CHATS RITES EN OPET
(4) Ce chapitre était rédigé lorsqu'a paru dans la Revue catholique de Normandie (nov. 1919, p. 271-293) l’art. de M. Jean Porarzr : La fête de la Raison et La fête de l'Etre suprême à Vire.
Lu
tous les hommes ennemis de la superstition et des préjugés ; mais les occupations du bureau et la multiplicité des opérations de l'administration priveront plusieurs de ses membres du plaisir d’épancher leurs sentiments et leur joie parmi leurs concitoyens » (1).
Le lendemain a lieu la cérémonie. Dès 9 heures et demie du matin, le district, le conseil général de la commune, les tribunaux, les juges de paix, les Comités de surveillance, la délégation de la garde nationale, les officiers de santé de l’hôpital militaire se réunissent au local du club. Après l’exposé du programme de la fête, « les corps constitués, précédés de la musique et escortés par... la garde nationale et suivis par la société populaire, sont partis en chantant le cantique sacré et se sont rendus au pied de Parbre de la Liberté planté par les sans-culottes de la rue du Pont, où la strophe « Amour sacré de la patrie » a été entonnée par les républicains qui faisaient retentir les airs des cris répétés de : Vive la République ! Vive la Raïson ! Vive la Montagne ! Le cortège, réuni au pied de l’arbre de la Liberté de la commune, a répété la strophe : Amour sacré de la patrie, et s’est rendu, suivi d’une foule prodigieuse de citoyens de l’un et l’autre sexe, au temple de la Raison » (2). Le président annonce l’ouverture de la fête. Divers dons sont alors déposés pour les défenseurs de la patrie, puis un enfant, fils de Ch. Caïlly, récite la Déclaration des droits qui est saluée d’applaudissements. « Chez les autres peuples de la terre, déclare le président Gauthier, les hommes ne sont que de grands enfants ; chez les Français, les enfants sont des hommes. Je cite le jeune Cailly pour modèle ; que l’exemple qu’il vient de donner soit suivi ; et bientôt, les hommes, instruits de leurs droits et de leurs devoirs, seront dignes de la liberté à laquelle ils sont appelés. »
Un membre entonne alors l’hymne du triomphe de la Montagne.
(DéArch Vire, AAA 358; DEL IC PAM ERAITOTV rire autrefois, p. 60-61) voit là une preuve d’ « un accueil quelque peu contraint. Le corps de ville, dit-il, était obligé de s’associer officiellement à ces cérémonies, mais c'était. sans enthousiasme. » En réalité, cette fête n’est pas officielle, le gouvernement n'étant pas linstaurateur de ce culte. De plus, M. Fraitot ignore que la plupart des municipaux faisaient partie du club organisateur. Pourquoi, dès lors, l’accueil aurait-il été
contraint ?
(2) Selon Crespin, il s’agit de Notre-Dame, puisqu'il dit (ms. t. II. p. 229) : « Sur l’autel de la patrie qui avait été élevé en gazon dans le chœur de Vire ». De même pour Séguin fils, qui fait de Bouret le dirigeant de la fête. Mais, l’abbé Doré (Vie de l'abbé Bazin.) place la céré-
nonie dans lPégiise de l’hôpital-général.
puis le président accorde la parole à Ch. Cailly, orateur désigné par le club (1)
« Aussitôt, le voile qui cachait la Raison est tombé ; la déesse a paru, appuyée d’une main sur un faisceau entouré de rubans tricolores, symbole de l’unité de la République ; et de l’autre, tenant la pique nationale surmontée du bonnet de la Liberté. Les prêtresses entouraient l’autel et entretenaient le feu sacré. Il s’est fait le plus grand silence, qui a été interrompu par des applaudissements redoublés, iorsque l’orateur, en retraçant les crimes des prêtres dans tous les temps, a déchiré, d’une main hardie, le bandeau de la religion que des charlatans impies ont indignement défigurée, en la chargeant de momeries ridicules qui furent l’objet de la vénération crédule de nos aïeux... Aux applaudissements, aux cris de : Vive la République ! Vive la Montagne ! Vive la Raison !, aux accords brillants d’une musique guerrière, a succédé le calme du respect. Un membre a chanté l’hymne à la Raison
« Fille du ciel, lumière vive et pure,
Toi qui jadis, éclairas les humains,
Sainte Raison, viens rendre à la Nature, Par tes regards, des jours clairs et sereins. »
L’orateur de la Société couronne alors la déesse, puis les prèetresses le couronnent à son tour et il boit à la fontaine de la Régénération. Après quoi, le président et les secrétaires (2) abordent respectueusement l’autel, offrent l’encens et remettent aux prétresses deux crosses épiscopales ; elles les brisent « avec le souris de la pitié qu’inspirent de semblables hochets » et les jettent au feu sacré aux cris de : Vive la Raison !
(1) Voir : Ch. Caizzy : Discours prononcé à la Société popüiaire de Vire le jour de la fête de la Raison (Bibl. Vire, P 849). Ce discours lui valut des attaques, notamment celle qui a pour titre : Un philosophe virois aux prises avec le sens commun, par un catholico-républicain. (Bibl. Caen). « Quelques-uns prétendent, dit cette brochure que [Cailly] se servit de ce moyen comme d’un véhicule pour donner plus de latitude à la célébrité de sa renommée qui, jusqu’à ce moment, n'avait enccre pu, dit-on, franchir l’enclos de sa très petite cité. ; projet bizarre et insensé de détruire une religion enracinée depuis 14 à 15 siècles dans le cœur des Français. Or, c’est dans ces lugubres circonstances. que le véhément panégyriste de la Raison, honorablement entouré d’une foule brillante d’auditeurs costumés selon l’usage du canton, en sabots massifs et bonnets gras, se bat les flancs, fait vivement ciaquer ses mains, ivre de la bonté de sa cause, tout à coup saisi de mouvements spasmodiques, s'élève sur la pointe des pieds pour que sa voix ne parut pas tout à fait sortir de dessous terre, et dit : « Républicains ! Il est « enfin arrivé ce jour heureux qui doit assurer le règne de la Raison « et nous délivrer des sots préjugés » La foule de ses auditeurs, après s'être mouchés avec leurs doigts, nanquèrent de l’étouffer, à force de le complimenter :‘jusqu’à son casseur de bois lui assura qu’il avait de l'esprit et qu’il avait parlé comme un ange, »
(2) C'étaient G.-F. Mauduit, secrétaire du district, et Goupil, du Comité de surveillance,
Le président Gauthier prend la parole : « Fille du ciel, trop longtemps méconnue sur la terre, je viens, au nom de la Société républicaine, jurer de ne reconnaître d’autre culte que le tien et celui de la vertu. » Les sociétaires, les autorités, le peuple s’écrient dans un saint enthousiasme » : « Nous le jurons, nous le jurons ! » Les prêtresses couronnent la Société dans la personne de son président qui boit « dans la coupe sacrée l’eau de la régénération ». Un membre chante alors un nouvel hymne à la Raison (1), puis les prêtres, membres de la Société (2), sur l'invitation du président, déposent sur l’autel, « chacun un livre renfermant les erreurs qu’ils ont trop longtemps enseignées ». Les prêtresses les déchirent et les jettent au feu et « les anciens apôtres de la superstition » se régénèrent « en buvant à la fontaine expiatoire ».
De nouveau, Gauthier parle : « La fête de la Raison, dit-il, est aussi celle de la Nature », et il entonne l’hymne suivant
« O vous, qu’en des chaînes fatales Retiennent des vœux insensés,
Prêtres, cénobites et vestales,
Les jours de l'erreur sont passés (bis).
Laissez donc là l’hypocrisie
D’un ridicule engagement.
(1) « Assez longtemps, sur ces autels, On vint adorer le mensonge, Grâce à la Raison, les mortels Vont enfin achever leur songe.
Français, avec moi,
Percez de la foi
Le frivole mystère.
Mettez sous vos pieds Les sots préjugés.
La Raison vous éclaire. »
(2) Selon Crespin (ms. t. II, p. 258), « des prêtres jureurs, à la fête républicaine suivante, se firent un devoir de brûler publiquement sur la place leurs lettres de prêtrise (Sérard, Châtel, Brison), et de chanter avec le peuple qui ne consistait en majeure partie que dans la canaille ou lie du peuple (car c’étaient ces sortes de gens qui, dans ce temps-là, avaient le premier pas) 14 chanson qui a pour refrain : « Nous n’avons plus besoin de prêtres » et criaient : Vive la République française une ct indivisible et impérissable. » — Je puis affirmer que Brison et Châtel apparaissent au club qu’en prairial an Il, et Sérard n’habite Vire qu’à partir du 11 novembre 1794. A la fin de janvier 1794, les seuls membres du club ayant ou ayant eu un caractère ecclésiastique sont Nic-André Aze ; M.-F. Besnier ; J.-B.-A. Bônière ; J.-N.-L. Demary (marié) ; Ch.-M. Lemortreux ; J.-L. Duval ; J.-P. Leforestier (marié) ; J.-Th.-L. Lemoine : P.-L. Lemoine ; P.-Th. Lepesteur ; Th. Lepesteur ; G.-V. Quéruel ; Pb. Surbled des Moulins. Lcs Lepesteur et Surbled
jouent alors un grand rôle au club.
Et que la voix du sentiment
Vous rende au monde, à la patrie.
La nature et l’'hymen sont les premières lois.
Le cœur nous dit assez nos devoirs et nos droits (bis) »
« Les bouquins de la chicane » sont remis « gaiement aux prètresses par les membres de la société qui, connus autrefois sous le nom d'hommes de loi, ne veulent plus être connus que sous le nom d'hommes libres. » Mauduit, secrétaire du district, voue aux flammes les réglements des aides et des gabelles qui, trop longtemps, ont « fait le malheur de ses semblables », puis il dépose sur le bureau « ses parchemins de bachelier, licencié et ci-devant procureur » qu'il destine à « faire des gargousses ».
« Le feu a fait justice de ce ramassis de gothiques erreurs qui ont, depuis tant de siècles, perpétué les haines et les divisions, appauvri le peuple et nourri l'hydre de la chicane que la Convention nationale a frappé de mort »… Au nom de la ci-devant congrégation de Sainte-Anne, le citoyen Chesné fait don à la patrie des vases d'argent « qui servirent au culte de la superstition ». La société en fait mention civique. La séance se termine alors par le chant des sans-culottes
& Amis, assez et trop longtemps, Sous le règne affreux des tyrans, L'on chanta les despotes (bis).
Sous celui de l'égalité,
Des lois et de la liberté, Chantons les sans-culottes (bis). »
dont le refrain est répété par tous les assistants et suivi de cris nourris de : Vive la République ! Vive la Raison ! Vive la Montagne ! A bas les tyrans ! Vivent les sans-culottes ! Vive le peuple souverain ! (1)
Le procès-verbal ne nomme pas les femmes qui ont consenti à remplir les rôles de déesse et de prètresses de la Raison. Mais Crespin affirme que la déesse était la femme du général Esneaux (2).
()°-ArchVire; 174; 134-236:
(2) « Sur le haut de l'autel, dit-il (t. II, p. 256-258), était la femme du général Esnault, sous le titre de déesse de la Raison, assise, tenant dans sa main droite l'arbre et le bonnet de la liberté, à laquelle on semblait rendre hommage comme à un dieu. On lui avait placé entre les deux jambes un vase d’airain dans lequel il y avait du vin, et les autorités Y puisaient avec des verres et buvaient en donnant des marques d’allégresse, suivies de chants républicains et de cris répétés de : Vive la République ! Vive la déesse de la Liberté !.… Cette femme (déesse) était couverte de gale, et comme elle avait des manches très courtes, elle se couvrit les bras d’une gaze très fine. qui n’empèchait pas de voir la
Le général Esneaux (1) est bien présent à Vire à cette époque et c’est l’un des assidus des séances du club.
Or, le procès-verbal de la séance du 1” germinal an [1-21 mars 1794, à propos du compte rendu de la fête de la Raison qu’on fait lire ce jour à Bouret, s'exprime ainsi : « Un membre fait remarquer que, dans le procès-verbal qu’on vient de lire, on n’a pas fait mention du nom de la prêtresse (sic) qui s’appelle Duvalet femme Lenormand. L'assemblée ordonne que le nom de cette citoyenne sera honorablement inscrit dans son procès-verbal. » Après quoi, sans transition, « un membre a fait l’éloge de l’énergie républicaine, du zèle actif, du civisme pur et ardent et des talents du général Esnault. Applaudi. » (2)
Ayant entrepris des recherches vaines sur tous les Virois du nom de Lenormand, aucun d’eux n’ayant d’épouse née Duvalei, je conclus de ce rapprochement opéré, dans le procès-verbal du 1°" germinal, comme s’il résultait d’une association d’idées, entre cette femme Lenormand et le général Esneaux : la déesse Raison s’appelle Duvalet, femme Lenormand, et c’est, non l’épouse, mais la concubine du général Esneaux.
Quant aux prêtresses, ce sont : Adélaïde et Agathe Guéret, âgées de 15 et 12 ans et demi, filles de Nicolas-Antoine Guéret, ci-devant entrepreneur des ouvrages du roi, tenancier de l’auberge Saint- Pierre, et commandant de la garde nationale de Vire. il mourut le 24 juillet suivant. Est-ce ce deuil qui porta ces deux jeunes filles à faire un pieux retour à la religion ? Elles en viendront à faire publier une rétractation imprimée (3), dont voici le passage essentiel :
gale. » R. Sécuix (Hist. de la Chouannerie, t. 1°", p. 303) dit de même, à propos de la fontaine de la régénération : « Ce n’était pas du nectar, au dire des adeptes de Vire, et la déesse exhalait une odeur qui n’était pas celle de l’ambroisie, car elle était galeuse. » Xi est certain que la gale sévissait alors à Vire, apportée par les troupes de passage.
(1) Partout on donne l’orthographe Esnault, maïs le général lui-même
signe Esneaux.
(2) Arch. Vire, I 74, f. 70.
(3) Aux Catholiques, s. 1. n. d. in-8°, 5 p. (Bibl. Vire, P 728). Crespin dit : « Lors du rétablissement de la religion, ces demoiselles firent amende honorable, ainsi que leur mère, pour y rentrer. » Il ajoute (t. II, p. 229) que, le 24 juin 1832, jour de la Fête-Dieu, un heutenañt de la garde nationale, nommé Châtel, fils d’une des demoiseller Guéret [l’autre avait épousé un négociant de Caen, empécha, par ses avis, la garde nationale d’assister à la procession. Alors une femme du peuple lui rappela avec véhérmence le rôle de sa mère et de sa tante à Ja fête de la Raison. « Les faits reprochés à la mère Châtel, ait Crespin, s'étaient passés à l’époque où les églises étaicnt fermées et... les prêtres... exilés et cachés. Pendant cette Révolution, les demoiselles Guéret y
« © bons catholiques qui, fidèles à la grâce, avez, dans ces jours d’iniquité, triomphé de tous les assauts livrés à votre foi, permettez que deux grandes coupables, deux jeunes infortunées s’adressent aujourd’hui à vous et réclament votre puissante intercession auprès de Dieu et de l'Eglise. Depuis plus de deux ans, nous ne cessons de faire des démarches pour être admises au tribunal de ia réconciliation... ; rien ne nous a rebuté et rien n’a encore pu nous obtenir cette faveur. Notre crime, pour être énorme, seraitil irrémissible ? Nous l’avons porté, il est vrai, jusqu’à nous asseoir sur les autels du vrai Dieu, et là, placées aux deux côtés de celle qui figurait la chimérique déesse de la Raison, et représentant nous-mêmes les fausses divinités de la Liberté et de l’Egalité, nous avons reçu, conjointement avec elle, un encens qui n'appartient qu’à Lui seul. Nous ne nous aperçûmes du but infâme de cette fête qu’au moment où d’indignes chrétiens, métamorphosés tout à coup en païens, vinrent brûler à nos pieds les Saints Evangiles, vomir contre la religion et son Christ des blasphèmes dignes des démons, boire de l’eau lustrale et protester de ne reconnaître d’autre divinité que la plus abjecte, la plus immonde.. De grâce, dispensez-nous de vous retracer tout ce qu’eut de dégradant et de monstrueux cette nouvelle espèce d’idolâtrie. Et nous en avons été les lâches complices !.… Et nous en avons été en quelque sorte les vils instruments ! Quelle impiété ! Quelle infamie ! »
Cette fête devait être le point de départ d’un culte régulier. Il est exercé tout d’abord dans le local de la Société populaire. Mais celle-ci, le 30 mars 1794, demande à la municipalité un « temple à la Raison » assez vaste pour que, chaque décadi, on puisse y donner au peuple lecture des lois. On y ferait, de plus, élever un théâtre. Mais, le 14 avril, puis le 30, le club doit revenir à la charge « au nom de l’honneur de la commune » ; il convient d’ « y fêter les décades comme dans toutes les autres communes de la République ». La plupart des édifices publics étant utilisés par les services de l’armée, la municipalité renvoie le club pour décision, à l’administration du district. Celle-ci finit, le 13 mai, par accorder pour « temple de la Raison » l’église de l’hôpitalgénéral que viennent d’évacuer les magasins du district (1).
Mais c’est en vain que pour l'inauguration de ce temple, l’on a
jouaient un grand rôle. Elles étaient appelées dans toutes les cérémonies, et la protection de leur mère, vis-à-vis des autorités, était d’un grand poids. »
() Arch. Vire, I 74, f. 78, 84, 88 ; D* 15, an IL, n° 62. R. SÉGUIN (Hist. de la Chouannerie, t. 1°", p. 291) affirme avoir « vu de ses yeux » à Vire « dans le sanctuaire de la grande église » une montagne de gazon sur laquelle on plaça la statue de la déesse Raison, tenant d’une main une pique avec le bonnet phrygien, de l’autre, les droits de l’homme. Séguin qui n’est rentré des armées qu'en 1795, doit faire une confusion avec une statue installée à une autre époque.
composé sur l’air du Vaudeville des Visitandines, V’irrévérencieux couplet suivant :
« Mes amis, l’idée est fort bonne D’avoir choisi cette maison
Où déraisonnait la Sorbonne
Pour faire un temple à la Raison (bis).
Tout mal, dit-on, par son contraire,
A coutume de se guérir.
Ici, l’on a tant su mentir
Que la vérité doit y plaire (bis) » (1).
Ce n’est plus à la Raison qu’il s’agit, désormais, de le consacrer, mais à l’Etre suprême.
En effet, dès le 11 mai 1794, dans le Bulletin des Lois, les autorités locales lisent le décret du 18 floréal-7 mai, relatif à la « reconnaissance de l’Etre suprême et de l’immortalité de l’âme » (2). Puis, le 20, Laisné reçoit du Comité de salut public l’arrêté du 23 floréal concernant l'inscription à mettre au frontispice du « temple de la Raïson », et 144 exemplaires du « rapport de Robespierre sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains et sur les fêtes nationales » (3). Sans s'arrêter à trouver une relation entre culte de la Raison et culte de l’Etre suprême, on passe à l’exécution. Déjà l’agent national de la commune demande au district un local pour accoutumer ses concitoyens « à se réunir dans un temple consacré à l’Etre suprème », et, dès le 25 mai, le district, pour cet usage, indique « le lieu qui devait servir de temple à la Raison » (4).
(1) « On nous citait de vieux conciles Ecrits en latin fort mauvais.
Mais, nous, à tous les imbéciles, Nous avons parlé bon français (bis).
Nos canons chassent ceux de Rome Qui, ma foi, ne reviendront pas.
Oublions tout ce vain fatras, Sachons par cœur les droits de l’homme. » (bis)
A noter que le troisième couplet de ce chant « à la Raison » invite déjà à « adorer un Etre suprême ». (Ms. Crespin, t. I, p. 323-325).
(2) Sans retard, le district adresse à la Convention le témoignage de sa « sincère reconnaissance », car l’Etre suprême est « la source de tous les biens ». « Toutes les vertus. en sont une émanation directe. La vérité, la justice sont proclamées. Le flambeau du genre humain placé dans la main du génie de la France, ..ne peut tarder à éclairer le globe sur les intérêts des peuples et les crimes des tyrans. » (Lû à ia Convention le 17 mai). (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 725, £f. 20; TATENE. RAD):
(8) Id., anc. 740, n. f., 1° prairial an II.
(4) Dans sa réponse, le district emploie indifféremment les expres-
336 LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRI
En vue de la fête qui doit avoir lieu le 20 prairial-8 juin, la municipalité commence ses préparatifs dès le 27 mai : elle charge l'architecte Richer d'aménager l’église de lhôpital-général. Mais le district, revenant, le lendemain, sur sa première décision, ordonne de consacrer à l’Etre suprême l’église Notre-Dame, dont le contenu sera évacué aux Bénédictines (1).
Il est certain que l’église Notre-Dame a, par la suite, été dédiée à l’Etre suprème (2) ; mais a-t-on eu le temps de l’aménager pour la fête du 20 prairial ? Il est impossible d’indiquer dans quel local on l’a célébrée, ni le district ni la municipalité ne nous ayant laissé de procès-verbal (3).
On peut le reconstituer au moyen des dispositions arrêtées, les jours précédents, pour la composition du programme, par le club et le conseil général de la commune (4). Le sculpteur Vesnié, l’architecte Bonnel, membres de la municipalité, ont disposé le sanctuaire où, selon Crespin, se trouve un autel formé d’un tonneau debout, entouré de gazon, avec des outils agricoles et un sceptre renversé. Le cortège, ordonné par les commissaires du club, rassemble les autorités, les sociétaires, les militaires convalescents des hôpitaux et un groupe de douze enfants de sociétaires, porteurs d’un ruban tricolore.
Au temple, la cérémonie est ouverte par un hymne amlEtre suprême, chanté par des chœurs, sous la direction de Demortreux- Poterie, et où figurent « les citoyennes douées d’une belle voix » (5). Un membre du Comité d'instruction publique du club prononce alors un discours dans lequel le fanatisme et la superstition sont présentés « avec leurs couleurs noires », et l’Etre su-
sions : temple de Ia Raison, temple de l’Etre Suprême. Pour lui, c’est la même chose. (Arch. Vire, D* 15, an II, n° 62)
(1) Id, D 5, f. 98% — Arch. Calv., L, district Vire, anc. 725, f. 60.
(2) Cela résulte de la correspondance relative à l’extraction du salpêtre. (Arch. Vire, D 11, f. 25).
(3) Pour Crespin, elle eut lieu à Notre-Dame ; pour Séguin fils et LAFFETAY (op. cit., p. 375), à l’hôpital général.
(4) Il est « analogue aux idées proposées par David ». Le club est chargé de l’exécution des cérémonies, de la direction des marches et des discours. (Arch. Vire, D 11, f. 14).
(5) En voici le refrain :
« Rendons hommage à l'Eternel.
Peuples, fêtons l’Etre suprême.
Son essence est la bonté même,
Son temple est l'Univers ; et nos cœurs, son autel, »
prême « avec toute sa magnificence ». Puis, sur l’air : Je ne suis plus dans l’âge heureux, les chœurs chantent 5 stances contre l’athéisme (1).
