‹ Histoire de Vire: Pendant la RévolutionChapitre 68 sur 108 · O9 [SA · texte numérisé non relu

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les jours, se présentent des militaires marchant isolément. Quant aux détachements importants, du 7 février au 12 mai 1793, on en compte déjà 11 comportant chacun l'effectif d’un bataillon. A la fin de 1793, l’incursion vendéenne en Normandie les rend bien plus fréquents, et ce sont de véritables armées de plusieurs milliers d'hommes qui cantonnent parfois à Vire et dans sa banlieue immédiate (1). De plus, certaines unités viennent tenir garnison à Vire même et y font des séjours en caserne plus ou moins longs (2).

Aux troupes de passage, il faut assurer le cantonnement ; aux troupes en garnison, le casernement. La municipalité a fort à faire pour trouver les locaux nécessaires et doit demander l’envoi de partie de ces troupes sur les communes limitrophes, la ville manquant surtout d’écuries.

Il faut aussi assurer la nourriture des hommes et des chevaux. Dans une région aussi dépourvue de grains, la fourniture du pain cevient des plus malaisées après la mauvaise récolte de 1794. Le magasin militaire ne doit servir que pour les unités de passage ; et pour les militaires marchant isolément, la municipalité doit fournir l’étapier sur les grains requis pour le marché de la ville. Les fourrages sont obtenus, avec les plus grandes difficultés, par voie de réquisition. Et on envoie le parc à bestiaux de l’armée paître les prairies de la Léverie et de Bordeaux, sur la commune de Coulonces (3).

Pour ces mêmes troupes, il faut encore réquisitionner des marchandises et denrées diverses : bois de chauffage, chandelle, attelages pour les charrois, au milieu de la mauvaise volonté des requis qui ne fournissent qu'après plusieurs injonctions, et du mécontentement, accompagné parfois de sans-gêne, des militaires et de leurs chefs qui veulent ignorer les difficultés locales et se montrent impérieux et exigeants (4).

(1) Armée Sépher (6.000 hommes) : 7 novembre 1793 ; armée Beaufort (8.000 hommes) : 8 décembre 1793 ; armée Tilly : 25 janvier 1794 ; armée Beaufort : 18-19 mars 1794 ; quartier général de l’armée des

Côtes (général Hoche) : septembre 1794 ; 3 colonnes de 2.000 hommes chacune : 26-80 janvier 1795.

(2) 19° bataillon de Paris (Théâtre français), en décembre 1793 : 3 bataillons en août 1794 ; cavalerie pendant l’hiver 1794-95. (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 726, f. 56 ; 733, f. 53 ; 784, f. 36. (Logement de Hoche chez de Banville). — Arch. Vire, D 5, f. 148 ; D 10; p. 165).

(3): Arch. Calv, 1 district Vire, anc. 1208-01 50726 2493-2101 /et126 THAT elON TT ETES RE 0

(4) La cavalerie de Tilly, logée aux Cordeliers, s'empare du foin qui s'y trouve. — Gaugain, commissaire des guerres, refuse de payer son loyer, prétendant qu’on doit le loger gratis. — En thermidor an III, le 1 bataillon de la 10° demi-brigade refuse de s’installer dans les casernes qu'il trouve en trop mauvais état. — Les soldats de Beaufort pro-

Enfin, aux traînards de l’armée, il faut fournir les souliers dont ils sont dénués, et, pour accélérer leur rentrée à leur corps, réquisitionner des véhicules pour les transporter (1).

Ajoutons que la comptabilité relative à toutes ces fournitures doit être tenue à jour par les autorités ou contrôlée par elles, qu’elles doivent assurer les paiements des sommes dues aux fournisseurs, qu’elles sont en butte aux réclamations de ces fournisseurs qui trouvent trop longs les délais de paiement, et ignorent que, parfois, la inunicipalité, le district, ont dû se chicaner avec les agents du Trésor qui, très paperassiers, ne trouvent jamais

qu’on leur donne assez de pièces justificatives de dépenses (2).

Sûre d’avoir fait son devoir, l’administration du district, le 19 avril 1795, répond à Boutarel, inspecteur principal des subsistances de l’armée des Côtes, qui l’a accusée de négligence

« Nous avons vraiment reçu l’arrêté du Comité de salut public dont vous nous rappelez les dispositions d’une manière si dure et si malhonnèête. Les mesures que nous avons prises pour le faire exécuter. nous garantissent de leffet des dénonciations que nous ne craignions même pas sous le régime de Robespierre et Cie. Nous n’appréhendons pas davantage que les défenseurs de la Patrie nous regardent comme leurs cruels ennemis. Ils verront au contraire en nous des hommes qui ont fait humainement ce qui était en leur pouvoir, et jamais ils n'auront à nous reprocher de nous être enrichis à leurs dépens et d’avoir affiché un luxe oriental. » (1)

3. À ces multiples soucis de détail, il faut ajouter l’exécution de mesures d’un ordre plus général.

C’est ainsi que l’approvisionnement général des armées entrai-

testent contre la viande qui leur est distribuée, etc. — D’ailleurs, en regard, le préposé aux subsistances est d’un formalisme ridicule, refuse des denrées à toute la garnison, sous prétexte qu’il n’a pas d’ordres d’une autorité suffisante. (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 733, f. 40 ; TOO PRIE EL ONU NT CMOS MON MCE EAU 567022 T 10):

(1) « Tous les jours, écrit le district le 12 février 1794, il se présente des défenseurs de la patrie qui demandent des souliers. Certains sont tellement dépourvus qu’ils sont absolument pieds-nus. Comment peut-on exiger qu'ils continuent leur route sans souliers dans la saison où nous sommes ? » La consommation est telle qu’à son second passage l’armée Beaufcrt ne put en obtenir. — Le 14 février 1794, lors d’un grand mouvement de troupes vers la Bretagne, il y eut réquisition de voitures

pour les traînards, avec départ de 5 en 5 heures. (Id., 720, f. 109 ; 725, PAOMATIS TRE NT)

(2) Les dépenses occasionnées par l’armée Sépher en novembre 1793, n'étaient pas encore payées le 21 février 1795. — Après la suppression du maximum, les difficultés furent encore plus grandes, la municipalité devant établir les prix d’après les mercuriales de la désade de la livraison. — Le receveur Michel Crespin, surtout, se montre d’une circonspection exagérée. (Id., 750, f. 55 ; 752, f. 18, 58-59).

ne : 1° la réquisition de 1.500 quintaux d'avoine dans le district, à verser en mai 1794 au magasin militaire de Bayeux ; 2° en exécution d’un arrêté du Comité de salut public du 19 thermidor an I- 6 août 1794, la réquisition du sixième de la récolte de foin, à fournir avant le 1‘ vendémiaire an III (1) ; 3° en pluviôse an III, pour la marine, la réquisition du huitième des cochons du district ; 4° en exéeution de l'arrêté du Comité de salut public, du 4 germinal an III-24 mars 1795, la réquisiiton du cinquième des grains, farines et légumes pour les magasins de la République. Des outils, des matières diverses sont également réquisitionnées.

Mais, plus importantes sont les réquisitions de chevaux nécessitées par la constitution d’une forte cavalerie et l’augmentation considérable des charrois militaires.

Le décret du 17 du 1° mois de l’an II-8 octobre 1793, dont l'exécution est confiée aux municipalités des chefs-lieux de canton, prescrit la levée, dans chaque canton, pour envoi à Rouen, avant le 1” novembre 1793, de six chevaux harnachés, chacun d’eux étant muni d’un sabre de 30 pouces, de deux pistolets et d’une paire de bottes (2).

L’exécution est difficile. Tout d’abord, le décret ne parvient aux communes que le 23 octobre, et elles répondent qu’il ne peut les viser car ul nya plus de chevaux quenceux servant à l’agriculture ». La venue à Vire du représentant Alquier permet de préciser les intentions du législateur, mais le contingent du canton de Vire est, par lui, porté à 19 chevaux qu’on fournit le 17 novembre (3).

L’exécution de la loi du 18 germinal an II-7 avril 1794, pour la réquisition des chevaux et mulets nécessaires aux transports militaires, est plus épineuse. Ce sont encore les municipalités des chefs-lieux de canton qui en sont chargées. Le 23 avril, celle de Vire prescrit aux autres de son canton de recenser les chevaux de leur ressort, et. d'envoyer, le 25, un commissaire à une réunion où l’on se concertera sur les mesures propres à hâter l’exécution de

(4) Les retardataires fourniront 120 livres pour 100. Le district protesta qu’il était nécessaire de nourrir d’abord les bestiaux au ressort. (Id, 742, n. f,. 29) frim. an III).

(2) De plus, il faut fournir la quantité d’avoine nécessaire à leur nourriture pendant un an. Le district protesta contre cette ‘disposition qui retirait une partie du nécessaire à la consommation humaine.

(3) Dans les autres cantons, les difficultés furent plus grandes. A la Besace, le 23 décembre 1793, les commissaires Hellouin et Halley furent traités de voleurs, brigands et menacés de bâtons par une bande ayant à sa tête le procureur de la commune et un officier municipal, qu’on dût poursuivre pour provocation à la révolte. (Id., 720, f. 38 T2, 20699; 102, 111. — Arch. Vire, D 10, p. 156, 161). :

à loi. En même temps, elle ordonne aux Virois possesseurs de chevaux de les amener tous, le lendemain 24, à 10 h., afin qu'aux termes de la loi, il en soit choisi un sur 25. Les chevaux des contrevenants seront pris d'office sans indemnité.

Malgré cette menace, 11 propriétaires de chevaux ne font aucune déclaration, et, alors que Vire recèle 175 chevaux, 125 seulement comparaissent sur la place (1). La fraude est découverte et c’est 7 chevaux qu’on réclame et non 5.

Pour le canton, le recensement donnant 1.304 têtes, le contingent est fixé à 52. Mais les commissaires n’en acceptent que 30 de ceux qu’on leur amène, les 22 autres présentant des défauts évidents (2).

Pour obtenir le complément, il faut de multiples réunions des commissaires ruraux et urbains. Enfin, c’est chose faite le 30 juillet. Mais, le jour du rassemblement, ii y a encore trois délinquants, parmi lesquels Mette, huissier à Vire, qui refuse tout net de céder son cheval désigné pour la levée (3).

Les lois des 13 mai, 23 juillet et 3 août 1793 ordonnant la descente des cloches destinées aux services de l’armement sont exécutées à Vire sans difficulté avant le 25 septembre 1793 (4).

Il en est de même de la loi du 7 pluviôse an 11-26 janvier 1794, concernant la livraison de tous les fusils et pistolets de calibre qui peuvent être expédiés à Port-Malo dès le 11 mars 1794 (5).

Les autorités sont chargées de surveiller les ateliers locaux de réparation d’armes et d’extraction de salpêtre.

Dès le 13 novembre 1793, sous le contrôle de la municipalité et du club, les trois arquebusiers locaux ont installé un atelier de répa-

(1) Les propriétaires ont omis les poulains de moins de deux ans et les juments allaitant, sous ce prétexte que l’armée ne les accepte pas.

(2) On n’accepte que des chevaux de plus de #4 ans ayant une taille de 4 pieds 5 pouces. — Le 15 prairial an Il, le Comité de salut public excepte des levées les juments saillies. Naturellement, on déclare que « presque toutes les juments ont été saillies à la monte de cette année ».

(3) Le même Mette avait un fils longtemps insoumis à la réquisition. rech. Calv.. Ledistrict Vire, anc. 79301 68-734 0.216, .81:,89%; 741, n. f., 10 therm. an II. — Arch. Vire, D 5, prairial-messidor-thermidors DEN 8209 210414 216-017-2380)

(4) Il n’en est pas de même aux Truttemer, à Campagnolles, qui n’obéissent qu’à la seconde injoneton, à Saint-Pierre-du-Fresne, Dampicire, Les Loges, Saint-Martin et Saint-Ouen-des-Besaces, Cahagnes, Saint-lean-des-Essartiers, où il faut enveyer la force armée en germiñnal an II À la Ferrière-Harang, les cloches, descendues, sunt remontées en signe de protestation lors de la fête de la reprise de Toulon. (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 732, f. 66, 88, 92, 98, 102 ; 733, HO)

(5) Aux délinquants (arquebusiers compris), 300 fr. d'amende pour absence de dée nration, 2 ans de fer pour cession à des tiers. (Id., anc. 720, f. 122, 137. ATCHANV Te DEEE #2);

ration d'armes. Le 2 avril 1794, le représentant Bouret leur donne droit de réquisition sur les fers dans les districts de Falaise, Mortain et Avranches, et l'atelier fonctionnera pour les besoins les réquisitionnaires et de l’armée des Côtes de Cherbourg. La haute direction de cet atelier passe, en prairial an Il, à un comité comprenant deux membres du club, un administrateur du district, un membre du Conseil général de la commune et un des Comités de surveillance (1).

Mais, le 18 messidor-6 juillet 1794, l’agence des armes portatives le transforme en fabrique de baïonnettes, et on l'installe dans a maison de l’émigré Corday, rue du Neufbourg. Le rendement y est de 130 à 150 baïonnettes par décade. Puis, én vendémiaire an II, l'atelier, transféré à Sainte-Anne, est agrandi. Il fournira par mois au moins 200 baïonnettes et 200 chiens de fusil (2).

C’est le 28 janvier 1794 que, pour la première fois à Vire, on se préoccupe de l'extraction du salpêtre. Mais les apothicaires Dumont ei Roussel déclarent que les résultats ne seront pas satisfaisants, avis appuyé par le club qui, chargé, le 2 février 1794, par le Comité de salut public, d'examiner la question, avoue l’insuccès de ses recherches.

Mais, tenace dans son ignorance des conditions locales, le Comité de salut public met sur le compte de la malveillance les résultats nuis obtenus dans le district et veut imposer, à partir du 20 prairial an II-8 juin 1794, une production de 1.000 livres par décade. L'arrivée d’un agent salpêtrier ne change rien à la situation : le 1° messidor-19 juin, il n’a encore rien trouvé ; les chimistes locaux avaient raison d'affirmer que le sol du district ne renfermait pas de salpêtre., Mais, pour obéir, on constitue un atelier dont le coût d'installation s'élève à 2.100 1. Sans résultat, on explore les Ursulines, puis les Cordeliers. Dans le temple de l’Etre suprême (église Notre-Dame), après un résultat très minime, on doit interrompre le. recherches, les cadavres ensevelis sous les dalles dégageant des

(Arch Calvi, districhVire, ape 720 PM MS TA OISE AD AE 133, ©. 28, 102, 1275 742, nf, 2 prainial antll 59747 120%" Arch Vire, I 74, f. 43 ; D 4, f. 116. Barbot y fabriquait des carabines à 60 1. pièce, en lui fournissant le canon. Il avait fabriqué en « neuf » toutes les pièces du fusil, et, avec les barreaux de fer des domaines nationaux, des baïcnnettes.

(2) Le dernier envoi de fusils réparés est du 31 août 1794. On envoie aux ateliers de Lisieux et Falaise les ouvriers qui ne veulent pas faire de baïonneites. Le travail à domicile est autorisé, mais, à cause des Chouans, dans l’intérieur de la ville seulement. Cet atelier fonctionné encore le 4 février 1796, et le procureur-syndic en réclame la conservation. (Arch: Calv:, L,' district Vite, vanc.726, P 150M:07940f. 26 "N7AUS n f., 15 pluv. an IV ; 742,:n. f, 26 fruct ah Me MAT an T27èmess.et 12 therm. an Il),

exhalaisons pestilentielles. Quant aux églises rurales, elles donnent en tout 50 livres (1).

Le représentant Frésine, chargé de cette partie, l'agence révolutionnaire des poudres et salpêtres, le Comité de salut public continuent de harceler les autorités viroises, ordonnant la reprise des fouilles à Notre-Dame, puis la réquisition des cendres chez les boulangers, les cuisiniers et même les particuliers. Bien mieux, le préposé instructeur des salpêtres dans le Calvados, avec un zèle abusif, ordonne de brüler toutes les pailles du district, ce qui motive les protestations de l’administration au Comité de salut public, les pailles étant le seul engrais utilisé dans la région (2).

Le 15 octobre 1794, Laisné, de nouveau, déclare au Comité de salut public que « les travaux qui ont eu lieu tant à Vire que dans les autres communes du district n’ont donné... qu’une très faible quantité de salpêtre, et que, d’après les expériences faites, il demeure constant que les terres du district ne contiennent qu’une très petite portion... qui exige. des travaux multiples et dispendieux, de manière que le salpêtre revient à un prix énorme » (3). Cet appel au bon sens est-il entendu ? Par arrêté du 5 brumaire an [1-26 octobre 1794, l’atelier est transféré à Landelles, où les résultats seront également modiques ; enfin, le 1° floréal an III- 20 avril 1795, on supprime tout atelier de salpêtre dans le district (4).

Les autorités locales ont eu enfin à surveiller la draperie viroise réquisitionnée par le Comité d’habillement des armées de la République.

Le 15 décembre 1793, devant le bureau municipal, s’était présenté le citoyen Johin, commissaire de ce comité en Normandie. L’officier municipal Desmarais, négociant en draps, l’avait accompagné chez divers fabricants. Satisfait de sa visite, Johin, à titre d'essai, avait commandé 264 pièces de drap valant 69.458 1. 5 s.

(1) Volumineuse correspondance à ce sujet. Chicanes avec le personnel de l’atelier qui réclame son salaire « la menace à la bouche ». (Id, anc. 725, f. 76, 127 ; 737, 9-21 pluviôse an II ; 740, 7 mess. an UE AP diitness antilles T7, f019,et 23. Arch. Vire, D 5, f. 108 ; DA t22429);

(2) « Nécessité de conserver la paille, sinon pas de subsistances de (A DE nl molette Arch. Calv., L, district Vire, anc 742, 19 fruct. an II ; 744, mess.-therm. an Il).

(3) « Tous les motifs ont été exposés tant au Comité... qu’à l'agence. qui n’ont pas ordonné la cessation de ces travaux, par la raison, sans doute, qu’il faut du salpêtre, à quelque prix que ce soit. »

(4) Exéc. du décret du 17 germ. an III. — Le quintal de salpêtre revint finalement à 59 1. (Id., anc. 727, f. 43 :" 741, 1 floréal an IIT ; 744, 24 vendém., 15 brum. et 1°* frim. an II": 742, 26 niv. an III).

11 d., à répartir entre cinq maisons. Ce travail, mené rapidement, est achevé avant le 21 janvier 1794, date du retour de Johin (1).

Mais, le 13 janvier précédent, sont arrivés à Vire les citoyens Frésine et Châtellier, avec une réquisition émanant du représensentant Carrier, de l’armée de l'Ouest, obligeant les « fabricants, marchands et autres qui seraient pourvus de draps à les leur vendre », avec pouvoir d'annuler tous autres marchés, sauf ceux qui sont au compte de la République. Ils disposent de 600.000 I. Suns faire de tort à l’exécution de la commande Johin, les industriels virois offrent à Carrier toutes leurs disponibilités, marquant qu'ils pourraient produire davantage s’ils avaient des matières premières (2) : ils sollicitent Carrier de faire passer à Vire des laines de Vendée et de Loire-Inférieure, de l’huile et du savon de Nantes.

Cette démarche obtient sans doute le succès escompté, car, le 7 mai 1794, le conseil général accueille avec « grand zèle » une nouvelle réquisition de Johin, approuvée par le représentant Fréimanger. Il s’agit, cette fois, d’une commande considérable : 7.000 pièces à livrer à l’Oratoire, rue Honoré, à Paris. Un crédit de 500.000 1. est mis par le payeur-général du Calvados à la disposition du Conseil général de la commune qui paiera à chaque livraison. Mise sous la surveillance des autorités, la manufacture locale ne doit rien fabriquer, en dehors de ces 7.000 pièces, jusqu’à livraison complète.

Le travail est meré activement : dès le 9 septembre 1794, {0C pièces sont déjà livrées et payées.

Mais il se produit alors une crise due au défaut de matières premières (3). On parvient à la conjurer. De plus, devant les difficul-

(1) Paiement effectué à la livraison, à cause de l’achat des matières premières. Les 5 maisons sont Desmarais-Brouard (123 pièces) ; Alais frères (98) ; Lechat frères (20) ; Anger-Lemontier (16) ; Châtel (7). (Arch-Vire, DIS SP MISE DUO D LST Et SSD ERA Le 16 janvier 1794, le directeur général des hôpitaux militaires réclama 1.200 à 1.500 aunes de drap pour capotes d'hôpital. Cette commande fut comptée sur le montant de la réquisition Johin.

(2) Le club, chargé par Johin de surveiller cette question, veut dénoncer la municipalité de Caen qui lui refuse de l’huile et du savon, car il est « plus instant de s'occuper des volontaires de l’armée de l’ouest. presque nus, que d’entretenir les réverbères de Caen. » (Id. me ap)

(3) L'agence générale et Johin gourmandent le conseil général, car on insinue que des marchands, « de jour et de nuit », vendent du drap aux particuliers. Desmarais enquête pour Johin et dément ces bruits. Après un chômage de 15 jours pour les presseurs en novembre, Johin fait délivrer de la laine. [En mai, Laisné avait conseillé de s’emparer de La laine des matelas des suspects et des gens riches]. L’agence accorde

tés que rencontre la population pour trouver sa subsistance, on décide que les 4.000 ouvriers occupés à la confection des 7.000 pièces recevront en grains une partie de leur salaire, et, au moyen des 500.000 1. avancées, la municipalité fait venir du Maine le grain nécessaire. Le magasin militaire délivre aux fabricants le suif à chandelle nécessaire à l’éclairage des ouvriers pendant les soirées d’hiver.

Pendant la troisième année républicaine, le travail continue sans autres vicissitudes que quelques chômages causés par le défaut de matières premières.

Cette réquisition qui à été un bienfait pour la population, en permettant de conjurer partiellement la crise des subsistances, la crise monétaire, en ranimant l’industrie (1), a fourni, grâce à l’étroite surveillance exercée par le club, les comités et surtout le conseil général de la commune, un appoint remarquable à l’habillement des troupes républicaines. Elle achève de donner cette impression que, conformément aux décrets révolutionnaires d’août 1794, toute l’activité locale tend à la défense nationale.

25.000 livres de savon à prendre à Dieppe (renouvelé en germ. an IH). Are Vaine DES À DA ASS SD 46 04 MON NESSON HSE rec Arch. Calv., L, district Vire, anc. 711, f. 68 ; 728, printemps de Pan Hi ; 734, f. 49 : 742, 20 floréal an IL ; 752, f. 6, 1220)

HDIC AM SépuinA CUS tEuULL 1792) atteste ce relèvement industriel qui a permis à la population ouvrière de subsister, et « cela, en faisant ja fortune de la plupart des fabricants ». Les états de population postérieurs à l’an VIIL montrent, en effet, que la plupart des drapiers de 1794-95 sont devenus rentiers.

Caractères généraux de la période du Directoire ; caractères spéciaux à la ville de Vire. — 1. Etat de l’opinion publique à la fin de 1795 : les élections de brumaire an IV. — 2. Facteurs d'évolution de brumaire an IV à ventôse an V : les électeurs de germinal an V. — 3. La situa-

tion après germinal an V : fructidor. — 4. De fructidor à germinal an VI : la répression, les élections de l’an VI. — 5. De floréal an VI à la seconde coalition : le calendrier, le culte décadaire. — 6. Le danger de la patrie ; la nouvelle Chouannerie ; brumaire.

Au point de vue de l’évolution de l’esprit public, cette nouvelle période ne présente pas moins d’intérêt que la précédente : n’estelle pas, en quelque sorte, comme la période de liquidation de la Révolution ?

Après la phase dite du « gouvernement révolutionnaire » caractérisée par un immense effort de sauvegarde des conquêtes de 1789, voici que vient un temps où, enfin, on va tenter de suivre la voie constitutionnelle. « Le vœu public est un vœu d’organisation, de justice, d’ordre et de paix. » « Une idée domine chez le Francais : jouir de la Révolution dans une paix glorieuse... » (1). Or, la Nation vient d’être dotée d’une « charte idéale ». La Révolution, état essentiellement précaire, nécessité par les circonstances, et dont la durée n’est imputable qu’aux résistances des partisans de l’ancien régime (2), va pouvoir prendre fin.

(1) A. Suez : L'Europe et la Révolution, t. IV. 1. II, ch. VI, 2 et 4.

(2) C’est cette idée que le Virois Ba-in-Blanquaire exprimera en ces termes à la fête du 10 août 1797 : « Les Francs, en élevant Pharamond sur le paveis, en 420, étaient bien éloignés de penser que ceux qui le remplaceraient dans lautorité qu’ils venaient de lui confier en abuseraient au point de forcer les Français, peuple naturellement bon et généreux, à une Révolution si longue et si coïleuse pour l’humanilé. »

(Arch. Vire, D 6, f. 157).

Comme l’a été, à l’époque précédente, la Convention elle-même, la nouvelle Constitution, dont on ne saisit guère le caractère peu démocratique, est considérée comme le point de ralliement de tous les bons Français. On va s’y attacher de cœur, et les acclamations du temps ne manqueront jamais de réunir « la République et la Constitution de l’an III

Mais quel qu’ait été l'engouement pour ce « pacte social » si parfait, une fois de plus et à leur insu, les contemporains vont subir l’influence des circonstances.

Période d’essai de gouvernement normal dans des circonstances encore anormales, telle est la meilleure façon de définir l’époque au Directoire.

En effet, ce gouvernement ne va réaliser aucun des espoirs conçus lo:s de son installation. La paix générale, vœu le plus cher de la nation, est sans cesse ajournée. En vain, le Piémont, puis l'Autriche ont négocié avec Bonaparte : l’Angleterre demeure inflexible. Bien mieux, la politique extérieure du Directoire va inquiéter l’Europe : en 1799, tout sera remis en question ; pour bien des Français, la seconde coalition sera la plus cruelle des désillusions.

Quant à la situation intérieure, elle ne s’éclaircit pas : le gouvernement pratique lui-même une dangereuse politique de bascule, anticonstitutionnelle, qui déconcerte une nation désireuse de stabilité. Les finances sont déplorables, la dépréciation du papier-monnaie est telle que l'Etat en arrive à une banqueroute partielle “autant plus commentée qu'au surpius, ia Révolution avait pris naissance, en 1789, dans le mauvais état financier d’un régime près de faillir à ses engagements.

Les ennemis de la chose publique cherchent à tirer parti de cette situation : leurs tentatives échouent parce que la majorité républicaine se retrouve toujours bien groupée contre eux, accelamant les Directeurs qui sauvent la Constitution, tout en violant ses. principes.

Mais, de ce retour fréquent à l’illégalité par mesure de salut public, de cette instabilité gouvernementale, de ce régime de perpétuelle incertitude, alors qu’en 1795, chacun a compté sur la paix, le calme, la reprise des affaires, résulte, non pas une opinion politique nouvelle, car on reste fermement attaché à la République, mais comme un désir plus impatient de cette quiétude, état d'esprit éminemment favorable à tout ce qui pourra constituer comme l'acte de clôture de cette Révolution qui n’en finit plus. « La France est à qui remplira ces vœux. »

C’est alors qu’apparait su” la scène un glorieux fils de la Révolution : il a su vaincre les ennemis extérieurs, les a obligés à négo-

cier, a mené lui-même ces négociations, voyant clair, parlant net, imposant ses conceptions : c’est un caractère. Au milieu de personnages de second plan, dont tous les efforts pour remédier à la situation se perdent dans des intrigues, il est jugé comme le seul capable de rétablir l’harmonie dans la cité. Lui-même comprend que cette nation est « avide de paix, d'ordre, de travail et de gloire » (1). Il lui suffit de se présenter et la France républicaine se donne à lui sans arrière-pensée. L’élan est si peu raisonné qu’on en oublie même la constitution de lan III. Dans le cœur de ces ennemis de la monarchie qui, jadis, avaient regardé la Convention comme le centre de la France, puis qui s'étaient attachés à la constitution de l’an III comme au symbole même du régime qu’ils chérissaient, c’est finalement un homme qui prend place. Dans leur pensée, il ne devait être qu’un ordonnateur, un redresseur de torts : en réalité, il sera le Maitre.

