PREMIÈRE PARTIE
LOTHER II ET WALDRADE
Quand le traité de partage du nouvel empire d'Occident, conclu à Verdun en 843, mit fm aux longues et sanglantes dissensions des trois fils survivants de Louis le Débonnaire, Lother, Louis le Germanique et Charles le Chauve; Taîné, Lother, eut pour son lot le royaume d'Italie et toute la portion orientale des Gaules, avec le titre héréditaire d'empereur. En 855, ce prince ayant abdiqué pour se retirer dans un cloître où il mourut au bout de six jours, ses États furent subdivisés entre ses trois fils, Louis II, Lother et Charles. Louis II eut l'Italie et le titre d'empereur, le reste fut partagé entre Charles et Lother II, et la partie possédée par celui-ci prit de lui le nom de Lotherrègne (Lothersreich) . On reconnaît facilement dans ce nom celui de Ij)rraine. L'impression primitive, produite par la
destinée étrange et sinistre de ce prince, avait été si forte et si profonde, qu'après mille ans écoulés, une partie de ses États porte encore son nom , instinctivement consêtvé fet trdiisniis J)af des générations qiiî fie le Comprenaient liiêitië plus * !
Le partage des États de l'empereur Lotherl" fut l'occasion d'une scène scandaleuse de violence entre ses deux fils aînés et. leur jeune frère. Ils prétendaient le faire déclarer incapable de régner, comme étant sujet dès l'enfance à des attaques d'épilepsie, l'enfermer dans un monastère et lui ravir sa part de l'héritage paternel ; mais l'opposition menaçante des fidèles du vieux monarque fit avorter cette tentative coupable* C'est ainsi que par un juste jugement de Dieu, tes haines et les discordes sacrilèges des fils de Louis le Débonnaire revivaient et se multipliaient avec leur postérité.
Deux ans après, c'est-à-dire en 857, Lother II fit avec son jeiîfie frère un traité par lequel celui-ci lui assurait la réversibilité de tous ses États, si lui-même venait à mourir sans enfants. Cependant, à là mort de Charles, qui arriva, suivant leâ plus grandes probabilités, en 863, son héritage fut partagé entre ses deux frères ; Lother en abandonna à Louis II toute la partie méridionale. Les événements que nous allons raconter expliqueront sùfTisamment comment Lother fut amené à se départir des avantages que lui assurait le traité de 857.
Du vivant même de son père, ce prince avait contracté
* Le savant dom Galmet a parfaitement démontré que ce mot de Lôtherrègne n'avait jamais été appliqué aux États bien autrement vastes de Lother pr, mais à la subdivision possédée par son fils, dont la contrée si longtemps nommée Lorraine formait effectivement le noyau principal. La ville de Metz était la capitale de Lother IL
lA |î*ÀÉÎILtÈ De WALDRÀbE. 3
une sorte d' accord ou promesse de mariage, et par suite entretenu des relations intimes avec une jeune fille nommée Waloradb, mais toutefois sans auclme des formalités religieuses qui Constituaietit un mariage VéHtable. Waldrade appartenait à une famille riche, d'origine galloromaine ; plusieurs de ses ancêtres avaient rempli des fonctions importantes sous les derniers rois mérovingien^; son frère et un de ses Oncles occupaient de hautes positions dans le clergé. Selon toute apparence, Lothér II comptait faire ratifier par l'autorité religieuse cette union, que son père ignorait ou improuvait ; tnais aussitôt après la mort de celui-cij de graves nécessités politiques, sur lesquelles les contemporains ne ô'eicpliquent pas, forcèrent le nouveau roi à quitter la femme de son choix poUr épouser Thictberge ou Theutberge, fille d'un comte frank nomme Boson, qui avait des domaines considérables en Bourgogne. Peut-être futil forcé de prendre une femme d'origine franke, pour ménager les susceptibilités de la race conquérante, à laquelle il appartenait lui-même.
Quoi qu'il en soit, Lother, marié contre son inclination, ressentit bientôt une aversion profonde contre sa femme légitime. Au bout de quelques mois, il ne voulut même plus qu'elle habitât avec lui, et renoua publiquement avec Waldrade des relations qui probablement avaient toujours été continuées en secret. Tous les hommes sages et honorables de son royaume furent scandalisés de cette conduite; les parents de la reine s'en plaignirent hautement, et il y en avait de si puissants, qUê Lother fut contraint de la rappeler, mais il ne voulut même pas la voir, et la tint entièrement séquestrée de tous ceux qui pouvaient prendre intérêt à son sort. Dès ce moment, son parti était pris irrévocablement de substituer la concubine à l'épouse lé-
gitime, et toute sa vie se passa en eiïorts infructueux pour y réussir.
Les annalistes de cette époque, interprètes fidèles du sentiment populaire, ont attribué à la magie l'influence étrange exercée par Waldrade sur un prince qui, pour l'amour d'elle, se fit le persécuteur et le bourreau d'une femme innocente, brava l'anathème pontifical et l'inimitié de deux princes ambitieux et puissants. Cette magie prétendue n'était qu'une de ces passions profondes, indomptables, qui s'irritent et se fortifient par les obstacles mêmes, une de ces flammes véhémentes et désordonnées dont parle la Rochefoucault, qui s'accroissent au lieu de s'éteindre au souffle des orages. Ces amours, rares en tout temps, devaient surtout paraître étranges dans ce siècle de passions brutales et faciles, où les princes du sang de Charlemagne n'imitaient guères de leur illustre aïeul que le dérèglement de ses mœurs. On ne s'étonnait pas de ce que Lother avait une maîtresse, mais de ce qu'au mépris de toutes les lois ecclésiastiques et civiles, de tout ce que l'on respectait encore dans ces temps barbares, il prétendait élever cette maîtresse à un rang qui ne pouvait lui appartenir.
Pour y réussir , il fallait trouver ou inventer contre Theutberge des griefs suffisants pour faire annuler son mariage, et Lother, aveuglé par sa passion, s'y décida facilement. Il ne craignit pas de se déshonorer lui-même, en la faisant accuser d'avoir eu avant son mariage un commerce incestueux avec Humbert ou Hubert son frère, auquel il avait donné le gouvernement d'une partie de la Bourgogne. Cette première fois, la reine fut soumise à un genre d'épreuves fort ordinaire dans ce siècle : un homme délégué par elle comme son champion, entra dans une chaudière d'eau bouillante, et en sortit sain et sauf. Ce
prodige équivalait à une justification complète; elle fut donc admise à la table du roi, et rétablie dans tous ses privilèges de reine et d'épouse, mais ce ne fut pas pour longtemps. Lother suspecta à tort ou à raison la sincérité de cette épreuve, et au retour d'un voyage d'Italie qu'il fit dans ce temps-là, il prétendit avoir trouvé de nouvelles preuves du crime de sa femme. Cette fois, on s'y prit avec plus d'habileté pour donner à la violence et à la calomnie les apparences de la justice. On fit comprendre à Theutberge qu'il y allait de sa vie si elle ne consentait elle-même à s'avouer coupable, en présence des évêques, du crime dont on l'accusait, cet aveu public étant le seul moyen d'arriver à un divorce que le roi voulait obtenir à tout prix. En même temps ce prince n'épargnait rien pour circonvenir les évêques de son royaume, et en faire des dupes ou des complices.
Gonthier, archevêque de Cologne et oncle de Waldrade, fut l'auxiliaire le plus actif de sa nièce et de Lother dans ces intrigues criminelles. C'était un prélat assez instruit pour son temps, ayant une apparence de gravité trompeuse, et fort expert à citer de mémoire, dans les assemblées d'évéques, des passages de l'Écriture ou des Pères et des décisions de conciles ayant quelque rapport aux questions débattues. Cette facilité lui donnait une grande influence sur les évêques ignorants, malheureusement fort communs dans ce siècle. Tel était notamment Thelgaud, archevêque de Trêves et propre frère de Waldrade ; aussi se conduisait-il en tout d'après les inspirations de son oncle.
On trouve çà et là, dans les anciennes archives ecclésiastiques du Lotherrègne, la trace des manœuvres coupables qu'employa Lother pour gagner les évêques. Ce
fut ainsi qu'il acheta le suffrage d^ celui de Toul, en lui rendant trois abbayes que lui-môme avait précédemment usurpées. Son père, en mourant, avait exigé que cette restitution eût lieu, mais une passion criminelle obtint facilement le sacrifice qu'avait inutilenient réclamé la piété filiale. Lother gagna par des sollicitations amicales et des faux -semblants de piété ceux que des présents n'auraient pu corrompre, comme Galton de Yerdun, qui avait été élevé avec lui, et Advence de Metz, le plus respectable des prélats du royaume par son âge comme par ses vertus. La faiblesse de celui-là était du moins touchante ; contem-? porain du père et de l'aïeul de Lother II, il avait même vu Chaiiemagne ; ce souvenir était comme un rêve merveilleux d'enfance, toujours présent à sa pensée. Aussi ne savait-il rien refuser à l'arrière- petit -fil s de ce grand homme. Il poussa la complaisance jusqu'à faire une démarche dont le succès eût comblé les vœux de Lother : il s'agissait de décider l'archevêque de Reims, le célèbre Hinkmar, l'une des lumières de l'Église d'Occident, avenir apporter, au concile qui devait juger Theutberge, l'autorité de sa pré-» sence et de son approbation. Hinkmar, qui alors ne connais-, sait que très-imparfaitement toute cette affaire, y pressentit néanmoins quelque iniquité cachée, et prétexta une maladie pour se dispenser d'assister à l'assemblée \
Le premier acte de cette comédie sacrilège se passa à Aix-la-Chapelle, au mois de janvier 860. Lother se présenta, les larmes aux yeux, devant les évêques de son
* Tous les détails de cette affaire trop fameuse se trouvent dans les
LA FAMIUB DE WALDRADE. 7
royaume. Il leur exposa quel soupçon infâme pesait sur la reine ; ajoutant que , loin de se disculper , elle ne faisait que pleurer, demandant à finir ses jours dans un cloître. Quand il crut en avoir assez dit, il invita les évoques à passer dans la salle où il tenait la reine gardée à vue. Elle se jeta à leurs pieds, se déclarant indigne de demeurer plus longtemps avec son époux, et en prenant à témoin Tarchevêque Gonthier, qui, disait-elle, avait reçu sa confession. Il y avait dans cette scène une invraisemblance monstrueuse, c'était que Theutberge eût été précisément choisir le plus proche parent, l'agent le plus actif de sa rivale, pour lui faire un pareil aveu. Çonthier lui-même sentit le péril d'une si audacieuse imposture, et pour mieux compromettre la reine, il ne rougit pas de l'engager à recommencer sa prétendue confession en présence de tous les évéques, Mais cette fois la pudeur fut plus forte que la crainte î Theutberge refusa l'explication personnelle et directe qu'on lui demandait , et insista pour que Gonthier dît lui-même ee quHl savait. Alors l'archevêque, « témoi-^ gnant par ses soupirs et par ses larmes combien il avait de répugnance à remplir cet office, » révéla à ses collègues les aveux de la reine. Les évêques retournèrent ensuite auprès du roi, lui déclarèrent que sa femme s'était re-i connue coupable, et l'engagèrent à lui permettre d'embrapser la vie monastique.
Un mois après, cette scandaleuse procédure fut solennellement confirmée en présence du clergé et du peuple, dans une assemblée générale (placitum générale legitimnm), tenue
lettres du p^pe ^io^lft^ et d'Hinkmar, et dans \e» procps-verbawx dP8 conciles. On peut consulter, à ce sujet, la collection du père î^abj)e, années 860 et 862, et une longue dissertation dans l'histpire ecclésiastique du P. Noël Alexandre. (V. Éclaircissements.)
également à Aix. Lother voulait contraindre sa femme à y confesser publiquement son prétendu crime, mais il ne put ou n'osa d'abord pousser la violence jusque-là. Il la força toutefois d'y comparaître, de lui remettre à lui-même sa confession, consignée dans un écrit qui fut lu en présence de tout le monde, et de renouveler ses supplications pour obtenir de se retirer dans un cloître. Ensuite le Roi, répondant à une interpellation des évoques, affirma qu'il n'avait provoqué ces aveux par aucune contrainte, et qu'il en était même tout désolé!!! Quoique tout fût concerté d'avance, du moins par la majorité, il y eut quelque hésitation parmi ceux des évêques dont la conscience était plus timorée. Plusieurs avaient réclamé les avis du grand Hinkmar, qui leur avait répondu par une consultation véhémente, dans laquelle il s'élevait surtout fortement contre ce scandale inouï d'un mariage déclaré nul par suite d'une confession divulguée, et contre l'abus monstrueux d'une procédure criminelle dans laquelle le complice présumé n'était pas même assigné. Ce dernier argument surtout fit quelque impression. Le frère de Theutberge fut sommé de venir se justifier , mais étant alors en état de rupture ouverte avec son beau-frère Lother, il ne pouvait venir à Aix qu'avec un sauf-conduit que ce prince lui refusa ! Dès lors il fut réputé légalement contumace ; les évêques prononcèrent la sentence de Theutberge; ils la condamnèrent à subir la pénitence publique, et à passer le reste de ses jours enfermée dans un monastère. On sait que pour être admis à la pénitence publique, il fallait se présenter à la porte de l'église, vêtu de misérables haillons, et réitérer à haute voix l'aveu de ses crimes en présence du clergé et du peuple. Lother et sa complice voulaient obtenir à tout prix cette confession publique.
espérant compromettre ainsi sans retour la cause de leur victime. Mais déjà Theutberge , quoique rigoureusement surveillée, avait pu faire parvenir au pape Nicolas plusieurs lettres dans lesquelles elle protestait d'avance contre tous les aveux que la crainte ou la violence' pourrait lui arracher. Elle réitéra trois fois cette protestation, depuis les deux réunions d'Aix jusqu'à celle de Metz, dont nous parlerons bientôt.
Les scènes d'Aix-la-Chapelle furent bientôt connues dans tout l'Occident, et y causèrent une indignation et une stupeur générales. Les violences brutales et criminelles n'étaient pas rares dans ces temps barbares, mais c'était quelque chose d'étrange et d'inouï que cette torture morale, froidement préméditée, s' exerçant sur une femme que tous les gens de bonne foi, clercs ou laïcs, savaient et proclamaient innocente. On s irritait surtout, et non sans raison, du concours que la plupart des évêques du Lotherrègne prêtaient à cette œuvre d'iniquité. L'archevêque de Reims se refusa d'abord à croire que les choses se fussent passées ainsi, en dépit de ses énergiques efforts pour défendre la cause de la religion et de l'équité. Le pape Nicolas, homme juste et austère, bien digne d'être le chef de l'Église dans ces temps difficiles, voulut s'éclairer et réfléchir mûrement avant de prendre un parti. Lother lui ayant envoyé immédiatement deux évêques pour solliciter la ratification de la sentence, le pape répondit seulement qu'il ne pouvait statuer avec tant de précipitation sur une affaire si importante.
Telle était la situation des choses, quand un incident imprévu vint leur donner une face nouvelle. Theutberge trouva moyen de se soustraire par la fuite à l'ignominie de la pénitence publique ; elle chercha et trouva un asile dans
les f^tats de Charles le Chauve, oncle de Lother. Ce prince eîTibrassa chaudement sa défense; il avait pour cela plu^ sieurs motifs, qui n'étaient pas tous également honorables. Bien qua sa première femme vécût encore , il entretenait peut-être déjà des relations intimes avec la fameuse Rir childe, qu'il épousa plus tard , et Richilde était la propre nièce de Theutberge. Il y avait bien aussi une certaine convoitise ambitieuse dans le zèle que Charles affectait pour défendre l'inviolabilité du nœud conjugal Lother ne tarda pas, d'ailleurs, à lui fournir des griefs nouveaux et personnels. Pour se venger de l'appui que son oncle donnait à Theutberge , il recueillit à son tour deux femmes dont la conduite scandaleuse avait déjà lété l'objet des censures ecclésiastiques, h la requête de Charles lui-même. L'une était Judith, sa propre fille, enlevée par Beaudoin, comte de Flandres, L'autre était Ligeltrude, épouse du comte Boson, frère de Richilde. Cette femme infidèle avait depuis longtemps quitté son époux, et fuyait de pays en pays pour se dérober à sa vengeance. Comme Lother se conduisait en tout d'après les inspirations de Waldrade, on pourrait penser que cette femme audacieuse avait dès lors conçu le projet d'une sorte de conjuration féminine contre le despotisme des princes et l'autorité suprême de l'Église. Ce patronage immédiat et personnel de la concubine de Lother II en faveur d'une épouse adultère ressort clairement d'un aveu qui échappa à Lother lui-même, dans sa correspondance avec le pape. C'était dans les domainesi épiscopaux de Gonthier, l'oncle et le complice le plus dé-. voué de Waldrade, que la femme de Boson avait trouvé un asile. Nous verrons dans la suite de ce récit un plan ^d'association tout pareil à celui-là, conçu et réalisé en Italie par la fille même de Waldrade,
LA. PAMIUR DE WÀLDBAPB. H
Pour se garantir du ressentiment de Charlep le Chauve, Lother aciieta cl)èrement la protection (Je spn autre onçje, Louis le Germanique. }1 |pi céda l'Alsace ep 860, Tannée même (}p 1^ condamnatipp de Theutbergo, Trois ans après, à la mort du jeune roi Chapes de Provence son frère, I,q„ ther fit un nouveau sacrifice, Bien qu'il dût hériter seul (}q ce royaume d'après je traité de 857, il le pqrtpgea à l'a-r miaule avec so?i aufr^ frère Louis II, empereur d'Italie, dont il tenait à se ipépager Tappui auprès du pape, Sj Lother n'obtint pas, par cette politique, l'impunité et la sancr tion de sa conduite scandaleuse, du moins il en retarda le châtiment,
Daux années s'étaient écoulées .aip^i depuis les scèpes d'Aix, quand Lother, yoyant que toutes ses sollicitations à Rome demeuraient sans résultat, résolut de passer outre, et de s'engager si avant, qu'il devînt impossible de le faire reculer. Il rassembla de nouveau à Aix les évêques qui avaient condamné Theqtberge, et leur présenta un écrit par lequel il les suppliait d'annuler son union, et de l'auto-: riser à en contracter une nouvelle, vu qu'il lui était impossible de demeurer plus longtemps dans la continence *. Les évoques, prévenus ou gagnés, s'empressèrent de faire droit à cette étrange requête. L'autorisation qu'ils accordèrent était uniquement fondée sur les aveux précédemment extorqués à Theutberge. Ils alléguèrent plusieurs décision^ de conciles contre les mariages incestueux, ce qui n'avait aucun rapport à la question, et un prétendu texte de saint Ambroise, qui permettait un nouveau mariage à l'époux d'une femme délaissée pour crime d'adultère. Ce texte n'était pas en réalité de saint Ambroise, mais de l'un de
* Labbe, coll. conc, t. viii, p. 741.
