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LA MONNAIE ET LE PAPIER-MONNAIE A VIRE

Caractères généraux. — 1. Numéraire métallique. — 2. Assignats contrefaçon ; discrédit ; dépréciation, caractères et causes locales. — 3. Effets de la dépréciation : hausse du prix des denrées et des salaires ; fermages et loyers, remboursements de rentes. Conséquence : on ne veut plus de l’assignat.

Au point de vue monétaire, la période de la Convention est très importante. D’une part, l’assignat, au lieu de rester réservé à l’extinction de la dette publique, va servir désormais aux dépenses courantes de l'Etat (5). D’autre part, avec les décrets des 8 et 11 avril 1793 (6), l’assignat devient la vraie « monnaie natio-

(1) A cause de la crise municipale issue de la Chouannerie. Dans le canton de Pontfarcy, on répandit le bruit que les grenadiers et chasseurs allaient être incorporés dans la ligne.

(2) Commandant : Gabriel Dubourg, drapier. Parmi les capitaines : Tirel (canonniers) ; Lenouvel (gendre de Surirey) (grenadiers) ; Cahours (chasseurs). (Id., anc. 741, n. f., 9 floréal, 25 messid. an III ; 743, LANTA S MS 2 00 LS OS STORE RAI EN AT Ch Vire DS passim).

(3) Lozeau fit envoyer 72 fusils ; Doulcet 100 et Porcher 200.

(4) Nombreux conflits à ce propos entre la municipalité et le commandant d'armes Blanchet.

(5) Conséquence du décret du 4 janvier 1793 portant suppression de la caisse de l’extraordinaire et réunion de ses recettes et dépenses à la trésorerie nationale.

(6) Celui du 8 porte que tous achats, marchés et conventions pour le compte de l’État seront stipulés en assignats. Celui du il porte défense de formuler aucune obligation autrement qu’en assignats dans les achats, ventes, conventions, transactions, et interdit de refuser les ‘assignats en paiement,

nale ». Enfin, et surtout à partir de 1795, l’assignat se déprécie à un point tel que le gouvernement lui-même doit consacrer cette dépréciation par les décrets des 3 et 25 messidor an III (21 juin et 13 juillet 1795).

1. Ces questions essentielles de la circulation, de la protection et de la dépréciation du papier-monnaie, avec leurs conséquences au point de vue des transactions et conventions, rejettent dans Pombre celle du numéraire métallique.

L'activité des autorités locales, en ce sens, se traduit par l’envoi à la Monnaie de l’argenterie, des objets en métal précieux, en cuivre, en bronze, provenant des églises, communautés et domaines nationaux divers (1). Le district de Vire fait ainsi huit envois successifs, le dernier en date du 16 août 1794. L’argenterie provenant des églises de Vire avait été rassemblée dès le 3 octobre 1793 ; et le 23 juin précédent, toutes les cloches, sauf deux, avaient été descendues pour être envoyées à Caen (2).

Quant à la diffusion de la monnaie provenant de ces métaux, les autorités locales se préoccupent de l’accélérer, surtout en ce qui concerne le billon, rendu nécessaire, les billets de confiance étant retirés de la circulation.

9, La contrefaçon des assignats a été l’objet d’une législation abondante fixant les pénalités encourues, les primes à la délation, les signes caractéristiques de reconnaissance des faux assignats.

Les administrations viroises sont intervenues assez fréquemment en cette matière. Prévenues dès le 23 janvier 1793, de Saint- Malo, qu’une fabrique de faux assignats fonctionnait à Jersey, elles en avertissent le public et font bonne garde : quelques assignats faux sont confisqués, isolément, dès 1793.

Mais c’est en 1795 qu’on saisit les indices d’une vaste propagation de faux assignats. Le 17 janvier 1795, le’ Conseil général de la commune juge nécessaire de nommer dans son sein deux « vérificateurs d’assignats », conformément à l’avis des représentants Guezno et Guermeur. Ils n’ont pas dû manquer de besogne dans cette région de chouannerie où tous les moyens sont bons pour provoquer lavilissement de la monnaie nationale. On arrête alors quelques porteurs d’assez fortes quantités d’assignats faux (3).

(1) Décrets des 25 mars, 25 juillet, 19 sept. 1793 ; 11 ventôse an II ; 12 brumaire an III ; arrêtés du Comité de salut public des 5 et 12 ger-

minal an If.

(2) Arch. Calv., L, district Vire, anc. TS NERO /D3 nel 20thermidor an IL ; 754, f. 136. — Arch. Vire, D 3, f. 90 ; DÉPSr 551002 DA0Ep-093

(3) 10 mai, arrestation d’un citoyen de Villedieu ; 27 juin, arrestation de Ch.-Pierre-Henry Frotté (sic), venant de Caen [ce doit être le

Pendant longtemps, dans la région, il ne semble pas y avoir eu de tentative pour discréditer la monnaie nationale. Le 24 janvier 1794, dans sa réponse au questionnaire du Comité de sûreté générale, le district affirme : « Nous n’avons pas connaissance que des personnes aient voulu discréditer les assignats. Si nous découvrions quelques-uns de ces contre-révolutionnaires dangereux, nous les livrerions sur-le-champ au tribunal criminel. » Le 13 novembre 1794, un certain Lelogeais se plaint de ce que plusieurs propriétaires lui aient refusé du bois pour construction d’un moulin à papier. « Nous ne croyons pas, déclare la municipalité, que. l’aversion pour les assignats ait déterminé le refus. Si pareille conduite était venue à notre connaissasce, nous aurions. dénoncé des hommes aussi peu républicains. » (1)

Pendant les trois premiers mois de 1795, il n’y a pas à Vire, semble-t-il, de cas de refus de la monnaie républicaine. C’est, au printemps de 1795, l'effondrement du papier-monnaie qui détermine les premières résistances. Malgré la volonté du législateur, elles vont, désormais, s’amplifier de semaine en semaine. Et, au début de l’an IV, rares seront les stipulations faites en assignats.

L'examen du. tableau du cours des assignats que dressera, le 23 juillet 1796, l’administration municipale de Vire, et sa comparaison avec le cours du. Calvados et celui de la trésorerie nationale (2) révèlent des faits intéressants. Tandis que, dans le dernier trimestre de 1792, la dépréciation est plus forte à Vire que dans

jeune frère du chef chouan] ; 7 août, arrestation de Baudin et Radiguet, du 16° chasseurs, porteurs de 8.810 1. d’assignats faux : « Ils ont dit que c’étaient des fruits de leur victoire remportée à Quiberon » ; 21 août, arrestation de quatre conducteurs de bœufs de la République, porteurs de 1.257 1. 10 s. d’assignats faux ; 8 septembre 1795, arrestation de G.-F. Aubin, de Landisacq. « Le père de ce jeune homme a été arrêté à Noireau à la Saint-Gilles pour le même délit et on est à la peursuite de son frère pour même motif. » (Arch. Calv., L, district Vire, ane. 738211..89,-90 91 ="Arch Vire TS TMD SLA SSNSIMITS CADET 163). -

(1) Id., D 11, f. 52. Cependant, dès le 6 mai 1793, le tribunal du distiict avait jugé l’affaire suivante : Flaust, maire de Coulvain, avait, en 1790, en exécution du testament de feu Hébert, curé de Sept-Vents, reçu pour les pauvres de sa commune 500 1. en or et argent. Le procureur de la commune exige la rentrée, dans la caisse municipale, de cette somme « en mêmes espèces », car c'était « un dépôt sacré qu’il devait conserver dans la même nature ». Flaust offre 50 1. pour indemnité, mais ne peut rembourser qu’en assignats. Il est condamné à remettie 500 1. plus 100 1. pour dommages-intérêts, et aux dépens. (Arch. Calv., L, trib. district Vire, anc. 769, f. 120).

(2) P. Caron : Tableaux de dépréciation du papier-monnate, p. LII etre

l’ensemble du département et à la trésorerie (1), nous voyons qu’en 1793, les cours se maintiennent à Vire, tandis qu'ils s’effritent dans le Calvados et s’effondrent à Paris. Partout décembre 1793 marque un relèvement, mais c’est à Vire qu’il est le plus important, avec fermeté pendant les onze premiers mois de l’année, alors qu’il y a baisse du cours départemental et surtout du cours national (2). « Depuis plusieurs mois, déclare le district le 24 janvier 1794, les assignats ont pris beaucoup de forces. » Seuls, les départements de la Haute-Marne, de la Vendée, des Hautes-Pyrénées et du Gers présentent des cours aussi soutenus que celui de Vire (3).

À quelles influences faut-il attribuer cette faible dépréciation, alors que, dans l’ensemble, le Calvados présente des cours assez bas ?

Dans le Calvados, Vire occupe une situation excentrique, sur la route de Saint-Lô à Mortain, villes du département de la Manche avec lesquelles elle à plus de relations qu'avec Bayeux ou Falaise. Or la Manche présente des cours plus fermes que le Calvados, allant de 60 à 53 entre janvier et octobre 1794.

De plus, dans cette région où, malgré la pénurie de denrées, les tableaux du maximum présentent des tarifs peu élevés, la monnaie a pu être plus rare qu'ailleurs.

Toutefois, à Vire, comme partout, 1795 est marqué par l’effondrement des cours de l’assignat. Le louis de 24 1. qu’on cède en janvier 1795 contre 60 fr. papier, vaut déjà 500 fr. en juin ; il vaudra 3.500 fr. à la fin de décembre (4).

(1) 1792. Octobre Novembre Décembre

Vire : 70 68 69 Calvados : 78 74,5 74,15 Trésorerie : 71 73 72 (2) 1793 Janvier février mars avril mai juin juillet août septemb. cctobre novemb. décemb. Vire : 65 65 65063 O5 ICOMES USD 55 56 64 80 Calvados : 62.5 60 58.1055 54.15 49.5 44.15 425 44 47.5 49.10 54 Trésorerie : 51 G9 54" 43 52,736 23.22 27 28 33 48 Vire : 77 77 FSU TOUR T ANT? 74 75 70 70 76 60 Calvados : 54.10 56 53.5 49.1548.15 44.15 47 45.10 41.10 39.5 35.5 31 Trésorerie : 40 41 36 36 34 30 34 31 28 28 24 20

(3) 1794 : Haute-Marne, de 65 à 45 ; Vendée, de 69 à 48 ; Hautes- Pyrénées, de 75 à 45 ; Gers, de 75 à450. (7 mois à 75).

(4) Trésorerie : 133 fr. 33 en janvier ; 750 fr. le 30 juin ; 4.875 fr. le 31 décembre. — Calvados : 85,7 en janvier : 343 fin juin : 4.800 fin décembre. — Manche : 57.15 en janvier ; 228,60 fin juin ; 1.600 fr.

fin décembre.

Les documents n’indiquent pas les causes locales de la dépré-

ciation. Tout au plus, on invoque la pénurie de petites coupures : le 30 juillet 1795, la municipalité écrit au Comité des secours publics qu’on ne peut changer un assignat de 10.000 1. contre de petites coupures qu’en consentant à perdre 800 à 1.000 1. « Cette source inépuisable d’agiotage, en même temps que de discrédit, répand le découragement. » (1)

Il en est de même des lois démonétisant les assignats à face royale. Elles pouvaient avoir l’heureux effet d’enrayer la dépréciation, en diminuant la quantité de papier en circulation. En réalité, l'exécution du décret du 27 floréal an III-16 mai 1795 démonétisant les coupures à face royale de 5 1. et au-dessous accélère le discrédit :

« Je vous assure, écrit Laisné à Doulcet le 21 mai, qu’il a fait très mauvais effet, et que, loin de concilier des esprits à la Convention, il lui en a aliéné beaucoup. Des malheureux qui n’avaient pour toute fortune que quelques assignats de 5 1. qu’ils avaient, de préférence, ramassés, parce que les habitants des campagnes préféraient les recevoir en échange de leurs denrées, se voient subitement dépouillés du fruit de leur travail. Il était, je le crois bien, indispensable de tirer de la circulation des assignats qui sont en trop grand nombre, mais je pense qu’il eût été possible d’user de moyens plus justes. Je crois que la Convention aurait dû, au moins, donner plus de moyens pour se défaire des assignats à face royale, en permettant, pendant un plus long délai, de les employer en contributions et paiement de domaines nationaux. Je vous observe, en outre, que cette démonétisation a fait, dans deux jours, hausser d’un tiers ou d’un quart. les denrées et marchandises par le discrédit jeté sur les autres assignats.. » (2)

C’est en vain que postérieurement, la Convention permet d’utiliser ces assignats dans les versements à faire à la Nation (3). La confiance ne reparait pas.

La suppression du maximum, votée le 4 nivôse an III-24 décembre 1794, a eu son effet sur la dépréciation. A Vire, depuis sep-

CDEXECh Vire DAMES SI00E

(2) Le délai de rentrée accordé par la lei du 27 floréal était de trois mois seulement. (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 743, n. f.).

(3) De nombreux enregistrements d’assignats à face royale ont lieu à Vire au cours du dernier trimestre de l’an III. La municipalité en verse pour 1.505 1. et 14.890 I. les 1° et 3 prairial. (Id., anc,. 728, été de Pan TT == VATeh Vire DA AT Te ATO) Je n’ai trouvé aucun document relatif à la thésaurisation. Mais des découvertes faites çà et là, de nos jours, attestent que ce fut un phénomène fréquent. [En 1910, j'ai eu l’occasion de voir entre les mains d’un huissier de Vire, plusieurs centaines de francs en écus à l’effigie de Louis XV et Louis XVI trouvés. dans les décombres d’une maison qu’on venait d’abattre|.

tembre 1793, il y avait eu tendance manifeste au relèvement des cours. Or, s’il y a baisse de 16 points en décembre 1794, et de 20 points en janvier 1795, c’est surtout après mars-avril que l'effondrement se manifeste. Ce synchronisme doit être souligné.

Toutefois, il convient d’ajouter qu’à la même époque, à Vire, il y a accroissement de la quantité de papier-monnaie en circulation : c’est l’époque des paiements effectués par PEtat à la manufacture de Vire réquisitionnée par Johin (1) ; c’est aussi celle des avances faites à la municipalité pour achats de subsistances par les représentants Lozeau et Porcher. Cette inflation monétaire, assez nette, a pu accélérer la chute de l’assignat.

3. Les conséquences locales de cette dépréciation sont multiples. C’est d’abord une hausse continue du prix des denrées et salaires, surtout après la suppression du maximum. Les cahiers de recettes et dépenses de l’hôpital nous renseignent très complètement en ce qui concerne les denrées (2). Le quintal de froment passe de 90 I. en janvier 1795 à 850 1. pendant le dernier trimestre de la même année ; le seigle, de 41 IL. 2 s. à 498 1. ; le sel va de 15 I. le quintal (premier trimestre de l’an III) à 1.183 1. (premier trimestre de l’an IV) ; le savon, de 3 1. 15 s. la livre à 65 1. pendant la même période ; les œufs de 5 1. à 50 1. le cent. Dans un pays où, en février 1790, on se plaignait de payer, par suite de la disette, le pain 3 s. 6 d. la livre, on le paye 20 fr. la livre en brumaire an IV.

Ces vicissitudes concernant le prix des denrées sont quotidiennes : il n’en peut être absolument de même du taux des salaires. Cependant, les réclamations des travailleurs sont fréquentes et toujours on leur accorde satisfaction (3). Ce qui a permis de les rendre moins vives, c’est l’habitude qu’on prend de délivrer à la majorité des ouvriers une partie de leur salaire sous forme de

(1) La prospérité de l’industrie locale a pour corollaire l’afflux de papier-monnaie dans une région qui, pendant la période précédente, avait, faute d'exportation, disposé d’un fond de roulement modique.

(2) Arch. Vire, II, Fonds de l’hospice n° 138. Le 30 juillet 1795, la municipalité déclare : « Le discrédit des assignats… se porte de nouveau à un tel excès que l’avenir en est effrayant. Le cultivateur, plus avide, à mesure qu’il bénéficie des avantages, inappréciables pour lui, de la Révolution, le cultivateur, regorgeant d’assignats dont il ne se rassasie pas en les dénigrant, ne veut rien céder, ou, s’il cède quelque denrée, il s’en fait payer à raison de 20 et même 25 sols pour ce qu’il vendrait un sol en numéraire métallique. Le prix de toutes les autres denrées est calculé sur cette base... » ‘Id., D 11, f. 100).

(3) I1 y a eu à Vire trois grèves : celle des charpentiers requis de construire les tribunes de la Société populaire (22 juin 1794) ; celle des ouvriers construisant le pont de Blon (18 novembre 1794) ; celle des papetiers (14 janvier 1795). Toutes sont réprimées avec énergie.

subsistances. Les papetiers, les compagnons drapiers, ceux qui réparent les anmes, etc., ressentent ainsi moins fortement les inconvénients de la crise monétaire. Quant aux autres, leurs salaires’ doublent, triplent, quintuplent, décuplent (1), sans qu’on puisse saisir si la classe ouvrière retire un profit réel de ces augmentations.