Enfin, Philippe Surbled des Moulins, curé abdicataire, fait lecture d’un long poème de sa composition, intitulé : A l’Etre suprème. À lui le succès de cette fête : le soir, au club, tel Robespierre qui, après les séances de la Convention, répète ses discours aux Jacobins, Surbled doit donner une seconde lecture, très applaudie, de son poème, et la société en ordonne l’impression (2).
Ce poème, trop long, souvent médiocre, est dans le goût du temps (3). Mais, quelques passages sont d’une assez bonne facture, bien sentis, et témoignent d’un patriotisme sincère. La péroraison vaut d’être citée :
« O toi qui créas tout, maître de l'Univers,
Qui régis le soleil et qui contiens les mers,
Toi qui, du monde entier, entretiens l’harmonie, Accorde, Dieu puissant, la paix à ma patrie.
L’aurais-tu faite en vain ? Tu fis la liberté.
Tout roi qui la détruit enfreint ta volonté.
Fais un nouveau prodige : inspire au fanatique Le désir de chanter : Vive la République ! »
(1) Voici la seconde (ms. Crespin, t. I, p. 323-325)
« Vainement l’athée aura fui
Derrière une épaisse cabale.
On va descendre malgré lui
Dans sa conscience immorale.
Et, de ses plans épouvanté,
Chacun verra aisément comme
Il voilait la divinité
Pour mieux voiler les Droits de l’homme. »
(2) À l'Etre supréme. Vire, Lebel, an Il, plaquette 8 p. (ms. Crespin, LAS p.341); :
(3) À noter le passage dédié aux prêtres « Le Dieu que vous serviez n’est pas l’Etre suprême. Le mien, plus indulgent, mérite seul qu’on l’aime. Il ne m’ordonne point, pour le mieux honorer, D’abjurer la Raison qu’il fit pour m'éclairer. C’est toi, vil séducteur, avec tes faux oracles, Qui veux que tout fléchisse aux pieds des simulacres. C’est toi qui, sous le joug de la stupidité, As fait insolemment gémir l’antiquité ; Toi qui, dans ton orgueil, as cru que ta figure Pouvait représenter l’auteur de la Nature !
Vous avez trop longtemps ensorcelé nos pères ! » Disparaissez, fuyez, dégoûtantes chimères !
Le soir, sur la place, des chants, des danses auxquels s'associe la Société populaire, terminent cette fête, un instant endeuillée par la nouvelle du décès de Guérard de Clainy, l'un des fondateurs du club, volontaire de 1791, capitaine de grenadiers, « mort au lit de l'honneur » (1).
La fête de la Raison à Vire n'avait pas été une manifestation hébertiste. La fète de l'Etre suprème n'y est pas davantage une manifestation robespierriste. Certes, pour un esprit averti comme Surbled des Moulins, la seconde marque bien le retour au spiritualisme, et lui-même établit parfaitement la distinction entre les deux cultes, faisant d'ailleurs sa part à la Raison, don de l'Etre suprême. Mais pour le commun qui l'écoute, ceci n’a pas d'importance qui n’est qu'argutie pour philosophes. Ce qui lui apparait, c’est qu’on rend un culte à quelque chose de très haut, imprécis sans doute, mais qui, du moins, est, à coup sûr, le contraire de l’ancien régime, puisqu'on en écarte tous les suppôts : aristocrates, prêtres ; quelque chose qu'on désigne au moyen de termes très divers : Liberté, Raison, Etre suprême, et qui, au fond, n'est que la Patrie révolutionnaire elle-même, dont le culte, spontané, a eu ses autels sur la place publique dès 1790, au moment des fédérations, et s'est, depuis, renforcé devant le danger couru en 1792, en 1793, et a cimenté l'unité nationale.
C'est, d'ailleurs, pourquoi ce mouvement, né des besoins d'une époque de défense nationale, anormal, circonstanciel, provisoire, manque nécessairement de profondeur. Les témoignages abondent, qui pourraient nous porter à douter de la sincérité des sectateurs de Ia religion de la patrie révolutionnaire. Il suffit, pour cela, d'examiner comment l’on a observé certaines dispositions légales à caractère a-religieux : état civil, divorce, calendrier républicain, repos et fêtes décadaires, et, d'autre part, de vérifier si le culte catholique a subi réellement une interruption totale.
En ce qui concerne l'état-civil, devenu service public en exécution de la loi du 20 septembre 1792, il ne se présente pas de difficultés à Vire (2). Quant à la loi du même jour, autorisant le
(1) Arch. Vire, I 74, f. 98-100.
(2) Dans le district, des municipalités confièrènt les fonctions d'officier public au prètre qui, précédemment, enregistrait les actes de catholicité. (Ex. : Neuville, Viessoix, Beaumesnil, Cahagnes, etc). Mais à Cahagnes, le sabotier Labouche ayant, le 13 février 1793, présenté à l'état-civil son nouveau-né sans le faire baptiser, « plusieurs particuliers sont venus chez lui, lui ont proféré des injures, l’ont menacé de jeter son bois à l’eau et de le faire décamper de la paroisse, s’il ne faisait baptiser son enfant ». — Le 3 mars 1795, le district avouera au Comité de législation : « Certains, par affectation, plus que par oubli involontaire, n'ont pas fait constater la naissance ou la mort de leurs
divorce, une première application en a été faite à Vire dés le 28 janvier 1793, Six divorces seront prononcés en Van I], cinq en lan JT, maïs 2 seulement de vendémiaire an JV-septembre 1795 à fructidor an IX-septembre 1801. 11 n’y a pas de traces d’hostilité contre une loi dont bénéficient, pour des raisons intéressées, nombre d’épouses d’émigrés de la région (1).
De même, le calendrier républicain ne suscite pas opposition. La nouvelle désignation des mois apparaît le 19 brumaire an 1I- 9 novembre 1793 (2). Mais le public continue d’user, en méme temps, du calendrier traditionrel.
Il en résulte une grave difficulté qui restera sans solution avssi longtemps que le calendrier républicain sera en usage ; c’est la question du repos du décadi, véritable pierre d’achoppement pour le gouvernement qui ne pourra venir à bout de la résistance passive des citoyens. Il fallait, en effet, vaincre, non seulement l’incivisme et le fanatisme, ce qui, à Vire, est le fait d’une minorité, mais, par dessus tout, la force invincible d’une habitude consacrée par des siècles.
Les autorités locales n’avaient pas attendu le décret du 18 filoréal an I-7 mai 1794 pour essayer d’imposer la célébration du décadi. Sur l'intervention de la Société populaire, le Conseil général de la commune a fait, le 25 décembre 1793 et le 9 janvier 1794, afficher de vigoureuses proclamations à ce sujet (3). Mais la nouvelle fixation des jours de marché, arrêtée le 4 janvier 1794, r’esi
parents Plusieurs, par fanatisme. n’ont pas voulu se présenter aux officiers publics Iis croyaient à un retour de choses que, dans la suite, ils ont vu impossible. Ainsi, Ces cnfants sont nés de parents auxquels ils ne pourront prouver appartenir. » (Arch. Caïv., L, district Vire, ane. 723, {. 58 ; 137, n. f:, 16 ventôse an II ; 743, f. 5. — Arch. comm. Neuville, Viessoix, Beaumesnil, etc.).
(j Le sccond en date des divorces à Vire (18 mars 1794), est celui de Françoise-Louise Crespin, épouse de l’émigré Th-J.-Fr. de Billeheust d’Argenton. Dans la région, ont divorcé les épouses de Néel de Sainte- Marie, de la Rocque et Jean-Hervé de la Mariouze.
(2) Auparavant, on disait par ex. : de jour de la 2° décade du 1° mois de l’an II de la République.
(3) Le 25 décembre, « un membre a dit que quelques marchands avaient fermé aujourd’hui leur boutique parce que ce iour-là était appelé ci-devant jour de Noël ». D’où la proclamation vhirante ; « Dans un règne nouveau et éclairé, les usages anciens, rt d’une À oies, superstitieuse, doivent disparaître : l’aurore de la Raison luit.… Concourons tous, citoyens, pour offrir à la divinité le seul culte qui lui
convient : ‘travaillons sans cesse. Et si nous avons besoin de repos,
observée par personne. Et, le 2 mai, le district doit l’avouer a Bouret
« Nous voyons avec douleur que le culte de la Raison n’est pas célébré avec cette pompe qui doit annoncer que le règne de la superstition n’est plus. Les ci-devant dimanches sont encore célébrés par le peuple. On aperçoit peu d’assistants aux cérémonies de la décade. C’est pourtant ce jour que la loi désigne pour instruire le peuple des lois qui le régissent, des devoirs qu’il a à remplir. Tu ferais bien de faire assembler ce jour-là les gardes nationales des ditférentes communes. Forcé de se réunir tous les dix jours dans le temple de la Raïson, il en entendrait le langage dont l’heureuse influence aurait bientôt fait oublier les mensonges qu’on lui débitait dans une chaire qui fut rarement celle de la vérité. » (1).
Dès le 29 avril, le club a adopté de rayer ceux de ses membres « qui ne s’occuperont pas de leur ouvrage les dimanches et fêtes et qui travailleront les jours de décade ». Deux commissaires sont chargés d’exécuter les délinquants. Mais, le 8 juillet, le club doit faire appel à son Comité de surveillance pour renforcer l’action des commissaires. Et le 20 août, il faudra finalement avouer : « Quantité de citoyens de la commune, enveloppés dans les préjugés du fanatisme, affectent de ne point travailler dans les jours des ci-devant fêtes et dimanches, et même, de se parer, dans ces jours proscrits, plus que dans les autres. Même, certains membres de la société agissent ainsi. » En vain, on les flétrit du surnom d’ « endimanchés » ; ces « citoyens caméléons qui professent de bouche le républicanisme et outragent publiquement la raison par la célébration du dimanche » sont trop nombreux pour qu’on puisse les frapper (2).
Docile aux suggestions du club, la municipalité a, cependant, fait afficher, le 11 juillet 1794, une nouvelle proclamation sur le jour décadaire (3) ; mais, déjà, le ton de la conciliation y appa-
prenons-le dans les jours qui nous sont indiqués pour nous réunir sous la bannière de la vérité dans le temple de la Raison. Les décades ont succédé à ce qu’on appelait dimanches et fêtes : il ne faut plus de momeries. Aussi, nous enjoignons expressément à tous les marchands de tenir leurs boutiques ouvertes et de vendre tous les jours indistinc-
tement à ceux qui se présenteront pour acheter. » (Arch. Vire, D 5, 10 10 LES 00)
«d) Arch. Calv., L, district Vire, anc. 747, f. 45. (2) « Défions-nous de ces hommes ambidextres qui s’agitent en tous sens pour composer avec tous les partis. La malveillance est dans leur
âme ». (Arch. Vire, I 74, f. 86, 108, 118, 130 : D* 15, 29 messidor an IT).
(3) Id., D 11, f. 28. « Républicains ! La Convention nationale a reconnu lexistence de l’Etre suprême, l’immortalité de l’âme. A la place des
rait : « S'il est parmi vous, citoyens, quelqu'un à qui la fortune ne permet pas de cesser tout travail, au moins, qu’il n’affecte pas, dans ce jour solennel, de faire ostensiblement un ouvrage qu'il ferait dans l'intérieur de sa maison un autre jour. Et vous, citoyens, pour qui le travail n’est pas un besoin de tous les instants, ...secouez les restes d’un sot préjugé qui vous retient peutêtre encore. Réunissez-vous en foule dans ces jours institués pour l’instruction et les plaisirs licites ; que tous les habitants donnent le spectacle d’une grande famille animée du même sentiment amour de la patrie qui n’est que celui de la liberté. »
C’est en vain que, le 30 mars, la société a assumé la charge d'organiser ces fêtes décadaires : il y aurait, le matin, lecture des lois par la municipalité ; et le Comité d'instruction publique du club prononcerait des discours moraux. Comme c’était vraiment un peu vide, on y ajoute, le 4 mai, « une promenade civique, avec les autorités constituées » (1). Mais, en réalité, à une époque de vie affective intense, tout cela est trop intellectuel, froid, s'adresse trop peu aux sens : l’échec est complet.
Examinons, en regard, la question de la continuité de l’exercice du culte catholique au cours de la même période. L’échec nous apparaîtra encore plus net.
Il est certain que le culte dans des oratoires, à l’intérieur des maisons particulières, n’a jamais été interrompu. Vire recèle alors
jours dans lesquels des charlatans qu’on nommait prêtres, vous débitaient plus particulièrement des momeries, vous prêchaient une doctrine que leurs actions démentaient, elle a institué des fêtes décadaires plus dignes de l’Etre suprême.., puisqu'elles sont dédiées à toutes les vertus qui en sont une émanation. — Serait-il possible que cette institution vous fût indifférente... ? Soumission à la loi, bienfaisance, soulagement des malheureux, respect de la propriété, union, fraternité, telles sont les leçons que vous y entendrez. Croyez-vous que ces leçons ne sont pas plus agréables à l’Etre suprême que le sot panégyrique d’un saint ou d’une sainte qu’on avait jugé à propos de nicher à tel ou tel jour dans un calendrier ridiculement fait, et dont la vie, si elle eût été connue, aurait souvent donné ,un démenti à l’homme payé pour la débiter ?… Les magistrats. vous invitent d'autant plus à cette réunion qu’elle portera le désespoir dans le cœur gangréné des aristocrates qui pâlissent en entendant le récit de nos victaires, et n’ont plus d'espoir que dans les secours infernaux du fanatisme et de la superstition. »
(1) Id., 74, f. 78, 88, 90. Dans sa diatribe contre Ch. Caïlly, le catholico-républicain fait dire à « une bonne femme à chapelet » : « Le quidam qui se fait porter en triomphe dans les gazettes nous reproche de perdre tous les ans un ou 2 jours à notre pèlerinage. Mais, quoique nous ne sachions compter que sur nos doigts, notre calcul est encore plus juste que le sien : car, supposé que cette dévotion nous fasse perdre deux jours, leur nouvelle religion décadaire leur en fait perir? encore 28 plus qu’à nous, avec beaucoup plus de dépense, puisqu'ils les passent en orgies et en ribottes. (sic) »
un nombre considérable d’ecclésiastiques, sermentés ou non, rentrés dans leur ville natale après dispersion de leur ordre ou cessation de leurs fonctions. Parmi les non-sermentés, on n’inquiète vraiment que les ex-fonctionnaires publics, frappés de déportation par le décret du 26 août 1792. Les autres, s'ils ne troublent pas l’ordre public, ont toute liberté d’allée et venue (1) : ils ont pu en profiter pour exercer le culte. Toutefois, ce sont les vrais réfractaires qui ont le plus de succès.
« Pendant ce temps de désolation, nous conte Crespin (2), et jusqu’au rétablissement de la religion, les prêtres cachés allaient la nuit dans les maisons où ils savaient être en sûreté, administraient les sacrements aux malades. Comme il convenait de prendre des précautions, ils se déguisaient tantôt en garde national, tantôt en bourgeois, et toujours assistés d’un conducteur. De mauvais sujets et même des prêtres abdicateurs (sic) (3), les espionnaient et les dénonçaient en allant fouiller dans les maisons suspectes ; mais, d’honnêtes gens, même parmi ceux qui fréquentaient les clubs, donnaient connaissance des résolutions secrètes (4), en sorte que peu furent pris à Vire. Il avait été fait des caches et des communications d’une maison dans une autre que l’on dérobait avec des meubles préparés à cet effet. De présumés grands patriotes ou républicains forcenés qui paraissaient aller à la découverte pour assouvir leur rage, qui même, dénonçaient, pour mieux se couvrir, les maisons connues ou qui passaient pour être suspectes, lorsqu'ils savaient qu’il n’y en avait plus, ou qu'ils faisaient avertir assez à temps pour les cacher, en avaient chez eux qui y disaient la messe, à laquelle les.personnes de confiance qu’on appelait aristos. assistaient. Les ecclésiastiques étaient en sûreté dans ces maisons : il n’y avait pas de danger qu’on y fit des fouilles. »
Il convient de faire, dans le récit de Crespin, la part de l’exagération : les procès-verbaux du club ne présentent pas de ces
(1) Voir p. 244.
(2) Ms. t. II, p. 259, 263, 469, 470. A noter que, par une curieuse déformation, Crespin parle de ces faits comme s'ils s'étaient produits après le Coup d'Etat du 18 fructidor an V, époque où il n’y a plus de club.
(3) « Les bons prêtres ne se sauvaient qu’en faisant une prompte et forte résistance. Un bon prêtre s’échappa des mains de l’abbé Châtel jureur, en lui cassant un bras d’un violent coup de bâton. Un autre se retira des mains de l’abbé Sérard, après lui avoir donné quelques coups de bâton bien appliqués. » (Id.).
(4) Le 28 avril 1795, Laisné écrit : « L’expérience nous a plusieurs fois prouvé que ces hommes [les prêtres réfractaires] avaient à leurs ordres des gens continuellement aux aguets et qui épient les actions et les démarches des autorités. Souvent, sous prétexte d’affaires, il en vient, soit à nos bureaux, soit à nos séances. » (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 741, n. f., 9 floréal an III). Sous le Directoire, Delavente jeune se plaindra également des fuites des administrations.
motions forcenées contre les prêtres (1). De plus, alors que, lors des scrutins épuratoires de janvier 1794, certains citoyens en place doivent se défendre contre de graves imputations, personne n’encourt le reproche d’avoir recélé des prêtres réfractaires. On ne peut croire cependant à une sorte de complicité tacite entre tous les membres du club : Duboscq avoué, Roussin sellier, Mardeley auraient suffi à dissiper toute équivoque à ce sujet. En réalité, je ne vois guère, au club, que la famille de Crespin qui ait été susCceptible de tenir cette attitude double (2).
Mais quelques interrogatoires de prêtres appréhendés, notamment celui de Ruelle (3), saisi le 6 novembre 1793, montrent que les ecclésiastiques trouvent parfois asile à Vire, notamment chez des gens de condition modeste, et y exercent clandestinement un culte qui garde tout son prestige aux yeux de ceux qui le suivent (4).
Ainsi donc, le mouvement de déchristianisation n’atteint pas la
(1) La seule à signaler, le 6 août 1794, émane de Boulanger, membre de la Société de Cherbourg. Il demande que la société prenne des mesures « pour qu’il soit fait des visites domiciliaires », mais il s’agit de « communes des environs » de Vire. Le club renvoie Boulanger porter ses renseignements aux autorités. (Arch. Vire, I 74, f. 115).
(2) Crespin père et fils ont réussi à faire croire à leur civisme. Il semble que jamais ils n’ont été soupçonnés. Quant au notaire James, à Duboscq-Roberdière, Brenet de Blaye, Halbout, Festu drapier et autres sociétaires au rôle suspect, ils ont pu donner aux ecclésiastiques cachés des renseignements précieux.
(3) Ruelle déclare avoir exercé à Vire, « surtout les sacrements ». Il ne connaît pas la demoiselle Leneveu, fileuse, chez laquelle il a été arrêté, mais on lui avait dit qu’il y trouverait asile. Il y a fait porter de veille ses vases sacrés. De 7 heures à midi, il a confessé plusieurs personnes qu’il avait convoquées là. Pendant son séjour à Vire, il a célébré un baptême et 2 ou 3 mariages. Il a quelquefois exercé conjointement avec d’autres prêtres insermentés. Tous avaient des ornements. Quelques personnes assistaient à leurs messes. (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 723, f. 163-169): — Différents manuscrits de la bibliothèque de Vire font mention d’actes de catholicité émanant de prêtres non serimentés. (Bibl: Vire, ms. A, 263-268 (baptêmes et mariages clandestins célébrés à Vire et Tallevende par Rob. Rouyer, 1795-1802. — C 166, etc.).
(4) Le 12 octobre 1793, le district écrit au département : « Ces ecclésiastiques, d’après un rapport. fait par des gens dignes de foi, ont dû faire un sermon pendant la nuit et, à la sortie de ce conciliabulie infâme, les misérables auditeurs, dupes des intrigants et des faux dévêts, scrtaient en fondant en larmes. Nous vous instruisons de l'existence de ces individus dans notre district, des progrès qu’ils y font ; vi nous vous prévencns que si, bientôt, on ne les arrête dans jieur course, ils fercnt le plus grand mal. » (Arch. Calv., L, district Vire, anc, 750, f. 125).
se LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE masse : il n’affecte vraiment qu’une minorité, surtout bourgeoise, qui prend son mot d’ordre au club. Mais, cette minorité est la classe dirigeante de la cité, d’où ‘’éclat des manifestations.
Certes, il est de ces manifestants, et, ce ne sont pas les moins bruyants, qui, sous ces dehors anti-religieux, voilent leurs véritables sentiments. Ce sont les mêmes qui, frénétiquement, acclament la Convention, la Montagne : ils ne trompent personne.
Mais si tout avait été factice dans ce mouvement, la réaction aurait été totale. En réalité, beaucoup des sectateurs de ces cultes sont de bonne foi. Il ne serait même pas très juste de leur opposer leur attitude religieuse ultérieure (1) : en l’an IE, les circonstances sont si anormales ! C’est la totalité de l’œuvre réalisée depuis 1789 qui est mise en péril. Et cette œuvre, leur œuvre, à laquelle ils sont attachés et qu’ils défendent en désespérés, ensemble complexe de droits civils et politiques, d’intérêts matériels, de réalisations, d’espoirs, ils ne savent lui donner qu’un nom : la patrie. Ce n’est pas par hasard que, dès 1790, on a donné aux partisans de l’ordre nouveau le nom de patriotes, réservant à ses adversaires celui d’aristocrates : entre la patrie et la révolution, il y a identité parfaite. « L'amour de la patrie, dit la municipalité de Vire, le 11 juillet 1794, n’est que celui de la liberté. » Voilà ce qui est en péril, ce qu’on défend contre les forces du passé. Il faut, dit encore la municipalité, porter « le désespoir dans le cœur gangrené des aristocrates. qui. n’ont plus d’espoir que dans les secours infernaux du fanatisme et de la superstition ». Les forces du passé ont des alliés dans le catholicisme romain. Or, il est clair que, dans cette lutte tragique, la religion officielle, issue äe la Constitution civile du clergé, n’est d’aucun secours à la Nation. Les circonstances sont anormales ! Que la religion ellemême soit anormale ! Et les cultes révolutionnaires, redoutable machine de guerre contre les forces du passé, apparaissent, issus cu danger de la patrie. Culte de la Raison, culte de l’Etre suprême, si différents dans leurs tendances philosophiques, se confondem vraiment dans l’esprit de leurs sectateurs de province, parce que, ‘ans ces deux termes : Raison, Etre suprème, dont ils ne saisissent pas la compréhension, ils ne voient qu’un élément commun la patrie révolutionnaire qu’il faut sauver.
(1) Pour la plupart, anciens catholiques fervents, ils reviendront, une fois la tourmente passée, à la religion de leurs pères.
