‹ Histoire de Waldrade, de Lother II et de leurs descendantsChapitre 13 sur 31 · BERTHE DE TOSCANE · texte numérisé non relu

BERTHE DE TOSCANE

Nous n'avons à nous occuper des événements généraux de cette époque, qu'autant qu'ils ont particulièrement rapport aux descendants du malheureux Lother. Ainsi nous ne nous arrêterons pas à la déposition de Charles le Gros et à son remplacement en Germanie par Arnoul, bâtard d'un de ses frères. Ce fut une expiation rigoureuse, mais méritée. Dans deux occasions solennelles, à Haslou et à Paris, Charles le Gros avait manqué de cœur et failli à sa mission, en présence des barbares, et des milices de l'empire réunies pour les combattre. L'assassinat de Godfried, le traitement barbare infligé au fils de Waldrade avaient été ses seuls exploits. La sentence de la diète de Tribur fut donc équitable et nécessaire.

Cette époque (888) est précisément le point de départ de l'ouvrage de Luitprand, qui sera désormais l'élément principal de notre récit.

Parmi les princes qui se partageaient alors le territoire de l'Italie carolingienne, les deux plus puissants étaient alors Gui, duc de Spolette et de Camerino, et Bérenger,

margrave ou marquis de Frioul, tous deux descendants de Gharlemagne par les femmes. Tous deux semblaient en position d'aspirer concurremment au titre de roi d'Italie et même à la dignité impériale, car Arnoul, qui avait remplacé Charles le Gros en Germanie, était alors engagé dans une lutte pénible et douteuse avec les hommes du Nord. Ce prince n'était, d'ailleurs, que le fils d'une concubine, et la postérité directe et légitime de Gharlemagne n'était représentée que par le dernier fils de Louis le Bègue; un faible enfant, dont la légitimité était sérieusement contestée, et qui semblait ne devoir jamais régner, même sur les États de son père *. L'usurpation récente et heureuse de Boson, la formation toute semblable du petit royaume de Bourgogne transjurane, autorisaient encore les espérances ambitieuses des dominateurs rivaux de Spolette et du Frioul.

Avant de raconter ce qui advint de cette rivalité, il nous faut dire quelque chose du caractère et des antécédents de ces deux princes. Leur position, fort différente à certains égards, avait néanmoins cela de commun, que tous deux appuyaient spécialement leurs prétentions ambitieuses sur ce qu'on pouvait alors nommer en Italie l'élément national, c'est-à-dire sur la race longobarde , dont l'aggrégation forcée à l'empire frank remontait à peine à un siècle , et qui généralement conservait encore sa physionomie tranchée, ses coutumes, son langage et le ressentiment de la conquête.

Wido^ Guido ou Gui^ le plus puissant de ces deux rivaux,

* On voit par la correspondance de Foulques, successeur d'Hinkmar à l'archevêché de Reims, avec le roi Arnoul, que le doute dont nous parlons était alors fort accrédité, puisque ce prélat s'efforce de le combattre, en insistant fortement sur la ressemblance du jeune prince avec 3on père.

était pourtant un Frank de pure race. L'influence prépondérante de sa famille sur les populations de Spolette et de Camerino remontait, selon toute apparence, à l'occupation définitive de Fltalie par Charlemagne. En 776, lors du dernier soulèvement général des Longobards, toutes les villes et les châteaux du pays de Spolette, qui avait été Tun des plus ardents à la révolte, reçurent des garnisons frankes, qui y formèrent des établissements permanents. La confiscation des biens appartenant aux gastaldes révoltés procura à Charlemagne des possessions considérables qu'il put donner en fief à ses principaux chefs militaires. Ce fut ainsi que commença dans l'ancien duché longobard de Spolette la domination du chef de cette famille, l'un des capitaines de Charlemagne. Ce premier Gui, d'origine germanique, est, selon toute apparence, celui dont parle l'historien Nithard à propos de l'expédition de Charlemagne contre la Grande- Bretagne.

Le pouvoir de cette famille se consolida et s'accrut sous le règne de Louis le Débonnaire, et encore plus sous celui de son fils Tempereur Lother I", dont elle suivit la fortune. Gui dit V Ancien^ et Lambert le Chauve son frère, fils (ou petit-fils?) du premier Gui, prirent part à la bataille de Fontenai et montrèrent à Lother, dans ses sanglantes guerres, un zèle et un dévouement que ce prince ne crut pouvoir dignement récompenser qu'en accordant la main de Rotrude sa fille à l'un de ces vaillants auxiliaires. De cette union naquirent deux fils, Lambert et Gui le JeunCy qui succédèrent à leur père et à leur oncle, et deux filles ; Rotrude, mariée à Adelbert I", marquis de Toscane, et Jota, femme de Guaimar de Salerne'.

» Ce n'est pas sans peine que nous avons pu débrouiller celte filia-

Après la mort de Lother 1", les ducs de Camcrino et de Spolette, profitant des troubles d'Italie, se rendirent à peu près indépendants du nouvel empereur Louis 11 ; plus tard même ils en vinrent contre lui à des actes de rébellion ouverte. L'histoire de ces ducs franks de Spolette ne nous est connue que par quelques passages des chroniques méridionales, qui nous font connaître leur fréquente intervention dans les discordes continuelles des petits princes longobards, et par les alarmes et les malédictions des souverains pontifes. Les richesses de l'Eglise romaine étaient un puissant attrait pour les chefs des rudes populations de l'Apennin, de ces highlanders de l'Italie centrale, aussi avides de combat que de pillage. Antérieurement à la conquête, les Longobards* de Spolette menaient déjà cette existence aventureuse et indépendante : amis ou ennemis des papes suivant les circonstances, employés comme auxiliaires par les différents partis qui se disputaient le siège pontifical vacant, et se faisant toujours largement payer leur invervention quand ils ne se payaient pas eux-mêmes par le pillage.

Les ducs franks de Spolette reprirent ces traditions, aussitôt que le morcellement de l'empire et l'affaiblissement du pouvoir central leur en donnèrent l'occasion. Nous n'avons qu'une connaissance fort imparfaite de leurs démêlés avec l'empereur Louis 11 ; nous savons seulement que ce prince dut s'armer plusieurs fois contre ces vassaux turbulents, et que ceux-ci s'allièrent tantôt aux Longobards du Sud\ tantôt aux Musulmans, tantôt aux Grecs, qui n'avaient

tion très-obscure, et arriver à déterminer comment les Gui de Spolette se rattachaient à la famille de Charlemagne. On en jugera par les éclaircissements placés à la fin de ce volume. " * On sait que les Longobards de l'Italie méridionale n'avaient jamais

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pas encore perdu Tespoir de reconquérir Tltalie. Aucune charte, aucun monument de donation pieuse ne nous vient en aide pour dissiper ces ténèbres : ces farouches montagnards pillaient les églises et les monastères, au lieu de les enrichir. En 867, peu de jours après Téiection du pape Adrien, Lambert le Jeune pénétra dans Rome et y fit un butin immense. Louis 11 guerroyait alors, avec des chances diverses, contrôles Grecs et les Sarrasins. Secondé par les Longobards de l'Italie méridionale, alors réconciliés avec lui parla médiation de l'abbé du Mont-Gassin, ce prince, dont le courage ne démentait pas la noble origine, obtint d'abord de grands succès contre les Musulmans; et, après un siège qui ne dura pas moins de quatre ans, il leur enleva Bari, l'un de leurs principaux postes militaires. Mais bientôt les princes longobards craignirent qu'il ne redevînt trop puissant et redoutable pour eux-mêmes. Le promoteur principal de leur défection fut Adelgise, duc de Bénévent, dont Gui le Jeune avait épousé la fille. Cette trame fut habilement ourdie; une première révolte ayant éclaté, Adelgise protesta de sa fidélité à l'empereur, demanda et obtint le pardon des rebelles, et, grâce à ce raffinement de perfidie, l'attira sans défiance jusque dans les murs de Bénévent, jusque dans l'habitation du duc lui-même. Ce fut seulement alors que quelques excès commis par des hommes d'armes de l'empereur, ou, suivant un autre chroniqueur, quelques plaisanteries imprudentes de sa femme Ingelberge sur la laideur des femmes' longobardes et l'inexpérience de leurs maris à la guerre, devinrent le pré-

été complètement subjugués même par Charlemagne. Depuis, ils avaient toujours su se maintenir à peu près indépendants de fait, eu se déclarant tour à tour vassaux des deux empires.

texte d'une odieuse trahison. Telle était la sauvage brutalité des mœurs de ce temps obscur, qu'on serait tenté d'écarter l'idée de préméditation, et de ne voir dans cette conduite des chefs longobards qu'un effet de la convoitise brutale qu'allumait en eux la vue du riche butin fait sur les Musulmans et transporté dans Bénévent par Louis IL Quoi qu'il en soit, ce prince, assiégé inopinément avec sa femme et un petit nombre de guerriers fidèles, fit des prodiges de valeur désespérée qui rappellent l'héroïque défense de Charles XÏI à Bender, dans une situation presque semblable. Pendant plusieurs jours il se défendit avec succès contre un peuple tout entier; chassé enfin de chambre en chambre par l'incendie, il se réfugia sur la plus haute tour du palais, y résista encore trois jours, et ne se rendit que quand un épuisement causé par la faim lui fit tomber les armes des mains ! Ce courage surhumain frappa d'admiration les traîtres eux-mêmes; ils n'osèrent achever leur crime, prévoyant déjà peut-être qu'ils auraient encore besoin de ce bras héroïque pour les défendre contre de nouveaux périls. Ils se contentèrent donc de piller tout le butin musulman, et d'exiger de l'empereur le serment solennel de ne jamais chercher à tirer vengeance de tout ce qui s'était passé \

A peine libre, Louis s'empressa de marcher contre les chefs spolétins, complices de cette trahison, et auxquels il n'avait rien promis. 11 obtint sans doute quelques succès contre eux, car les annales contemporaines, écrites en langue longobarde et traduites par l'Anonyme de Salerne, nous apprennent que vers cette époque, deux ducs ou comtes de Spolette vinrent se réfugier à Bénévent, et il est question, dans plusieurs chartes et actes put)lics de cette

* Erchempert, — Léon d'Ostie, — Anonyme de Salerne, etc,

époque, d'un Support, duc de Spolette, qui aurait administré ce pays pendant quelques années. Quoi qu'il en soit, de nouvelles complications vinrent bientôt détourner la vengeance de Louis. Une nombreuse armée musulmane débarqua en Italie, et punit par d'horribles dévastations l'ingratitude des Longobards envers leur libérateur. Le péril était cette fois si menaçant, si effroyable, qu'ils durent de nouveau solliciter l'appui de celui qu'ils avaient si cruellement offensé. Louis reçut d'abord assez mal l'évéque de Capoue, leur intermédiaire; mais aussi généreux qu'emporté, il se radoucit bientôt, malgré la vive opposition de sa femme Ingelberge, qui tenait ce langage , non pas, comme l'affirme le chroniqueur, par suite de cette manie quont souvent les femmes de contredire en tout leurs maris ' , mais par un trop juste sentiment de l'ingratitude et de la perfidie incurables de ces peuples.

Cette prévision n'était que trop bien fondée. Après avoir vaincu en diverses rencontres les infidèles, Louis, affaibli par ces batailles sanglantes, se vit de nouveau abandonné par les Longobards, qui lui refusèrent l'entrée de leurs villes. Il dut enfin renoncer à maintenir sa souveraineté dans le sud de l'Italie, et mourut peu après de fatigue et de chagrin (874) ^. Ce prince, aussi malheureux que vaillant, ne laissa qu'une fille, dont nous avons raconté ailleurs la captivité momentanée et le mariage avec Boson. Ingelberge, veuve de Louis II, l'une des femmes les plus remarquables de son temps, conserva longtemps dans la

* Sicut mes est fœminarum sœpè adversa dicere.

^ Louis II est une des figures les plus caractéristiques et les plus intéressantes de la seconde moitié du ix« siècle, par son héroïsme et ses malheurs. Son règne, dont nous ne pouvions parler ici qu'incidemment, mériterait une étude spéciale.

90 RÉCITS IIISTORTOUES ET MŒURS DU X'* SIKCLE.

haute Italie une influence méritée, dont nous retrouverons encore la trace quelques années plus tard.

Après la mort de Louis 11, Lambert et Gui rentrèrent en possession du pays de Spolette, où, suivant l'expression d'un auteur contemporain, leurs a'ievœ et leurs hisaïeuœ avaient toujours dominé. Nous avons déjà parlé du mariage de Gui avec Agiltrude, fille de cet Adelgise de Bénévent qui avait fait Louis II prisonnier. Elle descendait, dit-on, de l'un des plus énergiques champions de la nationalité bngobarde, de ce fameux Grimoald qui passa toute sa sa jeunesse comme otage auprès de Charlemagne, dont il vit de près toutes les grandeurs sans en être ébloui ni découragé; et qui, redevenu libre et souverain, sut reprendre et maintenir son indépendance. Le caractère d' Agiltrude, qui va jouer un certain rôle dans la suite de ce récit, ne démentait pas cette fière origine. Cette alliance fortifiait considérablement l'ascendant de Gui sur les populations d'origine longobarde \

A l'avènement de Charles le Chauve, ces deux chefs lui rendirent hommage, et se réconcilièrent sous ses auspices avec le pape. Mais cette feinte amitié ne dura guères, et ils donnèrent bientôt à l'église de Rome des signes non équivoques de leur convoitise héréditaire. Tandis que le pape Jean VIII reconnaissait encore Charles le Chauve

* Les habitants de Spolette et de Camerino, bien qu'obéissant souvent aux mêmes chefs, paraissent avoir été complètement séparés au point de vue de l'administration civile. Les contemporains les citent toujours comme deux populations tout à fait distinctes, mais concourant toujours aux mêmes guerres. Lambert est toujours désigné par eux comme duc ou comte de Spolette, Gui comme duc ou comte de Camerino, jusqu à l'an 882, où Gui demeura seul maître, comme nous allons le voir. (Voy. Éclaircissements.)

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comme empereur, Gui II et Lambert se déclarèrent en faveur de son neveu Carloman, fils de Louis le dermanique. L*inimitié de ces ducs contre le souverain pontife était favorisée à Rome môme par un parti nombreux et puissant, également hostile à Jean VIII. Ce parti appela les ducs de Spolette comme auxiliaires, et les eut bientôt pour maîtres. Lambert et Gui occupèrent Rome au nom de Carloman, pillèrent et rançonnèrent sans merci tous les partisans du pape. Le nom de Carloman n'était qu'un prétexte ; au fond, ils se souciaient peu de ce prince maladif et débile qui ne put jamais venir jusqu'à Rome, ou plutôt il leur convenait mieux que tout autre, à cause même de son impuissance. Ce qu'il leur fallait en réalité, c'était une suzeraineté de fait sur l'église romaine et son opulent revenu ; c'était, en un mot, la dîme des pèlerinages.

Ce fut alors que Jean VIII vint chercher en France un refuge momentané, et un concurrent capable de disputer l'empire à Carloman, ou plutôt à ceux qui abritaient de son nom leurs violences et leurs pillages. Nous avons déjà parlé de ce voyage, et des espérances que fonda un moment ce pontife sur l'avenir de Boson, gendre de Louis IL Mais au moment du retour de Jean VllI à Rome, un nouveau revirement s'opérait ; Carloman était mort, et l'Italie était échue à son frère Charles le Gros. Dominé par d'impérieuses nécessités, le pape s'accommoda avec ce nouveau candidat aux dépens de Boson, et obtint ainsi sa protection contre les Musulmans et contre les ducs de Spolette. Il y eut encore à cette époque (880) une nouvelle réconciliation entre Rome et Spolette, réconciliation forcée et éphémère comme la précédente.

Cependant Lambert, l'aîné de ces deux chefs, était

mort, laissant un fils, probablement mineur, nommé encore Gui, mais qui ne lui survécut guères. Telle est la sombre horreur des mœurs de ce temps, qu'un crime semble toujours vraisemblable pour expliquer ces morts prématurées. Quelques mots d'une lettre de Foulques, archevêque de Reims, à un dernier Lambert, neveu de celui-ci, ne permettent pas de douter que cette fin n'ait été tragique. « Rappelle-toi, dit Foulques, quelle fut l'inimitié de ton oncle contre la sainte église romaine , rappelle-toi aussi quelle a été sa mort, et songe que toutes nos prières ne pourront suffire peut-être à racheter son crime. »

Quoi qu'il en soit, l'an 882, Gui, le frère de Lambert, se trouvait seul duc de Spolette et de Camerino; ce prince, alors dans la force de l'âge, avait conçu des projets plus vastes et plus hardis que ses prédécesseurs. Séduit par l'exemple de Boson, il aspira ouvertement au royaume d'Italie; et, pour réaliser son projet, il ne craignit pas de recourir aux empereurs grecs, qui n'avaient jamais abdiqué leurs prétentions à la suzeraineté de ce pays. Nous ne connaissons que très-imparfaitement les négociations qui eurent lieu à ce sujet entre Constantinople et Spolette ; nous savons seulement que Gui conclut secrètement avec l'empereur grec un traité de subsides, s'engageant sans doute, en retour, à lui faire hommage de toutes les provinces qu'il pourrait s'assujettir, et notamment de Rome. L'existence de ce traité fut révélée à l'empereur Charles le Gros ; il parvint à surprendre et à faire arrêter le duc de Spolette, auquel il réservait sans doute un châtiment pareil à celui qu'il infligea un peu plus tard au fils de Waldrade ; mais Gui fut assez heureux pour s'échapper, et en fut quitte pour une condamnation par contumace, qu'il était plus facile de prononcer que d'exécuter. Pour se pro-

curer immédiatement du secours, le duc de Spolette fit alliance avec les Sarrasins, et cet événement, si nous en croyons les annales de Fulde, consterna toute Tltalie. Il paraît cependant que dans la guerre qui s'en suivit, Gui fut forcé de se tenir sur la défensive. Charles le Gros fut activement secondé dans cette circonstance par Bérenger, le futur rival de Gui, qui affectait alors un grand dévouement aux intérêts de F empire. Toutefois cette expédition n'eut aucun résultat important, à cause d'une maladie contagieuse qui se mit dans l'armée de Charles le Gros, et lui fit perdre ses meilleurs soldats.

La disgrâce de Gui fut suivie d'un revirement aussi subit que complet. En 884, son plus grand ennemi, le pape JeanVIlI, mourut d'une façon tragique et mystérieuse. Les annales contemporaines affirment, mais seulement d'après des bruits populaires, qu'il fut victime d'une conjuration domestique ourdie par quelques-uns de ses partisans envers lesquels il ne s'était pas montré assez libéral. On commença par l'empoisonner, puis l'un des conjurés l'assomma à coups de maillet, trouvant que le poison n'agissait pas assez vite. L'auteur de ce forfait mourut, dit-on, de frayeur, en entendant les cris de mort et de vengeance poussés par la foule ameutée qui ébranlait les portes du palais de Latran, où venait de se passer cette horrible scène. Telle aurait été la fin de ce pontife, dont la conduite manqua souvent de dignité et de franchise, mais auquel on ne peut refuser une énergie de caractère qui devait faire un singulier contraste avec sa figure efféminée*. Ses lettres, au nombre de trois cent vingt, sont sans contredit

» Quoique d'un âge déjà avancé, Jean VFII n'avait point de barbe, et c'est là l'origine la plus vraisemblable du conte de la papesse Jeanne.

le monument historique le plus curieux de son temps ; on y trouve à la fois la condamnation et l'excuse de sa conduite. Pendant les huit années de son pontificat, il eut constamment à se débattre entre les exigences avides des ducs de Spolette, et les incursions des Sarrasins qui venaient rançonner les pèlerins jusque sous les murs de Rome. 11 dut même se soumettre à payer un tribut à ces infidèles, moins cupides et moins impitoyables que les chrétiens. Telles furent les nécessités constantes, inexorables, qui le contraignirent à solliciter tour à tour l'appui de différents princes, à encourager leurs espérances ambitieuses, à les abandonner les uns pour les autres , poursuivant la chimère d'une protection efficace qui lui échappait toujours. Tout en le blâmant, on ne peut s'empêcher de le plaindre, car ses souffrances étaient celles de tout un peuple. « Qui pourrait énumérer toutes nos misères? s' écrie-t-il douloureusement dans une de ses lettres. Tous les arbres des forêts prendraient une voix humaine, qu'ils n'y suffiraient pas encore ! » (Yoy. Éclaircissements.)