Cette hausse que peut provoquer quotidiennement le vendeur, fréquemment le salarié, n’est pas permise à celui qui s’est engagé par un contrat bilatéral.

Ceux qui s’en plaignent le plus vivement, ce sont les propriétaires de terres affermées. Dès le 1° février 1795, le district s'était fait l’écho de leurs doléances auprès du Comité de législation

« Lorsque la loi du maximum fut rendue, dit-il, la Convention porta une augmentation sur la valeur des denrées en 1790. Cette augmentation a tourné au bénéfice seul des fermiers et au préjudice des propriétaires qui se trouvent en très grande partie réduits à l’aumône... Les fermiers se sont tellement enrichis qu’ils poussent la témérité jusqu’à faire peu de cas des assignats. »

Le remède serait la résiliation des baux pour le 29 septembre 1795 (vieux style), « sans quoi le désespoir fera beaucoup d’ennemis à la Révolution ». La résiliation n’aura pas pour effet d’augmenter le prix des denrées, car, dans les nouveaux baux, les propriétaires se contenteront d’exiger des retenues en nature nécessaires à leur consommation. Ils ne seront plus eux-mêmes acheteurs. Ils pourront même faire d’autres retenues qui leur permettront de nourrir les ouvriers qu’ils feront travailler, ce qui permettra de diminuer le chômage. « Ainsi le fermier égoïste qui tire grand parti des circonstances et s'enrichit à vue d’œil aux dépens de la vie de la classe non récoltante n’aurait plus une aussi grande facilité de vendre ses denrées selon son caprice. » (2)

Le décret du 2 thermidor an III-20 juillet 1795 donne enfin satisfaction aux propriétaires : ils peuvent réclamer paiement de la

(1) En 1790, le salaire des charpentiers et maçons, non nourris, était de 24 sols par jour ; le 7 juillet 1795, le district affirme : « Dans notre commune, la journée d’un mauvais charpentier ou d’un maçon est portée à 24 ou 25 I. »

(2) Arch. Nat, D II, 37. Le 11 juin, le district revient à la charge : « Un propriétaire qui a loué sa terre 1.200 1., ne peut, au moyen de cette somme, se procurer qu'environ deux quintaux de blé. Comment se procurer le reste ? Le fermier de cette terre paie les 1.200 1. avec un porc, et il retire du reste plus de 20.000 1. Enfin, son bénéfice est incalculable, d’après le prix de toutes les denrées. Nous vous prions de mettre toutes ces vérités sous les yeux de la Convention. Il nous paraitrait juste de ne pas réduire à l’aumône les propriétaires, pour enrichir leurs fermiers qui sont les plus cruels ennemis de la Révolution. » (Id.).

moitié de leurs fermages en nature. Mais, lorsqu'il s’agit de passer à l’exécution, dans cette région à faible rendement, à fermes de superficie restreinte (1), les exploitants invoquant l'insuffisance de leur récolte, refusent de payer leurs fermages en nature. Un nombre considérable de litiges sont portés devant le tribunal du district, et il y a constitution d’experts par les deux parties. Au début de lan IV, le tribunal est, sans cesse, occupé par cet objet. Ses jugements sont, le plus fréquemment, favorables aux propriétaires (2).

En ce qui concerne les propriétés bâties, dès le printemps de 1795, des propriétaires avaient tenté d’obtenir des résiliations de baux, repoussées par le tribunal. Mais le décret du 3 thermidor an IIT leur donnera satisfaction partielle, en établissant une échelle de proportion pour les paiements et recette, calculée sur les progrès de l’émission et de la rentrée des assignats.

Mais, à cette époque, le tribunal juge surtout des procès en remboursement de rentes. Des décrets d’août 1789, de décembre 1790 avaient autorisé lPamortissement des rentes, pour « favoriser la libération des fonds comme la liberté des hommes ». Mais on s’était, tout d’abord, fort peu servi de ces dispositions légales (3). 1 n’en est plus de même à partir de germinal an III. Désireux de se libérer à bon compte, au moyen d’assignats dépréciés, les débiteurs proposent l’amortissement à leurs créanciers qui refusent, et on va devant le tribunal.

Du 25 mars au 20 juillet 1795, le tribunal juge 121 affaires de ce genre : 119 fois (4), c’est le créancier qui est condamné à rece-

(1) C’est ce qui faisait que, dans les anciens baux, les redevances en nature étaient peu importantes.

(2) Arch. Calv., L, trib. district Vire, anc. 772, passim. Ex. : 27 octobre 1795, la veuve Morcel et ses fils, de Tallevende-le-Grand, sont condamnés à verser dans quinzaine, à Montier-Bectière, drapier à Vire, pour fermages de l’an III : un porc, 39 bcisseaux de seigle et froment, 30 de sarrazin, 29 et demi d’avoine, 50 pots de lait, 6 douzaines d’œufs, 2 journées de harnais et 20 journées d’homme (f. 109).

(3) Premier cas devant le tribunal : le 30 août 1793, Thomas Allais, prêtre déporté, est condamné à recevoir amortissement d’une rente foncière de 160 1. qui, d’après le contrat, n’était amortissable qu’après son

décès. (Id., anc. 770, f. 41).

(4) Premier cas : le créancier est Thoury de Corderie. Il s’efforce de prouver que ses biens sont séquestrés. Il est condamné quand même à recevoir amortissement. Les deux cas où le demandeur est déclaré non recevable sont relatifs à des rentes viagères. Richard et Jacques Lanon, défendeurs, ont obtenu du Comité de législation une réponse indiquant que les rentes viagères ne sont pas rachetables. (Arch. Nat. D III, 37 (pétition de Lanon). — Arch. Calv., L, trib. district Vire, anc. 772, f. 44).

voir amortissement : et deux appels seulement obtiendront le succès. Au nombre des débiteurs qui utilisent, au mieux de leurs intérêts, la disposition faisant de l’assignat une € monnaie nationale » qu’on ne peut refuser, figurent des citoyens de toutes les conditions, de toutes les opinions (1). Mais c’est Julien Le Mansel, juge au tribunal du district de Vire, qui se montre le plus empressé à répéter cette profitable opération (2).

Heureusement pour les créanciers, la Convention, le 25 messidor an III-13 juillet 1795, ordonne de surseoir au remboursement anticipé des rentes constituées avant le 1° janvier 1792. Le 31 juillet, à Vire, on commence à appliquer cette disposition ; et même un certain nombre de jugements antérieurs sont annulés. Mais pour les rentes constituées après le 1° janvier 1792, le tribunal continue de condamner les créanciers à recevoir l’amortissement.

Toutes ces difficultés qui atteignent fortement les intérêts particuliers, ont le résultat suivant : plus que jamais, le papier-monnaie est discrédité. Les transactions sont gênées par les différences de cours entre localités très voisines (3). Chaque fois qu’il y a délai pour le versement d’une somme due, le papier est proscrit. On ne veut plus en entendre parler dans les conventions entre particuliers. Pour les travaux, on ne trouve plus d’adjudicataire, du moment que les devis ne portent pas de prix stipulés en valeur métallique. Bien mieux, les immeubles nationaux arrivant à fin de

(1) Parmi les débiteurs demandeurs : Lemansel ; Guérard de Clainy ; Guill. Dubosq [curé constitutionnel de Montchauvet] ; Carbonnel de Canisy ; des Rotours de la Rocque ; de Morant ; Lanon de la Renaudière.

(2) Il est quatre fois demandeur. (Id., f. 24, 31, 37). Dans ces procès,

toutes sortes de moyens sont invoqués par les créanciers : certains réclament, en vain, le remboursement en assignats au cours, ou en « espêces sonnantes ». D’autres disent qu’ils ont perdu le billet prouvant

la créance ou l’ont négocié à un tiers dont ils ne savent plus le nom. Germain Duboscq, président du tribunal criminel du Calvados, condamné à recevoir ainsi amortissement, fait opposition, car, sur les biens de sa femme, il y a opposition au bureau des hypothèques, ce qui donne un délai de trois mois avant consignation. Chacun essaie de gagner du temps, sachant que le 23 prairial-11 juin 1795, une motion concernant les amortissements a été déposée à la Convention. (Id., anc. 772, passim).

(3) Grâce à l’amabilité de M. Jean Porquet, avocat à Vire, jai pu examiner la correspondance commerciale d’un bijoutier virois de cette époque (Mitaine, oncle de Richard Séguin). Il paie ses commandes au moyen de matières d’or et d'argent pesant le poids des objets ouvrés qu'il reçoit. Pour la façon, il doit cesser de la payer en assignats : l’un de ses confrères d’Avranches, le 2 septembre 1795, lui fait les plus vifs reproches, parce qu’il a tenté de le payer en papier.

bail, ne peuvent trouver de fermier nouveau « rapport à l’incertitude du prix des assignats et à la crainte de ne pouvoir faire face aux engagements » (1). Une liquidation monétaire devient nécessaire.

(1792-95) Caractère général : disette. — Causes de la disette. — 1. Période antérieure au décret du 4 mai 1793. — 2. Période du « maximum » : le décret du 4 mai et ses effets ; le décret du 11 septembre 1793 ; le décret du 19 brumaire an III-9 novembre 1794. — 3. Suppression du

maximum : le décret du 4 nivôse an III-24 décembre 1794. Régime postérieur à l’application de ce décret.

Avant novembre 1792, grâce à quelques récoltes passables, la question du ravitaillement n’avait pas, pour les autorités locales, constitué un objet de souci permanent.

Après 1792, il n’en est plus de même : la disette apparaît, se perpétue. Et, chaque jour, les pouvoirs locaux doivent trouver une solution à cet angoissant problème : au milieu d’une région à ressources très précaires, ravitailler une agglomération de 8.000 âmes qui ne produit rien pour sa consommation.

De multiples documents exposent les causes de cette disette de trois années : les unes sont d’ordre général, les autres sont locales.

Tout d’abord, n’oublions pas que, pour l’ensemble du territoire français, il se produit alors une série de récoltes déficitaires.

Or, au même moment, la continuité de l’état de guerre rend difficile l’importation des blés étrangers nécessaires à la soudure annuelle (3). De plus, le commerce d’importation est entravé par la raréfaction des espèces métalliques.

A l’intérieur, autres causes de pénurie : difficulté des communications ; avilissement du papier-monnaie, continu, mais variable selon les régions, ce qui provoque l’impossibilité du marché à

(1) Id., anc. 731, f. 17, 24. C’est le cas de la Ruaudière : l’ancien fermier est invité à rester.

(2) Dans l’étude de la question des subsistances au temps de la Convention, le commerce des céréales occupe une place prépondérante ; il a été, de la part du gouvernement, l’objet d’une législation spéciale, à tel point que le principal décret rendu alors en matière de transactions, celui qui établit le « maximum », ne s’applique d’abord qu'aux subsistances en céréales, avant toute extension aux autres denrées et aux salaires.

(3) Dans les documents provenant de Vire, on parle quelquefois du blé d'Amérique, et de celui des pays du Nord arrivant au Havre par l’intermédiaire de la ville neutre de Hambourg. (Id., D 5, f. 179 et 190).

terme ; appauvrissement général, d’où diminution de la capacité d'achat (1) ; répercussion économique des lois militaires qui enlèvent à la culture un grand nombre des bras les plus valides (2). Ajoutons à tous ces facteurs les conséquences des idées contradictoires qui ont cours alors en matière de subsistances : les populations urbaines sont en proie à une sorte de terreur morbide des ac-apareurs, sans cesse flétris, mais si peu désignés qu’on ne les découvre jamais ; depuis la propagation récente de la légende du « pacte de famine » (3), elles croient voir partout ces « affameurs du peuple » installer des dépôts secrets, qu’on imagine d'autant plus abondants qu’on a l'estomac plus dépourvu (4). Bien mieux, elles finissent par regarder la libre circulation des grains comme un fléau qui facilite les accaparements ; elles tentent au besoin de s’y opposer (5). Enfin, sur le marché, chacun s’accorde à considérer le cultivateur comme un ennemi qui, d’un superflu

(1) Heureusement pour Vire, la renaissance économique de l’an III, résultante de la réquisition de la manufacture, rendit une certaine capacité d'achat.

(2) A la date du 25 mai 1794, le district de Vire a déjà fourni « 3.400 hommes forts et vigoureux ; en outre, les autres qui les ont devancés volontairement. Nécessairement la culture doit en souffrir. Il y a un grand nombre de propriétaires ou fermiers qui avaient deux, trois, quatre et cinq domestiques ou enfants qui, tous, se trouvent dans la réquisition. » (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 742, 6 prairial an II).

(3) Dans le supplément du Moniteur universel (15-16 septembre 1789) (voir BioLay : Le pacte de famine, 1885). — En vain les autorités invitent les Virois à préciser leurs accusations. « Bien des personnes viennent se plaindre de ces infractions ; mais quand on leur demande le nom des citoyens coupables, elles se taisent et nous mettent à ce moyen dans l’impossibilité de faire punir les délinquants. » (Id., anc. 737, DS 0 pluv an TE 8 US 0ES7E 07)

(4) Le 7 juillet 1793, « informé qu’il doit exister dans la maison des ci-devant Capucins un dépôt secret de grains ; qu’à différentes époques, on a aperçu par les fenêtres des personnes. dont la figure était inconnue », le district fait une perquisition dans ce local, sans résultat. — Le 12 juin 1794, au club, « un membre a dit que chacun avait caché des grains l’an dernier dans la République ». Le 29 avril 1795, des femmes jettent des pierres dans les vitres de la maison commune, crient « qu’il y a dans la ville des magasins secrets » et songent à s’y rendre. « Le maire leur fait répondre que les seuls magasins sont les militaires auxquels il est défendu de toucher. » La municipalité déclare qu’il est impossible de garder ainsi du grain « en magasin dans un lieu où, chaque jour, le peuple manquait de pain ». (Id, anc. 719, f. 16 ; 736, f. 62 ; 742 et 744, 7 et 28 frimaire an III ; 751, f. 69).

(5) Les gens de Mortain, Sourdeval, Aunay, etc. expulsent ainsi de leurs marchés les acheteurs virois. (Id., 736, f. 109. — Arch. Vire, D 4, 1640; DD 188 SEDAI0 Ip 66 107 PSION)e

immoral, cherche à tirer des gains malhonnêtes : on le moleste, on le pille, et il ne revient plus (1).

Quant aux ruraux, rendus circonspects par de fréquentes disettes, ils sont, même au cours d’années fécondes, en proie à la « peur de manquer » (2) ; ils ont pris la manie d’accumuler en secret, ne serait-ce que quelques boisseaux « cachés dans la terre » (3), donnant ainsi au citadin l’occasion de croire à lexistence de réserves immenses. Molestés par lui, ils se disent qu’après tout, il a besoin d’eux plus qu'ils n’ont besoin de lui ; et ils ne sont pas fâchés de le lui faire sentir d’une façon très directe, par lPestomac, en ne venant plus au marché (4). Enfin, ils croient qu’il viendra des temps meilleurs où ils pourront écouler leurs produits a des prix exceptionnellement rémunérateurs (5), justifiant ainsi

(1) Les gens de Martilly, à l’entrée de Vire, commettent fréquemment CEE CES AUS EDR RSS CADET LEE) 20 juillet 11938-10174, EVA rch. Calv, 1, districts Vire, anc. 720, f. 12, 87: 737, n. f., 11 pluviôse an II ; 750, f. 47),

(2) Le 27 juin 1794, huit individus de Tallevende-le-Grand, dont la femme de l’agent national, traduits en justice pour fausses déclarations de grains, disent qu’on a répandu le bruit « qu’on allait enlever tout le pain et tout le grain », d’où leur crainte de manquer. Ils obtiennent les circonstances atténuantes. (Id., anc. 740, n. f., 9 messidor an Il).

(3) Le 8 juin 1794, Anger père et fils, de Maisoncelles, sont prévenus d’avoir caché 5 à 6 boisseaux de seigle et 7 de sarrazin, dans un champ, sous un tas de grosses pierres. Même accusation contre la veuve J.-B. Vaultier, de la même commune ; contre Jouvin et Vautier, de Vassy, qui ont caché du blé dans des barils, etc. (Arch. Nat., F7 4.554. — Arch. Vire, I* 86 et 87. — Arch. Calv., L, district Vire, ane. 740, n.-f., 4 messidor an II ; et reg. trib. district).