La ville de Vire subit les mêmes vicissitudes que l’ensemble de la Nation. Il y a seulement quelques divergences de détail : tout d’abord, le sentiment républicain garde une certaine vivacité en Pan IV par suite de l’attitude des contre-révolutionnaires de la région. Le péril couru est si vivement ressenti par les partisans du régime nouveau qu'ils réagissent avec vigueur : les élections de germinal an V, ailleurs favorables aux « royalistes masqués » (2), constituent à Vire une victoire républicaine indiscutable. Et même, jusqu’à fructidor, ces élus de germinal s’étonnent que la France entière n’ait pas réagi comme eux. Pour la première fois, Vire est un peu en avance sur l'esprit public moyen de l’ensemble. ;

Fructidor marque la reprise de contact : les Virois qui acclament cette victoire républicaine se retrouvent à l’unisson avec la France. Dès lors, les événements se déroulent, l’évolution se continue insensiblement jusqu’à l’été de l’an VII, nouvelle époque de crise, brève, mais décisive. La Chouannerie réapparait, plus -ardente encore qu’en l’an IV : contre les bandes de Frotté, les Virois doivent faire le coup de feu aux portes de leur ville. En protégeant ainsi leurs foyers, ce qu’ils défendent également en désespérés, c’est la Révolution elle-même qu’attaquent avec fureur les partisans d’un ancien régime abhorré. L’ennemi écarté, les Virois ne sont pas rassurés : ces horreurs peuvent recommencer d'un moment à l’autre ; il est temps qu’on vienne à leur secours, qu’on en finisse une bonne fois avec toutes ces remises en question continuelles ; ils succomberaient à la tâche si le Gouvernement ne les

HD) ATB ASOREL LL ODNC AL IV EATT- Ch: AVT, parag: 4,

(2) Les élections du Calvados furent considérées comme telles, et ce département fut au nombre des 49 « fructidorisés ».

512 LA FiN DE LA RÉVOLUTION

soutenait pas : un immense mouvement d’espoir en des jours meilleurs les jette aux pieds de Bonaparte.

1. « Sur votre route, écrit, le 12 frimaire an IV-3 décembre 1795. à ses commissaires près les administrations et les tribunaux, le Directoire exécutif, vous rencontrerez des insouciants, des irrésolus, des ennemis. »

A coup sûr, ces trois catégories existent à Vire à la fin de 1795: Toutefois, la moins nette de toutes est la troisième. « Sauf quand ils prennent les armes. ou sont surpris à conspirer, les royalistes sont assez difficiles à distinguer. » (1) Chacun, en effet, se dit alors républicain, même les parents d’émigrés, auxquels les décrets des 5° jour complémentaire an III-21 septembre 1795 et 3 brumaire an IV-25 octobre 1795 ont, par suspicion, interdit les fonctions électives (2) et même l’accès des sections de vote. Si, par suite de leur participation à la Chouannerie, quelques royalistes notoires peuvent être cités (3), il est bien impossible de tenter de dénombrer les « royalistes masqués » (4).

A coup sûr, la masse des insouciants est bien plus considérable. Le grand nombre d’abstentions aux différents votes en est la meilleure preuve : lors de l’acceptation de la Constitution de l’an III, 349 citoyens, moins du cinquième des individus aptes à voter, se sont présentés aux sections.

Mais nous savons qu’au cours de la Révolution, il en a toujours eté ainsi, et ce fort pourcentage d’ « insouciants » ne nous étonme plus. Par contre, le groupe des « irrésolus » est devenu bien plus

(1) AuLARD : Histoire politique, p. 611.

(2) Seul à Vire, Chemin de Forgues (père du ministre des affaires étrangères en l’an II) dut, comme parent de l’émigré Lamarche, abandonner ses fonctions d’assesseur du juge de paix. (Arch. Vire, K* 88).

(3) Le plus fameux est Drudes de Campagnolles fils aîné, émigré rentré, auteur, selon Séguin, de la prière des Chouans bocains « Veuillez retirer de dessus cette terre coupable votre bras justement appesanti, la délivrer de l’épouvantable fléau d'une République, châtiment éclatant et mérité de votre colère. O abîme de bonté, ô mon Dieu, rendez cette contrée à la vraie religion, à l’ordre social et au gouvernement paternel des descendants de Clovis, Charlemagne, Saint Louis, dans la personne de votre oint chéri Louis XVIII Ainsi soit-il ! » (SÉGuINX : Hist. de la Chouannertie, t. II, p. 281. — La SICOTIÈRE : Louis detProtié PAP A6810

(4) De temps à autre, on en démasque un. Ex. : le 4 décembre 1795, le district reproche à de Rabodanges, de Vire, d'abandonner aux Chouans sa maison d’Amphernel, à Truttemer. « Nous aimons à croire que cest sans votre participation que votre maison sert d’asile au crime, que vous ignorez que vos domestiques tiennent des lits prêts pour coucher les brigands et font la cuisine pour eux. Car nous vous croyons frop pru-

dent pour donner dans de pareils écarts. (Arch. Calv., L, district Vire, ADO 2) OO TDE

umportant. Beaucoup de citoyens réputés, en 1789, en 1793, pour leur civisme, sont, à la fin de 1795, plongés dans l’incertitude. Deux tendances absolument contraires, mais dont l’opposition même leur échappe, les sollicitent également. L’une est hostile à l’ancien régime, républicaine en un mot ; l’autre est faite de dégoût pour tout ce qui risque de prolonger la Révolution ; elle s'intitule « antianarchique », « anti-terroriste », voire même « anti-jacobine ». En fait, elle sera au besoin « anti-conventionnelle ».

Examinons les facteurs qui ont pu développer ces tendances. Certes, les souvenirs du fédéralisme ont favorisé la transformation en « thermidoriens » des Virois les mieux ralliés à la Montagne triomphante ; mais, nous l’avons vu, une réaction plus complète leur a été évitée parce que, dans la région même, ils ont eu l’occasion de voir à l’œuvre ceux qui se réclament de l’ancien régime pour la persistance de l’idée républicaine, les horreurs de la Chouannerie ont été vraiment efficaces (1). Aussi la majorité de la population se montre prête à la résistance : en s’enrôlant volontairement dans les compagnies de grenadiers, chasseurs et canonniers de la garde nationale, beaucoup de Virois prouvent qu’ils ne fuient pas l’occasion de se mesurer avec ces farouches ennemis du régime républicain. Et ces « patriotes » dénoncent comme responsables de ces calamités les prêtres réfractaires et les émigrés rentrés (2). Quelques-uns des officiels de l’époque, Laisné, procureur-syndic, Delavente jeune, désormais commissaire du Directoire exécutif près l’administration municipale de Vire-ville, sont au nombre de ceux que le spectacle de la chouannerie tire d’incertitude : pour eux, le péril qui menace l’œuvre édifiée depuis 1789 est bien à droite.

Comment peut-il se faire que d’autres le voient poindre à

(1) La Chouannerie est à son comble au cours de l'hiver 1795-96. Elle empêche la constitution des administrations municipales nouvelles (y compris celle du canton de Vire-rural), ce qui oblige le district à rester en fonctions jusqu’au 22 brumaire an V-12 novembre 1796. [Pour faire un exemple, les Chouans, le 9 novembre 1795, fusillent chez lui Duchàtel qui, malgré leur défense, a accepté des fonctions municipales à Roullours. On ne lui trouvera un successeur que le 2 octobre 1796]. — Les ruraux molestés se réfugient à Vire, laissent leurs champs en friche, augmentant la disette. Les Chouans arrêtent l’approvisionnement des marchés, enlèvent les grains des laboureurs. (Id., ane. 743, f. 48 ; L® Personnel administratif, Elections, carton).

(2) Id., anc. 743, f. 48. Pour la participation du clergé à la Chouannerie bocaine, voir : La SICOTIÈRE : Louis de Frotté…., t. II, p. 598-599. Des pièces officielles signalent parmi les prêtres qui ont pris part aux coups de main des Chouans : Julien Duhamel dit Lehamelet, du Theil : Gilles Heutte, curé du Theil ; J.-B. Godes, de Brémoy ; Jean Gasté, de

Tallevende, etc.

gauche ? Sans doute, ils n'approuvent pas les menées des Chouans : seuls, quclques isolés, par peur ou par intérêt, en viennent à pastiser avec eux. Mais, ces irrésolus ne sont pas satisfaits de la tournure prise par les événements. « Pas de paix dehors, ni de gouvernement organisé dedans. La Révolution est accomplie, mais n’est garantie par rien. » Voilà leur grief essentiel. De Pan II, ces Bocains individualistes ne se rappellent plus que les aspects tyranniques, les entraves à la liberté, par exemple l « odieux » maximum qui les a gênés, eux, les partisans de la liberté en matière de céréales. De plus, ces petits propriétaires s’effrayent des bruits de « loi agraire », eux qui, en septembre 1792, avaient d’abord acclamé le décret de la Convention qui consacrait la sauvegarde de la propriété. Dans tout ce qui heurte leurs habitudes, leurs intérêts, ils voient de |’ « anarchisme ». La Révolution a réalisé une œuvre admirable, mais ils jugent qu’il est temps d’ « ordonner en lois durables les droits conquis » et « défendus contre l’Europe ». La Révolution a prévalu, mais le peuple n’en jouit point, et rien ne lui en garantit la jouissance. Au fond, ce qu’ils veulent, c’est le retour à ce qui est normal, c’est-à-dire la fin de la Révolution. « Le vœu publie est un vœu d’organisation, de justice, d'ordre et de paix. » Est « anarchiste » quiconque s'oppose au vœu de la nation de mettre un terme à la Révolution.

La Terreur, selon eux, a failli perpétuer le système de l’anarchie : c’est pourquoi ils sont anti-terroristes. Les Jacobins ayant dominé sous la Terreur, ils sont anti-jacobins et approuvent la Convention d’avoir brisé l’organisation jacobine. Mais, voici qu’à la fin de sa carrière, pour atténuer la réaction consécutive à thermidor, la Convention en revient à l’esprit jacobin : cette fois, on ne l’approuve plus. Sans aller jusqu’à dire que « les élections se font non en haine de la République, mais en haine de la Convention » (1), on pense que la Convention n’a pas fait tout ce qu’il fallait faire pour mettre un terme à la Révolution.

Cet état d’esprit explique pourquoi on acclame avec tant de chaleur la Constitution de l’an III : elle marque, au surplus, un réel effort pour vivre « normalement » et non plus « révolutionnairement ». Une constitution est un acte anti-anarchique par excellence.

Cette constitution est républicaine assez pour calmer les scrupules des républicains. Elle n’est pas démocratique, mais on n’en a cure : pour beaucoup, la démocratie, c’est 1793, le sans-culottisme des comités de surveillance où avaient siégé des individus « sans lettres », des Julien Mardeley, des Julien Roussin.

(1) A. SoreL : L'Europe et la Révolution, t. IV, 1. IL, ch. VI, par. 4.

Le meilleur serment à faire prêter, certes, est celui que va imposer la loi du 19 ventôse an IV : « Haine à la royauté et à l’anarchie » (1). Anarchie et royauté sont mises sur la même ligne, comme également méprisables. Mais le terme « royauté » désigne quelque chose de précis ; dans la compréhension de l’autre terme, au contraire, on fait entrer tout ce que, en définitive, on n’approuve point. Et ces républicains ne s’apercevront pas toujours que le fait de voir du péril à gauche les rapproche considérablement de la droite. L’infiltration de toutes ces idées, au demeurant fort vagues, dans beaucoup d’esprits, y minera sourdement l'attachement pour la République, à tel point qu’un jour viendra où, à leur insu, ils auront évolué assez pour admettre un nouveau monarchisme.

Les élections de brumaire an IV sont la meilleure preuve et la conséquence même de cet état d’esprit.

Il peut être intéressant de décrire la physionomie de ces élections venues immédiatement après celles de fructidor an III, auxquelles avaient pu prendre part, sans aucune condition de cens, tous les citoyens de plus de 21 ans. Pour prendre place, cette fois, dans les assemblées primaires qui éliront les juges de paix et les administrateurs municipaux, les citoyens de plus de 21 ans doivent être des contribuables. De nouveau, il y a des citoyens « passifs ». A Vire, la cité politique comprend désormais environ {1.050 membres (2), un peu pius qu’en mai 17%), où elle en réunissait 746 seulement, ceux qui acquittaient un total de contributions au moins égal à la valeur locale de trois journées de travail, mais beaucoup moins qu’en 1793, le recensement de septembre-octobre ayant accusé un total de 1.809 individus jouissant de leurs droits politiques.

Cette réduction du nombre des citoyens semble bien avoir été accueillie sans émoi par ceux-là même qui étaient frappés d’exclusion. D'ailleurs, il faut avouer que la Constitution enlève aux pauvres de Vire un droit dont, précédemment, ils ont fort peu usé. Pas plus qu’en fructidor an III, on ne saisit, en brumaire an IV, d'indices révélant qu’on regrette la Constitution de 1793 qui faisait appel au suffrage universel.

Les nouvelles conditions d'éligibilité provoquent-elles de grands changements ? Dans les communes qui, comme Vire, ont plus de 6.000 habitants, il faut, pour être éligible, avoir 25 ans accomplis

(1) Dans sa circulaire du 12 frimaire an IV, le Directoire exécutif désignait ainsi les deux périls : « …D’un côté, des hommes ennemis de la liberté et qui n’ont jamais voulu la Révolution ; de l’autre, des hommes adorateurs de J’anarchie, et qui voudraient révolutionner

toujours. »

(2) Nombre donné le 15 février 1797. (Arch. Vire, D Dante)

et « être propriétaire ou usufruitier d’un bien évalué à un revenu égal à la valeur locale de 200 journées de travail, ou être locataire, soit d’une habitation évaluée à un revenu égal à la valeur de 159 journées de travail, soit d’un bien rural évalué à 200 journées de travail ». Il en résulte qu’on ne peut voter que pour des in‘ividus de condition assez relevée, des bourgeois. Mais c'était ce qu’on avait toujours fait, sans ou avec suffrage universel. Et si, en 1793-94, les comités de surveillance avaient compté quelques membres de condition modeste (1), c'était, à n’en pas douter, parce que le souci d’éviter les incompatibilités avait porté les citovens à élargir le cercle des individus aptes aux fonctions publiques, la plupart des bourgeois républicains étant déjà pourvus de charges administratives, municipales ou judiciaires. Logiquement, parce qu’ils sont les plus instruits el qu’ils apparaissent comme les plus intéressés à la bonne gestion des affaires publiques, ce sont encore ces bourgeois qui, en brumaire an IV, vont fournir le personnel municipal.

Ces élections peuvent être examinées : 1° au point de vue «de lempressement des citoyens actifs à remplir leur devoir électoral ; 2° au point de vue du mécanisme des opérations ; 3° au point de vue de leur physionomie politique ; 4° enfin, au point de vue «le l'attitude des élus et de leur empressement à accepter les charges publiques.

L’empressement des citoyens n’est pas plus grand qu’en 1790 ou 1792. Les six scrutins de la section de la Liberté donnent 153, 155, 225, 172, 161, 133 votants, sur plus de 500 inscrits. Les cinq de la section de l’Egalité, où l’on se plaint du petit nombre des présents, donnent 146, 102, 145, 164, 172 votants, soit du cinquième au tiers des inscrits.

Le mécanisme est le même qu'aux précédentes consultations. « Les mœurs répugnaient encore aux candidatures, de même qu’on avait encore honte de se dire d’un parti » (2) : on ne profite pas des dispositions.de la loi du 25 fructidor an III qui, contrairement aux habitudes, invitent les citoyens à s'inscrire eux-mêmes comme candidats ou à inscrire les autres.

Conséquence : la dispersion des voix est extraordinaire. À la Liberté, au premier tour pour les élections municipales, avec

(1) Il est probable (quoique les documents soient muets à ce sujet) que certains furent satisfaits d’être débarrassés de l’ingérence d’hommes de peu, comme le sellier Roussin, le tisserand Mardeley, désormais inéligibles, en attendant l’application de la disposition prise contre la « tyrannie des sans-culottes illettrés » : l’obligation de savoir lire et

écrire pour être citoyen actif (prévu pour l’an XII).

(2) AuLarD : Histoire politique, p. 582.

172 votants, 59 citoyens obtiennent des voix ; au second tour, 161 votants, 62 noms ! (1) Or, il s’agit de désigner seulement cinq administrateurs. Heureusement, Je troisième tour limite la compétition aux dix premiers du second tour.

Cette absence de candidatures, cette dispersion des voix empéchent de discerner du premier coup d’œil l’aspect politique de ces élections. Dans les formes, il n’apparaît aucune divergence d'opinion. À l’ouverture de chaque séance, on crie : « Vive la République ! », on prête serment et tout se passe sans ‘désordre (2). La composition des bureaux, effectuée alors qu'il y a peu de présents en séance, ne donne pas d'indications suffisantes (3).

Les élections à la justice de paix permettent de se prononcer sur les sortants : l’Egalité réélit son juge et ses assesseurs ; la Liberté, après une lutte très ardente, préfère au juge sortant Thomas Busnoult Phomme de loi Maurice ainé, précédemment assesseur (4).

Les élections municipales ont un sens politique plus accusé. Toutefois, et c’est ce qui arrive fréquemment après les époques de crise, elles marquent une réaction plutôt contre des individus que contre des idées. En effet, en l’absence de toute candidature, il y avait lieu, pour le choix des 5 administrateurs de la cité, de songer aux municipaux sortants : à la Liberté (5), arrivent en tête 5 individus n’ayant appartenu ni à la municipalité sortante ni à aucune

(1) L’Egalité ne donne pas de chiffres.

(2) Le seul incident a lieu à la Liberté. Lebonnois, directeur de la poste, jadis membre du club, signale qu’au mépris de la loi qui le leur défend, des parents d’émigrés se sont présentés pour voter. L’assemblée déclare qu’elle fera appliquer la loi [du 3 brumaire an IV qui avait créé des catégories d’inéligibles : les séditieux, les proches parents d’émigrés et les inscrits sur les listes d’émigrés, sauf les membres de l’une quelconque des assemblées nationales, ou ceux qui, depuis la Révolution, avaient toujours rempli des fonctions publiques au choix du peuple. Bénéficient à Vire des dispositions d’exception : Flaust, inscrit dans la Manche, radié définitivement le 25 janvier 1798 ; Michel Mauduit- Cotelle, inscrit dans la Manche, radié définitivement le 11 septembre 1796].

3) A la Liberté, préside Duboseq, avoué, ex-m. du Comité de surveillance ; à l’Ega'ité, Michel Sérard, prêtre jureur exerçant le culte.

(4) Busnoult semble bien avoir eu un pied dans chaque parti, ce qui lui vaudra, dans d’autres élections, de réunir la quasi-unanimité. Il affecte le républicanisme, mais a des relations avec des gens d’ancien régime. — Des 8 assesseurs élus, un seul est nouveau, Delanoë, avoué, désarmé comme suspect en 1792.

(5) Le procès-verbal de l’Egalité n'indique pas les résultats des premiers tours, mais la liste des 10 premiers, établie en vue du troisième tour, montre qu’on y a voté surtout pour Mauduit, Polinière médecin, Sérard, Duval et Duboscq-Roberdière.

autre du temps de la Convention : Sérard, prêtre ; Duval, exprêtre ; Mauduit-Cotelle, administrateur du district, maire sous l’ancien régime ; Monlien, greffier du tribunal du district ; Roussel, apothicaire. Au nombre des 10 suivants figurent bien 7 municipaux sortants ; mais les plus modérés : Surirey, Brenet de Braye, Duboseq de la Roberdière, Vivier du Raisin et Monlien äe la Lande sont ceux qui obtiennent le plus de voix, tandis que Bazin-Blanauaire et Delavente jeune, hommes de premier plan en 1792-94, finissent respectivement douzième et quinzième. Et leurs collègues Vesnié et Desmarais, dont l’ardeur républicaine est évidente, n’obtiennent même pas 10 voix (1).

Le second tour présente quelques modifications, Roussel, Surirey, Brenet et Monlien greffier s'étant volontairement retirés de la compétition. Mais la liste des 10 entre lesquels on doit choisir au troisième tour s'établit ainsi : Mauduit-Cotelle, Sérard, Duval, Polinière médecin, Duboscq-Roberdière, Demortreux-Poterie, Vivier du Raisin, Monlien de la Lande, Duboscq avoué, Jacques Cotelle. Le cinquième, le septième et le huitième sont des municipaux sortants, mais des plus tièdes. Duval et Duboscq avoué représentent Pesprit de l’an IT, mais Mauduit-Cotelle et le très équivoque Polinière sont, sous des dehors civiques, des hommes du passé.

Finalement, les 5 élus sont : Mauduit 220 voix ; Sérard 184 ; Demortreux 167 ; Duval 159 ; Duboscq-Roberdière 156. Il y a eu 305 votants. Cotelle vient ensuite avec 155 voix, les quatre autres restant très loin de la majorité absolue. Le triomphateur est le maire d’ancien régime.

Ainsi donc, ces élections, faites par des républicains, marquent une certaine hostilité pour les municipaux de l’époque précédente (2). On a cherché autre part, de côté et d’autre, au besoin parmi ceux qui ont été à l’antipode de l'esprit jacobin réapparu tout récemment et inspirateur du décret des deux tiers.

Toutefois, un autre caractère est beaucoup plus évident : dans une ville où, jusqu'alors, il s’était trouvé peu d'élus défaillants, personne n'accepte avec enthousiasme les nouvelles fonctions (3).

() Flaust, maire sortant, n’est pas de la compétition, parce qu’à ce moment, il quitte Vire pour aller s’établir dans sa propriété de Saint- Sever. Le 18 avril 1798, Delavente jeune l’accusera d’avoir rompu avec les républicains. (Arch. Vire, D 13, f. 39).

(2) Au cours même des élections, la municipalité sortante fut accusée de vouloir se perpétuer au pouvoir, accusation injuste puisqu'elle ne pouvait installer l’administration nouvelle que lorsqu'un commissaire du Directoire exécutif aurait été nommé. (Id., D 11, f. 124).

(3) Brenet et Monlien la Lande invoquèrent leur besoin de repos après le travail des années précédentes. — « Les municipalités cantonales, dit M. Léon GAUTHIER [L'organisation des municipalités cantonales dans la

Seuls Sérard et Duval ne font pas trop de difficultés. Demortreux opte pour le poste, exempt de soucis, d’assesseur du juge de paix. Duboscq-Roberdière invoque toutes sortes de raisons, se fait longuement prier, accepte enfin. Quant à Mauduit-Cotelle, il réitère à la section de l’Egalité « son refus absolu pour une place qu’aucune loi ne le force d’accepter ». Le même jour, il est nommé président de l’administration municipale du canton de Vire extramuros et il se rend au vœu de ses électeurs ruraux.

Pour remplacer Mauduit et Demortreux, on doit faire appel à Cotelle qui n’accorde son concours qu'après bien des hésitations : à Polinitre qui refuse net ; enfin à Vivier du Raisin qui accepte. La nouvelle administration entre en fonctions le 26 brumaire an IV-17 novembre 1795, et choisit comme président Duboscq- Roberdière (1).

Placé à côté de ces administrateurs, chargé de surveiller l’application qu’ils feront des lois, d’en requérir au besoin l’exécution, de renseigner sur leur gestion le pouvoir central ; certain, en cas de conflit, d’avoir le dernier mot, se trouve le commissaire du Directoire exécutif, en tous points semblable à l’agent national du temps de la Terreur. L’art. 192 de la Constitution exigeant que ce soit un homme du pays, le district de Vire, le 28 octobre 1795, a eu la bonne idée de proposer pour ce poste de confiance François Delavente, agent national de Vire en l’an II. Le gouvernement a ratifié cette désignation, la meilleure que puissent faire des républicains. Delavente restera en fonctions jusqu’à mai 1800. Eloigné du jacobinisme outré, mais, jugeant que, dans la région viroise, le péril est plus constant à droite qu’à gauche, il va s’efforcer de maintenir en haleine, pour l’exécution de la loi, cette adminis-

‘ Vienne (Révol. française, 14 mai 1914, p. 438)] recueillaient une succession bien difficile. Les mêmes hommes qui, jadis, recherchaient les charges publiques. étaient maintenant très las. Le peuple, en 1795, se désintéressait du gouvernement municipal. Il semble que ce soit la première étape d’une abdication plus complète. » — « Presque personne, dit M. Cam. BLocx [Le recrutement du personnel municipal en l'an IV (Révol. française, t. XLVI, p. 153)], ne voulait assumer les responsa-

bilités du pouvoir. »

(1) Elle indique ici son orientation politique : Duboscq, désarmé en octobre 1792, n’avait été admis au club qu'après deux tentatives : c’est un homme douteux. — Sérard, ex-curé de la Lande-Vaumont, abdicataire, avait été l’un des premiers à réclamer ses lettres de prêtrise en l'an III. — Jacques Cotelle, avocat devenn négociant, désarmé en avril 1793 comme agent de l’émigré Néel de Sainte-Marie, n'avait été admis au club qu'après enquête et justification. — Vivier habitait avec son frère, prêtre non sermenté. Seul apparaît comme jacobin Duval ex-curé, abdicataire définitif, devenu banquier, m. du Comité de surveillance et commissaire pour l’épuration du club en janvier 1794,

tration élue en l’an IV qui lui apparait comme fort tiède (1). En parfaite communion d’idées avec Lévêque, son collègue près ladministration centrale du Calvados, avec lequel il entretient une volumineuse correspondance où il s'exprime sans réticence sur Île compte des individus, c’est lui qui, à cette époque où bien des dirigeants, très las, défaillants, sont prêts aux compromissions, peut-être même aux palinodies si le régime changeait, va maintenir à Vire la tradition révolutionnaire de salut public et sauvegarder l’idée républicaine.

2. Cette tâche est bien ardue : de brumaire an IV à ventôse an V, les tendances rendues manifestes par les élections vont s'affirmer, se préciser. Les Virois ressentent très vivement les effets qui résultent de l'impuissance du gouvernement à maitriser la situation (2) : de ce fait, beaucoup d’entre eux approuveront les critiques dont le Directoire exécutif sera l’objet.

Mais, d'autre part, le formidable développement acquis par la Chouannerie au cours de l'hiver 1795-96 porte le plus grand nombre à réfléchir une fois de plus sur les beautés du royalisme ils finissent par sentir que le fait d’attaquer un gouvernement coupable d’inertie favorise réellement le jeu des ennemis de la République. Tandis que certains « irrésolus » de brumaire an IV vont décidément et par peur, parce qu’ils croient au triomphe des réacteurs, faire la part du feu et appuyer, au besoin, de leurs voix les royalistes « masqués » ; les autres, en un dernier sursaut, se rappelant tout ce qu’ils ont à défendre et qui leur a été procuré par la Révolution, choisissent le parti opposé et risquent leur dernière carte dans les élections de germinal an V. Au fond, pendant cette période, ce qui diminue, c’est la masse des « irrésolus » : on va vers la droite ou on fait un retour très net vers la gauche ; le divorce s’affirme.

Quelles influences ont pu favoriser la tendance rétrograde ? Tout d’abord, n’oublions pas le facteur négatif : pour diriger l’opinion, il n’y a plus de club susceptible d’ « unifier » les sentiments

(1) « Individus si peu dans le sens républicain », dira-t-il plus tard de Duboscq, Sérard et Cotelle. Il accusera même Duboscq de complaisances pour les prêtres réfractaires. Mais il rendra justice à Duval et Vivier, peut-être parce qu’ils ont plus volontiers subi son influence, notamment en fructidor an V.

(2) C’est en vain que, le 22 novembre 1795, le commissaire Lévêque a écrit au ministre de l’intérieur une lettre courageuse sur l’état du Calvados : « C’est au Directoire exécutif qu’il appartient. de remédier à ces maux. Il faut qu’il commence par faire cesser cet éloignement que les ciloyens affectent pour les fonctions publiques... Il faut qu’il provoque une loi qui prive des droits de citoyen quiconque refusera ou désertera le poste où les citoyens l’auront appelé, une loi qui proscrive toute démission... Mais il est un remède plus efficace encore : ce sont

de ses membres (1). Sans club, il n’y a plus qu’interprétation personnelle des événements, souvent guidée par des considérations égoïstes ; d’où, fatalement, divergences d’opinion entre individus qui, jadis, avaient eu le même credo. La disparition de la forte organisation jacobine est le facteur essentiel de réaction depuis Pan IT.