3. HISTOIRE POLITIQUE DE VIRE AU TEMPS DE LA RÉACTION THERMIDORIENNE (JUILLET 1794-OCTOBRE 1795)
1. Thermidor. Attitude des Virois à iæ veille de la chute de Robespierre. Impression produite par l'événement. — 2. La réaction. Caractères généraux. Facteurs locaux : réapparition du courant girondin ; déclin et disparition du club. — 3. Abandon des formes révolutionnaires transformations administratives ; épuration Lozeau. — 4. La défense du régime : atténuations en faveur des familles d’émigrés, de prêtres déportés ; mesures contradictoires à l’égard des prêtres réfractaires ; libération des derniers suspects. Poursuites contre les Terroristes. — ». Evolution de l’esprit public. Ralliement autour de la Convention (août 1794-mars 1795) ; effet produit par les journées de germinal et prairial an III. — 6. La rénovation religieuse. Faveur à la liberté des cultes ; décret du 3 ventôse an III : réouverture des églises ; décret du 11 prairial an III : attitude du clergé. — 7. Limitation de la réaction à Vire : la Chouannerie bocaine. Premières menées ; commission de justice militaire à Vire ; mansuétude des représentants en mission, de la Convention ; son inefficacité. Attitude résolue des autorités locales. La soi-disant pacification d'avril 1795. La répression tardive ; effets de la Cheuannerie. Les Virois réclament le retour au terrorisme. — 8. La Constitution de l’an III. Caractères du plébiscite à Vire : ralliement républicain.
1. C’est au moment où s’affermissent à Vire ces sentiments d’attachement à la Convention, à la Montagne, issus du désir de sauver la patrie révolutionnaire, que, soudain, se propage une rumeur effarante, incroyable : Robespierre, le grand démocrate de 1791, l’instaurateur du culte de l’Etre suprême, le guide de la Nation au milieu des périls qui l'entourent, l’incorruptible, décrété d'accusation, a été exécuté le 10 thermidor !
A nous, l’événement apparaît comme plein d’analogie avec la fin l'Hébert, de Danton, au printemps précédent. Mais, chez les Virois qui n'avaient guère connu ces victimes, leurs supplices, nous Pavons vu (1), n’avaient pas suscité une émotion très vive. Cette fois, il n’en est pas de même.
Est-ce que les Virois étaient robespierristes ? Certes, au club, un invoque souvent l’autorité de Robespierre ; et ses discours, iransmis par Dumont (2), sont lus « avec intérêt ». L’instauration au culte de l’Etre suprême, œuvre personnelle de Robespierre, a pu lui attirer les sympathies des Virois, chez qui l’athéisme avait
cu peu de prise (3).
(1) Page 312.
(2) Très prudemment, Louis-Philippe Dumont s'était rapproché de la Montagne en même temps que ses commettants.
{3) Les Virois ont-ils su que le discours prononcé par Robespierre à
Des témoignages de cette sympathie se manifestent le 27 mai 1794, à la nouvelle de la tentative d’assassinat commise sur Robespierre. Mais le club et le district, qui envoient à la Convention des adresses à ce sujet, n’établissent aucune différence entre Robespierre et Collot, l’autre victime de l'attentat (1) : il n’y a pas manifestation robespierriste.
En réalité, on est simplement conventionnel : ce qu’on souhaite, c'est la sauvegarde de la Convention qui a déjà fait face à plusieurs complots. L'adresse de la municipalité de Vire, en date du 12 juillet 1794, contient, à cet égard, un passage significatif qui, lu à la Convention le 8 thermidor-26 juillet (2), dut combler d’aise ceux qui s’apprêtaient alors à frapper Robespierre : « ..….Surveillant sans cesse les complots, faites rentrer dans le néant les lâches conspirateurs qui ne peuvent respirer le même air que l’homme libre, et méditent, dans leur scélératesse, le rétablissement du despotisme. Faites exterminer jusqu'au dernier des usurpateurs qui, dans leur délire, ont cru que des hommes, leurs égaux, pouvaient devenir leurs propriétés, et qui, par suite de cette même frénésie, nous font un crime d’avoir réciamé leurs droits inaliénables d’être hommes. »
Après lecture d’une telie adresse, les conjurés de thermidor sauront bien ce qu’il convient, en cas de succès, de raconter à la province, pour expliquer la nouvelle vicissitude. A Vire, on sera singulièrement disposé à les croire.
Cest seulement le 31 juillet que l’événement y est connu avec certitude. Comme jadis, lors de la fuite du roi, la première impression est la stupeur. On a hâte de se renseigner plus complètement, pour se faire une opinion ; on se précipite sur les feuilles publi-
la fête de l’'Etre suprème passait pour être l’œuvre de leur compatriote, Pabbé Pierre-Charles-François Porquet, ancien aumônier du roi Stanislas Leczinski ? (Voir à ce sujet : Ch. PORQUET : L'abbé Porquet (1723- 1796) : Pays bas-normand, 1912, p. 31-38).
(1) Le Comité du club peint « l’horreur dont la société a été pénétrée et la joie qu’elle a ressentie en apprenant le salut de ces hommes chers et célèbres à tant de titres ». Le district parle de « l’horrible attentat qu'un scélérat a voulu commettre et que l’Etre suprême... a détourné de dessus la tête des immortels Robespierre et Collot d'Herbois.…, républicains dont l’âme ne reçoit d’impulsion que celle de la vertu La divinité a fait son devoir (sie). : nous ferons le nôtre ; nous couvrirons, s’il le faut, de nos corps, les représentants du peuple. Les monstres gagés par l’infâme Pitt ne les atteindront qu'après nous avoir criblés. » (Arch. Vire, I 74, f. 46, 94. — Arch. Calv., L, district Vire, anc. 725, f. 61).
(2) Mention honorable et insertion au Bulletin. (Arch. Vire, D UE 20)
LA RÉACTION THERMIDORIENNE (JUILLET 94-ocT. 95) 347
ques (1). Le club se réunit, comptant peut-être sur une communication des Jacobins, et décide de tenir séance tous les jours (2). En somme, on est un peu désemparé, on attend une orientation (3).
Peu à peu, cependant, parviennent des compléments d’information. Les Virois ne songent pas un instant qu’ils émanent uniquement des vainqueurs. On ne saisit qu'une chose : ils viennent de la Convention autour de laquelle, dans tous les orages, doivent se rallier les patriotes. Ces gens crédules qui ont accepté toutes les légendes répandues successivement contre les Montagnards, les Girondins, les Hébertistes, les Dantonistes, par des adversaires intéressés à perdre à jamais leurs victimes dans l’opinion publique, vont, sans examen, admettre tout ce qu’il plaira aux thermidoriens de répandre contre les vaincus. Avec un singulier empressement, ils adoptent la légende de la nouvelle conspiration liberticide, heureusement découverte par la Convention.
Une idole de plus est à terre : il ne reste, désormais, qu’à faire montre de sentiments de reconnaissance et d’attachement « inviojable » pour les vainqueurs (4).
(1) Laisné écrit à son parent, l’agent national du district de Domfront : « Chacun est tellement attaché à ses feuilles qui viennent d’arriver, que je ne puis t'en procurer. » (Arch. Calv. L, district Vire, anc. 741, n. f., 18 thermidor an Il).
(2) « Un membre dit que, dans les circonstances où nous nous trouvons, il était plus à propos que jamais de redoubler de zèle, et de surveiller avec soin tous les malveillants. A cet effet, il propose et la société arrête de tenir séance tous les jours pour discuter les sujets intéressants et pour lire les nouvelles. » On demande à la municipalité établir un corps de garde ; au district, de redoubler d’activité dans
le visa des passeports. (Arch. Vire, I 74, f. 112).
(3) Cependant, pas plus qu’en juin 1791, l’événement n’entraîne de crise administrative. Tout continue de fonctionner normalement : Ia correspondance est acheminée comme au cours des jours précédents. L'agent national attend, comme d'habitude, la fin de la décade pour adresser son rapport aux Comités de salut public et de sûreté générale il n’y fait aucune allusion au 9 thermidor. (Arch. Calv., L, district Vire, ane. 742, n. f., 12-20 thermidor an Jl).
(4) Le club donne l’exemple en arrêtant immédiatement un projet d’ « adresse de félicitations à la Convention sur l’énergie qu’elle à montrée, relativement aux événements des 9 et 10 de ce mois », protestant de « l’entier dévouement et de l’attachement inviolable de la » (Arch. Vire, I 74, f. 112). Le Conseil
Société à la Convention nationale « Citoyens représentants ! Il
général de la commune écrit le 2 août existait done encore des conspirateurs dans la plus grande, la plus auguste des assemblées ! Des hommes que la nation. regardait comme ses amis avaient donc creusé l’abîme qui devait faire disparaître la liberté... achetée par des peines et des sacrifices de toute espèce depuis 5 ans. Une conspiration de l'espèce serait incroyable si l'exemple du passé ne nous avait instruits. Le peupie français, en faisant descendre
« Représentants du peuple, écrit le district dès le 1° août, des conspirateurs ont donc, de nouveau, tenté de perdre la liberté ! Des mandataires infidèles du peuple ont donc encore une fois déshonoré la plus belle mission du monde pour la trahison la plus odieuse et la plus criminelle ! Scélérats ambitieux, dominateurs insolents, ils avaient donc résolu d’égorger la représentation nationale, et, sur ses débris sanglants, de rétablir le despotisme ou la royauté ! Grâces immortelles vous soient rendues, pères de la patrie ! En échappant au fer des assassins, vous l’avez sauvée au bord de l’abime, Votre énergie, votre courage, votre inébranlable fermeté ont terrassé ces monstres et préservé la liberté d’une atteinte peut-être mortelle !
« Tu seras une époque mémorable dans les annales du peuple français, nuit célèbre qui as vu, dans un instant, déjouer les atroces complots des conspirateurs, prononcer leur jugement et leur mort ! Tu resteras à jamais gravé dans la mémoire des républicains, jour heureux qui as vu tomber les têtes coupables !
« Représentants du peuple ! Suivez tous les fils de cette abominable conspiration ; que tout coupable n’échappe pas au glaive de la loi (sic) ! Périssent tous leurs complices ! Périssent ceux qui tenteraient de les imiter ! — Quel abominable projet ! Quelle scélératesse profonde ! Paris, le berceau de la liberté, devait en être le tombeau ! Le peuple de Paris qui renversa la Bastille, monument exécrable de la tyrannie, devait, le premier, supporter le joug du tyran nouveau ! — Mais les sections ont aperçu le piège tendu par les traîtres : elles ont juré de n’obéir qu’à vos décrets et de mépriser les réquisitions de la Commune corrompue et conspiratrice ! La République entière leur doit une éternelle reconnaissance. Elle va sanctionner à l’unanimité votre décret qui porte qu’elles ont bien mérité de la patrie !
Représentants du peuple ! Restez à votre poste : la patrie vous en conjure ! Continuez de poursuivre les conspirateurs ; qu'ils montent tous sur l'échafaud et que leurs têtes coupables expient leurs forfaits ! Ainsi la liberté et l’égalité triompheront de leurs ennemis, et la République s’établira sur des bases inébranlables. »
Ainsi donc, pour les Virois, la cause est entendue : comme tant d’autres illustres victimes, Robespierre n’était qu’un royaliste déguisé ; ses complices, « les nouveaux Cromwells dont la Nation vient de faire justice » (1). Plus grand avait été son prestige, plus profonde sera sa chute. Désormais, lorsqu'on prête serment de
un tyran du trône, a proclamé à l’univers qu’il voulait être libre et que celui qui. dans son délire, voudrait usurper la souveraineté, éprouverait le même sort. Représentants !.… Vous avez encore une fois sauvé la patrie ! La commune de Vire. vous invite à rester à votre poste, à continuer de déjouer tous les complots que l'aristocratie pourrait ourdir. Le peuple français est debout pour vous soutenir. » (Mention honorable et insertion au Bulletin le 30 thermidor). (Id, D 11, f. 35 ; D* 15, an II, n° 98). — A noter que parmi les robespierristes exécutés, üigurait Prosper Sijas, adjoint au ministre de la guerre, et dont la mère habitait alors rue de la Douve à Vire.
(AT Calv-Lcdistrict Vire, an0 2001 20 SrA7ETENTAS
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« haine aux tyrans et aux traîtres », c’est à lui qu’on songe. On n’a pas assez d’invectives contre lui : « un scélérat, un conspirateur.…. couvert du manteau de l’hypocrisie, vomissant à pleine bouche le patriotisme, pendant qu’il égorgeait avec sensualité d’innocents patrioses dont les talents, les vertus et les fortunes étaient pour lui des objets de crainte, de remords et de ceupidité ». Ainsi donc, sous les coups redoublés des calomniateurs, c’est la légende même de « l’incorruptible » qui s’en va. Désormais, Robespierre et ses complices sont des « monstres » dont on exècre la mémoire (1).
9, Malgré son retentissement, thermidor n’aurait peut-être pas eu plus de conséquences que la chute d’Hébert ou celle de Danton, si les véritables organisateurs du complot contre Robespierre, les thermidoriens de gauche, n’avaient été rapidement submergés par leurs complices, les thermidoriens de droite qui, plus nombreux, vont dominer désormais à la Convention et en diriger les débats dans un sens rétrograde. Cette réaction, dirigée d’abord contre des honimes plus que contre des choses, aura un effet très net sur l’évolution de l'esprit publie : on va prendre l’habitude de confondre avec la cause de Robespierre celle de toute la Montagne, préparant ainsi les voies à l’abandon, non seulement des mesures d'exception votées par la Montagne, mais même des idées démocratiques contenues dans la Constitution de 1793, œuvre des Montagnards. Un régime censitaire et bourgeois restauré par la Constitution de l’an III, tel est l’aboutissement de cette période, dont le point de départ est la chute de celui qui avait été le premier démocrate, Robespierre.
Vire ne pouvait manquer d’être entrainée dans ce mouvement rétrograde : deux facteurs, l’un positif, l’autre négatif, dominent cette évolution. À
Le premier est, en quelque sorte, une réviviscence du courant girondin : thermidor, défaite irrémédiable de cette commune de Daris, dénoncée jadis avec fureur, constitue comme une espèce de revanche du 2 juin 1793. Le 13 décembre 1794 s’offre la première occasion d’afficher ces sentiments : sur la proposition de Maurice aîné, le club rédige une « adresse à la Convention pour
(1) Au club, le 6 septembre, « la fête du jour est la haïine aux tyrans et aux traîtres. Le président [Demortreux] démontre. l'horreur et l’aversion que tout vrai républicain doit avoir pour cette espèce d'hommes. Un de nos frères d’armes chante une chanson parfaitement à l’ordre du jour : cette chanson est contre le traître Robespierre. Il est invité à la répéter et à en donner copie. » (Arch. Vire, I 74, f. 122, OR ch AC AI a dis trichnVire, ane 744 nt, 17 pluviôse
ans 716, £. 2).
la féliciter d’avoir restitué à leurs fonctions les 73 » (1). Deux mois après, on rentre en relations épistolaires avec Doulcet de Pontécoulant qui va reprendre son rôle de directeur de l’opinion de ses commettants (2). Président de la Convention de mai à septembre 1795, membre du Comité de salut public, il sera écouté plus que jamais (3).
Quant au facteur négatif, il est constitué par la disparition, très ‘apide, du courant jacobin. En effet, ce qui avait mis Vire à l’unisson avec la France montagnarde, c'était la Société populaire affiliée au Club des Jacobins de Paris. Et on le sait si bien à Vire que, dès les lendemains du 9 thermidor, le club est l’objet des attaques de quelques réacteurs (4).
C’est l’organisation d’unification jacobine qui est tout d’abord frappée : le décret du 25 vendémiaire an III-16 octobre 1794, interdisant les affiliations, les agrégations entre clubs, est pour eux comme un arrêt de mort.
C’est le 29 octobre 1794 que l’ex-abbé Surbled des Moulins, président en exercice, informe le club de Vire de la promulgation ae cette loi et invite les sociétaires à délibérer sur son application.
« Sur quoi, un membre prend la parole et dit qu’il n’est pas
(1) Mention honorable et insertion au Bulletin le 15 nivôse an III- 4 janvier 1795. — Les réintégrés du Calvados étaient Doulcet, Philippe- Delleville et Henry-Larivière. Le 5 février 1795, Laisné proteste contre une pétition qui a peint les membres du district « comme les partisans du régime affreux et atroce qui a été renversé le 9 thermidor et que nous avions tenté d'attaquer plus d'un an avant cette herreuse éppque ». (Arch. Vire, I 75, f. 5: —" Arch. Calv., LE; district Vire, anc. 743; f. 12 ; 744, n. f., 17 pluviôse an II).
(2) Il avait fait un séjour en Suisse (au cours duquel il s’était rencontré avec le duc d'Orléans, fils d’Egalité). Personne, à Vire, ne se demande si la proscription l’a politiquement changé. On voit toujours en lui un « patriote de 89 », d'autant plus qu’il est toujours l’objet de la haine des royalistes de Normandie. (Voir : Réponse des armées catholique-royale de la Vendée et des Chouans, au rapport fait par le soi-disant représentant du peuple, le citoyen Doulcet… Bibl. Caen).
(3) Laïisné entre aussi en correspondance avec Isnard et Louvet, rappelés à la Convention le 8 mars 1795. Il écrit au dernier : « Je t’envoie 12 1. pour 2 exemplaires de l’ouvrage dans lequel tu as tracé le tableau des périls que tu as courus depuis le 31 mai 1793. Je lirai avec bien de Pintérêt l’histoire des malheurs de tant de vrais patriotes que l’on a trop longtemps calomniés et perséeutés. » (Arch. Calv., L, district Vire, anC LS SRe At):
(D Le 20 août 1794, au club, « un membre a dit qu’un patriote qui faisait travailler ses enfants un jour de ci-devant dimanche, a été insuité, qu'on l'a traité de Robespierre, qu'on lui à dit qu’il en uvait les principes et qu'il les avait puisés @ans le sein de la société populaire. » (Arch Vire, STATION
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question de délibérer, mais. que la société doit donner l’exemple de la plus parfaite soumission aux lois qui émanent de la représentation nationale. En conséquence, il propose que le comité de correspondance soit dissous à compter de ce jour, et que les membres qui le composent soient chargés de dresser le tableau des membres de la Société tel que la Convention nationale l'exige. Le président observe à l’opinant qu’il n’a pas été dans l’intention de la Convention. d’interdire aux sociétés populaires un des droits les plus sacrés de l’homme : le droit de correspondre ; mais qu’elle a voulu que les pétitions et adresses des sociétés populaires fussent signées individuellement, tandis qu'auparavant, elles n’étaient revêtues que des signatures des président et secrétaire. — Le premier opinant obtient une seconde fois la parole et dit qu’il est d'accord sur ce que le président vient de dire, Cependant, il observe qu’en conservant un Comité de correspondance dans son sein, la Société aurait encore et serait censée avoir une correspondance en son nom, pourquoi il propose pour amendement que le comité qui a porté jusqu'ici le nom de Comité de correspondance, porte à l’avenir le nom de Comité de rédaction. Adopté. »
Le 13 novembre 1794, le club envoie à la Convention une adresse approuvant le décret du 25 vendémiaire (1). Mais, dès le 7, un sociétaire s’est déclaré « surpris que les membres soient aussi peu nombreux aux séances ». « Il observe que cette désertion n’a lieu que depuis que la Convention nationale a rappelé les sociétés populaires à leur institution primitive. I] finit par demander que les membres de la Société qui ne s’y rendent pas dans les trois jours pour faire leur déclaration soient rayés de la liste. » (2)
Désormais, la décadence est sans remède. Le 12 novembre 1794, ia société des Jacobins de Paris disparaît. La filiale de Vire n’a plus de ressort (3). Aucun membre nouveau ne s’y fait inscrire (4). Quant aux anciens, chaque procès-verbal se plaint de leur manque
(1) Mention honorable et insertion au Bulletin. (Id., I 74, f. 138, 142 ; TASAE 5):
(2) Id., I 74, f. 140. Le 11 octobre 1794, l’incorrigible bavard Julien Gosselin déclare au représentant Bollet, présent au club, que « les autres réunions de la société n’étaient pas si nombreuses ». En punition « Gosselin sera tenu d’assister à toutes les séances pendant un mois sans pouvoir jamais prendre la parole. (Id., f. 135).
(3) La dernière manifestation d’activité a été l’organisation, en sept. 1794, d’une nouvelle tournée de propagande dans les communes rurales : Truttemer, Bernières, Maisoncelles, la Lande-Vaumont, Tallevende. On engage les clubs de Mortain, Tinchebray, Domfront, à suivre cet exemple. « On fera un catéchisme des bienfaits de la Révolution et des maux incalculables que le fanatisme a causés dans tous les temps, à répandre dans nos campagnes. » ds 1 420/121,125; 129).
(4) Attesté par les tableaux envoyés tous les trois mois, conformément à la loi du 25 vendéimiaire. (Id., D* 14, an III, n° 68),
d'assiduité. Le secrétaire Barassin s’absente sans motif pendant un mois. Puis c’est le président, G.-F. Mauduit, jadis plein d’ardeur, qui néglige ses fonctions, laissant au premier venu la direction des séances. Les procès-verbaux ne présentent plus aucun intérêt.
Enfin, le 30 mars 1795, jour de décade, on enregistre ce bref compte rendu : « Présidence du citoyen Maurice. La séance est ouverte aux cris de : Vive la République ! Le plaisir est à l’ordre du jour. Plusieurs citoyens montent à la tribune et chantent des chansons patriotiques. La séance est levée aux cris ordinaires de : Vive la République ! Signé : Quéruel, secrétaire, » (1) Ainsi se termine, par des chansons, longtemps avant le décret du 6 fructidor an IIL, la carrière de la Société régénérée en novembre 1793.
Privée de ce foyer d’énergie « révolutionnaire », la ville de Vire peut, dès lors, reprendre en sens inverse la route qu’elle avait suivie l’an précédent, sous l’impulsion de la Montagne triomphante.
3. Elle va subir passivement les mesures votées par la nouvelle majorité parlementaire et qui sont caractérisées surtout par l’abandon des formes révolutionnaires préconisées au début de l’an II (2), le gouvernement révolutionnaire ne subsistant lui-même que comme facteur de défense, de consolidation du régime établi à la faveur du coup de thermidor. Un nouveau parti de gouvernement se crée qui dénonce la tyrannie de celui qui l’a précédé aux affaires, mais, pour sa propre sauvegarde, il a bien soin de ne pas restaurer des libertés politiques dont l’ajournement avait été décidé sous la pression du danger de la patrie, beaucoup plus que sous l'impulsion de quelques hommes désireux d’assurer leur pouvoir.
Certaines des mesures subies sont d’ordre administratif, les autres intéressent la sûreté générale.
Le premier organe local atteint par la législation thermidorienne est le Comité de surveillance. Un décret du 7 fructidor an II- 24 août 1794 décide, en effet, de ne laisser de Comités de surveillance qu'aux chefs-lieux de district et aux villes de plus de 8.000 âmes. L’an d’avant, on avait bien protesté contre le nombre exagéré de comités, si difficiles à constituer dans les petites com-
(4) Id., 1 75, f. 19. — Le décret du 6 fructidor-23 août 1795 ordonnait dissolution « de toute assemblée connue sous le nom de club ou société populaire ». Dès le 27 août, la municipalité de Vire fait fermer la salle des séances, en dépose les clefs et les archives à la maison commune et fait enlever l’inscription placée sur la porte extérieure de la dite salle. (COM DNS des EXO),
(2) L’emploi officiel du mot révolutionnaire sera lui-même proscrit le 12 juin 1795.