(4) Parfois, il y a accord concerté entre individus d’une même commune, au besoin pour attaquer les convois de ceux qui portent du grain à Vire [à Dampierre (29 juin 1793) ; à Cahagnes (5 juillet) ; à Lassy (octobre) ; à la Ferrière-au-Doyen (18 germinal an I1)]. D’autres, après la récolte, par malveillance, retardent leurs battages, disent qu’ils ne vendront leur blé qu’en gerbes. Ils résistent au besoin par la violence : le 24 août 1793, Guillaume Porquet, de Tallevende-le-Grand, refuse de donner des grains, « promettant au premier qui reviendrait, de lui enmancher son dard à rebours (sic) et de lui couper le col ; déclarant qu’il se foutait de la municipalité et du district ». Agissements du même genre à Landelles, Sainte-Marie-Outre-l’Eau, etc. (Id., 719, f. 6, 41, 56: 90,116: 720, 0180 750MF29:213;"70):

(5) Le 16 juillet 1793, à la veille de la récolte, Presles, pour 610 habitants, recèle encore 1.720 boisseaux. Le 25 juillet, 23 cultivateurs de Burcy ont encore un « excédent » de 600 boisseaux. Le 16 août, 37 de

Landelles ont 215 bcisceaux d’ « excédent ». « Des malveillants, affirmera le district le 16 août 1794, ont même enfoncé des denrées dans la terre pour qu’e c5 fussent perdues, » (Id., anc. 719, f. 28, 33, 48 ; 744,

n. f., 29 thermidor an Il).

le renom d’avidité que leur font les affamés de la ville. Nous verrons même qu’à l’endroit de ces populations rurales, la législation révolutionnaire en matière de céréales aboutit à un échec total le maximum et les réquisitions les portent à raréfier le produit ; la suppression du maximum et le retour au régime de la liberté les rendent insatiables (1). ;

À ces causes générales s’ajoutent des facteurs locaux, plus directoment ressentis, même lorsqu'ils n’ont qu’un effet temporaire.

Tout d’abord, c’est l’insuffisance normale, même dans les meilleures années, des récoltes du Bocage (2). Or, quatre mauvaises 1écoltes consécutives ont pour effet d’obliger certains cultivateurs à consommer une partie du blé réservé aux semailles, d’où diminution de la superficie emblavée (3).

C'est, ensuite, l’insuffisance normale des apports de grains au marché de Vire (4). La disette, les résistances des cultivateurs aux réquisitions ont pour résultat de les réduire encore.

C’est, au milieu d’une région où, même dans les communes rurales, de nombreux ouvriers, tisserands, papetiers, à Maisoncelles,

(1) Ce thème revient constamment dans les documents. Le 17 décembre 1793, le district adresse des reproches à 54 communes dont les cultivateurs veulent « affamer le peuple ». Sans cesse, on dénonce « la malveillance des cultivateurs dont la cupidité est insatiable »… « Il semble qu’il existe une coalition formée entre les municipalités de campagne pour affamer la ville. » — « Les habitants qui ne récoltent pas sont à la veille d’éprouver le fléau de la famine au sein de l’abondance. (Id. anc. 119, f 55, 57 6400795 132738 f 0 86-750, 14).

(2) « De tout temps, le district de Vire n’a jamais suffi à la nourriture de ses habitants. » (Id., anc. 750, f. 140).

(3) La récclte de 1792 a été médiocre. Pour celie de 1793, « compromise par le mauvais temps du mois d’août », le recensement d’octobre donne les nombres suivants : total (avoine comprise) : 988.876 boisseaux. A déduire pour semence : 331.842. Besoins pour 83.886 habitants jusqu’à la récolte de 1794 : 838.860. Or, reste pour consommation (humains et animaux) : 657.037. D’où, déficit, même er gardant l’avoine pour les humains : 186.826 boisseaux. — An II, récolte« gâtéé par les intempéries » (« gelée et gros temps lors de la floraison ») : total : 331.840 quintaux. À déduire pour semence : 132.786. Or, besoins pour humains 346.556. Déficit considérable. — An III : récolte apparemment meilleure, mais rendement très faible : « Dans certaines communes, il faut 13 gerbes pour avoir un boisseau de 55 livres. » Peu de sarrazin : « un tiers de moins que l’an dernier ». (14. anc. 742, 4 brumaire an III NAS OS RON EEE PP ERNEST TER ESS OS UT SALE, 97)

(4) Les cultivateurs du district, « dans tous les temps, ont à peine fourni le quart des blés nécessaires à la consommation des habitants de Vire. » — « Les boulangers de Vire achetaient au loin deux fois plus qu’au marché de Vire. » — « Année courante, il se vendait chaque semaine à Vire 1.500 boisseaux. Or, 40 boulangers utilisent 370 à 400 boisseaux par jour. » (Id., anc, 736, f. 34, — Arch. Vire, D 10, p. 149, 182),

Tallevende, Saint-Manvieu, attendent leur subsistance des municipalités, l’augmentation continuelle du nombre des non-producteurs, par suite de la réunion au chef-lieu du district, des jeunes gens de la réquisition, des suspects incarcérés, des Chouans faits prisonniers, du personnel des ateliers d’armes (1), et même, en 1795, de tous les ruraux qui abandonnent leurs terres pour ne plus être molestés par les bandes contre-révolutionnaires et ceux qui les pourchassent. Pour les laboureurs qui persistent à rester chez eux, le pillage, l'interdiction, sous peine de mort, d’obéir aux réquisitions, d’acquitter les contributions, les fermages de biens nationaux payables en nature, sont des inconvénients normaux (2). Aussi, aux environs mêmes de la ville, bien des terres restent en friche.

Autre conséquence de la Chouannerie : dans une région dévastée, on établit, pour la répression, des troupes en cantonnement : il faut les nourrir, et leur séjour aggrave la disette (3). Subir les angoisses de la faim, ou subir les avanies des Chouans, cruelle alternative.

Ajoutons à cela de continuels passages de troupes appartenant à l’armée des Côtes de Cherbourg, et auxquelles il faut fournir l'étape (4), enfin de multiples réquisitions de grains, de fourrages, faites inconsidérément dans an district sans ressources, par des administrations supérieures cui ne veulent pas entendre ses cris de détresse (5).

(1) Les ouvriers des ateliers d’armes et de salpêtre touchent la subsistance militaire.

(2) « Les Chouans défendent aux cultivateurs d’obéir aux réquisitions. » — « Cette horde infâme se permet de requérir des denrées. » — « Le peu de blé noir qui restait a été pillé ou requis par les Chouans », etc. (Arch. Ca v., L, district Vire, anc. 751, f. 71, 92, 93).

(3) L’arrivée d’une compagnie territoriale à laquelle le représentant Legot prescrit d’accorder 10 livres de froment par décade et par homme, est considérée comme la substitution d’un mal à un autre : « Nous avons bien besoin de militaires pour nous garantir des brigandages des Chouans, mais il faut que leur subsistance leur soit fournie par la

République. Nous ne pourrons la leur assurer. » (Id., anc. 743, f. 3.)

(4) L'armée Sépher, en novembre 1793, exige 3.000 quintaux d’avoine. « Nous approvisionnons tous les jours l’étapier, dont la consommation est énorme, vu les passages nombreux de troupes. » — Par suite des réquisitions pour l’arnée, « la disette de fourrages est telle que beaucoup de cultivateurs sont obligés de se défaire de leurs bestiaux, » « Dispensez notre district de fournitures de fourrages, ce qui nous ôte le moyen d’engraisser nos terres, parce que ce n’est qu'avec le fourrage qu’on se procure le fumier. » (Id, anc. 743, f. OM D0MÉ SU MITSEOE

(5) « Le meiileu de nos cantons », celui de Saint-Sever, doit appro-

Telles sont les multiples causes qui, pendant trois ans, créent une situation lamentable que les administrateurs de la période conventionnelle, restés impuissants, devront léguer à leurs successeurs élus en novembre 1795. |

Le régime de la législation en matière de céréales permet de distinguer, dans cette période, trois phases essentielles : 1° antéricurement à l'application du décret du 4 mai 1793, on observe celui du 29 août 1789, confirmé le 8 décembre 1792 par la Comvention, période de libre circulation des grains.

2° De l’application du décret du 4 mai 1793 à celle du décret du 4 nivôse an III-24 décembre 1794, c’est la période du régime dit da « maximum », d’abord « décroissant, relatif, provisoire et de base départementale » ; puis, en exécution du décret du 11 septembre 1793, « absolu et uniforme pour tout le territoire français » ; enfin, après le décret du 19 brumaire an III-9 novembre 1794, relatif et applicable seulement par districts. |

3° Postérieurement à l’application du décret du 4 nivôse an III, c’est, en principe, de nouveau le régime de libre circulation intéricure ; mais différentes causes empêchant les transactions de suivre un cours normal, certains tempéraments apportés à la loi retirent en fait toute liberté commerciale. Elle n’existera réellement qu'après l’apparition d’un nouveau décret, postérieur à la dissolution de la Convention, celui du 21 prairial an V- Jjuin 1797.

1. La médiocre récolte de 1792 avait porté les autorités élues en novembre à se préoccuper, dès leur entrée en fonctions, de la question des subsistances. L'état du prix des grains vendus à la halle montre la progression rapide des cours (1) ; et bientôt, les boulangers exposent que, dans ces conditions, la fixation du prix du pain faite par la municipalité les met considérablement en perte. Le 20 décembre, une commission de revision est nommée,

visionner Villedieu [Manche] pillée par les Vendiens (réquisition Garnier de Saintes, du 14 frimaire an II-4 décembre 1793. — Fourniture de 5.000 quintaux au district de Pont-Chaslier (Pont Lévêque), ordre du département, 25 février 1794. — 500 quintaux au maître des postes à Caen, 80 à celui de Maisoncelles-Pelvey : 180 pour le service des dépêches de Caen à Port-Malo ; 60 au directeur de la min de Littry (ordres du département : germinal, prairial, messidor an ID. — Pour l’armée des Côtes : en floréal an II, 1.500 quintaux ; en thérmidor : 16.000 quintaux de grain, 6.000 de paille,6.000 de foin, ete Le district proteste contre le département qui laccable : « Quand unt portion de la République a beaucoup moins qu’il ne lui faut, il est bien douloureux pour ses habitants de s’en voir enlever une partie, tindis que d’autres... possèdent au-delà de leurs besoins. » (Id., ane. 742, 4 brumaire an III).

{1} Le boisseau de froment (20 pots et demi) pas& de 8 1. 10 s. 10 d. à 9 1. 7 «. 7 d., du 30 novembre au 10 décembre. Le; cas de surenchère sur le grain ne sont pas rares alors. (Arch, Vire, D 1, p. 81, 82 ; I* 59, Gécembre 1792),

mais la municipalité avoue : « L'intérêt de la classe indigente nous affecte, sans avoir pu (sic) jusqu’à ce moment trouver encore les moyens de leur subvenir dans des circonstances aussi difficiles. »

Autre conséquence de la pénurie : les boulangers de Vire, aux marchés des localités voisines, subissent des vexations (1) ; intimidés, ils n’y retournent plus.

Un moyen légal, le recensement des grains, permet aux autorités de constater les ressources de leur ressort ; et le district de Vire veut s’en servir ; mais c’est seulement le 21 avril 1793 que le conseil du département donne son autorisation (2).

En attendant, il faut aviser au plus pressant : assurer à chacun son pain quotidien. Des démarches du district, entamées dès décembre, permettent de faire arriver aux Bénédictines de Vire le 8 mars 1793, 400 quintaux de grain achetés au Havre pour combler les déficits du marché local (3). Ce secours permet d’atteindre sans encombre la fin de mai.

2. C’est le 23 mai 1793 que, dans la salle du tribunal du commerce, la municipalité promulgue le décret du 4 mai 1793 qui ouvre une nouvelle période, très originale, en matière de céréales. Mais pour Vire, elle peut immédiatement être caractérisée d’un mot : c’est une période de disette cruelle. Et ni le décret du 11 septembre 1793 ni celui du 19 brumaire an IIT ne pourront conjurer les maux apparus dès la mise en application de la « funeste » loi du maximum.

Voyons d’abord comment, jusqu’à septembre 1793, on applique ce décret ; quelles en sont les conséquences et quels remèdes on emploie pour enrayer une disette dont il porte la responsabilité.

La loi du 4 mai semble avoir été exécutée à la lettre par les autorités locales. Dès le 23, la municipalité invite les détenteurs de grains du lieu à passer, à la maison commune, déclaration des quantités en leur possession. Le district invite les municipalités rurales à agir de même ; puis, le 3 juin, il leur enjoint de nommer des commissaires vérificateurs. En même temps, il leur communique l’arrêté départemental du 19 mai, complément de la loi

(1) ‘A Aunay, à la fin de novembre, on leur arrache sept sacs destinés à l'hôpital ét à la prison ; à Mortain, les autorités leur accordent. peu d'appui contre les agissements des bladiers locaux. (Id., D 10, p. 86, 87).

(2) Les cultivateurs passent déclaration vérifiée sur-le-champ, en présence de deux municipaux du lieu, par des commissaires élus du district (Arch. Calv., L, district Vire, anc. HIS RCI ATOS M2 E750, 119):

(3) Le manque de sacs, les difficultés du transport avaient retardé l’arrivée. (Id., anc. 723, f. 77 ; 736, f. 17, 123).

du 4, puisqu'il fixe, à titre provisoire, le prix des grains dans l'étendue du Calvados.

Mais, bientôt, apparaissent les difficultés : d’une part, les municipalités de campagne ne font preuve d’aucun empressement pour l'exécution de la loi (1) ; d’autre part, l’arrêté départemental a des conséquences désastreuses pour les Virois.

En effet, dans le louable dessein d’assurer à ses concitoyens le pain à bon marché, l’administration départementale à fixé à un taux très bas le maximum du prix des grains. La mesure doit être d’un bon effet dans les districts de la plaine, gros producteurs ; il ne peut en être de même dans celui de Vire, pays de bocage obligé d'importer. À cause de sa situation excentrique, Vire, jusqu'alors, s’est approvisionné surtout dans les districts de Saint-Lô, Mortain et Domfront, appartenant aux départements de la Manche et de l'Orne. Or, les administrations de ces départements portent le maximum à un taux beaucoup plus élevé que celui du Calvados (2).

Aussi, dès le 29 mai, l’anomalie d’un système à base départementale se traduit ainsi : tandis qu’aux marchés précédents, quel: ques bladiers de la Manche et de l’Orne étaient venus vendre du grain aux Virois, les mêmes individus, présents le 29, ne cherchent qu’à acheter : au grand dam des boulangers de la ville qui, peu défiants, arrivent trop tard, ces bladiers acquièrent presque tout le grain apporté ce jour-là, et songent à le revendre, avec un bénéfice assuré, dans les marchés des départements voisins.

En mème temps, on constate une rareté anormale des laboureurs susceptibles de vendre : la plupart, attirés par les tarifs plus élevés de la Manche, ont dédaigné le marché de Vire et lui ont préféré ceux des districts de Saint-Lô et Mortain.

() Le district doit renoncer à appliquer l’art. 5 de la loi du 4, frappant de confiscation les délinquants, ear il y en a dans les trois quarts des communes du ressort. Le 19 juin, 17 paroisses n’ont pas encore produit d'état de recensement. Le 27, il faut menacer les municipalités de Pierres et Plessis-Grimoult qui n’ont encore rien fait.

(2) Une enquête fut faite dans ces districts par les notables James et Morel qui firent leur rapport le 3 juin. Le prix de la somme de blé est de + à 5 1. plus élevé à Mortain qu’à Vire. Les « maxima » de l'Orne ne sont guère plus élevés que ceux du Calvados, mais on ne les observe ni à Tinchebray ni à Domfront. Des infractions du même genre sont cons-

tatées à Tessy et Torigni (Manche). — Plus tard, le 4 août 1793, aux représentants Lindet et Bonnet, le district de Vire montra qu'il était victime de sa stricte observation d’une loi qu'on violait autre part..« Il

faut que la loi soit partout aussi strictement appliquée que dans notre distriet ou bien qu’il nous soit permis aussi de l’enfreindre. Autant alors vaudrait qu’elle n’existât point, » (Id., anc. 718, f. 110 MSC ÉD 54, 113 ; 750, f. 8, 7, 134. — Arch. Vire, D 4, f. 36-46 ; D 10, p. 115).

Frustrés, les boulangers de Vire ne peuvent songer à les suivre sur ces marchés : le maximum, plus élevé qu’à Vire, les obligerait à travailler à perte, la taxe du pain étant basée sur le maximum départemental des grains.

Ainsi, d’une part, la loi du 4 mai favorise la spéculation qu’elle a voulu atteindre ; de l’autre, elle provoque l’apparition de la disette, Le district et la municipalité dénoncent ces maux au département, mais, malgré l’envoi de commissaires à Caen, n’obtiennent pas le rapport de l’arrêté du 19 mai. Il leur faut rechercher des moyens susceptibles d’atténuer la disette.

Ces moyens sont de deux sortes : dispositions légales et expédients, ceux-ci étant plus efficaces que celles-là.

Pour protéger les boulangers locaux contre les entreprises des acheteurs forains, le conseil général de la commune, le 29 mai, remet en vigueur un ancien arrêté municipal interdisant aux bladiers et boulangers étrangers l’accès de la halle pendant les trente minutes qui suivent l’heure de l’ouverture (1).