11 y avait entre Jean YIU et Gui des ressentiments trop vifs, trop personnels, pour qu'une réconciliation sincère fût possible entre eux. La situation s'améliora sensiblement après la mort de ce pontife. Il y eut immédiatement entre Rome et Spolette un rapprochement qui devint de jour en jour plus intime. L'empereur , trop faible pour abattre Gui, se réconcilia avec lui et lui confirma toutes ses possessions. Dans les élections qui suivirent la mort de Jean VIII, le parti spolétin obtint une prépondérance mar* quée. D'un autre côté. Gui paraît avoir subi, vers cette époque, l'influence salutaire de son parent Foulques, archevêque de Reims, qui lui fit comprendre qu'il était à la fois plus honorable et plus utile pour lui de défendre Té-

glise de Rome que de la persécuter. Gui suivit ce sage conseil; il devint Tami et le soutien temporel du papa Etienne V, qui l'adopta solennellement, en signe de com-^ plète réconciliation, suivant un usage assez commun dans ce temps-là. Il défendit énergiquement Rome contre les Musulmans du Gariglian, et remporta sur eux une victoire assez décisive pour les forcer h se* tenir tranquilles, du moins de ce côté. Ainsi patronné ouvertement par le chef de réglise, supérieur en audace comme en puissance à tous ses voisins, il aurait pu facilement tirer profit de la dislocation de l'empire, retenir pour sa part Tltalie et y affermir sa domination, si une ambition démesurée ne lui eût fait perdre une partie de ses avantages.

Nous avons déjà parlé de Bérenger à l'occasion du mariage d'Ermengarde, fille de Louis IL Descendant de Gharlemagne par sa mère Giselle, fille de Louis le Germanique, il se rattachait par son père à la famille des anciens rois longobards, à laquelle celui-ci appartenait bien certainement, au moins du côté des femmes Bérenger semblait ainsi personnifier la fusion de la race conquérante avec la race conquise. Il résidait à Vérone, l'ancienne capitale longobarde ; son origine et ses sympathies semblaient lé désigner naturellement comme le chef d'une réaction contre tout dominateur d'origine purement étrangère. Mais il ne fautpasoublierqu'alors, pas plus qu'aujourd'hui, les Italiens ne savaient pas abjurer leurs haines particulières en présence de l'ennemi commun, et que l'aversion profonde qui existait déjà du temps de Didier, dernier roi longobard,

entre les Longobards du nord et ceux du sud de l'Italie, survivait à la conquête franke, dont elle avait été Tune des principales causes. 11 suffisait que Bérenger eût des chances dans la haute Italie, pour que ceux de Spolette et de Bénévent lui préférassent son concurrent, qui d'ailleurs avait fait à l'ancienne nationalité une avance marquée, en épousant une femme d'origine purement longobarde.

Inférieur en ressources militaires à son rival, Bérenger savait mieux dissimuler, mieux conduire ses projets. Encore fort jeune à l'époque de la mort de Louis II, il semble avoir travaillé dès lors, avec une dextérité et une persévérance remarquables, à se préparer une souveraineté indépendante dans la haute Italie, et même éventuellement la suzeraineté de l'Italie franke tout entière. C'est ainsi que nous l'avons vu favoriser le mariage de Boson avec la fille de Louis II, dont la garde lui avait été confiée, parce que Boson avait alors les plus hautes chances de fortune *. Plus tard, les choses ayant tourné autrement qu'il n'avait prévu d'abord, Bérenger sut faire sa paix avec les fils de Louis le Germanique ses cousins, et leur démontrer que dans cette affaire il n'avait agi que par surprise ou par contrainte. Il fut, comme nous l'avons déjà dit, l'auxiliaire le plus actif de Charles le Gros dans la guerre qu'il fit au duc de Spolette. En agissant ainsi, Bérenger espérait se débarrasser d'un concurrent redoutable; mais les événements ayant encore une fois trompé son attente, il s'empressa de se réconcilier avec Gui, et parvint à gagner sa confiance en flattant son ambition. Il ne cessait de lui représenter que la dislocation inévitable et prochaine de l'empire carolingien ouvrait au petit-fils de l'empereur

* Voyez notre première partie, § vu.

Lother I une vaste carrière; que l'Italie serait bientôt trop peu de chose pour lui , quMl pouvait et devait aspirer à régner sur la France.

Gui n'était que trop disposé à prêter l'oreille à de pareilles suggestions. La mort ou la déposition de Charles le Gros, ou Chariot (Carolelus), comme on l'appelait par mépris en Italie, pouvaient d'un moment à l'autre rendre vacant le royaume de France, où déjà d'impérieuses nécessités avaient fait préférer au fils mineur de Louis le Bègue Charles le Gros, cousin germain de son père. Depuis cette époque, la situation n'avait fait qu'empirer par suite de la faiblesse de ce nouveau monarque et des dévastations des Normands ; et Gui se flattait que cet état de choses favoriserait ses prétentions. Cet espoir était secrètement encouragé par son parent Foulques, archevêque de Reims, l'un des prélats les plus habiles et les plus influents de son temps, aux bons offices duquel Gui devait déjà en partie sa réconciliation avec Rome. Aveuglé par son ambition, ce prince sacrifia le certain à l'incertain, l'Italie à la France.

a Charles le Gros régnait encore, dit Luitprand, quand Gui et Bérenger firent ensemble une étroite alliance, et se promirent par serment que, s'ils survivaient tous les deux à Charles, ils se soutiendraient dans leurs prétentions respectives; Gui voulant régner sur la France, et Bérenger sur l'Italie. Mais, remarque judicieusement notre auteur, rien n'est instable comme ces amitiés purement humaines, et fondées seulement sur des connivences momentanées d'intérêts et de passions. L'ennemi du genre humain se fait un malin plaisir de rompre de telles alliances, d'entraîner les hommes qui les ont formées à se parjurer, et de changer ainsi ces relations intimes en discordes furieuses. Au dire

des sages, la véritable et indissoluble amitié ne peut exister qu'entre gens vertueux \ »

Le pacte fait entre Gui et Bérengcr, dont on peut faire remonter la conclusion à Tannée 884 ou 885, s'exécuta d'abord sans difficulté, en ce qui concernait le royaume d'Italie. Quand on apprit la déposition et la mort de Charles (888) , ces deux princes « n'eurent garde d'aller perdre leur temps à ses obsèques. » Bérenger , vivement appuyé par son allié, fut couronné roi à Pavie, et Gui se dirigea vers la France, où il ne croyait pas trouver d'obstacle sérieux à ses prétentions. 11 pénétra dans le Lotherrègne, et y fut même sacré par Egilon, évoque de Langres. Mais, presque aussitôt, une nouvelle fâcheuse vint détruire toutes ses espérances. Il apprit que les principaux chefs des Franks, réunis, suivant l'ancienne coutume de la nation, pour élire un successeur à Charles le Gros, avaient fixé leur choix sur le plus vaillant d'entre eux, Eudes, comte de Paris, qui avait défendu victorieusement cette ville contre les attaques des Normands. Aucun des hommes sur lesquels Gui comptait n'avait osé élever la voix en sa faveur ; l'archevêque de Reims lui-même, après avoir fait une démarche infructueuse auprès d'Arnoul, successeur de Charles le Gros en Germanie, reconnut Eudes pour souverain. L'état de trouble et de désolation où se trouvait alors le royaume explique suffisamment cette élection faite, pour ainsi dire, en conseil de guerre, au préjudice des descendants de Charlemagne. La conduite déplorable de Charles le Gros avait dégoûté pour toujours les Franks occidentaux des princes étrangers, quoique issus du sang de leurs anciens rois. Ce qu'il leur fallait avant tout, c'était un homme de guerre appartenant par sa

1 L., 1. I, c. 4 et suiv.

naissance k la nation, et toujours présent au milieu d'elle. Or, Arnoul et Gui étaient étrangers et absents au moment où cette élection se fit, et Charles le Simple, seul prince fran^ çais légitime, n'était encore qu'un enfant incapable de raisonner et de combatre.

A propos de cette déconvenue de Gui, Luitprand ra* conte une anecdote curieuse comme détail de mœurs. « Comme ce prince approchait de Metz, il avait envoyé en avant son intendant pour faire préparer son repas. L'évêque, chez lequel il devait descendre, faisait apporter une énorme quantité de provisions de bouche, comme c'est Tusage des Franks en pareille occasion. Témoin de ces gigantesques préparatifs, l'intendant dit à l'évêque : « Si tu » veux seulement me faire cadeau d'un cheval, je m'ar- » rangerai si bien que le roi mon maître se contentera du )) tiers de ce que je vois là. » Uévêqùe, tout à fait offusqué de cette proposition, répondit ; « Nous n'avons que faire » d'un prince capable de se contenter d'un si mince re- » pas. » Cette histoire, ajoute Luitprand, fut bientôt connue, et contribua beaucoup à dégoûter les Franks de prendre Gui pour roi. »

Nous n'avons pas besoin de relever l'inexactitude de cette dernière assertion. Certainement les Franks avaient de meilleures raisons pour nommer Eudes, que la parcimonie ou le peu d'appétit de son rival. D'ailleurs la chose était déjà faite quand Gui arriva en Lorraine. Mais ceci ne préjuge rien contre la véracité de l'anecdote en elle-même*.

« Elle a été cependant contestée par Muratori, mais sous un prétexte si futile que nous n'en parlerons même pas. (V. Ami. liai., a. 888.) Suivant Erehempert, auteur contemporain digne de toute confiance, Gui ne put s'établir en France, « parce qu'il était inconnu aux uns et déplaisant aux autres. » {Invisus tel inavditus.)

Selon toute apparence, Luitprand l'avait entendu raconter dans sa jeunesse, ainsi que certains épisodes de la guerre qui suivit, par quelque ancien soldat de Gui. Les mœurs primitives des Franks étaient encore en pleine vigueur, et les qualités les plus prisées chez les princes de ce temps par les nobles et même par les évêques, étaient toujours celles de robuste convive et d'hôte magnifique.

« Cependant Gui, ayant perdu tout espoir de devenir roi des Franks, se mit à penser avec colère et regret au pacte qu'il avait fait avec Bérenger. » 11 s'apercevait, mais un peu tard , qu'il avait fait un marché de dupe ; car son rival, qui n'aurait pu devenir roi d'Italie sans son appui, ne pouvait rien pour lui en France. Dans ce temps-là, comme dans d'autres plus civilisés, certains hommes n'hésitaient pas à violer un engagement , pour peu qu'il leur devînt inutile ou nuisible.

Gui en eut bientôt pris son parti. Il se hâta de repasser les monts avec sa suite, grossie d'un certain nombre de gens de guerre qui consentirent volontiers à venir avec lui chercher fortune en Italie. Il vint retrouver ses anciens sujets, Iqs montagnards de Spolette et de Camerino, gens beUiqueux et remuants, qui le reçurent avec joie, car il leur rapportait l'espoir de nouvelles guerres et d'un riche butin dans les riches plaines du Frioul. Gui était puissamment secondé par sa femme Agiltrude, et par son fils qui, à peine sorti de l'adolescence, avait déjà la réputation d'être aussi vaillant et plus humain que son père.

Bérenger, de son côté, n'avait pas perdu de temps pendant l'absence de son rival. Il s'était ménagé un puissant appui en reconnaissant, dans une conférence solennelle qui eut lieu à Trente, la suzeraineté d'Arnoul, roi de Germanie, (y, Ann, Fuld,)

Arnoul, fils naturel d'un des frères de Charles le Gros, était sous plus d'un rapport digne du rang suprême. Il prétendait reconstituer l'empire morcelé de Gharlemagne, en forçant les grands vassaux d'abjurer leurs prétentions à l'indépendance, et il y réussit en partie. Malgré ses luttes continuelles contre les Northmans et les Moraves, il contraignit successivement Bérenger, Eudes, Louis fils de Boson, roi de Provence, Rodolphe, roi de la Bourgogne tr^nsjurane, à reconnaître sa suzeraineté. Gui, seul, refusa de se soumettre, et attaqua Bérenger sans s'inquiéter de ce qui pourrait en advenir du côté d'Arnoul.

Bérenger, vaincu dans deux campagnes successives*, s'empressa d'implorer l'appui de son suzerain ; mais Arnoul, occupé d'une expédition contre les Northmans, se contenta pour le moment d'envoyer en Italie Zwentibold son fils naturel, avec une partie de son armée. Pendant ce temps. Gui, dont l'audace croissait avec le succès, se rendit maître de Pavie, et de la plus grande partie de la haute Italie. Pour consolider sa domination, il se fit couronner empereur par

* Le panégyriste anonyme de Bérenger prétend que ce prince eut l'avantage dans deux batailles, mais cette assertion est démentie par la marche même des événements. Lui-même avoue que Gui fut vigoureusement soutenu par les hommes qu'il avait ramenés de France. On trouvera aux Éclaircissements quelques détails assez caractéristiques sur cette guerre, et le procès-verbal de l'élection de Gui à Pavie, l'un des plus curieux documents que nous possédions sur ces temps obscurs.

102 RÉCITS ÏIISTOniQUES ET MŒURS DU X^ SIÈCLE.

le pape Etienne,, et se plaça ainsi audacieusement au-dessus d'Arnoul lui-même*

Bérenger alla au devant de Zwentibold jusqu'à l'endroit où, selon l'expression de son panégyriste, le sol de l'Italie se relève en montagnes gigantesques*. Tous deux marchèrent ensuite sur Pavie; mais quand ils arrivèrent sur les bords duïésin, ils trouvèrent Gui retranché sur l'autre rive, et les deux armées, dont les forces étaient à peu près égales, restèrent dans cette position pendant vingt et un jours sans oser s'attaquer*

Pendant cette longue immobilité, qui fait peu d'honneur à la stratégie du temps, un combat singulier, pareil à ceux de l'Iliade, fortifia singulièrement le courage des soldats de Gui. « Chaque jour, dit Luitpràiid, un des cavaUers bavarois de Zwentibold s'avançait sur la berge opposée, et insultait à haute voix les Italiens, les traitant de gens efféminés , incapables de manier un cheval. Un jour même, poussant la bravade à l'excès, il franchit la rivière à la nage, arracha la javeline d'une des sentinelles, et repassa triomphant du côté des siens.

» Mais il y avait dans l'armée de Gui Uti certain Hubalde, père de Boniface, que nous avons vu dépuis marquis dô Spolette et de Gamerino. Un jour que le Bavarois avait encore franchi la rivière et continuait ses bravades, Hubalde, jaloux de venger l'honneur de sa nation, prend son bouclier, monte à cheval, et pique droit à l'ennemi. Celui-ci, tout fier de son premier succès, se précipite à la rencontre d'Hubalde, faisant caracoler sa monture, tantôt l'arrêtant court, tantôt la lançant à toute bride, tandis que l'Italien

* Cêlsus ftimium quâ tollit in arces se re^num... c'est-à-dire sans doute jusqu'aux passages des Alpes tyroliennes.

s'avance d'un pas égal et mesuré. Quand ils sont à portée Fun de l'autre, le Bavarois, suivant l'usage de combattre dans son pays, commence à faire décrire à son cheval des courbes multipliées, cherchant à étourdir et à surprendre son ennemi. Mais, au moment même où il semble fuir, comptant faire un brusque retour et prendre lui-même à dos son adversaire, soudain Hubalde donne un violent coup d'éperon à son cheval, arrive sur le Bavarois avant qu'il ait eu le temps de se retourner, et l'atteint entre les épaules d'un coup de lance qui le traverse de part en part. Hubalde saisit alors par la bride, et précipite dans la rivière le cheval sans cavalier, puis il retourne vers les siens, fier d'avoir vengé leur commune injure. »

Dans un temps comme celui-là, où la force et l'audace individuelles décidaient presque exclusivement du destin des batailles, une semblable rencontre pouvait exercer quelque influence sur les événements, en décourageant le parti du vaincu. Il paraît d'ailleurs que pendant cette longue inaction, Gui fit quelques propositions d'accommodement à Zwentibold, et les appuya par un présent considérable , ce qui acheva de décider ce prince à rebrousser chemin , sans plus s'inquiéter de Bérenger. Le récit du duel d'Hubalde et du Bavarois, dont l'authenticité ne saurait être mise en doute, est un des épisodes les plus curieux de cette époque ; il prouve l'existence d'un sentiment confus d'amour-propre national qui déjà se réveillait chez les Italiens de toute origine, en présence des invasions germaniques»

La domination de Gui semblait définitivement affermie par l'insuccès et la retraite du fils d'Arnoul. Ce fut alors que, se considérant comme chef d'une dynastie nouvelle, il associa son fils Lambert à la dignité impériale, et le fit sacrer à Rome par le pape Formose. Jamais ses affaires ne furent en meilleur état ; il fut même alors sur le point de réunir la couronne de France à celle d'Italie, au moment de la lutte qui éclata entre Eudes et le jeune Charles le Simple, parvenu à sa majorité. Ses prétentions à ce royaume furent cette fois discutées sérieusement, et ne furent écartées qu'avec une hésitation marquée \ '

Mais Bérenger n'était pas homme à abandonner si facilement la partie. 11 accompagna Zwentibold dans sa retraite, et se rendit avec lui auprès d'Arnoul. « Il fit à ce prince de nouvelles et vives instances pour en obtenir un nouveau secours plus puissant, promettant cette fois de faire reconnaître sa domination dans toute l'Italie. » Arnoul n'était pas alors en position de profiter de cette offre séduisante ; des nécessités impérieuses réclamaient sa présence^ tantôt sur les bords du Rhin, toujours infestés par les Northmans, tantôt sur

* Ce fait est attesté par une lettre adressée à Arnoul par Foulques, archevêque^ de Reims, lettre citée par Frodoard. Foulques assure que c'est par déférence pour Arnoul qu'on a préféré à. Gui^ son ennemi, un jeune prince qui ne pouvait porter ombrage au roi de Gernianie.

Foulques,, en politique habile, tenait et réussissait à rester l'ami de tout le monde. D'un côté il protestait de son dévouement à Arnoul, de l'autre il avertissait Gui de se méfier de lui. (Frodoard, Histoire de l'Église de Reims.)

les frontières opposées, où il avait à combattre la rébellion obstinée des Moraves. Au reste, ces jours de luttes et de périls sans cesse renaissants furent les plus glorieux de sa vie. Il se couvrit de gloire, et répandit au loin la terreur de son nom, en détruisant une armée de Northmans fortement retranchée près de Louvain , dans les marais de la Dyle. Dans cette journée mémorable (26 juin 891), on le vit mettre pied à terre avec Télite des hommes d'armes, et pénétrer à leur tête dans le camp ennemi. Il vint également à bout de dompter les Moraves, en déchaînant contre eux la nation féroce et païenne des Magyares, parvenue jusqu'aux anciennes limites de l'empire carolingien par une suite de migrations successives dont nous n'avons pas à nous occuper ici '. Ces barbares exercèrent dans la

* On peut consulter sur ee sujet le beau travail de M. Amédée Thierry sur les fils et successeurs d'Attila.