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munes (1), mais, jamais on n’avait songé à une telle réduction, amenée évidemment par des considérations d’ordre politique, les comités de l’an IT ayant été les organes locaux de terrorisme les plus effectifs.
Vire perd ainsi l’un de ses deux Comités et celui qui subsiste a pour ressort l’étendue du district. Le 9 novembre 1794, le représentant Bollet, de passage dans la ville, se charge de le reconstituer, conservant seulement quatre des anciens membres virois (2). Ce Comité s’efforce d’entrer en relations avec les agents nationaux des communes rurales ; mais, malgré l’insistance de Laisné, les ruraux ne mettent aucun empressement à correspondre avec lui (3). Le nouveau Comité vivra ainsi jusqu’au 1* germinal an III- 21 mars 1795, date de dissolution, conformément au décret du 1® ventôse an II-19 février 1795, qui ne conserve que les comités des villes de plus de 50.000 habitants. Malgré la valeur de ses mernbres, il n'apparaît pas que ce Comité de lan IF ait joué un rôle comparable à celui de ses prédécesseurs de 1793-94,
Les autres organes qui avaient joué un rôle prépondérant en lan II se voient pareillement atteints : le décret du 1” ventôse an III supprime la permanence des conseils généraux de district et de commune, puis le 1“ floréal an III-20 avril 1795, le terme procureur-syndic réapparaît, remplaçant celui d’agent national. De plus, imitant la Montagne ,le gouvernement thermidorien fait procéder par les représentants en mission, à l’épuration des autorités constituées (4).
C’est le représentant Lozeau, un des accusateurs de Robespierre le 9 thermidor, qui, le 12 mai 1795, procède à l’épuration des
(1) Le 5 février 1794, Laisné avait proposé au Comité de sûreté générale de donner aux comités de campagne « un petit arrondissement ». Le 13 avril suivant, le représentant Frémanger réclamait la réduction des comités à un par canton. (Arch. Nat., AF II 163. — Arch. Calv. EL, district Vire, anc. 747, f. 21).
(2) Ce sont : Etienne Louvet, Julien Roussin, J.-B. Sonnet-Huard, Pierre Yver-Dubourg. — Les nouveaux sont : Jean Thomas, marchand de bois à Vire ; Gabriel Drieux, de la Ferrière-Harang, blessé de guerre réformé ; ; Ch.-Jean Davoult, de Noireau, suppléant au tribunal du district ; N. Vivien, off. munic. d’Aunay ; et quatre anciens administrateurs du district : Jacq.-Phil. Busnel, cultivateur à Pontfarcy ; Louis Basourdy, de Saint-Jean-le-Blanc ; Louis-Georges Roger, de Presles . Michel Lebastard, de Noireau.
(3) Id., anc. 744, n. f., 8 brumaire an III.
(4) Déjà Bollet, à l’automne de 1794, a remplacé au directoire du district le démissionnaire Hellouin par Goislard, jadis destitué par Jeanbon Saint-André, puis a réinstallé à la présidence du tribunal du district Thomas-Michel Demortreux, précédemment éliminé par Bouret.
autorités viroises. Il se fait éclairer par une commission de { membres ainsi désignés : un (Angot) par le district ; 2 (Desmarais et J.-H. Sonnet) par le conseil général de la commune, 4 par les sections de la Liberté et de l’Egalité. Mais ce timide retour à la consultation des suffrages populaires émeut si peu les citoyens que c’est à peine si cinq à six douzaines d’entre eux consentent à prendre part à l'élection de ces commissaires (1).
Renseigné par des individus qui ne sont pas tous d’ardents républicains, Lozeau ne peut que faire des choix exempts du reproche du jacobinisme.
L'administration du district est peu modifiée (2) ; seul, le départ de Germain Duboseq rendu à la présidence du tribunal criminel du Calvados (3), oblige le représentant à introduire au directoire un homme nouveau. Les tribunaux locaux subissent de mème peu de changements (4).
Le conseil général de la commune ne perd que 5 notables assez obscurs (5). Mais il subit intérieurement de profondes modifications. En effet, Vesnié et Decaen, officiers municipaux, ne sont conservés qu’en qualité de notables ; et c’est de ce titre effacé qu'est gratifié l’agent national Delavente jeune. Et pour remplacer ces fermes républicains, Lozeau nomme comme officiers municipaux, non seulement le notable Vivier du Raisin (6), mais le très suspect notaire James ; comme procureur de la commune, le très tiède Brenet de Braye. Dans le procès-verbal d'installation (7),
(1) Les + élus sont : Brenet, James notaire, G.-R. Marie, drapier, J.-B. Duboscq négociant. (Arch. Vire, K* 88, an II).
(2) Directoire : Bazin, Angot, Goislard et Pierre Dubourg, avocat à Vire, ex-suppléant au tribunal. — Procureur-syndic : Laisné. — Secrétaire : G.-F. Mauduit. — Conseil : Vaultier, Hellouin, Mauduit-Cotelle, Vigeon, Duhamel, Lance, Lefournier, et Busnel, de Pontfarey, ex-m. du Comité de surveillance du district.
(3) A la place de Ch. Caïlly que Lozeau a envoyé au directoire du Calvados, ainsi que Jacques Lanon, frère de Richard (arrêté du 29 floréal an IIl).
(H) En messidor suivant, à Martin juge de paix décédé, le district donne comme successeur Busnoult, avocat, off. mun.
(5) R. Dupont, J. Meslier, H. Picard, V. Duchemin, marchands : Th. Pichon, sellier. |
(6) Qui vit avec son frère, prêtre non sermenté.
(7) Maire : Flaust ; procureur : Brenet ; offic. munic. : Bazin, Busnoult, Desmarais, Duboscq-Roberdière, Monlien de la Lande, Lepeltier, Vivier, James ; notables : Surirey, Delavente, Lecourt, Decaen, Bonnel, Quesnot, Durand-Duval, Vente, Anger, Lemercier, Lavinay, J.-H. Sonnet, Vesnié, Olivier Halbout, Porquet-Belsendière, Georges-René Marie, drapier ; J.-B. Castel des Pérelles, rentier ; Pierre Roussin-Alais, rentier,
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Delavente, procureur sortant, affecte de rappeler que, treize mois auparavant, par « une injustice », James et Brenet avaient été exclus de la municipalité et il exprime sa satisfaction de se voir lui-même remplacé par un homme investi de la confiance publique (1). En réalité, Dejavente se rend parfaitement compte de évolution qui se produit alors et dont il est lui-même victime. Mieux que lui, son successeur va pouvoir se faire l’artisan local de la politique rétrograde qui a cours à cette époque. Delavente attendra son heure pour rentrer en scène.
L’épuration Lozeau est, à coup sûr celle qui présente ie caractère ‘politique le plus accentué, Cependant, notons que le district conserve Laisné, Bazin et Angot comme procureur-syndic et membres du directoire. Ils siégeront ainsi jusqu’au 12 novembre 1796, les municipalités cantonales prévues par la Constitution 4e Pan II n’ayant pu, par suite de la Chouannerie, être organisées plus-tôt (2). De méme, la municipalité ne subit pas un renouvellement de personnel dont l'ampleur puisse compromettre la bonne gestion des affaires publiques (3). La stabilité nécessaire a été le principe directeur de cette épuration comme de la précédente (4). Enfin, notons que, dans une région où le zéle pour la chose publique tombe très bas en 1795, personne, à Vire, ne refuse les fonctions offertes par le représentant (5). Ïl n’y a donc pas réaction totale.
(1) Delavente fait de lironie : Brenet a chtenu deux cdouzaines de voix pour étre nommé commissaire épurateur, À noter que Delavente n'accepte pas d’être juge au tribunal de district.
(2) L’exécution du décret du 29 prairial an II prescrivant des économies, porte le district à ramener de 25 à 19 le nombre de ses employés. — À remarquer que l'administration centrale du Calvados, peu au courant des conditions spéciales de la région, accusa le district de tenter de se perpétuer aux affaires. Le district offrit de cesser toute fonction. (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 736, f. 44 ; 743, f. 49, 58. 7€ T1 1418):
(3) Delavente jeune signale cependant quelque relâchement dans Vactivité des magistrats municipaux. Le notaire James et le négociant Vente « qui ne s’est presque jamais cecuné de rien » sont parmi les moins zélés. Le 15 janvier 1795, Delavente dit qu’il a dû se charger « de faire l’ouvrage, sans quoi, il dormirait longtemps ». (Arch. Vire, D* 14).
(4) Il en résulte qu’en 3 ans, les 28 postes municipaux n’ont cu que 45 titulaires. Les 5 postes essentiels du district n’ont eu que 8 titulaires.
(5) Les municipalités rurales démissicnnaient chaque fois que surgissait une difficulté d’exécution (réquisitiens, lois militaires, etc.). Beaucoup de municipalités constituées par Lozeau refusent d'entrer es fonction. (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 736, f. 44 ; 743, f. 49, 58, 76, Lassy, Les Loges, Monthbertrand, Noireau, Ondefontaine, Proussy, Samson
PAU ot
4, Il en est de même pour l'application des mesures relatives à la défense du régime. Si rétrograde que soit le régime thermidorien par rapport à celui qui l’a précédé, il n’en est pas moins vrai que la Convention reste le centre républicain ; elle a des ennemis à droite et elle ne lPignore pas : témoin ce décret du 25 brumaire an III-15 novembre 1794 qui, rendu à une époque où l’on pouvait s'attendre à moins de sévérité, reproduit cependant contre les émigrés les rigoureuses dispositions du décret du 28 mars 1793 (1).
Les autorités locales, sous l’influence des tendances créées l’an précédent, persistent à appliquer à la lettre la législation. Mais des atténuations se sont sentir déjà : elles sont le fait de l’un des représentants en mission dans la région, et de lPadministration départementale.
Le représentant Bollet que son « caractère faible » (2) prédispose à toutes les concessions, arrive à Vire à la fin d’août 1794. Jusqu’alors, aucun auteur d’émigré n’a obtenu dispense de l’application de la loi du 12 septembre 1793 (3). Immédiatement, Bollet prononce des exceptions en faveur de Cœurdoux, Drudes de Campagnolles, Heurtault, etc. qui lui apparaissent comme n’ayant pas de responsabilité dans l’émigration de leurs fils.
d’Aunay, Tallevende-le-Petit, Vigor-des-Mézerets, Vassy, etc. Laisné dénonce à Lozeau les défaillants, envoie à leurs frais des commissaires chargés de la gestion communale, adresse de cinglants reproches à certains qui, comme Bridet, maire défaillant de Noireau, ont tiré de la Révolution un large profit. Le 23 floréal an III-12 mai 1795, Lozeau interdit le refus des fonctions municipales. Le 27 messidor-15 juillet, Porcher déclare : « Tandis qu’un million de Français ont abandonné ce qu’ils ont de plus cher, ont quitté le soin de leurs affaires particulières pour voler à la défense de la patrie, tout bon citoyen ne peut apporter des raisons illusoires pour ne point remplir dans le sein de sa famille des fonctions qui ne lui enlèvent qu’une partie de son temps. » La dégradation des droits de citoyen pendant 2 ans (loi du 24 prairial an III) ne fera peur à personne. (Arch. Nat., D III 37 (arrêté Porcher)—"Arch. Calv. 21 district Vire, anc 719 16607204 7 138, mL00E- ST ER SION TL ER IE ETLS STN OS) 66)7
(1) Voir p. 243, n. 1-5. Après promulgation du décret du 25 brumaire, la municipalité eut à délivrer comme en 1793, quantité de certificats de résidence. Le district, en cette occasion, l’invita à redoubler de circonspection, car « des partisans des émigrés, restés dans l’intérieur pour les protéger dans leurs projets, se font délivrer des certificats, pour ensuite en obliger les monstres précités. » (Id., anc. 736, f. 130, 142. — Arch. Vire, I 60). :
(2) Kuscinskr : Dictionnaire des Conventionnels, I, p. 67.
(3) Voir p. 248, n. 4 et 7. C’est seulement le 18 ventôse an III-8 mars 1795 qu’un arrêté du Comité des finances suspendit l’application de la loi du 12 septembre 1792.
Le même bienveillant Bollet tempère l'application du décret du 17 frimaire an Il, beaucoup plus rigoureux pour les auteurs d’émigrés. Il accueille leurs réclamations et leur accorde main-levée du séquestre (1).
Meuf mois après, l’administration du Calvados, par arrêté da 18 prairial an III-6 juin 1795, accorde jouissance provisoire à tous ies parents d’émigrés, à leurs femmes, leurs frères et sœurs, et, d’une facon générale, à tous ceux que de récents décrets des 13 ventôse et 9 floréal an III reconnaissent comme propriétaires par indivis avec la République (2).
Il résulte de ces faveurs que les bénéficiaires ne se pressent pas de faire les déclarations exigées par la loi du 9 floréal an IH q'ii établit un système de partage de présuccession des biens d’auteurs d’émigrés : ils préfèrent se contenter de la jouissance provisoite du total. Il faudra les arrêtés départementaux des 23 brumaire et 9 brumaire an VI (13 et 29 novembre 1797), rendus après le coup d'Etat du 18 fructidor, rapportant tous les arrêtés de jouissance provisoire, pour décider enfin les auteurs d’émigrés à faire accélérer les opérations de partages de présuccession ; la plupart ne seront effectués qu’en l’an VII (3).
En ce qui concerne les biens des prêtres déportés, nous avons vu que les autorités n’avaient mis aucune hâte à les mettre en vente. C’est cependant chose faite le 23 septembre 1794 pour ceux des immeubles de Vire qui n’appartiennent à aucun indivis. Maïs pour les indivis, on laisse aux cohéritiers des prêtres l’initiative de la demande de partage avec l'Etat (4).
D'ailleurs, un courant se dessine en faveur de la restitution aux familles des biens des prêtres déportés suffisamment châtiés par la peine de l’exil. Le décret attendu n’est voté que le 22 fructido” an JIII-8 septembre 1795, mais, dès le 29 septembre, le district de
(1) Premicrs bénéficiaires, le 27 août 1794 : Cœurdoux, Lioult, Heurtault, Drudes, Viel.
(2) En plus des auteurs d’émigrés virois, obtiennent jouissance provisoire : la dame Achard, les sœurs Morel, la dame Roussel. Elles doivent fournir caution. (Parmi les cautions : Michel Mauduit-Cotelle). {Arch. Calv., L, district Vire, anc. 730, f. 110-134 ; 785, f. 21, 22).
(3) A l’époque du Directoire, ces familles d’émigrés trouveront des complices à l’administration centrale du Calvados. (Voir L. IV, ch. 7; les accusations du commissaire Lévêque). Ont bénéficié de ces dispositions bienveillantes : Cœurdoux (qui obtint radiation pour ses fils) ; la dame Achard (pour le rachat des immeubles provenant de son mari) ; la veuve Le Brun Franquerie et sa belle-sœur.
(4) Seul cas : les frères des déportés Cahours, pour des indivis à Saint-Martin-de-Tallevende.
Vire se déclare prêt à examiner les demandes des familles, et le 18 octobre, il écrit : « Quant aux biens des prêtres déportés, la restitution aux familles est déjà effectuée dans la plus considérable-partie... » (1)
A l'égard des insermentés qui, astreints à la déportation, sont restés cachés dans la région et jouent un grand rôle dans l’organisation de la Chouannerie (2), les autorités locales demeurent impitoyables. Le 8 septembre 1794, le district rappelle la municipalité et le comité de surveillance à la stricte application de la législation répressive, et l'arrestation, en novembre suivant, à Roullours, chez les Cantepis, des deux réfractaires Mauduit et Godefroy montre qu'on ne néglige rien pour venir à bout des « scélérats de cette espèce qui rôdent dans ces contrées et y entretiennent le fanatisme » (3).
Mais, au printemps de 1795, ce zèle va être mis en échec par les mesures contradictoires prises à ce moment : presque simultanément, le Comité de sûreté générale, par circulaire du 5 germinal-25 mars 1795, prescrit de nouvelles rigueurs contre les prêtres déportés qui tenteraient de rentrer en France ; la Convention, par décret du 28 germinal-17 avril, prescrit l’incarcération des réfractaires. Or, d’autre part, le Comité de sûreté générale, par arrêté du 11 ventôse-1*" mars, vient de remettre en liberté neuf prêtres du district de Vire susceptibles de déportation (4). Puis, le 6 germinal-26 mars, les représentants Guezno et Guermeur, en
(1) Id., anc. 731 passim (vendém.-brum. an IV) ; 738, f. 85. Le district accorde jouissance provisoire, le département, jouissance définitive qu’il fait attendre jusqu’à l’an V.
(2) Parmi eux, Gilles Heutte, ex-curé du Theil ; Gasté, de Tallevendele-Petit ; J.-B. Godes (accusé du meurtre du curé constitutionnel de Saint-Pierre-Tarentaine), et surtout l’insaisissable Rondel, de Tallevende-le-Grand, « très difficile à découvrir parce que ceux qu’il abuse le protègent et l’avertissent des moindres démarches. » (Id., anc. 742, n. f., 9 vendémiaire an III).
(Ed tanc 742 nf; Tirimatre an LEE En 6e 22SfTuct ansil 18 frim. an III ; 748, f. 8. — Arch. maison d’arrêt Vire, reg. an IlIan IV, f. 85. — Selon R. SÉGuIN (op. cit., t. 1°", p. 135) ces prêtres allaient célébrer un mariage quand on les arrêta. Le 5 février 1795, le tribunal criminel du Calvados condamna François Godefroy, de Pont-Bellanger, à la déportation sur la côte d'Afrique [mais l’arrêté du Comité de sûreté générale du 11 ventôse an III le libéral ; Pierre-Marin-Jean-Charles Mauduit, de Tallevende-le-Grand, fut acquitté comme n'ayant « jamais été fonctionnaire public ». Cantepis père était mort avant le jugement ; Cantepis fils fut acquitté. (Arch. Vire, I* 86).
(4) Phil. Bonnesœur ; P.-J.-B. Surbled ; François Godefroy ; Gilles Denis ; Etienne Héroult ; Guill. Tirard ; Guill. Madeleine ; Louis Héroult ; Louis Mondet. (Arch. Nat., F7, 4.554),
mission dans l'Ouest, ordonnent de remettre en liberté les ecclésiastiques « détenus pour la seule cause du refus ou de l’omission du serment que prescrivait la constitution civile du clergé ». Enfin, lPadministration du Calvados ayant rendu, le 24 avril 1795, un arrêté pour l’exécution du décret du 28 germinal, voici que le représentant Lozeau en suspend immédiatement l'application, alors que, quelques jours après, la Convention ordonne aux déportés rentrés de quitter sans délai le territoire français (1). Complètement dérouté, le district exhale sa mauvaise humeur le 8 avril, Laisné écrit au Comité de sûreté générale : « Je ne peux m'empêcher de dire que sévir contre ceux qui ont obéi à la loi [les déportés qui tenteraient de rentrer en France}, et protéger ceux qui se sont cachés et l’ont méprisée, qui, pour la plupart, ont fanatisé les esprits et corrompu l'esprit public, ne me paraît pas être la voie de la justice. Je pense que si l’on pardonne aux derniers, on doit, à plus forte raison, ne pas user de rigueur contre les premiers. » — Puis, le 28 avril, à propos du décret du 28 germinal et de l’arrêté départemental du 5 floréal, prescrivant l’arrestation des réfractaires, il déclare à l’administration du Calvados : « Je pense qu’une mesure générale contre les prêtres réfractaires aura un moins bon effet que si elle eût été prise partiellement contre les perturbateurs de l’ordre public. A ce moyen, on n’eut pas semblé en opposition avec le gouvernement qui a mis en liberté ceux qui étaient détenus. » (2) L’exécution du décret et de l’arrêté critiqués commence cependant, et, le 30 avril, on saisit, rue des Degrés, chez la veuve Houel Morinière, le ci-devant prieur-curé de Burcy, Hervieu. Mais, cinq jours après, Lozeau ayant suspendu l’application de ces mesures, il faut libérer Hervieu et aviser les autorités du ressort de ne pas exécuter les mandats envoyés. Nouvelles récriminations de Laisné : « Il eût beaucoup mieux valu que le département n’eût pas pris arrêté du 5, ou du moins, qu’il ne l’eût fait porter que sur ceux
(1) Décret du 11 floréal an III-30 avril 1795.
() Arch. Calv., L, district Vire, anc. 741, n. f. 9 floréal an III ; 743, f. 16 : 745, f. 27. Dans le compte rendu du district pour ventôse an III, il est dit : « La loi avait ordonné la déportation de tous les prêtres qui n'avaient pas voulu prêter le serment exigé. La majeure partie de ces individus ont obéi à la loi. Leurs biens ont été donfisqués ; on les vend. Ceux, au contraire, qui, résistant à l'empire de La loi, ont resté dans le territoire de la République pour fanatiser, ont été pris sur le fait, ont été incarcérés et condamnés à la déportation, viennent d’obtenir leur liberté et la main-levée et restitution de leurs meubles et effets. Pourquei cette indulgence nationale ne s’étendrait-elle pas sur ceux qui ont obéi à '» loi. comme sur ceux qui y ont résisté ? » (Arch. Nat.
Fic III, Ealv: 7).
qui auraient été accusés de troubler l’ordre public. Des mesures vagues et indéterminées sont mauvaises. Les individus ayant été déportés seront tenus de quitter le territoire français ! Comment agira-t-on à l’égard de ceux qui, devant être déportés, ne l’ont pas été, ont resté en France, et justifieront légalement de leur résidence ? » (1)
Désormais, le district est moins ardent dans ses recherches (2) : il n’y a plus, semble-t-il, de perquisitions à l’effet de découvrir des réfractaires. Le 29 septembre 1795, au procureur-général-syndic du Calvados qui lentretient d’un nouvel arrêté du Comité de sûreté générale en date du 25 fructidor an III, concernant les prêtres déportés, Laisné répond : « Je n’ai pas eu connaissance qu’aucuns habitassent le district. S’il s’en présente, je ferai mettre à exécution contre eux la loi du 20 fructidor. Jusqu'ici, elle n’a point trouvé d’application. » (3) Le zèle est bien tombe.
Nous avons vu précédemment que le représentant Bouret avait, au printemps précédent, laissé 30 Virois dans la position de détenus pour suspicion, remettant en liberté tous les autres suspects incarcérés en exécution du décret du 17 septembre 1793 (4).
Ce sont les réclamations des 30 derniers détenus qu’examine le représentant Bollet en fructidor an Il. Plus encore que Bouret, Bollet est porté à la bienveillance : négligeant les avis de l’administration du district, il fait immédiatement élargir plusieurs pères d’émigrés, dont certains ont, très habilement, sous l’appellation de « cultivateur », dissimulé leur véritable condition sociale, en même temps que leur qualité d’auteurs d’émigrés (5).