Mais ce n’est là qu’une mesure de police ; ce qu’il faut, c’est attirer à Vire le plus possible de grains. Le moyen légal, inscrit dans la loi du 4 mai, c’est la réquisition : dès le 29, la municipalité réclame le bénéfice de cette disposition ; et le 3 juin, le district, par voie de circulaire, en informe les municipalités rurales du ressort.

Mais les opérations préalables de recensement des grains, prescrites par les art. 3 et 4 de la loi du 4 mai, traînent en longueur, par suite de la mauvaise volonté des cultivateurs, la nonchalance, la complicité de leurs officiers municipaux. Les réqr'isitions ellesmêmes, malgré les efforts du district, ses menaces de confiscation, d'amende ; malgré un nouveau recensement que les administrateurs, accompagnés de la force armée, dirigent en personne, et dont les résultats attestent la malveillance des récoltants, aboutissent à un échec presque complet (2).

(1) « Nous avons, écrit la municipalité le 31 mai, éprouvé promptement les bons effets de cette mesure, puisqu’au marché de ce jour, où il n’a été exposé en vente que 200 boisseaux..., il y avait plus de 30 chevaux étrangers destinés à enlever le blé que comptaient y acheter les bladiers… ; mais elle a déplu à ceux dont elle a dérangé la spéculation... : quelques-uns. ont menacé de se venger. » Il y eut, ce jour, quelques achats en dehors du marché et même un cas d’achat sur échantillon. Dans les jours précédents, il y avait eu des cas de surenchère et un bladier avait refusé d’ouvrir ses sacs, ne voulant pas vendre. (Arch. Vire, D 4, f. 39-41, 46 ; D 10, p. 115 ; I* 59, 24-31 mai 1793).

(2) Dés le 4 juin, deux arrestations. Du 9 juin au 10 juillet, 49 communes sont requises, beaucoup avec menaces de confiscation et d'envoi de commissaires à leurs frais. Il fallut porter de 6 à 12 le nombre de ces commissaires, très mal reçus dans les campagnes. Des attroupements

Dans cette position, il faut bien, pour éviter la famine la plus affreuse, recourir à toutes sortes de moyens d’occasion, d'effet temporaire, mais qui, du moins, ont plus de succès que la voie légale.

Déjà, le 29 mai, devant les nécessités du jour, après des tractations où la loi du maximum subit sans doute plus d’une entorse, on a racheté des bladiers une partie du blé qu’ils se disposaient à emporter dans le district de Mortain. Puis le district cedele reliquat du blé venu du Havre en mars et le grain provenant des retenues d’émigrés. Enfin le département, vivement sollicité, consent à accorder sur un nouveau contingent à prendre au Havre 188 quintaux à répartir ainsi : 63 à Condé-sur-Noireau, 20 à l’hôpital général et à la prison de Vire ; le reste à la ville : ce « sera pour nous nourrir trois ou quatre jours », dit la municipalité (1).

Entre temps, à la suite de bonnes promesses émanant de localités du département de la Manche (2), une démarche faite, le 18 juin, jusqu’à Coutances par Flaust et Monlien qui avaient cru pouvoir emprunter du grain au magasin militaire de cette ville (3), procure du moins aux Virois l’occasion de faire un essai de pain de riz. Mais l’insuccès est complet et le résultat financier déplorable (4).

se forment pour empêcher l'effet des réquisitions et la force armée doit escorter les convois. Seules, les communes de la banlieue de Vire n’avaient que leur nécessaire. Les plus récalcitrantes : Presles, Burcy, Landelles, Cahagnes, Dampierre, à la veille de la récolte, ont des réserves consi-

dérables. — Cette situation persiste en août et septembre, après la récolte. Le district doit écrire à 37 communes requises pour les 21 et 24 août : « Ce qu’on n’obtiendra pas de bonne volonté, on l’aura par la

force : c’est la loi, c’est notre devoir. Le besoin pressant des habitants de la ville ne peut permettre aucun retard. S’il n’y a pas de grains de battus, faites-en battre sur-le-champ ; ou nous enverrons la force armée... Sinon, les citoyens se porteraient en foule sur vos granges. Vous savez à quels excès peuvent se porter ceux qui ne veulent pas mourir de faim. » Ces paroles énergiques n’eurent pas de succès : la municipalité de, Tallevende-le-Grand aima mieux démissionner que d’obéir aux réquisitions. (Arch. Calv.,. L, district Vire, anc. 718, f. 109, 121 ; 719, f. 6- 66 ; 736, f. 53, 55, 110-115 ; 750, f. 2-13. — Arch. Vire, D 4, f. 39, 74,75)

() Arch. Vire, D 4,°f:39-43,,46, 745; D 10; p. 120. ; F# 30.—"Arch. Cal dstrictN Vire ancien l00 TS STORES CG IE

(2) Notamment de Torigni qui promet tout son « superflu ».

(3) Ces magasins étaient vides. Le département de la Manche cède à Flaust 30 barils de.riz à prendre à Granville et 22.125 livres à prendre à Saint-Malo.

(4) Prix de revient : 15 sols la livre. Les commissaires déclarent ce pain « impraticable, difficile à faire, lourd et d’un prix exorbitant, deux livres de riz ne faisant que deux livres et demi de pain ». Après une tentative de revente à Caen, à prix coûtant, la municipalité, pour s’en débarrasser, cède ce riz pour 10 sols la livre, et la vente traîne néan-

Au même moment, une bonne idée, dont la mise en pratique aurait pu rendre au marché local sa prospérité passée, est frappée de stérilité par suite de lenteurs de trésorerie. La municipalité, autorisée le 6 juin par le département à prélever les sommes nécessaires sur les sols additionnels, décide d’accorder aux bladiers et laboureurs qui apporteraient des grains à Vire, des primes, dont le taux, proportionnel à la distance parcourue, tend à compenser la différence qui existe entre les taxes du district de Vire et celles des districts voisins. Malheureusement, elle ne peut toucher immédiatement les 20.000 1. qu’elle destine à cet usage. Rendus défiants par la perspective de longs délais de paiement, bladiers et laboureurs continuent de porter leurs grains ailleurs (1).

Aussi, malgré la minutie des mesures de détail employées par l’autorité locale (2), la situation devient lamentable. « Dans notre ville, écrit le district le 26 juin, on ne trouve plus de pain et la majeure partie des citoyens parcourent la campagne pour se procurer des grains, et ils ont bien de la peine à en trouver. » Ils « sont souvent deux jours sans pain ». Les distributions faites sous la surveillance de la garde nationale sont déjà l’occasion de propos séditieux, d’outrages aux magistrats. Le 16 juillet, la maison commune est assaillie par « un bataillon de femmes de volontaires... Les unes pleuraient, les autres juraient.. » On a peine à les calmer (3).

C’est alors que se présente le secours inespéré qui va permettre d’atteindre la récolte de 1793. Le 1‘ juillet, un certain Jeanne, administrateur du département d’Ille-et-Vilaine et commissaire civil accompagnant le contingent fédéraliste de ce département, passe par Vire, gagnant l’assemblée réunie à Caen « en résistance

moins jusqu’au 12 octobre 1793. (Id., anc. 719, f. 6 ; 750, f. 7, 11, 140. — Arch. Vire, D'4, 152,54, 66, 81, 85, :2D%10/p. 116; 30).

(4) Le 8 juin, on avait promis 4 1. par somme venant de 6 lieues, et 10 s. par lieue supplémentaire. Le 15, 30 s. par somme venant de 3 lieues ; le 26, 3 1. par somme venant de 8 lieues. Mais, simultanément, la caisse municipale et celle du receveur du district se trouvent vides td DEC LT M0 DM0/Ep-118 1019/2122);

(2) Recensement des grains apportés au marché ; surveillance de la panification ; interdiction de colporter le pain [infraction le 6 juin : transport de 160 livres de pain, la nuit, pour une commune d’un autre district : deux condamnations] ; élévation de la taxe du prix du pain ; confection de l’état des individus autorisés à acheter chez les boulangers (les autres doivent se fournir chez leurs fermiers) ; achat, le 28 juin, de tout le sarrazin disponible au marché, et revente au public à prix coûtant, etc. (Id., D 4, f. 52, 58, 59 ; I* 59).

(3) Le 30 juin et le 20 juillet avaient été aussi des journées d’effervescence. (Id., D 10, p. 122 ; I* 59. — Arch. Calv., L, district Vire, anc. 750,

rot dEYDE

à l’oppression ». Touché de l’accueil fait à ses compatriotes, et « témoin de la disette affreuse » que subissent les Virois qui, néanmoins, ont fait sacrifice « de leur nécessaire pour alimenter » leurs « frères d’Ille-et-Vilaine », il délivre aux municipaux une lettre de recommandation que deux délégués emportent à Rennes.

Le 7 juillet, ils rendent compte de leur mission : la femme du citoyen Jeanne offre du grain dont elle n’a pas voulu fixer le prix ; la commune de Plélan dont les marchés sont bien garnis, achètera pour celle de Vire du grain qu’on n’a qu’à faire prendre aux messageries à Rennes. Enfin, le district de Fougères accorde, sur ses magasins militaires, mille boisseaux d’avoine que Vire paiera ou rétablira après la récolte (1).

On se hâte de faire venir ces grains ; on délivre aux boulangers l’avoine à 3 1. 13 s. 9 d. le boisseau, « à charge pour eux de vendre ce pain 2 s. 6 d. la livre, et de représenter fidèlement tout le pain qui proviendrait de la quantité à eux délivrée « pour s’assurer de sa consommation à l’intérieur de la ville ». Les distributions de ce pain commencent le 23 juillet, et, en opérant avec la plus grande parcimonie, au milieu des injures et des ntenaces (2) d’une population affamée, « obligée de passer un temps considérable à la porte des boulangeries pour obtenir quelques livres de mauvais pain » d’avoine, « comestible réservé dans des temps plus heureux, aux animaux » (3), l'administration parvient enfin à opérer la soudure avec la récolte de 1793.

Cette récolte, impatiemment attendue, et l’application du décret du 11 septembre 1793 qui rend le maximum « absolu et uniforme pour tout le territoire français » vont-elles ramener le calme en matière de subsistances ?

(1) Le seigle du citoyen Jeanne est apporté le 16 juillet par ses domestiques ; puis, Lebrethon, des messageries, amène le grain de Plélan ; le notable Dupont obtient cn deux versements (le second au début d'août) livraison de l’avoine de Fougères. — On promit remplacement de cette avoine après la récolte, promesse qu’on ne pût tenir, et dont, seul, le représentant Bouret, en mars 1794, pourra délier la municipalité. Le versement du prix ne sera fait que le 9 septembre 1/94. (Id., anc. 712, 3 octobre 1793 ; 740, 11 germinal an II. — Arch. Vire, D 4, f. 60, 64, 65, T0 N12 M3 SALUE DEEE O0 EDS nn DES De

(2) Le 24 août, Chemin, officier municipal, est, dans la Grande Rue, traité de « gueux, foutu voleur ; toute la municipalité n’est que des coquins » (sic).

(3) « Nous ne vivons plus que de pain d'avoine que nous avons fait venir de quatorze lieues à très grands frais. Une famille de six à sept personnes, quelquefois plus, a été réduite à un pain d'avoine pesant une livre, pour la consommation de plusieurs jours. » (Arch. Vire, D f. 88, 92%; DO, p. 124,129).

Ceux qui, parmi les magistrats et la population, ont pu concevoir semblable espoir, ont dû perdre rapidement toute illusion à cet égard : l’an II de la République constitue, au point de vue du ravitaillement en grains, l’une des périodes les plus critiques de la Révolution.

Constatons tout d’abord que ce décret du 11 septembre (qui met fin au trafic de grains entre départements, dénoncé le 29 mai par les Virois), n'est mentionné dans aucun document local. Alors qu’en juin, sa promulgation serait apparue comme un bienfait, elle semble, à la fin de septembre, n’avoir intéressé personne. La situation est devenue si grave que cette mesure d’unification n’apparaît plus comme un remède efficace.

Quels facteurs interviennent, au lendemain de la récolte de 1793, aggravant une position déjà peu brillante ?

Les archives sont remplies de malédictions proférées contre les récoltants, accusés, dès septembre, de vouloir « affamer le peuple. » (1) Et il est certain que de nombreux exemples mettent en évidence la mauvaise volonté des ruraux, bien résolus à ne pas se soumettre aux exigences issues de la législation nouvelle : le nombre des déclarations inexactes est considérable ; on fait tout ce qu’on peut pour soustraire aux vérifications une forte part des récoltes. Les officiers municipaux, les plus riches des propriétaires exploitants donnent le scandaleux exemple de la résistance (2).

(1) Le 13 septembre, le district écrit aux représentants près l’armée des Côtes de Cherbourg : « Toutes les municipalités des paroisses de ce district sont composées en majeure partie de riches cultivateurs qui requièrent à chaque instant leurs subordonnés de fournir des grains. Et eux ne fournissent rien, quoiqu'il soit notoire qu’ils récoltent beaucoup. D’autres se prêtent à des manœuvres secrètes que pratiquent les boulangers de leur paroisse : ils font fournir et souvent, fournissent à ces derniers du blé qui est, de suite, converti en pain, et vendu de 6 à / sols la livre, quoique la taxe du boisseau de blé ne permette que de la vendre 8 s. 9 d. Enfin, beaucoup de municipalités n’exécutent pas nos réquisitions et ne requièrent pas le cultivateur d’apporter à nos halles. La cupidité la plus grande prend la place du devoir et l’officier municipal... méprise la réquisition et. vend son grain à des conditions que ne peut faire le misérable. Nous vous dénonçons cette classe de cultivateurs qui, par sa conduite infâme, veut affamer le peuple. Frappez-la ! Cest le moyen de nous procurer le grain qu’elle recèle. » (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 750, f. 130).

(2) Ex. : Jacques Vaultier, cultivateur et officier municipal de Vassy « requis d'apporter à Vire 4 boisseaux de blé, n’a pas obéi et a bâtonné et rayé la réquisition portée sur le registre de la municipalité [qui] a eu - la faiblesse de garder le silence. » (sept. 1793). — La femme de l’agent national de Tallevende-le-Grand fait une déclaration fausse. — Fausse déclaration et enlèvement clandestin par Cl. Champion, ex-maire de Tallevende-le-Grand. — Dénonciation le 19 janvier 1794, par le club de Vire, contre la municipalité de Maisoncelles qui « harcèle et vexe sans

418 LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAÏRE

Peu à peu, il se crée parmi les cultivateurs une sorte de solidarité tacite, de complicité morale, qui les porte à désobéir avec un tel ensemble que les pouvoirs locaux se figurent parfois que ces farouches individualistes en sont venus à l’accord concerté.

C’est en vain qu’on les poursuit devant les tribunaux compétents, qu’on les condamne pour fausses déclarations, pour mauvaise qualité du grain fourni, pour cachettes de grains. Les officiers municipaux de Chênedollé sont même détenus en prison pendant deux mois comme suspects. Rien n’y fait. Le 7 juin 1794, le district avouera : « Les fermiers qui doivent préfèreraient la perte de leurs grains au danger d’obtempérer à nos réquisitions » (1).

La situation en grains du district justifie dans une certaine mesure cette résistance de la part de gens qui entendent se servir d’abord et n’abandonner aux autres que le superflu, s’il existe. Le recensement de la récolte de 1793 est achevé le 23 octobre. La totalité récoltée s’élève à 988.876 boisseaux, dont il faut réserver pour semence 331.842 boisseaux ; soit net pour la consommation 675.034 boisseaux. Or, à un boisseau par personne et par mois, il faudrait 838.860 boisseaux et encore, dit le district, « il nous faudra manger l’avoine qu’on donnait jadis aux chevaux. »

Mais, le 22 novembre 1793, le représentant Garnier (de Saintes) prescrit de nouvelles déclarations, et, en pluviôse, Bannal, commissaire envoyé à Caen par la Commission des subsistances et approvisionnements de la République, en ordonne une vérification qui sera effectuée par des commissaires pris dans les sociétés populaires. Le 31 janvier 1794, celle de Vire nomme 50 commissaires autorisés à faire, au besoin, des perquisitions dans les communes voisines de celles qui leur sont spécialement assignées. « Ainsi, nous serons à même... de faire punir les égoïstes qui auraient spéculé leur intérêt aux dépens de leurs concitoyens. » (2)

Au début de ventôse, « une partie des déclarations des cultivateurs sont vérifiées » et il faut convenir que « peu sont inexac-

mesure de petits propriétaires qui n’ont pas, à beaucoup près, de quoi se suffire, tandis que Viel dit Maisoncelles, père et beau-père d’émigré, a des greniers qui regorgent. » (Arch. Vire, I 74, f. 31. — Arch. [Calv., L, district Vire, anc. 740, n. f., 9 messidor an II ; anc. 770, f. 58).