12 RÉCITS mSTORTQUES ET MŒURS DU X« SIÈCLE.
ses commentnteurs, et de plus Tapplication en était fausse, puisque Theutberge était accusée, non d'adultère, mais d'un crime commis avant le mariage.
Lother s'empressa d'envoyer au souverain pontife les actes de ce nouveau concile. Le pape Nicolas qui voulait ménager l'empereur Louis II et peut-être Lother lui-même, fit encore cette fois une réponse évasive. Il dit aux envoyés de Lother qu'il comptait envoyer auprès de lui des légats pour examiner à fond cette grave affaire, qu'alors seulement il pourrait prendre une décision et la faire connaître, qu'il priait surtout le roi de ne rien faire qui la préjugeât ! Mais Lother ne tint aucun compte de cette injonction : il épousa publiquement Waldrade, et la fit honorer comme reine. Tous les hommes pieux et sages déplorèrent cette précipitation insensée, et le peuple n'en fut que plus disposé à attribuer aux sortilèges de Waldrade l'aveugle emportement du roi, si empressé de sacrifier son honneur et ses vrais intérêts à la satisfaction et au triomphe d'un amour illicite.
Cette union coupable était à peine consommée, que l'expiation commença. Charles le Chauve dénonça aux évêques de son royaume les scandales que commettait et qu'autorisait Lother. La même année, les deux princes eurent ensemble une conférence à Savonnières, auprès de Toul, et Lother, pour éviter une rupture complète avec son oncle, fut contraint de s'engager formellement à subir le jugement d'un nouveau concile, qui pourrait annuler tout ce qui s'était fait jusque-là contre Theutberge, et contraindre
son mari à la reprendre. Lother promit assez facilement tout ce qu'on voulut, se réservant d'éluder plus tard ses promesses. Il se sépara même en apparence de Waldrade, mais en s'arrangeant pour qu'elle ne fût jamais bien éloignée de lui. Conformément à l'usage abusif de son siècle, il avait disposé, en faveur de cette femme, de plusieurs abbayes d'un revenu considérable. La résidence favorite de Waldrade était l'abbaye de Ludre ou Saint- Déicole dans la Bourgogne transjurane, dont elle finit par expulser tous les religieux, soit qu'ils eussent blâmé sa conduite, soit tout simplement pour se mettre plus à l'aise. En dépit des ménagements simulés que commandaient la religion et la politique, Waldrade n'avait pas cessé d'être en fait la reine véritable. Lother ne faisait rien que d'après ses conseils, et ne montrait de bienveillance qu'à sa famille et à ses partisans. Il commit notamment pour lui complaire une grave imprudence, qui le mit au plus mal avec Rome, en donnant de sa propre autorité l'archevêché de Cambrai à un clerc nommé Hilduin, frère de Gonthier, et par conséquent oncle aussi de Waldrade. Cet Hilduin , homme violent et de mœurs peu régulières, n'avait pas été élu canoniquement suivant les usages du temps. Aussi l'archevêque Hinkmar refusa de le sacrer, et dut référer au pape de ce nouveau scandale. Hilduin ne céda la place qu'après trois lettres menaçantes du souverain pontife. Il était resté dix mois à Cambrai, mettant largement à contribution les domaines épiscopaux.
Cependant le pape, ayant acquis la conviction qu'il y avait là un grand scandale à réparer, ordonna qu'un nouveau concile s'assemblerait à Metz, sous la présidence de deux légats, pour examiner à fond toute l'affaire. Les instructions qu'il donna à ces légats lui font le plus grand hon-
14 RÉCITS HISTOniOUËS Et MCEÙriS DU î^ SIÈCLE.
iieur. 11 leur prescrivait de vérifier scrupuleusement toutes les assertions de Lother ; de rechercher notamment s'il y avait eu, du vivant de son père, quelque formalité de mariage entre Waldrade et lui, ai sofi union avec Theutberge avait été forcée, Comme il le prétendait * ; Vérifier enfin si raccusûtion intentée contre Thcutberge avait quelque fondement sérieux, en dehors des aveux extorqués, contre lesquels elle avait protesté d'avance. Surtout, il exigea expressément que r accusée comparût en personne. Tout eîi convoquant le concile dans les États de Lother, le pape entendait que la décision fût rendue avec toutes les garanties désirables d'impartialité. Dans ce but, il avait remis aux deux légats , pour les oncles de Lother , des lettres par lesquelles il les priait d'envoyer chacun à Metz au moins deux évêques de leurs États. Si les intentions du pape avaient été remplies, Lother se serait trouvé sous le coup d'une sentence solennelle, décisive; il n'y avait plus pour lui ni subterfuge, ni hésitation possibles.
Mais Lother ne s'endormait pas dans le péril, ou plutôt Waldrade veillait et agissait pour lui, car les manœuvres employées dans cette circonstance portent un caractère marqué d'astuce féminine. Les deux légats , Rodoald et Jean, étaient déjà circonvenus et gagnés, quand ils arrivèrent à Soissons, où Charles le Chauve les reçut au monastère de Saint-Médard. Outre la lettre du pape dont nous avons parlé, ils en avaient une autre pour ce prince, relative au rapt de sa fille Judith , affaire que le pape lui conseillait sagement d'arranger par un mariage. En donnant ce conseil, le pape débarrassait Lother du grief le plus
* Ils devaient, en conséquence, demander la production de l'acte ou traité de mariage, et faire comparaître ceux qui y avaient assisté.
U fÀMILLË DE tvAttîtt.itiÈ* 18
sérieux que Bon oncle eût contt-e lui; on voii dotlô bten que le souverain pontife, tout en poursuivant la juste féliabllltatiott de ThôUtbérge* figisselit dans Urt esprit de conciliatiôtti Les légatô ne remirent à Charles que cette deuxième lettre et gardèrent l'autre. Us supprimèrent de môme Celle qui était adressée à Louis le Germanique. Ces deux princeâ ignorèrent ainsi qu'ils avaient étéreqUisde faire intervenir au nouveau concile de^ évéques de lëurs États, et il ne vint à Metz ' que des évêques de Lother, intéressés à ne pas se déjuger. Les légats infidèles supprimèrent encore une troi^ sième lettre du pape, adressée aux évêques rassemblés, dans laquelle il leur prescrivait la marche à suivre, et leur recommandait la plus scrupuleuse impartialité.
Tout se passa donc au gré de Waldrade, et contre le gré du souverain pontife. Les légats se firent représenter 'les" actes d'Aix-la-Chapelle, et après avoir entendu, pour la forme^ quelques nouveaux témoins subornés, ils confirmèrent purement et simplement la sentence de TheUtberge. Il ne fut nullement question de faire comparaître l'accusée, la volonté formelle du pape â cet égard ayant été soigneusement dissimulée par ses mandataires. Les évêques acquiescèrent docilement à cette ratification. Un seul, plus éclairé ou plus consciencieux que les autres, ayant ajouté à sa signature une formule de réserve à l'appréciation suprême du pape, ^archevêque Gonthier gratta immédiatement cette phrase avec un instrument tranchant, et ne laissa subsister que la signature.
Immédiatement après, les deux archevêques Gonthier et Thelgaud, onde et frère de Waldrade^ partirent pour aller solliciter à Rome la confirmation définitive de la condam-
1 Juin 863.
nation de Theutberge, du divorce et du second mariage de Lother. Mais, si prompt qu'eût été le voyage de ces deux envoyés, le pape savait déjà en partie, avant leur arrivée, comment les choses s'étaient passées. Pour avoir le temps de compléter ses informations, il ne leur donna audience que trois semaines plus tard, et cette fois encore il se borna à faire lire en leur présence les procès-verbaux d'Aix et de Metz, et à leur demander s'ils étaient prêts à affirmer la vérité de tous les faits énoncés dans ces actes. Ils répondirent avec assurance qu'ils n'avaient rien signé qu'ils ne fussent disposés à soutenir. Convaincu enfin de ce qu'il soupçonnait depuis si longtemps, que tout dans cette affaire n'avait été que calomnie, artifice et complaisance sacrilège, le pape n'hésita pas à sévir contre des hommes qui avaient si criminellement abusé de la justice ecclésiastique pour servir les amours coupables du roi et de leur parente, et qui persévéraient audacieusement dans leur mensonge en présence du chef de l'Église.
Peu de jours après leur première audience, les deux prélats comparurent, mais cette fois comme accusés, en présence des évêques réunis sous la présidence du pape. Cette assemblée, digne enfin du nom de concile, annula et flétrit les décisions d'Aix et de Metz , déposa Gonthier et Thelgaud, et prononça la même peine contre tout évêque qui ferait cause commune avec eux. Le pape sévit également contre ses légats infidèles ; tous deux furent privés de leurs évêchés.
L'attitude énergique du pape Nicolas ne tarda pas à lui susciter de graves embarras. Gonthier et Thelgaud furieux allèrent se plaindre à l'empereur Louis, frère de Lother, qui se trouvait alors à Bénévent, et l'on sut bientôt à Rome que ce prince arrivait avec une suite nombreuse de
gens armés, pour contraindre le pape à rétablir les deux archevêques déposés. Gonthier avait eu l'adresse de mettre ce prince dans ses intérêts, en lui promettant l'assistance énergique de Lother contre les Musulmans qui dévastaient ritalie méridionale.
Quoique l'empereur Louis eût témoigné dans d'autres circonstances beaucoup de respect et d'affection au pape Nicolas, il était alors tellement irrité, et telle était la sauvage barbarie des mœurs du temps, que tout était à craindre, surtout dans les premiers moments. Contre un semblable danger, le pape ne voulut employer que les armes spirituelles. Il ordonna que le clergé irait processionnellement à la rencontre de l'empereur, portant en grande pompe les reliques les plus révérées. Pour lui, ne voulant pas avoir l'air de demander grâce, il se tint au palais de Latran, attendant que l'empereur vînt à lui.
Ces sages précautions ne purent empêcher un scandale déplorable. Les gens de l'empereur, fort excités contre le pape et les Romains, arrivèrent plus tôt qu'on ne pensait, et se ruèrent sur la procession, au moment même où elle descendait les degrés de Saint-Pierre. Il s'ensuivit un choc tumultueux, dans lequel des prêtres et des clercs furent maltraités, la châsse même de la vraie croix renversée et foulée aux pieds. L'alerte fut si vive, que le pape dut abandonner son palais pour venir se réfugier dans la basilique. Ce pontife, qui avait prescrit un jeûne général pour la circonstance, jeûna lui-même plus qu'il n'aurait voulu, car il resta trois jours entiers bloqué sans provisions dans Saint-Pierre. Pendant ce temps, les gens de l'empereur traitèrent Rome en ville conquise, et y commirent mille indignités.
Mais ces violences contre l'église n'étaient alors qu'un
emportement (éphémère, et le sentiment religieux reprenait bientôt son empire. Au bout de trois jours, l'homme qui avait insulté la vraie croix mourut subitement; l'empereur lui-même tomba gravement malade, et sa femme effrayée s'empressa d'implorer le pardon et les prières du souverain pontife. Celui-ci, maître et juge à son tour, consentit à se rendre auprès de l'empereur, et, « après qu'ils eurent conféré ensemble, disent les annales de Saint- Bertin, le pape rentra paisiblement dans son palais de Latran, et Tempereur, ayant complètement changé d'avis, ordonna à Gonthier et à Thelgaud de s'en retourner, dégradés comme ils étaient venus. » Gonthier néanmoins ne se tint pas encore pour battu. Avant de quitter Rome, il adressa au pape une protestation insolente contre sa prétendue tyrannie. Son principal argument en faveur de la seconde union de Lother, c'était que les fiançailles avaient eu lieu du consentement des parents de Waldrade, avant le mariage de Theutberge. La question n'était pas là, mais dans la validité des griefs allégués par Lother contre son véritable mariage, griefs qu'il n'avait jamais pu prouver. On comprend d'ailleurs tout ce qu'avait d'odieux et d'abusif l'invention de Gonthier, oncle de Waldrade, dans une affaire où il était en quelque sorte juge et partie \
La remise de cette protestation donna lieu à de nouveaux désordres. Le pape ayant refusé de la recevoir, Gonthier voulut la faire déposer de force sur l'autel de Saint-Pierre. II s'ensuivit, dans l'église même, une rixe où les gens de Gonthier, conduits par son frère Hilduin, jouèrent des bâtons, et bientôt des épées. Les gardiens de Saint-Pierre,
* Cette protestation est textuellement reproduite dans les Annales de Saint-Bertin.
n'étant pas les plus forts, furent très-maltraités ; Tun d'eux mourut même de ses blessures. Gonthier, s'étant mis ainsi la conscience en repos, retourna tranquillement à Cologne célébrer l'oflice pascal. Il mit le comble à ses méfaits, en envoyant une copie de sa protestation au fameux Phoiius, patriarche intrus et schismatique de Gonstantinople. Photius ne manqua pas de se prévaloir de cette communication, qui était, selon lui, une nouvelle preuve de la tyrannie de l'église romaine, intolérable même en Occident.
-Mais Gonthier compromettait encore davantage sa cause par ses violences, et bientôt il se trouva abandonné de tous les évêques ses complices, qui se soumirent à la décision du saint-siége. Thelgaud son neveu, qui n'avait péché que par ignorance et par simplicité, respecta l'arrêt d'interdiction qui l'avait frappé. Enfin Lother lui-même, se voyant délaissé et blâmé de tout le monde, essaya de désarmer le pape par une feinte obéissance. Il écrivit une lettre des plus humbles, pour obtenir la permission d'aller lui-même à Rome expliquer sa conduite. 11 désavoua en même temps toute participation à la rébellion de Gonthier, et lui désigna un successeur. Gonthier irrité enleva, en quittant Cologne, une partie du trésor de l'église, et repartit pour Rome avec Thelgaud. Son but était cette fois de dévoiler en détail au pape toutes les fourberies employées contre Theutberge. Il espérait, grâce à cette délation, obtenir sa réintégration et celle de son neveu, mais son attente fut encore trompée. Le pape jugea avec raison que ces deux prélats avaient donné à l'église un trop grand scandale, pour qu'on pût user pleinement d'indulgence à leur égard. Il ne se laissa pas séduire davantage par l'humilité apparente de Lother. Il n'ignorait pas que, nonobstant ses protestations hypocrites, ce prince continuait à voir secrètement Waldrade, et
demeurait aveuglément soumis à toutes ses volontés. Après avoir fait semblant de pourvoir au remplacement de son oncle, il avait fini par éluder les injonctions du pape, et par lui faire même une nouvelle insulte, en donnant pour successeur à Gonthier son frère Hilduin, l'archevêque intrus de Cambrai, le profanateur de Saint-Pierre.
Vers le milieu de février de l'an 865, Louis le Germanique et Charles le Chauve eurent ensemble au palais de Douzy une conférence dans laquelle il fut question des affaires de leur neveu Lother. Us lui firent dire par deux évoques, qu'avant d'entreprendre ce voyage de Rome dont il parlait toujours, il fallait réparer le scandale de sa conduite, en reprenant et honorant publiquement Theutberge comme son épouse légitime, après quoi il aurait tout loisir d'aller faire ses dévotions à Rome. Ce message avait un tel caractère de menace que Lother se crut à la veille d'être détrôné. Il fit de nouvelles promesses d'amendement, supplia le pape d'intercéder pour lui, et ce pontife, ne voulant pas qu'une juste cause triomphât par des moyens indignes d'elle, exhorta encore les deux princes, et principalement Charles, le plus zélé ou le plus ambitieux, à s'abstenir de toute hostilité envers leur neveu.
Le pape Nicolas agissait en tout ceci avec autant de prudence que de fermeté. Sans jamais faire ni laisser même espérer aucune concession contraire aux lois et à la morale de l'église, il épuisait toutes les ressources d'une sage temporisation avant d'en venir aux moyens de rigueur. Il voulait corriger, mais non détruire ; aussi, tout en punissant les complices de Lother, il n'alla jamais au delà d'une menace d'excommunication ; mais en même temps il lui refusait la permission d'aller à Rome, tant qu'il n'aurait pas repris sa femme légitime.
Enfin le pape, lassé des atermoiements indéfinis de Lo- Iher, se décida à envoyer en France un nouveau légat, Arsène, évéque de Porta (Porto-d' Anzio) , muni des pouvoirs les plus étendus. La mission de ce légat était politique autant que religieuse, et touchait à tous les graves intérêts alors en litige. Avant tout, il devait mettre formellement Lother en demeure de reprendre immédiatement Theutberge, et Texcommunier s'il s'y refusait encore. Convaincu que cette réconciliation ne pourrait être durable, tant que la séparation de Lother et de Waldrade ne serait pas complète et irrévocable, le pape avait prescrit de plus à son légat de ramener avec lui à Rome cette femme dangereuse. Enfin il devait négocier en même temps un traité d'alliance définitif entre Lother et ses oncles, pour que son retour à une vie plus exemplaire devînt aussi la plus solide garantie de sa tranquillité comme roi. Ces instructions étaient parfaitement sages, et n'excédaient en rien l'autorité que les mœurs et les nécessités de ce siècle accordaient aux souverains pontifes.