(1) C’est dans cette lettre que Laïisné expose ses idées sur la liberté des cultes (voir p. 369) et critique la confiscation des biens des prêtres déportés qui apparaît d’autant plus injuste que les prêtres détenus qu’en remet alors en liberté obtiennent même restitution du prix de vente de leurs meubles. (Ex..: Chanu, arrêté du 7 prairial an I). (Arch a Cal EN diSteicENire MancMe 0 NOT SR RS MIO ONE LI en Sion sin, 1OU),
(2) Il se contente de demander à Lozeau de priver de pension les ceclésiastiques qui profitent de l’évolution des idées pour se rétracter, s’efforçant, d’ailleurs, de discerner parmi eux ceux qui agissent ainsi par peur des Chouans. (Id., anc. 748, f. 19, 47, 62).
(OM ancien Mivrentdénm ane
(4) Les 30 vendém. et 3 brum. an IIL (21-25 octobre 1794), le Comité de sûreté générale statuant sur les réclamations des détenus virois avait confirmé les décisions de Bouret. (Arch. Nat,, F7 4.554 : Arch. Vire; D15)
() Cœurdoux, Heurtault, Lioult, Viel. (Arch. Calv., L, district Vire, ANC MS USE THE C)S
Vexé d’avoir été tenu à l’écart, le district s’adresse alors aux représentants Ruelle et Boursault, de passage à Vire, et est assez habile, le 12 septembre 1794, pour faire révoquer deux des arrêtés de Bollet : après quinze jours de liberté, Lioult de Saint-Martin-Don et de Cheux de Saint-Clair sont réintégrés dans la maison &arrêt (1). Mais, immédiatement, ils en appellent à Bollet qui, le 1° octobre 1794, s’empresse de les libérer de nouveau, cette fois pour « raisons de santé », la prison de Vire étant malsaine.
La renommée de mansuétude du représentant Bollet est telle qu’un certain nombre de suspects qui avaient réussi à se soustraire jusqu’alors à l’effet du mandat d’arrêt décerné contre eux, se constituent « volontairement » prisonniers et Bollet prononce leur mise en liberté (2). Seuls restent incarcérés à Caen Dupont de Prébois et Letourneur de la Bretonnière qui seront relâchés plus tard en exécution des arrêtés du Comité de sûreté générale des 30 vendémiaire et 3 brumaire an III (21-25 octobre 1794) ; puis, à Vire, 62 religieuses insermentées dont Bollet n’a pas voulu se préoccuper et qui seront élargies par ordre du Comité de sûreté générale du 5 nivôse an III-25 décembre 1794 ; les prêtres insermentés Rouyer, de Vire, Poupion, de Viessoix, et Jean Vautier, de Clinchamps, qui seront élargis par décision de Guezno et Guermeur ; enfin, Thoury de Corderie sur lequel le Comité de sûreté générale statuera le 1° ventôse-19 février 1795 et la femme Polinière que le département libérera le 14 thermidor an III-1‘ août 179523).
A l’heure où tous les suspects de 1793 recouvrent ainsi leur
(1) Avis du district : « L’epinion publique a toujours accusé l’exposant [Licultl d’aristocratie et d’incivisme.. Il passe pour avoir forcé son fils d’émigrer.… et il a été déposé au secrétariat de l’administration un acte qui prouve qu’à l’époque de l’émigration de son fils, il fit un emprunt de 1.200 livres. » — D’où l’arrêté : « Les représentants... informés à leur passage à Vire que le nommé Charles Lioult avait surpris sous la qualité de cultivateur, en célant les nom et qualité qu’il avait l’habitude de prendre, un arrêté de notre collègue Bollet.… ; considérant que led. Licult a encore laissé ignorer qu’il était père d’émigré ; …considérant encore que, d’après le rapport qui nous a été fait de ses opinions et de sa conduite, il se trouve dans le cas porté par la loi du 17 septembre 1793 (vieux style), arrêtons, etc. » (Id., anc. 724 f., 33 ; 706, n° 267).
(2) Arch. maison d’arrêt Vire, reg. an II-an IV, f. 69 à 74 : 18-27 vendémiaire an III. Ce sont Toussaint Lorgeril, Boëssel-Dubuisson, la veuve Prépétit née Hénault, Noël, Lamare et Polinière de Hautbraye.
(3) Arch. Nat, F7 3282; KT 4554 — Arch. Calv. L, district Vire, anc. 707, f. 67 : L" police 12. Le 23 janvier 1795, le district avait demandé la mise en liberté, comme « non dangereux » de Rouyer, Vautier et Peupion. Quant aux religieuses, Bollet s’était contenté de leur faire accorder un seccurs de 40 scus par jour. « La majeure partie de ces vieilles duègnes, lui avait dit le district, sont physiquement incapables
liberté, certains d’entre eux obtenant même leur réarmement (1), le législateur vient de créer une nouvelle catégorie de suspects qu’il convient de désarmer pour l'empêcher de nuire. Mais, il ne s’agit plus, cette fois, de contre-révolutionnaires : au contraire, par haine pour Robespierre et le régime qu’il a fait instaurer, on cherche à persécuter ceux qui, en l’an II, ont poursuivi avec le plus de résolution la lutte contre l’ancien régime.
Un décret du 5 ventôse an III met sous surveillance les agents destitués ou suspendus depuis le 10 thermidor ; puis, un autre, en date du 24 germinal an III, « ordonne le désarmement de ceux gui ont participé aux horreurs commises sous la tyrannie qui à précédé le 9 thermidor ».
Sour des formules vagues (2), le district de Vire s’efforce d’esquiver l’application de ces mesures, gênante pour de vrais républicains. Il n’ignore pas qu’au club, aux comités, certains individus ont présenté des motions outrancières (3). Mais il trouve plus politique de ne pas soulever de débat à ce sujet.
La municipalité ne se croit pas tenue à semblable réserve. Déjà, le 3 septembre 1794, elle avait fait poursuivre le tisserand Julien Mardeley, -ex-membre du Comité de surveillance et officier de la garde nationale. Elle lui reprochait d’avoir tenu « des propos avilissants et calomnieux contre Bouret, représentant du peupie, et contre le Conseil général de la commune, disant que la municipalité n'élailt composée que de foutus aristocrates ; que, sil était maître de la ville, ils seraient guillotinés sous 24 heures propos tenus depuis plus de six mois. », d’avoir « publié en plein café que Bouret était aristocrate comme la municipalité et
de faire du mal à la République. » En fait, Bollet a réservé ses faveurs aux plus dangereux des suspects. (Id., anc. 727, f. 65, 67 ; 733, f. 123 ;: 142, n. {., 14-22 frimaire ; 28 nivôse et 4 pluviôse an III ; 743, f. 20).
(1) Ex. : le 15 août 1795, Leccrdier de Bon, ex-suspect, parent de 3 émigrés et d’un chef chouan, est autorisé « à porter des armes pour sa défense. et celle de la République » ! (Arch. Vire, D 5. f. 232).
(2) Le 14 avril 1795, il déclare que, « dans toutes les époques de la Révolution, le district de Vire a joui de la plus grande tranquillité, qu'aucune des horreurs commises par la faction de Robespierre n’ont été commises dans son arrondissement et que les terroristes d’inclination n’ont jamais osé s’y montrer, qu’en un mot [on] ne connaît aucun individu auquel la loi puisse être justement appliquée ». Le lendemain, ii écrit à Lozeau : « Depuis lPaurore de la Révolution, nos administrés se sont concuits avec sagesse, et l’on y a constamment suivi. les principes d’un pur patriotisme. Les hommes de sang ny auraient pas fait fortune. » (Arch: Calv., L, district Vire anc.-728 M 50; 743, f. 13
; (3) Il avait jadis dénoncé à Bouret pour ce fait le fameux Culien Gosselin. (Voir p. 292).
LA RÉACTION THERMIDORIENNE (JUILLET 94-0cT. 95) 363
qu'ils étaient tous de moitié ». Sur le moment, Mardeley avait mis ses propos sur le compte de l’ivresse et fait des excuses. On l’avait élargi le 12 septembre 1794.
Mais, voici qu’il récidive au printemps suivant : belle occasion de lui appliquer la législation relative aux terroristes. Le 16 mai 1795, le district reçoit de la municipalité une dénoncation en règle « portant que ce citoyen a professé plusieurs fois des principes réprouvés par la raison et la justice, qu’il vient de dévoiler son âme sanguinaire ; qu’avant-hier, il a tenu publiquement dans le corps de garde, les propos les plus séditieux, qu’il était fâché que le sang ne coulât plus ». « On ne peut plus justement, admet le district, faire application de la loi. » En conséquence, le lendemain, le notable Jacques Quesnot, sellier, membre de la défunte société populaire, escorté d’un détachement de la garde nationale, vient, par ordre, procéder au désarmement du « terroriste » Mardeley. Celui-ci de clamer bien haut que ce sont des « chouans » qui le font désarmer. Mais, c’est en vain que, par la suite, il réclamera son réarmement (1).
5. De cet unique exemple de l’application d’une loi de réaction (2), d’ailleurs dû au mécontentement de la municipalité contre un individu qui l’avait critiquée sans retenue, il ne faut pas induire que, depuis thermidor, l’esprit public à Vire a subi une régression totale.
En réalité, le 9 thermidor a constitué d’abord une nouvelle occasion de manifester le plus vif attachement à l’idée républicaine : Robespierre n’était-il pas un royaliste ? En l’abattant, la Convention n’a-t-elle pas sauvé la République ? Trop mal renseignés pour distinguer des thermidoriens de gauche et des therdoriens de droite (3), les Virois jugent que tous les conjurés ont droit à leur reconnaissance. C’est pourquoi la Convention reste le centre du ralliement. Toujours, elle « a été le phare dont les feux. ont servi de guide au vaisseau de la République agité par la tempête ». Elle l’a « préservé des écueils que la coalition des tyrans lui opposa » ; bien mieux, elle l’a « retiré du gouffre que
(1) Au moment où on désarme Mardeley, on rend leurs armes à Polinière et Lecordier de Bon, ex-suspects. (Id., anc. 724, f. 50 ; 738, f. 55. __ Arch. Vire, D 5, f. 140, 198, 206 ; D 11 f. 76. — Arch. maison d’arrêt Vire : Ecrous, an II-an IV, f. 60).
(2) « Nous sommes flattés de veus dire, écrit le district au département, que c’est le seul qui ait été regardé comme terroriste. »
(3) C’est pourquoi il ne faut pas voir un indice de réaction dans l'adresse du club à la Convention, le 24 septembre 1794, flétrissant l’attentat commis sur Tallien. (Arch. Vire, I 74, f. 130).
lui creusa le fédéralisme » (1). Elle vient « de le conduire au port désiré du salut public, d’où l’avaient écarté si longtemps des monstres aussi altérés du sang des hommes qu’industrieux à propager leur despotisme funébre…. » Aussi, le 11 octobre 1794, le « conseil général révolutionnaire de Vire » affirme qu'il « ne suivra jamais d’autre guide que la Convention nationale ». — « Périssent, ajoute le district quelques jours plus tard, tous les scélérats qui voudront parler plus haut qu’elle ! » (2)
Des sentiments analogues se manifestent lors des visites des représentants. Le 12 septembre 1794, Ruelle et Boursault sont, au club, l’objet de marques de sympathie. ils y répondent en faisant l'éloge de l'esprit publie de la commune (3), conseillent de ne pas s'endormir et de surveiller plus que jamais les nobles et les prêtres, et aussi € ces hommes qui, sous le manteau du patriotisme, trahissent plus facilement les intérêts de la République, à raison de la confiance que ces espèces d'hommes ont su s’attirer des vrais républicains ». Un membre ayant fait allusion au panache des représentants, Boursault lui rappelle que cet ornement est « la terreur des ennemis de la République ». « Apprends, ajoutet-il, que, mon collègue et moi, nous allons à la tête de l’armée contre les Chouans, et que nous périrons plutôt qu’il ne soit attenté au salut de la République par des brigands de cette espèce ! » A ces mots, spontanément, tous les assistants se lèvent et entonnent le chant : « Français, laisserais-tu fiétrir… dont le refrain est : Mourir pour la patrie... » Tous jurent de défendre jusqu’à la mort la République, la liberté et l’égalité.
Bientôt, c’est le représentant Bollet qui arrive à Vire avec le quartier général de l’armée des côtes de Cherbourg (4). Il est reçu par le club le 13 octobre 1794. Au président qui lui affirme l’atta-
(1) Ces mots montrent clairement qu’en octobre 1794, on garde encore des sentiments favorables à la Montagne qu’on n’identifie pas encore avec ces « essaims d’intrigants, de scélérats et de contre-révolution-
naires » qu’on vient de sacrifier.
(2) 23 octobre 1794. Il ajoute : « Les principes de justice et d’humanité que vous avez mis à l’ordre du jour, ont toujoursété les nôtres. Si, dans quelques circonstances, nous n’avons pu les professer hautement, c’est que nous apercevions la hache du tyr@n et de ses adjoints ambu-
lants prête à tomber sur nos têtes. » (Arch. Calv., L, district Vire, anc. HOT MESSE PAT ChrAVire DIT AUTO) (3) Is « n’ont jamais vu une partie du peuple aussi patriote ».
Boursault en rendra compte à la Convention. (Arch. Vire, I 74, f. 124).
(4) Les Séguin placent sa venue un an plus tard, et Séguin fils en fait une sorte de terroriste qui remplit les priscns. En réalité, cet obscur centriste est un homme faible, facile à circonvenir et qui sera la dupe des réacteurs, notamment de Cormatin. (AULARD : Recueil…., L'AXVIT- 2 p1180),
chement des Virois à la Convention nationale débarrassée des conspirateurs (1), Bollet répond en adjurant les citoyens « de faire une guerre à mort aux ennemis du dehors et de l’intérieur, confondre les intrigants et les faux patriotes qui. cherchent, pour dominer plus sûrement, à... semer et entretenir la division entre les citoyens, à anéantir la Convention et 4e règne de la liberté ».
Les fêtes de la dernière sans-culottide de l’an II, réglées par le club comme les autres fêtes décadaires, puis la remise à l’armée des Côtes, du drapeau envoyé par la Convention, cérémonie qui a lieu le 27 septembre 1794, en présence de Lazare Hoche, commandant en chef de cette armée, sont l’occasion de manifestations patriotiques du même genre (2).
Ainsi donc, il est clair que, dans les premiers mois qui suivent thermidor, hormis la haine qu’on voue aux « partisans de Carrier ou de Robespierre » (3), les sentiments de pur républicanisme manifestés jusqu'alors subsistent sans modification. S'il y a réaction contre des hommes qui ont subi un châtiment qu’on juge bien mérité, il n’y a encore aucun recul pour les principes. Aussi, dans son compte rendu au Comité de législation pour brumaire an III, le district de Vire déclare
« Les administrés donnent chaque jour des preuves qu’ils chérissent la Révolution. L’excessive cherté des denrées de première nécessité, leur rareté. ne leur fait porter de plaintes que contre les égoïstes dont la cupidité est insatiable. On est convaincu que ces maux sont inséparables d’une grande révolution. Mais l'espoir de voir, sous peu, nos ennemis obligés de demander grâce à la nation française, et de leur voir dicter les conditions d’une paix honorable pour elle, fait supporter avec patience ce
mal passager, mais inévitable. Ce que fait chaque jour et ce que promet encore de faire la Convention nationale pour le bonheur
(1) Un membre du Comité d'instruction publique parle du « bonheur dont jouit actuellement le peuple français depuis que la justice et l'humanité sont substituées à la terreur et à la tyrannie ».
(2) A cette époque s'achève la souscription départementale à l'effet d'offrir à la République un vaisseau qu’on nommera le Calvados. Sur 3.954 1. recueillies dans le district, Vire fournit 3.321 I. 10 s. Souscrivent les autorités, le club et 70 particuliers. La municipalité avait proclamé
le 7 août : « Les aristocrates et les malveillants seuls se refusent à contribuer Vos offrandes à la patrie seront pour eux un châtiment de plus. » Mais les suspects, justifiant ainsi ce que Bollet disait des faux
patriotes, furent les plus gros souscripteurs. [Brouard de Clermont 600 LL : Huillard d’Aigneaux, Cl. Hénault, Heurtault de Boisneville, veuve Porée du Reculey 100 1. ; Monlien de Perthou, Lecoq, etc.]. (Arch. Calv. L. district Vire, anc. 734, f.. 51; 726, f. 34, 55. — Arch. Vire, D 11, ISO ND OL an ll 1009 EU 1126/1027, 134-135):
(3) « Monstres » dont on « exècre la mémoire ». (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 744, 17 pluv. an IT).
du peuple et la propagation des principes de l’humanité et.de la justice augmente la confiance dans la représentation nationale. Les factieux, les intrigants, les terroristes, les hommes de sang enfin n’ont jamais fait et ne feront jamais fortune dans ce district : on aime le gouvernement révolutionnaire ; mais il ne faut pas que l'injustice et la tyrannie en dirigent les rênes. » (1).
Les. événements survenus à Paris le 12 germinal et les 1* et 2 prairial an II et racontés à la province par les vainqueurs (2), ont-ils agi effectivement sur l’orientation de l'esprit public des Virois renseignés surtout par Doulcet et Dumont ? Bien que ces deux représentants aient eu, le 1° et le 9 prairial (20 et 28 mai 1795), le courage de prendre la défense du montagnard Robert Lindet que leur collègue du Calvados Henry-Larivière attaquait avec une haineuse fureur (3), il n’en est pas moins certain qu’ils sont pleins d’hostilité pour les émeutiers ; et, dans ses lettres, Doulcet n’omet aucune des avanies qu’il a subies de leur fait (4).
(1) Arch. Nat. Fic III, Calv., 7. Le compte renau de pluviôse an III dit de même : « L’excessive cherté des denrées... excite des murmures…. Cependant, l’espoir d’un avenir plus heureux console [le peuple] : les bruits d’une paix honorable et de la division prochaine des puissances coalisées lui font supporter avec patience les maux que lui causent la cupidité et l’avarice des habitants des campagnes et des boutiquiers dont les fortunes rapides le scandalisent depuis longtemps. »
(2) La Convention a fait rédiger une adresse au peuple français sur les événements du 12 germinal ; elle à été réimprimée à Rennes et répandue dans la région par ordre des représentants près l’armée des Cotes MATCH A CAIVeME A diS tic ta Vire ancre 0 Et)”
(3) « Mon département, dit Dument, a été exposé à Ia dévastation par les hommes qui avaient usurpé lautorité après le 31) mai : Robert Lindet y a été, et pas un homme n’a péri. » — Doulcet raconte comment
Mesnil et 4 autres administrateurs du Calvados, détenus à la Conciergerie, ont été libérés grâce à Lindet. « J'ai très peu vu de mes cone1teyens du. Calvados, ajoute-t-il, qui ne m’aient dit que ce serait un jour de deuil pour eux, celui où Lindet serait décrété d'accusation. » — Henry-Larivière, d’autre part accusateur de Carnot, répond : « Tous les scélérats ont, au moins, une bonne action à citer en leur faveur... Lindet est le plus hypocrite des hommes. » (Moniteur, XI).
(4) Laisné écrit à son collègue de Mortain : « Les mouvements de Paris. sont heureusement apaisés à l’avantage des véritables amis de la liberté. Trois lettres des députés. Dumont et Doulcet nous ont rassurés ce matin. Ces lettres étaient datées du 2. Le dernier a été nommé par la Convention pour aller dans Paris parler aux sections. Deux fois renversé de son cheval, après avoir reçu quelques maltraitements, perdu quelques cheveux, après qu’on lui eût arraché sa ceinture, son chapeau et son sabre, il a rentré victorieux au sein de la Convention délivrée des séditieux.… Doulcet… a reçu un coup de sabre à la tête. Un membre de la Convention, Féraud, a été assassiné au bureau du président Boissy d’Anglas qui, dans cette occasion. a montré un courage au-dessus de tout éloge. La Montagne a chtenu au moyen des massacres, un avantage éphémère pendant lequel on a pris une vingtaine
Ainsi avertis et peut-être renseignés dans le même esprit par le hussard permissionnaire Jacques Malo qui, en ces journées troublées, regagna les galons perdus dans l’aventure fédéraliste (1), les Virois vont être très portés à assimiler aux robespierristes tous les survivants de la Montagne. Et, de nouveau, ces anciens girondins vont être à leur aise pour honnir « l’exécrable faction ». De là à honnir son œuvre, cette Constitution de 1793 qu’acclament les émeutiers, il n’y a plus qu’un pas qu’on franchit aisément : le 2 mai 1795, le conseil général de la commune de Vire, félicitant la Convention de l’énergie dont elle a fait montre le 9 thermidor et le 12 germinal, l’invite à rester à son poste et à « donner au peuple français un gouvernement basé sur les droits de l’homme » (2). Et le 27 juin, à propos du décret du 28 prairial an III sur la réorganisation des gardes nationales, le méme corps écrit au Comité de salut public : « La Convention. a ressuscité les gardes nationales trop longtemps assoupies dans l’avilissement où les plongea, pour les anéantir, cette faction lâche, perfide et féroce connue sous l’exécrable nom de Montagne ».
Désormais, c’est avec zèle qu’on va proscrire ce qui rappelle le terrorisme. Les expressions de l’an II, « sans-culotte », « la liberté ou la mort », le tutoiement lui-même, tombent en désuétude. Dès le 5 avril, Delavente jeune a demandé à la municipalité de reviser les appellations adoptées pour les rues l’an précédent : la rue Marat redevient la rue Girard ; celle de la Montagne devient rue de l’Orient. Les sections des Sans-Culottes et de la Montagne prennent les noms de sections de l’Egalité et de la Liberté. « La loi du 2 ventôse, ajoute Delavente, condamne à la destruction tout ce qui peut rappeler cette faction exécrable connue sous le nom de Montagne. Vous savez que, dans l’anarchie alors triomphante, sous laquelle nous gémissions sans oser nous en plaindre (3), on bâtit sous nos yeux un simulacre de Montagne. Je demande qu’il soit mis incessamment des ouvriers pour abattre la cime de ce
de décrets qui, un instant après, ont été anéantis par la Convention... qui, en même temps, a mis en arrestation ceux de ses membres qui étaient les auteurs de l’insurrection. A l’instant où je vous écris, huit de ces messieurs, bien escortés, passent, et l’on présume qu’ils vont au Mont Saint-Michel ou. au château du Taureau. La Convention et la France ont encore échappé une fois aux malheurs qui auraient été la suite nécessaire de la conjuration tramée contre elle. » (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 741, n. f. 5, 7, 8 prairial an II).
(1) Sur le rôle de Malo, voir appendice VI.
(2) Mention honorable et insertion. (Arch. Vire, D* 14, an Hén°279)
(3) Delavente exagère.
nonstrueux amas de décombres entassés sur les ruines d’un monument gothique du fanatisme (1)... Adopté ».
