conseil général de la commune révolutionnaire de Vire... vous félicite de l'attitude fière dans. laquelle vous tenez la représentation nationale, et sur la vigilance avec laquelle vous avez démasqué et frappé ces nouveaux Catilinas qui ont voulu dernierement anéantir la Convention et remettre la Nation. sous le joug de la tyrannie. Il vient jurer de nouveau un attachement inviolable à la Sainte Montagne qui, encore une fois, vient de sauver la République » (2).
Plus sincères, parce qu’elles sont débarrassées du souci de montrer qu’on est à la hauteur de la Révolution, sont les adresses suscitées par les victoires militaires, Ces succès sont connus au moyen des rapports faits à la Convention, au nom du Comité de salut public par Barère, et dont l’envoi est fait aux autorités locales avec régularité, mais plusieurs décades après les événements ; et au moyen de la presse lue avec avidité au club où l’on commente passionnément « ces victoires remportées sur les esclaves des despotes coalisés » (3). C’est surtout la nouvelle de Fleurus (26 juin 1794) qui soulève l’enthousiasme : les 11 et 12 juillet, le club, le district, la commune adressent « avec transports » leurs félicitations à la Convention (4).
Toutefois, là encore, le ton est celui de la flagornerie : la Convention est adulée comme un monarque :
« Les victoires que viennent de remporter les armées de la République, écrit le district, vous donnent de nouveaux droits à la reconnaissance mationale. Nos succès ne sont dûs en effet qu’à la sagesse des mesures que vous avez prises contre tout ce qui entravait la marche hardie d’un grand peuple. Que la tête des traîtres, des scélérats n’échappe pas à la vengeance nationale, » — « Représentants ! déclare la municipalité, ces triomphes sont votre ouvrage. En proclamant la République, vous avez
créé un peuple de héros. Achevez le grand édifice par vous commencé… Et surtout, ne quittez la place que le génie protecteur de
(1) L’auteur est docteur-médecin.
(2) Arch. Vire, D 5, f. 73.
(3) Ex. : 18 prairial-27 mai [la victoire de Tourcoing est du 18 mail « On fait la lecture des nouvelles qui annoncent les plus grands succès pour les armées républicaines. Un bataillon du Calvados s’est distingué dans une affaire vive et périlleuse.… Vivement applaudi…. promenade civique avec musique, hymne des Marseillais. chants, joie, procession autour de l’arbre de la liberté. » (Id., I 74, f. 94, 110).
(4) Le club ajoute une adresse personnelle aux Jacobins de Paris pour « les féliciter sur tous nos avantages et leur exprimer le dévouement de la socitté à la chose publique ». Il est « fait mention du bon esprit qui règne dans cette commune » (Id, f. 109).
tre 314 LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE
la France vous a assignée qu'après avoir conduit au port le vaisseau de la: République. » (1)
Il est possible que la Convention ait cru à la sincérité de telles adulations et en ait retiré l’impression qu’en votant des mesures d’un terrorisme extrême, comme le décret du 22 prairial an j A ts clle ne faisait que rester d’accord avec les sentiments du pays.. Il était plus difficile d’induire en erreur les représentants en mission qui viennent alors à Vire, parfois pleins de préventions, et, du moins, susceptibles de s’entourer de renseignements pouvant leur faire saisir la véritable pensée des Virois.
Or, et ceci va nous permettre de croire que tout n’est pas factice dans l'attitude, les paroles des Virois, pas une seule fois les représentants n’apparaissent à Vire sous l’aspect de ces redoutables proconsuls dont la légende a fixé la physionomie. On ne tremble pas devant eux ; bien mieux, on s’efforce de discuter avec eux, de mettre en évidence les conditions locales qui peuvent motiver l’adoucissement de la règle souvent trop rigide. Lorsqu'ils ont la certitude d’avoir pour interlocuteurs de vrais républicains, même modérés, les représentants ne demandent pas mieux que de se laisser convaincre. Nous avons vu précédemment que les autorités locales avaient réussi à faire revenir Laplanche sur ses préventions. De même, le 4 décembre 1793, Jeanbon Saint-André, si sévère pour l’administration du district, ne reste pas insensible aux protestations de Laisné et Bazin, collègues des administrateurs frappés, et consent à les faire remettre en liberté. Aussi, le soir, au €lub, il est l’objét d’une manifestation de BLEUE et de reconnaissance (2).