Le succès de cette mission sembla d'abord complet. Le légat remit successivement aux trois princes les lettres du pape, qui furent reçues avec de grandes démonstrations de respect, bien que le pape s'y exprimât d'une façon impérieuse et péremptoire, qui choqua la susceptibilité d'Ilinkmar et de quelques autres évêques. Mais c'était là une pure question de forme, car tous les hommes éclairés et honnêtes, clercs ou laïcs, étaient d'accord sur le fond. Lother se trouva ainsi acculé dans ses derniers retranchements ; il
lui fallut se soumettre, du moins en apparence, à l'inflexible décision du pape, et reprendre publiquement une chaîne abhorrée. La réintégration de Thcutberge dans sa dignité d'épouse légitime se fit avec une grande pompe. Lother se rendit au palais de Douzy pour la recevoir des mains du légat et de Charles le Chauve. Elle ne lui fut remise toutefois qu'avec de minutieuses et singulières précautions ; le pape Nicolas avait tout prévu, tout combiné d'avance, car il n'ignorait pas combien cette réunion pouvait devenir périlleuse pour la reine. « Douze des hommes de Lother, tant comtes que vassaux, dit l'annaliste de Saint-Bertin, prêtèrent solennellement à Theutberge, sur les Évangiles, un serment dont la formule avait été rédigée à Rome. Ce serment portait que Lother la recevrait et traiterait honorablement comme sa femme, et que jamais il ne lui adviendrait aucun mal au sujet de leurs anciennes discordes, ni dans sa vie ni dans ses membres, ni de la part du roi, ni de quelque homme que ce fût, à son instigation, avec son ordre ou consentement. Le même jour (3 août 865) le légat, assisté des principaux archevêques et évêques du royaume, remit Theutberge entre les mains de Lother, l'adjurant sous peine d'excommunication et de damnation éternelle, d'être fidèle au serment qui venait d'être prêté en son nom. » Le tout se passa à Douzy en présence d'une foule de nobles, de clergé et de peuple accourue pour assister à une scène qui semblait devoir être le dénouement de cette longue tragédie domestique. Quelques jours après, et comme pour mettre le sceau à cette réconciliation si pompeusement et si péniblement élaborée, Lother et Theutberge, revêtus des ornements royaux, assistèrent ensemble aux offices de l'Assomption.
En réalité, pourtant, rien n'était fini. La résignation de
Lother n'était qu'une feinte encouragée secrètement par le légat. Arsène, homme artificieux et cupide, s'était à son tour laissé gagner par Waldrade ; et, de même que ses prédécesseurs, il trahissait la confiance du pape. Il avait suggéré aux deux coupables un nouveau plan de conduite. Lother devait désarmer la rigueur du pontife par une soumission apparente, sauf à contraindre plus tard sa femme légitime à solliciter, comme d'elle-même, une nouvelle séparation. L'amoureuse impatience du roi dévoila prématurément cette trame habilement conçue. Conformément à ses instructions, le légat était reparti pour Rome avec Waldrade. Mais Lother ne put supporter une séparation même momentanée ; Waldrade n'avait pas encore franchi les Alpes, que déjà il la rappelait instamment auprès de lui. Elle s'échappa de Pavie pour aller le rejoindre : on ignore si elle trompa cette fois la surveillance du légat, ou si elle lui acheta cette nouvelle connivence. Depuis la cérémonie de Douzy, Lother n'avait pas voulu revoir une seule fois la malheureuse Theutberge*.
On a néanmoins peine à se défendre de quelque commisération pour un tel amour. A travers les justes imprécations des annalistes ecclésiastiques, on retrouve, on suit avec un intérêt involontaire cette passion aussi profonde que coupable, qui pendant plus de dix ans n'eut
* Ce légat Arsène mourut peu de temps après, possédé du démon, suivant les chroniques contemporaines, et, dans tous les cas, d'une façon très-peu édifiante. Son siège épiscopal fut donné à un prêtre de l'église romaine, qui avait montré beaucoup de zèle dans l'examen de cette célèbre affaire. Ce prêtre, qui parvint dans la suite à la papauté, est le célèbre et malheureux Formose, sur lequel une des filles de Waldrade vengea cruellement plus tard les injures de sa famille, comme on le verra dans la suite de ce récit.
pas une heure de calme, et qui se conservait parmi tant d'épreuves, plus ardente, plus indomptable à la fin qu'au premier jour. On ne saurait trop le redire : c'est un spectacle étrange, unique dans ce siècle, que celui d'un prince dont la vie entière est subordonnée à une telle pensée, pour lequel toutes les occupations d'une existence royale n'ont en réalité qu'une seule importance véritable, qu'un but immuable, défendre celle qu'il aime ou se rapprocher d'elle. S'il entreprend de longues excursions dans les immenses forêts des Ardennes, il n'y est pas entraîné par l'amour de la chasse, cette passion dominante des princes de son temps. Dans ces solitudes ombragées, le cerf, le sanglier, l'aurochs même n'attirent point sa poursuite ; le but de ces courses aventureuses, c'est toujours quelque vallée profonde et solitaire, quelque métairie perdue, où il va revoir celle que la conscience, l'honneur et la religion même du serment lui commandent en vain d'oublier. La vie publique de Lother appartient à Waldrade comme sa vie privée. Toutes ses démarches se rapportent à elle ; siil s'efforce de capter la bienveillance de ses vassaux par des présents et des banquets somptueux, celle des évêques et des clercs par de grandes démonstrations de ferveur et des donations pieuses, c'est pour les intéresser à la défense de ses amours ? Quelle fascination étrange, inexplicable exerçait donc cette femme ! Et quand on voit ce charme toujours irrésistible, toujours fatal, se transmettre de génération en génération pendant plus d'un siècle dans la race issue de cette coupable union, on se demande si les contemporains n'étaient pas plus clairvoyants que nous, en supposant l'intervention de quelque ange des ténèbres dans ces mystères de la fragilité humaine !
Le pape ne tarda pas à apprendre qu'il avait été joué
encore une fois, et que Theutberge, menacée de nouvelles violences, avait dû se réfugier de nouveau près de Charles le Chauve. Suivant une autre version, Theutberge, excédée des procédés ignominieux de son mari, qui en était venu à lui refuser même de quoi manger, s'était échappée pour aller solliciter elle-même son divorce à Rome, et ce fut Charles qui fit courir après elle. Le pape sut aussi que Waldrade avait reparu dans les États de son amant, et que celui-ci avait osé affirmer à plusieurs évêques que ce retour avait eu lieu avec l'agrément du souverain pontife. Justement indigné, celui-ci prononça, le jour de la Purification, dans réglise de Sainte-Marie-Majeure, la sentence d'excommunication de Waldrade, qu'il notifia de suite aux évêques de la Gaule et de la Germanie. Il menaça de nouveau Lother de le traiter de même, s'il persévérait dans son désordre.
La passion de ce prince ne fut nullement découragée par l'arrêt solennel de réprobation qui venait de frapper sa complice. Il fit offrir au pape de prouver la réalité du crime imputé à Theutberge, et celle d'un premier mariage avec Waldrade, par l'épreuve du duel ou combat judiciaire. Enfin il en revint, mais trop tard, au plan de conduite qu'Arsène lui avait naguères suggéré. Charles le Chauve l'avait encore une fois contraint de recevoir Theutberge. Peu de temps après, cette infortunée, cédant à des obsessions réitérées, ou à une lassitude bien naturelle, s'adressa au pape pour lui demander la permission de renoncer d'elle-même à cette lutte si pénible, et de se retirer à Rome. Elle n'allait pas jusqu'à renouveler l'aveu de son crime supposé, mais elle affirmait que Lother la dédaignait avec raison comme stérile ; elle excusait même Waldrade, et attestait la réalité et la priorité de son mariage.
26 RÉCITS niSTORIOUES ET MŒURS DU X« SIÈCLE.
Cette tentative, suggérée par la terreur ou par le désespoir, manqua son effet comme les autres. Le pape y répondit par une lettre que l'on peut considérer comme Tun des documents capitaux de cette grande affaire. Il y disait à Theutberge que ce nouveau langage, contraire à ses assertions précédentes et à celle des hommes les plus honorables de son pays, lui était justement suspect; qu'il n'ignorait pas à quelles persécutions elle était en butte, mais que son devoir de reine et d'épouse chrétienne était d'y résister courageusement, et de ne pas s'abaisser de nouveau jusqu'à se calomnier elle-même ; enfin qu'elle tentait inutilement de faire l'apologie de Waldrade, quon la connaissait assez! « Et quand même, ajoutait-il, le roi pourrait légitimement vous répudier, quand même vous viendriez à mourir, ce prince ne pourrait jamais s'unir à cette femme indigne et criminelle, qui a causé un tel scandale ! L'église Ta décidé souverainement, et n'a pas besoin de votre témoignage. Le voyage que vous voulez faire à Rome serait une grave imprudence ; vous ne devez point vous éloigner de Lother tant que Waldrade sera près de lui. Enfin, si votre union est demeurée stérile jusquici, c'est de leur faute et non de la vôtre, »
Il écrivit en même temps aux évêques du Lotherrègne pour leur confirmer l'excommunication de Waldrade, et les menaça de la même peine, s'ils persévéraient dans leur tolérance intéressée pour les désordres du roi. Il s'adressa aussi à Lother lui-même, qu'il supposait avec raison bien informé de la démarche de Theutberge, et lui dit nettement ce qu'il en pensait. Le pape n'ignorait pas que Waldrade était complice de cette nouvelle machination, et se méfiait beaucoup de ce voyage de Rome qu'elle voulait faire entreprendre à Theutberge. Il fallait nécessairement qu'elle
passât par la Bourgogne, et non loin de la résidence ordinaire do sa terrible rivale, entourée de complices dévoués, capables de tous les crimes pour lui complaire. Aussi le pape ne donnait son assentiment à ce voyage, qu'à condition que Waldrade viendrait la première h Rome implorer son pardon, et que la reine ne voyagerait qu'avec une escorte d'hommes sûrs et bien armés. Pour donner aux deux coupables la mesure de son inflexibilité, il annonçait formellement à Lother que son divorce pourrait toutefois être autorisé, mais seulement si sa femme et lui prenaient Vengagejnent de ne jamais se remarier ! Enfin il réprimanda énergiquement Charles le Chauve lui-même, qui semblait avoir donné son assentiment à la démarche forcée de Theutberge.
Cependant, le pape répugnait toujours à en venir directement aux moyens extrêmes avec le frère de l'empereur Louis II, ce vaillant et infatigable défenseur de l'Italie contre les invasions musulmanes. Il fit faire à Lother une nouvelle sommation par ses deux oncles. Lother fit ce qu'il put pour éviter l'entrevue que ces princes lui demandaient, et se défendit, suivant sa coutume, par des paroles évasives et des assurances mensongères, prétendant quil n'avait pas revu Waldrade depuis le départ d'Arsène (il en avait eu une fille depuis cette époque ! ) ; que le pape le pressait trop, qu'au surplus il comptait faire lui-même le voyage de Rome pour s'entendre directement avec lui. Le pape répondit qu'il n'était nullement disposé à le recevoir, tant qu'il ne se conduirait pas mieux avec sa femme; qu'on savait à quoi s'en tenir sur cette prétendue rupture avec Waldrade; qu'à la vérité elle ne paraissait pas ostensiblement auprès du roi, mais que les correspondances et les entrevues secrètes n'avaient jamais cessé, et que le roi conti-
nuait à se conduire en tout d'après ses inspirations ; qu'ainsi, par exemple, l'oncle et le frère de Waldrade, déposés et excommuniés depuis deux ans, demeuraient toujours en possession de leurs revenus épiscopaux.
Toute l'année 867 se passa en pourparlers toujours inutiles; rien ne put triompher de l'opiniâtreté de Lother. 11 tenta vainement d'assembler un nouveau concile à Trêves, pour recommencer des poursuites criminelles contre sa femme. Quelques lettres des évêques de son royaume, qui sont parvenues jusqu'à nous, donnent une idée des difficultés que lui suscitait incessamment sa résistance aux arrêts de l'autorité ecclésiastique. On sait combien la présence des princes aux offices des grandes solennités religieuses était chose grave et essentielle en ce siècle : c'était la principale et presque l'unique garantie de bon accord entre l'autorité religieuse et l'autorité civile. Aussi chacune de ces fêtes ramenait entre Lother et les évêques de nouvelles discussions, terminées par de nouvelles promesses d'amendements toujours violées. D'un autre côté, Charles le Chauve exploitait largement à son profit la fausse situation de son neveu. Au mois d'août 866, il se fit donner par lui la riche abbaye de Saint-Vaast d'Arras. Ils devaient se retrouver à Verdun l'année suivante, mais Lother manqua au rendezvous. Après l'avoir attendu inutilement pendant vingt-trois jours, Charles s'en retourna dans ses États, faisant ou laissant piller par ses gens, sur son passage, les terres et les sujets de son neveu. Ces actes de violence brutale semblaient tout naturels dans ce siècle.
LU FAMILLE DE WALDR.VDE. 29
Peu de temps après, le pape Nicolas mourut (décembre 867'. Sauf quelques vivacités de langage, bien excusables en présence d'un tel scandale, ce pontife avait montré dans toute cette affaire une prudence et une fermeté dignes des plus beaux siècles de l'église. Supérieur à toutes les tentatives de violence ou de corruption, il avaitsu discerner et défendre énergiquement, au péril de ses jours, la cause de la vérité et de la justice. Tout en sévissant contre les désordres de Lother, il avait usé de sages ménagements envers ce prince aussi malheureux que coupable ; il le poursuivait comme adultère, et le défendait en même temps comme roi.
Pour rendre à ce pape la justice qu'il mérite, il importe de se placer au point de vue de son siècle. Dans ces temps malheureux , l'église seule conservait le dépôt sacré de toutes les idées de discipline et de morale ; elle était l'unique sauvegarde du présent, l'unique garantie d'une future régénération. L'intervention souveraine du chef de l'église dans les affaires politiques n'était pas seulement alors convenable, mais nécessaire. En défendant Theutberge contre Lother, et Lother lui-même contre ses oncles, le pape Nicolas ne faisait qu'accomplir un impérieux devoir.
Mais Lother était sous le joug d'une influence qui ne lui permettait pas d'apprécier les obligations qu'il avait à ce pontife ; il ne voyait en lui que le persécuteur importun de ses amours, et sa mort fut la plus agréable nouvelle qu'il eût reçue depuis longtemps. Il s'adressa bien vite au nouveau pape (Adrien II). « J'ai appris, écrivait-il, la
mort du pape Nicolas d'heureuse mémoire. Tous les chrétiens doivent regretter la perte d'un si grand pontife ; moimême f en suis fort désolé, » Après ces doléances hypocrites, il se plaignait néanmoins de ce que ce même pontife, prévenu par ses ennemis, n'avait jamais voulu lui permettre de venir à Rome pour y présenter sa défense, et il espérait que son successeur se montrerait plus bienveillant à son égard.
Le pape Adrien II n'avait pas moins à cœur la justice et les intérêts de l'église que son prédécesseur, mais il jugea à propos d'employer cette fois des formes plus conciliantes. 11 répondit donc à Lother « qu'il pourrait venir à Rome, soit pour se justifier s'il était innocent, soit pour faire pénitence s'il était coupable, » et il lui permit d'y envoyer aussi Theutberge. Cette première concession combla de joie Lother, d'autant plus qu'en même temps (verslemois de février 868, probablement la fête de la Purification)-, le pape reçut à la communion l'archevêque Thelgaud, frère de Waldrade, qui depuis plusieurs années demeurait à Rome, sollicitant vivement sa réconciliation. Tout en pardonnant à Thelgaud, le pape ne le rétablit pas dans la dignité épiscopale. Cet homme, plutôt faible que pervers, mourut l'année suivante dans les environs de Rome. Une ancienne légende affirme qu'il fut forcé de quitter le monastère où il avait résidé d'abord, dans l'enceinte même de la ville, par une apparition menaçante de saint Grégoire le Grand. La seule existence de cette tradition populaire prouve la puissance du sentiment de réprobation qui s'était perpétué chez tous les hommes sincèrement religieux, contre la mémoire de Waldrade et de ses complices.
Enfin, l'empereur Louis II ayant intercédé, mais respectueusement cette fois, en faveur de Waldrade, à la sollicita-
tion de Lother, le pape la releva de T excommunication qui la frappait, d'après Tassurance qui lui fut donnée que les deux amants n'avaient plus aucune relation intime. Cette absolution était donc entièrement conditionnelle, et laissait, par le fait, la conscience des coupables chargée d'un crime encore plus grand.
Lother, auquel le mensonge ne coûtait rien pour réussir, était ravi de la condescendance du nouveau pontife , mais il reconnut bientôt qu'il n'en était pas encore où il pensait. Theutberge, dont il avait fait, à force de tourments et d'obsessions, l'instrument docile de ses volontés, alla en effet à Rome se jeter aux pieds du pape, pour le supplier de rompre son mariage, et de lui permettre de se retirer dans un monastère. Adrien démêla aisément l'artifice de ce langage forcé. Cette malheureuse femme, excédée d'une longue lutte, voulait du repos à tout prix ; mais le souverain pontife ne pouvait, par commisération pour elle, entrer dans une voie qui conduisait à la réhabilitation d'un si grand scandale. Le pape renvoya donc Theutberge en France sans lui accorder sa demande, et écrivit à Lother qu'il le priait de la recevoir, sinon dans sa résidence même, du moins en quelque lieu où elle pût vivre conformément à sa dignité, en attendant qu'un concile prononçât définitivement sur cette grande affaire.
Tout en demeurant inflexible sur les points essentiels, le pape n'épargnait rien pour disposer Lother à se vaincre lui-même. Ayant appris que Charles le Chauve et Louis le Germanique avaient fait secrètement une sorte de pacte ou de convention pour le partage éventuel des États de leurs deux neveux , il s'empressa d'intervenir en faveur de Lother, dont le péril était le plus grand, et menaça même ses deux oncles d'excommunication, s'ils osaient entrepren-
dre quelque chose contre lui. Ainsi tout en continuant d'improuver la conduite de Lother, il préférait encore sa conversion à son châtiment, et s'attachait à le préserver des inimitiés puissantes que provoquait sa folle conduite.