(1) Parmi les récalcitrants, figurent de Cheux de Saint-Clair, père d’émigré, et même Esnault, de Coulonces, ex-administrateur du district. « Les habitants des campagnes, dit le club, sont accusés d’une dureté inflexible et d’une cupidité insatiable. Plusieurs, dit-on, préfèrent donner aux animaux le grain bon pour alimenter les hommes, à cause du maximum qui ne répond pas à leur avarice. » (Id., ane. 719, f. 51, 55, 57, 66 ; 720, f. 185, 190 ; 747, f. 59 ; 770, f: 30, 42, 81. — Arch. Vire, I* 59; PASSE ILE 65 16997)

(2) Arch. Calv., L, district Vire, anc. 750, f. 123, 120, 118,110, 47,

tes ». Le 7 mars 1794, le district affirme qu’il ne lui reste plus que 47.691 quintaux. « Or, la récolte est éloignée de six mois encore » (1). « Les représentants Bouret et Frémanger, voulant connaître au vrai les ressources du Calvados » arrêtent alors (2 germinal) € par une proclamation, que des commissaires d’un district iraient dans un autre faire vérification de ses grains ». Les commissaires du district de Bayeux viennent ainsi dans celui de Vire, ceux de Vire partant pour Bayeux. L'opération est menée rapidement ; et dès le 4 mai 1794, les résultats sont communiqués : on a trouvé dans le district de Vire 69.068 quintaux, avoine non comprise. 15.692 quintaux doivent être réservés à la semence du sarrazin : il reste donc 9 onces et demi par personne et par jour pendant trois mois et demi.

C’est fort peu ; mais, cependant, des clameurs s'élèvent de toutes parts contre ces résultats qui peuvent encore faire illusion « L’envie de rentrer dans leurs foyers a fait mettre plus de précipitation que d’exactitude » au travail des commissaires de Bayeux. « Une multitude d’erreurs qui se sont découvertes. ont rompu le nuage. De tout cela, résulte un vide immense d’au moins un bon tiers. » (2) En de telles circonstances, on comprend la circonspection des laboureurs bocains dans l’exécution des réquisitions (3).

La réquisition est pourtant le moyen légal essentiel pour faire

(1) Cette situation affligeante ne touche pas la Uommission des subsistances qui trouve qu’il y avait des grains pour cinq décades : elle oublie qu’il reste alors à semer le sarrazin, ce qui se fait en juin. Ne pas secourir le district de Vire, c'était l’obliger à consommer la semence du sarrazin, culture essentielle dans le Bocage. Il fallut au district beaucoup dénergie pour amener les cultivateurs à ensemencer. Pour cela, on leur promit des subsistances qu’on réclamait encore en messidor au Conventionnel Lemoine du Gassel. (Id., anc. 750, f. 87, 82 ; 751, f. 13, 18).

(2) « Dans quelques communes, cn a pris les boisseaux pour des quintaux... On en est même venu à poser dans les [mêmes] colonnes les livres et les quintaux.… Fontenermont [est] porté pour 951 quintaux de sarrazin, tandis qu’il. ne s’y en trouvait. que 157 quintaux 74 livres. »

(3) Des sentiments du même genre les avaient portés à ne pas exécuter les lois des 11 janvier, 9 août, 23 août (art. 13 et 14) 1793 et 16 brumaire an II sur la formation des « greniers d’abondance » à alimenter au moyen du paiement en nature des fermages de biens nationaux et des contributions arriérées des récoltants. A Vire, le grenier d’abondance des Bénédictines, installé le 3 octobre, ne se remplira guère : le 27 octobre, il n’y avait pas encore eu de versement. Le recouvrement de l’impôt est même ralenti par l’obligation de payer en nature ; et pour les biens nationaux, « on ne trouve pas à louer à condition de payer en denrées ». À plusieurs adjudications, il ne se présente personne, les récoltants ayant de la peine à se nourrir. (Id., anc. 719, 1. 95, JO MODENT20NE 36 MO IS NNTS CNE NC2 04 "67-0707 076, 77%) 737, 22 germ. ; 740, 12 germ. an II ; 747, f. 17, DER ENT O0, 1548; 491

approvisionner la ville de Vire. Mais, dès août 1793, il a été visible que le cultivateur a pris le parti d’être réfractaire : il « se refuse... à apporter du blé dans nos halles. Il affecte de n’en point avoir ou dit qu’il en a encore à peine pour sa nourriture et sa semence. D’autres font même des menaces dans le cas où on irait faire des perquisitions chez eux ; et ainsi, nos misérables concitoyens de Vire sont dépourvus. » Le 27 août, le district a invité la municCipalité de Vire à tenir état exact des communes et cultivateurs qui obéissent, afin de faire punir les refusants « par la confiscation du grain requis » ; mais ces mesures restent vaines : pour chaque marché, le district répartit environ 500 boisseaux entre 12 à 15 communes ; chaque fois, il y a déficit d’un tiers.

Dans sa proclamation du 1‘ octobre, le représentant Lindet décharge les districts du soin d’adresser les réquisitions : ce sont désormais les municipalités des localités qui ont des halles qu’on investit du pouvoir de faire punir ceux qui ne déféreraient pas à leurs ordres (1). Mais ce système donne encore moins de résultats que le précédent. Le 23 novembre 1793, « les municipalités de Landelles et Chênedollé, qui ont des grains en quantités considérables, ont méprisé les réquisitions au point qu'aucun des cultivateurs de ces communes n’est venu apporter de grain. Il semble qu’il existe une coalition formée entre les municipalités de campagne pour affamer notre ville et la livrer aux horreurs qui en sont la suite. »

La municipalité finit, à ce sujet, par entrer en conflit avec le district : d’une part, elle prétend que la loi du 18 du i* mois- 9 octobre 1793 détruit la proclamation de Robert Lindet en chargeant seul le district du soin d’adresser les réquisitions, ce dont le district ne veut plus entendre parler. D’autre part, la municipalité ayant établi une liste de 57 communes qui, normalement, assure-t-elle, approvisionnaient ses halles, le district en supprime 16. « Celles qui restent au tableau, dit la municipalité, ont 32.487 habitants à nourrir. Or, leur récolte s’élèverait à 195.043 boisseaux. À trois quarts de boisseau par mois pour chaque habitant, cela fait 243.654 boisseaux, donc déficit Les communes qui nous sont données ont à peine de quoi se nourrir jusqu’à la récolte. » (2)

(1) Ce système fonctionne dès le 11 octobre. Les réquisitions portent en vain l’expression : « la responsabilité la plus terrible ! » (Arch. Vire,

DA AIO; D 10, p 141155 "Arch. Calv., L, district Vire, anc. 750, f. 14-28 ; 719, f. 64, 83, 86).

(2) Seule, la commune de Danvou fut replacée dans la liste et il fut interdit à Saint-Sever de requérir Saint-Manvieu. Mais les municipalités de Neuville, Etouvy, Maisoncelles, Saint-Manvieu, Sainte-Marie-Laumont,

Le district capitule enfin en ce qui concerne les réquisitions. Se basant sur les recensements effectués par les commissaires de la société populaire, il assigne à chaque commune son contingent à fournir aux halles de Vire : « Le moment est arrivé où il faut que celui qui a des subsistances les partage avec celui qui n’en récolte pas. C’est la loi de légalité. » (1)

Mais ce langage n’est guère écouté des ruraux: ventôse se solde avec un déficit de 1.160 quintaux ; puis la première décade de germinal, avec un déficit de 495 quintaux, soit 62 0/0 (2).

Vainement, le 25 avril 1794, puis le 4 août, le district, constatant que « les halles sont presque désertes », que « le misérable habitant [de la ville] manque de tout, tandis qu’il a le droit de demander et d'obtenir du cultivateur le partage des productions de la terre en les payant », voudra « réprimer une conduite aussi infâme et... n’épargner aucun coupable ». Les délinquants « seront sur-le-champ arrêtés comme suspects et ennemis de la chose publique et conduits à la maison d’arrêt de Vire » (3). Les quelques exécutions rendent les cultivateurs plus opiniâtres dans leur résistance.

Les remèdes purement locaux sont peu efficaces. On songe à rétablir le système des primes de route en faveur des bladiers des districts voisins (4). Puis, la municipalité autorise les Virois qui possèdent des propriétés rurales à se faire approvisionner directement par leurs fermiers (5). Mais cette mesure entraine des

Pleines-Œuvres, Le Reculey, Mesnil-Robert déclarent qu’il leur est impossible de déférer aux réquisitions, n’ayant pas assez pour leur consommation. (Id., anc. 720, f. 18, 125 ; 750, f. 29, 30, 35, 36. — Arch. Vire, DA U20-123 2 D85; 1225, 33 2DM0p 17 149/1661069-172;"182);

(1) Circulaire aux municipalités le 17 décembre 1793 : les cultivateurs « veulent affamer le peuple. Cette conduite est infâme. Il faut que vous terrassiez ce système d’infâme égoïsme qu’ils embrassent aux dépens de la vie des citoyens de Vire ». Le 3 avril 1794, le district explique à la municipalité de Tallevende-le-Grand qu’il ne s’agit plus de « calculer l’avenir ». « La loi de l’égalité, celle de la nature, veulent que tous les individus jouissent au même degré ces productions de la terre. Partagez jusqu’au dernier morceau de pain. » (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 750, f. 38, 50, 54, 60, 62, 67).

(2) 800 quintaux environ devaient être fournis par décade. (Id, anc. 750, f. 66, 68, 69).

(3) Amende quadruple de la somme qui leur serait revenue s'ils avaient exécuté la réquisition. (Id., anc. 720, f. 192 ; 726, f. 36).

(4) Une livre de prime par somme et par lieue. On y emploie les 20.000 1. accordées en août 1793 par les représentants dans le Calvados. (Id., anc. 750, f. 132. — Arch. Vire, D 4, f. 95).

(5) Du 19 août au 26 sept. 1793, 1.536 autorisations ont été délivrées. (14., F 29).

ea

abus : le 10 octobre 1793, Duboscq avoué et Mardeley, membres du Comité de surveillance de Saint-Thomas, dénoncent Jean Saillofest, ex-officier municipal, qui le même jour, a pris part à une distribution municipale de grains et reçu de la farine de son fermier. La Société populaire finit par réclamer la confection d’un tableau nominatif des personnes qui, recevant de leurs fermiers les aliments nécessaires, « n’ont plus le droit de partager l’approvisionnement publie avec les sans-culottes dont l’unique ressource est de trouver leur subsistance à la maison commune (1) ».

« La question délicate des subsistances » est constamment 4 l’ordre du jour des séances du club. « On propose diverses mesures pour approvisionner cette commune. » (2) Mais il est clair qu'aucune n’est vraiment opérante. Aussi, le 1* avril, Ch.-Augustin Bazin, qui préside, « fait sentir le danger de toujours parler de subsistances quand on n’a pas de mesures efficaces à indiquer ». Et il conseille « de ne traiter cette matière délicate qu'avec les autorités constituées ».

Mais ces conseils de modération ne sont pas toujours écoutés d’une population qui, au cours de l’hiver 1793-94, ne touche « de vingt en vingt jours que soixante livres de grains pour douze individus ». « Le peuple murmure de se voir réduit à manger du pain

(DÉArch Vire DT Ana RS O0 SIER 690

(2) 6° du 2° mois : « Une citoyenne a demandé qu’il fût établi des fours banaux dans cette ville. » Sursis à décision. — 18 ventôse : « On propose différentes mesures pour approvisionner la ville. Un officier municipal expose que les magistrats du peuple ont épuisé tous les moyens. Il ajoute que, si la société prenait un arrêté positif sur cet objet, ce serait, en quelque sorte, blâmer la conduite de la municipalité... La société prend en considération ces motifs. » — 23 ventôse. « Les administrateurs du district font part des moyens qu’ils ont cru devoir prendre. » — 2 germinal : « Un membre représente que lorsque les habitants des campagnes apportent des denrées, on les pille et on les insulte, qu’il est nécessaire de leur accorder protection. Il est arrêté que tout individu qui se permettrait d'apporter des entraves à l’arrivée des denrées sera poursuivi impitoyablement. » — 5 germinal : un membre dénonce que les moulins servent souvent à dissimuler les grains. Un autre propose l’envoi de commissaires dans chaque commune au moment de la récolte. « On propose de changer toutes les administrations des communes. qui avoisinent Vire et que bientôt les denrées de toute sorte abonderont dans cette commune. Applaudi. » (Id. J 73, 6° du 2° mois ; I 74, f. 55, 58, 71, 74, 76, 80). Le 1° mai 1794, le district dénonce à Bouret qu’au club, des individus « crient que les pères du peuple ne leur donnent aucun secours, mettent toujours l'inquiétude ». [De ce nombre est Julien Gosselin, ex-membre du Comité de surveillance]. « Proclame au plus tôt que ceux-là ne sont pas les amis du peuple qui cherchent à l’inquiéter pour les subsistances… Ainsi, tu fermeras la bouche à ces hommes qui, trop souvent, déshonorent les séances des sociétés populaires. » (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 750).

fait de mauvaise avoine et de n’en avoir pas encore à ses besoins. » Les distributions sont l’occasion de scènes violentes, de rixes PE il y a toujours des mécontents, des égoïstes qui réclament plus que leur dû, sans songer aux autres. Tout changement daïis l’ordre de la distribution est une occasion de récriminations sans fin. Les vols de pain sont fréquents (1). Puis, les ouvriers mis en requisition par la Société populaire pour construire ses tribunes, cessent le travail le 22 juin 1794, parce qu’on ne leur a pas fourni de pain. On les menace des gendarmes qui les mèneront de force au travail, mais on finit par les inscrire sur les états de distribution, à côté des ouvriers des ateliers d'armes et de la réquisition Johin (2).

Enfin, l’existence du grenier d’abondance est fort compromise « Le peuple, manquant entièrement de pain, sut qu’il y avait quelques boisseaux de blé déposés dans le magasin et. nous exposa qu’il ne mourrait pas de faim autant qu’il en trouverait, en quelqu’endroit que ce fût. Nous fûmes donc forcés de céder à ses instances. Comment ne l’aurions-nous pas fait ? » Telles sont les excuses qu’invoque le district devant le département (3).

Les moyens locaux et les réquisitions restant sans efficacité, les autorités viroises se tournent vers les administrations supérieures et le pouvoir central, exposent longuement leurs doléances et réclament des secours.

Déjà, le 19 août 1793, la municipalité, ayant constaté « que les halles de Vire, amplement pourvues avant la promulgation de la loi qui fixe le maximum du prix des blés, ont été dépourvues depuis cette époque », avait envoyé à Caen Duboscq-Roberdière pour exposer au représentant Robert Lindet la triste situation d’ « une famille nombreuse de républicains généreux ». Mais Lindet a renvoyé les Virois s’adresser au ministre de l’intérieur ; et tandis que le district renouvelle ses instances près des représentants à Caen et près du département, le Conseil général de la commune envoie au ministre une demande de secours provisoire de 500.000 1. pour couvrir les dépenses relatives au ravitaillement de la ville.

Le ministre répond dès le 3 septembre : il accorde 100 quintaux

(1) Le 20 septembre, les gens du Haut-Chemin réclament pour eux la totalité du grain à distribuer. — Le 17 décembre 1793, « une multitude de citovens de la rue du Pont » vient protester au district, persuadée « qu'on ne veut pas lui délivrer de blé. » (Id., anc. TA 8282747, A AA; 150, f. 18, 37. — Arch. Vire, D 4, f. 119 ; D 5, f. 25 ; D lOMD Sol MIE 59):

(2) Leur travail est déclaré « essentiel » au peuple qui, au club, apprendra « à connaître ses droits et ses devoirs ». (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 725, f. 106,.116).

(3) Jd,, anc. 736, f, 62, 71, 9° jour du 2° mois an II,

de froment et 150 de siegle à prendre à Dieppe. Le transport nécessite 4.000 1. de frais (1).

Le 4 octobre, une nouvelle démarche est tentée près du bienveillant ministre : Duboscq-Roberdière et-James partent pour Paris comme commissaires de la commune. Mais, cette fois, Paré répond aw’il ne peut rien, tout le temps qu’il n’aura pas reçu les recensements ordonnés par la loi du 17 août, qui, seuls, lui permettront de connaître les départements possédant des grains en excédent. Il conseille de recourir au système de la réquisition (2).

C’est désormais vers le Comité des subsistances de la Convention que les Virois vont se tourner. Le 29 décembre 1793, il est supplié d'intervenir (3).