Enfin, le 11 juillet, le successeur de Delavente prescrit aux COmmandants de la garde nationale d’apporter chez lui les drapeaux, afin qu’il en fasse disparaître les signes proscrits par AOC)
Que pense de ces mesures la population ? Selon le district (3), « le peuple est satisfait d'apprendre qu’une infinité de décrets surpris à la religion des représentants. sont en partie rapportés, et que le moment n’est pas éloigné où on ne verra plus, dans le code des lois émanées de la Convention, de décrets arrachés par la violence, la terreur et les passions. »
6. Mais, ce qui semble avoir touché la population, plus que l'abandon des formes politiques et administratives issues de l'an Il, c’est la rénovation religieuse qui se manifeste à l’époque thermidorienne.
L’effort de déchristianisation avait abouti auprès de certains Virois, à la constitution d’une sorte de religion de ia patrie révolutionnaire qui n’avait eu de prosélytes qu’en raison directe du péril couru par le régime nouveau. C’est pourquoi, une fois le danger écarté, le nouveau culte est immédiatement délaissé. Une vive renaissance catholique se prépare dès lors : obligé d’en tenir compte, le législateur en viendra vite à formuler de nouveau le principe de liberté cultuelle.
Toutefois, tout le temps que la Conveniton ne s’est pas encore prononcée, les autorités locales gardent l’attitude anti-catholique de l’an IT. Au club, le culte de l’Etre suprême reste en honneur (4), et, malgré les résistances des « endimanchés », on continue la campagne pour le repos décadaire (5).
Bien mieux, le 27 novembre 1794, Laisné expose que, malgré Jarrêté du 2 messidor, « il existe encore dans plusieurs communes des signes extérieurs du culte catholique, que certaines municipalités affectent de se vanter que, dans leur arrondissement, les croix n’ont pas été abattues. » Il s’y fait aussi, les « ci-devant dimanches et fêtes, des rassemblements nombreux », cause de que-
(1) Ce sont les débris du calvaire du château détruit en 1798. CEE DES MS OM 0 CRD AIS RO OMOT
(3) Arch. Calv., L, district Vire, carton 2. Police générale, 10 pluviôse an IT. Séguin fils dit qu’en avril 1795, sur le château de bas, le peuple brûla une effigie de Marat « avec des démonstrations de joie aussi exaltées que celles qu’il montra naguère à le porter en triomphe ».
(4) Le 6 sept. 1794, « un jeune citoyen, Jouenne, élève de Chalaust, prononce un discours en l’honneur de l’Etre suprême. » Il est très applaudi. (Arch. Vire, I 74, f. 122).
(5) 20 août, 28 sept. 1794. (Id., f. 118, 130).
relles. « Il est du devoir de l’administration d’interdire les réunions illégales et dangereuses pour la tranquillité publique. » Le district, écoutant son agent national, renouvelle ses arrêtés antérieurs (1).
Quant aux « ci-devant églises », elles restent « employées tant pour les fourrages que pour le magasin militaire », et les communes voisines sont encore requises d’ « apporter les confessionnaux pour faire des guérites » (2).
Peu à peu, cependant, sous l’impression du décret de la 2° sansculottide de Pan 11-18 septembre 1794, établissant le régime de séparation des églises et de l’Etat, et qui fut « interprété par l’opinion comme un acte de désarmement vis-à-vis du catholicisme » (3), il se crée un courant favorable au régime de liberté des cultes. Laisné lui-même est obligé d’en tenir compte, et le 27 novembre 1794, il déclare que « les opinions religieuses étaient et devaient être libres comme les opinions politiques », avec cette garantie que ni les unes ni les autres « ne devaient tendre à troubler l’ordre social... ; aucun culte, aucune secte ne devait avoir de privilège sur un autre » (4). Il en arrivera, le 16 mai suivant, à proclamer au Comité des finances
« C’est pour avoir voulu commander aux opinions religieuses que nous avons été accablés de maux qu’une tolérance univer-
(1) « Tous rassemblements contraires aux lois sont interdits, sauf les décadis où les bons citoyens doivent se réunir paisiblement pour entendre lecture... des lois, adresses et instructions de la Convention. » — Le 20 décembre 1794, Laisné demande au Comité de salut public d'interdire aux femmes, « plus faibles, plus crédules et plus faciles à perpétuer dans le fanatisme », le port de croix et autres signes cultuels qu’elles arborent « avec affectation en publie ». (Arch. Calv., L, district
Vire, anc.- 7127, f. 98; 742, n. f., 30 frimaire an II).
CBATCh Vire DAME 51
(3) AuLARD : Histoire politique, p. 534.
(Arch. Calv..-L,; district Vire, anc. 727,-f..98: Le 6° mai 1795; il écrit au procureur-général-syndic du Calvados : « J’aurais dit aux prêtres comme aux ministres de tous les cultes : célébrez vos cérémonies. mais soyez tolérants les uns envers les autres. Respectez les lois de l'Etat ; ne dites rien, ne faites rien qui puisse, d’une manière quelconque, troubler l’ordre public. Enfin, comme ministres de religion, ne vous mêlez aucunement des lois de la République ou de son gouvernement. Ou bien, vous serez punis et la punition sera le bannissement... Je leur aurais dit : comme ministres, nous n’exigeons de vous aucun serment ; nous rapportons toutes les lois de la Constituante et de la Législative ; nous levons le séquestre apposé sur vos biens ; nous ne vous considérons plus que comme des citoyens soumis aux mêmes lois que tous les Français. Mais gardez-vous d’y porter atteinte. Car la punition sera la déportation. Ainsi les perturbateurs auraient été les seuls exposés aux châtiments… et les innocents, en respectant les lois, auraient vécu sous leur protection. » (Id., anc. 741, n. f., 17 floréal an III).
selle eût écartés de nos têtes. C’est pour avoir voulu rendre tous les hommes philosophes que l’on a aliéné à la Révolution les esprits auxquels il faut une religion dont on les a bercés dès leur enfance et à laquelle ils sont attachés plus par habitude que par discernement. C’est par des actes de douceur, justice et humanité, de tolérance qu’on peut ramener ces esprits faibles et égarés. Et croyez que toutes les actions du gouvernement et de la Convention sont pesées et leur concilient ou leur aliènent plus ou moins les esprits. » (1)
On était donc bien préparé à la mise en vigueur du décret du 3 ventôse an III-21 février 1795, relatif à la liberté des cultes. « Indulgents pour l’erreur, empêchons-la de nuire en faisant une bonne loi de police » (2), telle est l’idée qui domine le rapport du conventionnel Boissy d’Anglas. C'était celle que professait le procureur-syndic Laisné. Et bien des catholiques sont disposés à se contenter de ce régime.
Dès le 24 février 1795, le district de Vire passe à l’application.
« La loi, écrit Laisné, autorise le libre exercice des cultes. Chacun peut donc exercer à son gré celui auquel il est attaché. Chacun, en respectant les idées religieuses des autres, peut suivre les siennes ; enfin, la raison, d'accord avec les lois, admet une tolérance sans bornes. Mais aucun culte ne doit avoir de préférence sur un autre et prétendre qu’il doit l'emporter sur lui. Aucun ne doit avoir de signes publics et extérieurs qui puissent annoncer cette préférence... En conséquence, on ne peut s’opposer à l’exercice du culte catholique, comme de tout autre, pourvu que. cet exercice ne soulève aucun movement, aucune agitation parmi les citoyens. Voilà la tolérance. Mais je crois que la cloche ne doit pas sonner, car elle annoncerait encore une sorte de privilège public sur les autres cultes. Au surplus, je vous recommande par dessus tout, la paix, l’ordre et la tranquillité auxquels vous ne devez laisser porter aucune atteinte. » (3)
Immédiatement, le culte reparaît. Plusieurs des abdicataires de lan IT accourent au district, réclament leurs lettres de prêtrise qu’ils disent « n’avoir déposées qu’à regret », ajoutant qu’une violence insurmontable leur arracha cet acte « pendant le règne affreux de la Terreur », sous « la tyrannie de Robespierre et de ses complices ». Le district leur accorde satisfaction, mais, plus modéré de ton, leur fait remarquer qu'aucune loi formelle ne les avait obligés à déposer ce qu’ils réclament maintenant (4).
GE seres, HDI HE Are (2) AULARD : Histoire politique, p. 537.
(3) Arch. Calv., L, district Vire, anc. 744, n. f., 6 ventôse an HII : 711, f. 65. Réimpression du décret du 3 ventôse à 250 exemplaires, des gens par suite d’une fausse interprétation, croyant que le culte allait être rétabli dans les formes anciennes, « ce qui est contraire au plein texte de la loi ».
(4) Le premier réclamant est J.-P. Pichard, ex-curé de Proussy. —
L’exercice du culte reprend à Vire sans occasionner de troubles.
« Sermentés et insermentés, écrit Laisné le 24 mars, ont dit Ia messe, suivis de leurs partisans respectifs. Mais il paraît que 1es derniers ont été plus suivis. Des femmes, surtout de notre ville, se sont portées dans les campagnes pour y assister à la messe et aux cérémonies du culte catholique. Tout s’est passé, à ce qu’il paraît, sans trouble. Il serait à désirer que chacun pût satisfaire ainsi, sans troubler l’ordre public, à ce qu’exigent les lois, et, en même temps, rendre hommage à la divinité de la manière qui lui semble la meilleure. » (1)
Peu après, apprenant qu’en Bretagne, les représentants en mission ont, dans une intention de pacification, autorisé l’ouverture des églises, un groupe de Virois fait, à ce sujet, une pétition que le district transmet le 11 avril, au représentant Lozeau, avec l'avis suivant (2) : « Nous pensons qu’il est de l’intérêt public d'accorder, au moins provisoirement, ce qu’ils demandent. En exerçant publiquement les cérémonies.…., les prêtres seront moins dans le cas d’abuser de leur ministère, et les citoyens, trouvant ‘dans leur commune un point de réunion, ne seront pas obligés d’aller au loin assister à des messes que l’on dit dans des maisons, des granges ou autres endroits. D’ailleurs la surveillance recommandée aux autorités constituées sera plus facile. » Le 13 avril, Lozeau accorde son autorisation et désigne à cet usage la chapelle Sainte-Anne. Mais elle sert d’écurie à l’armée et c’est finalement l’église de l’hôpital général qui devient le lieu cultuel.
Quelques jours après, le district reçoit le texte de l’arrêté du 3 germinal an IIl, des représentants aux armées des côtes de Cherbourg et Brest : il porte « que les administrations de districts sont autorisées à accorder provisoirement aux citoyens qui en feront la demande individuelle l’occupation d’un édifice national pour servir à un culte quelconque ». Aussi, dès le 25 avril, aux pétitionnaires du Haut-Chemin, le district concède l’église des Ursulines, à charge pour eux d’en payer le loyer (3).
Michel Sérard, ayant déposé ses lettres à la municipalité de la Lande- Vaumont, dut, le 23 mars, faire intervenir le district, la municipalité lui refusant restitution de ces lettres. (Id., anc. 711, f. 70 ; 728, f. 27).
(1) La nesce « a eu lieu dans quelques autres communes où on la dit en des endroits différents, maison particulière, grange et bientôt dans les églises. » (Id., anc. 745, f. 19).
(2) Le même jour, transmission d’une pétition, aux mêmes fins, émanant d'habitants de Champ-du-Boult. Le district évoque l’exemple de Rennes où une église est ouverte depuis le début de germinal. (Ic., anc. 743, f. 18).
el ranc 72851009 100748 ME 20 TEST 36: 746; 1.8. Selon Crespin (t. 1°, p. 344 ; t. II, p. 257) c’est le 19 avril 1795, second dimanche après Pâques, que « les prêtres jureurs reprirent leurs exercices
Ainsi donc, cinq semaines avant le décret du 11 prairial an HIT qui restituera les églises au culte, les fidèles de Vire disposent déjà de deux locaux appropriés à cet usage. Et le 27 avril, le district écrit au Comité de sûreté générale : « Hier, plusieurs messes ont été dites dans la commune de Vire auxquelles ont assisté des citoyens en très grand nombre. L'ordre y a été parfaitement maintenu et la satisfaction brillait sur les visages de ceux et de celles qui, depuis longtemps, n’ont pu satisfaire leurs goûts religieux. » (1)
C’est alors qu’intempestivement, l’administration du Calvados, sans doute mécontente de la décision des représentants qui laisse aux districts le soin d’accorder au culte les édifices réclamés par pétition, refuse, le 12 mai, de concéder aux catholiques virois l’église de l’hôpital général, décision d’autant plus inopportune qu’elle retire aux fidèles ce que le district leur a accordé quinze jours plus tôt. Laisné montre les mauvais effets de ce conflit d'attribution : déjà les fidèles se sont réunis en ce lieu ; « 11 faudra donc ordonner à la municipalité de fermer les portes de cet édifice... Et qui sait si cette masse de citoyens, habituée déjà à s’y réunir, ne se portera pas à quelque excès... ? Ils réclameront l’arrêté des représentants. du 3 germinal... Que ferons-nous au uilieu de deux autorités dont les arrêtés se contrarient ? » (2)
-nblics ». Dès lors, les demandes de location d’églises se multiplient dans le district. Avant l’application du décret du 11 prairial an III, le district de Vire en a déjà accordé 23 : Coulonces, Dampierre, Condé (Saint-Sauveur), le Theil, Estry, Tallevende-le-Grand, Vassy, la Graverie, Vaudry, Saint-Germain-du-Crioult, Cahagnes, Truttemer, Saint-Vigordes Mézerets, Périgny, la Chapelle-Engerbold, Proussy, Chênedollé, Landelles, Neuville, Roullours, Maisoncelles- la-Jourdan, Campagnolles, Lassy. [Lozeau, le 13 avril, avait accordé celle de Champ-du-Boult|].
(1) Le lendemain, Laisné écrit au procureur-gérnéral-syndic : « Quant à l’exécution du décret du 3 ventôse, les rassemblements dans les maisons particulières ont moins lieu depuis que les représentants. ont autorisé les- administrations de districts à accorder des édifices publics et nationaux. Dans la commune de Vire, le 7 [26 avrill, on a célébré la messe dans deux ci-devant églises. L’ordre et la paix y ont régné... Il est des individus qui ne peuvent se passer de messes : il faut leur donner les moyens de se satisfaire. Pourvu que les lois soient respectées, qu'importe à l’ordre publie ! » (Id., anc. 741, n. f., 9 floréal an III 149,04023).
(2) « Je vous observe que, dans toute la ci-devant Bretagne, les églises sont occupées, et je tiens de Bollet… qu’à Rennes, ses collègues et lai ont accordé deux temples, l’un pour les insermentés, l’autre pour les assermentés. J’observe au département que le décret de la Convention. du 8 du mois dernier, approuve la conduite de ses commissaires à la pacification, et que l’arrêté du 3 germinal en fait partie. Si le département insiste, qu’il arrête. que les administrations de districts n’exécuteront pas l'arrêté des représentants, alors nous rapporterons les
Heureusement, la Convention vote le décret du 11 prairial an III, généralisant la mesure prise par les commissaires à la pacification de l’Ouest, Et l’arrêté du département peut rester sans exécution.
Toutefois, ce décret, connu à Vire dès le 2 juin, tout en confirmant les mesures de police établies par celui du 3 ventôse, et qui ont reçu leur pleine application dans le district de Vire (1), comporte une nouvelle disposition relative aux ministres du culte avant de pouvoir exercer publiquement, ils doivent faire une déclaration expresse de soumission aux lois et au gouvernement. Mais, la constitution civile du clergé étant abrogée, il n’y a plus lieu d'opérer de distinction entre sermentés et non-sermentés ; et la circulaire du Comité de législation, le 29 prairial-17 juin, affirme que les églises pourront être accordées à quiconque fera déclaration de soumission. Cette disposition présente d’autant plus d'intérêt pour la région que le 6 germinal-26 mars 1795, les représentants Guezno et Guermeur ont ordonné la mise en liberté des ecclésiastiques des départements de l'Ouest détenus uniquement pour refus ou omission du serment prescrit par la constitution civile du clergé (2).
Voici, cependant, ce qui a lieu :
« Le décret du 11 prairial, écrit Laisné le 7 juillet 1795, ne recoit son exécution que dans un petit nombre de communes de notre district, c’est-à-dire que le culte n’est exercé que par un petit nombre de ministres qui se soient soumis aux lois de la République, conformément à l’art. 5. Un nombre beaucoup plus grand de ministres du culte catholique en célèbre les cérémonies dans des maisons particulières et prétend n’être point obligé à l’acte de soumission (3) Il se forme des rassemblements nombreux dans plusieurs maisons particulières. Il serait à désirer que la loi se fût expliquée clairement sur les ministres qui célèbrent ainsi les cérémonies. dans les maisons... » (4)
arrêtés que nous avons pris pour les campagnes ; mais, je vous le déclare, cela fera le plus mauvais effet. » (Id., anc. 741, n. f., 4 prairial An AE)
(1) L’interdiction de sonner les cloches a été rappelée aux municipalités de Landelles, Viessoix, Vaudry, Bures, Aunay, Champ-du-Boult. A Lebourgecis, curé de Condé, le district indique qu’aux inhumations à Vire, « les corps morts ne sont pas entrés dans le local destiné à la célébration du culte ». Le 27 avril, invitation à la municipalité de Champ-du-Boult d’arrêter « un prêtre fanatique et intolérant » qui a dit, en célébrant la messe, que « si la décade était davantage célébrée » dans l’église, « édifice national », « il n’y reviendrait pas ». (Id, anc. 745, f. 26, 27, 36, 45, 61, 70).
(2) Arrêté connu à Vire le 6 avril 1795.
(3) En vain, le représentant Génissieu avait demandé qu’on obligeât à l’acte de soumission ceux qui exerçaient le culte en chambre.
(4) Id., anc. 741, n. f., 19 messidor an III.
Dans plusieurs communes, on tente de tourner la loi : les habitants réclament l’église ; et soudain, on s'aperçoit qu'ils veulent y introduire un insoumis à la loi du 11 prairial (1). Les ci-devant inse:mentés, exerçant chez les particuliers, préfèrent se tenir dans une prudente réserve, « Plusieurs même de ceux qui avaient prèté le serment exigé par les lois précédentes, le rétractent » (2), - croyant être désormais à l’abri. Laisné voit en eux des perturbateurs qui « trompent secrètement les âmes crédules et faibles. Mais quel remède y apporter ? » (3). Il désapprourve le silence de la loi en ce qui concerne le culte dans les maisons particulitres ct déclare « étonnant que celui qui se dit le ministre d’un Dieu de paix qui, lui-même, se soumettait aux lois civiles de son temps, refuse un acte de soumission que tout membre d’un corps social doit aux lois civiles du pays ». « Je le dis hautement : cet homme n’est ni bon citoyen ni bon ministre : c’est un hypocrite et un malveillant ; il n’est pas ami de son pays puisqu'il cherche à y entretenir le schisme et la division. »
La circulaire du 29 prairial paraissant exiger cet acte de soumission pour ‘exercice du culte dans les maisons particulières, il s’en félicite, car, depuis cette circulaire, « les ministres du culte catholique sont moins hardis à y dire la messe. Dans la ville et la campagne, je crois qu’ils ont cessé de le faire au moins avec autant de publicité qu'auparavant. » (4)
En ce qui concerne les ci-devant assermentés, l’exécution de la loi du 11 prairial apporte une grosse déception à ceux qui s'étaient attendus à leur soumission immédiate. « Ce qui prouve, écrit Laisné, le 18 juillet, que la presque totalité des ministres du culte catholique n’est pas amie des lois, c’est qu’un très petit nombre
(1) Ex. : à Bény-Bocage (culte par Jean-François Richomme, de Brémoy, « insermenté qui n’a pas encore fait preuve de soumission à la
République ». Refus). — Rappel de la loi aux procureurs des communes de Tallevende-le-Grand, Dampierre, Plessis-Grimoult, Sainte-Marie- Laumont. — Ordre de poursuivre Mogis (insermenté), Burel et Camus
(ascermentés) qui ont exercé sans acte de soumission. (Id., ane. 728, MOST NE IAENTÉS EN ADN TA RMS TEL OS RU):
(2) Ex. : Delaville, ex-vicaire de Campeaux et son curé. (Id., anc. 741 n. f., 30=messidor an f[1-; 748, f. 47).
(3) Le 12 juin, il écrit à la municipalité de Pont-Bellenger : « Je suis instruit que, dans votre commune, des perturbateurs… insultent et maltraitent. sous le prétexte encore que quelques-uns ne vont pas à la messe. Il est de votre devoir de réprimer ces voies de fait. Chacun peut aller où ne pas aller à la messe ; chacun peut avoir tel culte ou telle opinion religieuse qui lui plait. Chacun peut à son gré rendre hommage à l’Etre suprême, mais il doit en tout se soumettre aux lois du gouvernement. » (Id., anc. 745, f. 74 ; 741, n. f., 11 messidor an III).
(4) Id., anc. 745, f. 84 ; 741, n. f., 30 messidor an Ill.
déclare s’y soumettre conformément au décret du 11 prairial. » Certains ont prétendu « qu'ayant prêté le serment, ils n'étaient pas sujcts à passer l’acte de soumission exigé par cette loi ». Quelques-uns, dit Laisné, sont de bonne foi. Mais d’autres « se refusent... à cet acte de soumission, par la crainte qu’ils ont de perdre la confiance de ceux qui les écoutent et qui croient que cette soumission est un serment nouveau » (1).
Dans laquelle des deux catégories de retardataires faut-il ranger le clergé constitutionnel de Vire ? Les nombreux assermentés en résidence dans la ville attendent, pour se décider, que la municipalité leur ait, le 2 août, rappelé les dispositions de la loi (2):; et c’est seulement le 8 août que se présente devant les officiers municipaux le ci-devant carme Richard Mulot, « lequel a déclaré qu’il se propose d’exercer le ministère d’un culte connu sous la dénomination de catholique, apostolique et romain, dans l’étenduc de cette commune, et a requis qu’il lui soit donné acte de sa soumission aux lois de la Répub'ïque ». Il est imité le jour même par l’ancien vicaire J.-B. Queillé, puis les 13, 14 et 15 août, par J.-B. David et Jean Coulleray, ex-vicaires ; Michel Sérard, Eustache Sonnet, Joachim Surbled, Pierre-François Porquet, Jean- Pierre Pichard, Georges Godier, Guillaume Châtel, ex-curés ; le 21 août, c’est le tour de Bertrand Porquet et Pierre-Thomas Lepesteur, ex-bénédictins ; Pierre-Sébastien Héroult, ex-vicaire ; Jean- François Anquetil, ex-curé ; le 1° septembre, Charles-Francçois Sérard et Thomas-Robert-François Desmortreux, ex-vicaire de Vire ; enfin, les 10 et 11 septembre, Nicolas-François Deschamps, ex-desservant de Vaudry ; Henry-François Duboscq, ex-carme ; Richard Leplanquois, ex-vicaire (3).
Ainsi donc, à la fin de l’an III, à Vire, 20 prêtres seufement, tous anciens assermentés, ont fait déclaration de soumission conforme à l’art. 5 de la loi du 11 prairial.