Lother, non content de solliciter l'intervention du pape auprès de ses oncles, n'épargnait rien personnellement pour les apaiser, mais sans abandonner l'espoir d'arriver quelque jour à jouir en paix de ses amours. Il comptait beaucoup sur le résultat de la démarche décisive qu'il s'apprêtait à faire auprès du pape, en profitant de la permission que celui-ci lui avait donnée de se rendre à Rome ; mais il lui importait d'être bien assuré que, pendant ce temps, ses oncles n'entreprendraient rien contre son royaume. En dépit de ses instances réitérées, il ne put obtenir aucune promesse favorable de Charles. Il fut plus heureux du côté de Louis le Germanique, et fit avec lui une convention par laquelle Lother cédait l'une de ses plus belles provinces, le duché d'Alsace ; mais Louis le Germanique consentit à ce que le fils (encore enfant) de Lother et de Waldrade, nommé Hugues, fût investi de ce duché à titre de fief. Il s'engagea aussi à défendre cet enfant et tout le royaume de Lother, pendant le voyage de celui-ci en Italie, et à s'abstenir de toute hostilité contre Lother lui-même, s'il en arrivait à ses fins.
Au printemps de l'an 869, Lother pensa que le moment était venu de tenter un effort décisif, en accomplissant ce voyage de Rome dont il était question depuis si longtemps. Nous laisserons l'annaliste de Saint-Rertin raconter les der-
nières démarches et la déplorable fin de ce prince aussi digne de pitié que de blAme, qui dépensait depuis dix ans, dans rinlérét de son amour criminel, une persévérance' et une énergie suffisantes pour accomplir les plus glorieux^ desseins.
« Lother fit prier ses oncles de n'apporter aucun trouble dans son royaume, jusqu'à ce qu'il revînt de Rome. Il ne reçut de Charles aucune promesse, mais ayant obtenu de Louis l'assurance pacifique qu'il désirait, il s'achemina vers l'Italie. Son dessein était de ne se rendre à Rome qu'après s'être entendu avec l'empereur Louis, son frère, pour qu'il l'aidât à obtenir du pape Adrien une solution conforme à ses désirs. Dans le même but, il avait ordonné à Theutberge de venir le rejoindre à Rome, où il espérait faire sanctionner cette fois par le pape leur nou^ velle séparation. » Theutberge partit quelques jours après lui. Waldrade devait d'abord faire aussi le voyage, mais, après mûre délibération, elle demeura à l'abbaye de Ludre, et y attendit l'événement.
« Mais l'empereur Louis, alors tout occupé de ses guerres contre les Musulmans, n'avait pas le temps de s'occuper des affaires de son frère. Néanmoins Lother voulut continuer ce voyage entrepris à cause de ses femmes, et commencé dans un temps peu propice, » à cause des chaleurs violentes de l'été, malsaines et souvent mortelles dans les immenses marécages des campagnes romaines qu'il fallait traverser. « Arrivé à Ravenne (au mois de juin), il y rencontra des messagers de son frère ; celui-ci lui conseillait de ne pas aller plus loin, et de s'en retourner immédiatement dans son royaume, sauf à se réunir ultérieurement à lui dans un lieu plus commode et un temps plus opportun, pour y conférer à loisir. Lother, persévérant
néanmoins dans son dessein, laissa Rome à côté, et vint jusqu'à Bénévent trouver son frère*. A force de sollicitations et de présents, il décida Timpératrice Ingelberge à l'accompagner au monastère du Mont-Gassin. Grâce à l'intervention de l'empereur, il fit venir le pape Adrien à ce même monastère, et obtint, par les instances d' Ingelberge, que le pape lui chantât la messe et lui donnât la sainte communion , ce à quoi le pape ne voulut toutefois consentir qu'après l'avoir adjuré solennellement de s'en abstenir, s'il avait continué ses relations avec Waldrade depuis la sentence portée contre eux par le pape Nicolas, et s'il n'était pas fermement résolu de ne pas retomber dans la même faute. »
On trouve dans les annales de Fulde la formule de cette adjuration, et de celle que le pape adressa immédiatement après aux gens de Lother, quand ils se présentèrent pour communier à leur tour. Il ne leur accordait la communion que sous la condition qu'ils n'avaient pas participé aux scandales de leur maître par une complaisance criminelle. Quelques-uns se retirèrent, épouvantés du sacrilège qu'ils allaient commettre. Mais Lother ne se retira pas ! « Ge malheureux, semblable au traître Judas, feignant une bonne conscience, et l'impudence sur le front, osa bien accepter à cette condition la sainte communion. » On remarqua dans cette cérémonie Gonthier, l'ex-archevêque de Gologne, qui fit solennellement amende honorable de ses crimes et de sa rébellion, déclarant devant tous qu'il acceptait humblement la sentence de déposition portée
1 Louis II avait alors pour alliés les Longobards dé Bénévent, qui, deux ans après, le trahirent etle firent prisonnier. Foi/, notre seconde partie.
lA FAMILLE DE WALDRADE. 38
naguères contre lui par Nicolas, et contre laquelle il avait si violemment protesté. 11 fut admis, comme les autres, à la communion laïque. La formule de rétractation souscrite par Gonthier porte la date du i" juillet 869, et ce curieux document historique doit exister encore dans le» archi^s du Vatican, où le cardinal Orsi l'a vu dans le siècle dernier*. On comprendra bientôt l'importance de cette date.
« Ingelberge étant ensuite retournée vers l'empereur son mari, le pape Adrien s'en fut à Rome, où Lother le suivit de près. » 11 se rendit à la cathédrale de Saint- Pierre ; mais le scandale de sa communion notoirement parjure éloignait de lui tout le inonde, et personne du clergé ne vint au devant de lui. « 11 alla avec les siens prier au tombeau de saint Pierre, et étant entré ensuite dans un pavillon près de l'église, oàil devait habiter, iZ ne le trouva pas seulement balayé. 11 s'était imaginé que le lendemain, qui était un dimanche, la messe lui serait chantée, mais il ne put l'obtenir du souverain pontife. Mais le surlendemain il prit son repas avec le pape dans le palais de Latran ; et après lui avoir fait présent de vases précieux, il obtint en retour un manteau, une palme et une baguette ^. Lother et les siens donnaient à ces présents un sens symbolique, favorable à leurs vues. Selon eux, le manteau signifiait qu'il reprendrait Waldrade ; la palme, qu'il serait victorieux dans ses entreprises ; la baguette, qu'en persistant il contraindrait à la soumission les évêques qui lui résistaient. Mais ce n'était nullement l'intention du
* Orsi, t. VI, p. 283.
* Lunam ou lanam (x).«tvav), palmam et ferulam. Tous les traducteurs français ont lu intrépidement leœna, et traduit par lionne, sans se préoccuper de l'invraiseinblance burlesque d'un tel présent.
pape, car il avait résolu d'envoyer dans le pays de Gaule l'évêque Formoss (celui-là môme qui fut pape depuis) et un autre, pour y assembler un concile composé d'évéques des royaumes de Lother et de ses oncles. » Ce concile devait instruire de nouveau -à fond la question du divorce, mais le pape se réservait de décider en dernier ressgrt de cette grande affaire dans un autre concile qui se serait assemblé à Rome, au mois de mars suivant. Cette décision suprême eût été sans aucun doute la condamnation de Lother, qui, au lieu de témoigner quelque repentir, venait de se charger d'un nouveau sacrilège.
Cependant ce prince, s'en retournant fort joyeux de Rome, arriva à Lucques, où il fut attaqué d'une sorte de fièvre, ou typhus contagieux. Cette maladie redoutable se déclara en même temps parmi les gens de sa suite, et il en mourut un grand nombre. Malgré l'abattement de la fièvre, Lother voulut poursuivre son chemin, puisant des forces dans le fol espoir dont il se berçait. S'étant arrêté à Borgo San Domino, petite ville située entre Lucques et Plaisance, et dont il sera plus d'une fois question dans notre récit, il y reçut un message de Waldrade. Instruite par ses émissaires de toutes les démarches de Lother, elle avait craint un moment que le remords ne prévalût enfin sur l'amour, et pour raviver cet amour coupable, elle envoyait à Lother les vêtements qu'elle portait lors de leur dernière entrevue ! trait de sentiment ou de ruse féminine, qui semble ne pas appartenir à ce siècle, et que le naïf annahste n'a certainement pas inventé.
On dit qu'à l'aspect de cette relique profane, Lother mourant sembla se ranimer tout à coup, qu'il se sentit plus amoureux que jamais de sa complice, plus impitoyable pour leur commune victime, qu'enfin il résolut de faire
assassiner secrètement pendant le voyage la malheureuse Theutberge, qui avait quitté Rome un peu après lui, et le suivait à une journée de distance. Ce crime médité dans l'agonie serait vraiment une inspiration infernale, et nous répugnons à charger de cette nouvelle accusation la mémoire de ce prince infortuné. Mais le fait de Tenvoi des vêtements de Waldrade est attesté par un téjnoin presque contemporain, peut-être oculaire; un moine, qui écrivait peu d'années après la vie de saint Déicole, fondateur de Tabbaye de Ludre qu'elle habitait alors.
Quoi qu'il en soit, le temps aurait manqué à Lother pour accomplir ce nouveau crime, car ses heures étaient comptées. 11 poursuivit péniblement son voyage jusqu'à Plaisance, où il devait s'arrêter toute la journée du lendemain, qui était un dimanche. Mais ce jour-là même, vers la neuvième heure, il fut pris d'une défaillance subite ; il demeura ainsi toute la nuit sans parole et sans connaissance, et expira le lendemain à la pointe du jour (6 août 869).
Sa femme arriva quelques moments après, et versa des larmes abondantes et sincères en présence du corps inanimé de l'homme qu'elle avait aimé sans doute, et qui lui avait tant fait de mal. Ce fut elle qui lui fit rendre les honneurs funèbres, ainsi qu'à beaucoup de gens de sa suite, victimes de la contagion. Le corps de ce prince, qui avait possédé les plus beaux domaines de la chrétienté, fut transporté et inhumé précipitamment dans un pauvre monastère aux portes de la ville.
Cette mort étrange produisit une impression profonde dans tout le monde chrétien, et fut considérée comme un juste jugement de Dieu sur l'adultère et le sacrilège. Mais cette explication a paru trop naïve à deux historiens de notre temps. Ils n'ont pas craint d'exprimer à ce sujet des
soupçons aussi invraisemblables qu'odieux. Nous avons peine à concevoir que dés hommes tels que MM. de Sismondi et Henri Martin aient pu si légèrement accuser le pape Adrien II, vieillard presque octogénaire, dont on ne connaît que des actions louables , d'avoir empoisonné Lother et ses gens en leur donnant la communion comme épreuve de la véracité de leurs assertions et de la sincérité de leur repentir. « L'attente d'un miracle^ dit avec assurance M. de Sismondi, cité par M. Henri Martin, rendait indifférent à la conscience du prêtre que la chose présentée fût salubreou mortelle!!» Ces incriminations tombent devant l'examen attentif des documents et le simple rapprochement des dates. Nous venons de citer la narration claire et détaillée des annales de Saint-Bertin : on ne sera pas peu surpris de trouver ensuite dans M. Henri Martin {Histoire de France,, t. II, p. 456), que Lother alla à /?ome réclamer la levée de l'excommunication, que le pape Adrien ne lui donna l'hostie que comme une espèce d'épreuve ; enfin que Lother et tous ceux qui avaient communié en même temps que lui moururent peu de jours après d'une maladie prompte et violente.
Tout est inexact dans ces assertions. D'abord Lother n'était pas excommunié, mais sous le coup d'une menace d'excommunication. D'après le récit positif et circonstancié des annales contemporaines de Saint-Bertin, ce ne serait pas à Rome, mais au Mont-Cassin, comme on vient de le voir, qu'aurait lieu sa première conférence avec le pape, conférence à la suite de laquelle il reçut la communion. Il est vrai que sur ce point il existe une divergence entre les annales de Saint-Bertin et celles de Metz et de Fulde, qui mettent cette communion à Rome. De plus, l'entrevue de Lother 11 et du pape au Mont-Cassin n'est pas mentionnée
par l'annaliste spécial de ce monastère, Léon d'Ostie^ écrivain du xi* siècle seulement, il est vrai, mais qui a visiblement travaillé sur des documents antérieurs, notamment sur des registres terriers et des feuilles d'inventaire du trésor de Tabbaye *, feuilles où Ton inscrivait soigneu* sèment les présents offerts par les princes qui venaient àù Mont-Cassin. Mais s'il peut y avoir doute sur le lieu, il ne saurait y en avoir sur l'époque de cette entrevue ; la formule de rétractation de Gonthier, dont nous avons parlé tout à l'heure, lui donne date certaine. C'est dans les derniers jours de juin que Lother parut devant le pape ; c'est le 1" juillet au plus tard qu'il fut admis à la communion. Après cette cérémonie Lother vient, ou, si l'on veut^ séjourne à Rome ; il voit bien, à la froide réception qu'il y trouve, que tout ce qui a été fait en sa faveur ne l'a été que par déférence pour l'empereur et pour sa femme, mais que le pape a conservé des doutes sur sa sincérité, et se soucie peu de prolonger des relations amicales avec un prince chargé d'un parjure et d'un sacrilège. Lother combat ces scrupules avec sa ténacité ordinaire ; il fait au tombeau de saint Pierre de riches présents, conformément aux usages de ce siècle, qu'on ne saurait juger avec les idées du nôtre.' 11 est enfin reçu à la table du pape, et quitte Rome, se croyant sûr de sa réconciliation complète et de sa pro^ chaine union avec Waldrade. Ce n'est que pendant son voyage qu'il commence à ressentir les premières atteintes du mal auquel il doit succomber, et il meurt à Plaisance le 6 août, six semaines après sa communion. En présence de cette date irréfragable, que devient l'odieuse supposi-
* Léon d'Ostie cite une visite faite au Mont-Cassin par l'empereur Louis II, frère de Lother, en 866.
tion dont nous avons parlé? Pouvons-nous l'admettre surtout, quand il est évident que Lotlier croyait ses affaires plus avancées qu'elles ne l'étaient, puisque le pape, loin d'autoriser son union avec Waldrade, songeait à soumettre l'instruction de cette affaire à un nouveau concile, et qu'il avait déjà pris toutes ses mesures en conséquence, au point de fixer même l'époque de cette réunion ?
Il n'est pas exact non plus de dire que tous les complices du parjure de Lother aient succombé comme lui. Celui contre lequel l'église de Rome avait les plus sérieux griefs, était sans contredit l'ex-archevêque Gonthier, oncle de Waldrade : eh bien ! Gonthier retourna sain et sauf dans son pays, et ne mourut qu'en 873. Ainsi il faudrait admettre que cet archevêque avait été épargné ; que dans cet empoisonnement général, on lui avait réservé une hostie innocente!!! Enfin, le récit de l'annaliste de Saint-Bertin, plus détaillé et plus exact que celui de la chronique de Metz, prouve clairement que plusieurs des gens de Lother échappèrent à l'épidémie, puisqu'il s'en trouva encore un certain nombre pour prendre part à ses funérailles.
N'est-il pas bien plus naturel d'admettre que Lother, ayant entrepris ce voyage dans la saison la plus défavorable en Italie, dans les mois de juin et de juillet, recueillit tout simplement le fruit de son imprudence ; que, cheminant sans précaution dans la campagne de Rome, il en respira l'air insalubre ; qu'enfin lui-même et la plupart des gens de sa suite virent dans cette maladie un juste châtiment du parjure dont ils venaient de se rendre coupables, et que l'imagination frappée aggrava le mal et le rendit mortel? Cette explication n'est-elle pas infiniment plus admissible que celle d'un souverain pontife, d'un vieillard dont les contemporains ne disent que du bien, distribuant des hosties empoisonnées !! !
Ainsi s'évanouissent les incriminations que nous avons dû combattre. Cette triste époque nous offre assez de scandales et de crimes avérés, sans qu'on vienne encore la surcharger de suppositions odieuses, qui ne s'expliquent que par un système arrêté de dénigration contre la papauté et le clergé à toutes les époques.
Tel fut le dénoûment lugubre et providentiel de ces trop fameuses amours, qui disputèrent pendant quelques années l'attention du monde chrétien aux plus graves catastrophes, aux invasions des Sarrasins et des Normands. Le coupable et malheureux Lother a trouvé quelques apologistes. On a révoqué en doute l'innocence de sa femme légitime ; on s'est demandé s'il était bien possible qu'une poursuite si opiniâtre ne s'étayât que d'une calomnie. On s'est attendri enfin sur la destinée sentimentale de ce prince qui, dans un âge de corruption et de barbarie, alors que tous ses pareils ne rêvaient que pillages et conquêtes, s'absorba en quelque sorte tout entier dans la lutte qu'il avait entreprise pour défendre et réhabiliter ses amours.
Malheureusement, la cause de Lother, consciencieusement examinée, perd beaucoup de son intérêt. Waldrade n'était pas, comme on aimerait à se l'imaginer, une jeune fille de condition inférieure, défendue par un amour constant contre des exigences religieuses et politiques. Sa naissance était illustre, ses partisans puissants et nombreux. Dès lors on peut se demander quel si grand intérêt un homme juste et austère comme le pape Nicolas aurait eu à frapper d'anathème Lother et les évêques complices de
son divorce, si le crime reproché h Theutberge avait eu la moindre vraisemblance ? Ce n'était pas à coup sûr un intérêt temporel ; car l'excommunication de Lother et de Waldrade eut pour conséquence immédiate la colère de l'empereur, l'invasion et le pillage de Rome, la profanation du tombeau de saint Pierre, les plus graves insultes à la majesté pontificale. Ne fallait- il pas que le pape se sentît bien fort de son bon droit, bien convaincu qu'il combattait et souffrait pour la justice ?