Les auteurs contemporains ont amèrement reproché à Arnoul cet appel imprudent fait à des hordes sauvages, pour réduire des ennemis moins barbares. « 0 folle ambition 1 s'écrie Luitprand, ô jour d'amertume et de malheur! l'abaissement d'un seul homme (le. roi des Moraves) sera payé par la dévastation de l'Europe entière. Combien de veuves et d'orphelins en pleurs, de vierges outragées, de prêtres et de lidèles captifs, d'églises désolées ! Voilà ce que nous préparait l'aveugle ambition d un seul homme 1 Arnoul, est-ce que tu ne connaissais pas ces paroles du Christ: Que sert à l'homme de gagner tout l'univers et de perdre son âme ? Que si la sévérité du souverain juge ne t'effrayait pas, le sentiment de la fraternité humaine aurait dû tempérer tes fureurs {ipsa saltem furorem tuum humanitatis tempéret copimu7iitas); car, bien qu'élevé en dignité parmi les hommes, tu n'étais, après tout, qu'un homme semblable à eux par ta nature. » Cette defnière réflexiojn est remarquable. Même en ce temps de dissolution sociale, où les générations abâtardies abdiquaient volontiers tout sentiment d'indépendance en échange d'un peu de sécurité et de protection, l'on voit que le dogme de l'égalité originelle et de la dignité humaine se conservait dans l'Église, quoique couvert d'un triple voile.

Moravie d'effroyables dévastations. Suivant les annales de Metz, ils y coupèrent tous les arbres jusqu'aux racines, et rasèrent impitoyablement tous les villages. Cette guerre d'extermination eut bientôt mis fm au royaume de Moravie. Arnoul était alors trop puissant pour avoir rien à craindre de ces sauvages auxiliaires ; mais, en leur faisant si bien connaître le chemin de ses États, il avait commis une imprudence que le monde chrétien expia cruellement quelques années après.

Après la défaite des Northmans et la soumission des Moraves, Arnoul se trouva enfin en mesure de descendre en Italie, où son intervention était implorée, non-seulement par Bérenger, mais par le pape Formose, en butte à de puissantes inimitiés, sur lesquelles nous aurons à revenir. Vers la fin de l'an 893, il entra en Italie par la route ordinaire des armées germaniques, c'est-à-dire par le Frioul, où il fut accueilli par Bérenger comme un suzerain libérateur. « On vit alors, dit Luitprand, Bérenger chevaucher près du roi de Germanie en lui portant son bouclier, remplissant ainsi publiquement Toffice de vassal. »

Arnoul ne rencontra de résistance sérieuse qu'à Bergame, qu'un comte nommé Ambroise occupait au nom de Gui. Le roi de Germanie irrité campa devant cette ville, qu'il emporta d'assaut au bout de quelques jours. Le dernier rédacteur de la chronique connue sous le nom d'Annales de Fulde, Aspert, accompagnait x4rnoul en qualité de secrétaire ; il nous donne des détails curieux sur cette prise de Bergame. Les assiégeants formant la tortue militaire avec leurs boucliers, atteignirent le bas du rempart qu'ils commencèrent à saper, en dépit des efforts désespérés des assiégés, qui roulaient sur eux des tonneaux remplis de pierres. Le prudent annaliste était resté au camp, à un

LA FiMlIIK DE WALDRADE. 107

mille de Tendroit où Ton se battait ; et à cette distance encore, le fracas des pierres pleuvant sur les armures semblait un tonnerre continuel. Bientôt une portion considé* rablo du mur s'écroula avec un fracas terrible , et la ville fut en peu de moments envahie. Le malheureux Ambrois6 tut saisi dans une tour oii il avait cherché un dernier refuge , et traîné devant son vainqueur impitoyable , qui le fit pendre, avec son armure et ses bracelets d'or, à un arbre devant la porte principale. Sa femme, ses enfants et tous ses trésors tombèrent au pouvoir d'Arnoul, et la ville fut livrée à tous les excès d'une soldatesque effrénée.

Ce terrible exemple répandit la terreur dans toute la haute Italie. Les grandes villes de Pavie et de Milan s'empressèrent de faire leur soumission. Arnoul envoya à Milan l'un de ses plus Valeureux combattants, Othon, duc de Saxo (aïeul de l'empereur Othon I"), pour recevoir en son nom le serment de fidélité de Maginfred, que Gui avait nommé comte de cette ville, et qui fut confirmé dans cette dignité, pour prix de sa défection. Plusieurs autres princes d'Italie se présentèrent également h Arnoul pour lui rendre hommage. Parmi ceux-là, l'annaliste de Fulde cite Adelbert II, marquis de Toscane et son frère Boniface, et nous apprend que ces princes ayant osé tenir un langage plein de jactance, et mettre à trop haut prix leur soumission (se inbenepcari prœsumptuosè jactantes) , ArnoUl S'en indigna et les fit arrêter, mais qu'Adelbert et son frère par* vinrent à s'échapper presque aussitôt.

Il paraît que Gui ne s'était pas trouvé en mesure de résister h cette invasion; il s'était retiré du côté de Spolette* Néanmoins Arnoul, satisfait de voir toute lu haute Italie reconnaître son pouvoir, n'alla pas cette fois au delà de Plai" sance, malgré les itistances du pape. Selon toute apparence»

il craignait pour son armée et pour lui-même les chaleurs malfaisantes d'un été méridional , et pensa que l'occasion était favorable pour réduire un autre vassal rebelle, dont les possessions n'étaient guère abordables au contraire que pendant cette môme saison d'été. Ce vassal était Rodolphe, roi de la Bourgogne transjurane, qui avait bien vite ab- . juré une feinte soumission.

A l'époque des fêtes de Pâques, le roi de Germanie alla à Pavie, résidence des rois d'Italie. Il y fut reçu^ non en souverain, mais en maître absolu, ce qui rendit la situation de Bérenger fausse et humiliante au plus haut point. De Pavie^ Arnoul marcha contre Rodolphe par la voie la plus directe, c'est-à-dire en se dirigeant sur le val d'Aoste. Mais quand il arriva devant la ville d'Ivrée, position militaire importante qui est la clef de ce passage, le markgrave ou marquis Anschaire, qui commandait cette ville, en refusa l'entrée aux troupes germaniques. Arnoul ne se décourageait pas pour si peu; il s'engagea résolument avec l'élite de ses cavaliers dans des sentiers de montagne à peine praticables pour les piétons. L'annaUste de Fulde parle avec émotion des périls de cette marche, dans laquelle le roi et ses compagnons durent escalader et redescendre avec leurs chevaux des rochers à pic. Après trois jours de cette pénible gymnastique, Arnoul et les siens se retrouvèrent ou plutôt retombèrent dans le val d'Aoste, ayant ainsi tourné la ville d'Ivrée. Si nous en croyons Luitprand, seul garant du récit qui va suivre, Arnoul campa alors sous les murs de la ville, et jura qu'il n'en partirait qu'après avoir exterminé les habitants jusqu'au dernier, s'ils ne lui livraient Anschaire, qui les avait encouragés à la résistance. Celui ci, plus brave en paroles qu'en action, s'en fut bien vite se cacher dans une grotte peu

éloignée de la ville, et les habitants firent alors leur soumission, en afllrmant par un serment solennel qu'Anschaire n'était plus avec eux *.

Arnoul continua alors sa route par le val d'Aoste, connu dès lors sous le nom de chemin d*Annibal ^, vers le col du Mont-Joux (depuis le grand Saint-Bernard) , accessible alors comme aujourd'hui pendant les beaux jours, et tomba brusquement sur les États de Rodolphe. Il ne put toutefois réduire ce prince, retranché dans les défilés du Jura ou de rOberland, mais il dévasta tout le plat pays, et regagna ensuite la vallée du Rhin.

Bérenger n'avait pas beaucoup à s'applaudir du résultat de cette première expédition. Arnoul n'avait en réalité travaillé que pour lui-même. C'était à lui et non à Bérenger que s'était soumis Maginfred, comte de Milan, qui demeura en Lombardie avec le titre de missus ou de lieutenant du roi de Germanie, titre qui le rendait même supérieur aux comtes, et le plaçait dans une position absolument indépendante de Bérenger.

* On ne peut guère révoquer en doute cette anecdote racontée par Luitprand, qui avait été secrétaire de Bérenger II, roi d'Italie, fds de ce même Anschaire dont il s'agit ici. Mais Luitprand écrivant de mémoire, et n'ayant eu le temps ni de revoir, ni môme de terminer son ouvrage, a confondu évidemment les deux expéditions d' Arnoul en Italie, en plaçant à l'époque de la seconde cette résistance d'Anschaire < i le passage par le val d'Aoste. L'autorité de l'annaliste Aspert, témoin contemporain et oculaire , doit être ici prépondérante , et son langage n'offre aucune ambiguïté. En 894, Arnoul sort d'Italie par le val d'Aoste pour aller guerroyer contre Rodolphe. En 896, attaqué d'une violente paralysie qui lui a enlevé toute énergie morale et physique (voyez ci-après, § xxi), il n'a pas eu même l'idée d'affronter de nouveau les âpres sentiers des montagnes, et il se retire par la voie la plus facile et la plus directe, celle de Vérone, déjà occupée par ses troupes.

* « Per Annibalis viam, quam Bardum dlcunt, repedare dispofixât. » Voyez ci-après nos Éclaircissements sur ce texte important.

à\0 RÉCITS HISTORIQUES ET MŒURS DU X'' SIÈCLE.

Sur ces entrefaites, Gui mourut subitement d'un vomissement de sang, au moment mémo où il se préparait à envahir de nouveau la haute ItalieV Les partisans de ce prince cachèrent sa mort le plus soigneusement possible et il semble que Bérenger et Arnoul lui-même l'ignorèrent longtemps, ou refusèrent d'y ajouter foi, car c'était une tactique familière aux princes de ce temps de faire courir le bruit de leur mort, pour se ménager l'avantage d'une surprise. Le parti du duc de Spolette se rallia naturellement autour de Lambert, son fils, qui avait été couronné empereur en môme temps que lui. Plusieurs néanmoins le quittèrent pour aller rejoindre Bérenger.

« C'est là, dit Luitprand, la politique constante des Italiens, d'entretenir ainsi deux prétendants à la couronne, afin d'être ménagés par tous deux. »

Ce nouveau débat entre Bérenger et le fils de Gui faillit être tranché au préjudice de tous les deux par un prince plus puissant. En 895, Arnoul reparut en Italie, où il était appelé cette fois non plus par Bérenger, qui en avait assez d'une protection si dangereuse, mais seulement par le pape Formose, qui depuis plus de trois ans ne cessait d'implorer son appui. Avant de parler de cette dernière expédition d' Arnoul, qui semblait devoir porter sa puissance au comble, et n'aboutit qu'à une mystérieuse et terrible catastrophe, il est indispensable de jeter un coup d'œil sur l'histoire à la fois obscure et sinistre de la papauté ro-

* On trouve dans l'ouvrage d'Eckhart [Francia orientalis) un sceau à l'effigie de ce prince, portant en exergue ces mots : Renotatio regni Francorum, qui semblent se rapporter à l'époque où il aspirait au royaume de France. La figure gravée sur ce sceau est celle d'un homme dans la maturité de l'âge, d'une physionomie dure et farouche , autant du moins que la barbarie de l'exécution permet d'en juger.

maine dans les dernières années du neuvième siècle. Cette histoire est d'ailleurs intimement liée à celle de Berthe, la fille de Waldrade, de Berthe la grande comtesse, comme on l'appela bientôt partout, en Europe et jusqu'en Orient. Nous allons tout à Theure la voir entrer en scène, et exercer, par son génie, son audace et ses vices, une prodigieuse inlluence sur les hommes et les choses de son temps',

Cette époque néfaste, que l'humanité s'empressa d'oublier comme un mauvais rêve, n'a guères laissé, en fait de

* Il est difficile, quand on n'a pas les textes originaux sous les yeux, de se faire une idée exacte des difficultés que présentent le classement et l'appréciation des événements de la lin du ix^ siècle et des premières années du siècle suivant. Luitprand, par exemple, commence son récit à l'année 888, antérieure de vingt-cinq ans tout au plus à sa naissance. 11 se trouve donc exactement, par rapport aux premiers faits qu'il raconte, dans la situation d'un historien de la révolution française, né vers la fin du règne de Napoléon K^ Cet écrivain n'est pas un moine obscur et ignorant ; il a rempli des fonctions importantes dans le pays même où se sont passés les événements qu'il raconte. Eh bien , ses premiers renseignements surtout sont si confus, le souvenir en est déjà tellement obscurci chez ses contemporains, qu'il commet à chaque instant les plus grossières erreurs. Ainsi il confond tout d'abord Charles le Gros avec Charles le Chauve, ensuite la première et la seconde expédition d'Arnoul en Italie, etc. Il .se trompe plus lourdement encore dans -la succession des pontifes romains depuis Formose ; mais ces erreurs , relativement à l'Italie méridionale , s'expliquent plus facilement parla multiplicité des révolutions, et surtout par la difficulté des communications. Il ne faut jamais perdre de vue, dans tous ces récits, qu'un voyage de Pavie à BJilan ou Vérone, de Vérone à Lucques ou de Lucques à Rome, était alors une véritable expédition militaire, et que les nouvelles ne parvenaient jamais d'un lieu à l'autre sans de longs retards et d'étrauges altérations.

monuments comme en fait d'histoires, que des vestiges informes et barbares comme elle. En contemplant les débris encore subsistants des premières forteresses féodales, lourdes et massives constructions, où tout était visiblement sacrifié à d'impérieuses et incessantes nécessités de défense et de refuge, on se rappelle ces paroles d'un contemporain, qui reviennent à chaque instant comme un refrain lugubre dans les récits des invasions païennes et musulmanes : « Les populations fuyaient à l'approche de ces barbares, et n'osaient faire halte et regarder derrière elles, que quand elles avaient atteint des lieux fortifiés avec des précautions infinies\ ))Ges lieux de refuge, c'étaient des villes, des châteaux, des églises métamorphosées en citadelles, souvent aussi des fortifications composées seulement de haies vives et de bois taillis formant des labyrinthes, dont les habitants du pays possédaient seuls le secret, et plus semblables à des tanières de bêtes fauves qu'à des forteresses ^ Parvenus aux plus prochains asiles, les laboureurs tremblants contemplaient, du haut des remparts, ou à travers les échappées de forêts, l'incendie des chaumières et des récoltes, et le massacre de ceux qui n'avaient pas pu fuir assez vite !

Absorbées par la préoccupation incessante du péril, ces générations vouées au malheur n'ont travaillé que pour se mettre à couvert et pour combattre. Quand les hommes de

* Nec erat, qui horum adventum nisi munitissimis prœstolaretur in locis. Luit., passim.

2 Nous verrons, dans le cours même de ce récit, un exemple curieux de ce genre de fortification , qui paraît avoir été fort usité dans le x^ siècle. L'emplacement de quelques-uns de ces forts primitifs est encore indiqué par des dépressions visibles de terrain. On peut consulter avec fruit, à ce sujet, un travail inséré dans le Recueil de la Société archéologique de la Guyenne, année 1856.

ce temps trouvaient à leur portée quelqu'une de ces constructions antiques dont la solidité semble défier les siècles, ils s'empressaient de la transformer en citadelle. Tel fut notamment le sort des arènes d'Arles, à l'époque des premières invasions sarrasines. Les populations fugitives vinrent se parquer dans leur enceinte ; les arcades furent murées ; des tours, qui existent encore, s'élevèrent au-dessus des quatre portes pour signaler l'approche de l'ennemi et repousser ses attaques. En Italie, et surtout à Rome et dans les environs, on remarque des vestiges nombreux de transformations semblables, sur des temples, des arènes, même sur des tombeaux. La plus célèbre est celle du château Saint- Ange (mausolée d'Adrien) ; mais vers l'an 900, la plupart des anciens édifices de Rome, même les monuments funèbres de la voie Appienne, avaient reçu de même une destination guerrière. Telles étaient les inexorables nécessités de ce temps, surtout dans l'Italie, vouée aux déplorables alternatives de la guerre civile et des invasions étrangères. Souvent on fortifiait ces monuments changés en citadelles avec des débris arrachés au hasard à d'autres édifices inutiles, et les plus précieuses reliques de l'antiquité disparaissaient ainsi, émiettées sous les mains brutales et insouciantes des premiers despotes féodaux.

Il existe encore à Rome un monument peu connu, mais significatif, de cette époque de transition bizarre et ténébreuse, dont nous tentons d'évoquer le souvenir. C'est la maison désignée sous le nom de Nicolas de Rienzi (bien qu'elle soit fort antérieure au fameux tribun de ce nom), maison qu'on peut voir encore sur les bords du Tibre, non loin des ruines du plus ancien des ponts de Rome'. Entièrement

* Pont Palatin (Po7Ueroi/o).

bâti de fragments antiques ramassés, entassés au hasard, de tronçons et do fûts de colonnes, de plaques de marbre enlevées aux temples du Forum et du mont Palatin, cet édifice présente une sorte d'intérêt mystérieux et mélancolique. On dirait la légende hiéroglyphique, ou plutôt l'épitaphe de tout un siècle aux passions égoïstes, indifférent aux souvenirs du passé autant qu'aux jugements de l'avenir, et plus oublié, plus inconnu aujourd'hui que les âges les plus lointains de la Grèce et de Rome.

Certains noms de cette époque sont pourtant venus jus* qu'à nous. Quelques femmes surtout, puissantes par leur génie, leurs passions et leurs vices, nous apparaissent dans cette obscurité profonde, spectres moitié anges et moitié démons, éclairés par une lueur pâle qui ne vient pas des cieux. Ces femmes, ce sont les grandes courtisanes romaines, les deux Théodora et Marozie, dont la famille a construit et habité cet étrange édifice dont nous parlions tout à l'heure. A ces noms, il convient d'en ajouter deux autres moins connus qu'ils ne méritent de l'être, ceux de la fille et de la petite-fille de Waldrade, Berthe et Ermengarde. Cette adjonction est d'autant plus nécessaire, que nous possédons du moins quelques renseignements détaillés et certains sur ces deux femmes, et que c'est seulement par ce que nous connaissons de celles-là, qu'on peut risquer quelques conjectures plausibles sur la vie des autres. On ne saurait douter qu'il ait existé entre Berthe, Théodora l'ancienne et Marozie une sorte d'alliance ou d'association, qui a dû se former dans les cinq ou six dernières années du neuvième siècle. A cette époque, la Hcence des mœurs avait atteint son apogée; la puissance des princes se mesurait au nombre de leurs concubines, autant qu'à celui de leurs soldats. Le despotisme féminin de Berthe et de ses compUces

a été visiblement une réaction contre cet asservissement brutal des femmes, jouets des caprices de quelques maîtres aussi barbares que sensuels. Cette réaction malheureusement n'était pas celle de la vertu contre le vice, mais celle du vice lui-même, intervertissant les rôles pour transporter aux femmes la tyrannie. Arnoul, roi de Germanie, traînait après lui tout un sérail de concubines dans ses chasses comme dans ses guerres; Berthe, Ermengarde et les autres asservissent à leur tour par un charme fatal des hommes braves et puissants, soudain métamorphosés en esclaves dociles. On combat, on meurt, on assassine pour mériter les faveurs de ces femmes étranges : elles semblent d'une nature si supérieure au reste de leur sexe, qu'on n'ose ni murmurer de leurs caprices, ni se venger de leurs infidélités ! Et enfin, chose prodigieuse ! cette immoralité raffinée et calculée, ce système de domination qu'on pourrait justement nommer le gouvernement de la prostitution politique, rétablit une sorte de discipline et de régularité dans l'effroyable anarchie de ce siècle. Pour ces femmes, non moins intelligentes que dépravées^ têtes froides unies à des sens de feu, les amours sont un moyen et non un but. C'est pour augmenter leur puissance et leurs richesses, pour étendre et affermir leur domination qu'elles daignent consentir à se laisser aimer. Certes, ce délire de matérialisme et d'orgueil devait tôt ou tard attirer la foudre, l'ordre de choses fondé sur un tel principe était immoral et monstrueux; mais les femmes qui ont pu le concevoir et l'établir étaient assurément douées de facultés peu communes, et d'une effrayante puissance de séduction. Elles ont emporté dans la tombe le secret de cette fascination irrésistible, que de leur temps le vulgaire attribuait à la magie. Sur ce point mystérieux et délicat, nous en sommes réduits à des con-

jectures plus ou moins plausibles, et parfois même fort embarrassantes à expliquer. On comprend facilement toutefois que la possession de ces femmes si différentes des autres devait flatter l'amour propre au moins autant que les sens ; la suite de ce récit fera deviner quelque chose du reste.