Par contre, la liberté de la presse, au moins partielle jusqu’au 18 fructidor, permet de propager un grand nombre d’écrits hostiles au gouvernement, critiquant ses actes, mettant en lumière son impuissance à terminer la Révolution, à négocier la paix extérieure. Ces écrits, « véritables destructeurs de l'esprit public », dira Delavente, se distribuent beaucoup à Vire (2). Ils émanent de contre-révolutionnaires, mais, le plus souvent, le public l’ignore et ne saisit pas que les griefs, souvent très justifiés, qu’ils formulent, n’ont pour objet que de créer un état d’esprit défavorable, non pas seulement au gouvernement, mais au régime lui-même.

Celui des griefs qui a le plus d’écho, c’est, à coup sûr, l’impuissance du gouvernement à conclure la paix extérieure. Il est certain que la paix est le vœu le plus cher des Virois. Beaucoup d’entre eux, après quatre ans de lutte contre l’Europe, pensent que cette question est primordiale : sa solution entraînera le réglement de tout le reste, paix intérieure, équilibre monétaire, situation finan-

de prompts secours contre les maux de la famine qui nous assiège…. Lersque nous voulons parler ou agir, sur-le-champ on nous demande du pain. » Laisné, le 6 janvier 1796, Ch.-Aug. Bazin, le 21 janvier, tiennent le même langage, réclamant surtout des troupes pour en imposer auxChouans. Le 7 mars, Delavente indiquant à Lévêque que « personne ne veut accepter [les fonctions municipales] tant que les Chouans persécuteront les campagnes », Lévêque en informe le ministre de l’intérieur, Or, les réponses du ministre sont les suivantes : 29 pluviôse an IV-18 février 1796 : « Serait-il possible que vos concitoyens eussent besoin de la présence d’une force armée pour vouer une haine éternelle aux ennemis de leur repos et de leur bonheur, pour embrasser avec transports les moyens qui leur sont offerts d’assurer leur tranquillité en se conformant aux lois de la République ?.. » — 11 germinal an IV- 31 mars 1796 : « Je vois avec peine que tous vos efforts ont été impuissants… 3; [il faut] tenter de nouveaux moyens. » En réalité, les administrations locales se sentent abandonnées. Et c’est le prestige du gouvernement qui en souffre. (Arch. Nat., F 1 b IX, Calvados, 27 ; F° 3.661’,

Calvs):

{1) Pendant cette période, à Vire, il n’y a aucun effort de reconstruction de société politique, pas même de loge maçonnique.

(2) Je n’ai pu discerner parmi les journaux « fructidorisés » ceux qui étaient spécialement répandus à Vire. Delavente dit qu’ils étaient très nombreux [lettre à Lévêque : 4 vendém. an VI. (Arch. Vire, D* 15)]. On retrouve à la biblioth. Vire une volumineuse collection de libelles et imprimés divers attaquant le Directoire.

cière, question des subsistances, etc. (1). Les armées ont parfaitement rempli leur mission : elles sont victorieuses. On ne comprend pas qué les négociations puissent traîner en longueurs. Le gouvernement semble atteint d'incapacité, malgré les efforts qu’il tente pour justifier sa conduite (2). Bonaparte vainqueur, se substituant au Directoire dans les négociations avec l’Autriche, et trouvant le succès, puisera là l’un des plus efficaces éléments de sa popularité.

es autres griefs, le Directoire les a lui-même exposés dès les débuts de sa carrière, dans son instruction du 12 frimaire an IV : « une inquiétude générale produisant une disette factice et un a-caparement réel, un agiotage scandaleux démoralisant la nation et desséchant toutes les sources de la félicité publique ». Mais, cepuis, ces griefs ont pris plus de consistance : au printemps de OA NVirenra pénurie de subsistances est à son comble, c’est la grande période de l’effondrement de l’assignat, de son remplacement par le mandat territorial, avili avant même d’avoir été répandu, anéanti en moins de trois mois. Et cependant, au milieu de cette inextricable situation, des individus ont fait profit : le paiement à l'Etat de certains immeubles nationaux n’a rien eu d’oné-

(1) Ce sujet est, en germinal an IV, le thème habituel des lettres de Laisné à P. Gauthier, des Cinq-Cents. « Puissions-nous bientôt toucher à la fin de ces maux... Je pense que le premier pas vers ce but si désiré est la paix extérieure, l’objet des vœux de tous les bons citoyens et le moyen, peut-être unique, de pouvoir, dans l’intérieur, en imposer aux mauvais. Je pense que le gouvernement et le Corps législatif ne doivent perdre aucune occasion de la procurer à la République. » (26 mars

1796). — « On parle de paix extérieure. Puisse-t-on sentir la nécessité de la donner à la République pour consolider ses bases dans l’intérieur et détruire ses ennemis ! » (3 avril). — « Je ne connais qu’un seul

remède qui puisse nous sauver, avec la République entière : c’est la paix dont cn parle beaucoup et qui est l’objet de tous les vœux. Avec elle, si on le veut sincèrement, on pourra bientôt faire cesser les troubles intérieurs, ramener l’abondance, la tranquillité et consolider le gouvernement républicain. Sans elle, la fortune publique et particulière est anéantie, la misère nous assaillira tous, le désordre augmentera et la République sera chancelante. Telle est mon opinion que. beaucoup d’autres partagent. » (13 avril). (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 743, TOO CID

(2) Le 12 mars 1797, Lévêque écrit à ses collègues des cantons : « Vous désirez de voir cesser le fléau de la guerre ! Eh bien ! Le gouvernement ne néglige rien pour obtenir une paix solide et glorieuse. C’est pour forcer l’ennemi à des conditions équitables qu’il prépare les moyens de soutenir une nouvelle campagne. » (Arch. Vire, B* 1). — Le 11 floréal an V-30 avril 1797, le Directoire s’efforcera de « dissiper les inquiétudes qui se sont élevées dans le public et que la malveillance et l’agiotage se sont efforcés d’accréditer sur la réalité des préliminaires ce paix conclus entre le général Bucnaparte et les plénipotentiaires de l'Empereur ». Le 15, l’administration du Calvados décida d’adresser « ce message du Directcire. à toutes les administrations municipales pour affichage ».

reux pour leurs acquéreurs ; trop de débiteurs, avant l’application du décret du 25 messidor an I, ont pu trainer devant les tribunaux leurs créanciers et les obliger à recevoir, en un papier déprécié, admis cependant en valeur nominale, amortissement de rentes contiactées avant 1792 (1) ; trop de fermiers, avant l’application de la loi du 2 thermidor an IIf, ont pu, sans douleur, au moyen de la vente d’un porc, payer leur terme, ne donnant même pas ainsi à leur propriétaire, jadis aisé, la facuité d'acheter son pain quotidien (2). Ces nouveaux riches sont l’objet de la réprobation de tous ceux dont la fortune a subi des vicissitudes d’un sens opposé.

En ce qui concerne les « excès » des démocrates, bien qu’on ne puisse saisir dans les documents aucune manifestation viroise à ce sujet, il est probable que ce pays de petits propriétaires a dû approuver Jacques Malo, l’ex-cordelier virois qui, devenu commandant du 21° régiment de dragons, sut, le 23 fructidor an IV- 3 septembre 1796, mettre à la raison les émeutiers du camp de Grenelle (3).

Ces diverses influences ont-elles provoqué à Vire la formation d’un parti royaliste ? Certes, nous devons nous attendre à ne rencontrer aucun individu adoptant cette étiquette. Les Chouans mis à part, tout le monde, alors, se dit républicain, adopte un langage républicain. Pour distinguer les royalistes des républicains, 1i faut y regarder de très près. La loi du 27 germinal an IV-16 avril 1:96 punit de déportation tout acte, tout écrit tendant au rétablissement de la royauté ; le royalisme étant un crime que punit la loi, personne ne veut plus être royaliste, pas même les parents d’émigrés qui ont tout fait, disent-ils, pour empêcher leurs enfants de quitter. la France.

En réalité, les royalistes sont « masqués » ; ils attendent, pour se découvrir, une occasion qui ne se produira pas : le succès des insurgés de la région. Extérieurement, leur conduite ne présente rien de répréhensible et on ne peut les inquiéter. Seule, la correspondance de Delavente nous permet d’en discerner quelques-uns (4).

A côté des royalistes « masqués » et prêts à les suivre, on rencontre des « patriotes de 89 » qui, tout en se croyant « à la hauteur des circonstances », n’ont pas saisi le sens de l’évolution subie depuis la chute du trône. Faute d’avoir compris, ils croient volon-

Are Calve el atrib: district Vire, anc. 772, germinal-thermidor am LE

@) Arch. Nat, D HI, 37. Lettre du district de Vire au Comité de législation, 23 prairial an II.

(3) Voir : Notices biographiques : Malo.

(4) C’est surtout après fructidor qu’il les désignera par leur nom,

tiers à l’existence d’un péril de gauche, et, inconsciemment, ils font le jeu des réacteurs empressés à les entretenir dans ces idées. Mais là encore, il est difficile de donner des noms : tous les dehors

sont républicains.

Par exemple, la loi du 19 ventôse an IV-9 mars 1796 a prescrit aux autorités constituées, sous peine de déportation, de prêter « serment de haine à la royauté » : à Vire même, comme partout, on ne voit là qu’une formalité qui n’engage à rien ; tous les membres des corps constitués prêtent sans hésitation ce serment, comme ils prêteront tous ceux qui leur seront imposés jusqu’après ie 18 brumaire (1). :

De même, le décret du 3 brumaire an IV-25 octobre 1795, relatif à l’institution des fêtes civiques (2), est très exactement observé à Vire. Dans son instruction du 12 frimaire an IV-3 décembre 1795, le Directoire a prescrit aux autorités d’y apporter tout le soin possible, afin de « fortifier les mœurs publiques ». L’administration municipale que préside le tiède Duboscq de la Roberdière fait preuve à cet égard d’une correction absolue (3). Le program-

(1) Delavente exigera toujours avec rigueur la prestation de ce serment de la part de tous ceux qui, en raison de leurs fonctions, y étaient assujettis. Il éprouvera une sorte de plaisir à la réclamer de gens qui, comme James notaire ; Maurey pharmacien ; Saillofest, Surirey, Brenet, Polinière, membres de la commission des hospices, lui apparaissent comme inciviques. Je n’ai pas saisi d’échos de Peffet produit sur le public par les prestations de serment émanant d’ennemis du régime. [Pour Caen, Lévêque, le 22 janvier 1798, raconte au ministre de la police que le peuple « a su exercer une censure sévère, mais juste. Il n’a jamais manqué d’applaudir au serment de tous ceux qu’il a reconbus pour les sincères amis du gouvernement, mais il a couvert d’une improbation prolongée les traîtres et les parjures qui n’ont jamais protesté de leur attachement à la République qu’afin de pouvoir lui faire les plaies les plus sûres et les plus profondes. » Il cite parmi ces derniers trois notaires, plusieurs membres des administrations militaires et le payeur-général Saint-Firmin, « déhonté ennemi de la République ». (Arch. Nat, HAS COLE Cale

(2) Ces fêtes sont de plusieurs sortes : 1° fêtes à caractère philosophique : fêtes de la jeunesse (10 germinal), des époux (10 floréal), de l’agriculture (10 messidor), de la vieillesse (10 fructidor). [La première année, elles eurent un succès de curiosité, surtout celle de l’agriculture qui attirait beaucoup de ruraux. La seconde année, elles furent moins suivies]. — 2° Fêtes à caractère militaire : celle de la reconnaissance et des victoires (10 prairial). — 3° Fêtes politiques, commémoration des grandes anniversaires : 21 janvier (« juste punition du dernier roi des Français ») ; 14 juillet (prise de la Bastille) ; 9-10 thermidor (fête de la liberté) ; 10 août (chute de la royauté) ; 1 vendemiaire (fondation de la République).

(3) Le 20 janvier 1796, elle adresse, conformément à la loi, aux fonctionnaires et salariés publics l’avis suivant : « Vous êtes invité à vous

me, établi à l’avance avec le plus grand soin, annoncé par des proclamations, est toujours entièrement exécuté en présence de toutes les autorités, de la garnison, de la garde nationale, au milieu d’un concours de spectateurs invariablement déclaré « nombreux » par les procès-verbaux. Des discours sont prononcés (1) ; en sa qualité de président, Duboscq-Roberdière est l'orateur habituel jamais il n’essaie de se soustraire à cette tâche, et toujours il feit montre du plus pur républicanisme (2). Il est vrai qu’alors « les pires réactionnaires font des professions de foi républicaines ». (3)

C’est par leurs actes plutôt que par leurs paroles qu’il nous est permis de juger le républicanisme des autorités.

Dans son instruction du 12 frimaire an IV, le Directoire leur a désigné ceux qu’il considère comme les ennemis du régime

« Quoique toutes les lois méritent également toute votre attention, il en est cependant qui, dans les circonstances terribles où nous nous trouvons, exigent une sollicitude particulière. Les lois contre les d'serteurs… Tout homme qui rappelle un soldat des frontières fait tout ce qui dépend de lui pour éloigner la paix : il prépare les défaites, il donne du secours à l’ennemi.… Ouvrez les

trouver demain à 11 h. à la salle de la ci-devant société populaire, pour célébrer l’anniversaire du supplice du dernier roi des Français. Nous vous observons que le procès-verbal sera signé de tous les fonctionnaires publics présents et que le nom des absents y sera relaté… pour être adressé au ministre de l’Intérieur. » (Arch. Vire, D 11, f. 147).

(1) Chaque fête comporte de plus un défilé à travers la ville jusqu’à l’autel de la patrie. Il y a parfois des évolutions militaires, des jeux, accompagnés d’hymnes, de morceaux de musique. Les banquets sont rares, car « l’économie la plus sévère » est « de rigueur ». [Cependant, à la fête des Epoux, les jeunes mariées du mois doivent porter leur robe blanche avec des fleurs et des rubans tricolores]. Aux places honneur figurent les vieillards, les familles nombreuses, les blessés de guerre. Certaines fêtes comportant des proclamations : à celle des époux, désignation des ménages dont la conduite peut être citée en exemple ; à celle de la Reconnaissance, lecture de la liste des Virois morts au champ d'honneur ou cités comme ayant participé à la gloire des armées ; à la fête de l’agriculture, désignation du laboureur le plus méritant [en l’an IV, ce fut Roger Sorièra]. A la fête de la jeunesse, les jeunes gens de 21 ans s’inscrivent sur les listes civiques, ceux de 16 ans sur les contrôles de la garde naticnale. (Arch. Vire, D 6).

(2) Voir notamment les fêtes des 9-10 thermidor (l’essentiel est la chute de trônes dans les flammes, avec cris hostiles à la monarchie et à la royauté « triumvirale ») ; du 10 août (où Duboscq fait l’histo-

rique de cette journée « fameuse») ; du 1‘ vendémiaire (où Duboscq discourt sur les « avantages du gouvernement républicain » et lit la

déclaration des droits et la Constitution). Le plus souvent, c’est le commandant de la garnison (général Bourgeois, puis général Wendling)

qui donne la réplique à Duboscq.

{3) AuLARD : Histoire politique, p. 640.

yeux ; calculez toutes les calamités dont sont les auteurs les lâches qui ont abandonné leurs drapeaux, les lâches qui n’ont pas voulu les joindre : dans l'Ouest, ce sont les jeunes gens échappés à la première réquisition qui ont formé les premiers bataillons de Vendéens… Faites exécuter les lois sévères, mais nécessaires, qui compriment leurs corrupteurs, les mauvais prêtres. Ils sont les ennemis les plus dangereux de la Révolution. Les émigrés ! Ceux-là sont les auteurs de toutes les calamités qui nous désolent… Ils excitent les Chouans.. au massacre des républicains. Déployez contre ces assassins la toute puissance nationale. »

Si l’on ajoute que cette instruction est complétée par celles du très zélé commissaire Lévêque, les autorités viroises ne peuvent craindre de voir juger excessive leur ardeur contre les ennemis du régime, prêtres, chouans, émigrés.

Or, ce aue nous constatons, c’est que l’administration Duboscq se montre peu active contre les « mauvais prêtres ». Avant de se séparer, la Convention. le 3 brumaire an IV-25 octobre 1795, a ordonné d’appliquer toutes les,lois de 1792 et 1793 relatives à la déportation des prêtres insermentés ; et le 8 (30 octobre), le directoire du département du Calvados a prescrit de diriger sur ia maison du Bon-Sauveur de Caen les ecclésiastiques visés par le décret. Bien qu’en frimaire, le Directoire exécutif ait montré, en des instructions très rigoureuses à ses commissaires, son intransigeance contre les « papistes » ; bien que, le 29 frimaire-20 décembre 1795, l’administration centrale du Calvados ait confirmé l’arrêté départemental du 8 brumaire, l’administration municipale de Vire ne fait rien contre les insermentés. Le 23 nivôse-13 janvier 1796, le Directoire exécutif recommande à nouveau d'exécuter la loi du 3 brumaire. Enfin, le 5 germinal-25 mars 1796, l’administration centrale du Calvados renouvelle ses prescriptions.

L'administration viroise ne se mettant pas encore en mouvement, Delavente prononce, le 4 avril, un énergique réquisitoire rappelant que l’arrêté du 8 brumaire « pour l’exécution de toutes les lois rendues contre'les prêtres insermentés est resté sans effet jusqu’à ce jour », malgré l’art. 10 de la loi du 3 brumaire qui menace de deux ans de détention les fonctionnaires négligents (1). Après cette mise en demeure, l’administration promet d’exécuter

(A) « On ne peut, dit Delavente, se dissimuler la haine que les prêtres réfractaires. portent à la Révolution, depuis linstant où on a si justement dénoncé l’ambition et la cupidité, autant que l'esprit de domination dont ce colosse monstrueux, le clergé, s’est emparé dans tous les temps pour abrutir l’espèce humaine. Les lois mettent en vos mains les moyens de purger la France de cette caste pernicieuse, dont l'espoir se fende toujours sur l’abus qu’on fait de la crédulité des âmes faibles, pour réussir, à force de manœuvres hypocrites, à susciter la guerre civile. » (Arch, Vire, D 6, f. 29).

la loi. Mais, le 16 juillet 1796, elle écrit au département : « Nous ne connaissons dans la commune aucuns prêtres qui aient été ou auraient dû être déportés en exécution des lois du 26 août 1792 cu 21 avril 1793. » Et elle ajoute qu’il n’y a dans la commune ni assermenté avec restriction, ni rétracté ni prêtre exerçant le culte sans avoir fait déclaration conforme au décret du 7 vendémiaire an IV (1).

Le témoignage de Richard Séguin nous permet de dire que l'administration municipale a fait une enquête bien superficielie « Vire, nous dit-il, avait alors un grand nombre de prêtres cachés qui y rendirent. les plus grands services, surtout en administrant les sacrements aux mourants, même aux parents des révolutionnaires en place qui allaient les chercher eux-mêmes et les reconduire pour plus de sûreté. » Et il nous cite un certain nombre de ces prêtres (2) et quelques lieux où s’exerçait le culte défendu, non seulement à Tallevende(3), mais à Vire même, chez des bénédictines rue du Valhérel, où exerçait de Bussy, chanoine de Bayeux ; chez Mlle Valambert de Monville, au bas de Saint- Thomas, où il assista à la messe de minuit à la Noël 1795 (4).

Cette administration si peu clairvoyante favorise, par contre, la reprise de l’exercice du culte dans les limites fixées par la loi

(1) Id. D 12, f. 16. Le 2 juin 1796, on arrête près de Vire Pierre- Gabriel Ruelle, condamné à la déportation le 16 pluviôse an II. Le 24 juin, Delavente aîné, directeur du jury, fait arrêter J.-B. Le Brun et J.-B. Hamel, prêtres de Sainte-Marie-Laumont. I] y a de nombreux prêtres dans la région : en l’an VII, Lenoble, agent municipal de Vaudry, sera accusé d’avoir fait figurer dans le tableau de population de sa commune pour l’an V, avec les fausses qualités de « laboureur » ou de « vivant de son bien », 14 prêtres insermentés cachés, au nombre desquels J.-J. Paris, en réalité « vicaire réfractaire de Saint-Jean-de- Caen » ; les Turgis, de Landelles ; Philippe Bonnesœur, de Rully ; François Godefroi ; Laurent Gautier, etc.

(2) Toutefois, ces prêtres qui venaient cxercer dans Vire pouvaient bien ne pas y avoir leur domicile habituel. Le 7 novembre 1796, Delavente jeune écrit à Lévêque : « On dit bien qu’il y a dans certaines de ces communes [du canton rural] des prêtres réfractaires qui ont l’impudence de continuer secrètement leur charlatanisme corrupteur de l’opinion républicaine, mais on n’en donne aucune preuve. Il en est de même dans cette commune-ci. On me parle quelquefois de messes qui se disent en cachette, sans me dire ni qui ni chez qui. Et quelles qu’aient été les mesures que j'aie prises jusqu’à ce jour, je n’ai pu parvenir à découvrir la réalité. Personne ne veut parler ou ne veut rien affirmer. » (Arch. Vire, D* 15 ; I 87).

(3) Il a assisté à l’office dans une grange à la ferme de Montaigu, au printemps de 1796. Il cite aussi la ferme de la Fosse, à Tallevende-le- Petit, où officiait l’abbé Degournay.

(4) I1 ne donne pas la date, mais les renseignements qu’il ajoute permettent de la fixer. (Hist. de la Chouannerte, t. 1°", p. 295, 372-374, 392).

5h28 LA FIN DE LA RÉVOLUTION

du 7 vendémiaire an IV. Si elle ne peut obtenir l’église Sainte- Anne, réclamée parce que celle de l’hôpital général est devenue trop petite, elle réussit, le 19 novembre 1796, à se faire restituer l’église « place de la Liberté », c’est-à-dire Notre-Dame dans laquelle, malgré l’état de délabrement que nous révèle le procèsverbal de Sérard et Cotelle, dressé le 10 octobre 1796, le culte va fonctionner au moyen d’objets prêtés par le magasin du district au « curé » (1) Bertrand Porquet, à partir de ventôse an V (2).

Toutefois, le 24 décembre 1796, la même administration municipale avait adressé aux citoyens une proclamation concernant la police des cultes : « L'administration, ayant entendu dire que des citoyens s'étaient permis l’exercice de certaines cérémonies du culte hors des enceintes destinées à ces exercices, telles que des prières à haute voix avec port de cierges à la suite de convois escortant le transport des corps au cimetière », rappelle les pénalités à infliger pour violation des articles 13 et 16 de la loi du 7 vendémiaire.

Mais, manifestement, malgré les objurgations du Directoire et de ses commissaires, on n’a plus, à l’égard du clergé, les mêmes tendances qu’en l’an Il. Laisné lui-même s’exprime ainsi le 24 juin 1796 :

« Je pense que, pour ôter tout prétexte à la malveillance de soulever les habitants des campagnes contre le régime nouveau, il faudrait accorder et permettre de fait le libre exercice des cultes. Conséquemment, il serait indispensable de ne pas faire de distinction légale entre les prêtres sermentés et les insermentés. Il faudrait simplement porter une loi sévère contre les perturbateurs du repos public. Il en résulterait que chacun pourrait librement suivre le culte auquel il est attaché. Toute loi qui proscrit indistinctement une classe de citoyens sera toujours mauvaise. Je n’aime point les prêtres en général, mais j’aime la justice et ceux qui sont les vrais ministre d’un Dieu de paix » (3).

(1) Le 28 octobre 1796, Lévêque proteste contre l'usage du mot

« curé » adopté par certains prêtres. Delavente dit que personne ne l’emploie à Vire. Cependant, l’état de lieux de Notre-Dame, du 21 mars 1797, est signé : « Bertrand Porquet, curé de Vire. (Arch. Vire, P 96).

(2) Déclaration d’exercice du culte, conforme à la loi du 7 vendémiaire an IV, faite à l’hôtel de ville et au greffe du tribunal les 24 et 26 février 1797. — Du 16 novembre au 8 décembre 1795, 23 ecclésiastiques avaient fait devant l’administration municipale la déclaration suivante : « Je reconnais que l’universalité des citoyens français est le souverain, et je promets soumission et obéissance aux lois de la République. » Six déclarations sont enregistrées ultérieurement pour des prêtres venant se fixer à Vire. Ces 29 prêtres sont des assermentés. Il ne semble pas qu’il y ait eu, de la part des « papistes », velléité de profiter de cette loi du 7 vendémiaire an IV pour exercer le culte. (Id.).

(3) Arch. Vire, D 12, f. 81. — Arch. Calv., I, district Vire, “anc. 743,

Ainsi donc, au point de vue religieux, ce qu’on constate alors à Vire, c’est un certain relâchement dans l'application des mesures de répression ordonnées par le gouvernement ; et, en même temps, un vœu public favorable à l'élargissement du régime cultuel. Le mouvement déchristianisateur de lan II est bien oublié (1).

À l'égard des chouans et de leurs complices, il y a même tendance à l’abandon de la manière forte : on songe à composer avec eux.

Jusqu'au départ de Frotté pour Londres en juillet 1796, événement qui coïncide avec les premiers effets de l’ordre général de pacification du 14 prairial an IV-2 juin 1796, dû à la sagesse de Hoche, Vire se trouve au centre même de la Chouannerie.

Séguin nous décrit les précautions qu’on y prend contre les Chouans : barrières, retranchements, chevaux de frise, etc. « Ce n’était pas sans sujet, dit-il, les Chouans avaient une extrême envie de s’en emparer d’un coup de main. Frotté en brûlait d’ardeur, tant à cause de la gloire qu’il se serait acquise que des grandes ressources qu’il se serait procurées pour son armée. » (2)

Contre les Chouans, les compagnies d’élite de la garde nationale, bien commandées (3), font tout leur devoir en de sanglantes collisions avec les bandes qui rôdent jusqu'aux abords de la ville (4). Peu de Virois secondent les menées de l’armée catho-

f 72. Le 19 janvier 1796, Laïisné était intervenu en faveur d’un jureur soumis à toutes les lois, mais qui, le 15 juillet 1795, s'était laissé arracher, dans un instant de faiblesse, un acte que ses anciens confrères avaient rendu public. Le ministre de l’intérieur répond que ce prêtre devait subir toutes les peines prononcées contre les prêtres réfractaires. (Arch. Nat., F 19, 410-411, Calvados).

(1) Séguin fils affirme cependant que, le 5 janvier 1796, jour des Rois, les aristocrates fêtant plus que jamais « cette coutume purement religieuse », cela fit « singulièrement mal à la tête à certains zélés bons patriotes .». Ils s’emparèrent par la violence, chez les boulangers, de toutes les galettes des rois et même pillèrent des caves « pour arroser, copieusement la pitance ». On laissa les coupables impunis. (C.-A. Séguin, ms. 1796. — Arch. Vire, D 6, f. 3).

(2) Hist. de la Chouannerie, t. II, p. 93-95.

(8) Canonniers : J.-B. Tirel ; grenadiers : Le Nouvel ; chasseurs Cahours. « On peut dire à son avantage, écrit Laisné le 2 février 1796, que toutes les fois qu’elle [la garde] a été requise, on a vu dans ceux qui la composent la bonne volonté jointe au désir de se mesurer avec les Chouans. Cela ne contribuera pas peu à les éloigner de notre commune. » (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 743, f. 57).

(4) Voir à ce sujet : La SicoriÈèRE : Louis de Frotté.…., t. I, p. 349, 361, 390, 392, 412, 489, ete. Un coup de main sur les rues de Blon et du Haut- Chemin, en février 1796, eut un instant de succès, mais les Chouans durent finalement se retirer.

que et royale (1) ; et nombreux sont ceux que révoltent « la manière dont les Chouans font la guerre, leurs barbaries à l'égard des soldats républicains faits prisonniers » (2). L’échauffourée du Champ de Tracy, sur Neuville, survenue le 19 prairial an IV-7 juin 1796, cinq jours après l'ordre général de pacification, et qui coûta la vie à 6 grenadiers virois (3), est interprétée comme une nouvelle preuve de la duplicité des Chouans.

Cependant, la masse même de la population souhaite ardemment la pacification, même sur la base de la plus large amnistie aux insoumis à la loi militaire qui forment la presque totalité des contingents de la Chouannerie (4).