On peut objecter que Laplanche et Jeanbon, n’étant que de passage et ayant à remplir des missions sans rapport avec Vire (3).
(1) « C’est à la valeur seule qu’il appartient de conquérir, et des Français républicains ne sauront jamais que vaincre. Bruges, Ypres, Menin, Tournai, Charleroi, Mens, Cstende, vous en êtes l’exemple !.… C’est par la baïonnette que, dans les champs de Fleurus, nos frères d'armes ont fixé la victoire et lui ont fait contracter avec la liberté une nouvelle alliance que des conspirateurs et des traîtres avaient rompue pour quelques instants. » (Mention honorable et insertion au bulletin : séance de la Convention, 8 thermidor-26 juillet). (Arch. Vire, D 5, f. 121 ; D 11, f. 27 : D* 14, an Il,n° 75..— Arch. Calv., L, district Vire, anc. 747, f. 69).
(2) Arch. Vire, I 74, f. 4, 5, 7. — Arch. Calv., L, district Vire, anc. 741, n. f., 14 pluviôse an IV (lettre rétrospective de Laisné à Goislard).
(3) Laplanche, qui revenait du Berry, était surtout chargé de suivre les troupes revenues du Nord pour combattre la Vendée. — Jeanbon, m. du Comité de salut public, réorganisait la marine à Brest et à Cherbourg.
ont pu se dispenser d’un examen approfondi qui aurait permis de saisir le dessous des choses.
Il ne peut en être de même de Bouret qui vient à Vire avec une mission bien déterminée : épuration des autorités, revision des listes de suspects, l’obligeant à pénétrer au fond des choses. Même si l’on fait la part due à la mollesse du personnage et à la roublardise de ses interlocuteurs, il n’en reste pas moins que nous avons affaire à un Montagnard bon teint, connu pour son zèle déchristianisateur (1), et peu disposé, au printemps de l’an II, à pactiser avec la contre-révolution.
Or, séjournant quatre jours à Vire (20-24 mars 1794), Bouret entretient de bonnes relations avec tous les républicains. Bien mieux, ayant saisi le véritable caractère du fédéralisme en cette région, il n’hésite pas à placer au district l’un des Virois très compromis dans cette équipée, Germain Duboseq, et il promet d’intervenir en faveur de P.-J.-R. Lenormand.
Nous le voyons consacrer trois de ses quatre soirées à la Société populaire, prenant part aux discussions, procédant à l’armement du cavalier jacobin que le club donne à la République (2), lisant son rapport à la Convention et au Comité de salut public. I y exprime les sentiments les plus flatteurs sur le civisme pur et ardent du club et des habitants de la commune en général. Aussi, le dernier soir, l’affluence du public non sociétaire est telle que la salle est trop petite : on veut voir le « digne représentant » qu’on salue des cris de « Vive la République ! Vive la Montagne ! » (3)
Ainsi donc, les représentants en mission, prévenus contre les Virois, en arrivent à ne plus mettre en doute le civisme de l’en-
(1) Il n’est pas équitable d’exploiter contre Bouret l'attitude qu’il adopta dans la Manche l’an suivant. Au temps de l’anti-terrorisme, Bouret avait toutes sortes de raisons personnelles de faire oublier ses
attaches terroristes de l’an II.
(2) « Un citoyen. se présente, et. tout aussitôt, chacun à l’envi.… offre quelque chose pour l’habillement. On voyait l’élan du patriotisme ct la joie pure et naïve peinte sur le visage de tout citoyen. » (Bouret
au Comité).
(3) De Mortain, le 25 mars, Bouret écrit encore au Comité de salut public « L'esprit publie est à Vire à la hauteur de la Révolution... Tout est montagnard et vrai sans-culotte. La population. a fourni un grand nombre de défenseurs à la République. » Il fit part de ses impres- Sons à Frémanger, car celui-ci, le 14 mai, allant de Caen à Pontorson, s’excuse de ne pas visiter le elub de Vire, mais « il connaît le patriotisme des habitants. À son retour, il se rendra avec plaisir dans le sein de la Société. » (Arch. Vire, I 74, f. 68, 71, 74, 91. — AULARD : Rectretl,