Résumons rapidement la situation de l'Italie méridionale, au moment où se forme dans l'ombre cette étrange alliance entre la fille de Waldrade et les patriciennes courtisanes de Rome.

Tandis que la haute Italie était déchirée et ensanglantée par les querelles de Gui et de Bérenger, le sort des régions méridionales était plus déplorable encore. Leur situation avait surtout empiré depuis la mort de l'empereur Louis II, frère de Lother, le dernier des princes carolingiens qui eût montré une véritable énergie pour maintenir les droits et l'existence même de la souveraineté. Il y était mort à la peine, après s'être débattu pendant vingt ans avec des chances diverses contre les Sarrasins, les Grecs et les princes longobards, qui tantôt l'appelaient à leur secours, et tantôt le trahissaient. Après lui, ce fut un véritable chaos, dans lequel les contemporains eux-mêmes ne se reconnaissaient déjà plus '•

* On peut en juger par les récits d'Erchempert, par ceux de Léon d'Ostie, son copiste, et par l'ouvrage de l'anonyme de Salerne, qui paraît avoir vécu vers la fin du x« siècle. L'impression générale qui résulte de ces écrits est celle d'une mêlée confuse, où les amis de la veille deviennent toujours les ennemis du lendemain. Les Sarrasins ne furent

Les invasions sarrasines avaient été encouragées dans le principe par les empereurs du Bas-Empire, souvent trop faibles pour maintenir h eux seuls dans Tobéissance la Fouille et la Calabre, leurs dernières provinces en Italie. Ainsi ces empereurs grecs soudoyaient des aventuriers infidèles pour soumettre des populations chrétiennes , odieux exemple qu'imitèrent plus tard Arnoul et Bérenger, lorsqu'ils pactisèrent avec les Magyares pour réduire à l'impuissance des vassaux rebelles. Mais sitôt que les Sarrasins, déjà maîtres de la Sicile , eurent pris pied en Italie, séduits par la beauté du climat, ils songèrent à y former des établissements permanents. De ces diverses colonies, une seule doit nous occuper ici: celle qui existait vers la fin du neuvième siècle, sur les anciennes limites de la Campanie et du Latium, dans les montagnes voisines de l'embouchure du Gariglian et de la voie Appienne. Cette position militaire habilement choisie, permettait aux Musulmans de recevoir fréquemment des renforts d'Afrique

jamais assez forts pour guerroyer à la fois contre tous les habitants de l'Italie méridionale. Ils s'allièrent tout d'abord avec les petits princes de Gaëte et de Naples, qui firent presque constamment cause commune avec eux. Pendant toute la fin du ix« siècle et les premières années du x^', ils dévastèrent successivement les territoires des principautés longobardes du sud, tour à tour employés comme auxiliaires par les princes rivaux, qui parfois néanmoins se réunissaient contre eux quand ils devenaient trop puissants, puis se divisaient pour ne pas les détruire tout a fait, et pouvoir encore en tirer parti au besoin. C'est ainsi qu'on les voit tour à tour figurer comme amis ou ennemis des peuples de Bénévent, de Capoue, de Salerne, d'Amalfi. Les moines, seuls annalistes de ces jours de ténèbres et de calamité, sont souvent obscurs par ignorance autant que par barbarie : ils s'égarent les premiers dans ce tumulte de discordes et de trahisons. Us rendent bien un compte exact du mal qu'on leur fait, des monastères qu'on saccage, mais ils se perdent dans les noms des dévastateurs. Telle est, en substance, l'abominable anarchie qui dura jusqu'à la grande expédition organisée par Jean X*

et de Sicile : ils fondaient de là, comme d'un nid de vautours, tantôt sur la principauté de Bénévent, tantôt sur les environs de Rome. Il s'écoulait peu de semaines sans qu'on entendît résonner le galop effréné de leurs chevaux numides sur cette voie Appienne que Procope, seulement quatre siècles auparavant, qualifiait encore de royale entre toutes, regina viarum\ Ces excursions étaient surtout fréquentes dans la saison des pèlerinages ; les nombreux visiteurs du tombeau de saint Pierre étaient forcés de combattre ces infidèles, ou d'entrer en composition avec eux, comme font aujourd'hui les explorateurs des bords de la mer Morte avec les tribus du désert. Sous le règne de Louis II, ils avaient envahi et pillé l'église de Saint-Paul hors les murs, malgré ses fortifications ; une autre fois ils pénétrèrent jusque dans les murs de la ville. Nous avons déjà parlé des lamentations et des vains efforts du pape Jean YIII pour remédier à tant de maux. De son temps , les environs de Rome étaient devenus un désert où l'on parcourait des espaces immenses, sans rencontrer d'autre vestige humain que des ruines incendiées. Il dut se soumettre à l'humiliante nécessité de payer un tribut annuel aux Sarrasins du Gariglian, pour mettre un terme à leurs dévastations et à leurs hostilités contre les pèlerins.

Ici, nous retombons dans un ordre de faits précédemment exposés. Déjà nous avons montré cette situation déplorable de Rome encore aggravée par la cupidité et l'inimitié des ducs de Spolette, puis momentanément améliorée

* Le sol sur lequel marchaient ces Sarrasins était précisément celui que viennent de remettre au jour les fouilles exécutées depuis 1850 sur la voie Appienne, mais non le véritable sol antique, profondément enterré sous les exhaussements faits sur cette voie après la chute de l'empire d'Occident.

par la réconciliation de Gui avec Téglise. Ce prince finit mieux qu'il n'avait commencé : dans sa lutte contre Arnoul , il eut surtout le mérite de personnifier la cause de rindépendance italienne. Sa mort et celle du pape Etienne V firent surgir de nouvelles et désastreuses complications.

Pour rintelligence de ce qui va suivre, il est bon de rappeler que les ducs de Spolette avaient un parti à Rome dès le temps de Jean VIII, et que les élections des trois papes qui se succédèrent de l'an 884 à 891 se firent sous r influence ou avec l'agrément de ce parti spolétin. Mais à la mort d'Etienne V, le dernier de ces papes, une collision déplorable éclata à Rome. Malgré le tjtre d'empereur que Gui s'était fait donner, sa prépondérance avait fort diminué par suite de la guerre douteuse qu'il soutenait contre Rérenger son compétiteur, ostensiblement appuyé par le puissant roi de Germanie. Ce fut sous cette impression que le clergé et le peuple de Rome pourvurent au remplacement d'Etienne V (891). Une partie de la population romaine choisit pour pontife Formose, évêque de Porta (Porto- Anzio) ; tandis que le parti opposé portait ses suffrages sur un diacre de l'église de Rome nommé Etienne. Cette double élection donna lieu à un conflit scandaleux, tel qu'on n'en avait pas vu à Rome depuis plus d'un siècle. Les partisans d'Etienne coururent à Saint-Pierre, espérant déjouer les manœuvres de leurs adversaires par une ordination précipitée. Mais, au moment même où cette ordination s'accomplissait, le parti opposé envahit l'église avec des forces supérieures, en expulsa Etienne et les siens, et mit Formose à la place.

Le caractère de ce pontife a été l'objet des appréciations les plus contradictoires. Outre le vice d'une élection entachée de violence, ses ennemis lui reprochaient d'avoir quitté

son siège épiscopal pour celui de Rome, et d'avoir transgressé un serment solennel prêté au pape Jean Ylll, qui, après l'avoir excommunié pour s être déclaré en faveur de Carloman contre Charles le Chauve, ne l'avait ensuite relevé de l'excommunication, que sous la condition formelle qu'il ne franchirait jamais les portes de Rome. Les défenseurs de Formose répondaient , quant au premier point, en alléguant plusieurs exemples de translations semblables, et quant au second, que Formose avait été dégagé de son serment par l'un des successeurs de Jean Ylll (Marin), et que d'ailleurs une semblable exigence avait été inhumaine et téméraire dès le principe; car il était vraiment injuste, pour une faute toute politique, d'empêcher un évêque si voisin de Rome de venir prier au tombeau de Saint-Pierre, où les fidèles affluaient des contrées les plus lointaines.

Formose, d'après les renseignements les plus impartiaux, paraît avoir été un pontife de mœurs irréprochables, mais plus propre aux travaux de l'apostolat ou à la vie contemplative, qu'au souverain pontificat. 11 avait été l'homme de confiance, le bras droit des papes Nicolas et Adrien , dans toutes les grandes affaires de la chrétienté. C'était lui qui , plus de vingt ans auparavant , avait été délégué par le pape idrien pour informer de nouveau sur l'affaire de Waldrade, délégation que la mort de Lotherll rendit sans objet. Plus tard, lors des conflits politiques qui surgirent après la mort de Louis 11, Formose avait encouru en effet la disgrâce du pape Jean Vlll , mais il avait été pleinement et honorablement réhabilité.

Les événements qui suivirent prouvèrent que Formose avait pris, ou plutôt s'était laissé imposer un fardeau audessus de ses forces, car, suivant une tr&dition qui paraît

certaine, il fut élu malgré lui. Mais, pour pouvoir donner une idée exacte des épreuves qu'il eut à subir, il nous faut introduire en scène de nouveaux personnages.

Quoique les circonstances de Téiection de Formose ne fussent pas de nature à être fort agréables à Tempereur (lui, ce n'est pas de lui personnellement que le pontife eut d'abord à se plaindre. Leurs rapports eurent même un certain caractère d'intimité pendant la première année du pontificat de Formose , puisqu'à cette époque Gui vint à Rome, et fit sacrer empereur son fils Lambert. 11 existe même une lettre des plus affectueuses de Formose à Lambert, qui semble prouver que dans cette circonstance le pape agissait encore sans contrainte, et nous verrons plus tard ce même Lambert prendre une part honorable à la réhabilitation de ce malheureux pontife , indignement outragé par d'implacables ennemis.

Mais il ne faut pas perdre de vue que Gui, devenu empereur, résidait habituellement dans la haute Italie, que sa capitale était Pavie et non Rome, et qu'entre ces deux villes se trouvait un prince puissant , le propre neveu de Gui, qui avait de graves raisons pour le ménager. Par suite de diverses circonstances que nous allons exposer, ce prince devint à la fois plus fort à Rome que le pape lui-même, et son plus terrible ennemi, et ce fut en réalité contre lui, et non contre Gui et Lambert , que Formose implora le secours du roi de Germanie.

Nous avons déjà nommé Adelbert, marquis de Toscane, époux d'une sœur de l'empereur Gui, et son fidèle allié

dans toutes ses guerres. Adelbert I", mort Tannée précédente (890) (F. Eclaircissements ,\\) , avait eu pour successeur son fils aîné Adelbert II, dit/e Riche, époux de Berthe, fille de Lother 11 et de Waldrade, et veuve de Thibaut, comte d'Arles*. Une lettre du pape Jean Ylll, écrite dans un de ses rares moments de trôve avec le parti spolétin, nous indique comment Adelbert et Berthe avaient pu se connaître. Dans cette lettre, évidemment écrite à l'instigation du marquis de Toscane, Jean Ylll recommandait à la bienveillance du roi Boson les biens considérables qu' Adelbert possédait en Provence {Ep. 164). On peut aussi conjecturer que ce projet d'union fut favorisé par Ingelberge, veuve de l'empereur Louis II, et par sa fille Ermengarde, épouse de Boson et régente de son nouveau royaume pendant la minorité de son fils. L'une de ces deux femmes était tante et l'autre cousine germaine de Berthe, et une circonstance particulière vient ajouter un grand poids à cette supposition. Berthe , déjà mère de deux enfants du premier lit (Hugues et Boson) , eut successivement de sa seconde union trois enfants, une fille et deux fils. La fille, qui jouera un rôle important et curieux, quoique peu honorable, dans la suite de ce récit , fut nommée Ermengarde comme la fille de Louis II ; les deux fils furent appelés Gui et Lambert, comme les deux oncles de leur père.

Quoi qu'il en soit, Adelbert II et sa femme se trouvaient dans une position plus paisible et plus florissante qu'aucun des princes de leur temps. Leurs États, qui comprenaient au moins le territoire actuel de la Toscane et des duchés de Parme et de Lucques, demeuraient exempts des cala-

* C'est ce même Adelbert dont nous avons raconté la captivité momentanée lors de la première expédition d'Arnoul.

mités qui affligeaient tant d'autres contrées de l'Europe, et présentaient des éléments de cohésion et de stabilité bien rares à cette époque. Les dîmes et autres redevances de toute espèce étaient docilement et exactement acquittées; aucune invasion de pirates musulmans ou païens ne venait jeter la perturbation parmi les paisibles cultivateurs de cette contrée favorisée du ciel. Enfin, grâce à une situation si prospère, les souverains de ce pays se trouvaient en mesure d'entretenir une force militaire imposante. Ils possédaient dans toute l'étendue du pays soumis à leur juridiction un grand nombre de châteaux forts et d'habitations de plaisance et de produit, mais ils résidaient habituellement à Lucques.

Telle était la situation vraiment exceptionnelle d'Adelbert II, margrave ou marquis de Toscane ; elle semblait autoriser les plus hautes ambitions. Appartenant déjà par sa mère à la postérité de Gharlemagne, il s'y rattachait d'une façon à la fois plus intime et plus éclatante par son mariage. Malgré l'anathème qui avait flétri dès le berceau la fille de Waldrade, elle n'en était pas moins la petite-fille et la nièce de Lother I"et de Louis II, deux princes honorés tour à tour du titre d'empereur, ayant régné sur l'Italie et su s'y faire obéir. D'ailleurs le souvenir de la mémorable et funeste passion de Lother II était encore bien récent, et la jeune marquise de Toscane, alors dans tout l'éclat de la beauté et de la jeunesse, passait déjà pour tenir de sa mère le secret de ces sortilèges puissants, grâce auxquels l'amour de Lother défiait toutes les persécutions, et semblait s'accroître avec les années. Cette croyance, favorisée et exploitée par Bcrthe elle-même, semblait confirmée par le charme séducteur -et tout-puissant qui l'entourait. Peutêtre se croyait-elle véritablement investie d'un pouvoir

magique. Ce sentiment eût été fort naturel dans, un siècle où les hommes doués de facultés puissantes attribuaient volontiers à Faction immédiate d'une puissance infernale ou céleste tout effort inaccoutumé d'intelligence, toute conception au-dessus de la portée du vulgaire, en un mot tout ce qui se passait d'extraordinaire en eux.

Telle était sans doute Berthe, la digne fille de Waldrade ; comme elle insatiable dans son orgueil, inflexible dans ses volontés, implacable dans ses vengeances ; alliant la dépravation du cœur à tous les charmes de l'esprit et du corps. Tune de ces femmes décevantes et fatales qu'un poëte du temps de Louis XIII * a qualifiées d'astres qu'un démon conduit,

Berthe avait été cruellement éprouvée dans ses jeunes années ; et, dès cette époque, l'éducation et l'exemple de ses parents avaient perverti son âme, et empoisonné dans leur source les plus purs et les plus généreux sentiments. Nés et élevés dans la retraite où les anathèmes de l'église reléguaient l'orgueilleuse concubine de Lother, ses enfants ne voyaient qu'à la dérobée et à de longs intervalles leur père toujours soucieux. Ils voyaient à toute heure leur mère irritée, et les premiers mots sur lesquels s'exerça leur raison, furent des mots de blasphème et de révolte contre l'arrêt qui avait flétri et brisé l'union de leurs parents, contre l'arrogance et l'ingratitude de ce pontife qui poursuivait si impitoyablement les descendants du grand Karle, naguères le bienfaiteur, le père de l'église romaine. Puis vint l'heure des adieux éternels et des regrets sans espérance. Lother partit pour ce pèlerinage de Rome dont il ne devait jamais revenir, et Waldrade, abattue, mais

* Le p. Lemoyue.

non éclairée par cette déception suprême, et gardant à l'ombre du cloître d'implacables ressentiments, éleva pour la lutte et la vengeance sa famille déshéritée. Nous avons dit ce qu'était le premier époux de Berthe; nous avons raconté par quel prodige d'astuce et de diplomatie féminine Tex-concubine de Lother parvint à faire son gendre du fils d'une de ses victimes , de l'homme qui aurait dû le plus la haïr.

Berthe, devenue l'épouse de Thibaut, se trouva associée comme lui à la lutte acharnée et périlleuse que soutenait Hugues le Loherain, pour arracher quelques lambeaux de l'héritage paternel. Ce fut au milieu des péripéties de cette vie d'aventures que naquit le fils aîné de Berthe, auquel elle donna le nom de son malheureux frère, et dont elle fit plus tard un roi^d'Italie et presque un empereur. Mais, si habile magicienne qu'elle fût, elle était alors bien loin de prévoir de tels événements. Tout son avenir semblait subordonné au succès des entreprises de son mari, de son frère et du normand Godfried qui avait épousé leur jeune sœur Giselle. Le meurtre de Godfried, la capture et l'aveuglement de Hugues, portèrent un coup mortel aux premières espérances de Berthe, forcée de s'expatrier pour toujours. Mais cet événement, qui semblait briser sa vie, devint pour elle le principe d'une plus haute destinée.

Réfugiés en Provence auprès de Boson et de sa femme Ermengarde leurs proches parents*, Berthe et Thibaut y furent accueillis avec une faveur peut-être moins désintéressée qu'on ne pourrait le croire. Selon toute apparence, Thibaut était en état de rendre à Boson de grands services

* Boson était cousin germain de Thibaut, et sa femme cousine germaine de Berthe.

126 RÉCITS IIISTOBTQUiîS ET MŒURS DU X^ SIÈCLE.

par son expérience militaire, et par le concours des gens de guerre qui avaient suivi avec lui la fortune de Hugues, et qu'il ramena ensuite en Provence. 11 fut chargé du gouvernement et de la défense du comté d'Arles. De tous les pays qui avaient reconnu la domination de Boson, c'était Tun des plus riches, et le plus exposé aux incursions des Sarrasins. En traitant si favorablement la fille de Waldrade et sa famille, Boson et sa femme ne soupçonnaient pas qu'un jour cette famille supplanterait la leur.

Nous ignorons l'époque précise de la mort de Thibaut et du second mariage de Berthe, mais de graves présomptions nous autorisent à penser que Thibaut survécut fort peu de temps à Boson (887-889) ; que ses deux fils, dont l'aîné, Hugues, était destiné à le remplacer dans la charge de comte d'Arles, furent élevés auprès de Louis, fils de Boson, et plus jeune qu'eux de quelques années, enfin que Berthe dut son second mariage^ infiniment plus avantageux que le premier, à l'influence d'Ermengarde veuve de Boson, qui songeait sans doute à se ménager l'appui éventuel d'un prince aussi puissant que le marquis de Toscane, dans le cas où les circonstances permettraient plus tard au jeune roi Louis de faire valoir ses droits au royaume d'Italie qu'avait possédé son aïeul l'empereur Louis IL Le nom d'Ermengarde, qui fut donné à la fille aînée de Berthe etd'Adelbert II, prouve bien qu'à cette époque il y avait encore intelligence parfaite entre les deux cousines. Mais les espérances delà fille de Louis II devaient être plus tard cruel-* lement déçues par l'ambition dévorante de la fille de Lother, qui prétendait accaparer exclusivement pour elle et les siens toute richesse et toute puissance.