C’est que la Chouannerie est durement ressentie par tous les Virois. Elle a entraîné la mise en vigueur d’un régime d’état de siège plein d’arbitraire, contre lequel s’élève, en vain, l’autorité locale (5). Puis, c’est l’insécurité pour tous ceux que leurs affaires, leurs fonctions amènent à circuler dans les communes rurales : le meurtre de l’huissier virois Onfroy, à Truttemer-le-Grand (6), a montré le degré de tendresse qu’éprouvent les Chouans pour les habitants d’une ville qui les repousse à coups de fusil. Circuler sans aventures dans ces campagnes, c’est se faire décerner par

(4) Sans texte législatif, l’autorité militaire fait alors incarcérer des individus susceptibles de seconder les menées des Chouans. Le terme « suspect » reparaît même en cette occasion. Parmi eux : de Cheux de Saint-Clair, Drudes de Campagnolles, Lecordier de Bon (en prison du 23 ventôse au 3 germinal an IV, ordre du général Bourgeois) ; puis un de Clinchamps ; un Monlien ; de Morant père ; J.-B.-Edmond Dulorent [père d’émigré] ; Julie des Rotours ; Marie-Jacqueline de la Mariouze, femme des Rotours ; Louis Chrétien [de Saint-Sever] ; J.-F. Orieult [de Tallevende-le-Petit] ; Marie-Anne Chappedelaine, domestique chez Achard de Saint-Manvieu, et plusieurs autres femmes (ordres du même : germinal-prairial an IV). (Arch. maison d’arrêt Vire : reg. II, TO TENNIS IMG STI 2 re PAIE SI ECLESS A)

(2) Desipour : Recueil des actes du Directoire exécutif, t. II, p. 575, n. 7. (Le Directoire transmet à Hoche copie d’une lettre des Virois à ce sujet, et lui recommande la fermeté). — Voir aussi les lettres de Cailly dans LA SICOTIÈRE : Louis de Frotté.…, t. 1°", p. 486. (Dans le même ouvrage, t. 1°", p. 825 et 383, les aventures de Queuret et de Roch Maupas).

(3) Récit complet de l’affaire dans Arch. Calv., L, district Vire, anc. 743, f. 71. (Voir aussi R. SÉGUIN : op. cit., t. II, p.204-208. — LA Srcorii- RE : op. cil., t. Il, p. 320, n. lettre Fédérique). — SÉGuIN, p. 212, date l'ordre de Hoche du 21 prairial-9 juin 1796.

(4) Sauf les chefs, tous les amnistiés ont, en 1796, de 21 à 28 ans, c’est-à-dire qu’en 1793, ils avaient de 18 à 25 ans. (Arch. Vire, I 69).

(6) Etat de siège du 9 février au 18 août 1796. —— Nombreuses frictions entre autorité militaire et autorités civiles.

(6) Après ce meurtre, les huissiers ne voulurent plus sortir de la ville sans escorte. (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 741, n. f., 11 messidora TNA NS EAST)

les ennemis du gouvernement un beau certificat d’incivisme ; et Flaust, l’ancien maire, résidant à Saint-Sever depuis novembre 1795, perd l’estime des républicains, à cause de ses voyages sans avatars entre Saint-Sever et Vire, au plus fort de la Chouannerie (1).

La Chouannerie se traduit aussi, et d’une façon très efficace, par la pénurie des subsistances : désertées par tous les agriculteurs « patriotes » qui se réfugient à Vire (2), augmentant le nombre des bouches à nourrir, les campagnes deviennent incultes. De plus, les Chouans s'emparent des récoltes, défendent, sous peine de mort, d’approvisionner les marchés de la ville. C’est la disette assurée.

Or, en regard, que fait le pouvoir central pour détruire la Chouannerie ? « Notre pays, écrit Laisné au représentant Pierre Gauthier, le lendemain de l'affaire du champ de Tracy, est entièrement perdu, parce qu’on a laissé le mal prendre de profondes racines, et qu’on n’a pas mis en usage les moyens capables de le détruire. Il fallait, en suffisante quantité, des troupes et des troupes bien disciplinées. Que nous a-t-on envoyé ? Peu de troupes, et parmi jlesquelles, malheureusement, on trouve un trop grand nombre de pillards... » (3)

De plus, des mesures arbitraires sont prises, et, sans discernement, frappent amis et ennemis des Chouans. « Soyez le meilleur citoyen possible, écrit encore Laisné, vous n'êtes pas à l’abri de payer votre part des taxes, en numéraire et non autrement, que vous imposent les généraux, si, par hasard, vous habitez ou possédez des biens dans une commune où une réunion de Chouans aura eu lieu... » (4)

(1) Arch. Vire, D 13, f. 39. « Nous l’avons appris avec la plus grande surprise qu’il allait et venait tranquillement de Vire à Saint-Sever daus les temps les plus critiques, lorsque les vrais républicains »’y pouvaient aller qu’en colonne escortant les convois militaires. Cette énigme s’est devinée lorsqu’on a su que La Mariouze, dit Moustache, trop fameux chef de Chouans, égorgeur, était le cousin issu de germain de Flaust, inde

securitas viatoris. »

(2) Notamment les acquéreurs de biens nationaux, molestés, exécutés. [Ex. : Renard, de Courson (id., I 70)].

(3) La correspondance de Laisné est l’écho de multiples plaintes contre les militaires qui traitent de Chouans les meilleurs patriotes, les brutalisent, les pillent. Ils se font « détester autant que les Chouans ». « Les ennemis du bien public en tirent avantage auprès des hommes qu’ils abusent. Ils leur disent : Voyez comme les défenseurs de la République vous protègent ! Ils vous volent et vous maltraitent. » (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 741, n. f., 29 brum. an IV ; 743, f. 48, 71, etc.).

(4) « On impose des taxes en numéraire et on ne daigne pas s’en servir pour payer la troupe, lui fournir des souliers et autres objets de

. Que peut penser la masse quand un républicain comme Laisné hésite si peu à dénoncer l'insuffisance des moyens employés coutre la Chouannerie ?

En réalité, on considère qu’il n’y a plus rien à faire contre elle. : il est trop tard, il vaut mieux traiter. Déjà, le 24 novembre 1795, Laisné écrit à Pierre Gauthier, des Cinq-Cents : « Peut-être le Gouvernement ou le Corps législatif ferait-il bien de faire une proclamation par laquelle on rappellerait au sein de la patrie les jeunes gens égarés en leur promettant sûreté et protection » ; et 15 jours après, signalant au même Gauthier une affiche posée à Vire par des complices des Chouans, invitant les jeunes gens à chouanner «, au lieu d’obéir à l’arrêté du Comité de salut public du 12 brumaire dernier qui anéantit tous congés. délivrés à ces jeunes gens », il ajoute : « Je pense qu’on aurait bien fait d’en excepter nos départements. » Bien mieux, le 20 janvier 176, il écrit à Lévêque : « Les Chouans grossissent sans cesse et leur nombre et leur crédit ont été accrus sensiblement à la publication de la loi du 4 frimaire qui oblige tous les jeunes gens de réquisition qui étaient dans leurs foyers à rejoindre les armées. (1) » Dans une population ainsi atteinte par le doute en ce qui con-

première nécessité. Que veut-on donc faire de ce numéraire ? L’enlever, dit-on, d’ici, et parvenir à appauvrir de plus en plus notre malheureux pays, en ne le remettant point en circulation. Pourquoi le gouvernement ne le rend-il pas à la circulation d’un pays qui a tant de droits à le réclamer, en fournissant les denrées et les objets qu’il peut procurer ? Car il faut que vous sachiez qu’on a enlevé au cultivateur ses grains, ses bestiaux, ses foins et pailles sans lui en payer la valeur. On veut apaiser les troubles de notre pays à ses dépens. On veut qu’il fournisse aux frais de la guerre intestine qui le dévore. Est-ce juste ?.. Est-ce de cette manière qu’on a apaisé les troubles du Midi ? Paris, Lyon, Nîmes ont-ils supporté des taxes extraordinaires pour indemniser les frais occasionnés par les troubles ? » — Ces idées sont celles que développe ie chef de brigade Palasne-Champeaux dans ses Réflexions sur la guerre des Chouans et les moyens de la terminer. (Saint-Brieuc, 25 nivôse an IV). (Arch. Nat., F7 3.661', Calvados).

(1) Toutefois, il a soin d’excepter des mesures de bienveillance « les seuis intéressés au maintien de ce fléau, les émigrés, leurs partisans et quelques déserteurs de nos armées ». « Si l’on parvenait à saisir les chefs et leurs plus zélés compagnons, nécessairement la Chouannerie diminuerait, le calme renaîtrait et le régime constitutionnel pourrait prendre faveur et consistance. » Le 29 avril 1796, il demande à Lévêque des mesures de rigueur contre les auteurs d’émigrés qu’on sait être dans les Chouans, ajoutant prudemment : «.Je vous prie de ne donner à cette lettre que le moins de publicité possible ; mes plus proches parents étant au sein de la Chouannerie, je dois prendre quelques précautions qui, sans nuire au bien public, tendront à ne pas compromettre leur existence. » (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 741, n. f., 18 frim. et 30 niv. an IV: 743, 1 48 50 65)

cerne le succès final, le fameux ordre général de Hoche, en date du 14 prairial an IV-2 juin 1796, est considéré comme la mesure la plus propre à mettre fin à la Chouannerie. Les autorités locales s’emploient de grand cœur à aider dans son œuvre de pacification le général Digonet, commandant des districts de Vire, Don.front, Mortain et Avranches, connu pour avoir, précédemmeïn. sous les ordres de Hoche, concouru à la pacification de la Vendée.

Digonet amenait avec lui des troupes disciplinées et bien plus nombreuses que toutes celles qu’on avait envoyées jusqu'alors. Or, au même moment, Frotté retournait à Londres. En fait, le mouvement restait sans direction. Aussi les insoumis aimèrent mieux profiter des dispositions conciliantes édictées par Hoche, déposèrent leurs armes et obtinrent des passeports pour rentrer chez eux. Ils avaient, à chouanner, gagné de ne pas faire leur devoir militaire : pour la plupart d’entre eux, c'était là le succès de leur revendication essentielle (1).

A Vire, la satisfaction est grande. Mais la crainte de faire échouer l’amnistie entraine les autorités à adopter une attitude qui descend, dans la voie de la concession, jusqu’à l’extrême limite de la dignité. Oubliant que l’ordre de Hoche est conçu dans des termes d’une énergie non équivoque (2) à l’égard des rebelles qui se soumettent, l’administration municipale est pleine de miséricorde envers ceux pour lesquels « la patrie n’a plus les attraits ordinaires », tandis qu’elle affecte un ton menaçant pour les mécontents de l’autre camp qui oseraient « réveiller le passé ». La proclamation du 30 juin 1796 « sur l’harmonie et la concorde

(1) La proclamation « pour inviter à abjurer leurs erreurs tous les Français égarés » est affichée à Vire le 23 juin. Le lendemain, Laisné annonce à Gauthier nombre de soumissions. Elles se continuent pendant tout le mois. Mais, le 4 juillet, Laisné montre l’anomalie créée par l’amnistie : « Il me paraît un peu singulier que.…, dans une même commune, on traite différemment les jeunes gens... Celui qui, pour cause de maladie réelle ou supposée, aura eu le secret espoir de ne pas aller à la défense de la patrie, et qui, pourtant, n'aura pas pris les armes contre elle, sera donc plus défavorablement traité que celui qui les aura prises et auquel, aujourd’hui, on pardonne ! On fera donc regretter au premier de ne pas avoir imité le second ! Que dis-je ! Pour ne point être contraint d’aller à l’armée, il se fera Chouan ou, du moins, déclarera qu’il l’a été ! » Le 30 juin, l’administration municipale avait demandé à Digonet de dispenser de rejoindre les insoumis non Chouans. (Hbit ee 2-T LEP ATCh- Vire nDIG 25266 D 111895; D.12;/1.18):

(2) Ex. : art. 4 : « Le passé doit être oublié ; les chefs de Chouans doivent être reçus avec humanité, mais il est ridicule de les traiter comme des généraux d’une puissance ennemie ; en les accueillant, les généraux doivent les regarder comme des hommes qui se soumettent. »

nécessaires entre Français » constitue un appel à une union que devaient longtemps réprouver les vrais républicains (HD)

Bien mieux, Hoche, très large à l’égard des Chouans provenant de la réquisition, ne veut, à aucun prix, leur assimiler ni les déserteurs des armées ni les émigrés : « Sous aucun prétexte, les déserteurs des troupes de la République ne doivent rester dans le pays insurgé. On ne peut non plus leur donner de congé pour retourner dans leurs foyers : ils doivent servir. » « Aucun émigré he peut être regardé comme chef de Chouans ni traité comme tel. Les individus qui se trouvent dans le cas de l’émigration doivent évacuer le territoire de la République. Aucune grâce ni délai ne peut leur être accordé. Les officiers généraux feront juger par des conseils militaires les chefs chouans pris les armes à la main et les émigrés arrêtés par les troupes de la République. Ils feront poursuivre ces derniers sans cesse, bien que le pays qu’ils habitent ait été désarmé. » (2) | Revenant encore sur cette question des émigrés le 13 juillet, Hoche, prescrivant de « faire arrêter sur-le-champ ceux qui oseraient porter encore les signes de la rébellion », ordonne de plus aux municipalités de s’assurer que les amnistiés « ne sont pas des émigrés rentrés qui auront surpris, auprès des généraux moins instruits des localités ou des personnes, une faveur qui leur est refusée par la loi. Les passeports demandés par les émigrés qui rendent leurs armes, et qui, sous aucun prétexte, ne doivent rester sur le territoire de la République, seront envoyés sans retard dans les divisions et on fera conduire sur-le-champ aux frontières ceux

(1) À leur rentrée dans leurs foyers, quelques amnistiés furent mal accueillis : maintenant qu’on les connaissait, ils faisaient moins peur. L’un d’eux, l’un des fameux frères Maupas, de Vaudry, fut insulté publiquement par Hellouin, agent municipal de Montchauvet. I1 porta plainte. Digonet, le 4 juillet, protesta, de Mortain, « contre les individus qui se

permettent d’insulter les hommes qui rentrent dans le devoir ». Le 7 juillet, l’administration municipale « a appris avec douleur les ir.sultes faites à des hommes qui se rendent à la voix de la patrie ». Le

14 juillet, le général Bourgeois donne l’ordre à Bônière, commandant

d’armes, de faire arrêter le juif Nathan, canonnier de la garde nationale, pour insultes de ce genre. — « Oh ! vous que des opinions particulières ont armé contre la patrie, avait proclamé l’administration Duboseq, venez déposer vos armes avec assurance. Vous qui avez quitté les drapeaux de la République pour tourner vos armes contre elle, rentrez dans vos rangs avec courage : la patrie vous pardonne. Vous, enfin, pour qui le sol de la patrie n’a plus les attraits ordinaires, mettez bas les armes : cette tendre mère vous offre un sauf-conduit pour aller à votre gré chercher asile dans un gouvernement RUES conforme à votre goût... Malheur à qui oserait réveiller le passé ! » (Arch. Vire, D 11, f. 188 : D 12, f. 7. — Bibl. Vire, ms. B 107). ;

(2) Art. 3 et 4 de l’ordre du 14 prairial.

qui les auraient obtenus. » Donc, pas d’équivoque : Hoche fait bien appel à la sévérité de la loi. :

À Vire, quelques citoyens sont susceptibles de comprendre ce langage peu fait pour la pusillanimité de l’administration municipale. Au premier rang est le commissaire Delavente. Récemment encore, après avoir fait avertir publiquement que la loi du 3 brumaire an IV obligeait les parents et alliés des émigrés à se retirer dans la commune de leur domicile en 1792, il a protesté contre nombre d'individus qui demandaient à être dispensés de l'exécution.

« Je requiers, déclare-t-il le 10 juin 1796, qu’il soit fait un examen des individus de cette classe funeste qui, résidant en 1792 dans d’autres communes que la vôtre, ont pu se réfugier à Vire, sous le prétexte spécieux de fuir la persécution des Chouans, dont ils sont peut-être, sinon les pères ou mères, du moins les protecteurs perfides, afin que. vous preniez les mesures les plus promptes pour les renvoyer dans leurs communes respectives, qu’ils sembleraient n’avoir quittées que pour tramer mieux notre perte au milieu de nous... (1) Je demande enfin, comme mesure de sûreté générale, qu’il ne soit point accordé de passeport à tout habitant domicilié de cette commune que la clameur: publique accuse ou accusera d’avoir des fils, frères ou neveux, beaux-frères et oncles parmi les Chouans. »

C’est à la lettre que le même Delavente va s’efforcer d’appliquer les prescriptions de Hoche, essayant de découvrir les émigrés rentrés, de surveiller les amnistiés, interceptant au besoin leurs lettres (2). Maïs, bientôt, une nouvelle occasion lui est offerte d'apprécier le zèle de ceux qu’il a mission de surveiller.

Le fameux émigré Drudes de Campagnolles, connu dans. les

(1) Beaucoup de réfugiés étaient de Landivy (Mayenne), Brécey (Manche), Chanu et Tinchebray (Orne). [Ces derniers arrivés après l’incendie de germinal an IV par les Chouans]. Parmi eux, il y avait des suspects : Philippe-Michel des Rotours de la Rocque, de Cheux de Saiui- Clair, pères d’émigrés ; Vincent-Jean-Tanneguy Larsonneur, de Gouvets (Manche) [chez Mme du Reculey] ; Jean-François-Léonard de Clinchamps ; plusieurs de Banville ; Constant Tardif, de Chalandré [chez son beau-frère de Bordes] ; Jacques-François-Philinne des Rotours de Montchamp [accusé en juillet 1795 d’avoir embauché pour le: Chouans!, ete., ete. (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 745, f. 82. — Arch. Vire, D 6, A6 ADM 169 AS; EY0 LT):

(2) Arch. Vire, I 76, lettre du 20 brum. an V, à Lévêque. A plusieurs reprises, il se plaint d’être mal secondé, notamment par les gendarmes. « Quant aux gendarmes, n’y pensons pas ; à part un ou deux qui sont patriotes, le reste ne peut être mis dans le secret. » Le 8 sept. 1797, il accusera même.le brigadier Michel Desmonts d’être un « royaliste ». [R. SéauiN avoue que le fils de Desmonts était le complice des Chouans et recevait pour cux des armes et des munitions à Neuville (Hist. de la. Chouannerie, t. II, p. 191)]. (Arch. Vire, D 6, f, HO PD ESA RH 56),

annales de la Chouannerie sous le nom de la Tour, après avoir déposé ses armes vers le 20 messidor-8 juillet 1796, rentre à Vire et s’installe à l’auberge Saint-Pierre, visiblement bien résolu à bénéficier d’une amnistie que Hoche refuse aux émigrés.

« Il paraissait insolemment, écrit au ministre de la police le commissaire du Directoire exécutif près le tribunal de Vire, sous les yeux des veuves et des enfants dont, un mois auparavant, lui et ses complices avaient massacré les maris, égorgé les pères. Et les malheureux citoyens du bourg de Tinchebray, réfugiés dans cette commune, avaient la douleur de voir à chaque instant un des incendiaires qui, au mois de germinal dernier, brülèrent leurs maisons, leurs meubles, leurs marchandises, ruinèrent enfin leurs fortunes et ne leur laissèrent que le désespoir. Cet émigré était évidemment protégé du général Wendling, commandant la force armée de l'arrondissement. Soit. qu’il ne connût pas sa qualité d’émigré, soit enfin pour quelqu’autre motif que j'ignore, il ne se contenta pas de l’avoir sous sa sauvegarde ; il écrivit à l'administration du district de Vire. qu’il le mettait sous la surveillance des autorités civiles » (1).

Mais l'administration du district, sachant où était son devoir, informe de ces faits le directeur du jury de l’arrondissement, Delavente aîné, frère du commissaire près l’administration municipale. Sans hésiter, celui-ci, le 21 juillet, lance contre Drudes un mandat d’arrêt, immédiatement exécuté. Non seulement le général Wendling, mécontent de la déconvenue arrivée à son protégé, entre en conflit avec l’autorité judiciaire (2), mais l’administration présidée par Duboscq de la Roberdière, consternée de l’événement qui pouvait être mal interprété dans les campagnes, s’empresse de prévenir le général Digonet dont elle a pu apprécier la mansuétude à l’égard des Chouans repentis. Comme elle, Digonet

(1) Wending écrit à Bônière, commandant d’armes [fils de l’assassiné de Vassy en sept. 1795], le 2 therm. an IV-20 juillet 1796 : « Je vous préviens que le nommé Alexandre Drudes Campagnolles, ci-devant chef de Chouans, est, dès ce moment, mis sous la surveillance des autorités tant civiles que militaires. Il est logé à l'hôtel Saint-Pierre. Je vous observe qu’il ne doit pas sortir de la place et qu’il est sous la protection

de la loi. » (Bibl. Vire, ms. B 107).

(2) Ce qui motiva le rapport du commissaire Lebailly, du tribunal de Vire, qui se termine ainsi : « J’ai cru de mon devoir de vous donner connaissance de la conduite du général, et j’espère qu’en ie dénonçant au Directoire exécutif, il en fera une justice aussi prompte qu'éclatante. C’est le seul moyen de ranimer les autorités constituées, comprimées par des chefs militaires qui, trop souvent, croient leurs pouvoirs sans bornes. » [Extrait du registre pour servir à la correspondance du commissaire du Directoire exécutif près le tribunal. de Vire, an IV-an VII (Collection de feu M. Lebaïlly, de Viessoix, aujourd’hui dispersée). Rapporté par FRAiTOT : Vire autrefois, p. 85.]R. SÉGUIN, qui dit [t. IL, p. 224] que Drudes avait été l’un des négociateurs du congrès de Fontenay, ne parle pas de son arrestation à Vire,

tremble de voir compromise l’œuvre de pacification. « Il a plu, dit-il, à des autorités constituées d’arrêter cet individu et de l'envoyer à Cacn. Un acte pareil ne restera pas, je l'espère, impuni. J'en ai instruit le gouvernement. Je pense que céux qui en ont été les témoins ne le lui laisseront pas ignorer. Ceci nous prouve combien la malveillance, sans cesse aux aguets, cherche à troubler encore l’ordre public. Nous ne saurions être trop en garde. » (1)

‘Cette pusillanimité, qui porte à voir la malveillance du côté des plus fermes soutiens du régime républicain, était-elle conforme aux intentions de Hoche qui avait recommandé l'emploi des voies de douceur, mais « en évitant toutefois des actes de faiblesse que la prudence, la gloire du nom républicain et les lois désavouent » ? (2)

De ce qui précède, il résulte donc ceci : l'étiquette royaliste est repoussée par tout le monde, Pétiquette républicaine est adoptée par tout le monde. Mais la seconde couvre des agissements dont l’incivisme n’échappe pas aux esprits un peu prévenus. Seuls quelques-uns s’y trompent, jugent d’après les dehors, toujours corrects : témoin l’adjudant-général Bourgeois quittant, le 12 juillet 1796, son commandement militaire de l’ancien district de Vire, en déclarant à l’administration municipale : « Il me reste une

(1) Arch. Vire, D 12, f. 22 ; H 56. Drudes soutint qu’il n'avait jamais quitté le territoire français (La SICOTIÈRE : Louis de Frotté…., t. 1, p. 542). Le 14 juillet 1800, Duboscq-Roberdière, devenu maire de Vire, déclarera au sous-préfet de Vire au sujet de Drudes : « Rien ne constate qu’il se soit absenté de France dans le dessein de faire partie des émigrés que la Révolution a déterminés à abandonner le sol de la patrie. » [Le père de Drudes n’avait jamais eu le front d’en dire autant, et s'était toujours contenté d’affirmer qu’il avait fait son possible pour détourner ses fils d’émigrer|. Or, le 12 mars 1799, Duboscq-Roberdière, président du canton rural de Vire, avait déclaré : « Nous savons par notre expérience que ce n’est qu’en livrant les brigands au glaive de la justice qu’on peut parvenir à arrêter les progrès de leurs crimes. » (Arch. Calv., L, Comptes décadaires des administrations cantonales, Vire). +

(2) Ordre général du 14 prairial an IV. Cette pusillanimité suscita des cffets contraires, dont on saisit l’écho dans cet ordre du général Dugua, du 13 fructidor-30 août 1796 : « Des jeunes gens de la première réquisition, dont plusieurs sont dans les administrations militaires, costumés comme l’étaient les Chouans avant de s’être soumis, se sont permis dinsulter à l’état de dénuement des volontaires qui, par leur courage, leur fatigue et leur patience à supporter toutes sortes de privations, viennent de ramener la tranquillité dans les régions insurgées. L’indignation des soldats de la patrie s’est jointe au mépris que leur inspirent des hommes qui, non contents d’avoir, par toutes sortes de moyens, éludé les lois qui les obligeaient de défendre la liberté, se permettent de ridiculiser ses défenseurs. Des militaires ont puni des insolents. Cela servira sans dote d’exémple aux autres. » Suivent des dispositions pour éviter ces conflits, mais les sanctions sont réservées aux insulteurs,

bien douce consolation, en voyant renaître de toutes parts la tranquillité... Vous n’avez pas peu contribué, citoyens, à ce rétablissement, par les principes de vertu et de patriotisme que vous avez toujours professés. »

En réalité, dans l’application de la loi, on ne retrouve plus ce zèle rigoureux qui caractérisait les magistrats des premières années de la Révolution. Sans cesse le commissaire Lévêque doit intervenir près des administrations cantonales, les presser, les gourmander pour que force reste enfin à la loi dont l’application traîne en longueur.

L'esprit public est en baisse : dans la cité que le danger de la patrie, en 1791-92, avait secouée d’un noble enthousiasme, il y à maintenant des déserteurs même parmi les engagés volontaires de l’an 1° de la République (1).

Les gens de l’arrière ne donnent-ils pas, d’ailleurs, aux défenseurs de la patrie l’exemple de l’inexécution du devoir ? Jamais l'administration n’avait été pareillement assaillie de réclamations en matière d’impositions, et les contribuables récalcitrants ne sont pas seulement des gens d’ancien régime, mais souvent anciens « patriotes de 89 », porteurs des noms les plus connus Le la cité (2). Et ils n’ont pas à invoquer le mauvais état de leurs affaires : aux lendemains de la Révolution, nous les retrouverons tous plus riches qu’en ses premières années. Une seule chose en eux est en baisse : l’esprit de sacrifice à la patrie.

C’est au milieu de ce marasme politique que commence l’an V. L'occasion est belle pour le royalisme. S’il est bien exploité, le naufrage des consciences peut être plus efficace que les hordes de Chouans (3). Les ressorts ne sont plus tendus ; rares sont les hommes de caractère ; grandes sont l’indifférence, la lassitude.

(1) La désertion, l’insoumission sont des thèmes fréquents des circulaires de Lévêque. Il reproche aux insoumis d’être la cause de la durée de la guerre ; le département multiplie les arrêtés à ce sujet (voir celui du 25 pluviôse an V-13 février 1797). Le 21 pluviôse an V-9 février 1797, Delavente « chargé plus spécialement que l’administration municipale de faire rejoindre les militaires », atteste qu’il a renvoyé 5 déserteurs du 3° bataillon de la 141° demi-brigade, et qu’il en recherche 2 autres, tous volontaires de 1792. (Arch. Vire, B* 1 ; H* 56).

(2) À côté d’Heurtault de Boisneville, Cl. Hénault, Huillard d’Aigneaux, de Bordes, Coquard, Noël du Parc, Porée du Reculey, on trouve en effet : Bertrand Hamel, Roger-Sorière, R.-R. Castel, Gillard, Desmarais, Cahours, Lenouvel (gendre de Surirey), Vigor Angot, l’administrateur municipal Cotelle. (Arch. Vire, D 19, Réponses aux pétitions, an IV-an IX).

(8) La peur, cependant, pourra être un moyen pour amener à composer ceux qui sont prêts à défaïllir : on fera courir le bruit d’un renouveau probable de la Chouannerie. Le 17 février 1797, Lévêque indique à Delavente que Frotté doit être dans la région de Vire, à convoquer les Chouans amnistiés « pour agir au premier jour ». De même parle le général commandant les forces du Calvados. (Id., D 6, f. 109 ; I 76).