Mais, il est certain que, malgré ces hésitations d’un clergé très nombreux, la rénovation catholique est alors à son comble. Dès mai, « l’église de l'hôpital général est trop petite pour l’affluence. » Les fidèles font déjà des frais pour le culte (4). Un an après, les
(1) Les premiers actes de soumission du district (ceux de Gilles Dubeseq et Antoine Denis, curés d’Aunay) n’ont lieu que le 25 juin 1795 (Id anc728;rf: 112%; 7431.45).
(2) Crdre du district. (Id. anc. "71451: 106).
(3) Arch. Vire, D 5, f. 229-231, 235, 236 240. A remarquer que de ces 20 ecclésiastiques, 8 sont des abdicataires de l’an II : David, Sonnet les Ceux Sérard, Pichard, Godier, Châtel et Lepesteur.
(4) Le 6 mai, Laisné écrit à la municipalité de Cahagnes : « L'on peut exercer à son gré tout culte quelconque ; et ceux qui y sont attachés
habitudes cultuelles seront si bien reprises par la quasi-totalité de la population qu’il faudra bien lui restituer Sainte-Anne et Notre-Dame. Bonaparte, instaurateur du Concordat, ne peut passer pour avoir rétabli là les autels.
Le coup de force de thermidor a donc bien été le point de départ d’une réaction qui atteint la population viroise : la Montagne y est honnie, les cultes révolutionnaires y sont délaissés par leurs plus zélés sectateurs. On se défend même d’avoir été terroriste, on repousse avec horreur cette appellation ; et pour expliquer une attitude « sans-culotte » qu’on voudrait bien faire oublier, on prétend qu’il n’y avait pas moyen d’agir autrement, non pas parce que le salut de la patrie exigeait cette unification totale, mais parce qu’on était « sous le joug des Robespierres ». On finira même par croire à cette légende. — En même temps, le culte catholique restauré est suivi par la plupart de ceux qui le pratiquaient avant 1791. La Raison, l’Etre suprême, idoles d’un temps de crise nationale, peuvent être mis au rancart comme accessoires rendus inutiles par les victoires de l’été de l’an Il. Désormais, ce aui se manifeste dans les esprits, c’est une tendance à vivre « normalement » et non plus « révolitionnairement ». Aü point de vue politique, le retour à la normalé, c’est l’abandon des mesures d'exception prônées jadis par la Montagne ; au point de vue religieux, c’est tout naturellement, pour ces bons chrétiens, la rentrée dans le giron de l’église catholique, apostolique et romaine.
Quant aux administrations, privées de la ferme direction des Jacobins, elles se contentent d’être, comme précédemment, de fidèles exérutrices de la loi : le législateur a quelque peu changé, mais les circonstances elles-mêmes ont varié, de sorte que la Convention cpparaît à ces hommes simples de ce coin de province comme étant toujours l’expression de la volonté nationale.
7. Toutefois, ce mouvement rétrograde trouve rapidement sa limite : et même, ces patriotes virois qui n’ont jamais devancé la marche générale de l’esprit public, vont se trouver finalement, au début de l’an IV, beaucoup moins lancés dans la réaction que la plupart des citoyens des autres régions. C’est qu’on vient de
peuvent faire tous les sacrifices personnels et pécuniaires qu’ils jugent à propos. Dans le cas particulier aux citoyens de votre commune, qu’ils aient poussé au-delà de sa valeur un objet pour exercer plus à leur aise le culte, la République en a le bénéfice et l’intérêt publie n’en souffre aucunement. » Les habitants de Noireau, Saint-Pierre-du-Fresne, etc., etc., achètent aux magasins du district divers objets cultuels. Les fidèles qui se rassemblent à l’église de l’hôpital-général de Vire font construire à leurs frais un escalier pour utiliser la tribune de cette église. (Arch, Calv., L, district Vire, anc. 728, f. 93, 94, 113 ; 745, f, 49).
leur développer sous les yeux comme une sorte de grande lecon de choses : la Chouannerie.
C’est au cours de l’été de 1794 que, pour la première fois, à Vire, on se préoccrpe des menées des Chouans dans la région. Il s’agit alors, tout simplement, de quelques réquisitionnaires insoumis auxquels on donne la chasse. Puis, le 6 juillet 1794, on signale que des « brigandages » ont été exercés par ces jeunes gens, notamment à Bernitres-le-Patry, commune réputée pour son civisme. Dès lors, en l’absence de troupes régulières, la garde nationale de Vire est fréquemment requise pour opérer, sous la direction des edministrateurs, des battues dans les communes suspectes (1).
Mais, dès l’automne, ces insoumis à la loi militaire constituent de véritables bandes. Il est temps, déclare le district, d’ « écraser ce noyau de contre-révolution qui ne tarderait pas à grossir si Von n’y apporte un prompt remède » (2). C’est en vain qu’arrivent 200 hommes de troupes de ligne (3), puis que Lazare Hoche, avec le quartier général de l’armée des côtes de Cherbourg, vient séjourner à Vire. L’audace des mutins s'accroît : dès octobre 1794, ils pillent les communes les plus proches de la ville (4), désarment et rançonnent les patriotes, brûlent les papiers des municipalités.
Les autorités locales prennent des précautions : le Comité de surveillance a une permanence de nuit, les postes sont renforcés, on arrête sans hésitation tout individu d’allure suspecte, les passeports et les certificats de résidence sont scrupuleusement vérifiés ; plus que jamais, on veille à l’obligation du port de la cocarde nationale. Enfin, on surveille spécialement la maison d’arrêt qui, peu spacieuse et en mauvais état, est remplie de délinquants de tous genres et de tous pays et même de prisonniers de guerre anglais. Un piquet de gardes nationaux séjourne dans le local,
(1) Le 22 juillet 1794, le district demande aux Comités de salut public et de sûreté générale quelques bataillons pour les régions de Vire, Domfront et Mortain, affirmant d’ailleurs : « Nos concitoyens sont exténués.…., mais ne sont pas rebutés… Ce scnt de vrais républicains qui sacrifient tout à la patrie. » (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 747, f. 71 ; 124#passhnem2p 1206/7410. Me messidorsan IT):
(2) Id, anc. 747, f. 76. « Faites que nous frappions promptement à grands coups sur cette horde de brigands qui, d’après les rapports qui viennent de nous être faits, ont de vieux soldats et des chefs expérimentés à leur tête. »
(3) On les répartit en petits cantonnements à Bernières, Truttemer et Maisoncelles. (Id., anc. 734, f. 30).
(4) Rcullours (nuit du 9 au 10 oct. 1794) ; la Lande-Vaumont (4 à 5 novembre) : Lcvllours et Viessoix (24 à 25 novembre) ; Bernièzes (5 à 6 décembre), etc.
mesure d’autant plus opportune qu’on prête aux Chouans le projet de pénétrer dans la ville pour venir délivrer leurs camarades incarcérés (1).
Au moment même où les autorités viroises préconisent contre les « nouveaux Vendéistes » l'emploi de mesures de rigueur, voici que, le 12 vendémiaire an INf-3 octobre 1794, le représentant Bollet prend un arrêté créant à Vire une commission de justice militaire chargée de prendre « connaissance des causes de détention des individus arrêtés dans les communes comme Chouans ou comme les retirant ou leur fournissant des secours ». Ceux qui seraient convaincus seraient envoyés à Caen pour jugement ; les insoumis sans inculpation de chouannerie seraient envoyés à l’agent militaire à Caen pour acheminement ultérieur sur les armées du Nord et de Sambre-et-Meuse. La liste de tous les autres, avec rapport les concernant, serait adressée au représentant chargé de statuer défnitivement sur leur sort.
Deux membres du Conseil général de la commune de Vire doivent assister l'officier de justice militaire. Ils sont élus dès le 3 octobre : ce sont Flaust, maire, et Busnoult, officier municipal. De plus, à la demande de l’officier de justice militaire, le Conseil désigne Maurice, assesseur du juge de paix, pour former le jury d'accusation (2).
Cette commission, qui a dû fonctionner jusqu’à mars 1795 (3), ne nous est guère connue que par le témoignage de Crespin, dont le père fut secrétaire de l’officier de justice militaire (4).
(1) C’est seulement le 9 décembre 1794 que Bollet donne l’ordre d’évacuer sur Caen les « 75 à 80 » détenus de Vire, presque tous déserteurs et chouans. — On sortait très facilement du local, fort mal entretenu. Les évasions sont alors nombreuses, malgré Baron qui, si l’on en croit Crespin, était alors un géolier fort zélé. (Id., anc. 712, n° 328 ; 724, f. 82 : 738, f. 102 ; 752, f. 104 ; Arch. Vire, D 11, f. 92 ; Arch. maison d’arrêt Vire-:*ECcrous ;"Bibl:Vire."ms. Crespin, tal p. 459);
(2) Arch. Vire, D 5, f. 16. =
(3) Le 15 ventôse an JII, renvoi d’un insoumis « devant l’officier de police de sûreté du canton de Vire-campagne, qui, maintenant, est compétent, vu la cessation des fonctions du citoyen Mérouze ». [Par la suite, Mérouze devint officier de police au quartier général de l’armée des Côtes]. (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 728, f. 11).
(4) Il faut néanmoins se défier du témoignage de Crespin à ce sujet il prétend que cette commission enquèêta lors de l’arrestation du curé Mendet. « Le curé, dit-il, était lié et garrotté, si ému qu’il citait toutes les personnes chez qui il avait eu asile. Mérouze lui reprocha sa trop grande sincérité, lui dit qu’il n’était là que pour se disculper et non pour dénoncer ses bienfaiteurs. Mérouze ne crut pas devoir libérer Mondet et Chalmé qu’on envoya à Caen. » Ce récit est inventé : Mondet a été arrêté le 26 décembre 1793, neuf mois avant La formation de la commission Mérouze,
« Le gouvernement, conte-t-il, envoya à Vire M. Mérouze, ancien avocat d'Alençon, costumé en officier, avec un grand sabre trainant, 35 ans, bel homme, bonne figure, sous le titre d’officier de police militaire. Il avait avec lui un sec:ttaire et six gendarmes à cheval de Paris. Devant Mérouze étaient traduites toutes les personnes suspectées de cacher des prêtres, de loger ou recevoir les chouans ou favoriser leur correspondance, enfin, toutes personnes suspectes d’aristocratie ou d’incivisme (1). La maison d’arrêt en était remplie. Elles passaient l’interrogatoire devant cet officier, toujours assisté de Flaust.… et de Busnoult ; et lorsqu’il y avait prévention de culpabilité, elles étaient envoyées à charretées à Coutances ou à Caen, au tribunal criminel révolutionnaire pour y être définitivement jugées.
« Bientôt le secrétaire de Mérouze fut C... (2), greffier au tribunal de commerce de Vire, qui, heureusement pour bien des personnes, lui fut indiqué. Mérouze faisait le méchant, car il craignait pour lui-même, mais, au fond, il était parfait honnête homme, doux, affable, franc, bon cœur. Le nouveau secrétaire, ennemi de toute persécution, sonda l’esprit de M. Mérouze, et eut vite de l’influence sur lui. Dès ce moment, il n’envoya presque plus personne au tribunal criminel, et, comme il passait assez souvent par Vire des représentants en mission, ils formèrent à chaque fois, des listes de détenus qu’ils déclaraient innocents, et les faisaient approuver par ces représentants. Ensuite, il y avait mise en liberté, au grand mécontentement de Baron (3). Et comme la liste approuvée restait entre les mains de Mérouze, C... ajoutait des noms dans les interlignes. Mérouze disait : « Fais comme tu voudras. » Il y avait quelquefois résistance de Baron. C.., le menaçait de le faire comparaître devant Mérouze. Baron cédait. Quand Mérouze dinait chez C.., il recevait les dénonciateurs à coups de pied dans le derrière. » (4)
Ce récit est assez vraisemblable, surtout si l’on n’oublie pas qu’à l’époque où fonctionne cette commission, on est très porté à la mansuétude. Son organisateur, le représentant Bollet, avait montré l'exemple : le 2 octobre 1794, écrivant de Vire au Comité de salut public, n’avait-il pas déclaré au sujet des réquisitionnaires insoumis : « Depuis mon arrivée à cette armée, j’en ai fait partir [aux armées du Nord et de Sambre-et-Meuse] plus de 1.200. J’ai dissipé la terreur qu’on avait répandue parmi eux. Ces malheureux croyaient qu’on devait les guillotiner à mesure qu’on en arrêtait.
(1) Les termes de l’ärrêté Bollet sont moins vagues : il s’agit uniquement d'examiner des individus arrêtés pour faits de chouannerre.
(2) Louis-Guillaume Crespin (1754-1825) [père de l’annaliste Etienne Crespin], greffier du consulat, puis du tribunal de commerce, titulaire d’un certificat de civisme accordé à l’unanimité le 9 décembre 1793, admis au club en mars 1794, a réussi à faire croire à son patriotisme.
(3) Georges-Pascal Baron, géolier, d’abord ben républicain, en arrivera à des complaisances pour les gens d’ancien régime. Vestitué à la suite de multiples évasions, il sera considéré sous le Directoire comme un centre-révolutionnaire.
(4) « Un jour, l’abbé Sérard, jureur, vint dénoncer à Mérouze comme
380 L“ GOUVERNEMENT RÉVOLUTICNNAIRE
Aujourd’hui, ils sont persuadés du contraire, et d’après la confiance qu’ils ont dans les mesures que je prends à leur égard, la plupart se rendent d'eux-mêmes à leur district et viennent s’y soumettre à la loi. » La Convention elle-même se laisse aller à ce courant, puisque son décret du 12 frimaire an [1-2 décembre 1794, accorde l’amnistie pour faits de Chouannerie.
Mais un réveil assez rude était réservé aux partisans de l’indulgence, puisque c’est au cours du premier semestre de 1795 que s’organise réellement la Chouannerie sous les ordres de Frotté.
Le 10 décembre 1794, Laisné va donner lecture du décret du 12 frimaire an III à la population assemblée de Truttemer-le- Grand, commune qui recèle un grand nombre d’insoumis. Même lecture est faite le 20 à Bernières, Rully, Viessoix par Germain Duboscq ct Goislard (1) : c’est peine perdue ; les brigandages ne cessent point. « Les moyens de douceur, écrit, Laisné à Guezno et Guermeur, seront peut-être inutiles à l’égard d'hommes fanatiques et malveillants. »
En vain, le représentant Boursault autorise, le 2 nivôse-22 décembre, les agents nationaux des districts à délivrer des congés limités aux jeunes gens n’ayant pas rejoint les armées, pour qu’ils puissent se consacrer à l’agriculture : le jour même où cette décision est publiée dans le district de Vire, les Chouans attaquent le bourg de Bernières. Puis, le 3 mars 1795, au matin, ils assiègent dans leur maison sise au Theil les frères Hellouin (2), l’un notaire et maire de cette commune, l’autre administrateur du district, et ne se retirent qu'après un combat en règle. Le 5 mars, Laisné tente encore de montrer aux insoumis les avantages de la reddition et le district fait répandre la lettre de Hoche annonçant « la reddition des armées connues sous le nom de vendéennes et chouannes » (3).
Mais, dès le 6 mars, ce même district apprécie ainsi la mansuétude dont on vient de faire preuve à l'égard des Chouans :
aristos et recéleurs de chouans.… MM. de Chaulieu, puis reprocha à Mérouze d’avoir C.…. comme secrétaire, car c'était un aristo, frère de prêtre réfractaire. C.. raconta à Mérouze que Sérard avait brûlé ses Icttres de prêtrise, après avoir été prêtre grâce aux de Chaulieu qu’il dénonçait.…. Le lendemain, Sérard vint renouveler sa dénonciation. Mérouze parla de lui couper le col. Sérard se sauva, pris de peur ».
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(2) Un certain Pierre Lepetit fait le coup de feu contre eux. Autres incursions en nivôse à Roullours, Burcy, Bernières. Les officiers municipaux de Roullours menacent d'abandonner leurs fonctions. (Id., ane. 42 0. LS piv-pluv- ani 74 EIRE 7 TE)
(3) Il s’agit ici de la convention de la Jaunaie conclue le 17 février 1795 entre Cormatin et les représentants dans l'Ouest.
« Chaque jour nous donne la conviction que la clémence nationale est regardée par eux comme un titre d’impunité qui les porte aux plus grands excès. » (1)
Seuls des représentants inintelligents avaient pu croire à une pacification générale : il est évident pour les autorités locales que les jeunes gens sont travaillés par des conseillers qui veulent utiliser pour des fins politiques, ces contingents de réfractaires aux lois militaires, dont la rébellion n’avait été primitivement, qu’une conséquence des odieux souvenirs laissés dans la région par l’ancienne milice. Dans le district de Vire, c’est à partir de la convention de la Jaunaie que l'insurrection prend corps. Dans son compte rendu de ventôse, l’administration déclare
« Une désolation générale s'empare des esprits. Les jeunes gens de la réquisition, réunis à des voleurs et à des assassins, font des incursions nocturnes et journalières dans les campagnes. C’est chez les patriotes connus pour les sacrifices sans nombre qu’ils ont faits pour la patrie, chez les fonctionnaires publics, les acquéreurs d'immeubles nationaux qu’ils exercent leurs brigandages. Enhardis par l'impunité, rien de sacré n’est pour eux. L’aristocratie et le fanatisme se remuent. Leurs sectaires semblent triomphants des principes de clémence que professe la Convention... Cette clémence nationale ne devrait pas être pour eux un titre d’impunité. Elle se lassera si de telles horreurs continuent, et c’est l'espoir des républicains. » (2)
Le 4 germinal-24 mars, Guezno et Guermeur lancent encore une proclamation relative au projet de pacification définitive. Mais, Richard Séguin nous révèle qu’à la même époque, Frotté vient secrètement à Vire chez les Drudes de Campagnolles faire connaître ses instructions et réaliser un emprunt destiné à couvrir les premiers frais d’une nouvelle tentative insurrectionnelle (3). En même temps, une nouvelle série de brigandages exercés à Truttemer, Tallevende, Bernières, Campeaux, Annebecq, Landelles, Ondefontaine, Roullours, Maisoncelles, Rully, Vassy, la Lande-
(1) Id., anc. 748, f. 18 et 25. Lettres à Lozeau et aux Comités. C’est à ce moment même que le rappel de Bollet est demandé à la Convention.
(2) Arch. Nat. Fic III, Calv., 7. Le 6 mars, le district fait part de sa détresse à Guezno et Guermeur, à Louis-Philippe Dumont, aux Comités de salut public et de sûreté générale. Il signale les conséquences de la chouanuerie : démission des municipalités ; exode vers la ville, de tous les ruraux patriotes ; abandon des terres sans semailles de printemps ; impossibilité d’exécuter les réquisitions ; retards dans la rentrée de limpôt et des fermages de biens nationaux ; enfin la haine contre les ruraux restés chez eux, car on voit en eux des complices, des chouans, d’où le sans-gêne, la brutalité des troupes républicaines cantonnées dans les campagnes. (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 748, f. 17-18-19).
(3) Hist. de la Chouannerie, t. 1°, p. 374.
Vaumont entraîne le district à écrire, le 13 avril, au représentant Lozeau qui vient d’arriver dans le Calvados
« La maiveillance, le fanatisme, l'aristocratie, le royalisme, ces monstres s’agitent en tous sens, lèvent une tête audacieuse, et il n'existe plus dans la majeure partie des communes, sûreté pour quiconque a montré. de l'attachement au gouvernement républicain. Les arbres de la liberté coupés ou abattus presque partout, remplacés par les signes extérieurs de l’ancien eulte qu’on force de replanter, les autorités. contraintes de donner leur démission... les acquéreurs de biens nationaux pillés, maltraités, incendiés, assassinés même, des prédications ouvertes pour faire triompher le fanatisme et l’aristocratie, discréditer le papier-monnaie.…., telle est la véritable et trop malheureuse position où nous nous trouvons. La clémence nationale doit enfin se lasser. » (1)
La pacification définitive arrêtée à la Mabilais près Rennes le 20 avril est proclamée à Vire dès le lendemain ; mais, dès le 24, Laisné déclare à Lozeau qu’il ne croit pas à la sincérité de cet accord. En effet, malgré la présence à Vire de l’adjudant-général Dormenault, de l’armée républicaine, qui accompagne le chouan Frotté, avec mission de faire cesser toutes hostilités, nous voyons que, le 26 avril, les chouans viennent commettre leurs méfaits jusqu’à Martilly (2) : « Si nous détestons tous, écrit le district à Lozeau, le 6 mai, les mesures qu’osaient les hommes que la tyrannie de Robespierre mettait en action, nous n’en croyons pas moins nécessaire d'employer celles que dicte l’intérêt de la chose publique. » Il faut des troupes disciplinées, puis des châtiments sévères pour les « assassins », les « incendiaires », les « gens sans aveu ». Ainsi donc, des hommes qui se défendent d’avoir été des terroristes, blâment l’indulgence de la Convention et des représentants et réclament le retour à la voie des rigueurs de l’an II.
Lozeau vient à Vire le 12 mai, craint encore de violer les conditions de la Mabilais, rend un nouvel arrêté de clémence ; mais, le 15, il admet qu’il en attend peu de succès. Le 17 mai, à Condésur-Noireau, son entrevue avec quelques chefs chouans achève de le rendre sceptique : « La pacification, avoue-t-il le 18, pourrait “en être illusoire, » (3). Dix jours plus tard, il peut écrire au
(1) Id., anc. 748, f. 22. « Depuis la rentrée des prêtres insermentés, nous ne reconnaissuns pius cet esprit public qui avait, depuis l’aurore de la Révolution, si bien soutenu la cause de la liberté. »
(2) En rendant compte, Laisné demande au Comité de sûreté générale de prendre des mesures de rigueur. (Id., anc. 738, f. 110-111 ; 741, n. f., 2 floréal an III ; 743, f. 21-22 ; 745, f. 44. — A noter qu’il apparaît très nettement que Frotté a profité de cette mission de pacification pour crganiser son insurrection. Il aurait notamment bien utilisé à ces fins son séjour à Vire. (LA SICOTIÈRE : Louis de Frotté…., t. 1°", p. 93-106).
(3) AULARD : Recueil des actes, t. XXIII, p. 96, 203, 226, 308. Sur
Comité de salut public : « Nos collègues près des armées des côtes de Cherbourg et de Brest viennent de se convaincre que les chefs des chouans les trompaient et organisaient la contre-révolution sous prétexte de la pacification (1)... ; ils viennent en conséquence d'arrêter que tous les chefs de chouans seraient arrétés. » Quelques jours auparavant, la députation du Calvados à la Convention avait représenté au Comité de salut public les méfaits commis dans ce département à la faveur de la pacification, et réclamé des mesures, notamment « l’arrestation des désorganisateurs, des voleurs et des enrôleurs » (2).