Mais, alors que le district s'était plaint, précédemment, d’avoir à faire approvisionner les halles de Villedieu dont le canton, après l’affaire de Granville, avait été pillé par les Vendéens, c’est une nouvelle injonction d’avoir à secourir d’autres affamés que reçoivent les autorités viroises. Sans se préoccuper des cris de détresse qu’il a entendus, le département du Calvados, le 25 février, décide que le district de Vire fournira à celui de Pont-Lévêque 5.000 quintaux de grains. Immédiatement, Bazin va protester à Caen, mais en vain : il faut fournir (4). Bien mieux, une autre réquisition

(1) Arch. Calv., L, district Vire, anc. 750, f. 14, 132. — Arch. Vire, D' 4; f 103%: D 10/p..127-129, 131433213745 DENE ant n°13 Te tsep tembre, Duroy et Lindet font passer à Vire 1.280 pains d’une composition sans doute anormale, puisque la municipalité écrit : « Le malheur apprend à ne pas être délicat et nous éprouvons une disette telle que nos habitants passeront sûrement sur le goût, dès l’instant que vous assurez que cette nourriture n’est pas malfaisante. »

(2) Vire demandait à nouveau 500.000 1. puis la non-restitution de lavoine des magasins de Fougères. La supplique parlait de « séditions imminentes », de la population « obligée d’attendre plusieurs heures chaque jour à la porte des boulangers.… pour se disputer quelques livres de pain grossier d'avoine ou de farine de mauvais sarrazin ». (Id. DO SDS IS TAILLE ATEN RAD)

(3) Par le même courrier, le ministre des affaires étrangères Deforgues [fils du négociant virois Chemin de Forgues] est supplié, en qualité de compatriote, d'intervenir « pour le succès de la pétition faite par ses concitoyens ». Le 5 janvier 1794, le district indique au Comité de salut public que les Virois attendent beaucoup de ces démarches. Il croit que « les Anglais chassés de Toulon, nos départements méridionaux vont être approvisionnés avec des blés étrangers ; et les leurs et ceux des départements qui les approvisionnent vont refluer sur nous. » (d., D 5, f. 7 ; D 10, p. 172. — Arch. Calv., E, district Vire, anc. 747, f.3).

(4 Les cantons de Vire et Condé furent seuls exemptés de cette fourniture qui fut très difficile (pillages à Saint-Ouen-des-Besaces et Plessis- Grimouilt)A(d-#anc P0 TAG ATEN TEE germinal an II T0 5020829720)

de 500 quintaux d’avoine pour le maître de poste de Caen est ajoutée à la précédente.

À peine ces deux énormes fournitures sont-elles livrées que, le 31 mars, le département exige 60 quintaux d’avoine pour la mine de Littry. Cette fois, le district refuse net : l’avoine nourrit les habitants de la région.

« Les esprits fermentent, l’effervescence s’agite. Le peuple est déjà venu au directoire en foule ; il était animé. On commence déjà à apercevoir sur les visages et par l’effet des maladies l'effet de la mauvaise nourriture... Ce qu’il y a de plus effrayant, c’est que, dans plusieurs sommunes, la semence du sarrazin est déjà entamée. Quelle affreuve perspective ! Si vous et la Commission des subsistances ne prévenez les malheurs provenant du non-ensemencement du sarrazin, le district de Vire est perdu, puisque cette denrée est la moitié de la nourriture des campagnes et des indigents de Vire. Il y a un mois, nous avions 42.000 quintaux. Vous nous en avez fait fournir 5.000 pour Pont-Chalier [Pont- Lévêque], 500 pour le maître des postes de Caen ; nous approvisionnons journellement l’étapier de Vire, dont la consommation est énorme, vu les passages nombreux de troupes. Calculez ce qui peut nous rester maintenant. Intervenez pour que la semence puisse avoir lieu et pour que nous ne soyons pas requis davantage. À l’impossible nul n’est tenu. »

C’est cependant une nouvelle réquisition de 1.500 quintaux d'avoine que le département, le 25 avril 1794, fait passer au district de Vire, en exécution d’un arrêté de la Commission des subsistances et approvisionnements de la République, pour le ravitaillement de l’armée des Côtes de Cherbourg (1). Heureusement, deux jours après, le district reçoit un autre arrêté de la même Commission, en date du 21 avril : mise au courant de la misère des Virois par Bouret, elle accorde au district de Vire 4.000 quintaux à prendre dans celui de Caen (2).

Mais cette livraison, qui aurait dû avoir lieu dans un délai de deux décades, n’est pas encore achevée au début de messidor (juin). Aussi, les réclamations pleuvent (3). Dans certaines com-

(1) Cette réquisition (à verser dans les magasins de Bayeux) « va nécessiter la dernière consommaticn du sarrazin destiné à l'ensemencement » (Id., anc. 750, f. 82, 83, 87, 89, 90).

(2) La municipalité cherche des sacs et des fonds ; le district, des voitures ; et les commissaires à la réception partent pour Caen le 2 mai. En remerciant la Commission, le district indique que ce secours va permettre l’ensemencement en sarrazin ; le reste sera absorbé par Vire et Condé. Il faut donc un nouveau secours. (Id., anc. 750, f. 76, 77, 81 ; Hoee2 "Arch Vire DL Panel n55)

(3) Réclamations presque quotidiennes au département, à la Commission, à Lernoine du Gassel : « Stimulez le distriet de Caen. » (Arch, Calv., L, district Vire, anc, 751, f. 5, 6, 11-16),

munes, on se nourrit de légumes cuits avec du son. On ne peut plus assurer qu’une consommation de six onces par personne et par jour. L’ensemencement du sarrazin, de nouveau, est Compromis : il y a un déficit de semence d’au moins 4.000 quintaux et, pour la consommation jusqu’à la récolte, il faudrait 20.000 quintaux. « Procurez-nous les donc, au nom de l’Etre Suprême, le prix dût-il en être décuplé par les frais de transport. » (1)

Mais, de nouveau, le département impose au district de Vire deux réquisitions, fort mal reçues, de 180 quintaux d’avoine pour l'entrepreneur du service des dépêches de Caen à Port-Malo [Saint- Malo] et 80 quintaux d’avoine pour le maître de poste de Maisoncelles-Pelvey (2), alors que, sur les 4.000 qu’il doit, le district de Caen n’a encore fourni que 3.400 quintaux à celui de Vire. La situation devient désespérée. « Vos réquisitions, écrit la municipalité au district, le 25 juin, sont sans succès. On n’a subsisté qu'avec le secours venu du district de Caen. Il est épuisé. Il y a plus de six semaines encore à attendre avant d’avoir le grain de la récolte prochaine. » Et elle écrit au Comité des subsistances de la Convention pour implorer ses secours « au nom de l’humanité souffrante », rappelant que 4.000 personnes sont occupées à fabriquer 14.000 pièces de drap mises en réquisition.

Après plusieurs lettres de Lemoine du Gassel qui, à la Convention, obtient de Robert Lindet des promesses, Vire apprend enfin que d’opiniâtres démarches lui assurent « du pain au moins pour quelques jours encore » : la Commission du commerce et des approvisionnements, tout en dispensant le district de Caen de fournir à Vire les 600 quintaux de reste, accorde au district de Vire les grains de son magasin national, « c’est-à-dire à peu près rien, puisqu'il est épuisé », 150 quintaux de riz à prendre à Caen, « secours coûteux, car les malheureux n’ont rien pour l’apprêter », et, ce qui est plus intéressant, 3.000 quintaux de grain à prendre dans le district de Coutances (Manche). « Tout cela fait trois livres par habitant. C’est peu'», dit le district. Il y eut d’ailleurs déficit dans la livraison, beaucoup de voitures rentrant de Cou-

(1) « La fête de l’Etre Suprème qui devait être un jour d'union, de fraternité et de bonheur publie, a manqué d’être fatale à plusieurs municipalités où, au lieu de cris de joie et d’allégresse, on n’a entendu que ceux de besoins, secours, assistance. Une infinité de malheureux, excités par la faim, vinrent eux-mêmes nous porter leurs plaintes et nous exposer leurs besoins pressants. » (Id., anc. 751, f. 11, 12).

(2) « Vous nous faites fournir de l’avoine à Dupin que son sousfermier porte dans la Manche pour nourrir ses chevaux, tandis que ce département est dans l’abondance ! » La fourniture pour Maisoncelles- Pelvey est nettement refusée, (Id. anc. 751, f. 15, 18),

LE RAVITAILLEMENT EN CÉRÉALES (1792-95) 427 tances à vide (1). C’est ce dernier secours qui, après toutes sortes de privations au cours desquelles des représentants en mission, passant par Vire, manquérent de pain, permit d’arriver enfin à la récolte de 1794. :

Cette récolte n’avait, pourtant, rien de satisfaisant : elle a été, affirme le district, « compromise par le mauvais temps. Il y a du seigle à peine pour la semence. Le blé est mauvais. » « Les avoines ont été brüûlées par le soleil et produiront beaucoup moins qu’à Pordinaire. » Enfin, des pluies persistantes, fin septembre, reculent les battages du sarrazin.

Si l’on adopte les nombres donnés par le recensement « fait scrupuleusement », la récolte de 1794 comporte 123.630 quintaux de froment, seigle, orge et méteil, dont 76.518 sont à réserver pour la semence (60 0/0) ; 80.544 quintaux d'avoine, dont 42.500 pour la semence ; 127.664 quintaux de sarrazin, dont 14.666 pour la semence. À la date du 17 décembre 1794, il reste à consommer pour 86.639 habitants pendant huit mois 38.828 quintaux, non compris 6.708 quintaux d’avoine qu’absorberont facilement les services de l’armée, des postes et messageries, et les chevaux des cultivateurs.

« Comment se peut-il faire qu’un des plus mauvais districts du Calvados ait la préférence de cette fourniture ? » demande l'administration à la Commission de commerce et approvisionnements qui, par arrêté du 11 thermidor an II-29 juillet 1794, jui infiige une écrasante réquisition pour l’armée des Côtes de Cherbourg, comportant 10.000 quintaux (dont les trois quarts en froment) pour les hommes, et, pour les animaux, 6.000 d'avoine, 6.000 de foin et 6.000 de paille. Le district proteste avec énergie près de la Commission, puis, près de l’Agence des subsistances générales de la République qui lui succède, et cherche à intéresser à sa cause l’administration départementale, les Conventionnels virois Lemoine et Dumont, et le représentant en mission Bollet, de passage à Vire. L'Agence générale répond avec aigreur à ce dernier : « De quelques dehors qu’on revêtisse ces sortes de réclamations, ell:5 sont fondées le plus souvent sur l’inertie des administrations

(1) Le riz, comme denrée de remplacement, a eu peu de succès à Vire. Par la suite, le club proposa aux riches d’en acheter par souscription pour les malheureux qui le treuvent trop cher. On ne sait l'utiliser qu'avec du lait. En messidor an II, la municipalité déclarera « On prend tout pour ne pas mourir de faim. Mais, si vous avez à votre disposition d’autres comestibles, nous espérons que veus nous en ferez passer de préférence au riz et que vous réserverez cette dernière denrée pour la campagne. » De même, on parle fort peu des pommes de terre. (Id. anc. 726, f. 28 ; 750,1f: 18, 42, 80 ; 751, f. 16, 18, 20. — Arch. Vire, D'4"f, 88, 95, 120, 1222: D%5, f, 6 ; D 10, p: 167 ; D 11, f. 20-23 ; I 74),

qui trouvent plus commode de demander la décharge des réquisitions que de les faire exécuter. » Cette accusation d’inerte choque le district qui expose avec humeur qu’il a déjà fait rentrer les fourrages et l’avoine réquisitionnés et 5.000 quintaux de grain ; il réclame, pour l’ensemencement, dispense de fournir le reste et restitution des 5.000 quintaux versés. Grâce à Lemoine et Dumont, il obtient dispense de fournir le complément.

Il résulte de tout cela que, quelques décades après la récolte de 1794, la situation à Vire est redevenue lamentable comme au cours des mois qui l’ont précédée. Le 27 novembre 1794, Laisné affirme au Comité de salut public que « la situation est alarmante ».

« Nous ne cessons de recevoir des réclamations, soit des habitants de la ville, soit de ceux de campagne. Les uns ne reçoivent pas pour vivre chaque jour plus d’un quart de livre de grain, les autres ne peuvent fournir ce qu’on leur demande. Des malheureux viennent demander de quoi vivre ou qu’on leur ôte la vie. Je ie dis avec sincérité, je ne connais aucun moyen plus capable dagiter… les esprits que le manque de pain. La privation des autres denrées se supporte, mais celle-là est insupportable, et les ennemis du bien public s’en serviront pour exaspérer les esprits et jeter du trouble. Du pain, et la Révolution parviendra bientôt à sa fin. »

En attendant le secours, on a recours aux dispositions légales le 13 thermidor an II-31 juillet 1794, le Comité de salut public, renforçant le régime des réquisitions, a décidé que les cultivateurs qui n’apporteraient pas leurs denrées aux marchés, seraient traités en suspects. Il faut faire disparaître « l’égoisme, cause de la disette ». Les « manœuvres perfides des malintentionnés » seront dénoncées et punies sévèrement. Les agents nationaux des communes à marchés établiront avec soin les états de grains apportés (1).

Dès le 24 août 1794, les réquisitions pour l’approvisionnement de Vire ont repris. Mais immédiatement, la « malveillance » des requis est évidente. Le déficit dans les apports est de 50 0/0 (2) ; le Conseil général de la commune demande au district de faire des « exemples d’une justice sévère ». Après longue hésitation, le district s’y résout le 29 septembre 1794. Constatant que, depuis le 8 septembre, il n’est pas venu de grain des communes de Pierres, Viessoix, Mesnil-Caussois, Clinchamps, Bures, Malloué, Le Tourneur, Saint-Denis-Maisoncelles, Dampierre, Saint-Ouen-des-Besaces, Saint-Martin-des-Besaces, Les Loges, Saint-Pierre-du-Fresne : et (1) Id., anc. 742, 7 frim. an III ; 744, 29 therm. an Il ; 751, passim.

(2) Pour avoir une livre de pain par habitant et par jour, on réquisitionna 800 quintaux par décade. Pour les cinq premiers jours, il en vint 200. (Arch. Vire, D 5, f. 136 "D 11,-f. 41),

fort peu de Burcy, Estry, La Lande-Vaumont et les deux Truttemer, il envoie des mandats d’arrêts contre les maires de ces communes pour examiner leur conduite (1).

Mais ces exemples restent inutiles, puisque, le 28 octobre, il faut ordonner l'arrestation des maires de Campagnolles, Pont-Bellenger, Saint-Martin-Don, Sainte-Marie-Outre-l’'Eau, Montbertrand, La Ferrière-au-Doyen, Jurques, Saint-Pierre-du-Fresne et Viessoix, ces deux derniers pour la seconde fois en un mois. On les dénoncera au représentant Bollet « pour faire prononcer leur détention jusqu’à la paix ».

En vain, le 27 octobre, le district a fixé de nouveaux contingents décadaires de grain à fournir par les 62 communes chargées d’approvisionner Vire ; en vain, le {8 novembre, exécutant la récente loi du 19 brumaire an III-9 novembre 1794, qui décide que le maximum sera désormais fixé par les districts, au moyen des prix de 1790 convenablement augmentés, il a établi des prix plus élevés pour les céréales et les fourrages (2) : « les habitants de Vire sont à la veille d’éprouver les horreurs de la disette » ; et, le 24 novembre, il faut envoyer, aux frais des municipalités négligentes, des commissaires à 8 1. par jour dans 42 communes en retard pour la fourniture de leur contingent ; et, dès le 28, constatant l’inefficacité de cette mesure, le district prononce l’arrestation du premier officier municipal de 18 communes (dont les deux Truttemer et Vaudry), et celle de l’agent national de Saint- Martin-des-Besaces. On demandera leur détention jusqu’à la paix, car il faut « prendre des mesures fermes. contre les vils égoïstes qui, gorgés de richesses par la cherté des denrées dont ils disposent, verraient d’un œil tranquille périr de misère ceux qui ne récoltent pas, sous le vain prétexte qu’ils n’ont de grain que pour leur consommation... Si les lois républicaines garantissent le droit de propriété, elles ne permettent pas au possesseur de denrées de première nécessité de les conserver toutes, surtout lorsqu'une partie nombreuse de ses frèrés est dans l’extrême besoin. » (3)

(1) Ceux d’Estry et des deux Truttemer furent relâchés immédiatemet, n'étant « pas responsables du fanatisme de leurs administrés ». Les autres furent traités « tout au plus comme les suspects », car, écrit le district au geôlier (1° novembre 1794), « ce sont souvent de bons citcyens plus malheureux que coupables. Ils ne sont détenus que jusqu’à ce qu’ils aient justifié qu’ils ne sont pas en faute. » (Arch. Calv, L, district Vire, anc. 744, n. f.).

(2) Est-ce pour compenser les déficits auxquels il s'attend que le district réquisitionne 1.040 quintaux par décade, alors que la municipalité en a réclamé 800 ? (Id., anc. 727, f. 46-47 ; 728, f. 1).

(3) Le 26 décembre 1794, 22 maires sont encore arrêtés et restent en prison jusqu’à apport aux halles de Vire du contingent assigné à leurs communes, (Id., anc. 711, f. 20; 727, f, 93; 102).

A Vire, « le peuple souffre » ; des bruits tendancieux se répandent (1) : il devient « impossible de répondre des événements ». Plus que jamais, les marchés sont déserts.