Nous n'avons pas la certitude complète qu'Adelbert II et Berthe fussent déjà mariés à l'époque de l'avènement du

LA PAMTLLE DE WALDRADE. ^27

pape Formose (891) ; mais commo lors de la mort d'Adelbert, vingt-six ans après, sa fille aînée était mariée depuis quelques années, cette circonstance capitale nous autorise à reporter l'union de leurs parents à peu près vers répoque que nous indiquons '. D'ailleurs la présence de Berthe en Italie peut seule expliquer d'une manière pleinement satisfaisante l'inimitié avérée d'Adelbert 11 contre Formose, et toutes les complications qui s'ensuivirent.

C'est ainsi que nous arrivons enfin à fixer d'une manière à peu près positive l'époque où dut nécessairement s'organiser la ligue féminine que nous avons précédemment signalée.

Berthe apportait en Italie le ressentiment de tous les malheurs de sa famille, qu'elle imputait aux anathèmes de Rome, sans distinguer si ces anathèmes étaient ou non mérités. Sa nouvelle situation la rapprochait fort de Plaisance , où reposaient les restes de son père , mais cette tombe, qu'elle visita sans doute plus d'une fois, ne lui inspirait que des idées d'ambition et de vengeance. Le retour inespéré de fortune qui la faisait riche et puissante ne suffisait pas à la satisfaction de cette âme, ulcérée par d'anciens malheurs. Rien ne pouvait lui faire oublier les angoisses de sa jeunesse, son père mort, sa mère déshonorée, son frère déshérité et aveuglé, sa sœur livrée en otage à un

* De 891 à 893 au plus tard, puisque , dès cette époque, le pape Formose implorait la protection d'Arnoul contre les persécutions d'Adelbert.

pirate. Tant de hontes et de douleurs ne pouvaient s'effacer que par une réhabilitation complète, éclatante; dernier rejeton d'une race foudroyée, il fallait que Berthe ressaisît un diadème, qu'elle dictât à son tour des lois à cette autorité pontificale qui avait osé proscrire sa famille, qu'elle devînt même plus puissante qu'elle n'eût été sans ses premières adversités ; car à ces âmes indomptables et passionnées , il faut des réactions extrêmes.

Elle voulait devenir, non pas seulement reine, mais impératrice ! Elle y eût réussi peut-être, sans la pusillanimité que montra plus tard Adelbert dans plus d'une circonstance décisive. Sa poltronnerie avérée fit regretter plus d'une fois sans doute à Berthe son premier époux, ce rude batailleur qui avait tenu cinq ans en échec une partie des forces de l'empire dans les défilés des Vosges. Toutefois il se passa plusieurs années avant qu' adelbert eût l'occasion de montrer à son tour ce qu'il savait faire sur un champ de bataille. Berthe exerçait un empire absolu sur toutes ses volontés; il l'aimait et la craignait en même temps, et tout alla bien tant qu'il ne s'agit que d'intriguer, de soudoyer des espions ou des gens de guerre, et non de payer de sa personne.

Cette influence souveraine de la fille de Waldrade est un fait capital dans l'histoire de son temps, et va nous expliquer plus d'un mystère. C'est donc à l'initiative de Barthe qu'il faut rapporter l'attitude hostile que prend tout d'abord Adelbert vis-à-vis du pape Formose, et qui l'obhge à implorer le secours d'Arnoul dès les premiers temps de son pontificat. Formose, fort âgé à cette époque, était depuis plus de vingt-cinq ans l'un des principaux dignitaires, l'un des agents les plus actifs de l'église romaine. Il .avait énergiquement secondé les papes Nicolas et Adrien dans

toutes les procédures contre Lother II et Waldrade, approuvé, rédigé lui-même peut-être la sentence d'excommunication lancée contre celle-ci. Au moment où Lother II mourut, c'était encore Formose qui venait d'être désigné pour aller en France procéder à un nouvel examen de cette grande affaire, et préparer le jugement définitif des coupables. Tous les ressentiments de Berthe avaient donc dû se concentrer sur ce dernier auteur survivant des injures de sa famille. Si elle était déjà mariée au moment de l'élection de Formose, elle dut prendre tout d'abord une part active à la cabale qui, dans ce moment même, se forma contre lui, et contracter une alliance offensive et défensive avec ses ennemis. Si cette coalition n'existait pas déjà lors de l'élection, elle était incontestablement en pleine activité dix-huit mois après. Ses véritables chefs étaient dès lors deux femmes, Berthe et Théodora Vancienne, la première courtisane patricienne de Rome.

On sait peu de chose sur l'origine de cette femme tristement célèbre, qu'on pourrait avec raison classer parmi les chefs de dynasties, puisque ses descendants exercèrent à divers titres l'autorité suprême pendant plus d'un siècle. Le détail de sa vie n'est pas beaucoup plus connu, et serait sans doute fort embarrassant à expliquer, si on le connaissait mieux. Mais il y avait entre elle et la fille de Waldrade une analogie frappante d'intérêts et de passions qui suffit pour expliquer leur alliance si intime et si prompte. Théodora, belle, riche et ambitieuse, appartenait évidemment au parti qu'on pourrait nommer le parti féodal, qui avait soutenu les ducs de Spolette contre Jean VIII, et triomphé momentanément avec eux \

^•Suivant le moine Benoît, dont la chronique , tout informe et bar-

Nous n'entrerons pas ici dans le détail des événements complexes dont s'était formé l'ordre de choses alors existant à Rome ; il faudrait pour cela remonter au temps de Charlemagne et de l'établissement de la puissance temporelle de^papes, c'est-à-dire plus d'un siècle en deçà de l'époque où se passaient les événements qui font l'objet de ce récit. Nous dirons seulement que le gouvernement papal était alors, au point de vue séculier, une monarchie féodale élective. Les gouvernements des villes, bourgs et bourgades des États romains, bien qu'ils fussent dans le principe à la nomination des souverains pontifes, étaient devenus en fait le patrimoine héréditaire de diverses familles sénatoriales, propriétaires de la plus grande partie du sol. Chacun de ces titulaires portait le titre de duc ou de comte; la plupart avaient dans Rome même, ou sur le territoire romain, leur habitation, fortifiée et défendue par des hommes à eux. C'était aussi dans cette aristocratie féodale que se recrutaient généralement les hauts dignitaires du clergé; elle fournissait, lors de chaque élection, des candidats à la chaire pontificale, bien que souvent les suffrages de la majorité du peuple et du clergé se portassent de préférence sur des clercs d'origine plus obscure, mais recommandables par leurs vertus.

On devine quels conflits devait engendrer journelle-

bare qu'elle est, est d'une grande utilité pour l'étude de cette époque obscure, le père de Théodora l'ancienne se nommait Théophylacte. Il est qualifié de coïisul et de dux dans quelques cartulaires^ et avait une habitation dans l'enceinte de Rome. Les noms de Théophylacte et de Théodora dénotent évidemment une origine grecque, mais on a tenté vainement de les rattacher à quelqu'une des dynasties qui ont régné à Constantinople. La seule conjecture qu'on puisse raisonnablement hasarder, c'est que cette famille, d'origine romaine, était revenue d'Orient à Rome, et y était puissante dès le temps des exarques.

Là famille dk waldrade. 431

ment une semblable organisation, bizarre combinaison du régime féodal , des anciennes institutions municipales de Tempire d'Occident, et des premières traditions chrétiennes. Les richesses de T église , incessamment renouvelées et accrues par les caravanes de pèlerins qui affluaient chaque année à Rome, étaient un appùt permanent pour la cupidité de l'aristocratie féodale; et pendant la durée éphémère de leur pontificat, les papes avaient incessamment à se débattre entre les exigences de leurs ennemis et celles de leurs amis et de leurs proches. Telle fut la cause de la mort funeste de Jean Ylll et de plusieurs de ses successeurs.

L'élection de Formose, homme pieux et austère, étranger* à toutes les coteries, avait été le résultat d'une réaction h la fois démocratique et religieuse contre l'aristocratie. Il avait pour lui les corporations [scholœ) de bourgeois et d'artisans, la plus saine partie du clergé, mais non la plus puissante par ses relations et ses alliances avec les familles sénatoriales ; mais il eut toujours pour ennemis la grande majorité de ce qu'on nommait alors cives honestij mot dont la traduction littérale serait un grave contre-sens.

Les mœurs de ces « citoyens honnêtes, » c'est-à-dire de la noblesse, offraient un singulier mélange de corruption et de barbarie. Ces descendants équivoques et dégénérés . de l'ancienne Rome avaient conservé un sorte de tradition confuse des élégances raffmées de la civilisation antique ; ils affectaient un mépris profond pour la rudesse de langage et de manières des hommes d'au delà des monts, qu'ils traitaient de barbares. Ils se plaisaient aussi à fronder continuellement les anathèmes de l'église contre les derniers vestiges de l'idolâtrie. Ils avaient constamment sur les lèvres les noms des divinités païennes, dans les jeux et les

orgies qui occupaient leurs nuits et leurs jours. Ce libertinage de mœurs et de pensées n'était pas du reste particulier à Rome ; toute la noblesse d'Italie en était plus ou moins atteinte'.

Maintenant, placez dans ce monde barbare et débauché un groupe de femmes rusées, ambitieuses et séduisantes, dirigeant et exploitant à leur profit cette lutte de sensualisme contre les lois austères du christianisme ; prêtresses libres, souveraines, d'une nouvelle religion du plaisir! Au point de vue de l'influence sociale, nous ne voyons qu'un seul type qui présente une véritable analogie avec elles, celui des grandes courtisanes de la Grèce, Laïs, Aspasie, Rhodope, Phryné. Mais ces femmes célèbres vivaient dans un siècle trop éclairé pour porter à un si prodigieux excès la réaction contre la nullité morale de leur sexe ; le despotisme des courtisanes italiennes du dixième siècle fut bien autrement absolu et impérieux. Elles présentent aussi quelques traits de ressemblance avec les quatre Julies, la femme et la belle-sœur de Septime Sévère, et les deux filles de celle-ci, la mère d'Héliogabale et celle d'Alexandre Sévère.

Nous en avons assez dit pour faire comprendre comment a dû se former cette Hgue féminine, qui exerça tout d'abord une si grande influence sur les affaires de la papauté et de

1 Dans la procédure suivie un demi-siècle plus tard contre le pape Jean XÏI, petit-fils de Marozie, dont les mœurs étaient malheureusement semblables à celles des jeunes nobles ses contemporains, des témoins déposèrent l'avoir entendu invoquer Jupiter et Vénus en jouant aux dés, et boire publiquement en 1 honneur de ces fausses divinités. Plus de trente ans auparavant, Hugues, fils de Berthe de Toscane, donnait à ses concubines des noms de déesses. C'était donc évidemment, dans ce temps-là, une affectation d'élégance et de beau langage, assez semblable à ce que fut un moment en France le jargon des précieuses, ou Veuphmsme en Angleterre,

l'Italie. Berthe apporta dans cette association ce qui man^quait peut-être aux autres, une vigueur plus grande d'ambition politique, une persévérance plus implacable dans les ressentiments. Elle reçut en échange d'autres leçons ; elle apprit de Théodora à faire de F amour un moyen puissant d'influence. Ce fut surtout quand les circonstances lui eurent révélé toute la lâcheté de son mari, qu'elle commença à le trahir sans retenue, à choisir ses amants parmi « les hommes puissants et riches qu'attiraient incessamment autour d'elle la magie de son entretien et les grâces de sa personne*. »

Telles furent les influences coupables, mais puissantes, dont Formose eut à se défendre pendant toute la durée de son pontificat. L'un des principaux meneurs de ce parti était un clerc, nommé Sergius, appartenant à l'une des grandes familles de Rome, celle des comtes ou ducs de Tusculum. Ce personnage, qui plus tard devint pape luimême, était un homme d'une rare énergie, mais de mœurs peu régulières, et passait dès cette époque pour l'âme damnée de Berthe et de Théodora.

Nous ignorons quelle circonstance spéciale et pressante détermina Formose à implorer pour la première fois l'intervention du roi de Germanie. Les contemporains disent trop de bien de ce malheureux pontife, pour que nous n'admettions pas en sa faveur l'excuse d'une impérieuse nécessité. Persécuté et tracassé de toutes les manières par la coalition que Berthe avait formée contre lui, il dut croire que Gui n'aurait ni le pouvoir ni la volonté de le protéger. Quoi qu'il en soit, Arnoul n'étant pas venu jusqu'à Rome dans sa première expédition, cette démarche de Formose

* Épitaphe de Berthe.

n'avait fait qu'empirer sa position. Nous verrons dans la suite que Berthe avait organise dans toute l'Italie un vaste système d'espionnage, et qu'elle obtenait ainsi, par des gens dévoués, clercs, laïques ou serfs, des informations promptes et sûres, que le vulgaire crédule attribuait à la magie. Elle dut donc avoir connaissance tout d'abord des intelligences de Formose avec Arnoul, et s'en faire une arme auprès de Gui, de sa femme et de son fils. Elle leur persuada sans doute qu'elle avait toujours agi dans leur intérêt, en se montrant hostile à un pontife qui n'avait cessé de désirer et d'appeler l'étranger.

Il y a encore une circonstance dont il faut tenir compte. L'occupation de la haute Italie par Arnoul avait refoulé Gui dans ses anciens États de Spolette, et par conséquent l'avait rapproché de Rome. Après la mort de ce prince, Rome devint même le centre de ralliement de son parti, et la résidence de sa veuve Agiltrude. Associée naguère à toutes les vicissitudes de la fortune de son époux, cette princesse montrait depuis sa mort la même fermeté , la même résolution inflexible pour défendre à outrance les droits de son fils. Ce dévouement maternel était d'ailleurs justifié et soutenu par les heureuses dispositions du jeune Lambert ^

La présence de cette femme énergique et hautaine suffit pourrallier autour d'elle l'ancien parti dit spolétin, auquel tenaient la plupart des grandes familles féodales de Rome, et relégua au second plan les intrigues de Berthe et de sa coterie. Il ne paraît pas qu'aucune violence matérielle ait

* Si nous nous en rapportons au témoignage un peu suspect du panégyriste de Bérenger , il y aurait eu cependant, à la mort de Gui, des défections nombreuses dans son parti en faveur de son ancien rival.

été alors exercée contre le pape, mais il dut être réduit à un état de surveillance continuelle, ou plutôt de captivité. Ce fut alors qu'il implora plus vivement que jamais le secours d'Arnoul. 11 pensait, comme Jean VllI, que la suzeraineté d*un prince puissant, mais habituellement éloigné de l'Italie, pourrait être pour Rome une protection, sans devenir un esclavage. Son rêve était de reconstituer le pouvoir papal, tel" qu'il avait été au temps de Charlemagne. Enfin, et c'est peut-être là sa meilleure excuse, Formose avait été jadis persécuté pour avoir embrassé le parti de Carloman, père d'Arnoul,et il avait, vis-à-vis de celui-ci, le mérite d'une fidélité héréditaire.

Amoul, alors à l'apogée de sa puissance, s'empressa de répondre à un appel qui semblait devoir assimiler sa destinée à celle de Charlemagne. En 895, il pénétra de nouveau en Italie par la vallée du Tyrol, à la tête d'une nombreuse armée, et envahit la plus grande partie de la haute Italie, sans que le jeune Lambert, qui s'y trouvait alors, pût lui opposer d'abord une résistance sérieuse. Bérenger dut céder à la nécessité, sans espoir de recueillir cette fois le moindre profit d'une soumission forcée. Arnoul se méfiait tellement de lui, qu'il mit dans Vérone, capitale de Bérenger, une garnison de soldats germains, sous les ordres d'un de ses meilleurs capitaines, pour se conserver à tout événement une ligne de retraite. Arnoul agit au début de cette campagne avec une vigueur peu commune. H réduisait, dit Luitprand, les villes et les châteaux qui

osaient lui résister, et n'en connaissait pas d'imprenables '. Tout courbait la tête devant lui, et les plus puissants seigneurs de r Italie s'empressaient de venir faire leur soumission.

Arnoul, qui dans sa première expédition n'avait pas dépassé Plaisance du côté du sud, entra cette fois en Toscane, et y resta assez longtemps, puisqu'il passa les fêtes de Noël à Lucques, capitale d' Adelbert, et qu'il n'arriva devant Rome que dans les derniers jours de février. Bien que sa première entrevue avec Adelbert n'eût rien eu de fort amical, ce séjour prolongé à Lucques, dans une période de fêtes, nécessairement pacifiques, nous autorise à penser qu' Adelbert et Berthe imitèrent l'exemple de soumission forcée que leur avaient donné les princes de la haute Italie. Peut-être Arnoul lui-même subit- il l'influence des charmes séducteurs de la fille de Waldrade. On ne saurait du moins expliquer plus raisonnablement ce long séjour dans la capitale d' Adelbert, et ses ménagements vis-à-vis d'un prince dont il avait eu beaucoup à se plaindre antérieurement. Quand il partit enfin pour Rome, il ne se soucia pas de laisser Bérenger à Yérone, et le contraignit à l'accompagner. Suivant les annales de Fulde, Arnoul avait eu connaissance de quelques intelligences secrètes entre Bérenger et Adelbert, et craignait une trahison.

Ce qui est positif, c'est que Arnoul arriva en vue de Rome, sous les murs du mausolée d'Adrien, sans avoir eu de combats à livrer. Agiltrude, quoique déconcertée par cette marche inatendue, était demeurée à Rome pour encourager la résistance de ses partisans, mais elle ne fut pas secondée. Les partisans de Formose voyaient dans Arnoul

« Luit., 1. 1, c. 8.

un libérateur et non un ennemi , et beaucoup d'autres étaient paralysés par la frayeur.

Rome fut donc escaladée et enlevée sans grande résistance. Le récit de Luitprand, malgré quelques détails suspects, est assurément le document le plus détaillé et le plus curieux que nous possédions sur ce grave événement. « Quand les Germains, qui jusque-là n'avaient pas rencontré d'ennemis, arrivent devant Rome, dont les portes leur sont fermées ; quand ils aperçoivent au delà du Tibre les ruines majestueuses et presque menaçantes des édifices du Mont-Palatin et du Gapitole, ils demeurent saisis d'une sorte de terreur superstitieuse, et de vagues réminiscences du passé s'agitent dans leurs âmes. Alors Arnoul encourage ses principaux guerriers par une belliqueuse exhortation. « Cette Rome que vous voyez là-bas, leur dit-il, est une cité déchue, qui ne tient plus le sceptre du monde. Vous n'avez plus affaire ici à des hommes tels que ceux qui ont jadis combattu et vaincu nos aïeux. Depuis Constantin, les véritables Romains ne sont plus dans Rome, mais dans cette cité grecque dont il fit sa capitale. Ceux-ci ne sont plus que des hommes dégénérés, exercés seulement à des chasses sans péril, et incapables des rudes travaux de la guerre . »

« Animés par ces paroles belliqueuses, les soldats d'Ar-

* Cette harangue est en vers dans le texte de Luitprand. Nous n'en rapportons que les traits caractéristiques et vraisemblables, en supprimant quelques détails oiseux, ajoutés par l'auteur pour faire briller son érudition.