Voici que se présente la belle occasion qu’il ne faut pas manquer : les élections partielles de germinal an V. Pour réussir plus sûrement, il convient de ne rien brusquer ; il ne peut s’agir de poser directement la question : monarchie ou république. Selon le conseil donné par le prétendant Louis XVII, il faut se saisir adroitement des places au détriment des anciens Conventionnels, des partisans du Directoire, bénéficier de leur impopularité, de isolement dans lequel peut les laisser la masse. Pour tout cela, on usera des dispositions légales : présence réelle aux assemblées primaires, car l'instruction du 5 ventôse an V-23 février 1797 porte que « nul ne dépose son billet qu’à son tour et lorsqu'il est appelé » ; constitution de listes de candidats, « y placer le nom de personnes jouissant de la confiance publique et connues de tout le monde pour faire croire que ceux qui étaient accolés marchaient sur la même ligne »,

Au dernier moment, pour contrarier cette opposition que le gouvernement pressent, la loi du 30 ventôse an V exige des citoyens: actifs la déclaration suivante : « Je promets attachement et fidélité à la République et à la Constitution de l’an III. Je m’engage. à les défendre de tout mon pouvoir contre les attaques de la royauté et de l’anarchie. » Y a-t-il vraiment dans ce serment de quoi arrêter des gens prêts à tout pour saper le régime ?

A Vire, on se rend compte du danger. Le 16 février 1797, Lévéque écrit à Delavente : « Vous m’annoncez, dans le compte que vous m'avez rendu pour la seconde décade de pluviôse, qu’on ne remarque plus ce patriotisme brûlant qui a si longtemps distingué Pesprit public de -votre commune... » Sans ambages, Delavente répond le 23 février

« Oui, je vous ai fait cet aveu ; mais je ne vois pas si facile que vous le dites de réélectriser tant d'individus. blessés depuis quatre ans, les uns d’une manière, les autres d’une autre, par tous les chocs révolutionnaires qui se sont succédés et qu’on ne peut oublier encore. Si l’exemple, si les exhortations, que je n’épargne pas, pouvaient ramener Ce prémier patriotisme, cette gaieté confiante et fraternelle, ces sentiments pour la liberté qu inspiraient les premiers jours de la Révolution,.je ferais un miracle qui ne me paraît pas possible en ce moment. J’ai contre moi tant d’objections et il est si difficile de faire comprendre au peuple que tout ce qui Pa réduit à manquer de subsistances et autres objets de première nécessité, ou à les acheter un prix énorme pendant si longtemps et avec tant de peine ; que les besoins de soutenir, pour terminer en peu, cette guerre dont dépend le bonheur de tous les Français ; que les ee de paiements promis par le vouvernement, mais retardés par la négligence à payer les contriputions pour suffire à tous ses engagements ; que les assignats et mandats dépréciés par le peuple lui-même et devenus sans valeur aucune, etc. etc., sont des suites à peu près inévitables d’une révolution aussi étonnante, mais que tout cela ne peut avoir qu’un

temps et qu’il dépend uniquement de nous d’avancer l'instant où le bonheur que nous promet cette même révolution, doit récompenser les sacrifices faits et à faire encore jusqu’au gain complet et rapproché par tant de succès d’une cause si belle et aussi bien

soutenue.

« Cependant, malgré la tiédeur que les quatre dernières années

de la Révolution ont occasionnée, je ne ferai pas l’injure à la masse générale de mes concitoyens de les croire ennemis de la liberté. Le patriotisme, quoique ralenti, n’est pas éteint, et même est dominant à Vire. Et si quelqu’événement critique lui présentait du danger, j’ai la confiance de croire qu’on le verrait se montrer sans frayeur et sans balancer pour soutenir cette liberté promise et dont je crois tout ce pays-ci digne de jouir avec le reste de la France. » (1).

Or, ces circonstances critiques se présentent immédiatement sous la forme des élections de germinal an V. Les républicains non attiédis voient poindre la menace, comprennent le danger : eux aussi s'organisent. Entre eux et les royalistes masqués, chaque parti s’efforçant d’attirer les « irrésolus », les « attiédis », la bataille va être acharnée. Comme en février et mai 1790, deux esprits sont aux prises, et ce sont toujours les mêmes : celui de l’ancien régime qui tente un retour offensif puissant ; celui de la Révolution qui résiste avec opiniâtreté sur la position conquise depuis 1789.

C’est pourquoi ces élections de l’an V méritent d’être étudiées en détail.

Constatons d’abord que, malgré les dispositions restrictives de l'instruction du 5 ventôse an V-23 février 1797, les votants sont plus nombreux qu’en novembre 1795 : 367 citoyens, soit 35 0/0 des inscrits, prennent part au second tour de scrutin pour les élections municipales. Ce pourcentage inaccoutumé nous prouve l'intensité de la lutte (2).

De plus, bien que la section de la Liberté ait affirmé : « il n’a pas été remis de liste de candidats, parce qu'aucun n’a été inscrit ou ne s’est fait inscrire », la concentration des voix dès le premier tour, fait sans précédent à Vire, prouve qu’il y a eu mot d'ordre. D’où une brièveté d'opérations sans exemple (3).

Les résultats sont les suivants : à la Liberté, où un effort consi-

(DÉArch Vire DIMIS:

(2) « Au nom de la patrie », l'administration municipale avait invité les citoyens à remplir leur devoir, car « le bien public dépend de la sagesse des élections ». On reprochait d’avance aux abstentionnistes leur « insouciance », leur « apathie ». — Les nombres sont les suivants : Liberté : 538 inscrits ; 183, 168 et 175 votants. — Egalité : 512 inscrits ; 161, 150, 173, 192 votants.

(3) 5 électeurs sur 6 sont nemmés au premier tour. Pour les élections municipales, la Liberté, au premier tour, fait porter ses 168 bulletins

dérable est fait immédiatement par les réacteurs, on nomme au premier tour avec une majorité écrasante, comme nouveaux électeurs (1) : Marie, homme de loi (130 voix) ; James, notaire (120) ; Hélie le jeune, jadis procureur du roi au bailliage de Vire (110), tous connus pour leur tiédeur. L’ex-agent national du district, le républicain Laisné, vient ensuite avec 20 voix seulement.

La section de l’Egalité, où votent les citoyens des quartiers sud de la ville, moins aristocratiques, désigne des électeurs républicains : au premier tour, Lebailly, commissaire du Directoire exécutif près le tribunal de Vire, le dénonciateur des complaisances du général Wendling pour le Chouan Drudes ; Le Nouvel, gendre du tiède Surirey, mais capitaine très zélé des grenadiers de la garde nationale ; au second tour, J.-B. Tirel, capitaine des canonniers de la même garde, anti-chouan notoire. Les battus sont ici des tièdes : Julien Barbé-Chemin, drapier ; Hamel du Rocher, négociant ; Pierre Deboaisne, homme de loi (2). |

Les élections municipales portent sur trois sièges d’administrateurs, Duboscq-Roberdière, Sérard et Cotelle, d’ailleurs rééligibles, étant sortants. Dès le premier tour, avec 168 votants, la Liberté accorde 156 voix à Duboscq-Roberdière, 95 à Julien Barbé- Chemin, drapier, et 92 à Jean-Michel Bazin, fils de J.-B., avocat sous la Porte-horloge, ces deux derniers, candidats des réacteurs. Thomas-Michel Bazin-Blanquaire et Vesnié l’aîiné, connus pour leur zèle républicain au temps de la Convention, obtiennent respectivement 49 et 39 voix.

Mais les résultats de l’Egalité sont si différents qu’un second tour va être nécessaire. En effet, si, sur 175 votants, Duboscq- Roberdière, qu’on a porté sur les deux listes en présence, obtient 164 voix, c’est ensuite Bazin-Blanquaire avec 102 voix, et Vesnié avec 92, qui précèdent Jean-Michel Bazin (55) et Barbé-Chemin (65) : il y a ballottage pour deux sièges.

C’est alors que Duboscq-Roberdière, seul élu, par 320 voix sur 243, mais vexé sans doute par l’abus qu’ont fait de son nom ses adversaires, vient, pour « raisons personnelles », décliner toute

sur 37 noms, mais 32 n’ont que de 9 à 1 voix, les cinq autres en réunissant respectivement 39, 49, 92, 95, 156. — A l’Egalité, avec 175 bulletins, 15 citoyens seulement ont des voix : 9 en ont une ou deux ; le IOSMOE les cinq autres, respectivement 55, 65, 92, 102 et 164. Or ces 5 sont ceux qui, déjà, viennent en tête à la Liberté. Pour 8 sièges à pourvoir, il y a eu réellement 5 candidats, en 2 listes de 3 noms comportant l’une et l’autre Duboscq de la Roberdière qui doit à une tactique des républicains qui, évidemment, se servent de son nom, d'obtenir 320 voix sur 343.

(1) Ceux de fructidor an IIX n'étaient pas rééligibles. (2) Des 3 élus, seul Tirel fait partie de cette section. Des 3 battus, Barbé et Hamel sont de cette section.

fonction : il ne lui convenait pas, en germinal an V, d’être l’élu des deux partis en présence (1).

Mais sa décision complique étrangement les choses, d’autant plus que, pour ce second tour, on doit, pour la première fois, faire usage d’un nouveau mode de scrutin qui n’a rien de clair pour la plupart de ceux qui s’en servent (2) : dans un vase dit de nomination, le votant dépose un bulletin en faveur des candidats de son choix ; puis, dans un autre vase, dit de réduction, il dépose un autre bulletin portant les noms de candidats dont ii souhaite l’exclusion des fonctions publiques. Pour être élu, il faut obtenir la majorité relative des voix de nomination et ne pas avoir contre soi la majorité absolue des voix de réduction.

Pour bien utiliser ce système, il aurait fallu, pour les trois sieges à pourvoir, avoir six candidats nettement désignés. Or la disparition brusque de Duboscq-Roberdière ne laisse que quatre compétiteurs en présence. Répartis en deux sections de vote, les citoyens ne peuvent se concerter suffisamment pour compléter leurs hstes (3). La fin des opérations va en être retardée.

(1) En août 1798, il acceptera la succession, à la présidence du canton rural de Vire, du peu républicain Michel Mauduit. A propos de la vacance du poste de commissaire du Directoire près de cette administration [qui ne se produisit pas, Ch.-Aug. Bazin n’ayant pas accepté d’être administrateur du département], Duboscq, le 9 mai 1799, aura le front d’écrire au ministre de l’Intérieur : « L’amour de la patrie et le désir ardent que j'ai du bonheur des citoyens de ce canton sont des motifs bien puissants pour me faire désirer que le choix du Directoire tombe sur un républicain probe et instruit, également jaloux de faire exécuter les lois et de faire aimer le gouvernement. II ne m'’appartient pas de vous signaler les hommes dignes de vos suffrages. Il suffit de connaître les talents du ministre de l’Intérieur pour ne pas être inquiet sur le choix des fonctionnaires qui sont dans ses attributions. Mais qui ne sait pas combien les dépositaires de la puissance sont exposés à être surpris par des hommes qui n'ont que le costume de patriote, surtout quand il s’agit de postuler des places auxquelles la loi attribue un traitement ? » (Arch. Nat., F1b I, Calv., 27). — En floréal an VIII, Duboscq-Roberdière sera choisi comme maire de Vire par le gouvernement consulaire.

(2) La loi du 28 pluviôse an VI supprimera, comme très obscur, ce système de vote.

(3) D’où les bizarreries du tableau suivant

NOMINATION RÉDUCTION - ri TT EGALITÉ LIBERTÉ EGALITÉ LIBERTÉ Vesnié! TDR) PE EE 35 AMRENENSS Bazin-Blanquaire. 117 + Si 56 + 57 Barbé. 70 + 78 103 + 62 | Lanon. 90 + 20 5 + 4 Le Nouvel. 22 + 52 20 + 33 Cotelle. 3 + 66 2 + 6 J.-M. Bazin. 48 + 6 94 + 37 James, notaire, 21 + 23 4 14 Sérard. 2 + 35 15 + 26

Grâce à l’énergie de leur effort, les républicains venus en grand nombre, surtout à la section de l’Egalité, assurent le succès de Bazin-Blanquaire et Vesnié, qui obtiennent même la majorité absolue au scrutin de nomination. Mais, n’ayant pu se mettre d'accord sur un troisième nom, les républicains de J’Egalité donnent 90 voix au vieux Richard Lanon, tandis que ceux de la Liberté appuient surtout Le Nouvel. Il résulte de cette faute de tactique (1) que le troisième siège est attribué à Barbé-Chemin, candidat des réacteurs, bien qu’obtenant plus de voix de réduction que de voix de nomination (2). Vraisemblablement, c’est cette constatation qui le porte à refuser des fonctions qui lui sont offertes contre le vœu d’un très grand nombre.

Pour compléter l’administration, il faut prendre dans l’ordre de la liste de nomination. Mais, aucun des suivants ne se sent suffisamment appuyé par les suffrages des citoyens et personne ne veut accepter les fonctions. Enfin, une bonne volonté se présente en la personne de l’apothicaire Roussel, dix-huitième de la liste avec 7 voix de nomination et 65 voix de réduction, toutes obtenues dans la même section !

L'administration municipale comprend dès lors les non-sortis Duval et Vivier, susceptibles de subir l'influence des nouveauvenus : Bazin-Blanquaire, Vesnié et Roussel. En choisissant comme président, le 13 avril 1797, le républicain Bazin-Blanquaire, elle indique nettement son orientation. Le commissaire Delavente peut être désormais tout à fait à son aise.

3. L'existence d’une telle administration municipale dans un département qui donne alors des preuves non équivoques de « royalisation » (3), est un fait assez original à cette époque.

(1) Les réacteurs ont connu le même désarroi, aggravé au dernier moment par Jean-Michel Bazin qui, ne comptant plus sur le succès, indique à sa section de ne pas voter pour lui, décision non connue à l’'Egalité où on vote pour et surtout contre lui. Les voix se reportent alors sur James notaire et sur les sortants Cotelle et Sérard, laissés de côté au premier tour comme trop peu accentués.

(2) Nomination : 148 ; réduction : 165.

(3) Au nombre des électeurs du canton rural de Vire figuraient les Virois Duboscq de la Roberdière, Lecoq de la Martinière, Guéret, Michel Mauduit, Vaultier du Chesnay, tous bien tièdes. — A Condé, les choix sont tels qu’ un « ancien administrateur du département » [sans doute P.-J.-R. Lenormand] écrit : « Ce sera un brevet de patriotisme que de re pas avoir été électeur de l’an V. » — Partout, dans les assemblées primaires, il y a eu, de la part des royalistes, des faits de pression ; des gens n'ayant pas leurs droits civiques ont pu voter. Selon Picquot, commissaire du Directoire exécutif près le tribunal correctionnel de Caen, on a nommé des « électeurs tarés par leur conduite, ou pères ou parents d’émigrés ou émigrés rentrés par radiation ». « Ils se proposent d’anéan-

Forts de leur succès, ces élus virois de germinal vont vouloir entamer contre les fauteurs d’ancien régime une lutte vigoureuse. Mais, une fois bien partis, ils constatent avec étonnement qu'ils sont presque seuls sur cette route : jamais il n’était arrivé aux Virois d’être ainsi en avance sur leur temps ; leur surprise sera telle qu’ils s’alarmeront. Heureusement, fructidor surviendra juste à point pour les rassurer.

Ce n’est pas sur des dehors qu’il faut juger ces républicains : en ce qui concerne les fêtes publiques, administration précédente avait fait autant qu'eux : les programmes sont les mêmes ; de même, les inscriptions civiques, et, à peu de chose près, les discours. L’orateur est maintenant Bazin, un républicain ; mais Duboseq-Roberdière, qui ne l’était guère, tenait un langage tout aussi orthodoxe. Seul, Delavente, en ses comptes rendus, marque plus d’enthousiasme que l’an précédent, de sorte qu’il attire sur les Virois les éloges du commissaire Lévêque. « Il serait bien à désirer, écrit celui-ci, après l’anniversaire du 10 août (1), que les fêtes nationales fussent célébrées dans toute l’étendue du département avec autant de pompe et de régularité que dans votre commune. Ce serait le moyen de rehausser l’esprit public et de le ramener à son véritable niveau » (2). Mais, cette administration peut attendre du républicain Lévêque bien d’autres éloges : elle

tir la souveraineté nationale, promettent que f’an VI sera le tombeau de la République. » — Moulin, de Caen, écrit le 5 germinal : « Les électeurs du département sont au moins 15 royalistes contre un républicain.. Le projet de ces MM. c’est de faire le procès à tous les Conventionnels comme buveurs de sang et d’avoir (sic) volé le trésor ; et de nommer tous fonctionnaires publics Chouans ; et quand ils seront installés, les Chouans, dans les districts de Vire, Domfront et Mortain, reprendront les armes et massacreront les prêtres constitutionnels, les protestants et tous les acquéreurs de biens domaniaux. Les chefs de Chouans sont tous rentrés et font des recrues dans les trois districts, ainsi que dans notre ville qui est une des plus royalistes de la République, où il y a bien 2.000 déserteurs qui sont soufferts, portant de gros bâtons pour assommer les patriotes. » Les élus de ces électeurs sont d’Héritot Piédoue, Jarry, Moisson de Vaux et Quesnel, des royalistes masqués. Lévêque les signale le 23 germinal au ministre de la police ainsi que les nouveaux administrateurs du département Leprovost et Lance, « l'agent des émigrés, le véritable fondé de pouvoirs de leurs parents » ; sa nomination est une « calamité ». (Arch. Nat, File HU Calv. 2). Cailly, Busnoult et Jacques Lanon, de Vire, ont été sans succès candidats aux élections législatives de l’an V.

(1) Bazin y fit un long discours, peignant « avec les couleurs les plus vives les principaux personnages du gouvernement (royal), ces hommes vicieux dont l’âme avilie avait la bassesse de tirer vanité de... la servi-

tude sous laquelle ils rampaient.. en encensant jusqu'aux défauts du prince »,

(2) Arch. Vire, D 6, f. 157 ; D* 15, 26 thermidor an V.

apporte, en effet, tout son zèle à l’exécution des mesures de sûreté. Sûr d’elle, Delavente a désormais les coudées franches pour traquer les ennemis du régime, déserteurs, émigrés, Chouans non amnistiés (1). Mais ceux contre lesquels il aurait le plus volontiers sévi, ce sont les prêtres que tous les républicains du moment, démocrates ou directoriaux, considèrent comme les pires ennemis de ia République.

Par une stricte application de la loi du 7 vendémiaire an IV, l'administration Bazin essaie de réagir contre un courant de rénovation catholique évident. Le 3 juillet 1797, Delavente lui signale qu’on se permet de « rétablir aux yeux des citoyens dans les rues et sur les places des statues adossées à des maisons particulières ou dans des niches... Lui-même, sur les 8 h. du soir, il avait entendu au loin vers la rue Fontaine, chanter ce que les fanatiques, prenant pour une religion les hochets idolâtres de cette même religion, appellent des saluts et litanies, par un attroupement d’individus dont les voix se faisaient entendre ensemble en masse » Il réclame des « mesures afin que de pareilles infractions à la loi ne se perpétuent... et pour prévenir tout trouble possible ».

« L'administration « considérant que si de telles infractions... ont lieu, c'est purement un effet de l’erreur dans laquelle entraînent trop de gazettes tolérées qui corrompent l'esprit public, que la plupart de ceux ou celles qui en entendent la lecture prennent pour des lois ce qui n’est que des motions souvent extravagantes ou des projets de résolutions qui, plus souvent encore, n’ont ni suite ni succès ; que la loi du 7 vendémiaire an IV doit avoir sa pleine et entière exécution, jusqu'à ce qu’elle soit modifiée ou rapportée ; que l’art. 14 de cette loi recommande aux municipalités de prendre tous les moyens les plus propres à éclairer les habitants sur ses dispositions, et, par là, prévenir des troubles que des malveillants, cachés sous le rideau, pourraient susciter de la part de victimes innocentes qu’ils séduisent ou mettent en avant, sans s’embarrasser des poursuites. Arrête : tous ceux qui ont pu commettre ces contraventions. seront recherchés et avertis individuellement et fraternellement par le commissaire de police... qui

leur rappellera les dispositions de la loi. »

Cette indulgence un peu dédaigneuse est peut-être, en cet été de

(1) Le 11 fructidor an V-28 août 1797, Delavente, après un sévère réquisitoire contre les déserteurs et ceux qui les recèlent, fait voter l’affichage du titre II de la loi du 21 brumaire an V qui punit de deux ans de fers quiconque aura recelé des déserteurs avec armes et bagages. — Le 15 mai 1797, Delavente signale à Lévêque la présence, à Caen, de Ch. Bernard des Rotours et du fameux La Mariouze dit Moustache. — A cette époque, « la Chouannerie continue de se manifester çà et là par quelques assassinats isolés ». Le district de Vire n’a plus qu’une compagnie franche commandée par Lefèvre dont l'administration fait l'éloge pour son zèle à arrêter les coupables qui « dans certains endroits, trouvent des approbateurs ». (Id., D 6, f. 164 ; H* DORA 0)

1797, le fruit de la circonspection (1) : ces anticléricaux virois sont au courant de ce qui se passe au Corps législatif. Depuis les élections, il s’y manifeste un fort courant royalo-catholique que Doulcet lui-même, malgré sa désaffection pour le Directoire, ne cherchera pas à nier : « La plupart des députés du second tiers, dira-t-il plus tard, étaient des hommes nouveaux dans les affaires, satisfaits d'eux-mêmes, fort dédaigneux, comme cela arrive d’ordinaire à ceux qui ont peu d'expérience, de tout ce qui a été fait avant eux, et prévenus surtout d’une manière défavorable, non sans quelques motifs, je l'avoue, contre tout ce qui avait appartenu à la Convention nationale. Ils firent au gouvernement une opposition mesquine et sans dignité. » (2) AXE

Les mesures de réaction se succèdent : en messidor, la présidence des Cinq-Cents revient au Falaisien Henry-Larivière, jadis républicain, mais précipité, depuis sa proscription aux temps du fédéralisme, dans la plus haineuse opposition au régime. Au même moment, une loi du 9 messidor an V-27 juin 1797 rapporte le décret du 3 brumaire an IV qui avait prescrit d'exécuter les lois relatives à la déportation des prêtres. Puis, c’est, le 25 thermidor-12 août, le vote de la loi Pichegru, qui réorganise les gardes nationales dans un sens anti-démocratique. Enfin, le 7 fructidor- 24 août, le Corps législatif rapporte toutes les lois rendues contre les prêtres insermentés, décision extrêmement grave qui va hâter le coup de fructidor.

Ces décisions étonnent, inquiètent les élus virois de germinal. « Les lois faites, écrit Delavente à Lévêque le 28 messidor-16 juil- ‘let, semblent suspendues dans ce moment de crise où les prêtres réfractaires trouvent tant d’appui partout, jusque dans le Corps

(1) La loi du 14 frimaire an V ayant appliqué la loi d’amnistie du 4 brumaire an IV à tous les délits, purement relatifs à la Révolution, antérieurs au 4 brum. an IV, l’administration du Calvados avait dû, le 5 messidor an V-23 juin 1797, prescrire « la remise en liberté, sous surveillance, de tous les prêtres arrêtés avant le 4 brumaire an IV, en exécution des lois de 1792, 1793 et 3 brumaire an III. C’est à ces récents libérés que, dans une lettre au département, du 10 thermidor an V-28 juillet 1797, l’administration viroise attribue ces manœuvres contraires à la loi du 7 vendém. an IV : « Quelques-uns de ces bienheureux, par leurs conseils habituels, avaient porté quelques particuliers. trop crédules et dans les anciens préjugés empâtés, à placer des vierges dans des niches au-devant de leurs maisons, et à y faire chanter le salut à 8 h. du soir. Cette pieuse farce a duré deux soirs. Le président de notre administration …aperçut ces signes d’insurrection et avertit fraternellement les propriétaires de les retirer dans l’enceinte de leurs maisons et de se conformer aux lois. Ils exécutèrent sur-le-champ. » (Id., D 12, LL B SD; 218)

(2) Lettre à P.-J.-R. Lenormand, du 26 fructitor an V. (Souvenirs historiques et parlementaires du comte de Pontécoulant, t. II, D'A3 14)

législatif, et sont déjà rapportées dans l’opinion publique qui les désavoue aujourd’hui, » (1)

Au même moment, ils peuvent également s’étonner de l'attitude de l’administration centrale du Calvados, pareillement encline aux transactions avec les gens du passé (2).

Le 20 fructidor-6 septembre 1797, ignorant encore les événements des jours précédents, Delavente rend compte à Lévêque de l'existence à Vire, au mépris de la loi du 18 août 1792 qui supprime les associations religieuses, d’une communauté de 15 ex- Ursulines, une ex-Bénédictine, une ex-Augustine, habitant l’enclos des Cordeliers, que leur concède le fameux Polinière, en compagnie de 22 jeunes filles pensionnaires, de 7 à 17 ans, presque toutes « de communes où les Chouans ont le plus fréquenté pendant leur insurrection ». Demandant des instructions pour agir contre ce rassemblement insolite, Delavente ajoute : « C’est à nous tous de chercher dans les lois les moyens d’anéantir de pareilles manœuvres qui semblent malheureusement tolérées, irême autorisées depuis trois à quatre mois » (3).

Au moment où, pleins d'inquiétude, les administrateurs virois déplorent ainsi la tournure que prennent les événements, le Directoire exécutif, combattu par les royalistes à cause de son anticlé-

(1) Arch. Vire, D* 15. Aux Cinq-Cents, Camille Jordan réclame alors pour les fidèles le droit de choisir à leur gré leurs prêtres, au besoin parmi les réfractaires, sans exiger d’eux ni serment ni même promesse de soumission aux lois.

(2) Le 1° thermidor-19 juillet, Lévêque la dénonce au ministre de la police. Son bureau de liquidation « est entièrement dévoué aux intérêts des émigrés ». Elle prononce des radiations provisoires et des levées de séquestre dont Lévêque n’a « pas eu la plus légère connaissance », bien que les arrêtés mentionnent qu’il a été entendu lors de la discussion. « Ces actes clandestins sont tous au détriment de la République. On n’évite mes regards qu’afin de pouvoir favoriser sans obstacle les émigrés et leurs parents. Ne prenez aucune détermination sur les arrêtés dont il s’agit avant de m'avoir demandé les renseignements relatifs. » (Arch. Nat, F7 3.342. Calv., 1793-an XIII ; autre lettre sur le même sujet le 30 thermidor).

(3) Arch. Vire, D* 15. « Ramassis fanatisé … privé de toute pension par leur défaut de soumission aux lois. Il est bien présumable que ces jeunes filles sont là pour y recevoir une instruction quelconque. » Mais Delavente ne voit « aucune loi qui fixe le nombre des individus qui puissent habiter la même maison lorsqu'elle est assez grande. et qu’on n'y peut rien découvrir affirmativement qui déroge à l’ordre social, quoiqu’on ait tout lieu d’y soupçonner un foyer de fanatisme. J’ai besoin de vos lumières, avant d’agir auprès des administrateurs qui ne demanderont pas mieux [d’agir] lorsqu'ils seront assurés de la marche qu’ils ont à tenir. » Le 2 octobre 1797, Lévêque répondit que la loi du 29 frimaire an Il, interdisant aux sœurs d’enseigner (sect. I, art. 3)

était seule applicable.

ricalisme et de sa politique extérieure, cherche un appui à gauche, ct, par un heureux coup de force contre le Corps législatif, assure la continuité de son pouvoir.

C’est le 22 fructidor-8 septembre, au soir, à l’arrivée de la poste, que les Virois apprennent les-événements des 18 et 19. Immédiatement, le peuple s’assemble, cherchant « en foule par où il pourrait avoir des détails à ce sujet ».