Mais si la reine Theutberge est vraiment et complètement innocente, la conduite de Lother devient odieuse. Il y a quelque chose de lâche et de féroce dans cette torture morale infligée à une femme qu'on veut à toute force déshonorer au lieu de la tuer, non pas qu'on répugne au meurtre, mais parce que c'est le déshonneur de cette femme et non sa mort qu'il faut à sa rivale. Parmi les rois dégénérés de la seconde race, il n'en est pas de plus nul que Lother II, dans tout ce qui est étranger à la grande affaire de sa vie. Au milieu de cet effroyable tumulte des invasions normandes, les autres princes carolingiens ont parfois des retours d'énergie : ils s'efforcent de résister au torrent: souvent vaincus, ils ont du moins l'honneur de combattre. Dans ces circonstances critiques, ils s'adressent souvent à leur parent Lother, monarque aussi puissant qu'eux ; ils demandent à conférer avec lui sur leurs intérêts communs , à concerter de grandes mesures militaires ; mais Lother, absorbé par ses amours, manque à tous ces rendez-vous politiques et guerriers ; il n'a pas même le loisir de défendre ses propres sujets ! C'est lui qui donne le premier exemple des rançons ignominieusement payées aux envahisseurs. « Il fit lever sur chaque manoir quatre deniers pour les donner auNormand Rodolphe, fils de Herold, et aux
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siens. II leur paya de plus un tribut annuel de beaucoup de farine, de brebis, de vin, et de bière. » (ànn. S. Bertin.) Et c'est un arrière-petit-fils de Charlemagne qui déshonore ainsi le sang illustre qui coule dans ses veines ! Une passion insensée lui a ravi les deux grandes vertus des races héroïques, franchise et vaillance. Les contemporains ont parlé de maléfices, et leur crédulité nous fait sourire I N'y a-t-il donc quelque chose d'infernal dans cet amour qui détruit ou absorbe tous les sentiments nobles et élevés ; dont Tardeur sacrilège s'accroît avec les années, qui marche résolument à ses fins, accumulant sans scrupule lâchetés, profanations et parjures, jusqu'à ce qu'il tombe foudroyé par la justice de Dieu I
Lother succombait sans avoir atteint Tunique but de sa vie ; Theutberge demeurait l'épouse légitime, Waldrade la concubine. Elles quittèrent un monde où pour l'une tout était souffrance, pour l'autre juste réprobation. Theutberge se retira à Sainte-Glossinde de Metz, Waldrade à Remiremont. La veuve infortunée de Lother trouva dans la prière et l'aumône la consolation de ses longues douleurs. Suivant une ancienne tradition, elle aurait été finir ses jours en Italie, non loin du tombeau de l'époux infidèle qui l'avait si cruellement tourmentée. Au moyen âge, elle était honorée comme une sainte dans quelques monastères d'Italie.
Lother n'ayant pas laissé de postérité légitime, ses oncles Louis et Charles s'emparèrent de son royaume et, après bien des démêlés et des péripéties, se le partagèrent à peu près également, au préjudice des trois enfants de Waldrade, Hugues, Berthe et Giselle, considérés comme bâtards.
JNous voudrions pouvoir compléter ce récit par quelques détails plus précis sur la femme qui avait su inspirer un tel amour, mais ici toute lumière nous fait défaut. Les dé-
fenseurs, les amis de Waldrade n'étaient pas de ceux qui écrivaient des annales ; son souvenir ne nous a été transmis que par les menaces et les malédictions de l'église, et c'est seulement d'après des indications vagues, presque involontaires des contemporains, qu'on peut hasarder quelques inductions plausibles sur sa vie et sur son caractère.
On ne saurait révoquer en doute le charme tout puissant et fatal qu'exerçait cette femme, non-seulement sur son amant, mais sur tous ceux qu'elle jugeait utiles à l'accomplissement de ses projets, sur tous ceux que des passions contraires ou une rare élévation de sentiments ne défendaient pas contre cette singulière fascination. Waldrade passait pour une magicienne puissante, et il ne serait pas impossible qu'elle-même eût encouragé à dessein cette superstition populaire, comme le fit plus tard sa fille Berthe, qui lui ressemblait exactement de caractère et de figure. Cette magie, en réalité, c'était l'amour profond, incurable, qu'elle avait su inspirer. Suivant l'opinion des contemporains qui ont le mieux connu les faits, c'est sur elle que doit peser la plus lourde part de responsabilité de toutes ces indignes persécutions contre une rivale innocente. Si Lother, prince faible et nul dans tout le reste, n'est plus le même quand il s'agit de Waldrade, s'il se montre tour à tour si actif, si impitoyable dans ses procédures contre Theutberge, si opiniâtre dans ses discussions avec l'église, si habile à s'armer de tous les prétextes, à faire surgir tous les incidents qui peuvent prolonger la lutte, c'est qu'il a près de lui cette maîtresse, plus ambitieuse qu'aimante, qui ne se contenterait pas d'un bonheur furtif, et réclame impérieusement les honneurs dus à l'épouse légitime! C'est là le côté odieux de cette femme : elle n'a même pas, comme son amant, l'excuse d'une passion sincère ; pour elle, l'amour n'est qu'un
moyen et non un but ; sa véritable, sa seule passion, c'est rimmense, Tinsatiable orgueil.
L'expiation fut proportionnée à la faute. Quand la mort de son amant vint porter un coup mortel à ses rêves d'ambition, Waldrade se réfugia dans un cloître, mais n'y trouva ni la paix ni le repentir. Elle vit avec une rage impuissante les oncles de Lother se partager ses États, au préjudice des enfants de son union adultère. Quoiqu'on n'ait aucune indication précise sur elle depuis l'époque de sa retraite, on sait positivement qu'elle conserva ou délégua à qui il lui plut l'administration des domaines qu'elle tenait de Lother, et qu'elle entretint des relations intimes avec ses anciens partisans, qui plus tard se rallièrent à son fils. Selon toute apparence, elle ne demeura pas étrangère h la lutte qu'entreprit celui-ci quelques années plus tard pour se remettre en possession de l'héritage paternel, lutte de brigand et d'aventurier plutôt que de prince, mais soutenue avec une énergie et une audace qu'il devait assurément aux inspirations de sa mère.
Une obscurité impénétrable couvre les dernières années de Waldrade ; on ignore même la date de sa mort, mais cette mort fut sans doute pleine d'angoisses et de douleurs. On ne sait si elle vivait encore à l'époque de l'horrible catastrophe qui frappa deux de ses enfants, et que nous allons bientôt raconter; mais à coup sûr elle était morte lors du prodigieux revirement qui s'opéra quelques années plus tard dans le sort de Berthe, son autre fille. Ainsi, l'inexorable justice de Dieu prodigua toutes les amertumes, refusa toute consolation à l'orgueil effréné de cette femme, mère d'une race superbe et maudite comme elle*.
* V. Éclaircissements.
La destinée aventureuse et tragique du fils de Waldrade, Hugues, dit le Loherain, ne nous est que bien imparfaitement connue. Néanmoins, en résumant et coordonnant avec soin les renseignements contemporains, il n'est pas impossible de recomposer en quelque sorte la vie de ce prince aussi malheureux que coupable.
L'avidité des deux oncles de Lother rendit inutiles toutes les précautions qu'il avait prises pour assurer l'avenir de son fils. Hugues, encore enfant à l'époque de la mort de son père', fut exclu, non-seulement de son héritage, mais même du duché d'Alsace qui lui avait été donné précédemment en fief par Louis le Germanique, quand Lother s'était dessaisi de cette province en faveur de son oncle, dont il espérait obtenir la protection à ce prix. Huit années s'écoulèrent, pendant lesquelles l'orphelin déshérité grandit silencieusement pour la vengeance, 11 n'apparaît dans l'histoire qu'après la mort de son grand-oncle Charles le Chauve, et dès lors toutes ses actions portent un caractère de violence et d'emportement dont il ne se départira jamais. Bravant résolument l'anathèmequi a flétri sa naissance, il prétend imposer de force sa domination au peuple et au clergé. A travers les compUcations et les péripéties multipliées de ces temps d'anarchie, il demeure toujours sur la brèche,
. * Il pouvait avoir dix ou douze ans tout au plus. Son nom est mentionné dans une donation faite par Lother à un monastère de Lyon, en 863, en son propre nom, comme en celui de son épouse Waldrade et de son lils Hugues, ce qui semblerait prouver que ni Berthe, ni Giselle n'étaient encore nées.
soutenant avec une infatigable ténacité des prétentions que repoussent la conscience et les intérêts des peuples, d'accord cette fois avec Fambition des princes.
Louis le Bègue, souverain maladif et débile qui régna à peine dix-huit mois, n'opposa au fils de Waldrade que des annes spirituelles. Il le fit excommunier en 878 au concile de Troyes par le pape Jean VIII, comme coupable de rébellion et d'odieuses violences contre les évoques qui refusaient de le reconnaître pour leur légitime souverain, et par conséquent de lui rendre l'hommage des c^ons annuels^ et autres redevances d'usage. Ainsi Hugues se trouvait frappé d'un double anathème, et par l'opprobre de sa naissance, et par l'excommunication personnelle qu'il venait d'encourir. Malgré ces obstacles, il continua la lutte, comptant avec quelque raison sur les divisions des princes et l'épouvantable anarchie de ce temps, pour demeurer en possession au moins d'une partie des États de son père, celle-là même qui, depuis, s'est appelée plus particulièrement Lotherrègne ou Lorraine, Tous les gens honnêtes et paisibles le fuyaient et ne prononçaient son nom qu'avec horreur ; mais il avait pour lui les serviteurs et les anciens partisans de sa mère, auxquels se joignit un certain nombre de pillards et d'aventuriers de toutes les parties. de la Gaule.
Ce pouvoir insurrectionnel du fils de Waldrade acquit de nouvelles chances de stabilité par un événement étrange que les historiens ont à peine remarqué, malgré son importance et son authenticité incontestables. Nous voulons parler de la réconciliation complète qui eut lieu vers celte époque entre la famille de la véritable veuve de Lother II, la reine Theutberge, et les enfants de son implacable rivale. A partir de l'an 879 au plus tard, deux des neveux de
ïheutberge, Boson et Thibaut, font cause commune avec Hugues le Loherain et sa famille. Thibaut surtout n'est pas seulement le compagnon assidu, le chef des gens de guerre {Princeps militiœ) du fils de Waldrade, il devient l'époux de Berthe, l'aînée de ses sœurs. Et quel est ce Thibaut, qui associe hardiment sa destinée à celle d'une famille réprouvée? Ce n'est pas seulement le neveu de la malheureuse Theutberge, c'est le fils de cet Hubert dont nous avons déjà parlé, l'autre victime des implacables amours de Lother, le frère et le prétendu complice du crime d'inceste imputé à Theutberge au concile d'Aix-la- Chapelle ^ ! Certes, d'après toutes les données ordinaires de la sagesse humaine, Waldrade n'aurait pas dû avoir de plus grand ennemi que cet homme, et c'est celui - là même qui consentit, qui aspira peut-être à devenir l'époux d'une de ses filles ! Quel fut le vrai motif de cette alliance étrange et prescjue monstrueuse? Dans quelles circonstances s'opéra cette réconciliation ? Waldrade elle-même y prit-elle part, ou faut-il y voir seulement un premier effet, et le plus surprenant peut-être, de cette singulière fascination, de ce charme souverain qu'elle avait transmis à sa fille Berthe? Là -dessus, nous en sommes réduits aux conjectures : les moines, seuls écrivains, seuls archivistes de cette époque bizarre et pleine de ténèbres, n'ont point été initiés à ces mystères.
Pour pouvoir risquer ici quelques explications vraisemblables, il faut retourner en arrière pour un moment, et
* Hubert, proscrit et poursuivi impitoyablement par Lother II, avait voulu se maintenir de vive force dans les domaines du Valais, dont il avait obtenu la possession à l'époque du mariage de Theutberge. Il fut tué près d'Orbe, vers l'an 865, dans une rencontre avec Conrad de Stattlingen, qui tenait pour Lother ou pour Louis II.
rappeler les antécédents de Boson, l'autre neveu de Theutberge. Ce Boson, frère de la fameuse Richilde, d'abord concubine et ensuite épouse de Charles le Chauve, paraît avoir été un de ces hommes adroits, peu scrupuleux, sachant toujours exploiter la.rgement à leur profit les passions et les malheurs des autres. La faveur de Charles l'avait élevé à une hauteur dont il ne se souciait nullement de déchoir. Cette faveur s'était surtout manifestée d'une manière éclatante' depuis la mort de la première femme de ce prince. Tandis que Richilde était ouvertement appelée à la cour, Boson son frère avait été chargé d'une mission qu'il eût été plus convenable de confier à tout autre, celle de présider aux obsèques de l'impératrice défunte. 11 fut ensuite attaché à la personne du fils aîné de Charles, en qualité de camerarius et d'ostiarius, puis délégué successivement par l'empereur en Aquitaine, en Berri, en Bourgogne et en Provence. Il avait également obtenu de lui la possession des vastes domaines de l'abbaye de Saint-Maurice en Valais. Enfin, pendant les dernières années du règne de ce prince, il avait exercé la haute fonction de M issus en Italie \ et bien qu'il n'y eût obtenu qu'une autorité équivoque et contestée, il avait profité de son séjour dans ce pays pour contracter une alliance qui Télevait encore en dignité, et ouvrait une plus large perspective à son ambition. ;
Boson avait été marié en premières noces avec Ingeltrude, fille du comte Matfried, tristement célèbre quelques années auparavant par sa vie scandaleuse. Nous avons
* Dans les actes du concile de Pavie, où Charles le Chauve fut proclamé empereur, Boson est ainsi qualifié : inclitus dux , sacri palatii archi-minisler, missus imperialis Italiœ. (V. Éclaircissements.)
dé]h parlé de cette femme audacieuse et dépravée, qui, après avoir quitté son mari, avait trouvé un asile dans les domaines de rarchevôché de Cologne. Cet asile, du reste, n'avait pas été assez sûr pour la soustraire à la vengeance de Boson, qui parvint, dit- on, à la .faire empoisonner* Nous avons dit qu'lngeltrude avait été solennellement excommuniée parle pape Nicolas. Mais ce pontife, tout en prescrivant qu'on recherchât la coupable pour la remettre à son époux, voulait qu'on exigeât préalablement de celui-ci un engagement solennel de pardon et d'oubli du passé. Ce pape ne peut donc être considéré comme responsable d'un crime qui d'ailleurs n'est rien moins qu'avéré.
Quoiqu'il en soit, Boson trouva dans son second mariage une ample compensation à ses premières mésaventures conjugales. Louis II, empereur d'Italie, n'avait survécu que peu d'années à son frère Lother, et comme il n'avait pas laissé d'enfant mâle, ses États avaient été de même envahis par ses oncles, qui se les disputaient avec des chances diverses. Mais Louis avait laissé une fille nommée Ermengarde, princesse dont l'énergie virile ne démentait pas le noble sang qui coulait dans ses veines. L'existence d'Ermengarde était un embarras et un danger pour tous ceux qui prétendaient à l'héritage de son père. Le fils de Charles le Chauve et les trois fils de Louis le Germanique étaient déjà mariés à cette époque ; d'ailleurs, dans l'état de dissension permanente où vivaient tous ces princes, l'union de l'un d'eux avec la fille du dernier souverain de l'Itahe eût donné à son époux des droits trop sérieux sur ce pays, pour que les autres laissassent une pareille union s'accomplir. Aussi cette princesse, suspecte à tout le monde, avait été confiée d'un commun accord à la garde d'un de ses parents, Bérenger, duc ou marquis de Frioul, fils d'une
sœur de Louis le Germoniquo* Ce prince, qui ne descendait de Charlemagne que par les femmes, semblait alorâ tout à fait désintéressé dans tout ce qui concernait la souveraineté de l'Italie ; et telles étaietit néanmoins les vicifesi-» tudes de ce temps, que noUs retrouverons bientôt té Bérenger roi, et même empereur. Condamnée par Tambi-i tion de ses parents ù une réclusion qui pouvait être éter-» nelle, Ermengarde attendait avec impatience un libérateui* qui ne pouvait être qu'un époux ; elle le trouva dans Bosofi.- Bérenger lui-même favorisa, dit-on, l'évasion de tettë princesse et sa réunion à son amant. On a prétendu (|Ué ce prince, descendant par son père des anciens rois longobards dépossédés par Charlemagne, voyait avec une joie secrète se multiplier les causes de divisions entre leé représentants directs de la race carolingienne, division^ favorables à ses vues d'ambition personnelle. Ce calcul serait assezi conforme à la politique des princes de ce temps : toutefois, s'il est vrai que Bérenger ait favorisé l'union de Boson et d' Ermengarde, on verra plus tard qu'il se créa lui-même, par cette Complaisance, de sérieux embarras pour l'avenir. Il est plus vraisemblable que Bérenger, alors toutjeune, ne prévoyait pas lui-même encore la grandeur de ses destinées futures, et qu'embarrassé dans ces conflits sans cesse renaissants entre des princes supérieurs à lui par leurs forces militaires comme par les droits de leur naissance, il songeait seulement à se faire des amis puissants.
Quoiqu'il en soit, l'empereur Charles le Chauve Vît d'abord de mauvais œil cette surprise matrimoniale; maii> Richilde intervint en faveur de son frère, et si efficacement, que l'empereur, loin dé manifester le moindre méconten-*' tement, accueillit paternellement les nouveaux époux, et fit même célébrer leurs noces avec une magnificence royale.