Suivant le continuateur des annales de Fulde , témoin oculaire, l'attaque fut précédée d'un jour de jeûne général et d'une messe solennelle à l'église de Saint-Pancrace, située hors la ville. Arnoul et sa suite étaient logés dans les dépendances de cette église. Ses soldats se montrèrent moins dévots après la victoire.

noul marchent vers les remparts en masses profondes, formant la tortue militaire avec leurs boucliers et de larges claies d'osier, pour se garantir des flèches et des pierres. Ils faisaient aussi avancer plusieurs machines pour saper les murailles, et les Romains considéraient ces préparatifs avec stupeur, quaîid tout à coup un lièvre^ effrayé par les cris des assiégeants, part au milieu d'eux et s'enfuit du côté de la ville. Beaucoup de soldats et de gens à la suite de l'armée courent après lui avec grand bruit, comme il arrive d'ordinaire en pareil cas. Les assiégés qui garnissaient le rempart de ce côté prennent ce tumulte pour le signal ou le commencement de l'assaut, et c'est à qui s'enfuira le plus vite. Alors plusieurs soldats d'Arnoul entassent contre cette partie du mur un monceau de selles et de harnais, et s'exhaussent ainsi à la hauteur du rempart abandonné qu'ils franchissent aisément \ D'autres, pendant ce temps, enfoncent la porte principale avec une énorme poutre de cinquante pieds de long, qui leur sert de bélier, tandis que d'autres portes cèdent à l'effort deshaches et des larges épées ^ .

» Ce fut ainsi qu'Arnoul s'empara de la partie de Rome fortifiée par Léon le Grand au delà du Tibre, comprenant le môle d'Adrien (château Saint-Ange) et l'église de Saint- Pierre. Ceux qui étaient de l'autre côté du Tibre, épouvantés, se livrèrent à la merci du vainqueur. »

* Ce fait semble confirmé par une circonstance particulière dontLuitprand ne parle pas, mais que nous trouvons dans le récit d'Aspert, Il rapporte qu'Arnoul avait perdu dans les environs de Rome la plus grande partie de ses chevaux, par suite de l'insalubrité de l'air. Ainsi ses soldats ne devaient pas manquer de selles et d'objets d'équipement pour cette singulière escalade,

^ Aspert.

Il est probable que ce récit exagère quelque peu la lâcheté des assiégés. L'attaque avait lieu, comme on voit, du côté de la résidence du pape, dont les partisans ne firent aucune résistance, si même ils ne firent pas tout d'abord cause commune avec les assaillants. Agiltrude fut obligée de se retirer en toute hôte dans la direction de Spolette.

La décadence de Rome apparaît ici dans toute sa profondeur. On ne peut voir sans émotion cette cité, que le vainqueur de Cannes n'avait pas même osé attaquer, succomber sous le premier effort d'une armée barbare. Mais dans ce siècle malheureux, la population famélique qui végétait à l'ombre des ruines du Capitole n'était plus même la poussière du peuple-roi, et ce serait vraiment profaner la majesté d'augustes souvenirs, que de donner à de tels hommes le nom de Romains.

Le pape vint au devant de son farouche libérateur ; ils s'abordèrent sur les degrés mêmes de la basilique. Si nous en croyons Luitprand, Arnoul, voulant donner au pontife un témoignage de bienvenue, se fit désigner parmi les principaux de la noblesse et du clergé qui venaient en cérémonie à sa rencontre, les plus grands ennemis de Formose, et les fit arrêter séance tenante. Les uns furent décapités, les autres bannis. Nous devons dire toutefois que l'annaliste contemporain A.spert ne mentionne pas d'exécution capitale, et ne cite que deux ennemis de Forraose envoyés en exil. L'un d'eux était ce même diacre

Etienne qui avait été le compétiteur de Formosc, et qui lui succéda depuis. Quoi qu'il en soit, il paraît certain que ces mesures de rigueur, imputées peut-être à tort au souverain pontife, produisirent un effet des plus fâcheux.

Après avoir reçu des mains de Formosc la couronne impériale, et s'être fait jurer publiquement fidélité par les habitants de Rome, Arnoul s'éloigna de cette ville où il avait passé seulement quinze jours, et où l'on devine qu'il laissa peu de regrets. Il entra sur le territoire de Spolette, qu'il dévasta impitoyablement, poursuivant sans relâche la veuve de Gui, dont il redoutait toujours l'indomptable courage'.

Arnoul, en soumettant l'Italie, ne la ménageait pas, et s'exaltait de plus en plus dans son orgueil, se croyant déjà l'égal même de Gharlemagne pour la puissance comme pour la gloire. « Jusque-là, en effet, dit Luitprand, toutes ses entreprises avaient réussi ; mais, loin d'en rendre grâce à l'auteur de tout bien, il s'en attribuait à lui-même tout le mérite. Dans plus d'une occasion il maltraita des prêtres et des clercs ; son incontinence effrénée ne respectait ni les femmes mariées, ni les vierges consacrées à Dieu. Ses gens de guerre traitaient comme lui l'Italie en pays conquis, et profanaient sans remords les plus saints asiles. Les églises mêmes devenaient le théâtre d'orgies, de chants licencieux, de danses lascives, et même de scènes du plus honteux libertinage. »

* Les annales de Fulde nous ont transmis la formule du serment qu' Arnoul fit prêter aux habitants de Rome, formule évidemment rédigée par l'annaliste lui-même, alors secrétaire d' Arnoul. On y remarque l'engagement de ne prêter secours en aucune manière à Agiltrude ni à Lambert, ce qui prouve bien qu'Arnoul ne considérait pas la lutte comme finie.

Tel était Arnoul, pareil à TAntiochus des Machabées, quand soudain la main de Dieu s'appesantit également sur lui. Voici comment Luitprand raconte la catastrophe qui mit brusquement fin à ses prospérités.

« La veuve de Gui, chassée successivement de toutes ses villes, vint enfin se réfugier dans une forteresse nommée Fermo (Firmum), et en réaUté digne de ce nom*. Cette place est située près de la mer, sur une montagne d'un accès diflicile. Arnoul parut aussitôt devant Fermo, qu'il bloqua étroitement, et fit tous les préparatifs d'un siège en règle. Se voyant ainsi cernée de toutes parts, et sans espoir d'échapper cette fois à son implacable ennemi, cette femme trama sa perte avec une ruse de vipère.

» Elle trouve moyen de se mettre en relation avec un des fidèles d' Arnoul, qui jouissait de toute sa confiance. Elle voit cet homme, et lui fait des promesses magnifiques pour le mettre dans ses intérêts, sauf la fidélité qu'il doit à son souverain ; celui-ci assure qu'il ne pourra tenter aucune démarche en sa faveur, si la place n'est avant tout remise à son maître. Alors cette femme lui oflre et lui remet successivement plusieurs sommes considérables en or, lui demandant seulement en retour d'emporter et de faire prendre au roi un certain breuvage, qui, sans le mettre aucunement en péril de mort, est susceptible d'adoucir son ressentiment contre elle. Pour confirmer cette assurance, elle fait faire devant son futur complice l'épreuve d'une dose de ce même breuvage, prise dans le même vase, sur un de ses gens, qui resta là pendant une heure, ne paraissant éprouver aucun mal. » Sans doute elle avait fait prendre d'avance à cet homme un contre-poison, ou un excitant

* Pairie de Lactance {Firniianus Lactantim).

quelconque qui neutralisait, du moins pour quelque temps, relTet du narcotique.

« Le roi n'eut pas plus tôt pris ce funeste breuvage, qu'il tomba dans un sommeil léthargique tellement intense que tous ses gens de guerre poussèrent des hurlements autour de lui pendant trois jours entiers^ sans parvenir h le réveiller. Quand il sortit enfin de ce fatal sommeil, il semblait, diton, avoir perdu la parole et rouie/, on ne l'entendait plus proférer que des mugissements inarticulés. Cet événement répandit la terreur dans l'armée, qui abandonna le siège de Fermo avant que le roi fût en état de manifester une volonté. »

Cette sinistre histoire, racontée par Luitprand, sur des traditions encore récentes, a été révoquée en doute et traitée de bruit populaire sans fondement par de savants critiques venus au monde sept ou huit siècles plus tard, sous prétexte que d'autres contemporains n'en parlent pas, comme s'il était de l'essence de tous les contemporains de tout dire et de ne jamais se tromper \ L'étude des poisons n'était que trop bien cultivée à cette époque. Les annales de l'empire d'Orient y mentionnent à chaque instant l'emploi de

* Pour traiter de fable ce récit de Luitprand, les savants dont nous parlons ne s'appuient que sur une seule autorité , la continuation des annales de Fulde, rédigée pour cette époque par x\spert, depuis évêque de Ratisbonne, qui suivait alors Arnoul en qualité de secrétaire {archicancellarius). Or Aspert dit seulement qu' Arnoul ne poursuivit pas longtemps la veuve de Gui , et se retira de l'Italie parce qu'il fut atteint d'une grave maladie cérébrale. Un des hommes de la suite d' Arnoul ne pouvait entrer dans des détails plus circonstanciés sur un événement si désastreux, et ce mot de maladie cérébrale confirme plutôt qu'il ne contredit le récit de Luitprand. D'ailleurs, Aspert lui-même dit ensuite que la maladie du roi présentait des symptômes étranges, et que plusieurs personnes furent accusées de lui avoir donné uîi poison lent.

ces terribles moyens de conserver le pouvoir et d'y parvenir ; instrumenta reg ni! Des indices trop certains nous autorisent à conjecturer que les princesses italiennes du dixième siècle n'étaient pas étrangères à ces terribles secrets. L'art de guérir, remploi du suc des plantes n'étaient guères connus à cette époque que de quelques prêtres et de quelques femmes, et le vulgaire ignorant et crédule, trompé facilement par l'étalage de certaines pratiques bizarres et superstitieuses, confondait facilement la médecine et la magie. Très-probablement le complice d'Agiltrude, abusé par la comédie préparée pour lui, crut seulement prêter son ministère à l'accomplissement d'un sortilège inoffensif *.

Néanmoins, soit qu'on admette que la vigueur de la constitution d'Arnoul surmonta en partie l'effet du terrible breuvage, soit qu'on rejette avec Eckhart et Muratori toute cette histoire, et qu'on ne veuille voir dans cet accident du roi de Germanie qu'une violente attaque provoquée par ses débauches continuelles, toujours est-il qu'à partir de ce

* Les deux hommes les plus habiles qui aient cultivé la médecine en Italie dans la seconde moitié du ix^ siècle ont dû se trouver en rapports intimes et journaliers avec la veuve de Gui. L'un de ces hommes est Sigoald, évêque de SpoletCe, cité avec éloge par le savant Loup de Ferrières. L'autre est Berthaire, abbé du Mont-Cassin. massacré par les Sarrasins en 884, et l'un des hommes les plus instruits de son temps. Parmi ses œuvres, encore conservées au monastère deux siècles après, Léon d'Ostie cite deux manuscrits, volumineuse compilation de toutes sortes de recettes médicinales. [Diw codices médicinales, ejus industria de innumeris remediorum utilitatibus, hinc et indè collecti.)

Je trouve dans le môme chroniqueur que, du temps de cet abbé Berthaire, Agiltrude était en relation d'affaires avec le Mont-Cassin, puisqu'elle avait pris à bail deux domaines nommés Laude et Persicata, situés dans le pays de Spolette et appartenant à l'abbaye , moyennant une rente annuelle de trois livres d'argent. (Mur. Script. Rer. Ital., 1. 1, p. 47.)

ft4 RÉCITS HISTORIQUES ET MŒURS DU X*" SIÈCLE.

moment, ce prince ne fut plus que l'ombre de lui-même.

Son armée se relira vers la haute Italie, harcelée sans relâche dans sa retraite par les guerriers de Spolettc, emportant avec elle, comme une masse inerte, le prince valeureux qui peu de temps avant la conduisait à la victoire. Une nuit, tandis que cette armée franchissait l'Apennin, la fraîcheur balsamique de la montagne ranima Arnoul; il se sentit revenir un moment à la vie, à l'orgueil, à l'ambition, et ne profita de cette résurrection éphémère que pour méditer un nouveau crime. L'expédition contre Gui ou sa famille était'manquée irrévocablement; mais il restait encore sous la main d' Arnoul une proie facile. C'était le rival de Gui, Bérenger, qui, depuis Lucques, accompagnait Arnoul comme vassal ou plutôt comme otage, et qui, dans ce moment même, le précédait à quelque distance, éclairant avec un falot le sentier escarpé que suivait la litière royale.

Alors Arnoul appela quelques-uns de ses principaux chefs, et s'entretint longtemps avec eux à voix basse. Il ne songeait à rien moins qu'à faire immédiatement arrêter Bérenger et à lui crever les yeux, voulant se débarrasser d'un vassal trop4)uissant pour demeurer fidèle. Ce projet atroce était trop conforme aux mœurs du temps pour n'être pas adopté.

Heureusement pour Bérenger, l'un des témoins de cet entretien était précisément un de ses parents, dans lequel Arnoul avait toute confiance. Ce parent, que Luitprand ne nomme pas, se glissa dans l'obscurité jusqu'auprès de Bérenger, et le mit au fait en peu de mots. Celui-ci eut bientôt pris son parti. Il remit son falot à Tun de ceux qui marchaient près de lui, et partit en avant en toute hâte, avant qu'on ne pût s'apercevoir de la substitution, et comme pour exécuter un ordre du roi qu'on venait de lui commu-

LA FAMILLB DE WALDRADE. 145

niquer. Il s'enfuit ainsi jusque dans ses anciens États, qui lui offraient un sûr asile contre l'inimitié d'Arnoul*.

Après cette évasion, « tous les Italiens, dit Luitprand, commencèrent à mépriser Arnoul autant qu'ils le haïssaient. L'armée de ce prince marcha sur Pavie, qui ne fit d'abord aucune résistance ; mais quand les habitants virent à quel état misérable était réduit le roi, ils se révoltèrent, et firent un tel carnage de ses soldats dans la ville même, que tous les égouts furent obstrués de cadavres.» Ceux qui parvinrent à se dégager ne purent tirer aucune vengeance de cette émeute. Ces conquérants naguère si redoutés marchaient désormais au hasard, suivant l'impulsion capricieuse d'un chef qui ne jouissait plus de sa raison que par intervalles, mais qui, dans ces moments-là, faisait encore trembler amis et ennemis. Il reprit enfin la route de Vérone, et repassa les gorges du Tyrol, abandonnant pour toujours l'Italie, et remportant de cette conquête éphémère le vain titre d'empereur, et un afl'aiblissement mortel ^

* Luitprand dit que Bérenger s'enfuit jusque dans Vérone, mais il n'y rentra qu'après la mort de Gualfred, qui occup|iit cette ville pour Arnoul, et qui survécut, à la vérité, fort peu de temps à la retraite de ce prince. Le témoignage d'Aspert ne laisse aucun doute à ce sujet.

Le récit de cette évasion est encore contesté par le savant Eckhart, sous prétexte que le panégyriste anonyme de Bérenger dit seulement que ce prince se sépara d' Arnoul peu de temps après son départ de Rome, ce qui s'accorde parfaitement avec le récit de Luitprand. D'ailleurs Luitprand, qui avait été secrétaire du petit-fils même de Bérenger, n'a certainement pas inventé une semblable histoire.

* Comme nous l'avons dit précédemment , c'est au témoignage d'Aspert que nous nous en rapportons ici. La position qu'occupait cet annaliste auprès d'Arnoul explique naturellement ses réticences au sujet des excès et des mésaventures de ce prince et de ses compagnons, mais elle lui donne une autorité prépondérante en tout ce qui concerne la marche de son armée.

Depuis cette époque, en elTet, son existence ne fat plus qu'une lente agonie. Ln gangrène se mit, dit-on, dans ses membres paralysés, et'la putréfaction envahit graduellement ce cadavre encore vivant. « Cette agonie si cruelle, dit Luitprand, fut-elle seulement Pavant-coureur d'un châtiment plus sévère dans l'autre vie? Fut-elle au contraire une expiation suffisante? C'est le secret de la justice ou de la clémence de Dieu. »

On ne saurait refuser à Arnoul quelques-unes des qualités qui font les grands princes. Pour l'apprécier comme il le mérite, il faut se placer au temps, et en quelque sorte dans le milieu où il a vécu. S'il n'a pas le génie civilisateur de son aïeul Charlemagne, il en a la vaste ambition, soutenue de même par une valeur héroïque et une volonté de fer. Dans les premières années de son règne, il déploie une vigueur vraiment formidable. En mêm^ temps qu'il refoule, par un prodigieux elYort, le flot croissant des invasions du Nord, il entreprend une tâche encore plus difficile, le rétablissement de l'empire carolingien, morcelé par les guerres intestines, les caprices ou la faiblesse de ses prédécesseurs. La féodalité, si vivace alors et si puissante, semble chanceler un moment sous- les coups terribles qu'il lui porte ; la Provence, la Bourgogne, la France, l'Italie, reconnaissent tour à tour sa souveraineté. Enfin il est appelé à Rome et couronné empereur par le souverain pontife, et jusque-là, parmi les successeurs de Charlemagne, nul n'a été si semblable à lui ! Tel nous apparaît l'empereur Arnoul à l'apogée de sa gloire et de sa puissance, mais cette puissance est factice, et cette gloire éphémère. C'est que, s'il a l'énergie qui fonde et restaure les empires, il n'a pas la grandeur morale qui les conserve. Son ambition n'est qu'un égoïsme brutal et farouche, auquel tous les moyens

sont bons pour arriver à ses fins, sans nul souci de l'avenir, ni du véritable honneur. C'est ainsi que, pour réduire les Moraves, il appelle à son aide les hordes magyares, sans prévoir les suites inévitables et prochaines de cette imprudence. Tous les actes de sa vie présentent le même caractère d'emportement et d'imprévoyance. Aussi, comme on Ta vu, toute sa puissance ne reposait que sur la terreur ; elle s'évanouit comme un rêve le jour où il tomba, foudroyé par le poison ou par la débauche : on le méprisa, quand on ne fut plus forcé de le craindre.

Il mourut, ou plutôt acheva de mourir vers la fin de l'année 899. Depuis sa maladie, qui ne lui laissait que par intervalles l'usage de ses facultés, le pouvoir était exercé en son nom par un conseil de régence qui continua ses fonctions sous son fils mineur, connu dans l'histoire d'Allemagne sous le nom de Louis V Enfant, parce qu'il mourut avant d'avoir atteint l'âge d'homme. Il fut le dernier roi carolingien de Germanie. Depuis cette époque jusqu'au règne d'Othon le Grand, c'est-à-dire pendant plus d'un demi-siècle, les rois de ce pays, désolé à la fois par la guerre civile et par les invasions des barbares, demeurèrent presque entièrement étrangers aux affaires d'Italie.

Depuis le commencement de ce récit, nous n'avons rencontré que de lugubres tableaux. Dans ce chaos de décadence et de barbarie, nous n'avons assisté qu'à des scènes navrantes, à la lutte de passions indomptables, se heurtant sans relâche à travers la tempête. On ne saurait le nier, ces hommes dont la vie entière est absorbée par le besoin

incessant, effréné, de jouir, de combattre et de détruire, et dont la religion même, infectée de superstitions grossières, est encore une insulte à Dieu, ces hommes ne manquent pas cependant d'une certaine grandeur farouche et puissante. 11 y a toujours d'ailleurs un solennel enseignement, un sérieux intérêt dans le spectacle des aberrations et des châtiments du sensualisme et de l'orgueil. Mais pourtant la continuité d'un tel spectacle fatigue et décourage à la longue, et l'esprit humain a besoin d'un peu de consolation et de repos dans ses pérégrinations aventureuses à travers les siècles passés. Ce repos et cette consolation, il ne saurait les trouver que dans l'évocation des grandes vertus, des nobles souvenirs qui honorent l'humanité, et qui, grâce au ciel, n'ont jamais manqué, même aux âges les plus barbares. Ce sont là les oasis de l'histoire.