3. Soudain, le 28 décembre 1794, on apprend que la Convention, dans ses séances des 3 et 4 nivôse, a aboli le « maximum ». Cette disposition, inspirée du fameux principe de libre circulation des grains, cher aux Virois en 1789, comble d’aise les autorités locales. « Les lois des 3 et 4 nivôse rapportant tous les décrets précédents sur le maximum vont raviver le commerce et lui rendre sa splendeur première, écrit le district à la municipalité le 30 décembre. I1 est même à présumer que cette époque va ramener l’abondance et que la libre circulation des grains calmera bientôt les inquiétudes des citoyens et leur procurera facilement les moyens de subsister. » Le Conseil général de la commune tient le même langage (2).

Cependant, ces deux organes, comme la Convention, sont d’avis qu’il faut établir un régime de transition. Il faut, sur les marché;:, éviter l’accaparement, par le même individu, de trop fortes quantités de grain ; il faut empêcher le détenteur de grains de se présenter comme acheteur, aux côtés de celui qui en est totalement dépourvu ; il faut éviter un empressement trop vif qui amènerait la hausse ; mais, en même temps, il faut assurer au cultivateur un bon accueil, des garanties de sécurité qui l’incitent à revenir (3).

En fait, les réquisitions lancées à la date de promulgatior: de la loi restent exécutoires. De plus, jusqu’au 4 pluviôse-23 janvier

(1) Au début de frimaire, court le bruit que, dans les magasins mili-

taires de Vire, « il y avait du blé qui germait le long des murs et qu’une très grande quantité serait perdue. » « Des gens manquant de

pain » colportent ce bruit, et, pour écarter l’effervescence, Laisné prescrit une visite du magasin par deux officiers municipaux et deux administrateurs militaires. Cette visite prouva que les bruits répandus étaient faux. (Id., anc. 742, n. f., 28 frimaire an III (à Bollet) ; 744, n. f., 7 frimaire an II "Arch Vire DIN 58)E

(2) Tous le textes du moment parlent de « la loi sage et juste qui détruit le maximum », du « décret bienfaisant qui a. laissé liberté à Jacheteur et au vendeur ». Dans sa circulaire de ce jour aux munici-

palités rurales, le district a soin de dire : « A ce moyen, le commerce va reprendre son premier éclat, et le spéculateur pourra désormais profiter de son industrie. Vous ne verrez plus de ces inimitiés, suite inévitable d’une vente forcée : la tradition d’une denrée… se fera de gré à gré. Elle resserrera les nœuds de l’amitié et fera que l’homme indusrieux reprendra son premier caractère. En un mot, l’oppression de l’industrie et de l’agriculture va cesser. » (Id., D 5, f. 161 ; D 11, f. 60, 62 "Arch Cale districtVire sance 5 75 TRE: 16).

(3) Ces idées sont développées dans les lettres du district aux ruraux, et dans la proclamation aux Virois,

1795, le district conserve le droit de requérir pour l’approvisionnement des marchés (1).

Est-ce parce que les ruraux restent défiants devant ces survivances du régime de « vente forcée » dans ce système de « liberté » ? Ou, n'est-ce pas, tout simplement, parce que, dans ce district où les recensements accusent une pénurie extraordinaire, le moment est vraiment mal choisi pour faire l’expérience du régime de liberté ? Ce qui est certain, c’est que le marché de Vire reste tout aussi mal approvisionné qu'auparavant, au cours du mois qui suit la promulgation de cette loi dont on attendait le retour de l’ « abondance ». Et dès le 19 janvier, le district, dont les appels contre le « vil égoïsme » n’ont pas été entendus, doit à nouveau menacer de mettre « un terme à l’indulgence » (2). En même temps, les Virois montrent combien ils ont peu tenu compte des conseils de modération dans les désirs que leur à prodigués la municipalité : le 9 janvier, la Société populaire dénonce « l’affluence et. l’avidité avec laquelle des citoyens viennent au marché acheter du blé tandis qu’un grand nombre d’autres ne peuvent s’en procurer.

- Cela favorise la cupidité du cultivateur. » (3) Enfin, certaines parties du service public souffrent du nouveau système : les prisons ne peuvent subsister que si les autorités y pourvoient en rétablissant les réquisitions. « La loi du 4 nivôse, écrit Laisné au Comité de législation, le 21 janvier 1795, est un grand bienfait de la Convention : elle anéantit toutes les entraves mises au commerce et à la circulation. Mais son influence ne sera sentie entierement que lorsque le cours ordinaire des choses sera rétabli. » (4)

(1) On a soin d’indiquer aux ruraux que « la formalité des acquits à caution n’est plus maintenue que dans les deux lieues des côtes et des barrières de la douane », mais on se dit disposé à appliquer l’art. 5 de la loi, en ce qui concerne les réquisitions assignées le 27 octobre précédent. De même, tandis qu’il refuse, le 3 janvier 1795, d’obéir à une réquisition du département pour fournir 200 quintaux d'avoine à la mine de Littry, le district a bien soin de réclamer l’exécution d’un arrêté de la Commission de commerce et approvisionnements, en date du 18 frimaire an III, accordant à la manufacture, qui travaille pour la nation, 210 quintaux de seigle à prendre dans le district de Mortain dont l'administration faisait des difficultés. (Id., anc. 751, f. 59, 62 ; 752, f. 16).

(2) A la date du 3 janvier 1795, Vire, en deux halles, a reçu 40 quintaux ; les deux marchés précédant le 15 janvier donnent 31 quintaux. (Id., anc. 751, f. 59 ; 752, f. 24. — Arch. Vire, D 11, f. 60).

(3) Le 7 février, sur le conseil du club, la municipalité nomme 10 citoyens chargés de surveiller les marchés et d'empêcher « quelques êtres sans humanité » de ravir « aux faibles la portion de denrées qui leur est nécessaire ». Dès le 13 janvier, le blé était monté à 50 I. le quintal. (Id, D Ie. 60; 62°: 1675;-529, 11): :

(4) En nivôse, la maison d’arrêt, pleine de Chouans, manque plusieurs

Aussi, la loi du 4 nivôse, essai d’établissement d’un régime normal dans des circonstances encore anormales, est, en fait. abandonnée sine die. Le 3 pluviôse an II-22 janvier 1795, la Convention accorde aux districts un nouveau droit de réquisition pour l’approvisionnement des marchés, avec faculté de mettre en état d’arrestation les délinquants. Et immédiatement, le district de Vire se déclare disposé à l’application stricte de ce décret (Gb)

Ce régime produit tout naturellement ce qu’il avait toujours donné : le 16 février 1795, la halle de Vire reçoit en tout 980 livres de grain ; le 8 avril, elle ne reçoit rien du tout ; et le district affirme même que « depuis vingt jours, les halles. ne sont pas approvisionnées ». En vain, il a apporté tous ses soins à cet objet, repoussé les réclamations des requis, multiplié les recommandations aux officiers municipaux, indiqué les pénalités encourues par les délinquants, enfin, appliqué avec inflexibilité les voies de rigueur (2). La plupart du temps, il doit l’avouer, « les poursuites faites contre les requis [ne sont] pas suivies de punition, parce que, d’après la vérification de leurs greniers, on a vu qu’ils étaient dans l’impossibilité d’obéir » ; certains, même, consommaient le sarrazin d’abord réservé à la semence.

En de telles circonstances, il est bien impossible d’exécuter les réquisitions militaires. « Le district ne présente aucune ressource pour les armées et ce serait le ruiner que de le lui enlever, à quelque titre que ce soit, du blé ou des fourrages. » On ne peut plus fournir l’étapier pour les militaires marchant isolément, on ne peut donner de grains aux troupes qui viennent réprimer la Chouannerie ; enfin, on n’exécute pas l’arrêté du Comité de salut publie du 4 germinal an III-24 mars 1795, qui réquisitionne le cinquième de tous les grains, farines et légumes existant dans les départements, districts et communes affectés aux approvisionnements des armées et de la commune de Paris. « Ce serait même hâter des événements malheureux que nous craignons tous les jours, que de chercher à enlever un quintal de ce district. » (3)

fois de pain. La municipalité doit refuser à Gaugain, commissaire des guerres à Vire, « un droit de préemption sur un marché si peu garni », droit qu’elle n’a pas elle-même. (Id., D 11, f. 60, 61, 62. — Arch. Calv., L, district Vire, anc. 742, n. f.,, 2 pluv. an II). k

(4) Maintien pour pluviôse des réquisitions du 27 octobre. — La municipalité de Vire tiendra état des déficits comme auparavant. (Id. anc. OL ES 6):

(2) Du 6 au 9 avril, mandats d’arrêt contre 80 délinquants. Du 29 avril au 15 mai, contre 52 autres.

(3) Id, anc. 711, f. 62 5728, 1, 2 41/0100 T4 0 37e 746 CE AG: 47, 49, 52, 55 ; 751, f. 67, 69, 77, 81, 85 ; 729, f. 49, 59).

Dès ventôse, 150 personnes viennent à l’administration demander « du pain ou la mort », « menaçant de piller les magasins militaires » (1). « L’humeur est sur toutes les figures, et les fonctionnaires publics chargés de la pénible fonction des approvisionnements ne trouvent plus dans les yeux de leurs concitoyens qu’un air menaçant. La disette de pain aliène tous les esprits. » Les gens aisés s’occupent de leur « approvisionnement particulier », « soit en engageant des citoyens à leur apporter du grain, soit en allant eux-mêmes en acheter dans les campagnes de gré à gré ». Mais ce blé est à un « si haut prix qu’il est impossible au misérable d’y atteindre... Celui qui veut acheter immédiatement au cultivateur est d’obligé d’aller dans le district de Mortain où il paie 100 I. le quintal. » A Vire, ce qui est normal, c’est l’apport aux halles d’ Çun quintal de blé que 60 et quelquefois 100 individus se partagent... C’est tout ce qu’ils ont pour leur nourriture et celle de quelquefois 4, 5 ou 6 enfants. Heureux encore s’ils peuvent se procurer cette petite quantité deux ou trois fois par décade. » (2)

Le 2 avril, la halle étant vide, un attroupement populaire se porte aux bureaux du district et exige le grain des magasins militaires. Après un simulacre de résistance, le district cède à la municipalité 15 quintaux du sarrazin de ces magasins, à charge d’en verser le prix dans la caisse du receveur des biens d’émigrés. Mais, il faut recommencer le 6, puis le 8. « Maïheureusement, c’est le dernier secours de cette espèce » qui puisse être sollicité.

Aussi, le 29 avril 1795, un nouvel attroupement se forme devant la maison commune « sous prétexte de subsistances ». Des femmes jettent des pierres dans les vitres, crient qu’il y a dans la ville des magasins de blé et parlent de s’y rendre. Un lieutenant de gendarmerie, qui les approuve, se charge de porter leurs doléances, harangue l’assistance. On doit faire intervenir le commandant de place pour rétablir l’ordre. Trois femmes sont arrêtées pour jets de pierres. L’une d’elles, étrangère à la ville, affirme que tout le blé des campagnes est maintenant à Vire. Les autres se répandent en menaces pour le « vendredi » suivant. Le maire répond que les seuls magasins sont ceux de l’armée auxquels on ne doit pas toucher. Mais, coûte que coûte, on trouve 30 quintaux de grain

(1) Le 16 février, « deux cents femmes et enfants sont à la maison commune qui gémissent de n’avoir pas de pain ». — A Condé-sur-Noireau, « des rassemblements se sont portés dans les campagnes et ont, avec violence, et à un prix arbitraire, dépouillé de ses grains le cultivateur. » (Id., anc. 745, f. 22 ; 751, f. 69. — Arch. Vire, D 11, 1.163, 69).

(2) Le 8 avril, on partage 28 quintaux de sarrazin entre 1.450 individus ; le 13 avril, des femmes viennent au district protester parce qu’ « elles n’ont pas reçu de grain ». (Arch. Calv., L, district Vire, anc.

qu’on distribue aux indigents au prix de la dernière mercuriale. Et trois jours après, 30 quintaux et demi, cédés à 15 s. la livre, sont amenés pour être distribués de même, afin d'éviter la sédition (1).

Heureusement, commencent à se faire sentir les effets des mesures prises récemment par le représentant Lozeau envoyé dans le Calvados, « à raison des subsistances et. troubles y relatifs », par décret de la Convention du 17 ventôse-7 mars 1795.

A peine arrivé, Lozeau a prescrit un nouveau recensement des grains de chaque district (2). Puis, le 4 mars 1795, il prend contact avec Monlien et Desmarais, de la municipalité de Vire, qui lui décrivent la situation de leurs concitoyens et demandent des grains à prendre dans les magasins de Cherbourg. Il répond qu’on ne peut toucher aux magasins militaires, mais leur délivre un mandat de 100.000 I. sur le payeur-général du Calvados, à titre de prêt, pour acheter des grains (3).

Encouragé par le succès de cette démarche, le district, à son tour, envoie Goislard et Laisné, le 30 mars, près de Lozeau pour en obtenir des grains. Mais le représentant remet « à statuer jusqu’au moment où il aura sous les yeux le recensement général des grains du département ». Une nouvelle demande faite par Ch.-Aug. Bazin le 1° mai, pour montrer à Lozeau que « les municipalités désorganisées par les Chouans n’exécutent plus les réquisitions », ce qui produit à Vire des mouvements populaires, amène le représentant, le 4 mai, à permettre livraison, dans la décade, par le district de Falaise aux commissaires de Vire, de 500 quintaux à

(1) Le lieutenant de gendarmerie perturbateur fit des excuses pour ne pas être dénoncé à Lozeau. — Chaque jour de marché, il y eut en service un détachement de la garde nationale. Le district prescrivit emploi de mesures de rigueur contre les perturbateurs. (Arch. Vire, DA5/E-0188/ 190 DATE TS DEA EPA rCh AICalVe ML district Vire. anc #92, 26-102):

(2) Ce sont des commissaires du district de Falaise qui recensent les grains du district de Vire, mission rendue difficile par la Chouannerie. (Id tanc-728- 0 AIO IPN)"

(3) Le remboursement sera fait au moyen du prix de revente des grains ou d’un emprunt. « A peine la somme suffira-t-elle pour la dépense de deux décades, tant l’égoïsme cruel et la malveillance ont fait hausser les prix. » D’ailleurs, Alais et Sonnet, notables, chargés d’acheter du grain dans les départements limitrophes, n’en trouvèrent point. C’est pourquoi on songea au blé de Hambourg, mais les frais pour 5.000 quintaux s’élèveraient à 85.985 1. On y renonça. (Arch. Vire D 5, f. 174, 176, 177, 179, 181, 190; D 11, f. 67, 68, 69,72, 73 ; D* 14,.17 germinal an III ; 1 75, f. 18. — Arch. Calv., L, district Vire, anc. 7152-60).

LE RAVITAILLEMENT EN CÉRÉALES (1792-95) 435 prendre sur les 5.000 requis dans ce district pour les magasins militaires (1).

Mais, lorsque le notable Halbout arrive à Falaise pour la livraison, les magasins de cette ville contiennent en tout 84 quintaux et les halles sont à peu près vides. Lozeau, alors à Vire, est supplié d’ordonner que son arrêté « ne souffre aucuns délais ultérieurs » (2). Il ne peut qu’accorder le sarrazin versé dans les magasins militaires de Vire en exécution de l’arrêté du Comité de salut public du 5 germinal sur la nourriture des défenseurs de la patrie : ce n’est qu’un maigre secours de 100 quintaux, vite absorbé ; bien que destiné aux indigents, « plusieurs personnes riches et ayant du grain ou la facilité de s’en procurer », viennent à la distribution exiger leur part (3).

Lozeau, enfin renseigné par le recensement qu’il avait ordonné, arrête que le district de Vire fournira 6.000 quintaux à la ville chef-lieu. L’administration du district adresse les réquisitions nécessaires à partir du 22 mai 1795.

Mais la rentrée se fait avec une lenteur désespérante. « Peut-on compter sur les 6.000 quintaux ? » écrit la municipalité au district le 10 juin. Et le lendemain : « Nous voyons avec douleur que nous ne sommes pas même assurés aujourd’hui de toucher le tiers des 6.000 quintaux…. Nous sommes assaillis par la multitude depuis deux jours. Si vous n’y apportez un remède, il n’est plus possible de tenir à notre poste, et nous serons forcés de donner notre démission. » Ainsi sommé de répondre, le district doit avouer qu'il n’a requis que 4.000 quintaux : il en rentrera peut-être la moitié, les Chouans enlevant les grains des cultivateurs.

Ainsi frustré, le Conseil général, en une longue lettre au district, le 12 juin, exhale tout son mécontentement : Lozeau, en séance publique, a promis au peuple de Vire le dixième des grains recensés et a dit que ce dixième était de 6.000 quintaux. Le district a laissé dire à Lozeau des choses inexactes ou incertaines. Les citoyens ont tressailli de joie, comptant sortir de leur misère.