Après la mort de Charles, il y eut un moment d'anarchie complète. L'empereur défunt, en proclamant à Kiersi l'hérédité des fiefs, avait inauguré officiellement la dissolution de l'empire ; la lice semblait ouverte à toutes les ambitions. Ce fut alors que le fils de Waldrade commença à faire valoir ses prétentions sur une partie du royaume de son père, tandis que les grands du royaume, et notamment les partisans de Richilde, ne reconnaissant plus d'autre loi que leur caprice, venaient au devant de l'héritier du trône, en ennemis plutôt qu'en sujets, et traitaient en pays conquis toutes les localités qui se trouvaient sur leur passage \ Tout porte à croire que dès cette époque Boson, incessamment surexcité par l'ambitieuse et fière princesse qu'il avait épousée, aspirait à la couronne de France ; mais ces prétentions ne trouvèrent pas un appui suffisant. Louis le Bègue , incapable de dompter la révolte de ses grands vassaux , fut sauvé par sa faiblesse même ; on s'entendit assez facilement pour laisser régner un prince dont l'autorité ne devait être que nominale. Boson, néanmoins, demeura l'un des premiers de l'État, en dignité comme en puissance ; il conserva le gouvernement d'une grande partie de la Gaule méridionale, et y exerça une autorité à peu près indépendante. Ce fut en cette qualité de duc ou gouverneur qu'il reçut à Arles le pape Jean VIIL Ce pontife, qui, deux ans auparavant, avait sacré Charles le Chauve empereur, venait implorer l'appui de Louis le Bègue contre les Sarrasins, et surtout contre les ducs de Spolette, qui, du vivant même de Charles, avaient embrassé le parti de Carloman, l'un de ses neveux. Jean VIII reconnut bien vite l'impuissance de Louis le Bègue, et songea à se
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créer un autre protecteur. Il jugea Boson capable de devenir un jour souverain de la France et de Tltalie, et lui témoigna une bienveillance extrême, au point de l'adopter pour son fils. De son côté, Boson s'était fait en quelque sorte le champion du pape ; il Taccompogna dans tout son voyage en France, et le reconduisit même au delà des Alpes, mais jusqu'à Pavie seulement, car il eût été dangereux pour lui d'aller plus loin, l'Italie ne reconnaissant déjà plus l'autorité du roi de France. Néanmoins ces rapports d'intimité continuels et publics avec le souverain pontife accrurent beaucoup le prestige de Boson aux yeux des populations du midi de la Gaule, et lui furent ultérieurement d'une grande utilité.
A coup sûr aucune relation d'alliance n'avait existé jusque-là entre Boson et les enfants de Waldrade. Boson était un des plus grands seigneurs de France, frère d'une impératrice, gendre d'un empereur ; qu'y avait-il de commun entre lui et cette famille maudite et déshéritée, sinon le ressentiment d'injures mortelles? L'excommunication lancée contre Hugues par le pape Jean VIII pendant son séjour en France, semblait créer encore un nouvel obstacle à un tel rapprochement ; creusait en quelque sorte un abîme plus profond entre le favori, le fils adoptif du souverain pontife, et celui contre lequel il venait de fulminer une sentence de réprobation. Et pourtant le moment était proche où, en dépit de l'anathème et des haines de famille, la réconciliation dont nous avons parlé allait s'accomplir.
Louis le Bègue ne fit pas languir longtemps les ambitieux qui guettaient sa mort ; il ne survécut que dix-huit mois à son père, et succomba à la suite d'une longue et dour loureuse maladie qui avait tous les caractères d'un poison lent. Les détails du conflit qui éclata à sa mort appartiennent à l'histoire générale de France, et nous n'insisterons que sur ceux qui se rattachent directement à notre sujet.
Louis le Bègue laissait deux fils issus d'un premier mariage; à l'époque de sa mort, sa deuxième femme était enceinte d'un autre enfant, qui fut depuis le malheureux Charles le Simple. Plusieurs partis se formèrent parmi les grands du royaume ; quelques-uns voulaient que ce der^ nier enfant régnât sous la régence de l'impératrice douairière Bichilde et de Boson son frère ; d'autres voulurent décerner la couronne à Louis, fils aîné de Louis le Germanique, cousin germain du feu roi, et déjà en possession des États de son père ; mais les hommes les plus puissants et les plus justement considérés du royaume se déclarèrent en faveur des deux fils aînés du feu roi , Louis et Garlo^ man.
A travers l'épouvantable confusion que fit surgir cette triple rivalité, on parvient à démêler que ce dernier parti prévalut ; que Louis de Germanie, après deux tentatives infructueuses pour se faire proclamer roi, accepta définitivement, à titre de transaction, la partie du Lotherrègne qui avait été attribuée à Gharles le Chauve, son oncle, lors du partage qui en avait été fait après la mort de Lother II; enfin que Boson fut complètement déçu de l'am-
bilieux espoir de devenir régent du royaume sous un monarque au berceau. Les plus odieuses imputations ne lui furent pas épargnées non plus qu'à Richilde sa sœur. On les soupçonnait, peut-être à tort, d'avoir empoisonné successivement Charles le Chauve et Louis le Bègue, pour conserver et accroître leur puissance.
En butte h de tels soupçons, Boson se vit perdu s'il ne tentait un coup hardi et décisif. Ce fut alors, au moment même où les autres grands du royaume se concertaient pour rélection des deux fils aînés de Louis le Bègue, que Boson réunit dans sa résidence de Mantaille (non loin de Vienne en Dauphiné) soixante-dix évêques du midi de la Gaule, par lesquels il se fit décerner le titre de roi. Les procès- verbaux de ce synode, qui sont venus jusqu'à nous, sont un des plus curieux monuments de cette époque d'anarchie. Cette singulière élection, à laquelle prirent part les évêques de Lyon, de Châlons, de Mâcon, de Lausanne, outre ceux de la Provence et de l'Aquitaine, ne fixe aucune circonscription territoriale, aucune délimitation précise à la royauté nouvelle ; comme Ta judicieusement observé l'un des historiens de la Provence, Boson est investi de la royauté de tous les pays sur lesquels il pourra étendre et maintenir son pouvoir. Pour justifier sa résolution, le concile insiste sur les nécessités pressantes des populations, sur les qualités éminentes de Boson et TalTection dont le pape Jean VIU l'avait honoré publi-quement ; enfin sur le crédit dont il avait joui auprès de Charles le Chauve dont il était le lieutenant et le bras droit {adjutor necessarius). Ainsi fut fondé le royaume nommé depuis royaume d'Jrles ou de Provence, dont Boson fut le premier souverain particulier.
Cette usurpation irrita vivement tous les princes carolin-
56 RÉCITS HTSTOniQUES ET MŒUÏIS DU X® SIÈCLE.
giens. Jls firent trêve à leurs discussions particulières, surlesquelles Boson avait compté, pour s'unir contre cet ennemi commun. Ces princes étaient alors au nombre de cinq, les deux fils de Louis le Bègue et les trois fils de Louis le Germanique; mais Tun de ceux-là, Carloman, était déjà gravement affecté d'une paralysie dont il mourut peu de mois après. Boson n'en eut pas moins un rude choc à soutenir. Louis de Germanie prêta directement main-forte aux deux jeunes rois de France ses cousins ; son frère Charles le Gros, ayant acquis une grande prépondérance en Italie, contraignit le pape Jean YUI à se déclarer aussi l'ennemi de Boson, et à condamner hautement ses prétentions, qu'il avait précédemment encouragées. Ce pontife, cédant à la nécessité, adressa des remontrances énergiques aux principaux évêques qui avaient pris part au synode de Mantaille; Boson n'éiaUplns ce prince glorieux^, ce fllsadoptif dont il est si souvent question dans les lettres antérieures, mais un perturbateur présomptueux, digne de tous les châtiments, ainsi que ses complices. Enfin le propre frère de Boson, Richard, comte d'Autun, célèbre dans les légendes chevaleresques du moyen âge, se déclara contre un frère dont il jalousait la fortune, et prêta un concours actif et énergique aux armes des princes carolingiens.
Boson tint résolument tête à l'orage ; mais, menacé par de si puissants ennemis, il n'avait pas le choix des alliances, et dut chercher des appuis partout où il crut en trouver. C'est donc à cette époque, c'est-à-dire vers la fin de 879 ou le commencement de 880, qu'il faut placer sa réconciliation avec la famille de Waldrade, réconciliation cimentée par le mariage de Thibaut, son cousin germain, neveu comme lui de la reine Thcutberge, avec Berthe, l'aînée des sœurs de Hugues le Loherain. Il existait entre ces trois
hommes des griefs de famille tels, qu'une semblable alliance eût semblé à jamais impossible. Toutefois, la solidarité des intérêts présents suffit pour dominer et étouffer toutes les rancunes du passé. Thibaut, enfant naturel, sans héritage, soldat d'aventure, redoutable par son audace et sa valeur, suivait déjà depuis plusieurs années la fortune de Boson. Peut-être même avait-il reçu de lui dès lors l'investiture du comté d'Arles, qu'il a possédé incontestablement depuis. H avait obtenu sans doute ce comté à titre d'indemnité pour les domaines de Saint-Maurice en Valais, jadis possédés par son père, et qui depuis avaient été donnés à Boson lui-même, dans le temps de sa grande faveur près de Charles le Chauve. Cette alliance étrange entre la famille de Waldrade et celle de Theutberge fut cimentée indissolublement par le mariage de Thibaut avec Berthe, cousine germaine, par son père, de la seconde femme de Boson. Thibaut s'associa à la lutte persévérante que Hugues soutenait pour se maintenir dans les anciens États de son père, et lui rendit de grands services par son courage et son expérience de la guerre.
Cependant les princes carolingiens se concertèrent pour attaquer à la fois Hugues et Boson. Nous n'avons sur la longue et sanglante guerre qui s'ensuivit que des renseignements vagues et confus ; ils suffisent toutefois pour apprécier la marche des événements. Louis de Germanie, déjà souffrant de la maladie qui le mit au tombeau l'année suivante, était plus particulièrement intéressé à réprimer la rébeUion de Hugues, puisque celui-ci prétendait à la possession du Lotherrègne, que les traités alors en vigueur attribuaient en entier à Louis. Le fils de Waldrade avait sa retraite principale dans le massif des Vosges, couvertes de forêts giboyeuses où ses partisans et lui trouvaient au
besoin une subsistance facile et des retraites impénétrables. C'est de \h qu'il s'élançait, plus semblable à unbrign'ind qu'à un souverain, pour mettre à contribution les villes et les monastères qui persistaient à méconnaître son autorité. Deux expéditions successives, dirigées contre lui par Louis de Germanie, n'obtinrent que des succès incomplets. Dans la première, une des forteresses de Hugues, située non loin de Verdun, tomba au pouvoir des gens de Louis, qui la détruisirent de fond en comble. Les prisonniers furent traités avec une rigueur extrême ; quelques-uns furent tués, d'autres déportés dans un pays éloigné, avec la tête entièrement rasée en signe d'opprobre. Quelques-uns même furent complètement scalpés, (Annales de Fulde). Cet événement, qui arriva vers la fin de 879, prouve que les partisans de Hugues n'étaient pas tous des vagabonds et des aventuriers, mais aussi des gens du pays, armés à tort ou à raison en faveur du fils de leur ancien souverain, et pour lesquels le bannissement était un châ* timent sévère.
Cette première expédition n'abattit pas les forces de Hugues et de Thibaut son beau-frère ; aussitôt après le départ des troupes royales, ils recommencèrent leurs courses et leurs exactions accoutumées. Au mois d'août 880, une nouvelle expédition fut organisée contre Hugues et Boson. Cette expédition fut l'objet d'un conseil de guerre tenu à Worms par Louis de Germanie, toujours trop rnalade pour prendre lui-même part aux opérations. H fut convenu qu'une partie de son armée, sous la conduite de deux capitaines expérimentés, les ducs Adelhart et Henri, marcherait contre Hugues pour le combattre et le poursuivre à outrance. Le reste de l'armée germanique devait, pendant ce temps, aller se réunir aux forces que rassem-
blaient Louis et Carloman, fils de Louis le Bègue, et à celles qu'amenait de son côté Charles le Gros, frère do Louis de Germanie, Cette armée coalisée devait se diriger ensuite sur la Bourgogne, se renforcer en chemin des troupes du Lotherrègne, après qu'elles auraient terminé leur expédition, et agir vigoureusement contre Boson. Dans l'assemblée générale tenue au domaine royal de Gondreville, avant le départ, assemblée à laquelle assistaient les deux jeunes rois de France, Charles |e Gros et les ambassadeurs de Louis de Germanie, on sanctionna les arrange-»ments politiques qui servaient de base à cette coalition, et on convint de s'unir et de s'assister en toute circonstance contre les ennemis communs, Boson, Hugues, fils de Waldrade, et les pirates du Nord ■.
Bientôt après les opérations commencèrent. Les chefs qui devaient accabler Hugues ne purent le joindre; ils eurent seulement affaire h Thibaut, son beau-frère. Il y eut à cette occasion un combat acharné, qui coûta cher aux deux partis. Les troupes germaniques s'attribuèrent la victoire, mais, en fait, elles n'obtinrent aucun avantage décisif, et ne firent pas de prisonniers.
Cependant Boson avait pris l'offensive du côté de la Bourgogne, alors gouvernée par son frère Richard, et s'efforçait de reculer les limites de son nouveau royaume, et peut-être d'opérer une jonction avec ses alliés du Lotherrègne. l\ occupa le Maçonnais et s'y maintint même assez longtemps, car il fit quelques donations à un monastère de
A C'est mx Annales de Fulde que nous empruntons le détail de oe plan de campagne. L'annaliste de Saint-Berlin fait concourir personnellement les deux fils de Louis le Bègue à l'expédition dirigée contre Hugues, fils de Waldrade, ce qui nous paraît moins vraisemblable.
ce pays, par une charte qui nous est parvenue. Mais il fut bientôt attaqué, vigoureusement repoussé dans le Dauphiné, et enfin assiégé dans Vienne sa capitale par- les fils de Louis le Bègue. Charles le Gros vint aussi jusque-là, niais il partit après avoir pris divers arrangements avec ses cousins, et s'en alla à Rome recevoir la couronne impériale des mains de Jean VII T, qui crut encore cette fois, et toujours vainement, s'être assuré un puissant protecteur. Le siège de Vienne se prolongea pendant plus de deux années, et Boson semblait près de succomber sous l'effort de la ligue formée contre lui, quand une diversion terrible lui vint en aide.
Ces dernières années du neuvième siècle ont un caractère particulièrement lamentable et sinistre. Les annales de ce temps ne nous présentent qu'invasions, guerres intestines, famines, épidémies, hivers prolongés et rigoureux ; tous les fléaux sont déchaînés à la fois sur le monde. L'empire de Charlemagne ressemble à un navire en détresse, poussé par la tempête vers des écueils inconnus. Les récits des contemporains sont empreints d'une vague et superstitieuse terreur : l'imagination, surexcitée par des angoisses continuelles, crée des fantômes plus hideux que la réalité elle-même, et les plus fiers courages ont leurs heures de défaillance. Les soldats d'un des fils de Louis le Bègue, au milieu d'une marche contre les Normands, sont saisis d'une panique inexplicable, et prennent tout à coup la fuite sans avoir vu d'ennemis. Un peu plus tard, ce même prince veut construire une forteresse, et personne n'ose s'y établir pour la défendre. Les animaux mêmes participent,
dans les récits du temps, à ces épouvantes subites qui sont rinstinct même du malheur. Les annales de Fulde racontent que peu de temps avant la terrible dévastation des Normands, dans un des domaines impériaux du Rhin , les chiens s'enfuirent un jour en troupe avec d'affreux hurlements, et qu'on ne sut jamais ce qu'ils étaient devenus.
Les générations s'usaient vite dans ces terribles épreuves. Ceux qui échappaient aux chances de la guerre ou des maladies ne résistaient pas longtemps à des émotions si multipliées. Quelques rares vieillards se souvenaient d'avoir vécu dans des temps meilleurs. Tel était le vénérable Advence, évêque de Metz, alors nonagénaire. Ses yeux affaiblis par l'âge avaient contemplé jadis Charlemagne lui-même, dans toute sa splendeur ; puis il avait vu les descendants de ce grand homme se déshonorer et se détruire tour à tour par leurs haines fratricides et leurs coupables amours : et il voyait enfin tout ce prodigieux édifice de puissance et de gloire, réduit à quelques débris informes! On n'a pas oublié, sans doute, que le dévouement persévérant de cet évêque pour la famille de Charlemagne l'avait entraîné à se faire un moment le complice de Lother II et de Waldrade, en s' associant à leurs procédures contre Theutberge. Vingt ans plus tard, parvenu aux limites extrêmes de la vieillesse, il vit les pirates du Nord, d'intelligence avec le fils de Waldrade, dévaster le Lotherrègne et menacer la ville de Metz. Il mourut au milieu de ces scènes de carnage et de deuil, regrettant depuis longtemps déjà d'avoir trop vécu !
Tandis que Boson était assiégé dans Vienne, il y eut entre Louis de Germanie et Hugues fils de Waldrade une tentative de réconciliation, qui prouve combien l'issue du dernier combat avait été douteuse. Ils eurent ensemble
une entrevue pendant un voyage que Louis fit au delà du Rhin, après la fête de Pâques de l'an 881. Hugues lui prêta serment de fidélité, et reçut de lui l'investiture de plusieurs domaines et abbayes'. Mais ce bon accord dura peu; Torgueil de Hugues ne tarda pas à se révolter contre un rôle subalterne, et il reprit cette vie d'aventures et de pillage qui était devenue un besoin pour lui. On peut sans crainte faire remonter au moins à cette époque ses liaisons avec les Normands, qui, cette année même, envahirent et saccagèrent la plus grande partie du Lotherrègne. Hugues applaudit à ces désastres avec une joie impie ; il enveloppait dans son aveugle ressentiment les princes qui l'avaient dépouillé de l'héritage paternel j et les peuples qui persistaient à leur obéir.