Le règne de l'empereur Lanihbert ou Lambert, fils de Gui, est un des moments si rares dans ce siècle, où l'imagination, fatiguée de tant d'horreurs ténébreuses, se repose avec délices, k peine sorti de l'adolescence, ce jeune prince fait l'admiration de l'Italie entière. A l'audace, à l'énergie, quaUtés héréditaires dans sa famille, il joint des vertus plus sympathiques et qui semblent appartenir à un autre âge: des instincts d'ordre et de civilisation, une piété éclairée, une grande pureté de mœurs, qualités inouïes, uniques peut-être à cette époque. Terrible seulement pour les traîtres et les rebelles, il se concilie l'affection de tous les gens de bien, de toutes les castes, de toutes les races, et quand un lâche assassinat viendra mettre un terme à une vie si précieuse, cette catastrophe excitera des regrets sincères, universels : les vieillards le pleureront comme un fils, les jeunes gens comme un frère !

Nous allons essayer de préciser, d'après les indications

malheureusement bien incomplètes des contemporains, les événements principaux de ce règne si court et si honorable.

Ce fut, selon toute apparence, à Tépoque même de la levée du siège de Fermo et de la retraite définitive d'Arnoul, que le jeune Lambert commença à agir par lui-même, et s'affranchit complètement de la tutelle de sa mère Agiltrude , à laquelle il laissa toutefois le gouvernement du pays de Spolette.

Tandis que Lambert ralliait autour de lui les partisans de son père, et s'apprêtait à soutenir ses droits à la couronne, il fut un moment gagné de vitesse par Bérenger. Ce dernier courut à Pavie et s'y fit de nouveau couronner roi, espérant avoir ensuite facilement raison d'un adversaire qui n'était presque encore qu'un enfant. Mais cette illusion fut de courte durée. Bérenger s'était déconsidéré par ses démarches obséquieuses auprès d'Arnoul, tandis que Lambert était le chef naturel des hommes qui n'avaient pas courbé la tête sous le joug de l'étranger. D'ailleurs, le caractère déjà connu et apprécié de ce jeune prince inspirait plus de confiance et de sympathie. Aussi Bérenger se trouva bientôt presque seul, et dut s'enfuir sans môme tenter une lutte impossible, quand Lambert s'avança à son tour vers Pavie à la tête d'une armée nombreuse. Bérenger se retira à Vérone, capitale de ses États héréditaires, où son rival ne chercha pas à l'inquiéter*.

* Quelques auteurs modernes ont reporté cette première rivalité de Bérenger et de Lambert immédiatement après la mort de Gui, et avant la deuxième invasion d'Arnoul. Nous avons adopté l'ordre suivi par Luitprand; mais l'autorité de cet écrivain n'est rien moins qu'infaillible pour l'ordre des événements, et il existe des documents officiels qui prouvent la présence et la domination de Lambert dans la haute Italie, pendant

150 RÉCITS HISTOmOUES ET MŒUBS DU X'' SIÈCLE.

« Néanmoins, dit Luitprand, la domination de Lambert, prince de mœurs sévères, ne tarda pas à lasser plusieurs personnages puissanis, qui renouèrent avec Bérenger. » C'était en effet en ce temps-là une tâche pénible et souvent dangereuse pour un souverain , d'essayer de mettre un frein aux exactions des grands vassaux, au lieu de tolérer les abus en en profitant. Nous aurons plus tard l'occasion de donner quelques détails sur ces abus, quand nous parlerons des classes inférieures et des mille vexations tyranniques qui pesaient sur elles, à titre de redevances personnelles ou foncières, au profit des grands dignitaires ecclésiastiques ou civils.

On ne peut douter que les louables efforts de Lambert pour adoucir les souffrances des peuples n'aient été le prétexte des révoltes qui éclatèrent contre lui. On ignore les détails de cette nouvelle lutte; on sait seulement qu'elle ne lut ni longue ni douteuse, et qu'elle se termina par une sorte de transaction qui laissait à Bérenger la souveraineté indépendante de ses anciens États et de quelques localités voisines. Par cet accommodement, Bérenger renonça en faveur de son rival à toutes ses prétentions sur le comté de Milan, alors occupé par un ennemi commun des deux princes italiens.

Cet ennemi était Maginfred , jadis investi de ce comté par Gui, dont il avait déserté la cause dès l'époque de la première expédition d'Arnoul. Maintenu dans sa dignité en récompense de cette défection, Maginfred exerçait en

les premiers mois de l'année 894. De plus, il paraît que Lambert n'était pas avec sa mère lors de la prise de Rome. Il est donc vraisemblable que la lutte entre Lambert et Bérenger avait commencé avant l'expédition d'Ârnoul. (V. Éclaircissements.) Peut-être aussi Lambert avait-il commencé, dès lors, les hostilités contre Milan.

LA FAMTLIE DE WALDRADE. 4Ç1

fait depuis plusieurs années un pouvoir absolu et sans contrôle sur une grande partie de la Lombardie, et non content de se maintenir sur son territoire, attaquait et vexait en toute occasion les populations fidèles à Lambert'. Celuici considérant avec raison Magiiifred comme un traître, lui fit une rude guerre. Milan fut assiégée, prise d'assaut, et plus de deux siècles après les habitants de cette ville conservaient encore un souvenir confus de ce grand désastre. Maginfred tomba au pouvoir de Lambert, qui le fit juger, condamner ù mort et exécuter. Cette observation des formes juridiques, cette retenue, cette dignité dans rexercice d'une vengeance légitime, est un exemple vraiment rare et mémorable dans ce siècle. Ce n'était pas le seul de ce genre que devait donner l'empereur Lambert.

XXÏV

Tandis que ce prince pacifiait ainsi la haute Italie, l'anarchie la plus complète régnait à Rome, depuis le départ de la garnison qu'Arnoul y avait laissée, mais qui était partie à la première nouvelle de son étrange maladie et de sa retraite. Le parti de la noblesse et la majorité de la population imputaient les souffrances de l'occupation étrangère au pontife qui Tavait sollicitée. Son unique défense était la terreur qu'Arnoul absent inspirait encore ; dès qu'on sut

« 11 paraît certain que ce comte avait également rompu tout lien de sujétion avec Arnoul depuis sa dernière retraite, carAsperldit expressément que Ratold, fils naturel d'Arnoul, qui, dans les derniers mois du séjour de ce prince en Italie, avait occuiié Milan, fut contraint de s'éloigner de cette ville et de se retirer dans les Ëtats de son père.

qu'Arnoul n'était plus à craindre, le pape cessa d'être obéi et respecté. Suivant des bruits populaires auxquels il faut bien se référer, faute de documents précis, les ennemis de Formose se portèrent même contre lui à des violences qui abrégèrent ses jours.

Il existait à Rome une singulière coutume dont la trace s'est perpétuée jusqu'à nos jours , et qui suffît peut-être pour expliquer la fréquence des révolutions, et la brièveté de la domination des papes dans ce siècle. Tout ce que le pontife possédait au moment de sa mort était réputé le patrimoine des pauvres, et appartenait au premier occupant. La mort de chaque pape était donc le signal d'une scène de pillage et de désordre, qui d'habitude dégénérait en émeute et en guerre civile. Le pillage commencé au palais pontifical s'étendait presque toujours à d'autres habitations. Les haines locales, les inimitiés des nobles et du clergé, avaient beau jeu dans ces moments d'anarchie ; les monuments de l'antique grandeur de Rome, transformés en forteresses féodales , étaient assaillis avec des clameurs furieuses, parfois pris d'assaut, toujours impitoyablement mutilés par la défense autant que par l'attaque. C'était au milieu de toutes ces passions surexcitées qu'avait lieu l'élection du nouveau pontife, élu par le peuple, la noblesse et le clergé, sous la pression du parti le plus fort, qui souvent même faisait l'élection à lui seul. Les plus faibles s'enfuyaient, se cachaient, en attendant l'occasion de prendre leur revanche.

Parmi les scandales de ce temps de barbarie, un fait vraiment merveilleux et consolant nous frappe : c'est que la suprématie du siège de Saint-Pierre n'a jamais été contestée, même sous ces pontifes, qui vivaient en quelque sorte au jour le jour, au milieu d'inquiétudes et d'embû-

LA PAMTTXE DE WALDRADE. 453

ches perpétuelles, et que presque tous ont laissé des témoignages non équivoques d*une sollicitude éclairée pour leâ intérêts généraux de Téglise. Il y a là de quoi faire réflél'hir les détracteurs les plus acharnés de la papauté. On croit comprendre que, malgré l'ignorance et la brutalité des mœurs de ce siècle, Tintérét du parti maître de l'élection était presque toujours de choisir un homme sage et pieux, dont la domination fut plus facilement agréée de la multitude, et qui pût figurer honorablement dans les grandes cérémonies qui attiraient chaque année à Rome de si nombreux et de si fructueux pèlerinages. Mais les passions fougueuses de ce temps ne s'accommodaient pas de longs intervalles de tranquillité : aussi depuis la mort de Formose jusqu'à l'avènement de Sergius IIT, c'est-à-dire en huit ans, il y eut tout justement huit papes, dont six au moins moururent de mort violente.

La lutte fut des plus acharnées à la mort de Formose. La mémoire de ce pape devint une sorte de mot d'ordre pour les partis; les uns le considéraient comme un saint et un martyr, les autres comme un traître qui avait appelé les étrangers à Rome. Son successeur immédiat, Boniface VI, ne survécut que quinze jours à son élection, dont la responsabilité fut déclinée par les ennemis comme par les amis de Formose, puisqu'elle fut annulée par Etienne VI, le plus furieux ennemi de ce pape, et que cette annulation fut confirmée deux ans plus tard par Jean IX, qui était du parti opposé. Il paraît avéré que ce Boniface avait été dégradé antérieurement pour ses vices, de la prêtrise et même du sous-diaconat, et qu'il avait été acclamé comme au hasard par la multitude, au moment du pillage du palais pontifical.

Quoi qu'il en soit, ce pape mourut, dit-on, d'une attaque

de goutte remontée. L'élection suivante eut lieu sous Tinflucnce des nobles. Aussi les suiïraj^es se portèrent sur le plus grand ennemi de Formose, ce même diacre Etienne déjà élu deux ans auparavant, violemment expulsé par les partisans de Formose, alors les plus nombreux et les plus forts, puis exilé par Arnoul, lors de son entrée dans Rome. Etienne Yl était un homme actif, énergique, zélé même à sa manière pour les intérêts généraux de l'église, mais violent et implacable dans ses ressentiments. Son pontificat, heureusement très-court, fut signalé par un de ces actes qui assurent à leur auteur une sinistre immortalité. Il importe toutefois de remarquer que le soutien le plus actif du nouveau pape, l'instigateur principal de la procédure sacrilège instruite contre le malheureux Formose, fut Sergius dont nous avons déjà parlé, l'affidé de Berthe et de Théodora, le ministre implacable des vengeances de la fille de Waldrade contre l'ancien ennemi de sa mère. « Ce prêtre impie , étranger aux traditions saintes , dit Luitprand, fit tirer du sépulcre le cadavre de Formose, le fit revêtir des ornements qu'il avait portés de son vivant. Puis, en présence du clergé et du peuple assemblés, il apostropha ainsi ce cadavre : « Quelle détestable ambition t'avait poussé, évêque de Porta, à usurper le souverain pontificat? »Pais il fait arracher à ce corps insensible les ornements pontificaux, lui fait couper trois doigts de la main droite (sans doute comme ayant particulièrement servi à l'exercice d'un pouvoir usurpé) , et précipite enfin dans le Tibre ce cadavre si odieusement profané ! » Pour donner la plus grande solennité possible à cette exécution posthume, Etienne avait adressé des convocations impérieuses aux principaux évêques du monde chrétien ; il voulait en quelque sorte associer l'église entière à sa hi-

deuse vengeance. Plusieurs évêques se rendirent à cet appel , ne soupçonnant pas Thorreur du spectacle qu'on leur préparait; d'autres s'excusèrent sous divers prétextes '.

Cette profanation fit horreur à l'immense majorité des habitants de Rome. Au moment même où elle s'accomplissait, un long cri de réprobation s'éleva du sein de la multitude, rappelant, mais en vain, le pontife et ses ministres à ce respect que les vivants doivent toujours aux morts ^ Pourtant la haine d'Etienne et de la faction qui l'avait élu n'était pas satisfaite; elle se manifesta encore par une décision aussi imprudente que violente, et qui contribua probablement à hâter une juste réaction. 11 défendit, sous peine d'excommunication, à tous les prêtres ordonnés par son prédécesseur d'exercer aucun acte de leur ministère, avant d'avoir reçu de lui-même une nouvelle ordination, prétendant que la première, faite par un intrus, était nulle et de nul effet. Cette mesure produisit dans ce siècle la même impression que produirait dans le nôtre la prétention manifestée par un souverain d'annuler tous les contrats passés, tous les jugements rendus sous le règne d'une dynastie précédente. Les prétentions d'Etienne furent énergiquement réfutées par plusieurs contemporains, parmi lesquels se distingua spécialement Axilius, prêtre de Verceil, dont la défense est venue jusqu'à nous. Cette défense était fa-

* Frodoard nous a conservé la lettre d'excuses de Foulques, archevêque de Reims.

Luitprand semble ici imputer directement cette exécution sacrilège i Sergius, qui l'avait bien certainement inspirée, et qui plus tard, devenu pape à son tour, la sanctionna formellement. Les liaisons avérées de Sergius avec la Toscane nous autorisent à conjecturer que la fille de Waldrade ne fut rien moins qu'étrangère à cette vengeance sacrilège.

* Parcite sepultol (Axilius.) (Voy. Éclaircissements, xii.)

cile, au surplus. En admettant que toutes les incriminations dirigées contre la mémoire de Formose fussent fondées, il n'en avait pas moins été investi du souverain pontificat, et reconnu par tout le monde chrétien. « Ceuxlà mêmes, dit Luitprand, qui avaient reçu du traître Judas, avant son crime, le salut et la bénédiction apostoliques, n'en ont pas été déchus après sa trahison et son suicide. »

Par une inconséquence étrange, tandis qu'Etienne prétendait annuler tous les actes de son prédécesseur, il reconnaissait Arnoul comme empereur, datait ses bulles de l'année de son règne ; or, Arnoul avait été sacré par Formose ! Il est vrai qu'un peu plus tard il se rallia à Lambert, probablement après qu' Arnoul eut quitté l'Italie. Les violences imprudentes et iniques de ce pontife ne pouvaient demeurer longtemps impunies. Le martyre posthume qu'il avait infligé à Formose ne servit qu'à glorifier la mémoire de son ancien rival, dont le corps, retrouvé par des pêcheurs, fut précieusement conservé comme celui d'un saint qui tôt ou tard devait être réhabilité.

Bien que Formose eût été l'ennemi de Lambert et de sa famille, bien qu'il eût appelé et soutenu de tout son pouvoir Arnoul, leur plus redoutable ennemi, Lambert avait trop de grandeur d'âme pour n'être pas révolté de ce qui venait de se passer à Rome. Il ne commit aucun acte d'hostilité formelle contre Etienne, mais aussi il ne fit rien pour le soustraire à la réaction terrible que ses violences ne tardèrent pas à provoquer. Au bout de quatorze mois une grande partie de la population romaine se souleva ouvertement contre lui : il fut pris, chargé de fers et bientôt après étranglé dans sa prison.

Romain, son successeur, appartenait évidemment à l'ancien parti de Formose. Par suite d'un de ces revirements

communs à toutes les époques, la mort violente d^Étienne atténua soudainement la haine qu'il inspirait ; le parti qui l'avait élu, parti dont Sergius demeurait le chef principal, continua à s'agiter dans Tombre, sous le patronage d'Adelbert ou plutôt de sa femme. Toutefois, cette influence était alors puissamment neutralisée par celle de l'empereur Lambert, et se bornait à de sourdes menées, à de mystérieux attentats, dont la trace est restée à peine visible dans l'histoire. C'est parmi les nobles, jadis ennemis de Formose, que Théodora Vancienne et ses deux filles recrutent leurs partisans, l^es papes ennemis de cette coterie redoutable ne vivent pas longtenips ! Romain meurt subitement, au moment où il se prépare à réhabiliter solennellement la mémoire de Formose. Cependant Lambert, retenu dans la haute Italie par ses luttes avec Maginfred et Bérenger, ne perd pas Rome de vue ; il y maintient l'ordre, il y défend et y consolide son crédit par des moyens pacifiques, avec l'habileté d'un politique consommé et la dignité d'un grand prince. En s'abstenant de venir luimême à Rome, il ménage les susceptibilités de la population ; mais son intervention, officieuse et discrète, n'en est que plus efficace. Après une vacance de plusieurs mois, le peuple et le clergé procèdent enfin à l'élection du nouveau pape, en présence des députés de Lambert, qui, quoique absent, dirige en fait cette élection. Abjurant généreusement tout ressentiment personnel, il maintient la prépondérance des partisans de Formose ; il ne voit plus dans ce pontife l'ancien ennemi de sa famille, mais l'homme de bien, le martyr indignement outragé jusque dans la mort, et dont la réhabilitation importe à l'honneur de l'église et à la dignité impériale. Cette réhabilitation est en effet accomplie par Théodore, successeur de Romain. Le corps

de Fonnose est rapporté en grande pompe à Saint-Pierre, au milieu d'un immense concours de peuple. A ce sujet, Luitprand raconte qu'au moment où ce corps francliit le seuil de la basilique, Ton vit ou l'on crut voir les statues des saints incliner la tète comme pour lui faire un salut fraternel. « Ce fait, dit-il, m'a été attesté par des hommes pieux et sincères, qui l'avaient vu de leurs yeux. »

Ce miracle, vrai ou supposé, ne découragea pas la haine du parti conlraire. Les obsèques de Formose étaient à peine terminées, que le pape Théodore mourut d'une maladie étrange et soudaine, après avoir occupé la chaire de saint Pierre pendant seulement vingt jours. Dans le tumulte qui s'ensuivit, on vit se renouveler le scandaleux conflit qui avait eu lieu entre Formose et Etienne. Cette fois, Sergius lui-même osa briguer ouvertement la papauté. On lui opposa un moine de saint Benoît , nommé Jean , recommandable par sa piété et l'austérité de sa vie.

La rivalité de ces deux candidats rappelait donc de tout point celle de Formose et d'Etienne. Ce sont en quelque sorte deux phases de la même lutte, et la parité est tellement frappante que Luitprand lui-même, auteur presque contemporain, les a confondues dans son récit*. Quoi qu'il en soit, ce nouveau contlit a une sérieuse importance dans l'histoire. Il assigne en quelque sorte une date certaine à l'alliance secrète formée déjà depuis quelques années entre la fille de Waldrade et les courtisanes romaines.

* D'après ce récit, évidemment écrit de mémoire et sur des renseignements confus, ce serait Sergius, et non Etienne qui aurait été dépossédé violemment au profit de Formose, et qui aurait commis la profanation dont nous avons parlé. En réalité, cette méprise est moins grossière qu'elle ne paraît, car c'étaient non-seulement les mêmes passions, mais aussi presque tous les mêmes individus qui se trouvaient aux prises avec de nouveaux chefs.

L\ FAMILLE DE WALDRADE. 459

Depuis la retraite définitive dWrnoul, cette femme ambitieuse et dépravée ne cessait de représenter à son époux Adelbert qu'il pouvait et devait aspirer à son tour au rang suprême. Fils d'une sœur de Gui, il descendait de Charlemagne au même degré et du même côté que le jeune empereur Lambert, son cousin germain ; il avait de plus l'avantage d'être dans la vigueur de l'âge, de commander à des forces militaires intactes et permanentes, d'être déjà depuis plusieurs années le chef d'un État paisible et florissant. Enfin l'alliance de Sergius etdeThéodora lui garantissait à Rome de nombreuses et puissantes adhésions, d'autant plus énergiques que sa tentative serait hardie.