« Le Bulletin fut lu d’abord à une multitude assemblée dans la grande salle des séances de l’administration municipale qui, réunie à ce moment, donna ordre aussitôt au commandant de la garde nationale présent de faire avertir la musique et célébrer cette heureuse nouvelle par trois coups de canon. Dès l'instant, tout fut prêt. Ce qu’on avait pu rassembler à la hâte tant des canonniers renaissants (sic) de la garde nationale que de la troupe soldée en garnison ici, tous se réunirent sur la place de la Liberté, et, mêlés les uns avec les autres, sans armes, comme ils avaient pu se trouver, ils escortèrent l’administration municipale et les fonctionnaires publics qui accouraient pour grossir le cortège. On marcha ainsi sur la grande place du château, au son de la musique qui jouait l'hymne des Marseillais, le Chant du départ et le Ça ira tour à tour. — Cette promenade civique, faite au milieu d’une foule immense. vint aboutir dans la salle de la ci-devant société populaire où jamais on n’avait vu plus de monde à la fois ; el le président de l’administration lut dans le plus grand silence. le Bulletin, à chaque article, pour ne pas dire à chaque mot duquel on entendait crier : Vive la République ! Vive la Constitution de Pan III ! Vivent les vrais républicains du Corps législatif et du Directoire ! — Après cette lecture que le président avait entremêlée de réflexions sur le respect dû aux lois, aux personnes, quelles que fussent leurs opinions morales, et aux propriétés, on chanta plusieurs hymnes patriotiques. L’enthousiasme était général. Enfin, on se remit en marche pour retourner sur la grande place... en faisant le tour de l’arbre de la Liberté. Et là, au moment où l’administration municipale et quelques membres des différentes autorités constituées. défilaient au son de la musique, deux coups de canon se firent entendre et aussitôt : Vive la République ! Le troisième coup... avertit de rentrer paisiblement, comme chacun le fit... tandis que la musique jouait l’air : Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ? Aussitôt, l'administration municipale, profitant du départ de la poste, félicita le Directoire exécutif et nos bons législateurs sur le triomphe remporté. (1) On a

(1) « Au Directoire exécutif, 22 fructidor. Citoyen président. L’administration municipale de la commune de Vire. nommée par les républicains de ses sections, ayant appris non officiellement l’heureuse nouvelle de la victoire éclatante remportée par les républicains des deux conseils et de la saine majorité de nos sages gouvernants, a aussitôt donné l’ordre aux braves canonniers de sa garde nationale de charger ses canons, quoique supprimés par la loi Pichegru, et de célébrer avet les autorités constituées cette fête méinorable. Le président de l’administration à donné connaissance aux citoyens rassemblés des heureuses nouvelles, les a exhortés à vivre et mourir s’il le faut pour la Consti-

dit, ajoute Delavente dans son rapport à Lévêque, que nous avions devancé l’annonce officielle de cet événement dont nous n’avions pas de certitude ; mais ne fut-il vrai que dans un sixième de ce que le Bulletin l’a fait voir, cet élan précoce de patriotisme est une preuve non équivoque de ce qu’on désire qui soit et de ce qu’on doit attendre de l’esprit public, aussitôt que la paix, retardée par cette exécrable machination en déroute, assurera fe bonheur général promis aux républicains dans les destinées de la France. » (1)

Mais l’enthousiasme une fois passé (2), il faut songer à régler la situation créée par le coup d’Etat. Le Calvados figure au nombre des 49 départements dont la loi du 19 fructidor annule les opérations électorales de germinal an V. « Ainsi, déclare Delavente à Duval et Vivier, le 25 fructidor-11 septembre 1797, les citoyens Bazin, Vesnié et Roussel qui vous furent donnés pour collègues en germinal dernier, malgré toutes les manœuvres des royalistes pour les en exclure et y placer leurs partisans, ont cessé leurs fonctions hier dès l’instant où la loi ci-dessus arriva... » Pour Delavente, il est clair qu’il regrette cet effet d’une loi qui, destinée à « écarter des fonctions publiques les traîtres et les royalistes » aboutit, à

tution de l’an III, la défense des républicains des deux conseils et des sages gouvernants.

Jamais chez l’homme libre, il ne fut de vassaux.

L’Egalité n’est point un bonheur en peinture.

Tous les gouvernements ont chacun leur défaut.

Mais le républicain est seul dans la nature. » (Arch. Vire, D 12, f. 175).

(1) Le 13 septembre, Lévêque fit connaître sa satisfaction. 11 a rendu compte de l’attitude des Virois au ministre de l'Intérieur. « Je n’ai pas besoin de vous recommander de continuer à entretenir dans l’âme de vos administrés le feu sacré de la liberté, l’union, la concorde, l’estime réciproque et l'amour des lois. » (Id., D* 15).

(2) Les Virois ne sont plus, cette fois, en accord avec Doulcet de Pontécoulant qui, tant de fois, agit sur leur orientation. Le 18 fructidor, Doulcet avait été mis sur la liste des députés à proscrire. Il fut rayé grâce à P. Gauthier et au fidèle Lcuis-Philippe Dumont qui rappelèrent le passé de Doulcet. Maïs Doulcet, très inquiet, sollicita par écrit, le 22 fructidor, et obtint des Cinq-Cents « un congé de huit mois pour aller prendre les eaux en Suisse. pour le rétablissement de sa santé. » (Voir le Moniteur). — Les Souvenirs parlementaires de Doulcet ne parlent pas de cette demande de congé, mais reproduisent une lettre qu’il aurait adressée le 26 fructidor à P.-J.-R. Lenormand. Il y proteste contre Je coup de force du Directoire « pour assurer son pouvoir, qu’il eut toujours soin de confondre avec l’existence de la République qui n’était nullement menacée ». Il affirme que le royalisme n’a été qu’un prétexte invoqué « à donner à quelques badauds ou à quelques soldats crédules pour détourner l'attention dans un moment de trouble, mais dont on a trop abusé toutes les fois qu’il s’est agi d’attenter aux libertés publiques, pour que des hommes raisonnables puissent s’en contenter ». (Sou-

venirs, t. II, p. 370-391).

Vire, à l’exclusion de trois « vieux amis de la Révolution », d’un républicanisme éprouvé », trois « patriotes contre la nomination desquels la cabale chouanne brisa ses menées au mois de germinal dernier » (1). À ce moment Delavente a-t-il connaissance de larrêté pris le 23 fructidor-9 septembre, par l’administration centrale du Calvados et qui déclare : « Les citoyens qui étaient en fonctions lors des dernières élections doivent les reprendre sur-lechamp, puisqu'ils sont censés n’être pas remplacés » ? Si oui, il n’en à cure, et il s’empresse de rappeler à Duval et Vivier que la loi du 19 fructidor n'indique pas le moyen de compléter l’administration municipale, mais que l’article 188 de la Constitution de l’an III autorise les administrateurs restants à s’adjoindre des administrateurs temporaires qui exerceront en cette qualité jusqu’aux élections suivantes. « Je ne vois, ajoute-t-il, aucun danger à ce que vous procédiez dès aujourd’hui à ce remplacement. Je ne dois pas en cela influencer vos opinions. Maïs, sûr du patriotisme qui vous anime, je crois bien qu’en respectant le choix que le peuple a fait, en dépit des cabales contre-révolutionnaires, lors des élections dernières, si vous ne rappelez pas les trois patriotes que la loi vient d’exclure, vous ferez du moins le choix de trois citoyens dignes de les remplacer et de coopérer avec vous au maintien de la République et de la Constitution. »

Touchés par ce langage habile, Vivier et Duval, séance tenante, choisissent tout naturellement comme collègues à titre provisoire les trois « fructidorisés » Bazin, Vesnié et Roussel qui prêtent immédiatement serment. Bazin reprend ses fonctions de président.

Grâce à Lévêque qui en réfère au ministre dès le 12 septembre, on esquive l'exécution du fâcheux arrêté départemental du

(1) Delavente écrit à Lévêque le 17 septembre 1797 : « Vous n’avez pas dû être étonné de la manière dont nous avons agi à Vire le 22 [fructidor]..… puisque vous aviez des renseignements en faveur des administateurs… près desquels je suis. C’est ainsi que j’ai vu trois des mêmes se comporter pendant trois à quatre ans dans les fonctions d’officiers municipaux et notables avant les élections de brumaire an IV. Les deux autres sont à la même hauteur et le même esprit les anime pour la République. » (Arch. Vire, D* 15). Dès le 12 septembre, Lévêque avait écrit au ministre de l’intérieur : « Le témoignage que leur rend le commissaire de Vire n’est pas suspect. Ce magistrat joint à la plus grande probité, au patriotisme le plus pur, au zèle le plus actif, la connaissance des hommes, et il a été à portée de juger les administrateurs déchus. De mon côté, je puis vous assurer que ces citoyens jouissent dans l’opinion publique de la plus grande considération, et que ce serait une perte pour la chose publique si le Directoire exécutif ne croyait pas devoir ou pouvoir les réintégrer dans leurs fonctions. Je saisis cette occasion, citoyen ministre, pour rendre à la municipalité de Vire, telle qu’elle était formée avant la loi du 19 de ce mois, le tribut d’éloges qui lui est dû. Peut-être serait-il difficile de la mieux organiser... » (Arch. Nat. F1b II, Calv., 27).

23 fructidor qui aurait fait rentrer à l'hôtel de ville Duboscq- Roberdière, Sérard et Cotelle. Le 30 septembre 1797, Delavente fait connaître la décision du ministre de l’intérieur : il approuve l’opération effectuée le 25 fructidor par Duval et Vivier, dociles aux suggestions de Delavente (1).

4. Fructidor clôt la première période de l’histoire du Directoire. La seconde aura son terme en brumaire an VIII Il s’agit, désormais, de discerner comment les Virois, qui acclament le coup d'Etat de fructidor, en viendront à réserver un accueil tout aussi favorable à celui de brumaire.

La période de plus de six mois qui s'étend de fructidor aux élections de lan VI n’est marquée à Vire par aucun événement susceptible d’orienter l’esprit public dans un sens nouveau, Deux camps ont été aux prises en l’an V : l’un d’eux triomphe à un tel point que l’autre doit se cacher pour éviter l’effet des lois issues du coup d’Etat (2). Conséquence : l’esprit public subit peu de vicissitudes, et les élections de l’an VI apparaîtront simplement comme occasion d'approuver fructidor, sans crainte d’opposition de la part de ceux qui en ont été les victimes.

Ce que sont les Virois au lendemain de fructidor, il est facile de le pressentir : la majorité se retrouve bien groupée autour de la République et de la Constitution de l’an IIT, et grossie d’un grand nombre de ces « irrésolus » qui auraient, sans doute, recherché le parti opposé si la politique suivie depuis germinal an V par le Corps législatif avait triomphé (3).

Quant aux municipaux, rassurés par le coup d'Etat, ils laissent voir leur satisfaction (4), en même etmps qu’ils se montrent très disposés à l’application sévère de la législation fructidorienne.

(1) Arch. Vire, D 6, f. 168, 174 ; K* 88. Dès réception de cette réponse, Delavente écrit à Lévêque : « Je suis bien aise que cette dernière ait levé toute l’incertitude qui restait sur une opération faite et à laquelle j'aurais tenu jusqu’au moment où, forcé de rappeler des individus si peu dans le sens républicain, j'aurais préféré donner ma démission. »

(2) L’esprit public, écrit Lévêque, le 17 septembre 1797, est devenu meilleur dans le département. ; la tranquillité se maintient dans les campagnes, les brigands ont été étourdis par les derniers événements. » (Arch. Nat., F7 3.661-2). e

(3) De ce nombre semblent être Jacques Cotelle et Michel Sérard, les sortants de germinal an V. Le premier, que Delavente avait jugé à la hauteur des autres sortants, sera bientôt considéré comme assez civique pour être mis à la tête de la garde nationale de Vire, et son attitude, lors de la Chouannerie de 1799, sera des plus correctes.

(4) Le remaniement de l’administration centrale du Calvados leur convient particulitrement : elle est maintenant présidée par P.-J.-R. Lenormand, sorti n°» fe la retraite où l’avait plongé le fédéralisme, et, de nouveau, plein d’ardeur contre l’ancien régime,

Dès le 22 septembre 1797, Bazin, à la fête de la proclamation de la République, manifeste les sentiments de son parti. Dissertant, selon Montesquieu, sur les trois formes de gouvernement : despotique, monarchique et républicain, il s’étend sur les avantages du troisième, et sa conclusion, très applaudie, est la suivante : se rallier à la République, à la Constitution de l’an NE s’enorgueillir de la victoire du 18 fructidor, mais respecter les personnes et les propriétés.

Les autres fêtes civiques de cette période sont l’occasion de mettre en évidence des sentiments analogues : ceïle de | « anniversaire de la grande punition du dernier roi des Français » (21 janvier 1798) tire son intérêt du renouvellement « en public » du serment de « haine à la royauté et à l’anarchie, attachement et fidélité à la République et à la Constitution de l’an III », qu’en exécution de la loi du 24 nivôse an V doivent prêter tous les fonrtionnaires et salariés des services publics (1).

Trois autres cérémonies, d’un caractère exceptionnel, ont lieu pendant cette période : le 30 vendémiaire an VI-21 octobre 1797, conformément à la loi du 6, la cérémonie funèbre à l’occasion de la mort du général Hoche ; le 20 nivôse an VI-9 janvier 1798, la fête de la paix conclue avec l'Empereur ; le 30 ventôse-20 mars, conformément à la loi du 13 pluviôse an VI, et destinée à devenir annuelle, la fête de la souveraineté du peuple.

La cérémonie relative à la mort de Hoche, « si justement regretté des vrais républicains », a d'autant plus d’écho que Hoche « était connu personnellement à Vire où il avait résidé quelques jours et emporté avec lui l’estime due à ses vertus civiques » (2). Elle est

(1) Arch. Vire, D 6, f. 172, 194 ; K* 88. — Se mettent en règle le 21 janvier 1798 : l’administration municipale et ses employés ; le tribunal correctionnel ; le tribunal de commerce (y compris Crespin, son peu civique greffier) ; les justices de paix (sauf deux assesseurs) ; le conservateur des hypothèques ; le receveur de l’enregistrement ; l’administration municipale du canton de Vassy. Le 11 février, Delavente affirma son intention « de ne pas permettre qu’on reçoive en séance le serment de fonctionnaires qui ont eu la lâcheté de ne pas le prêter en public ». Le 5 mars, il obtient le serment des 16 huissiers du lieu, au nombre desquels figurent des suspects notoires : Mette, Leminois et surtout Marquer fils. (Id., D 6, f. 201 ; H* 56).

(2) Bazin déclame : « Intrepidum Hochem rapuit mors invida. Quare ? Virtutes numerans, credidit esse senem. Citoyens ! Vous l’avez vu dans cette commune, le vainqueur de Wissembourg, de Quiberon et du Rhin, limmortel pacificateur de la Vendée ; vous l’avez vu dans cette enceinte, et vous n’avez pas oublié avec quelle modestie il répondit à un de vos magistrats qui félicitait la commune de Vire du bonheur dont elle allait jouir en possédant dans ses murs ce jeune héros. : « Magistrat du « peuple, je te remercie de tes souhaits : ils partent d’un cœur répu- « blicain. Tu me permettras de te dire que le nom sublime de héros ne

célébrée avec un si vif éclat que Lévêque adresse ses plus vives félicitations à l’administration et à la population pour les sentiinents républicains qu’elles manifestent en cette occasion (1).

A la fête du 20 nivôse, la lecture du texte officiel est accueillie par le cri de « Vive la paix ! » qui s’ajoute à celui de : « Vive ja République ! » Bazin, discourant sur ce thème de la paix, la réclame à l’intérieur par le ralliement de tous à la Constitution de Pan II que « le Directoire exécutif a su sauvegarder contre les machinations de germinal et de fructidor ». Ce langage est très applaudi et l’allégresse est générale (2).

La fête de la souveraineté du peuple est rendue intéressante à cause de sa proximité avec le commencement des opérations électorales. Vire la célèbre avec beaucoup de solennité en l’an VI. On y inaugure un autel de la patrie permanent. Au cortège officiel habituel (3) s'ajoutent 30 vieillards porteurs de baguettes blanches, les élèves des écoles et leurs maîtres. En présence des bannières ornées de cette inscription : « la souveraineté du peupie réside essentiellement dans la nation », l’un des vieillards prononce un discours ; Bazin y répond par une dissertation sur « le peuple souverain », saluée du cri, assez déplacé, de : « Vive la Constitution de l’an III ! » Mais les gens du temps voient peu la contradiction. L’idée démocratique n’est pas très répandue.

Du moins, la ville renferme une majorité de républicains directoriaux grossie de tous ceux que le traité de Campo-Formio vient de rallier (4). Le commissaire Lévêque, le Dierctoire lui-même se 1endent compte qu’il y a dans cette petite ville un noyau favo-

« m’appartient point. Attends, après ma mort, si, par mes activns, je « je l’ai mérité, à me le donner. » |

(1) L'’nshituel cortège se rend sur la place, au son d’une musique « lugubre », quatre anciens défenseurs de la patrie portant l’effigie de Hoche. Au milieu des crêpes et des guirlandes, nombreuses inscriptions : « il vécut assez pour la gloire et trop peu pour sa patrie, — Il fut humain dans la guerre et clément dans la victoire. — Wissemboura, Landau, Quiberon parleront de sa gloire ; Neuwied, de son intrepidité ; la Vendée de ses vertus. » (Arch. Vire, D 6, f. 177 ; H* 56, Lettre du 1 brumaire. — R. SÉGUIN : op. cit., t. II, p. 236).

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(3) Seuls y assistent officiellement « les fonctionnaires publics nommés

par le peuple ». Delavente n’y peut assister qu’en simple particulier, étant nommé par le gouvernement.

(4) Le 10 novembre 1797, Delavente avait écrit à Lévêque : « L'esprit public est toujours le même en faveur de la Révolution et semble reprendre plus d'énergie depuis qu’il est question de la paix signée avec Empereur, en dépit de quelques malveillants qui voudraient faire croire que cette paix est controuvée. » (Arch. Calv., L, Comptes décadaires des administrations cantonales, Vire),

rable au régime et peu disposé à transiger avec l'adversaire de droite. Aussi, le 13 brumaire an VI-3 novembre 1797, l’administration centrale du Calvados fait passer aux Virois une lettre du ministre de l’intérieur Letourneux, en date du 5, qui « donne un juste tribut d’éloges aux efforts utiles. faits pour le triomphe de la liberté et l’exécution des lois » (1). Cette lettre est adressée à l'administration centrale du Calvados

« Je me suis fait rendre compte, citoyens, dit le ministre, de l'esprit public de votre arrondissement, et, quoiqu'il y ait, à cet égard, une grande amélioration depuis les mémorables journées des 18 et 19 fructidor, je ne dois pas dissimuler que le tableau de la situation actuelle est encore peu satisfaisant : les administrateurs surtout semblent n’avoir rien acquis en énergie et peu ajouté à leur surveillance antérieure dont tant d’exemples malheureux ont prouvé l’inexactitude et l’insuffisance ; et cette inertie, cette lenteur, cette tiédeur dans l’emploi des moyens que leur donnent les lois. ne démontrent que trop combien d’éléments vicieux existent encore dans fes administrations et tout ce qui reste à faire au gouvernement pour en éloigner l’incivisme, l’immoralité, le fanatisme et l’esprit de déprédation...

Mais, au milieu de cette scène de désordres, d’insouciance, de baine, d’oubli des devoirs et de passions effervescentes, combien 11 m'a été doux de pouvoir reposer mes regards sur la commune de Vire ; d’y voir régner sans effort, et par une sorte de sympathie, le meilleur esprit public ; d’y trouver le peuple et les magistrats unis dans les sentiments qu’elle a constamment manifestés, même lorsque le théâtre de la guerre l’avoisinait, ceux d’un attachement inviolable à la République ; d’y entendre enfin le vœu unanime des citoyens et des autorités constituées pour le règne des lois et la Constitution de l’an III. Autant le maintien de cette Constitution qui fait notre sauvegarde commune exige de rigidité de la part du gouvernement à l’égard des fonctionnaires négligents ou prévaricateurs, autant il lui fait un devoir de montrer dans tout leur jour aux vrais amis de la patrie les administrations républicaines qui, jalouses de mériter ce titre, sont toujours à la hauteur de leurs fonctions, et emploient, pour diriger leurs concitoyens dans la ligne constitutionnelle cette force morale si puissante sur ceux dont on a la confiance : la force incalculable de l'exemple.

« Je vous charge donc expressément, citoyens, de faire connaître à la commune de Vire et à ses administrateurs combien j’ai ressenti de satisfaction du compte qui m’a été rendu de la situation de cette importante commune (2), et de donner à ma lettre une

(1) « L'administration centrale s’empressera.… de faire imprimer cette lettre , bien plus pour exciter les administrateurs du département à suivre votre exemple que pour récompenser le zèle de vrais républicains toujours suffisamment satisfaits du souvenir d’avoir bien fait. » (AECh AVITE DIT)

(2) C'était Lévêque qui, dans sa lettre du 1% complém. an V au ministre de l’intérieur, avait fait ressortir « l'excellent esprit » qui régnait

grande publicité dans votre département. Elle sera le juste éloge des communes ou administrations. qui pourraient se dire avec vérité : « Nous y avons de semblables droits. » Puisse-t-elle inspirer aux autres Cette honte salutaire qui amène le retour sur soi, # de faire à l’erreur opiniâtre le premier pas rétrograde vers e bien. »

Une bonne part de ces éloges pourraient être adressés singulièrement au commissaire Delavente. Il fait preuve alors d’une activité dévorante, enquêtant sur l'attitude politique des individus (1), donnant le branle à l’application des lois de répression, guidant dans cette voie une administration municipale très disposée à le suivre. Il en résulte pour les opposants une époque d’insécurité comme ils n’en avaient plus connu depuis l’an II. Ils en

à Vire. Il avait engagé le ministre à téwoigner aux administrateurs virois sa satisfaction. (Arch. Nat., F1b II, Calvados, 27).

(@) Mission importante dans un temps où se développe la police politique. Delavente n’hésite jamais à donner son opinion. Ex. : 5 nov. 1797 : « Tout ce que je puis vous dire, c’est que le canton de Saint-Sever n’a pas la réputation d’être peuplé de patriotes… v — 13 février 1798, sur le personnel des eaux et forêts : G.-F. Cahours « bon époux, bon père ; depuis quelques années, capitaine. des chasseurs de notre garde nationale, s’étant toujours bien montré à leur tête. A la capacité nécessaire à sa place. — J.-B. Dumont, connu de moi depuis l’enfance. Bon fils, bon époux, bon père, partisan de la Révolution dès son origine. Droit, instruit, très capable. — Ch.-François Langevin, greffier de la ci-devant maîtrise.., civisme.…., zèle pour la Révolution. A été membre du Comité de surveillance et commissaire distributeur des grains au temps du maximum. À les qualités nécessaires à sa place. Aucune tergiversation dans ses opinions politiques. » — 13 mai 1798, sur le notaire James. « À juger du dernier, pour ses opinions politiques trop connues et qui sont nées des pertes qu’il a dû éprouver par la Révolution quant à sa charge de notaire, je ne puis assurer qu’on ait à se fier à lui, comme je ne puis croire qu’il soit capable de grand chose contraire au gouvernement républicain. » — 18 juin 1798, sur Grépinet de Saint-Maurice, ingénieur des ponts et chaussées à Vire : « Beaucoup de talents.…., très officieux lorsqu’on réclame de lui quelque chose de relatif à son état... Mais, parmi les républicains, il est bien loin d’être compté autrement que pour un homme encore empâté dans le vieux régime auquel le nouveau ne peut plaire et ne plaira peut-être jamais. » — 15 sept. 1798, sur l’adjudant-général Verger, de la 14° division. « La réponse que j'ai à vous faire ne sera pas à son avantage. C’est un désagrément pour moi qui ne voudrais voir dans tous les citoyens français que des républicains. Le citoyen Verger ne m’a paru qu’un Monsieur grand amateur de Messieurs peu partisans du système républicain et fort amoureux de tout ce qui penchait dans le sens opposé. De plus, c’est un être abso- Jument immoral.… ; il,vit avec une femme qui n’est pas la sienne qu'il a abandonnée avec un enfant. Cette immoralité n’est pas pardonnable ; mais son antirépublicanisme l’est encore moins dans la place qu’il occupe. » (Arch. Vire, D’ To PES OL EN 0):

sont réduits de nouveau à se cacher, pour échapper à l’application de la législation issue du coup d’Etat de fructidor (1).

C’est ainsi que les individus inscrits sur la liste des émigrés doivent, même s’ils ont obtenu radiation provisoire, sortir de France sous peine de mort. À Vire, René Vauborel, dit Louyère, malgré ses 77 ans et la preuve que, depuis la Révolution, il n’a résidé qu’à Vire et Villechien (Manche), reçoit l’ordre de passer dans les trois jours à Jersey (2). Pierre-Charles-Philbert Lecordier de Bon, « malade de rhumatismes depuis la Révolution », n’évite sa comparution devant une commission militaire qu’en obtenant à temps l'autorisation ministérielle de rester à Vire, ville qu’il n’a jamais quittée, ce qui n’empêche pas Delavente de le porter sur l’état des prévenus d’émigration. On songe même un instant à expulser de Vire trois veuves inscrites à tort, non dans la liste générale ou les listes supplémentaires des émigrés, mais dans des listes départementales particulières (3).

Quant aux membres des familles d’émigrés, on les exclut avec soin des fonctions publiques : à Vire, Monlien de Perthou cesse d’être assesseur du juge de paix (4).

Conformément à l’art. 25 de la loi du 19 fructidor, les ecclésiastiques qui veulent exercer le culte doivent, à la maison commune,

(1) Le décret du 19 fructidor abroge les lois récentes du 7 fructidor (rapport des décrets contre les prêtres réfractaires), des 15 thermicor et 13 fructidor concernant les gardes nationales. Des commissions, militaires réapparaissent : il y a 160 condamnations à mort. De plus, le Directoire, investi du droit de déporter à la Guyane les prêtres perturbateurs, au moyen d’arrêtés individuels motivés, en envoie ainsi 1.657

à la « guillotine sèche ».

(2) Il alla jusqu’à Granville, fit la preuve que son inscription du 15 décembre 1793 sur une liste « particulière » du département de la Manche était le résultat d’une erreur. Il rentra à Vire, mais, par ordre du ministre de la police, du 2 brumaire an VII-23 octobre 1798, il fui astreint à se présenter trois fois par décade à midi, devant l’administration municipale. Ce Vauborel était l’oncle maternel du fameux Chouan Auguste-René-Gabriel-Henry Gaudin de Vilaine. (Arch. Vire, DAS MOSS DIMS SATA: AT 6)

(3) Veuve Porée du Reculey, née Laîné ; veuve Avenel, née de Percy ; veuve de Moisson, née Lancesseur. Ces personnes s’efforcèrent d’obtenir radiation en faisant établir, conformément à la loi du 20 vend. an VI, des certificats de résidence à 9 témoins. De même agirent Vauborel, Lecordier, les trois sœurs Lantivy, Vincent-Jean-Tanneguy Larsonneur et P.-M.-J.-B. Flaust. (Arch. Calv., L, comptes décadaires des administrations cantonales. — Arch. Vire, I* 63 ; I* 76).

(4) Id., D* 15. L’administration centrale du Calvados, le 23 brumaire an IV-13 novembre 1797, rapporte tous les arrêtés de ses prédécesseurs envoyant en jouissance provisoire différents ascendants d’émigrés, et en revient à l’exécution stricte des lois des 9 floréal an III et 30 floréal an IV, concernant les partages de présuccession.

ee

prêter serment de « haine à la royauté et à l’anarchie, d’attachement et fidélité à la République et à la Constitution de l’an III », formalité nouvelle qui ne dispense aucunement de l'observation de la loi du 7 vendémiaire an IV sur la police des cultes. Bien mieux, le 29 novembre 1797, l’administration départementale « fructidorisée » que préside maintenant Pierre-Jean-René Lenormand, prescrit, pour détruire toute équivoque, d’ajouter à ce serment la formule suivante : « Je déclare de plus n’avoir jamais rétracté ni modifié les serments que j'ai prêtés jusqu’à ce jour conformément aux lois. » Dès le 21 septembre 1797, 32 ecclésiastiques virois ont prêté le serment de haine ; ils reviendront par la suite le compléter conformément à l’arrêté du département (1).