Ce fut là le moment des plus grands ravages des barbares. Auxiliaires de l'impitoyable vengeance du fils de Waldrade, ils saccagèrent la plupart des villes et des monastères situés sur les bords de la Meuse et du Rhin jusqu'à Cologne. Conduits par les « rois de mer » Siegfried et Godfried, ils portèrent le fer et la flamme dans une foule de localités épargnées jusque-là ; détruisirent ou profanèrent impunément les plus augustes monuments de la puissance et de la gloire de Charlemagne. Ils firent de la basilique d'Aix-la Chapelle une écurie, et pendant deux jours et deux nuits leurs chevaux piétinèrent insolemment sur la mosaïque des dalles où s'agenouillait naguères le grand empereur, et qui recouvraient sa tombe. A Cologne, les prêtres, les clercs et le peuple n'eurent que le temps de se sauver à Mayence. La ville fut presque entièrement détruite, et l'antique église de Sainte-Marie du Capitole
* Ann. Fulde, a. 881.
U PAMILIE DE WALDRADE. 03
conservé encore les hideux vestiges deâ dégradations commises par les barbares, encore très-visibles après dix siècles'; effroyable puissance de destruction, dont le temps lui-même a respecté les traces !
D'autres se jetèrent sur les provinces du nord de la France, et leur présence opéra une diversion bien utile à Boson, alors vivement pressé dans Vienne par les troupes germaniques, et par les deu?( fils de Louis le Bègue, Louis III et Carloman. Louis de Germanie, déjh mortellement malade â cette époque, rappela en hâte ses troupes pour défendre ses propres États. Quant aux deux jeunes rois de France, ils montrèrent dans des circonstances si difficiles un courage digne d'une meilleure destinée. Louis III laissa son frère devant Vienne, et marcha résolument contre les Normands. 11 remporta sur eux près de SaucCoUrt, en Picardie, une victoire qui eut un grand retentissement, car elle fut célébrée par des chants populaires, dont l'un est parvenu jusqu'à nous. Ce petit poëme en langue tudesque est évidemment l'œuvre d'un témoin oculaire ; il fait du jeune roi Louis un éloge mérité, eri rappelant qu'investi de la royauté dès son jeune âge^ et malgré la révolte de quelques grands personnages et les entreprises audacieuses d'un aventurier (Hugues ou Boson) , il marcha néanmoins , enseignes déployées ( gundfanon), contre les païens qui avaient osé attaquer son royaume. Il décrit ensuite le combat avec une vive animation, sous l'impression évidente d'un souvenir récent et personnel. « Le roi, plein de confiance, marche à l'ennemi en chantant d'une voix forte le cantique du Seigneur { Lioth-Frono , l'oraison dominicale) et tous entonnent
* Notamment au chevet de l'église.
après lui le Kyrie eleison. Quand le cantique fut fini, la bataille commença. L'ardeur du combat exaltait les Franks et leur faisait monter le sang aux joues, mais nul d'entre eux ne se battait aussi bien que le roi lui-même. Aussi alerte que vigoureux, il frappait sans relâche d'estoc et de taille, et fit un effroyable carnage de ses ennemis *. »
Ce petit poëme nous transmet avec fidélité l'impression du moment. On apprenait avec un étonnement mêlé de joie que ces hommes si redoutables n'étaient pourtant pas invincibles, et le prince qui avait pu triompher d'eux semblait appelé aux plus hautes destinées. Mais cet espoir ne fut pas de longue durée. L'armée du jeune roi, épuisée de fatigue, ne tira aucun profit de sa victoire. Ce fut précisément peu de jours après qu'arrivèrent ces étranges événements dont nous avons déjà parlé, toute cette armée victorieuse s' enfuyant et se dispersant tout à coup sans être attaquée, puis cette forteresse bâtie et abandonnée aussitôt, parce que le roi « ne trouve personne à qui en confier la garde ! » En même temps d'autres Normands dévastaient les rives de la Loire. Le jeune roi, sans se décourager, courut à leur rencontre; la mort l'arrêta en chemin (août 882). Suivant un contemporain, il mourut d'un coup violent qu'il se donna au front contre une porte basse, en poursuivant à cheval
1 Ther kunig reit kuono, Spilodun den vrankon.
Sang lioth-Frono, Thar raht teghens gelich
Joh aile saman sungun Nich ein soso hluduuig.
Kirie eleison. Snel indi kuoni
Sang unas gesungen Thas unas imo gekunni.
Wig unas bigunnen. Suman thuruch sluoger,
Bluot skein in vuangon Suman thuruch stacher.
Etc. (Annal. Bened., t. m, p. 688.)
Ce poëme finit par une prière pour la conservation des jours du roi. Il a donc été composé bien peu de temps après la bataille, puisque ce prince mourut l'année suivante.
une jeune fille quMl avait rencontrée sur son passage et qui lui avait plu. Cette anecdote n'a rien d'innprobable pour quiconque a étudié le caractère de ces derniers Carolingiens, tous dévorés d'une soif inextinguible et meurtrière de voluptés!
Du côté du Rhin et de la Meuse, les pirates du Nord n'avaient pas trouvé la même résistance. Le roi Louis de Germanie, qui depuis quelques années les combattait avec des chances diverses, était alors impotent et proche de sa fin ; il succomba pendant que son armée était en marche contre les barbares. Au premier bruit de sa mort, elle rebroussa chemin en désordre ! Pendant toute la dévastation du Lotherrègne, les Normands n'eurent affaire qu'à des levées en masse de serfs agriculteurs qui s'enfuyaient au premier choc. C'est ce qui arriva notamment lors de l'invasion du célèbre monastère de Pruim, dont les moines avaient armé leurs vassaux. Les barbares eurent facilement raison de cette troupe nombreuse, mais timide et indisciplinée. Ils furent de même victorieux sans grands efforts, dans une rencontre avec deux prélats dont ils saccageaient les diocèses, l'archevêque de Trêves, et Wala, le nouvel évêque de Metz. Ce dernier mourut les armes à la main, attitude peu canonique, mais digne, après tout, d'un homme de cœur, dans de si tristes jours !
Après cette victoire, les Normands auraient pu facilement entrer dans Metz : un écrit à peu près contemporain attribue la préservation de cette ville à l'intercession miraculeuse de sainte Glossinde sa patronne. On peut aussi supposer plus naturellement que Hugues, allié secret des chefs normands et déjà assez intime avec l'un deux pour lui avoir proposé de devenir son beau-frère, les décida facile-
ment à épargner une ville sur laquelle il conservait toujours des prétentions.
Le nombre des descendants en ligne directe de Charlemagne diminuait avec une rapidité effrayante. En sept ans, dix princes de cette famille avaient succombé. Toutes les causes de destruction semblaient conspirer contre elle ; guerres, accidents, empoisonnements, maladies longues et douloureuses, provoquées par les excès de tout genre auxquels ils recouraient pour gagner quelques heures d'étourdissement et d'oubli \
La mort des deux fils aînés de Louis le Germanique, décédés sans postérité légitime, transporta la souveraineté de tous les États d'Allemagne et d'Italie à leur troisième frère, Charles le Gros, déjà revêtu de la dignité impériale. Ce prince avait donné dans certaines circonstances des preuves de capacité et d'énergie; mais il avait eu depuis un violent accès d'aliénation mentale qui avait considérablement affaibli ses forces morales et physiques. Du moins on ne peut rien dire de mieux pour excuser la faiblesse qu'il montra dans des circonstances si graves et si décisives.
* L'Empereur Louis II était mort en 875, Louis le Germanique en 876, Charles, fils de Charles le Chauve et de Richilde, en 877, Charles le Chauve en 878, Louis le Bègue en 879, Carloman, fils de Louis le Germanique, en 880, son frère Louis en 881 , ayant lui-même perdu, quelques mois auparavant, deux enfants, l'un naturel, nommé Hugues, blessé mortellement dans une rencontre avec les Normands, l'autre, légitime, nommé Louis, qui se tua en tombant d'une fenêtre; enfin, en 882, meurt Louis III, fds aîné de Louis le Bègue.
C'était là un de ces moments rares, solennels dans la vie des peuples, où tous les événements, même les plus déplorables, semblent concourir providentiellement à l'élévation d'un seul homme. Les succès de l'invasion normande avaient cruellement fait sentir tous les inconvénients et les périls du morcellement de la puissance impériale. Tous les grands de l'empire faisaient trêve à leurs discordes, et se ralliaient avec empressement autour du dernier descendant direct de Charlemagne, pour faire face avec lui à l'invasion. C'était un coup d'œil formidable et rassurant à la fois, que celui de cette armée à laquelle la plupart des nations jadis conquises et gouvernées par Charlemagne avaient fourni leurs contingents, et qui se trouva réunie à Andernach dans les premiers jours de l'été, pour marcher contre les hommes du Nord. « C'était, dit une chronique contemporaine, une armée à laquelle nul ennemi n'aurait pu résister, si elle avait été dignement commandée. »
Ce dernier réveil du grand empire aboutit à une déception iiflinense, honteuse. Ici nous trouvons une grande divergence dans les récits du temps; les uns s'efïbrcent de pallier la conduite de Charles le Gros; les autres ne trouvent pas de termes assez énergiques pour exprimer l'indignation et le mépris qu'elle leur inspire. Tous sont d'accord néanmoins sur un fait capital, c'est qu'il y avait des traîtres parmi les troupes impériales, et l'on n'est pas embarrassé de deviner d'où partait la trahison, quand on voit figurer à la suite de Charles, et dans ses conseils les plus intimes, un comte Wicbcrt, ancien serviteur de Lo^ Iherll et de Waldrade, et attaché à leur fils depuis son en-" fance. Ainsi tous les complices de ces coupables amours semblaient fatalement prédestinés au mal.
Une partie de l'avant- garde impériale avait été détachée
en avant pour essayer de surprendre l'ennemi hors de ses cantonnements de Haslou sur la Meuse; mais les Normands, prévenus à temps par des espions ou des traîtres, rentrèrent tout à coup dans leur camp et se tinrent sur la défensive. Ce camp était entouré d'une de ces fortifications redoutables, pareilles à celle que décrit Abbon dans son poème sur le siège de Paris, formées de plusieurs étages de palissades de pieux énormes, aiguisés et inclinés du côté de l'ennemi, comme une forêt de piques immobiles. C'était derrière cet abri menaçant qu'ils déposaient les prisonniers et le butin juvsqu'au rembarquement, et il était alors sans exemple qu'aucune de ces enceintes eût été forcée. Louis de Germanie, frère de Charles, avait été repoussé et avait perdu un fils dans l'attaque d'un semblable retranchement. L'armée impériale était déjà depuis plusieurs jours en vue du camp des barbares, et n'avait encore rien entrepris de décisif, quand il survint tout à coup un violent orage qui dura sans discontinuer pendant douze jours. Un grand nombre d'hommes et de chevaux furent frappés de la foudre, et des pluies torrentielles renversèrent une partie des palissades. Au lieu de profiter de cette circonstance pour donner l'assaut, comme le demandaient à grands cris tous les hommes de cœur, Charles le Gros ou Chariot, comme on l'appela bientôt par mépris, prêta l'oreille aux suggestions de Liutward, évêque de Verceil, du comte Wicbert et de quelques autres conseillers peureux ou perfides, et consentit à entrer en pourparlers avec les barbares. Il semble que toutes les forces de l'empire n'avaient été concentrées sur ce point que pour constater plus officiellement la faiblesse et la lâcheté du monarque; pour que Ton comprît bien que désormais c'était à chacun de pourvoir à sa propre sûreté. Ce ne furent pas les Normands qui capitulèrent à
Haslou, mais bien Fempereur à la tête de toute son armée. Siegfried, Tun des deux principaux chefs normands, consentit, moyennant une somme considérable qui lui fut immédiatement remise, à se rembarquer avec tout le butin qu'il avait fait précédemment. Les conseillers de l'empereur ne songèrent même pas à stipuler que le territoire du jeune roi Carloman serait respecté ; et Siegfried, en quittant les terres de Tempire, alla se jeter sur la Neustrie. L'autre chef, Godfried, fit un arrangement qui paraît avoir servi de modèle à celui que conclut vingt-cinq ans après le fameux RoUon avec Charles le Simple. Il consentit, en se faisant largement payer comme son collègue, à adjurer l'idolAtrie et à recevoir l'investiture delà Frise avec le titre de roi (rex), s'engageant en retour à se faire, de ce côté, le gardien de l'empire, en interdisant à ses compatriotes l'accès du Rhin et de la Meuse. 11 fut aussi convenu, mais secrètement, qu'il s'allierait à la famille impériale en épousant Giselle, sœur de Hugues le Loherain ; mariage qui eut lieu quelques mois plus tard. Hugues eut aussi sa part de profit dans cette honteuse transaction. En attendant mieux, l'empereur lui abandonna les revenus de l'évêché de Metz, alors vacant par la mort de Wala. Cette concession avait son importance, la plupart des domaines du pays Messin relevant alors de l'évêché.
Pendant la négociation de ce traité, les Normands se conduisirent avec une insolence et une perfidie inouïes. Us avaient hissé au-dessus des palissades un bouclier au bout d'une longue perche ; c'était, dans leurs usages nationaux, un symbole pacifique. Un grand nombre de gens de la suite de l'empereur profilèrent de cette occasion pour entrer dans le camp, soit pour traiter du rachat des captifs, soit par simple curiosité. Tout h coup les barrières se refermé-
rent sur ces visiteurs imprudents, qui furent tous tués ou mis aux fers. Cette nouvelle insulte faillit causer une révolte dans Tarmée impériale; quelques chefs voulaient donner l'assaut malgré l'empereur, qui fut obligé de défendre, sous peine de mort, de commettre la moindre hostilité contre ses nouveaux alliés. Bientôt après il licencia son armée, pour laquelle il était devenu un objet d'indignation et de mépris. Ce compronriis honteux n'avait fait qu'accroître l'audace des envahisseurs. Siegfried alla saccager le royaume de Garloman, que ne sauvegardait pas le traité de Haslou. Garloman se (léfendit avec courage, mais, mal secondé par ses vassaux, il dut, après quelques succès inutiles, se résigner à entrer en composition avec les Normands, qui, moyennant une certaine somme, s'engagèrent à demeurer en paix avec lui, sa vie durant. Cette convention semblait assurer aux États d'un prince si jeune encore une longue tranquillité ; mais il mourut peu de mois après d'un accident à la chasse, et les Normands recommencèrent aussitôt les hostilités, alléguant qu'il n'avait pas été spécifié à leur engagement une autre durée que celle de la vie du prince, et que si ses sujets voulaient encore de la tranquillité, il fallait la payer une seconde fois. Carloman était mort sans enfants ; son frère, seul héritier légitime, avait à peine six ans ; tous les fléaux réunis désolaient le royaume. Dans cette extrémité, les grands ne crurent pouvoir mieux faire que de se rallier aussi à Charles le Gros. Ainsi une amère dérision du sort réunissait toutes les couronnes de Gharlemagne sur la tête du plus incapable de ses descendants.
Cependant, Godfried, le nouveau roi ou comte de Frise, se fortifiait dans le pays dont il avait exigé la possession, pays coupé de fondrières et de marais impénétrables,
dans lequel il aurait pu se défendre au besoin contre toutes les forces de Tempire. Bien qu'il eût juré d'interdire rac*^ ces de ce côté du littoral à ses compatriotes, il s'empressa de provoquer et de faciliter leurs incursions par le Rhin et r Escaut. Il songeait évidemment à donner un caractère permanent à ces migrations, et à devenir le chef d'un État indépendant, auquel son ambition n'assignait pas de limites. Il était encouragé dans ce projet par les continuelles excitations de son beau-frère Hugues, déjà mécontent des avantages équivoques que lui avait procurés le traité de Haslou. Enhardi par la faiblesse de l'empereur et par l'heureuse impunité de Boson, Hugues revenait avec plus d'emportement que jamais au projet de reconquérir le royaume paternel ; c'est du moins à cette époque que les annales de Metz rapportent ses plus violents efforts. « Tous ceux qui abhorraient la paix et la justice affluaient vers lui ; en sorte qu'il eut bientôt sous ses ordres une multitude innombrable de brigands. Plusieurs hommes puissants, les comtes Etienne, Robert, Wicbert, Thibaut, vinrent également vers lui, et mirent leurs mains dans les siennes. Ils exercèrent dans l'ancien royaume de Lother tant de rapines et de violences, qu'entre eux et les Normands il n'y avait pas de différence, si ce n'est qu'ils s'abstinrent de meurtres et d'incendies. Ainsi, le Dieu tout-puissant s'élevait, dans sa colère, contre le royaume de Lother, détruisant jusque dans leurs racines les forces de ce royaume, et accomplissant les anciennes malédictions du saint pape Nicolas. »
Deux traits particuliers de la vie de Hugues, que les annales de Metz placent également vers ce temps, donnent une idée odieuse de vson caractère. H fit périr ou même tua de sa main ce même comte Wicbert, ancien serviteur de sa
72 RÉCITS HISTORIQUES ET MŒURS DU X^ SIlV.LE.
famille, qui avait joué un si grand rôle à Hasiou, et qui, sans doute, s'était cru en droit de lui faire quelques remontrances. Il se défit également de Bernaire, encore l'un des hommes qui lui étaient le plus dévoués, pour jouir plus librement de sa femme. « aussi déréglée que belle, » dit l'annaliste. Si ces détails de mœurs sont exacts, ils doivent atténuer beaucoup l'intérêt que pourrait inspirer le dénoûment tragique de la destinée de ce prince, dont nous allons Remprunter textuellement le récit aux annales de Metz.
D'après le détail minutieux de ce récit, et l'importance qu'y attache évidemment son auteur, on comprendra facilement que la puissance et l'importance du fils de Waldrade s'étaient fort accrues dans ces derniers temps, et qu'il était en position de susciter de sérieux embarras à un prince aussi peu belliqueux que Charles le Gros.
« Hugues étant entré secrètement en négociation avec Godfried son beau-frère, l'exhorta à rassembler de par^ tout une nombreuse armée d'auxiUaires pour lui porter secours, afm qu'il pût revendiquer ouvertement, par les armes, l'héritage paternel. En cas de succès, il lui promettait la moitié des pays dont ils s'empareraient ensemble.