Désormais, la situation est nette : la répression est admise. On déclare tout haut que les complices des chouans sont les prêtres qui les excitent, les émigrés qui les dirigent (3). Le district, toujours zélé pour la répression (4), pourra bientôt apprécier le rôle de la commission de justice militaire qui siège à Vire : elle a reçu des pouvoirs plus étendus et peut prononcer des peines capitales. Le successeur de Mérouze, le capitaine Germain, du 6° bataillon de Paris, se montre impitoyable (5) : le 30 octobre 1795,
l’ordre de Lozeau, Laisné a répandu, le 14 mai, ure nouvelle adresse aux insoumis : le lendemain, on lui signale que les Chouans, organisés en compagnies, osent circuler de jour. Le 21, il écrit à Doulcet
« Lozeau a passé ici quelques jours. Il a pris une dernière mesure ae douceur. Mais je crois qu’ils la méprisent et n’en deviennent que plus audacieux ». (Arch. Calv.,; L, district Vire, anc. 743, f. 28 ; 745. f. 54-57 ; 748, f. 25).
(1) L’excellent Bollet lui-même s’aperçut qu’il avait été dupé. Son ex-commensal Cormatin fut arrêté en prairial an III.
(2) AuLarDp : Recueil cité, t. XXIII, p. 521 et 648.
(3) Le 18 juillet, Laisné dit : « Le bruit s’est répandu qu'il y en [des émigrés] avait plusieurs parmi les Chouans ; sans en avoir de preuvés certaines, je crois bien que ce sont eux qui les conseillent et les commandent. » (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 741, n. f., 1° prairial
et 30 messidor an JII). — Les cheïs cicuans prenant des surnoms, certains émigrés purent, quelque temps, cacher leur identité. — SÉGUIN
(Hist. de la Chouannerte, t. 1°, p. 82) cite parmi les premiers chefs du Rozel de Courson ; Gaultier de Carville ; Lesoudier de Saint-Blaise ; de la Mariouze ; de la Rocque-Cahan ; Leccrdier (du Tourneur) ; Drudes (de Vire).
(4) Il a fait rechercher dès le 30 mai Nantier de Malloué, embaucheur ; fait incarcérer, le 4 juillet, Ch.-Louis Lelogeais, de Vire, embaucheur :; le 17 août, Gérault, domestique de Brouard de Clermont, de Vire, chouan. (Arch. Calv., L, district Vire, Police générale, carton 2 ; ne M 58 07 TES O0 NAS 2720 0748701728):
(5) Crespin le dit « avide de sang, mais plus encore d’argent, car, pour un louis de 24 ]., plusieurs ont été sauvés ». « On le connaissait
sous le nom de l’art. III, nom qu’il se glorifiait de porter, et qui était venu de ce qu’il prononçait la peine de mort en vertu de l’art. IT de la Joi du 25 brumaire an III. » (Crespin, II, p. 468).
ce conseil de guerre qui, ne l’oublions pas, ne jugeait que des prévenus saisis par l'armée des Côtes, fait fusiller sur la place du Château le diacre Picquenard, de Saint-Manvieu. Plusieurs sentences capitales seront de même, exécutées au cours de l'hiver suivant (1).
Mais, en regard, la Chouannerie, maintenant organisée, s’est faite beaucoup plus active : dans la nuit du 6 au 7 juin 1795, une bande vient exécuter chez lui Fleury, maire de Campagnolles, à deux lieues de Vire. Dans tout le district, les « brigands » exercent leurs ravages, créant une crise municipale irrémédiable, malgré les efforts de Lozeau et de son successeur Porcher (2). Un gros effort de recrutement, notamment près des militaires, est tenté par les complices des chouans et ne reste pas sans succès.
Dans les communes où les « patriotes » constituent un noyau assez important, on se met à monter la garde (3). Dans les autres, tout le monde est complice du chouan, et le « patriote » n’a plus qu'à gagner la ville voisine. L'exaspération grandit : on ne fait guère de prisonniers : on procède à des exécutions sommaires (4). Dans les districts de Mortain, de Domfront, la situation est plus grave encore.
En juillet-août, elle empire ; en bandes de plusieurs centaines, les Chouans attaquent maintenant de gros bourgs (5). Malgré Quiberon (21-22 juillet), les chefs de l'insurrection redoublent d'’efforts. Dans la nuit du 18 au 19 septembre à Vassv, 200 Chouans, « ayant à leur tète plusieurs ci-devant nobles réputés émigrés », viennent exécuter chez lui Pierre Bônière (6), « le plus pur
(A) On n'en trouve aucune trace à l'état-civit. Seuls, Crespin et les Séguin donnent les noms, huit en tout. J'ai trouvé trace de deux de ces exécutions en nivôse et prairial an IV. (Arch. Vire, H* 56, lettre de Germain, 21 nivôse an IV : D* 15. lettre du département (15 brum. an V) relative aux « frais d’inhumation de Jacques Sicot, fusillé » [ce nom est cité par Séguin fils. Je conclus que, comme pour Frotté et ses compagnons, exécutés en 1800, à Verneuil (La SICOTIÈRE : Louis de Froité, t. IL. p. 496). on r'a pas dressé d'acte de décès.
() Voir l'arrêté Porcher, 24 prairial an III (Arch. Nat. D IL, 37). (8) Lassv, Saint-Vigor-des-Mézerets, Sainte-Marie-Laumont, Pont-Bel-
langer, Clinchamps Saint-Martin-Don, ete. (Arch. Calv.. L, distriet Vire, anc. 745, f. 96).
(® Ex. : l'affaire Prépetit, à Condé, en juin 1795. (Id. f. 77, 79. — La SicOTiÈRE, 0p. cit, t. 1°, p. 313-314).
@) Saint-Sever le 13 juillet. (Arch. Calv., L, district Vire, ane. 741 n. f., 26 messidor an II).
(6) Père de Pierre-Louis, capitaine au % bataillon du Calvados, blessé à Fleurus : et de J.-B-Amand, moine abdicataire et procureur de la commune de Vassy. Le premier faillit ètre brûlé vif, le cadet eut une main mutilée ; deux autres personnes furent tuées dans cette affaire.
LA RÉACTION THERMIDORIENNE (JUILLET 94-0ocT. 95) 385
patriote de ce bourg », montrant ainsi clairement aux amis de la Révolution ce qu’ils peuvent attendre du triomphe des réacteurs. « Voilà, écrit à Louis-Philippe Dumont l’un des rescapés de cette scène affreuse, les effets de la pacification de la Vendée, du retour des prêtres réfractaires et des émigrés qui organisent et dirigent ces massacres, et jouissent de la plus parfaite tranquillité, ainsi que leurs parents qui favorisent ces atrocités. Est-ce là le sort qui est réservé à ceux qui ont répandu leur sang pour leur patrie ? Sous quel règne vivons-nous ? » (1)
Ce que, sous le coup d’une émotion bien compréhensible, le fils Bônière ose crier si haut, beaucoup de Virois le pensent tout bas. La Chouannerie n’a guère rencontré de partisans parmi eux. Seuls y prennent part effectivement en 1795-1796 : Michel-François-Jacques-Alexandre Drudes dit la Tour, émigré rentré, fils ainé d’Alexandre Drudes de Campagnolles ; Richard Guéret, déserteur, fils de François et neveu d’un ex-officier municipal ; J.-B. Gérault, domestique de Brouard de Clermont ; Jacques-André Degourhay dit Collinet, horloger ; François Blanzy ; Gabriel Robbes ; Nicolas Marie dit la Butte, soit deux chefs et cinq comparses (2). Si l’on songe que l’état des Chouans amnistiés à Vire l’an suivant comporte 12 jeunes gens de Coulonces, 11 de Rouliours, 16 de Campagnolles, 28 de Truttemer-le-Grand, 33 de Landelles et 48 de Tallevende-le-Grand, la participation des Virois au mouvement apparaît comme très modeste.
Certes, dans la ville, les Chouans ont des complices. Richard Séguin en cite un certain nombre qui recevaient les chefs, faisaient leurs commissions, entreposaient pour eux des armes, des munitions, et, par leur habileté, leurs relations, réussissaient à glaner pour eux des renseignements, au besoin près des autorités, concernant les mouvements de troupes (3). Il n’y a pas lieu de
(1) À cause de la notoriété des Bônitrce. en relations suivies avec les Delavente, les Bazin et les Lanon, cette affaire eut un grand retentissement à Vire. Devant la Convention, Dumont, commenta l’événement et lut la lettre de P.-L. Bônière (séance du 10 vendémiaire an IV). (Id. anc. 738, f. 76 ; 751, f. 109. — Bibl. Vire, V 524).
(2) Il convient d’ajouter à la liste, mais comme embaucheur, Ch.-Louis Lelogeais. De plus, des Chouans notoires ont des parents à Vire : Ch.- Julien de Morant (de Tallevende-le-Petit) ; Deslandes jeune (fils de Ja veuve Deslandes-Ruaudière) ; Legois (de Saint-Manvieu) ; Monlien de la Poterie, émigré ; Lesoudier de Saint-Blaise ; Lecordier dit Dumanoir (de la Graverie) ; Pierre-J.-J. Lecordier (de Burcy) ; J.-H. de la Mariouze (de Clinchamps), etc.
(3) Il cite la famille Drudes de Campagnolles ; la veuve Collardin ; la veuve Avenel ; la dame Leharivel de Fresne ; Marquer fils de l'huissier ; Desmonts fils du brigadier de gendarmerie ; Lamare [ex-suspect] ;
suspecter ce qu’il nous dit à ce sujet, les fuites étant avouées par les autorités elles-mêmes (1). Mais, puisque les Chouans, rnalgré les désirs de Frotté dont témoigne Séguin lui-même, n’ont pu songer à s'emparer de la ville, c’est que ces complices sont en nombre trop infime, pour avoir une action décisive au moment d’une attaque. En réalité, ils en sont réduits à se cacher.
Par contre, la grosse majorité de la population est pleine de haine pour les Chouans ; et les administrations voudraient leur appliquer « toute la sévérité des lois ». « L’impunité ou une commisération déplacée, dans les circonstances où nous sommes, serait périlleuse », déclare Laisné. « Jusqu'ici, écrit-il à Porcher le 21 juin 1795, il n’y a pas de loi rendue particulière au chouannage. Il serait à désirer que la Convention en rendit une, et que ces brigands fussent punis d’üne manière prompte pour en imposer aux ennemis intérieurs. Les formes ordinaires ont trop de lenteur. Je pense enfin que le gouvernement n’en imposera aux factieux.. qu’en leur imprimant une juste terreur. » Cet appel à la justice expéditive de l’an IT se retrouve également dans le langage de la municipalité qui, le 27 juin 1795, attestant son horreur pour le robespierrisme, n’hésite pas cependant à invoquer « le droit cruel, mais indispensable » d’ « exterminer les Chouans ». Car, © il ne faut plus le dissimuler, dit-elle, l’instant arrive où le triomphe trop suivi dont jouissent quelques brigands nocturnes épars dans les campagnes qu’ils. épouvantent par le vol, le pillage et les assassinats commis au nom de la divinité calomniée qui les réprouve..., peut les enhardir à une réunion qui, comme un torrent, fondrait bientôt en plein jour sur les personnes et les propriétés. Quel frein opposer à ces bêtes féroces auxquelles la
Thérèse Lenormand ; une demoiselle [Beaujard, dite la Chouanne| ; M" C., chevalier de Saint-Louis, rue des Cordeliers [serait-ce de Couespel officier municipal en 1793, membre du club radié comme noble ?] (Hist.delasChouannerte, t LS p 388481 up. 87012574 do) La femme Drudes de Campagnolles fut arrêtée le 8 juillet 1795, à Pentrée de la rue du Pont, vêtue en servante. Elle expliqua que, mouillée par une averse, elle avait dû emprunter ces hardes à la campagne. Le maîfre la fit remettre en liberté, décision qui fut blâmée par l’autorité militaire. (Arch. Vire, D 11, f. 93, 94). [II y a d’ailleurs fréquemment conflit à cette époque entre l’autorité militaire et les autorités civiles].
() « Toutes les dispositions militaires prises à Vire par l’adjudant général. sont connues, avant d’être exécutées, des chefs de chouans qui rôdent partout, au moyen des partisans qu'ils ont dans Vire. » (District à Porcher, 4 therm. an III, Arch. Calv., L, district Vire, anc. TH 1SSEROM)E — Bollet avait avoué dès le 1°" novembre 1794, que les Chouans recevaient des munitions deS soldats chargés de les poursuivre. (AULARD, Recueil…., t. XVII, p. 730).
nature à prodigué la figure humaine dont ils sont l’opprobre ? » (1).
Quant à la population, elle sait fort bien que « l’âme de la chouannerie, ce sont des émigrés rentrés et des déserteurs… qui. n’ont d’autre espoir que d’entretenir les troubles, enfin les prêtres et les ennemis secrets de la Révolution » (2). C’est d’après ce qui se passe pour ainsi dire sous ses yeux qu’elle apprécie le régime que voudraient restaurer les meneurs de la chouannerie. Elle sent alors plus fortement qu’elle a des conquêtes civiques à sauvegarder, des places à conserver, de multiples avantages matériels à protéger des biens nationaux à défendre : tout cela, pour elle, c’est la Révolution, la République, patrimoine constitué depuis 1789 et qu’il faut mettre hors d’atteinte. « Il est temps, déclare le district de Vire, qu’une mâle énergie abatte la tyrannie féodale qui s’apprête à frapper sur la vertu républicaine... Déjà les vedettes de cette armée royale s’approchent du lieu de nos séances. Elles menacent d’abattre le dernier arbre de la liberté de notre district, celui de Vire. » (3)
À coup sûr, les paroles prononcées à la Convention le 2 octobre 1795 par Louis-Philippe Dumont, à propos du meurtre de Bônitre, sont l’expression fidèle de la pensée de la majorité viroise : « Une funeste indulgence du gouvernement y a rappelé les missionnaires du pape ; ils se sont répandus dans les campagnes ; ils y ont prêché, au nom d’un Dieu de paix, une doctrine de cannibales. Soudoyés par les émigrés, ils ont enrôlé pour eux ; ils ont érigé en vertu la haine de la République ; en œuvres méritoires, le massacre des patriotes : les fonctionnaires publics ont été abandonnés par le gouvernement dans la lutte qu'il leur a fallu soutenir contre ces hypocrites sanguinaires. » La meilleure preuve que c’est là l’opinion courante des Virois est donnée par l'attitude fort nette de la garde nationale dans Ia répression de la
Chouannerie : ses compagnies d’élite, canonniers, grenadiers, chasseurs, méritent d’être comparées aux meilleures troupes de ligne.
Ainsi donc, tandis qu’à la Convention, d’anciens Girondins, Isnard, Henry-La Rivière, par haine pour la Montagne, en arrivent, à la fin de l’an III, à pactiser avec les ennemis du régime
(1) Arch. Calv., L, district Vire, ane. 741, n. f. 28 prairial an III ; TASER Arch Vite D 1108907
(2) Arch. Calv., L, district Vire, anc. 744, f. 48. [Ecrit à propos du meurtre de Duchâtel de l’Auverre qui, malgré la déiense des Chouans, accepta en novembre 1795, le poste d’agent municipal de Roullours. A noter que SÉGuIN (Hist. de la Chouannerte, t. 1‘, p. 135) s’efforce de porter ce meurtre au compte des républicains].
(3) Arch. Calv., L, district Vire, anc. 19100023:
ho)
parmi lesquels figure Puisaye, leur ancien complice du fédéralisme, les Virois, laissant de côté l’adversaire de gauche, songent surtout à.se garder contre celui de droite qui leur apparait comme l’ennemi mortel ; et, pour le vaincre, ils trouvent que ce n’est pas trop de remettre en vigueur les rudes mesures d'exception que préconisa jadis la Montagne.
8. Ce sont ces sentiments qui se manifestent lors du plébiscite pour l'acceptation de la Constitution de lan II.
Pour nous, le caractère essentiel de cette constitution, c’est l'abandon du suffrage universel : c’est pourquoi nous voyons là comme le couronnement de l’œuvre de réaction commencée après le 9 thermidor.
Ce caractère semble avoir échappé totalement aux Virois qui se réunissent le 6 septembre 1795 pour accepter cette constitution : ce qu’ils voient uniquement dans ce statut, c’est une excellente machine de guërre contre le royalisme, la meilleure barrière contre le retour de l’ancien régime, et comme la consécration et la consolidation du nouveau. Pour eux, l’acceptation devient un acte de civisme (1). Les 349 présents (sur 1.650 inscrits) ne songent pas un instant que certains d’entre eux vont devenir « passifs » (2) : qu’ils donnent leur avis à haute voix ou au moyen de bulletins fermés, c’est à l'unanimité qu’ils adoptent la nouvelle constitution (3).
Ces citoyens sont invités, en même temps, à se prononcer pour ou contre le fameux décret du 13 fructidor an III qui fixe que deux tiers des membres du nouveau corps législatif seront obligatoirement choisis parmi les Conventionnels sortants. La Convention, après avoir déclenché la réaction, avait fini par comprendre que le royalisme seul tirait parti des circonstances nouvelles ; républicaine, elle voulut enrayer le mouvement rétrograde, et, ne voyant pas, comme les citoyens, dans la Constitution de l’an II,
(1) La 2° section de la Ferrière-au-Doyen (district de Vire) proteste contre l'attitude de 30 à 40 individus de Dampierre, commune toujours incivique, qui s’enfuient pour ne pas voter. On les dénonce comme bons à confondre avec les « royalistes ». (Lettre du 24 fructidor an III à la Convention). — Il y a majorité contre la Constitution dans les sections de Maisoncelles (pour : 9 ; contre : 16) ; la Ferrière-au-Doyen (1'°) (pour : 22; contre : 43). — Unanimité pour la Constitution dans les sections de Vire, Tallevende-le-Petit (46) ; Noireau (533) ; Vassy (47) ; Danvou (2°) (85) ; Pontfarcy (2°) (nombre de votants non indiqué) Saint-Sever (1° et 8°) (92 + 120) (Arch. Nat., B 11, 39, Calv.).
(2) Par une anomalie curieuse, ce plébiscite se fait encore au suf-
frage universel, le cens ne devant jouer qu’aux élections de brumaire suivant.
(3) « Tous unanimement et nominativement ont déclaré accepter avec transports et reconnaissance la Constitution. » (Arch. Vire, K* 88).
LA RÉACTION THERMIDORIENNE (JUILLET 94-OcT. 95) 389
une barrière suffisante, elle chercha, par un moyen détourné, à assurer le prolongement de sa politique. Pour les citoyens, il s’agit, en fait, d'approuver ou d’improuver cette politique (1). À la section de la Liberté, « aucune réclamation » ne s’élève contre le décret des deux tiers ; à la section de l’Egalité, la « majorité » approuve le décret (2). Ainsi donc, il se trouve au moins quelques citoyens, d’ailleurs favorables à la Constitution, pour désapprouver cette tentative de la Convention de vouloir se survivre à ellemême. Mais, ce geste n’a guère d'importance : la nomination des électeurs prouve qu’on reste bien attaché à la République. La Liberté choisit : Delavente aîné, juge au tribunal du district ; Duboscq avoué, jadis rigoureux membre du Comité de surveillance ; Jouenne, lieutenant des grenadiers de la garde nationale ; Duval, prêtre abdicataire définitif, membre de l’ancien Comité de surveillance. L’Egalité désigne : Ch.-Augustin Bazin, du district Flaust, maire ; Julien Le Mansel, juge au tribunal du district ; Thomas Busnoult, juge de paix. C’est là l'élite républicaine de la cité (3).
(1) À remarquer que, tandis qu’il reçut 102 exemplaires de l'acte constitutionnel (avec la loi du 5, sur les moyens de terminer la Révolution) dès le 1°" septembre, c’est seulement le 5 septembre, veille de la réunion des assemblées primaires, que le district de Vire reçut 24 exemplaires du décret des deux tiers. On n’a donc guère eu le temps de juger ce décret qui n’a pas eu d’autre publicité que la lecture faite aux assemblées. (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 746, f. 28, 29). Il en résulte que les citoyens ne donnent pas leur avis aussi nettement que pour la Constitution. Les procès-verbaux donnent rarement des chiffres, mentionnant simplement : pas de réclamation contre le décret dont lecture a été faile. À noter qu’à Tallevende-le-Petit, il y a unanimité pour la Constitution, mais 9 voix pour, et 37 contre le décret des deux tiers. Arch Nat EB 1 e59,tCaly.).
(2) C’est le rédacteur du recensement général du Calvados qui a pris sur lui de donner les nombres : pour : 61 ; contre : 59, qui ne figurent pas au procès-verbal de cette section.
(3) Flaust et Busnoult présenteront plus tard quelques motifs de suspicion, mais, en 1795, on ne peut rien invoquer contre eux. — Cependant, à l’Egalité, un membre dénonce que des citoyens « avaient formé des cabales.. pour faire nommer des individus qui devaient avoir par l'intrigue, des places qu’ils ne pouvaient obtenir de la confiance publique ; qu'avant la tenue des assemblées, ils avaient colporté.. des listes, qu’ils avaient mis sur leurs listes les noms de personnes jouissant de la confiance publique et connues de tout le monde, pour faire croire que ceux qui y étaient accolés marchaient sur la même ligne ». Le coupable dénoncé est Chalaust, instituteur : il a promis à des gens du peuple que, s’ils votaient pour sa liste, le pain reviendrait à 2 sols 6 deniers. Pendant la tenue des sections, il menace Pierre Morice qui n’a « pas été porter le scrutin qu’il lui avait remis ; il le ferait mettre en prison sous deux jours et chasser de sa compagnie ». (Arch. Vire, K* 88 ; D 5,
Le 12 octobre 1795, ces huit électeurs sont présents à Caen pour la nomination des membres de la « seconde législature ». Vraisemblablement, ils appuient de leurs suffrages leurs compatriotes Doulcet, Dumont et Lemoine du Gassel qui figurent parmi les huit conventionnels réélus pour les deux tiers. L'autre tiers, formé de non-conventionnels, compte encore un Virois, au moins d’adoption, Pierre Gauthier, le remarquable commissaire national du tribunal du district de Vire. Les Virois sont donc représentés très largement dans la députation du Calvados, et les quatre élus sont réputés pour leur attachement à la forme républicaine (1).
Enfin, Charles Cailly et Jacques Lanon font partie de l’administration centrale du Calvados, et Germain Duboscq, qui vient de présider avec autorité l’assemblée électorale, conserve la présidence du tribunal criminel du département. Ces choix indiquent une volonté très nette de consolider l’œuvre réalisée depuis 1789.
Le même jour, le Conseil général de la commune de Vire, précédé de la musique, escorté des compagnies de grenadiers et chasseurs de la garde nationale, s’en va par les carrefours proclamer la loi portant acceptation de la nouvelle Constitution. Cette cérémonie est effectuée « aux cris répétés de : Vive la République ! Vive la Convention nationale ! » Et le soir même, la municipalité écrit au district : « Nous lui avons donné toute la publicité qu’elle mérite et avec tout l’appareil qui convient à des hommes libres et vrais républicains. » (2) Dans l’esprit de ceux qui poussent ces vivats, la République, en rentrant ainsi dans la voie constitutionnelle, après trois longues années d’attente, s’assure une sauvegarde contre les atteintes du sort : elle est triomphante. Pour eux, la route qu’elle va suivre est désormais libre d’écueils.