(1) La municipalité demandait alors au Comité de salut public un crédit de 1.200. 000 !. pour achats de grains, Caen ayant obtenu 1.500.000 et les districts de Lisieux et Pont-Lévêque un million. (Id., anc. 728, CRT COR 071 T0 MTS 2 ES 0 Arch Vire DE ET 9 1)

(2) On distribuait alors à Vire par personne une livre de sarrazin pour 4 ou 5 jours. (Id., D 11, f. 75 ; D* 14, an III, n°* 80, 81, 82).

(3) Le 20 mai, le conseil général prend ses précautions contre cet abus ilétri dans une proclamation. Lozeau est prié d’indiquer expressément que, seuls, les indigents auraient droit à ces distributions. (Id, D 5, IR AD LE 70 71819 8186) IA TantII I EnPN6s A: Arch:4Calv., LE, district Vire, anc. 743, f. 29 ; 752, f. 65, 67, 69).

Que diront-ils lorsqu'ils sauront qu'il faut compter sur 2.000" quintaux seulement ?

Ce réquisitoire émeut le distriet : Lozeau a oublié que, du total recensé, il fallait déduire la semence du sarrazin. Puis, Noireau a un droit antérieur à exercer ; le canton de Saint-Sever ne peut guère fournir. À quoi bon passer le temps à s’ « écrire de longues lettres » ? (1)

La municipalité de Vire peut d'autant moins être satisfaite que, césormais, elle doit, sur son contingent, fournir la maison d’arrêt qui n’a plus droit à des réquisitions spéciales. De mème, il faut nourrir les ouvriers qui réparent les pavés dans la traversée de la ville : et c'est le district qui lui impose cette fourniture (2).

Or, devant la passivité des ruraux, ce même district reste impuissant. Ceux-ci qui, souvent, ont reçu la visite des Chouans, reçoivent ensuite celle de la force armée et des commissaires civils chargés de les obliger à fournir. Les menaces d’arrestation ne les emeuvent pas. Aussi, à la date du 12 juillet 1795, sur les 6.000 quintaux promis par Lozeau, Vire n'a reçu que 1.110 quintaux 82 livres (3). Malgré la parcimonie recommandée par le district qui conseille de ne distribuer qu'aux vrais nécessiteux (4), ces quantités sont insuffisantes.

La municipalité se tourne alors vers Porcher, successeur de Lozeau, lui fait peindre par Laisné la triste situation de la région, où les événements les plus fâcheux sont à redouter. Mais, le 19 juin, Porcher répond : « Une bonne volonté... doit rester sans effet dans de pareilles circonstances. La loi du 30 germinal qui autorise

(1) Des difficultés naissent alors un peu partout, les récoltants ne voulant même plus, dans leurs communes, assurer la subsistance des non-récoltants. D'où, menaces de pillage à Saint-Martin-de-Tallevende, et même pillage en bande à Saint-Georges-d'Aunay. (Id. D 11, f. S4-S87. — Arch. Calv., L, district Vire, ane. 745, f. 59 ; 752, f. 71, 71).

(2) Le 10 juin, l'étapier a été invité à se fournir désormais par la voie du commerce. Le lendemain, Laisné écrit à Doulcet que le bruit de la venue de 14.000 hommes à l’armée des Côtes, où ils seraient pourtant utiles contre les Chouans, sème l'alarme à cause des subsistances qu'il faudra leur fournir. « De toutes parts, nous sommes menacés : la disette et les Chouans ». (Id., ane. 743, f. 34 ; 752, f. 74-76).

(3) Id., ane. 752, f. 78, 82, 86, 87. Le 1° juillet, 12 communes ont reçu la force armée.

(® Le 8 juin, la municipalité en arrête la liste que retouchent des commissaires élus par la garde nationale. — On fait des mélanges de grains rétrocédés au prix de revient. — On essaie en vain d'acheter des grains au Havre par l'intermédiaire de Lozeau et de son collègue Castillon. — Les fonctions de commissaire distributeur sont pleines d'inconvénients : le 15 juin, Duboseq est insulté et reçoit des pierres. (Id., anc. 745, f. 62, 80. — Arch. Vire, D 5, f. 198, 201, 202 ; D 11, f. 82 D* 14, an III, n° 95, 98, 99).

les communes à emprunter pour achats de subsistances, et les acquisitions, principalement au Havre, sont les seuls moyens. et je n’en ai pas d’autre à vous communiquer. »

Le 23 juin, le district revient à la charge, montre que la disette et le mauvais résultat de la réquisition Lozeau sont une conséquence de la Chouannerie : il faut des secours immédiats.

Cette fois, Porcher se laisse toucher : il obtient de son collègue Coupé, alors au Havre, 5.000 L. de riz à « 5 L. la livre sur la place », pour le district de Vire, La ville en prendra les deux tiers. Bien que « le misérable n’ait pas le moyen d’acheter le lait 40 et 50 s. le pot » et que « 500 quintaux de grain » auraient mieux fait l'affaire, on accepte ce secours avec reconnaissance (1). En même temps, la municipalité se décide à demander au Comité de salut public, conformément à la loi du 30 germinal, une somme de 8 à 909.000 1. pour acheter des blés étrangers (2).

En attendant le résultat de cette démarche, le district et la municipalité multiplient les requêtes à Porcher, parlent de quitter leur poste, disent que des attroupements se forment à Vire : en effet, le 27 juillet, une nouvelle effervescence populaire nécessite l’intervention de la force armée (3).

Heureusement, Vire apprend alors que par arrété du 7 thermidor-25 juillet, le Comité de salut public accorde pour les districts de Bayeux, Caen, Falaise, Pont-Lévéque et Vire 2.009 quintaux de grain à prendre au Havre, et à réintégrer avant le 1“ vendémiaire an IV (4). Puis, le 10 thermidor, le méme Comité accorde au Calvados 1.500 quintaux de riz à prendre à Rouen ; enfin, il met à la disposition du directeur des subsistances à Caen, deux millions en assignats pour achat ‘de grain, et sur cette somme, Porcher fait attribuer à Vire 220.000 I.

La municipalité, autorisée par Porcher, achète alors, au moyen de ces fonds, 150 quintaux, au prix de 1.000 à 1.100 1. l’unité. Les

(1) Arch. Calv., L, district Vire, anc. 743, f. 35, 36 ; 745, f. 80 ; 741, 28 prairial an III (à Duboscq) ; 751, f. 93, 94, 95 ; 752, f. 84, 86, 89. — Arch. Vire, D 5, f. 207 ; D 11, f. 94, 95, 158.

(2) Doulcet, prié d’intervenir pour hâter la décision, répond, le 9 thermidor, que la demande éprouve des difficultés. (Id, D 5, f. 205 ; D 11, f. 97 ; D* 14. — Arch. Calv. L, district Vire, anc. 745, f, 190).

(3) L’insuccès de la réquisition Lozeau semble avoir aigri les Virois. Les réquisitions restent vaines, les Chouans ayant vidé les greniers. Le quintal de grain se paie alors 800 1. (Id., anc. 751, f. 96. — Arch. Vire, D'AtAt.195,:96, 100)

(4) Le département étant chargé de la répartition, le district lui rappelle que la récolte est plus tardive dans le Bocage que dans la plaine, d’où besoins plus grands dans la région de Vire.

districts voisins étant, comme celui de Vire, dans la disette, ces achats sont faits dans le Maine.

Mais les indigents ne sont pas en mesure de payer ce grain 10 à 11 1. la livre. Avec l’avis de Porcher, on arrête d’abord, le 17 août, de le leur faire payer moitié prix, les autres l’achetant à prix coûtant. Mais ce taux est trouvé trop élevé par la population. En conséquence, le 20 août, la municipalité adopte les tarifs suivants : les indigents inscrits paieront 30 sols la livre ; les citoyens fortunés paieront 10 1. 10 s. ; et on établit une classe intermédiaire ET SACS)

La récolte de 1795 étant retardée par les intempéries, ce système est continué pendant quelque temps. Au total, au moyen des 220.000 1. accordées par Porcher, 222 quintaux, acquis par la municipalité, ont été rétrocédés à la population. L'opération se solde par un déficit de 140.498 I. 10 s. (2).

La récolte de 1795 va permettre de revenir au régime des réquisitions que la récente loi du 2 thermidor an III-20 juillet 1795 n’abolit qu’à compter du 1° vendémiaire an IV. Le district, qui se rappelle le faible rendement de la réquisition Lozeau (3), adresse le 15 août, aux communes rurales un pressant appel, les adjurant de renoncer au système de l’égoïsme, chose facile « avec la récolte abondante », leur faisant sentir qu’ « il est bien de l’intérêt des cultivateurs de partager leur grain avec leurs frères. qui ne récoltent pas. ; car, enfin, s’il en était autrement, qui pourrait contenir la classe nombreuse qui ne récolte pas ? »

L’exécution de la nouvelle réquisition doit commencer le 26 août. Mais la mauvaise volonté des ruraux se manifeste aussitôt ; et, dès le 28 septembre 1795, il faut envoyer la force armée à Neuville et Vaudry pour mettre en état d’arrestation des récalcitrants (4).

(Arch. Vire D N4 4dSthermidor an JIM Dh5-01.023150298-2254 D 11, f. 103, 106, 108. — Arch. Calv., L, district Vire, anc.. 729, f. 6, 8°; 751, f..98, 100, 102: 0752, .f..96,.08.

(2) Etat dressé le 8 brumaire an IV. La prison et l’hôpital général ont reçu 33 quintaux au tarif des riches. 2.340 indigents ont participé à la première distribution, et 2.111 à la seconde ; 3.957 citoyens de la classe moyenne ont acheté à la première distribution, 3.379 à la seconde. 2 riches seulement ont acquis. (Id., anc. 751, f. 102, 130 ; 752, f. 98, 103. — Arch. Vire, D 11, f. 107, 118, 158).

(3) Elle a donné en tout 1.269 quintaux sur 6.000. On arrêtait encore des délinquants à la fin de juillet 1795. (Id., D 11, f. 109. — Arch. Calv., L, district Vire, anc.#752, 91/92/0102).

(9 La municipalité de la Ferrière-Harang demande un ajournement. Celle de Malloué demande aux cultivateurs s’ils veulent fournir. Le district doit réquérir nominativement certains cultivateurs dont les communes n’ont plus de municipalité. (Bernières, Burcy, Maisoncelles, les deux Truttemer, Tallevende-le-Grand). (Id., anc. 752, f. 97-112).

« Nos concitoyens, écrit la municipalité le 11-septembre, ont un besoin pressant de subsistances et on ne peut plus les inviter à la patience après une aussi longue privation et dans le moment d’une récolte aussi abondante. » (1) Réduits à 4 livres de grain par tête pour une quinzaine, ils viennent constamment se plaindre à leurs magistrats qui multiplient les démarches près du district pour l’amener à une répression sévère (2).

Sur le marché, les quantités disponibles sont si faibles et l’affluence d’acheteurs si grande (3) que les forts oppriment les débiles et que, pour avoir du grain, « c’est au plus fort la poche ». Les « deux tiers s’en retournent du marché comme ils sont venus c’est-à-dire sans grains, et, au-delà, écrasés, blessés et harcelés, sans pouvoir se procurer un morceau de pain. » Le 9 septembre, une centaine d’habitants de la rue Fontaine réclament à la municipalité l’élection de commissaires distributeurs des grains (4). On leur accorde satisfaction : les élections ont lieu le lendemain, à

raison de 4 commissaires et 4 suppléants par compagnie de la garde nationale (5).

Ce remède permet, du moins, aux ouvriers de ne pas perdre un temps précieux, évite la perte d’une grande quantité de grains, et « des disputes, des .batteries », qui dégoûtaient les laboureurs ; mais il ne fait pas cesser la disette. Le 24 septembre 1795, le maire expose ses craintes au Conseil général : le grain vaut déjà plus de 900 1. le quintal ; l’hôpital et la prison n’ont rien pour subsister ; ii est imprudent, « vu le peu de sûreté de la route », d’aller chercher du grain au marché de Domfront. Or, si l’on fournit ces maisons au moyen des ressources du marché local, on amènera un soulèvement populaire. « On va demander au district, si, définitivcment, il peut assurer l’approvisionnement des halles et pro-

(1) Le surlendemain, le district, mieux renseigné, avouera que la récolte n’est pas abondante : elle rend peu en grain ; « dans beaucoup de communes, il faut 10 à 13 gerbes pour avoir un boisseau de 55 livres. » (Id., anc. 751, f. 106. — Arch. Vire, D 11, f. 110-115).

(2) Les Virois, en plus des réquisitions normales, auraient voulu obtenir le complément des 6.000 quintaux promis par Lozeau. Le département refusa.

(3 Des gens de campagne viennent « entrer en concurrence dans la halle avec les habitants. » Il faut prendre un arrêté contre eux. (Arch. Vire DL5 1237).

(4) « Il y a des hommes forts assez malheureux pour en prendre autant qu’ils peuvent en avoir et même le revendre après. Souffrirezvous cette injustice ? » (Id., D* 18).

(5) Dès le 1° octobre 1795, deux commissaires, Porquet et Robert, furent arrêtés pur avoir détourné des grains à leur profit. Non-lieu et mise en liberté le 23. (Id., D 5, f. 239 248 CR 83: 187).

curer ce qui est nécessaire aux habitants, prisons et hôpitaux, lui déclarant que, dans le cas où les halles ne seraient pas suffisamment approvisionnées, la municipalité ne peut répondre de la tranquillité publique et qu’elle serait forcée d’évacuer l’hôpital et de demander la translation des prisonniers. » En même temps, un notable est envoyé au représentant Porcher (1).

Celui-ci, le 29 fructidor-15 septembre, a fait paraître un arrêté interprétatif de celui du Comité de salut pubiic, en date du 1° fructidor, qui avait pour objet l’accélération de la rentrée, conformément à l’art. 5 de la loi du 2 thermidor an Ill, de la contribution foncière de l’an HI payable en nature par les cultivateurs : un versement de 800 quintaux aux magasins militaires était, dans les trois jours, exigé du district de Vire. Le 8 octobre, le district de Vire déclare au Comité de salut public que le paiement en nature est impossible. C’est cette exigence qui « cause la disette, car les cultivateurs. ne veulent pas approvisionner les marchés sous le prétexte qu’ils doivent payer la contribution » (2).

En attendant la réponse, le district fait arrêter des délinquants à Roullours, Campeaux, puis, le 12 octobre, envoie la force armée à Landelles et Sainte-Marie-Laumont. Cette expédition produit 100 quintaux pour la seule commune de Landelles. Le même système continue d’être appliqué en brumaire an IV à Saint-Jean-le- Blanc, Lassy, Le Tourneur, Brémoy, Cahagnes, Montamy.

Le 29 octobre, tenant compte de quelques observations, le district opère une nouvelle répartition des grains à fournir aux halles de Vire, le décret du 7 vendémiaire an IV-29 septembre 1795 ayant, une fois de plus, rétabli la réglementation traditionnelle : appro-

(1) Ce qui aggrave la situation, c’est que la loi défend maintenant les achats directs par les particuliers chez les cultivateurs. — Le 15 octobre, la municipalité invite le district à requérir spécialement « les communes de Dampierre, la Besace, Brémoy, Saint-Jean-le-Blanc, le Tourneur, Saint-Pierre-Tarentaine, Lassy, qui sont comptées au rang des plus fertiles, n’ont encore presque rien fourni et. que leur éloignement met à portée d’exporter plus facilement leurs blés de notre district. » (Id. DV5 245,246; DM; F 116).

(2) Il reproche au Comité d’avoir dit : « On a vécu l’an dernier, on pourra donc vivre encore cette année par les mêmes moyens, en prenant les mêmes mesures. » « On a vécu, certes, c’est-à-dire qu’on n’est pas mort de faim, mais tout le monde a souffert dans quelques cantons réduits à ne manger, plusieurs mois, que des choux cuits avec du son... Vire a pu se procurer des subsistances par sa manufacture : les profits qu’elle a donnés ont mis les habitants à portée de tirer plus de 2.200 qüintaux des districts de Mortain, Fougères et surtout du département de la Mayenne. » Mais cette année, ces deux sources sont taries [crise de la manufacture par pénurie de matières premières : chouannerie dans les régions d'importation]. (Arch. Calv., L, district Viie, ane. 741, n. f., 22 vendémiaire an IV ; 751, f. 101).

LE MAXIMUM GÉNÉRAL {t1

visionnement forcé des marchés avec interdiction de vente en dehors de ces marchés. Mais cette violation du principe de liberté affirmé le 4 nivôse an III n’apporte rien de nouveau dans la situation : plus que jamais, s’affirment « la malveillance, l’avarice et l’égoisme des cultivateurs » (1). A la fin de novembre 1795, la municipalité sortante lègue à l’administration nouvelle une situation des plus graves au point de vue du ravitaillement en céréales.

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