» Godfried, comme empoisonné par la séduction de cette promesse, chercha un prétexte pour se dégager du serment de fidélité qu'il avait prêté à l'empereur. Il envoya donc vers lui Gerulphe et Gundulphe, comtes des Frisons, lui mandant que, s'il voulait le voir persévérer dans la fidélité qu'il lui avait promise, il fallait qu'il rajoutât à son fief Coblentz, Andernach , Sintzig, et plusieurs autres domaines dépendants du fisc de l'empire, sur les bords du Rhin, tous plantés de vignobles qui rapportent en abondance d'excellents vins, tandis que la Batavie n'en produit
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pas. L'intention secrète de Godfried était, si cette demande insolente lui était octroyée, d'introduire les siens au cœur du royaume, et d'agir ensuite suivant les éventualités ; et, dans le cas contraire, de se révolter ouvertement, et de prendre de force ce qu'on oserait lui refuser.
» L'empereur Charles ayant deviné les intentions perfides de Godfried, examina avec le duc Henri, homme habile et prudent (le même qui avait naguère dirigé l'expédition contre Hugues et Thibaut), quels moyens il pourrait prendre pour exterminer l'ennemi qu'il avait introduit aux confins de son royaume ; et sachant qu'il occupait des lieux défendus par d'innombrables cours d'eau et des marais impénétrables, il résolut d'user de ruse plutôt que de violence. Il répondit donc vaguement aux envoyés de Godfried qu'il lui adresserait à son tour des personnes de confiance, afin d'aviser à un accommodement qui ne pourrait manquer d'être satisfaisant pour les deux partis, pourvu seulement que Godfried persévérât dans la fidélité qu'il avait promise. Après cela, il envoya Henri vers ce même Godfried, et, pour cacher la trahison qu'il préparait, lui recommanda de se faire accompagner de Willibert, archevêque de Cologne, respecté des. païens mêmes pour sa vertu.
» Henri s'y prit fort adroitement pour cacher ce qu'il méditait, non-seulement à Godfried, mais à ceux des gens de l'empereur qui n'étaient pas du secret, et notamment à l'archevêque lui-même, » qui n'était pas homme h tremper dans une si lâche trahison. « 11 ordonna à ses satellites de se rendre séparément au lieu désigné pour la conférence, de manière à s'y trouver tous réunis au jour qu'il leur marqua. Pour lui, il vint à Cologne avec peu de monde, et ayant pris avec lui Févêque, se dirigea de suite vers la
Batavie. Godfried ayant appris leur arrivée , alla au devant d'eux au lieu nommé Herispich^ au confluent du Rhin et du Wahal. L'évêque et le comte étant entrés dans cette île, écoutent beaucoup de choses de Godfried, en répondent beaucoup de la part de l'empereur, et le soleil tournant vers TOccident, ils terminent la conférence, sortent de l'île et vont à leur logis pour revenir le lendemain. » Mais Henri, qui avait ses raisons pour que l'évêque n'assistât pas à la seconde entrevue, l'engagea à faire venir le lendemain en particulier la femme de Godfried, Giselle, afin de l'exhorter à user de son influence sur son mari pour le décidera demeurer soumis à l'empereur. » Cette demande était d'autant plus naturelle, que Giselle avait déjà servi précédemment d'intermédiaire entre son mari et l'empereur, dans une semblable négociation. S'élant ainsi débarrassé de deux témoins qui auraient pu mettre obstacle à la trahison qu'il méditait, il songea à faire naître un incident qui fît dégénérer en rixe cette seconde conférence avec le chef normand.
« Il y avait dans la suite d'Henri un comte nommé Éverard, dont Godfried avait usurpé les domaines. Henri persuada à ce comte de se lever au milieu de l'assemblée pour se plaindre du tort qui lui avait été fait. Ce que Henri avait prévu arriva ; le Normand ayant répondu à cette réclamation par des paroles dures et outrageantes, Éverard tira son épée et le frappa d'un grand coup sur la tête, avant qu'il pût se mettre en défense. Alors les hommes de la suite de Henri se jetèrent sur lui, l'achevèrent, et firent main basse sur tous ceux de sa suite. »
Ainsi s'accomplit cette trahison, dont le récit naïf accuse la profonde décadence de la race carolingienne , réduite à se défendre ou à se venger par de pareils moyens,
qui appelaient de terribles représailles. Le sort de Hugues fut plus déplorable encore que celui de son beau-frère, car il n'eut pas même la faveur d'une prompte mort. Il tomba dans les mains du meurtrier de Godfried peu de jours après ce meurtre que, bien certainement, il ignorait encore. Comme lui, il fut attiré dans un guet-apens, sous prétexte d'une conférence amiable. Malgré ses crimes, ce prince infortuné aurait sans doute trouvé quelque indulgence auprès d'un vainqueur' généreux. Le fils de Louis le Germa-^ nique, surtout, aurait dû se souvenir que son père avait jadis protégé Lother II, et intercédé auprès du pape en faveur deWaldrade. Charles le Gros, aussi cruel que lâche, ne se souvint que de sa propre injure, et des nouveaux périls que pourrait lui susciter l'ambition de Hugues. On creva les yeux à ce malheureux prince et à son oncle maternels qui fut arrêté avec lui. Comme Gonthier était mort depuis dix ans et plus, cet oncle ne pouvait être qu'Hilduin, dont nous avons souvent parlé. On respecta la vie de leurs compagnons, probablement peu nombreux, mais on leur enleva leurs chevaux, leurs armes et jusqu'à leurs habits. Hugues et Hilduin furent conduits à l'abbaye de Fulde. Plus tard on transféra Hugues au monastère de Saint-Gall, et ensuite à celui de Pruim, où l'abbé Rhéginon, l'un des chroniqueurs de cette époque, affirme l'avoir vu et tondu de ses propres mains. 11 survécut peu de temps à sa réclusion; mais on ignore les circonstances et même l'époque précise de sa mort.
Hugues le Loherain a été fort maltraité par les écrivains contemporains, comme on a pu en juger par le récit qui précède. 11 est juste, néanmoins, de reconnaître que tous ces écrivains appartiennent au clergé, qui n'a pas dû ménager un prince excommunié et fils d'excommuniés. Malgré
la justice de l'anathème qui l'avait déshérité en flétrissant sa naissance, il faut tenir compte à ce malheureux prince des préjugés inévitables de son éducation. 11 a pu croire de bonne foi que la religion du souverain pontife avait été surprise, que l'union de ses parents était vraiment légitime, et qu'il avait, par suite, des droits réels au trône. Son véritable crime, aux yeux de la postérité impartiale, n'est pas dans ses prétentions mômes, mais dans la nature des moyens qu'il employa pour les faire prévaloir, dans le dérèglement de ses mœurs, dans ses violences imprudentes et coupables envers les sujets de son père et envers le clergé. Hugues paraît avoir eu les qualités et les vices que nous retrouvons chez presque tous les descendants de Waldrade : une énergie , une persévérance indomptables, jointes à une ambition effrénée, des facultés puissantes au service d'un égoïsme avide*.
Boson, son allié, fut plus habile et plus heureux que lui. Assiégé dans Vienne par les fils de Louis le Bègue, il trouva moyen de s'échapper, et son épouse, Ermengarde, protégée par les antiques fortifications romaines de cette ville, résista pendant deux ans entiers aux efforts de l'armée assiégeante. Au moment où Vienne succombait enfin sous les efforts de Richard d'Autun, le frère de Boson, et
* La destinée de Hugues le Loherain présente une analogie frappante avec celle du jeune Pépin, fils de Pépin d'Aquitaine, ce prince aventurier qui, pour recouvrer le royaume de son père, en était venu à s'allier aux Normands, et à se faire même idolâtre ccmme eux.
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alors son plus terrible ennemi, la coalition formée contre Boson achevait de se dissoudre. La mort Pavait successivement débarrassé de tous ses ennemis; la dislocation et Taffaiblissement de Fempire protégeaient et justifiaient en quelque sorte son usurpation. Dans cet épouvantable chaos, sous un prince tel que Charles le Gros, les peuples étaient-ils donc si coupables de méconnaître Tautorité d'un souverain incapable de leur accorder quelque protection en retour de leur obéissance? n'avaient-ils pas raison de choisir pour leur véritable chef celui dont ils pouvaient attendre quelque secours ?
Boson s'étant enfin réconcilié avec son frère, qui lui rendit sa femme et ses enfants pris à Vienne , acheva d*a(Termir et de régulariser en quelque sorte sa position, en reconnaissant la suzeraineté de Charles le Gros, hommage purement nominal qui n'afl'ectait en rien sa puissance, après la catastrophe de Hugues le Loherain, il recueillit dans ses États Thibaut et sa femme Berthe, et les établit à Arles. Il leur devait bien ce secours, car la diversion de Hugues et de Thibaut lui avait rendu un immense service dans un moment bien critique. Malgré le silence absolu des contemporains, on peut conjecturer avec beaucoup de vraisemblance qu'après la capture de Hugues, Thibaut s'échappa et passa dans les États de Boson avec la plupart des partisans de Hugues, soldats d'aventure qui n'avaient plus rien à espérer en Lorraine, et dont les services pouvaient être utiles à Boson. Quoi qu'il en soit, il est incontestable que ce prince vécut jusqu'à la fin dans une parfaite union avec Berthe et Thibaut. Il fut même, selon toute apparence, le parrain de leur second fils, nommé Boson comme lui; l'aîné, qui jouera un grand rôle dans la suite de ce récit, était probablement né avant la
catastrophe de son malheureux oncle , et se nommait Hugues comme lui.
Les dernières années de la vie de Boson paraissent avoir été aussi paisibles que le comportaient ces temps malheureux. Il est cependant question, dans la chronique de Godefroy de Yiterbe, d'une guerre malheureuse qu'il aurait soutenue contre Eudes, proclamé roi des Français après la déposition de Charles le Gros; mais ce fait est des plus douteux. On ignore la date précise de sa mort, mais elle ne peut être antérieure à l'an 887, ni postérieure à 889 *. Son épitaphe, longtemps conservée dans la cathédrale de Vienne, faisait un pompeux éloge de sa libéralité envers les églises et les monastères, et rappelait les vains efforts des rois coalisés contre lui.
Hune, quanquam plures valuissent perdere reges, Occidit nullus!
Boson laissa un fils encore enfant, nommé Louis, qui lui succéda, et parvint même, dans la suite, à la dignité impériale. Nous raconterons plus tard la triste catastrophe qui mit fm à une destinée d'abord si brillante. Il laissa aussi une fille nommée Ingelberge, du nom de son aïeule maternelle, l'impératrice Ingelberge, veuve de Louis II. Cette fille de Boson avait été fiancée dès l'enfance, du
1 On place généralement à l'année 888 la formation du petit royaume de Bourgogne transjurane, démembrement des États de Boson qui dut s'opérer à sa mort. Ce royaume comprenait une partie de la Suisse et de la Franche-Comté. Rodolphe de Strattlingen, fils de ce Conrad dont nous avons parlé plus haut, se fit élire le premier souverain indépendant de ce pays, répétant ainsi, au préjudice de Boson, ce qu'avait fait celui-ci au préjudice des héritiers de Gharlemagne.
temps de Charles le Chauve, à Carloman, petit-fils de ce prince ; mais la rupture entre Boson et les princes carolingiens empêcha tout naturellement de donner suite à ce mariage. Dans la suite, cette princesse épousa Rothbold ou Robaud, qui reçut l'investiture du comté d'Arles, sous le règne de Louis, fils de Boson \
Ainsi, Boson, qui avait du le commencement de sa haute fortune à la passion adultère de Charles le Chauve pour sa sœur ; Boson, allié par surprise à la race carolingienne, violemment soupçonné d'avoir voulu arriver à la possession ou à la régence du royaume de France par un double attentat sur Charles le Chauve et sur son fils ; Boson, enfin, usurpateur des provinces dont le gouvernement lui avait été confié, recueillit le fruit de son iniquité, tandis que Hugues, son allié, descendant direct de Charlemagnc, périssait au fond d'un cloître, d'une mort triste et cruelle, pour avoir voulu ressaisir une partie de l'héritage de son père I Les jugements de Dieu sont impénétrables parfois ; néanmoins il n'est pas impossible peut-être d'expliquer celui-ci. Hugues fut toujours un homme de désordre et de pillage; incessamment révolté contre les anathèmes de l'église qui avaient causé les malheurs de sa famille, il persécuta et vexa en toute occasion les moines et le clergé. Boson, au contraire, n'épargna rien pour se concilier la
1 11 y a eu, au sujet du nom et des alliances de la fille de Boson, des doutes et des contestations pourtant bien faciles à résoudre. Le nom à Ingelberge, fille de Boson, figure dans la charte de fondation de l abbaye de Cluny. Il est dès lors bien évident : 1» qu'elle est fille, non pas de la première femme de Boson, mais de la seconde, qui, selon l'usage général du temps, lui a donné le nom de sa propre mère, veuve de Louis 11; 2» que cette fille, née à coup sur après l'an 877, n'a pu être que la fiancée et non l'épouse d'un prince qui est mort en 884.
reconnaissance et rattachement de cette portion si importante de la société, la seule qui conservait encore, dans ces terribles crises, quelques principes fixes, quelques traditions nettement définies d'ordre, de morale et d'autorité. Était-il de bonne foi dans ces grandes démonstrations de piété et de respect pour l'église ? C'est une afi'aire entre Dieu et lui ; mais, aux yeux du monde, il eut le mérite de reconnaître et de soutenir le principe de l'autorité religieuse, et c'est sans doute à cette prudence qu'il dut le succès définitif de son usurpation *.
Hugues le Loherain étant mort sans enfants, la postérité masculine de Lother et de Waldrade s'éteignit ainsi dès la première génération. Giselle, leur dernière fille, disparaît également de l'histoire après l'assassinat de Godfried, son mari. Les annales contemporaines ne disent aucun mal de cette princesse, et mentionnent seulement ses louables mais inutiles efforts pour adoucir les mœurs du guerrier farouche auquel on l'avait en quelque sorte livrée en otage, et le maintenir en bonne intelligence avec l'empereur. Après la catastrophe d'Herispich, elle alla sans doute chercher la paix et l'oubli sous les voûtes sombres de quelque monastère. Ce fut en souvenir d'elle que le second fils de Berthe et de Thibaut donna son nom à l'une de ses filles, qui devint dans la suite reine d'Italie.
Mais Berthe, l'autre fille de Lother et de Waldrade, est un personnage d'une bien autre importance historique. Berthe est la physionomie la plus caractéristique et la plus curieuse de son époque. Aussi ambitieuse, mais plus adroite
* Voyez, sur ces tendances évidentes de Roson en faveur du clergé, la pièce improprement nommée le testament de Boson, restituant divers domaines à l'abbaye de Carlieu. Fouque, t. i, p. 553.
que son frère, elle vainquit un moment la fatalité qui poursuivait sa famille. Déshéritée de la puissance et de la richesse , elle contraignit richesse et puissance h revenir à elle. Mariée d'abord à un soldat d'aventure auquel ses charmes firent oublier un ressentiment mortel, elle se releva au premier rang par sa seconde union avec un des plus puissants seigneurs de l'Italie, Adalbertll, marquis de Toscane, qui descendait comme elle de Charlemagne. Son ambition ne s'arrêta pas \h : fille de roi, elle voulut régner elle-même, ou du moins faire régner sa postérité, et elle y réussit. Malheureusement, comme on le verra, tous les moyens, même les plus infâmes, lui étaient bons pour assouvir cette soif ardente du pouvoir, qui paraît avoir été le mobile de toutes ses actions.
On ignore la date précise des deux mariages de Berthe ; le premier doit avoir eu lieu, comme nous l'avons vu, vers l'an 879 ' ; le second environ dix ans après. Quoique remariée, elle aima toujours tendrement ses deux enfants du premier lit, et ne cessa de travailler, soit ostensiblement, soit en secret, à leur élévation future.
A partir de son second mariage, l'histoire de Berthe et de ses enfants devient l'histoire même de l'Italie. L'influence de cette femme décevante et rusée se mêle à tous les événements, soutient et combat tour à tour les princes qui se disputent le rang suprême, et qu'elle détruit les uns par les autres. Dans cette mêlée de passions turbulentes et aveugles, Berthe seule a conçu un grand dessein politique, qu'elle poursuit résolument à travers tous les obsta-
» D'apçès une charte que nous avons citée précédemment, il semble que Waldrade n'avait encore que son fils en 863. Berthe aurait donc eu quinze ans à peine lors de son premier mariage.
des et tous les périls ; cette intelligence puissante et dépravée semble l'unique lueur qui éclaire ces ténèbres. Armée du prestige tout-puissant d'une beauté qui, par un privilège singulier, sembla longtemps s'accroître avec les années; séduisante à l'excès avec tous ceux qui peuvent être utiles à l'accomplissement de ses desseins secrets; dominant à la fois son mari et ses nombreux amants, cette femme étrange ne dédaigne aucun moyen d'étendre et d'alïermir son pouvoir; elle sait effrayer ceux qui résistent au charme fatal qui l'environne. Incessamment entourée de ces devins, de ces jeteurs de sort, débris vivant du paganisme que tous les anathèmes des papes n'ont pu détruire, Berthè passe elle-même pour une magicienne puissante ; le vulgaire ne prononce son nom qu'avec une sorte de terreur superstitieuse, et lui attribue la connaissance de l'avenir, le pouvoir d'influer sur la destinée des créatures humaines, et même de les changer en bêtes par des paroles ou des cérémonies mystérieuses et terribles. Ces croyances flattent son amour-propre en même temps qu'elles servent ses intérêts ; elle les encourage donc de tout son pouvoir, et peutêtre elle-même, payant tribut aux illusions de son siècle, se croit réellement investie d'une partie de cette force surnaturelle dont l'arme la créduUté populaire.
Nous allons maintenant essayer de la montrer à l'œuvre; mais c'est précisément ici que l'obscurité redouble autour de nous. L'historien Luitprand, dont nous avons déjà parlé, va devenir notre principal, et souvent notre seul guide. C'est à l'aide de son récit toujours obscur, souvent incomplet, que nous nous efforcerons de ressaisir la vérité.