En ce qui concerne les réfractaires, Delavente, le 24 septembre 1797, demande des précisions pour rendre contre eux plus effective la loi du 19 fructidor. « Le plus grand nombre, dit-il, s’est toujours opposé à la Révolution et parmi lesquels on trouve de ces êtres à face mobile qui ont juré, déjuré, rejuré, rétracté leurs soumissions aux lois (2)... La loi du 19 fructidor ne paraît pas les atteindre. Alors, on voit, en général, que son but est manqué... L’esprit de républicanisme évite la persécution. Mais la fermeté d’un gouvernement, contrariée par une poignée d’arcs-boutants, doit prendre des mesures sévères et précises. Et l’on peut dire qu'après une preuve si forte du plus grand danger qu’il vient de courir, sa modération conduira tôt ou tard à quelque nouvelle crise enhardie par l’impunité des êtres en question dont l’acharnement ne se rebute pas. »

Le 3 brumaire an VI-24 octobre 1797, le ministre de la police rend un arrêté concernant l’interprétation à donner à la loi du 19 fructidor, art. 23. Seuls peuvent rester en France les assermentés de 1791-92, fonctionnaires publics ou autres, non rétractés et non dénoncés pour incivisme, En conséquence, le 1°* novembre, Lévêque prescrit de rendre compte de l’incivisme des prêtres en

(1) 21 d’entre eux avaient, précédemment, fait leur déclaration d’exercice du culte selon la loi du 7 vendém. an IV. Les autres sont des pensionnaires assermentés n’exerçant pas le culte. Entre le 14 février et le 6 juillet 1798, 11 autres ecclésiastiques, venus résider à Vire, prêtent ce serment avec l’additif du département. Delavent?, avant toute délivrance de pension, exige ce serment. Dans la région, un seui « papiste » a prêté le serment de haine : Asselin, de Clinchamps, néanmoins arrêté par la suite. (Id., D 6, f. MED MP 96):

(2) On discerne difficilement ces derniers. « J’ai fait, écrit-il le 31 octobre 1797, toutes sortes de perquisitions pour me procurer de ces rétractations volantes, mais infructucusement. Avec de telles pièces... je ne craindrais plus d’arbitraire dans ce que je voudrais bien avoir déjà fait, tant mon opinion est incompatible avec celle de tels êtres. » (Arch, Calv., L, comptes décadaires. Arch. Vire, D* 159%

général, d'arrêter les délinquants et de les faire conduire à Rochefort pour embarquement (1). Enfin, le 29 novembre, l’administration centrale du Calvados, par un arrêté pour « l’exécution rapide de la loi du 19 fructidor », mt ices choses définitivement au point : il faut conduire à Caen tous les ecclésiastiques visés par l’art. 23 ; on n’oubliera pas ceux qui cacheraient leurs rétractations ou feraient de fausses déclarations ou auraient confié à leurs fidèles n’avoir prêté serment que de « bouche ». Pour tous ceux-là, c’est ie bannissement (2). Même au cours de l’an II, on n’était pas allé si loin dans la voie de la répression contre les prêtres insermentés.

Pour l’exécution, on a recours au système des visites domiciliaires, prévu par l’art. 359 de la Constitution. Les unes ont lieu sur l’ordre de l’administration départementale ; les autres sont dues à l'initiative même de l’administration municipale (3). Toutes sont dirigées par Delavente et Bazin qui font preuve d’une ardeur que ne rebutent pas les échecs.

« Pour cet effet, raconte Richard Séguin (4), dès le soir et pendant la nuit, ils établissaient des postes à toutes les issues des rues aboutissant à la campagne ; des factionnaires posés aux portes et dans les quartiers où ils croyaient trouver les hommes qu’ils cherchaient, veillaient à ce qu’ils ne pussent s'évader. Il n’était permis à personne de sortir ni d’aller à aucune affaire. Le matin arrivé, ils faisaient ouvrir les portes des maisons qu’ils voulaient visiter et parcouraient tous les appartements. Il faut avoir été témoin de ces scènes désolantes pour concevoir l’effroi d’une famille honngte à l’aspect des municipaux en écharpe et des jacobins à bonnet rouge (sic), entourés d'hommes armés prêts à tout faire au moindre signal. Si un émigré ou un ecclésiastique s’y rencontrait, il était enlevé au milieu des vociférations, secoué, traîné, et, souvent, fusillé ou massacré à coups de baïonnettes à quelques pas de là... »

Les procédes employés pour ces visites sont exactement décrits, mais lorsqu'il relate aussi faussement les résultats de ces perquisitions, l’auteur de l’histoire de la Chouannerie ne prouve que sa haine pour la Révolution : en réalité, à Vire, on n’a fusillé personne de cette façon sommaire (5), et même les arrestations ont été fort rares : « Quant aux charlatans à calotte réfractaire, écrit

(1) Sont exceptés les sexagénaires et les infirmes.

(2) L’art. 26 de la loi du 19 fructidor punit de 2 ans de fer les membres des autorités qui n’appliqueraient pas la loi.

(3) Ex. : celle du 5 nivôse an VI (Noël 1797), chez Polinière aux Cordeliers, par Bazin et Delavente, « comptant bien y trouver quelques prêtres réfractaires cachés. pour y débiter de bonnes messes de minuit. » Aucun résultat. (Arch. Vire, D* 15).

(4) Hist. de la Chouannerte, t. I, p. 293-294.

(5) Il n’y a eu d’exécuticns à Vire qu’en l’an IV, après jugement du conseil militaire. Voir p. 384, n. 1.

Delavente à Lévêque le 11 janvier 1798, c’est une engeance bien difficile à dénicher. Ces perturbateurs ne trouvent encore que trop de dupes qui les cachent... d’une manière. presque toujours impénétrable, parce qu’on ne peut ou ne veut pas les dénoncer. La haine méprisante qu’ils méritent ne me fera jamais oublier ce que je leur dois, et dès que j’en pourrai découvrir un, je vous en rendrai bon compte. »

Trois ecclésiastiques seulement ont été arrêtés par les soins de Delavente : un seul habitait la ville, Ch.-François Tirard, ex-cha. pelain non sermenté des Bénédictines de Vire (1). Les deux autres, Asselin le jeune, ex-vicaire de la Ferté-Vidame (Eure-et-Loir) condamné à la déportation par arrêté du Directoire exécutif en date du 22 frimaire an VI-12 décembre 1797 (2) ; et François Mauduit, « prévenu de prêcher la contre-révolution » (3) furent arrêtés à Clinchamps et Saint-Manvieu les 9 janvier et 19 mars 1798 par Delavente chargé de missions en dehors de son propre canton.

Ce zèle contre les prêtres « perturbateurs » n’a pas pour complément un régime de tracasseries contre le clergé qui se soumet à la loi. Toutes les prescriptions relatives à l’exercice du culte, rappelées par l’arrêté départemental du 7 nivôse an VI-27 décembre 1797, sont fidèlement observées par Bertrand Porquet, alors

(1) Dénoncé et mis, le 7 août 1792, par le conseil général de Vire sur la liste des prêtres à déporter. Caché, arrêté le 19 mars 1798, conduit à Caen le 17 avril 1798. Libéré par ordre du général Canclaux, il rentre à Vire le 29=déc. 1799. (Arch: Vire, D:8, f: 32%; D13,1f..34 ; If 76. — Arch. maison d’arrêt, III, f. 109).

(2) « Il eut bien de la peine à se résigner à partir de Vire, écrit Delavente. Et quand j'aurais été autorisé à lui accorder un délai. comme le. médecin des prisons, l'officieux Duboscq-Roberdière, ex-président de notre administration municipalé, en attestait la récessité pour cause d’une indisposition chimérique [souligné dans le texte], je n’aurais pas moins résisté aux sollicitations importunes de ses partisans. On m’apporta hier, au point du jour. des certificats au moyen desquels on crut que j'allais autoriser le retard. Mais quand je vis une déclaration de domicile et une prestation de serment du 19 fructidor devant l’administration. du canton de Saïint-Sever, à. uhe date encore si voisine du 18 fructidor, je présumai que le drôle avait déguerpi de la Ferté-Vidame, après y avoir Joué toutes ses farces jusqu’au moment fructidorien, et que, dans la crainte d’être poursuivi là, il s'était sauvé à Clinchamps, après avoir prêté le serment comme il l’aurait rétracté au besoin, et se croyait en sûreté par ce moyen. » (Arch. Vire, I* 76).

(3) Parti pour l’île de Ré le 28 therm. an VI (ordre de déportation du Directoire exécutif : 2 therm. an VI-20 juillet 1798). « Energumène, dit Delavente ; a constamment manifesté des opinions contraires à la Constitution, a mis tout en œuvre, la violence même, pour faire rétracter les prêtres assermentés, a menacé les pères des défenseurs de la patrie de les faire piller par les Chouans, s’ils ne rappelaient leurs enfants de l’armée. » (Id., D* 15 ; D* 17 ; I* 87).

véritable « curé » de la ville, bien que son élection à ces fonctions n’ait eu lieu qu’ « à la fin de 1799, commencement de 1800, an VIII » (1). Les signes extérieurs des cultes ne réapparaissent pas ; et les sonneries de cloches pour l’usage du culte y sont absojument abandonnées (2). Grâce à la bonne volonté des uns et des autres, le clergé constitutionnel peut assurer la continuité de l'exercice du culte qui fonctionne ainsi de façon très normale longtemps avant le Concordat. Bien mieux, les pensionnaires ecclésiastiques, dont les annuités sont alors payées avec des retards extraordinaires, ont manifestement l’appui de l’administration municipale (3).

D’autres mesures de sûreté générale sont également appliquées comme en l’an II : déclaration des armes, interdiction d’en porter ; surveillance des voyageurs ; envoi, chaque décade, à l’administration départementale, de la liste des passeports délivrés ; mise en activité de nombreuses patrouilles de grenadiers et chasseurs de la garde nationale (4) ; exécution de la circulaire du ministre de la police, en date du 3 pluviôse an VI-22 janvier 1798, relative à l’afflux à Paris d'individus susceptibles de « manœuvres pour royaliser les élections » (5), etc. ,

Mais ce sont surtout les Chouans qu’on surveille de près. Après le 18 fructidor, se manifeste une vive réaction contre les mesures de mansuétude prises à leur égard en l’an IV. Ceux qui n’ont pas voulu profiter de l’amnistie, ceux qui ne sont pas en règle avec les prescriptions de police sont traqués, et, pour des faits antérieurs aux lois de pardon, on les traite comme des criminels de droit commun. Des condamnations très sévères, la peine de mort, seront, par la suite, prononcées contre eux (6).

() Crespin : ms. t. II, p. 260-262.

(2) Une loi du 22 germ. an IV prohibe ces sonneries ; mais les communes rurales la violent continuellement.

(3) En l’an V, il y en a 57 à Vire (dont 4 religieuses) « Ils sont, dit Delavente, en grande majorité plus à plaindre que des manœuvres, et beaucoup le sont. » Ch.-Claude Duchesne, ex-curé de Montigny, devient employé à l’hôpital général ; Aze, Lecornu, Lepesteur, Quéruel aîné, Eust. Sonnet sont employés aux écritures de l’hôtel de ville. (Arch. Vire PSG EDI6, TAN DATE MSI1 DM et Npassinn):

(4 Exéc. de l’arrêté départ. du 23 brum. an VI, et de nombreuses circulaires relatives à l’exéc. des lois des 10 et 28 vendém. an VI sur les passeports.

(5) Delavente doit rendre compte de l’attitude politique et des motifs de voyage de tout Virois allant à Paris.

(6) Dès le 25 novembre 1797, l’administration du Calvados réclame « l’état des assassinats et attentats contre les propriétés commis par les royalistes ».

Delavente, très ardent « pour étouffer l’affreux chouannage auquel on à trop pardonné », est utilisé directement par Lévêque pour faire des recherches même en dehors du canton de Vire, Certes, toutes celles qui ont pour objet de saisir les chefs restent sans résultats (1). Mais du moins, on incarcère un assez grand nombre de comparses et de suspects : Anne Thoury de Corderie, de Fresnes (Orne), le 31 janvier 1798 ; Michel Jugelé, de Saint- Manvieu, évadé depuis le 27 janvier 1796, repris le 26 janvier 1798 ; puis, les 27 et 28 février, les frères Adrien et Guillaume Lenoir, de la Bloutière, près Villedieu (Manche), auteurs d’horreurs commises depuis l’amnistie, le premier, arrêté à Vire même chez les sœurs Roger, couturières ; le second, saisi le lendemain sur te marché de Villedieu par les gendarmes de Vire ; enfin, le 1° avril, Jacques-François Véniard, de Saint-Pierre-d'Entremont (Orne), Chouan amnistié, etc. (2).

De plus, le 26 février 1798, au bureau militaire de l’hôtel de ville, on arrête un individu costumé en dragon, porteur de faux papiers et qui semble être l’émigré Desforges, de la commune de Chauny (Aisne) (3).

Ces perquisitions, ces arrestations ont, du moins, ce résultat qu’elles obligent les contre-révolutionnaires à se cacher. Elles font « peur aux aristocartes », nous dit Delavente lui-même, et leur montrent qu’on les surveille de près. Ils n’oseront reprendre leurs menées qu’au cours de l’été de l’an VII, lorsque la seconde coalition aura eu pour conséquence la création d’une situation favorable à la constitution d’une nouvelle Chouannerie.

Quant aux autres individus d’ancien régime, non prévenus d’émigration, ou ce sont des Chouans amnistiés qui affectent la plus grande soumission aux mesures de surveillance dont ils sont

(1j On a surtout recherché, en vain, la Mariouze, dit Moustache, notamment en ventôse et prairial an VI, à Clinchamps, Courson, Annebecq, Villedieu. De même, Lesoudier de’ Saint-Blaiïise, dit Saint-Georges, qui avait quitté la commune où il résidait depuis l’amnistie. (Arch. Nat. F7 3.661:, Calvados. — Arch. Vire, l* 76).

(2) Le 22 mars. on avait amené à la prison de Vire Emmanuel-Jean Cœurdoux, arrêté à Saint-Jean-des-Essartiers, prévenu d’émigration. On recherche en vain Pierre Mauduit dit Maroquin, de Saint-Manvieu, amnistié évadé de sa commune. On l’arrêtera en Seine-et-Oise en floréal. Un an après, sa liberté ayant été demandée, Delavente répond : « Il ny a aucun inconvénient à le laisser là où il est [prison de Caen] Après ce qu’il a fait étant Chouan.., on doit toujours craindre qu’il ne s’évade. » (Arch. Vire, H* 57 ; 1* 76).

(3) Il s’évada le 14 juillet, malgré une grave blessure à la jambe qui le rendait impotent. Les Séguin disent qu’il fut enlevé de la prison par l'huissier Marquer fils. Le geôlier Baron et son fils, destitués pour défaut de surveillancé, furent quelque temps emprisonnés à Caen.

l’objet dans la localité (1), ou ce sont des suspects qui s’empressent de réclamer le bénéfice de la loi du 9 frimaire an VI parce qu’ils n’ont jamais quitté le territoire français, « surtout depuis la Révolution ». Ceux qui ont été fonctionnaires publics élus par le peuple n’ont garde d’oublier de le faire mentionner. Ils obtiennent ainsi des certificats de fixation de résidence en France (2).

Enfin, on n'oublie pas de surveiller les correspondances privées Dès les lendemains du coup d’Etat, Lévêque a fait passer une circulaire relative aux correspondances en provenance ou à destination de l’étranger, importantes au moment où « les ennemis de la République vont tenter de nouveaux moyens pour relever le courage abattu de leurs affidés et pour exciter les fureurs du royalisme et du fanatisme contre les amis de la liberté ». Aussi, après chaque courrier, Delavente adresse à Lévèque un compte rendu, et, s’il y a lieu, les lettres interceptées, afin de « saisir les projets des partisans de Louis XVIII, et, généralement, de tous les ennemis intérieurs et extérieurs ». (3)

Quant à la presse, elle est également très surveillée. Dès le 25 septembre 1797, Delavente écrit à Lévêque : « Pendant quelques jours après la suppression des journaux proscrits par la loi du 22 fructidor dernier, les abonnés à ces feuilles perfides furent privés de leur réception. Ce temps dura bien peu. Car la plus grande partie, pour ne pas dire tous ces individus, reçoivent les suites de leurs abonnements, au moyen de feuilles dont les titres sont changés, sans avoir changé de format ni, probablement, de rédaction. Je crois devoir vous en prévenir, afin que, placé plus près que moi du gouvernement, vous éveilliez sa sollicitude sur la police à maintenir à Paris surtout, d’où viennent presque tous ces journaux destructeurs de l’esprit public. » (4)

(1) Vire en recèle 11 [dont Ch.-Julien de Morant et Auguste-René- Gabriel-Henry Gaudin de Vilaine]. Ils se présentent trois fois par aécade devant l’administration municipale qui fournit des rapports sur leur compte. (Id., D 13,117, 80, 83, 93 "D I15 (ll ventôse an VI): F0 29):

(2) A Vire, 15 en obtiennent. Les autres citoyens demandent des certificats de résidence à 3 témoins. (Id., I* 61 ; I* 67).

(3) Circul. du 27 fruct. an V-13 sept. 1797. — La première lettre inter. ceptée est du 19 sept. 1797. Mais, dès le 24, Delavente déclare : « Je n’ai rien trouvé... Il semble que, déjà, les batteries sont changées par les malveillants pour se communiquer leurs idées. » (Arch. Calv. L, comptes décad. des administ. cantonales, Vire. — Arch. Vire, D* 15).

(4) Lévêque encourage Delavente dans ses recherches « afin d’atteindre les folliculaires qui s’écarteraient de la ligne constitutionnelle, et qui, malgré la lutte des bons écrivains, propagent et accréditent les principes subversifs… Dans le cas où la Constitution... et les principes fondamentaux de la République seraient attaqués par quelques-uns de ces écrivains, le scellé sera mis sur leurs presses et leurs auteurs arrétés De (Id DM5SATE76):

Grâce à toutes ces mesures dignes de 1794, grâce à l'application qui en est faite par une administration locale pleine de zèle, les ennemis du régime restent dans l’ombre, certains, s’ils se montrent, être mis immédiatement hors d’état de nuire (1).

Cette situation a sa répercussion sur les élections de l’an VI.

Ces élections pouvaient être très importantes : n’oublions pas qu’alors sont sortants les membres du second tiers conventionnel (2). De plus, il s’agit en somme d’approuver ou d’improuver fructidor et la politique qui en est issue (3).

À Vire, pour opérer ce jugement, il se présente un moyen commode : se prononcer sur les élus de germinal an V « fructidorisés » et remis en fonctions par leurs collègues.

En fait, les sections se consultent d’abord sur la question du nombre de places municipales à pourvoir. Duval et Vivier, élus en Pan IV, sont de droit sortants. Mais le cas des trois autres est moins clair : ou leur élection de germinal an V est valable, et il leur reste encore un an de gestion à accomplir ; ou, la loi du 19 fructidor ayant annulé les opérations de germinal, cette élection doit être regardée comme n’ayant pas eu lieu. Quant à la désignation faite le 25 fructidor par Duval et Vivier, chacun sait son “aractère précaire ; elle ne doit pas compter. Très logiquement, les sections arrêtent de procéder au renouvellement total de l’ad-

ministration municipale. 2

(1) Le 10 mars 1798, Delavente écrit à Lévêque : « L'esprit public est toujours le même, en dépit du parti contraire, plus atterré que jamais. et r'osant qu’en très petit nombre préparer en cachette de petites menées que les républicains comptent déjouer aisément, s’il en est besoin, lors des élections qui s’approchent. » (Arch. Calv., L, comptes décaudaires ‘des administrations cantonales).

(2) Doulcet, Dumont, Lemoine en fent partie. (Kuscinskr : Les députés au Corps législati}, p. 139-142).

(3) Devunt leurs adversaires, les pouvoirs publics ne restent pas inartifs : ils répandent dans le département la brochure : Aux habitants du Calvados (Caen, an VI, 16 p.), qui accuse les royalistes de prolonger la Révolution « en s’abreuvant de sang humain », pour permettre de rappeler « Louis XVIII, cet être vil, sans moyens et sans talents », de rétablir « les droits féodaux, les aidss, la gabelle, la taille, la capitation, les corvées, la dîme et les mille et une vexations inventées par la tyrannie ». Les élections de l’an V ont empêché la paix de se conclure. I1 a fallu fructidor pour la réaliser. — Les citoyens sont invités à assurer le respect des dispositions législatives qui interdisent l’accès des assemblées primaires aux ex-privilégiés. S’ils se présentent en force, que les bons citoyens fassent scission. « Sous ces heureux auspices, l’armée d'Angleterre, commandée par le héros d'Italie, ira réduire l’éternei ennemi du nom français ; alors, enfin, par de nouvelles victoires, et par une paix glorieuse, vous fermerez le tempie de la guerre étrangère et des divisions intestines. »

Il s’agit donc de nommer six électeurs qui, aux termes de la Constitution, ne peuvent être ceux de l’an précédent, et cinq administrateurs.

Est-ce parce que les gens d’ancien régime sont légalement éliminés des assemblées, et que les républicains sont ainsi certains du succès ? Le concours des citoyens aux sections de vote n’est pas très empressé : l’Egalité présente un maximum de 132 votants, un minimum de 99 ; la Liberté oscille entre 177 et 81, nombres très inférieurs à ceux de germinal an V.

Bien qu’il n’y ait pas de liste de candidats, il apparaît bien qu'il y a eu mot d'ordre : la dispersion des voix est faible et beaucoup de résultats sont acquis au premier tour. Il n’y a pas opposition : « le calme et la tranquillité règnent chez nous. » — « Les messieurs de germinal an V sont aux abois. Nos assemblées. [sont] de la meilleure tenue. En vain, les serpents du royalisme ont sifflé aux portes : les républicains, calmes, sont restés inébranlables, et tout s’est passé sans aucun trouble. » — « Nos sections font d’excellents choix : les messieurs de germinal an V n’y ont pas fait fortune. Demain passé, tout sera terminé. Vive la République ! » (1), tels sont les renseignements que l’administration transmet au département pendant les opérations.

Les choix faits marquent bien le républicanisme des votants (2) : les 6 électeurs sont Thomas Busnoult ; J.-B. Duboscq, frère de Germain ; Ch.-Augustin Bazin, élus à l’Egalité ; Thomas-Michel Bazin ; Michel-J.-B. Monlien, greffier du tribunal ; Gohier, juge, élus à la Liberté (3).

Avec 195 votants, les élections municipales donnent immédiatement la majorité à Vesnié (192 voix) ; Roussel (190) ; Thomas- Michel Bazin (189) ; Lenouvel, capitaine des grenadiers (135) ; Vivier du Raisin (110). Les trois « fructidorisés », réunissant presque l’unanimité, voient ainsi approuver la politique qu’ils ont pratiquée depuis le coup d’Etat. Vivier, sans doute vexé de réunir

(1) Arch. Vire, D 13, f. 34, 37. Le seul incident notable se produit à l'Egalité : on tente d’exclure du vote Surbled de la Mahère, assesseur du juge de paix, grand-oncle de l’émigré Heurtault de Boisneville. La motion est repoussée, la loi prononçant l’exclusion des oncles et non des grands-oncles.

(2) Les juges de paix Maurice et Busnoult sont maintenus, ainsi que les assesseurs de lEgalité. A la Liberté, on remplace Monlien de Perthou et Delanoë, deux suspects ; Chemin des Guénets et Hélie jeune, deux tièdes, par Jacques Lanon [frère de Richard], ex-président de Padministration centrale du Calvados ; Jean-Catherin Brison : Goislard et Jacques Surbled des Moulins, plus civiques que leurs prédécesseurs.

(3) Busnoult a pu avoir un pied dans les deux partis, et Monlien est encore un timide. Mais les autres sont nettement hostiles à l’ancien régime.

beaucoup moins de voix que ses collègues sortants (1), invoque alors son état physique et ses affaires personnelles, et décline toute fonction. On fait appel au 6° de la liste, qui a d’ailleurs réuni 107 voix, Pierre-J.-B. Brison, ancien curé constitutionnel de Gathemo (Manche), m. du club en 1791-95, patriote éprouvé. Cette administration n’hésite pas un instant à continuer Bazin à la présidence (2).

Les électeurs se rassemblent à Caen le 20 germinal-9 avril pour nommer 8 députés en remplacement des sortants et des « fructidorisés ». [ls choisissent des républicains directoriaux : Dubois du Bais, ex-Conventionnel, membre sortant ; Legot, ex-Conventionnel, sorti en lan V ; Ch. Ambroise Bertrand de l’Hodiesnière, ex-Conventionnel, administrateur du département ; Legoupil-Ducios, accusateur public ; Lévêque, commissaire du Directoire exéeutif près ladministration départementale ; enfin trois Virois Ch. Cailly, commissaire du Directoire exécutif près les tribunaux du Calvados ; Pierre-Jean-René Lenormand, président de l’administration départementale ; Germain Duboscq, président du tribunal criminel (3).

Ces élections constituent un succès pour le Directoire, marquent qu’on approuve « l’heureux 18 fructidor », qui a permis de mettre à la raison le royalisme renaissant, montrent qu’on tient compte

(1) Duval, l’autre sortant, n’a réuni que 16 voix, mais il est possible qu'il ait manifesté d’avance son'intention de ne pas être réélu.

(2) Une circulaire de Lévêque, du 11 floréal an VI-30 avril 1798, invite les commissaires du Directoire exécutif « à donner les renseignements les plus exacts sur le patriotisme, la moralité, les opinions et la capacité des membres des administrations municipales... » afin de le « mettre à portée de requérir la suspension ou la destitution de ceux qui paraïitraient indignes de la confiance. » « Vous pouvez épancher votre âme dans la mienne, vos secrets seront respectés. » Delavente répond le 22 : « Ils sont tous animés du même esprit républicain et de la même intention de bien faire. » [Il répondra de même le 18 floréal an VII- 7 mai 1799, après les nouvelles élections.] (Arch. Vire, K* 88).

(3) « Grands talents, probité austère, patriotisme austère, ferme et décidé, mais sans exagération. » L’assemblée, d’une « composition également éloignée du royalisme et de l’anarchie », avait pour président Cailly, pour secrétaire Lenormand. Lévêque et Duboscq préférèrent garder leurs anciennes fonctions. — Un certain Lavenue (?), le 19 floréal- 8 mai, écrit que Bertrand, Lenormand et Cailly ont envoyé des émissaires effroyables dans tous les cantons afin d’effrayer les gens de bien par leurs menaces. » Ainsi, ils sont parvenus à se faire élire. Le général Larue, d'accord avec eux, invitait, avant les assemblées primaires, « les anarchistes à chasser avec violence les gens de bien s’ils osaient se présenter. « Lévêque et Duboscq ont refusé leur mandat parce .qu’ils sont « convaincus de l’illégalité de ces élections ». (Arch. Nat., File IL,

Calv., 2 et 12).

au gouvernement de ses efforts en vue de la réalisation de la paix extérieure, vœu le plus cher des Français : «il ne reste plus qu’à faire la paix avec le perfide gouvernement anglais », qu’à punir « Albion, la moderne Carthage », à laquelle on lance des défis à ia fête de la jeunesse, le 30 mars 1798 (1).

5. La période qui s’étend entre les élections de l’an VI et celles de l’an VII est la plus terne des années du Directoire. Elle n’est marquée à Vire par aucun événement. Et ce qu’on appelle le coup d’Etat du 22 floréal an VI, simple épisode de la lutte entre républicains directoriaux et républicains démocrates, reste sans écho dans une localité qui ne renferme pas d’autres républicains que les partisans de la Constitution de l’an III (2).

En réalité, cette année se passe dans la monotonie d’une vie sans à-coups. Apparemment, rien n’est changé : les autorités appliquent les mêmes mesures de répression, observent les mêmes rites civiques.

Sous la direction de Delavente et Bazin, la chasse aux ennemis du régime se poursuit : les visites domiciliaires continuent d’avoir lieu, même au dehors de la ville, au grand mécontentement de l'administration du canton rural qui se plaint de ces empiètements sur ses attributions (3). Les compagnies d’élite de la garde nationale de Vire effectuent de fréquentes patrouilles. Conformément à i’arrêté départemental du 25 prairial an VI-13 juin 1798, on installe des logements près des barrières de la ville « aux fins de

(COMITE ATEN ADS DE el,

(2) Cet événement n’est nulle part mentionné dans les pièces officielles de la localité.

(3) Depuis fructidor, dans ses comptes rendus décadaires, Michel Mauduit, président du canton rural, déclare toujours que la tranquillité est parfaite dans son ressort. « Cependant, je veille avec bien du soin ; et s’il se passait quelque chose, si. je prévoyais même quelque trouble, je ne manquerais pas de vous en faire part, même de mes craintes. » Ces protestations de zèle durent laisser incrédule Lévêque, car, dans la nuit du 28 au 29 avril 1798, des visites domiciliaires furent faites à Tallevende-le-Grand par la gendarmerie et 40 hommes de troupe, à l’insu de Mauduit qui reprocha au lieutenant de gendarmerie « ce grand attentat à la Constitution ». Le lieutenant riposta sèchement « De retour dans ma résidence, je me hâte de vous observer que je suis né républicain, que j'ai toujours su respecter les propriétés, les personnes et les autorités. [souligné dans le texte}, et qu’en vertu du réquisitoire qui m’a été confié par le citoyen Delavente, ….j’ai mis à exécution et. rendu compte à mes chefs et à l’administration départementale. » [C’est le second échec de Mauduit qui, l’an d’avant, avait protesté contre une perquisition faite par des troupes de Sourdeval, à la Lande-Vaumont, chez des Rotours de Chaulieu, auquel on avait pris trois fusils. Or, ce des Rotours, en 1799, seconda les menées de Frotté et son fils prit part à la seconde Chouannerie|,

Visiter les passeports des voyageurs et arrêter les individus non en règle ». (1) La garde nationale fournit les posies nécessaires à lPexécution de ce contrôle.

Les déserteurs, les insoumis à la conscription se voient appliquer la circulaire départementale du 23 nivôse an VII-12 janvier 1799 pour l’exécution des lois des 19 fructidor an V et 24 brumaire an VI : les délinquants ont trois jours pour opérer leur soumission ; après quoi, des patrouilles les recherchent et ils sont susceptibles de cinq ans de fers. Ceux qui échappent aux recherches doivent être portés sur la liste des émigrés.

Mais c’est surtout pour la recherche des anciens Chouans que Delavente mérite les félicitations de Lévêque. D’accord avec ce dernier, il tente d’établir tout un système d’espionnage, au moyen de Chouans amnistiés qui consentent à devenir des agents indicateurs rétribués. Ces mesures sont motivées par les craintes qu’on éprouve encore de voir renaître la Chouannerie. Continuellement, on croit voir Frotté (2).

On dresse l’état nominatif motivé de tous les individus qui ont manifesté une opposition habituelle au gouvernement républicain (exécution de la circulaire du ministre de la police du 17 brumaire an VII-7 novembre 1798). On s’efforce d’assurer « l’expulsion des émigrés du territoire de la République, sans laquelle il ne peut y avoir ni sûreté ni tranquillité pour les bons ciotyens (3) ».

On arrête des individus dont certains avaient pu se croire à Pabri (4) ; on les traite comme des prévenus de droit commun, on

GPA ECH A Vire DE NT LOM ODA DM IS EE RO lPASEGUIN (ist denta Chouannerte, t. II, p. 313) dit qu’ainsi fut arrêté à Vire « Lecordier du Tourneur, général divisionnaire de l’armée royale de Normandie », qui, conduit à Caen, y aurait été guillotiné. Je trouve mention, le 2 prairial an VI, de l'arrestation à Vire d’ « Henry Lecordier dit du Manoir, chef de Chouans et prévenu d’émigration », conduit à Caen le 13. (Arch. maison darrêt : reg. III, f. 130).

C)AATCh Vire BI DM lEniyetsiStherm. an VII) 11276 En messidor an VI, on signale sa présence dans les cantons de Tinchebray, Vire et Saint-Sever, en compagnie de Mandat et Picot. Les recherches faites restent vaines.

(3) Exéc. de la circul. du ministre de la police du 6 nivôse an VII- 26 déc. 1798, complétée par l’arrêté départ. du 15 nivôse.

(4) 27 floréal an VI : Michel Chesné, de Burcy, Chouan amnistié, instituteur particulier à Neuville. — 2 prairial : Lecordier du Manoir. — 21 prairial : Ch. Jeanne, de Sept-Vents. — 25 messidor : J.-B. Bourdon, soupçonné d’être l’émigré Bainville ou Delille. — 4 thermidor : Lelavandier, de Sourdeval, « complice d’émigrés ». — 26 thermidor : Thomas Restout, quincailler à Truttemer, « prévenu d’être un Chouan non soumis ». — 3 fructidor : Jean-François Decaen, de Clinchamps, n’a pas profité de Famnistie. — 9 fructidor : Roch Maupas, Chouan amnistié de Vaudry. — 15 fructidor : Louis-Alexandre Dubämel, dit Villechien,

les poursuit pour vol à main armée, pillages en bande, assassinats : de sévères condamnations sont prononcées par les tribunaux (1).

L'administration centrale du Calvados poursuit la disparition de tous les signes extérieurs du culte : calvaires, croix, sonneries de cloches, donnant, le 22 août 1798, une décade comme délai d'exécution ; par l’arrêté du 9 ventôse an VII-27 février 1799, elle excite les autorités à la chasse aux prêtres réfractaires

« Qui, depuis l’aurore de la Révolution, s’est attaché à corrompre l'esprit publie ? Qui a retardé les progrès de la philosophie et de la raison ? Qui s’est constamment opposé à la célébration du décadi, à la pompe des fêtes nationales, à l’observance du calendrier républicain ? Qui a opéré la division des familles ? Qui a dirigé les massacres des patriotes, des fonctionnaires publics, des acquéreurs de biens nationaux ? Qui a provoqué légarement des premiers conscrits qui ont dévoyé du chemin de l'honneur ? Qui a conseillé le mutilement (sic) de ces lâches, pour re pas dire monstres, qui se sont couverts de honte et d’opprobre en voulant se soustraire à la gloire de défendre leur pays ?.… Tout nous dit que les maux de la patrie ne sont que l’ouvrage d’une caste et d’une secte. Il faut l’exécution sur-le-champ de notre arrêté contre eux. »

Quelques individus de la région font connaissance avec les commissions militaires établies en vertu de la loi du 19 fructidor an V.

C’est le cas, notamment, d’Emmanuel-Jean Cœurdoux, dont les parents habitent Vire. Inscrit sur la liste des émigrés, il est, le $ messidor an VI-26 juin 1798, condamné à ia déportation par la commission de la 14° division (2).

« noble, prévenu d’émigration ». — 28 vendémiaire an VII : Armand Thoury de Roullours « prévenu de complicité dans le vol de la diligence en ventôse dernier ». [II s’évadera. en enivrant le sergent qui le conduisait à Caen.] (Arch. Vire, H* 57 ; 1° 76 : I* 87. — Arch. maison darrebo Vire reg IV Te l0)

(1) Le procès le plus fameux fut l’affaire de l’assassinat d’Esnault, curé constitutionnel de Saint-Pierre-Tarentaine, commis dans la nuit du 30 au 31 décembre 1795. Les mandats d’arrêt sont de vendémiaire an Vil-octobre 1798. Il y eut 20 inculpés dont Guillaume Levailiant, ex-noble, du Tourneur, et sa fille (acquittés) ; François Vincent, « instituteur public » ; Noël Duhamel, nctaire et agent municipal äe Saint- Pierre-Tarentaine (acquittement et non-lieu) ; Lesoudier de Saint-Blaise, ait Saint-Georges, chef chouan ; J.-B. Godes, prêtre réfractaire, condamnés à mort par contumace comme meurtriers du curé. (Arch. Vire, 1* 86).

(2) Il fut libéré le 9 décembre 1799, par ordre du commandant du 20° régiment de cavalerie et vint se fixer chez ses parents à Vire. — Les Séguin citent encore comme victimes de ces commissions : Lecordier du Tourneur, Mandat et la Rocque-Cahan. Il faut y ajouter Jacques- Alexandre Gaultier de Carville, 22 ans, condamné à mort le 8 messidor an VI, à Caen. — Roch Maupas fut libéré le 20 nivôse an VIII en exécution de larrêté des consuls du 7. — Gabriel-François Vaufleury de

Saint-Cyr, ex-lieutenant-général du bailliage et ex-maire de Mortain,

En même temps qu’ils exercent ainsi une sévère répression, les vainqueurs de fructidor ont soin de ne pas négliger les dehors civiques : ils considèrent toujours que les fêtes sont un excellent moyen d'éducation pour le peuple et s'efforcent de l’attirer par des programmes variés : évolutions militaires qui vont jusqu’à de véritables manœuvres en terrain varié , concours de tir, exercices athlétiques dont les vainqueurs sont honorés à la façon antique (1). Bazin profite de l’affluence que provoquent ces nouveaux sujets d'intérêt pour discourir longuement sur les thèmes qui lui sont chers. La réplique lui est parfois donnée par le général ou par le président de l’administration municipale du canton rural, Michel Mauduit, puis Dubosceq de la Roberdière, qui, l’un et l’autre, malgré leur civisme très douteux, affectent un langage plein de républicanisme et de soumission aux lois de leur pays (2).

Les plus suivies de ces fêtes sont celles qui ont un caractère politique, le 14 juillet, les 9-10 thermidor, le 10 août, le 22 septembre, le 21 janvier. Il faut y ajouter le 10 prairial (fête des défenseurs de la patrie), à cause de son caractère « militariste » ; le 30 ventôse (fête de la souveraineté du peuple), toujours aussi contradictoire ; enfin le premier anniversaire du 18 fructidor.

La fête de la Liberté (9-10 thermidor) est surtout l’occasion de renouveler les habituels anathèmes contre les « anarchistes ». La Constitution de 1793, celle de 1791 n’apparaissent que comme des corollaires de la « tyrannie », du « despotisme », de « l’anarchie ». On les brûle en même temps que le trône royal et le trône

beau-père du Chouan Gaudin de Vilaine, fut lui-même quelque temps détenu, ayant été arrêté dans sa maison de campagne de Saint-Jean-du- Corail, après avoir quitté Vire. (Arch. Nat., FT 3.661, 2. Etat des jugements rendus par les commissions militaires. — Arch. Vire, D* 18 (2 ventôse an VII) ; I 65 ; I* 87).

(1) Couronnes, sabres d’honneur. Le 1°" vendém. an VII, le vainqueur de la course est reconduit chez lui par tout le cortège officiel. — R. Séauix (op. cit., t. II, p. 296) se moque de ces évolutions, et dit que « beaucoup de gens s’y estropiaient ». — L’ex-abbé Surbled des Moulins semble avoir composé pour ces fêtes des discours dont on retrouve les mss. à la biblioth. de Vire. (C 3 ; 6 ; 7 ; sur le mariage, la fête des victoires, l’agriculture).

(2) Réélu à l’unanimité moins 2 voix en germinal an VI, Mauduit, le 22 juillet 1798, fut invité par le ministre de l’intérieur à démissionner, la loi du 9 frimaire an VI interdisant aux nobles l’exercice des fonctions administratives. Mauduit affirma, en vain, que les titres d’écuyer et de secrétaire du roi ne lui conféraient pas la noblesse, et rappela les services qu’il avait rendus. Il eut comme successeur Duboscq-Roberdière. __ A les entendre, leur ressort est d’un civisme constamment en hausse. Or il contient quelques-unes des communes les plus disposées à recommencer la Chocvannerie. (Arch. Nat., Fic III, Calv. 12, — Arch. Calv., L, comptes décadaires des admin. cantonales, Vire),

€ triumviral ». Sur l'autel de la patrie, on place la Constitution de l’an III, tandis que sur les cendres des trônes, s'élève « la statue de la Liberté ».

Le 10 août, « fête de l’abolition de la royauté, juste suite des crimes commis contre la souveraineté du peuple », garde la signification la plus républicaine. Bazin, en présence du général Dufour et de l’administration du canton-rural, s'étend sur les « attentats du royalisme et la nécessité de se rallier autour de la loi » (DE

Le 22 septembre est marqué par l’habituel discours sur les avantages du gouvernement républicain, la lecture de la déclaration des droits de l’homme et de ses devoirs, et celle du premier article de la Constitution.

Le 21 janvier 1799 est l’occasion de renouveler le serment de « haine à la royauté et à l’anarchie », pour tous les fonctionnaires, jes officiers de la garde nationale, après invocation à l’Etre suprèéme et imprécations contre les parjures.

La fête de la souveraineté du peuple ramène les extraordinaires inscriptions : « La souveraineté réside essentiellement dans l’universalité des citoyens. — Nul individu, nulle réunion partielle de citoyens ne peut s’attribuer la souveraineté », dont le caractère démocratique jure avec la Constitution qu’on acclame au même instant. « La nouvelle du massacre des blessés et malades français à Agosta en Sicile, ajoute le procès-verbal, a causé la plus vive émotion. Il est nécessaire de se rallier à la Constitution. » (2)

Mais le premier anniversaire du 18 fructidor, prescrit par la loi du 2 fructidor an VI-19 août 1798, dépasse en solennité toutes les autres fêtes ; « cette immortelle journée qui a sauvé la République » est commémorée devant un grand concours de spectateurs attirés par les nouveautés que promet le programme. Les autorités des deux cantons, la garnison, la garde nationale escortent « le livre sacré de la Constitution de l’an III. porté recouvert 4’un crêpe, au milieu des administrateurs qui portent une branche de chêne... pour montrer que les membres du Directoire exécutif et du Corps législatif, restés fidèles, ont sauvé la Constitution le 18 fructidor an V ». Bazin fait « connaître les trames criminelles employées par le royalisme et le fanatisme pour tâcher d’anéantir

(DEATH Nire DFE 0M37DiPmultiples salves « pour rappeler la journée du 10 août », beaucoup de musique, chansons, danses, défilés complètent cette fête à laquelle on s’efforce de donner de la popularité. « Les instituteurs se sont engagés à haute voix, en présence des autorités…, à n’inspirer à leurs élèves que des sentiments républicains, du respect pour les vertus, les talents, le courage et la reconnaissance pour les fondateurs de la République ».

(COMORES TEE DEN Sites Et TOO)

HISTOIRE POLITIQUE DE VIRE (1795-99) 571 la République ». Le général Dufour, Duboscq-Roberdière, président du canton rural, s'étendent sur ce mème thème. Enfin, après le défilé, on donne « lecture du dernier acticle de la Constitution au pied de l’arbre de la Liberté » (1). |

Cependant, au milieu de toutes ces manifestations de républicanisme directorial, des préoccupations nouvelles apparaissent, signes avant-coureurs d’un état d’esprit nouveau. C’est d’une part Panglophobie, d'autre part le militarisme. Déjà, le 30 mars 1798, iors de l'inscription des jeunes gens sur les contrôles de la garde nationale, on a lancé des défis à la « Moderne Carthage » ; et le discours pour la fête des victoires attaque le ministère britannique qui fait, € à la honte de l’humanité, un système monstrueux du brigandage et de l’assassinat ».

Le 14 juillet 1798 permet de saisir les mêmes sentiments. « Un militaire blessé portait une bannière avec ces mots : 14 juillet, le peuple debout contre les tyrans ! » Mais l’autel de la patrie montre cette inscription : « Du 14 juillet, les 10 août et 18 fructidor : la Constitution de l’an III ; l’Angleterre impunie : Aux armes, citoyens ! » Le discours de Bazin s’achève dans le chant des Marseillais.

La fête du 10 prairial-29 mai 1798, dite des défenseurs de la patrie, avait été l’occasion pour Bazin de prononcer les paroles suivantes, qui traduisent les sentiments d’une population déçue dans ses espoirs de paix, et qui compte sur l’armée pour la conquérir. Parlant de la République, « trahie par des généraux perfides, terrorisée par des anarchistes », mais gagnant une gloire plus brillante, plus rapide que celle de Rome, grâce aux prodiges des « armées des Jourdan, des Moreau, des Marceau, des Hoche, et de tant d’autres qui ont guidé le courage invincible de nos volontaires », il termine en comparant « Buonaparte, ce jeune et invincible héros, vainqueur de Pltalie, à un second Scipion à Car-

(1) Delavente enregistre ainsi le succès : « S’il était possible d'entrer dans les détails, vous y verriez que c’est la première qui, depuis l’établissement des fêtes nationales, a eu le plus d'ensemble, le plus d’éclat et a rassemblé le plus grand concours de spectateurs de tous les partis... Prenons patience et ça ira ! » (Id., D 7, f. 43-44 ; D'AUS RENTES- ADAATS" 21 et 25 fructidor an VI). — La bibliothèque de Caen possède un placard intitulé € Au 18 fructidor », couplets faits pour être chantés à la fête du 18 fructidor, dans la commune de Vire. Ces couplets sont très durs

(Carnot rime avec fripot). Ex.

« Puisque toute la clique

D'un roi veut s’embâter, Sur la côte d’Afrique, Qu'elle en aille tâter. »

thage ». Pour « dernier exploit », il va punir le tyran des mers ». (1)

L'idée que l’armée française est invincible va se répandre encore, renforcée par les victoires d'Egypte et de Naples (2).

Toutefois, ce n’est pas parce que les ennemis du gouvernement se cachent et que les autorités locales observent les fêtes civiques qu’il faut penser que la masse de la population est pleine de bonnes dispositions pour tout ce que fait le Directoire. Certes, il n’est pas à Vire de démocrates, d’anarchistes, et les royalistes se terrent. Mais, de nouveau, la majorité se forme d’irrésolus, d’indifférents, de mécontents, d’égoiïstes.

Les premiers, rien ne venant plus les aiguillonner, retournent aux hésitations de l’an IV ; ils resteront dans l’expectative jusqu’au coup d'Etat de brumaire. Les seconds avaient toujours été nombreux ; leur masse ne diminue pas. Le nombre des troisièmes s’accroit de tous ceux qui ont subi un préjudice du fait de la continuité de l’état de choses créé par la Révolution (3). Quant aux derniers, ils sont loin d’avoir à se plaindre : ce sont les profiteurs de l’époque. Mais, bien qu’on ne saisisse à Vire aucun symptôme de cette fameuse « corruption des mœurs », si souvent et, parfois à tort, invoquée contre l’époque du Directoire, il est certain que des individus, jadis désintéressés, sont devenus avides de jouir des avantages acquis : il leur apparait nécessaire de mettre un terme à la Révolution, ce qui peut être le vœu commun de tous les Français ; mais ces égoïstes se soucient assez peu de la manière, pourvu que leurs intérêts soient sauvegardés. Ce ne sont pas des royalistes, mais simplement de mauvais citoyens. Il y a ainsi tout le lot de ceux qui s'efforcent d’éviter les charges fiscales (4) ;

Q)"Arch. Vire, D 7; f. 11; 24: Bibl. Wire,-ms. C7 Jamais encore on n'avait, à Vire, dans les discours, désigné par leur nom les grands chefs.

(2) Arch. Vire, D 13, f. 100. — « Au bruit du canon, écrit, le 9 janvier 1799, l’administration municipale au département, nous avons publié ce matin votre arrêté et le message du Directoire exécutif au Conseil des Cinq-Cents, annonçant les victoires. remportées sur le parjure roi de Naples. Fasse l’Etre suprême qu’avant la fin de l’année, il n’y ait en Europe de rois que pour la filature des matières propres à habiller les républicains (sic). C’est notre vœu prononcé et celui de nos administrés. Çà ira ! En dépit des royalistes, tout réussira ! »

(3) L’échec des négociations de paix en 1797 a notamment causé une vive désillusion.

(4) La contribution personnelle et somptuaire a pu être mal établie. Mais pour lan V et l’an VI, il y a 182 réclamants : des nobles (du Hallay, des Rotours), des suspects (Duval, dinandier), des. tièdes (Surirey), des patriotes de 89 (Roger-Sorière, Lemonnier), même des républicains directoriaux (Desmarais, Tirel, Gohier, Lebaïlly, Delavente). Lers de lPemprunt de 100 millions de l’an VII, presque tous les assu-

HISTOIRE POLITIQUE DE VIRE (1795-99) nt

le lot de ceux qui voudraient esquiver les charges militaires (1) ; enfin, celui de ceux qui refusent d’exercer les fonctions publiques. Le zèle si empressé, si vif, des premières années de la Révolution fait maintenant défaut : l'esprit de sacrifice est disparu (2). Là où, jadis, on vit des honneurs, on n’aperçoit plus que d’ennuyeuses corvées : Roussel, administrateur municipal, jadis ferme républi- Cain, donnera bientôt le fâcheux exemple d’un magistrat absent le jour de l’anniversaire de la juste punition du dernier roi, non pas parce qu’il redoute de prononcer un serment que des réacteurs notoires prêtent sans hésiter, mais parce que ses fonctions d’homme public | « ennuient » (3).

A côté de lui, des « patriotes de 1789 » en viennent à montrer des sentiments sans aucune noblesse : Roger-Sorière, le plus riche négociant de la cité, si désintéressé aux premiers instants de la Révolution, en arrive à employer toutes sortes de procédés frauduleux pour soustraire un cheval à une réquisition pour l’armée. Le même Roger et J.-B. Duboscq, président du tribunal de com-

jettis réclament, bien que l’administration municipale leur ait répété

« La Patrie a des besoins pressants pour fournir à ceux qui vous défendent aux frontières les choses qui leur sont nécessaires. Chacun. doit donc s’empresser de s'acquitter pour une cause qui doit tous vous intéressermdersispres > (Ud. DU1S-11138).

(1) Il y a des déserteurs, même parmi les fils de famille bourgeoise Thomas-Claude Boivin, du 12° dragons, en messidor an VI ; Ch.-Fr. Loslier, du 16° chasseurs, en fructidor [son père, l’an précédent, avait été l’un des vieillards honorés à la fête de la vieillesse]. Delavente doit vérifier la situation de nombreux militaires se disant en congé. Lors de la conscription, sur 9 réclamants pour infirmités en 2° et 3° classes, il y a 4 fils de famille. D’autres cherchent des situations de tout repos : le 18 octobre 1798, Louis-François Huillard, conscrit, demande à s’enrôler dans le 2° bataillon des garde-côtes de la Manche. Refusé, « le pétitionnaire, étant appelé, ne peut s’enrôler volontairement, » (Arch. Vire, D 6, GT ADS EME 6)

(2) « L’habitant de ce canton. n’est occupé que de son intérêt. Toute loi qui le blesse lui déplaît ; et, dès ce moment, il crie contre les auteurs et ne l’exécute que parce qu’il craint de se compromettre davantage. » (Compte décad. de Ch.-Aug. Bazin, fructidor an VI). — Dès le 30 janvier 1798, Delavente avait montré l’impossibilité d'attendre un fort rendement des souscriptions publiques « pour la descente en Angleterre ». On trouve qu’on a abusé de ce système, on s’inquiète de savoir ce que ie produit en devient. « C’est la classe la plus pauvre qui aurait le plus de zèle à faire quelque sacrifice pécuniaire. Et la classe ia plus riche est la moins généreuse. » (Arch. Calv., L, comptes décad. des admin.

cantonales, Vire).

(3) I1 démissionne le 30 janvier 1799. Puis, inscrit dans une des compagnies d’élite de la garde nationale, il veut passer dans une compagnie du centre, au sérvice moins actif. Refusé. (Arch, Vire, D 13, f. 147 ; Dr EDS).

merce (frère cadet de Germain Duboseq, président du tribunal criminel du Calvados et « républicain prononcé »), s'efforcent desquiver les charges de membres du jury d’équité pour l’établissement de l’impôt personnel, mobilier et somptuaire (1). Le jury qu’on formera enfin mettra la plus insigne mauvaise volonté à effectuer le travail réclamé par la loi, à tel point qu’au bout de huit mois, Delavente dira de lui : « De pareils répartiteurs dont la masse générale a si peu de patriotisme mériteraient peut-être qu’on les forcàt d'avancer la totalité de la somme à imposer. » Mais il s’attirera d’eux cette réponse, remarquable quand on pense à leur incivisme certain

« Il ne faut pas attribuer ce retard. au défaut d’esprit républicain parmi les membres des jurys d'équité qui sont tous des élus des administrations municipales de la République. Laissons cette idée aux aristocrates qui voudraient se persuader qu’il n’y a guère d'esprit public en France. Sans doute, dans l’expression des sentiments que vous partagez avec les bons Français contre les ennemis publics, il n’y a pas d’allusion aux membres du jury d’équité, dont plusieurs pourraient se flatter d’avoir été animés de l’esprit républicain avant la chute du trône, et d’avoir rempli diverses fonctions populaires avec le désintéressement, le zèle du patriotisme pur. Soyez persuadé qu’ils marcheront toujours dans les rangs des vrais républicains français ennemis des esclaves de la royau: té et des apôtres de l’anarchie. » (2)

L'administration municipale doit même se priver des services du geolier Georges-Pascal Baron (3), puis de ceux de Gabriel Du-

(1) Le 10 nov. 1797, l’administration municipale accusa Roger de causer le retard dans la mise en recouvrement de l’impôt. Th.-M. Bazin, son cousin, lui écrivit une lettre fort dure, lui rappelant que la Révolution avait largement garni le coffre-fort des Roger. « Sa fortune est immense, avait écrit l’administration au département ; et il pourrait payer d'avance les impositions. Son coffre-fort et ses grandes propriétés sont d’excellents garants. » Roger dut accepter les fonctions par ordre du département. J.-B. Duboscq en fut dispensé. Les municipaux furent très irrités : « il refuse ces fonctions, parce qu’il aime à se trouver derrière le rideau, et ne veut pas paraître en évidence vis-à-vis des fabricants de la manufacture. auxquels il vend ses laines. Nous lavions choisi justement parce qu’il était le seul capable de nous renseigner sur la fortune des manufacturiers. » (Arch. Calv., L, Comptes décadaires des administrations cantonales, brumaire an VI. — Arch. Vire, D 13, f. 5,8 DES SDEIT7S SERRES)

(2) Composition : Dubescq-Roberdière ; Roger-Sorière ; J.-B., Sonnet : J.-B. Bazin (père de Jean-Michel, candidat de droite en germinal an V) ; Julien Barbé-Chemin (candidat du même parti aux mêmes élections). On peut se demander si l’administration Bazin ne les a pas choisis pour mettre en évidence leur manque de zèle. (Id., D* 15).

(3) Une série d’évasions firent soupçonner son zèle. Celle de Desforges, en 1798, acheva de le déconsidérer. Destitué définitivement, il est désormais, ainsi que son fils, classé parmi les royalistes. (Id., D* 15, 21 therm. an VI).

Dourg, commandant de la garde nationale, connus jadis l’un et l’autre pour leur républicanisme, mais que les circonstances ont fait évoluer (1).

Enfin, dans la masse même de la population va se manifester une résistance toute passive, appuyée sur la force formidable de l’inertie, aux décisions du gouvernement concernant l'usage du nouveau calendrier.

La querelle entre « M. Dimanche et le Citoyen Décadi » arrive alors à son paroxysme, et, malgré la continuelle intervention des autorités locales qui font un très gros effort pour l’application de la loi, le Directoire exécutif subit là un échec complet : il se brouille même, en cette occasion, avec le clergé ci-devant constitutionnel, qui, attaché au christianisme et prêt à le remettre en honneur, voit d’un mauvais œil le développement que le gouvernement tente de donner au culte décadaire.

Depuis que le calendrier républicain est officiel, les administrations publiques l’ont observé fidèlement : leurs décisions sont toujours datées en style nouveau, la plupart du temps à l’exclusion de l’ancien. La nouvelle désignation des mois semble même être entrée assez facilement dans les usages. Mais il n’en est pas de même de celle des jours : sauf décadi, les termes nouveaux ne sont pas usités. Par exemple, le 8 brumaire anIV-30 octobre 1795, le district a convoqué les assemblées primaires pour « dimanche prochain » ; l’administration municipale élue quelques jours après mentionne toujours, dans ses invitations aux fêtes civiques, la date en indiquant le « jour de la semaine » (2).

Il est clair que ce que n’arrivent pas à observer complètement les autorités constituées, le public n’en a cure. Aussi, lorsqu'il

(4) Le 25 mars 1798, l'administration écrit à Dubourg : « I1 y a déjà longtemps que vous avez oublié la ligne constitutionnelle. » A la fête de la scœuveraineté du peuple, requis par Bazin de faire taire quelques perturbateurs, il n’en avait rien fait et avait puni d’arrêts Tirel, eapitaine de canonniers, qui avait exécuté l’ordre municipal. Dès lors, ladministration ne veut plus lui confier le soin des visites domiciliaires. Or, le 22 juillet 1798, a lieu une de ces visites prescrites par la loi du 18 messidor. Au risque de « retarder l’exécution de la loi », Dubourg rassemble la garde sur la place, alors qu’il n'avait ce droit que les 5 et 10 de chaque décade et les jours de fête. Il est suspendu et le Directoire le destitue pour insubordination le 18 frimaire an VII-8 décembre 1798. « Ignorance entêtée », « défaut de moyens », « plus d’orgueil.… que de républicanisme » dit Delavente. (Id., D 7 ; f. 36, 74, 75 ; D 13, f. 35, 64, HD ED ET ee 50):

(2) Le 11 août 1796, elle écrit à l’administration de l’hospice : « Nous nous transporterons samedi matin à l’hospice pour en faire la visite. » — Le 15 janvier 1797, dans un règlement concernant les marchés, on dit qu'il y aura « publication de la taxe tous les samedis matin ». (Id.

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