Nous avons déjà dit que Pinfluence des courtisanes patriciennes s'était produite et développée surtout parmi les Hommes qui avaient soutenu les ducs de Spolette contre Jean VIlï, et ensuite combattu et persécuté le pape Formose. Il s'était opéré dans cet ancien parti féodal un revirement dont il faut tenir compte, si l'on veut démêler quelque chose dans ces obscures et sinistres intrigues. Après la mort de Gui et le départ d'Arnoul , ce parti se détacha de Lambert dont la sévérité l'irrita^ et dont il méprisa la jeunesse *. Il protesta, tantôt par de secrètes et criminelles manœuvres, tantôt à force ouverte, contre la réhabilitation de Formose. Du temps même d'Etienne VI, et surtout depuis sa mort, le chef de ce parti est le prêtre Sergius, étroitement lié avec les courtisanes romaines, avec Adelbert et Berthe de Toscane. En rapprochant cette première tentative de domination à Rome, de la révolte qui

* Luitprand dit formellement que la sévérité des mœurs de Lambert fut d'abord un motif de répulsion pour beaucoup de ses sujets. Cette qualité, vraiment exceptionnelle dans ce siècle, ne convenait sans doute nullement à Berthe et à ses associées.

éclata bientôt après contre Lambert, et dont Adelbert se fit le chef principal à l'instigation de sa femme, on réunira tous les fils de cette intrigue féminine, œuvre d'une infernale sagacité. Sergius triomphant à Rome réitérait Fana- Ihème contre Formose et tous ses défenseurs, proclamait Lambert déchu de la dignité impériale, et couronnait à sa place Adelbert. Berthe et ses complices se partageaient l'Italie.

Ce plan fut déconcerté tout d'abord par l'échec de Sergius à Rome. Les députés de Lambert, qui venaient d'assister pour lui à l'intronisation de Théodore II et aux obsèques de Formose, prirent naturellement parti contre Sergius, et la majeure partie de la population se rallia autour d'eux. Sous Lambert, l'influence impériale perdait ce caractère de tyrannie locale et tracassière qu'elle avait eu du temps de son père; ce n'était plus qu'une garantie d'ordre et de bienveillante protection. Il paraît d'ailleurs qu' Adelbert, soit par crainte, soit par impuissance réelle, ne se trouva pas en mesure de prendre part à la lutte, et se borna à recueillir les vaincus. Sergius, expulsé de Rome, se réfugia en Toscane, où il fut accueilli en allié. Il demeura en correspondance intime avec ees partisans, et ne cessa de fomenter des troubles à Rome et dans les environs.

Peu de temps après, l'empereur Lambert vint à Rome en personne, et concerta avec Jean IX des mesures énergiques et sages pour assurer la tranquillité, et prévenir de nouveaux désordres. Ces mesures furent l'objet de deux conciles présidés par le pape et l'empereur. Dans l'un, qui fut tenu à Rome même, on annula le sacre d'un ivi barbare (Arnoul) fait par Formose, au préjudice des droits de Lambert, précédemment sacré par ce même pontife. Mais en même temps Lambert agit dans un esprit de modéj'c -

tion et d'équité bien rare et bien estimable à une semblable époque, en imputant cette faute de Formose aux malheurs des temps, et en faisant sanctionner formellement la réhabilitation de ce pontife, et Tabolition de tout ce qui avait été fait contre lui. On prescrivit encore que le pape ne pourrait être sacré qu'en présence des députés de l'empereur, ce qui avait déjà eu lieu en fait lors de l'installation du pontife précédent. Enfin on abrogea la coutume qui autorisait le pillage à la mort du souverain pontife, coutume barbare qui mettait tous les mauvais instincts à la disposition des factieux.

L'autre concile se tint à R avenue. Le pape y signala à l'empereur la persistance des violences commises journellement dans les environs de Rome et même dans son enceinte par les gens de guerre à la solde des nobles . et de certains possesseurs de fiefs ecclésiastiques qui ne valaient pas mieux. Selon toute apparence, les bannis réfugiés en Toscane n'étaient pas étrangers à ces désordres ; aussi les évéques de ce concile, au nombre de soixante-quatorze, rendirent un solennel hommage à la mémoire de Formose, et réitérèrent l'anathème contre ses ennemis. (V. Éclaircissements^ XIII.)

Cependant Lambert, agissant avec l'imprudence généreuse de son âge, n'avait pris aucune précaution hostile contre son cousin Adelbert. Il était retourné dans la haute Italie après avoir arrangé les affaires de Rome. Se fiant sans réserve à l'afi'ection des grands et du peuple, il n'avait auprès de lui qu'une escorte peu nombreuse, mais toute composée d'hommes d'élite, pour l'affection comme pour la

vaillance, et se livrait avec eux aux plaisirs de la chasse qu'il aimait avec passion, comme la plupart des princes de cette époque.

Pendant ce temps, la trame ourdie contre lui se renouait plus forte que jamais, sous les auspices de l'ambitieuse fille de Waldrade. Un moment déconcertée par l'échec de Sergius, Berthe n'était pas femme à se départir si facilement de ses rêves de grandeur. Plusieurs personnages puissants, rebutés par la sévérité de Lambert, sensibles aux richesses d'Adelbert et plus encore aux charmes de sa femme, entrèrent dans ce nouveau complot. Le plan des conjurés était de profiter de la première occasion pour marcher en force sur Pavie, et d'y proclamer Adelbert roi d'ItaUe \

Nous avons déjà dit que Berthe entretenait une véritable police secrète dans les différents États d'ItaUe, et prenait soin d'attribuer à ses opérations magiques les renseignements qu'elle se procurait ainsi. Elle annonça donc un jour que Lambert venait de partir avec une centaine d'hommes seulement pour une grande chasse qui devait durer plusieurs semaines, et que le moment était venu d'agir. A cet instant décisif, ce fut précisément Adelbert, le plus intéressé au succès, qui fut le plus difficile à mettre en mouvement. D'après la façon dont se faisait la guerre en ce temps-là, un coup de main semblable pouvait fort bien amener entre Lambert et lui un combat corps à corps dont il paraît qu'il ne se souciait nullement. Pour triompher de son irrésolu-

1 Au moment où le complot éclata (novembre 898) , Berthe, indépendamment de ses vues ambitieuses, avait un motif tout particulier d'en vouloir à Lambert. Ce prince, par une décision toute récente, venait de lui retirer la possession des domaines de l'église de Parme, dont elle s'était emparée d'une façon étrange et scandaleuse. (Voyez Éclaircissements, $xix, sur cette curieuse affaire.)

LA FAMILLE DE WALDllADE. 163

tion, Berthe dut recourir aux grands moyens; nouvelle Circé, elle le menaça d'user sur lui du pouvoir de ses enchantements, et de le méiamorplwser en âne s'il ne voulait pas se laisser faire rot. Cette perspective le décida enfin, et Tarmée des rebelles se mit en marche vers Pavie, ayant pour principaux chefs Adclbert et un comte puissant nommé Hildebrand\

Pendant ce temps, Lambert, qui ne s'attendait à rien de pareil, se dirigeait tranquillement vers un de ses rendez-vous de chasse favoris, lieu obscur que devait illustrer neuf siècles plus tard une des plus mémorables batailles de l'histoire moderne. Il était dans les environs de Marengoy alors couverts d'une épaisse forêt qui a fait place depuis aux vignes et aux moissons, quand un messager hors d'haleine vint lui annoncer la marche des rebelles, dontl'avant-garde franchissait déjà l'Apennin, La situation semblait désespérée; le jeune empereur n'avait plus le temps de rassembler des forces suffisantes pour couvrir Pavie, où l'ennemi pouvait être en môme temps que lui.

Mais Lambert était une de ces âmes d'élite qu'exalte l'imminence même du danger. Il prit soudain une résolution qui, dans d'autres temps, eût été un acte de démence ou de désespoir inutile, mais qui présente un tout autre caractère dans ce siècle, où l'audace d'une poignée d'hommes pouvait décider du destin d'une bataille. Il rassemble autour de lui les guerriers qui l'accompagnaient à la chasse, tous hommes d'une fidélité et d'une valeur à toute épreuve, bien décidés à vaincre ou à périr avec lui ; et, suivi de cette troupe d'élite, il s'élance bride abattue dans la direction de Plaisance, se jetant ainsi entre Pavie et les révoltés.

* Luit., liv. I, ch. 10.

Arrivé à Plaisance, il apprend que Tennemi, qui suit la voie Émilienne, est campé à Borgo, « ville où se conservent les précieuses reliques de saint Domnin, martyr*. «Lambert repart aussitôt, calculant sa marche de manière à attaquer les rebelles à la nuit tombante.

« Le jour finissait, dit Luitprand ; les rebelles, ignorant les malheurs que leur préparait la nuit, s'amusent à chanter des chansons profanes, puis s'abandonnent à tous les excès du vin, et à ce repos léthargique qui suit l'ivresse. C'est dans ce moment, au fort de leur premier sommeil, que Lambert, aussi habile qu'audacieux, se précipite soudain sur ses ennemis. Se frayant victorieusement passage à travers cette multitude engourdie ou terrifiée, qui n'a ni la force de combattre ni celle de fuir, Lambert va droit au campement des deux chefs des rebelles, qui n'apprirent son attaque qu'en le voyant paraître lui-même. Hildebrand vint à bout de s'échapper, mais Adelbert fut trouvé blotti dans un râtelier à foin,, où il avait été se retrancher bravement au premier bruit de l'attaque. On le tira de cette cachette ridicule pour le conduire à Lambert, qui lui dit ironiquement : « Ta femme t'avait bien dit qu'elle ferait de toi un souverain ou un âne. Seulement il paraît qu'en définitive c'est la seconde conjuration qui a réussi, et c'est en ta qualité d'âne que tu auras été rejoindre les autres au râteher. »Il le fit ensuite mettre aux fers, ainsi que les autres prisonniers importants qu'on avait pu saisir, et les fit conduire à Pavie, où ils ne s'attendaient pas à arriver en tel équipage. Après cette glorieuse expédition, Lambert retourna tranquillement finir sa partie de chasse à Marengo^

1 Borgosan Domino, Il y a sept lieues de cette ville à Plaisance.

OÙ il comptait tenir un conseil de guerre pour décider du sort des vaincus *. »

Cette surprise nocturne est assurément une des plus hardies et des plus heureuses dont l'histoire ait conservé le souvenir. Elle fait autant d'honneur au sang-froid qu'à Paudace de Lambert. L'événement montra qu'il connaissait bien ceux auxquels il avait affaire, et qu'il n'avait pas trop présumé de l'impression que devait produire sa seule apparition dans leur camp. Sans doute il est évident, par It^ récit même de Luitprand, qu'il régnait beaucoup de confusion et d'indiscipline parmi les partisans d'Adelbert, que plusieursmême ne marchaient qu'à contre-cœur, et ne firent presque aucune résistance; mais faut -il admirer moins pour cela la sagacité merveilleuse d'un prince qui, seul avec cent hommes contre une armée entière, cherche son salut dans l'attaque et non dans la fuite; et la magnanime insouciance du péril de ce jeune héros, pour lequel la dispersion d'une armée rebelle, l'heureuse capture de son chef principal, ne sont que l'épisode heureux d'une partie de chasse ; et cet immuable respect pour la justice, dont l'émotion de la lutte, l'enivrement du succès ne le font jamais départir I

Jamais la puissance de ce prince n'avait paru plus solidement, plus glorieusement affermie. La terreur des méchants, l'affection de tous les hommes honnêtes et paisibles semblaient lui présager un règne long et glorieux, et pourtant il ne devait survivre que de quelques jours à ce dernier exploit; il n'était sorti sain et sauf et vainqueur d'une lutte inégale, que pour succomber sans défense, endormi, sous les coups d'un lâche assassin l On dirait que le ciel envie

* Luit., liv. I, ch. 11. n y avait alors dans cette forêt de Marengo une habitation royale, qui remontait à l'époque longobarde.

de pareils princes à la terre, ne les lui montrant qu'à de si longs intervalles et pour si peu de temps !

Nous allons reproduire, d'après Luitprand, le récit de cette lugubre catastrophe. C'est un des moments où le style de notre auteur s'épure, oii ses pensées s'exaltent sous l'empire d'une émotion profonde, inaccoutumée, où enfin il s'exprime non plus en compilateur d'anecdotes scandaleuses ou en proscrit rancuneux, mais en véritable historien.

« Après sa victoire, Lambert était donc revenu dans les bois de Marengo, et continuait à y chasser, en attendant la réunion du conseil qui devait décider du sort d'Adelbert et des autres captifs. Mais hélas! ce ne furent pas des bêtes fauves, ce fut une plus noble victime qui périt dans cette chasse fatale, et Lambert n'en revint jamais !

;> On a dit qu'au moment où il poursuivait un sanglier sur un cheval sans bride, comme font d'ordinaire nos chasseurs, sa monture s'était abattue, et que le prince s'était brisé dans sa chute les vertèbres du cou *. Mais il existe sur cette mort une autre version plus accréditée, et que je crois véritable.

» Maginfred, ce comte de Milan dont nous avons ra-

4 L'auteur contemporain du panégyrique de Bérenger avait adopté cette explication, et décrit même , aussi poétiquement qu'il peut, cet accident funeste.

La suppression de la bride donnait aux cavaliers une grande facilité pour lancer leurs montures à travers les halliers, mais il faut avouer que ces Nemrods du x*^ siècle en remontreraient de toute manière à aos sportsmea d'aujourd'hui,

conté le juste supplice, avait laissé un fils unique nommé Hugues. Lambert avait distingué ce jeune homme pour sa beauté et son courage, s^était efforcé de le consoler à force de bienfaits; et se croyant enfin sûr de lui, en avait fait son compagnon le plus intime et le plus cher. Un jour donc que Lambert chassait à son ordinaire dans cette belle forêt de Marengo, si abondante en gibier, toute sa suite s'étant dispersée de côté et d'autre, suivant Tusage, il advint que le prince et Hugues demeurèrent seuls à l'affût d'un sanglier. L'animal se faisant longtemps attendre, Lambert fatigué se laissa peu h peu aller au sommeil. Alors d'étranges pensées vinrent à son jeune compagnon. Soudain, et comme par une inspiration infernale, il ne vit plus dans ce prince endormi et confiant dans sa loyauté son propre bienfaiteur, mais l'auteur de la mort de son père. 11 oublia que cette mort n'avait été que le juste châtiment d'une révolte coupable, que lui-même était personnellement lié au prince par la reconnaissance et par un serment solennel... Saisissant une forte branche d'arbre dont il se servit comme d'une massue, il en déchargea de toutes ses forces un coup sur la têfe du malheureux prince. Il n'avait pas osé se servir de ses armes, car une blessure eût dénoncé l'assassinat, tandis que la fracture pouvait être et fut attribuée d'abord en effet 5 une chute de cheval. Ce crime demeura donc inconnu pendant plusieurs années. Mais plus tard, quand Bérenger n'eut plus de concurrents, le meurtrier osa se vanter publiquement de cette vengeance sacrilège, justifiant ainsi ces paroles du prophète : « Le

pécheur se complaît dans son iniquité, et en sollicite la récompense. »

Le malheureux prince n'était pas encore tout h fait mort,

quand un des siens arriva dans ce lieu funeste. Il fit même

468 Ill^XïTS inSTORIQUES ET MŒURS DU X*' SIÈCLE.

un dernier et inutile effort pour articuler quelques mots, pour nommer peut-être son meurtrier, puis ses yeux se fermèrent pour toujours. Bientôt le son mélancolique du cor réunit autour du cadavre de ce jeune héros tous ses compagnons de chasse et de guerre, tous ceux qui la veille encore avaient combattu et vaincu avec lui. Ce fut une scène d'horreur, de larmes, et d'indicible désespoir [Pan. Ber.),

«Lambert était un grand prince, dit encore Luitprand, et je ne puis raconter sa triste fin sans que mes yeux se mouillent de pleurs. Probe et sévère dans ses mœurs, il joignait aux grâces de la jeunesse la maturité d'un vieillard. Il honorait plutôt le trône que le trône ne l'honorait, et la mort l'enleva aux plus hautes destinées*. »

Ce langage naïf et touchant est bien conforme à l'impression qu'avait dû garder Luitprand de ses souvenirs d'enfance. Il n'était pas né encore à l'époque de la mort de Lambert , mais son père était déjà dans la force de l'âge, et dut souvent lui parler de cette déplorable catastrophe, et de la consternation qu'elle causa à Pavie et dans l'Italie entière. Bérenger lui-même en parut vivement affecté, et dit hautement* que ce jeune homme valait mieux que son père, et que sa mort était un grand malheur. {Pan. Ber.) Cette mort en effet fut une calamité pour tous les amis de l'ordre et de la paix, pour tous ceux qui sentaient le besoin d'un pouvoir fort et paternel. Elle ne profita qu'aux ambitions dépravées de quelques grands vassaux qui détestaient un prince dont la vertu faisait honte à leurs turpitudes, en même temps que son énergie les contraignait à la concorde et à l'obéissance.

L'éloge de Lambert peut se résumer d'un mot. C'est le

* Luit.,liv. I, ch. 12.

meilleur des descendants de Gharlemagne. Il a les vertus de Louis le Débonnaire et n'a pas ses faiblesses; il a la vigueur d'Arnoul et n'a pas ses vices. Chaste et pieux sans superstition, brave sans rudesse, sévère sans cruauté , il vécut trop peu malheureusement pour le bonheur de ses peuples, auxquels il avait su inspirer une affection profonde par ses vertus, son génie et son courage. Ils n'attendaient pas moins de lui que la reconstitution de l'empire carolingien. Ce règne si court et si glorieux ressemblait à l'un de ces météores éblouissants, qui laissent ensuite la nuit plus froide et plus profonde.

On refusa longtempsde croire à cette mort dans une partie de l'Italie, et notamment à Rome. Deux ans après, le pape Benoit IV, successeur de Jean IX, datait encore .-es bulles des années du règne de Lambert. On avait pris sans doute le récit de cette catastrophe pour un faux bruit, inventé par les partisans de Bérenger ou de Sergius, ou peutêtre par Lambert lui-même. Les peuples ne renonçaient pas facilement à une si chère espérance.

La mémoire de Lambert demeura populaire en Italie jusqu'à la conquête d'Othon le Grand. Les grands événements qui se passèrent alors amoindrirent , effacèrent peu à peu les réminiscences d'un passé plein de misères et de ténèbres, et c'est ainsi que disparut presque entièrement le souvenir de ce jeune prince, digne d'un meilleur temps et d'une meilleure destinée. Plus tard les historiens modernes, traversant pour ainsi dire ce siècle au pas de course, ont dédaigné cette belle et intéressante figure, ou plutôt ont passé à côté d'elle sans la voir. Et pourtant , n'est-ce pas bien mériter de l'humanité , que restituer à l'histoire un mémorable exemple d'héroïsme et de vertu, dans un temps où le véritable héroïsme était si rare, et la vertu si diffi-

cilc? Pour nous, en accomplissant cet acte de juste réhabilitation, en rassemblant ces traits épars d'une noble existence, nous avons ressenti une émotion semblable à celle du voyageur artiste, qui. dans les fouilles d'une cité détruite , découvre et parvient h rajuster quelques fragments épars d'un chef-d'œuvre inconnu.

Ce fut à Bérenger que profita la mort de Lambert. L'échauffourée de Borgo, en couvrant Adelbert de ridicule, l'avait rendu à jamais impossible comme roi ; il fut trop heureux de recouvrer la liberté et de retourner en Toscane. Bérenger, mal alfermi sur le trône qu'il convoitait depuis si longtemps, avait besoin de ménager tout le monde; il s'empressa de rendre la liberté à tous les prisonniers faits à Borgo, et témoigna en même temps les plus grands égards à F ex-impératrice Agiltrude, mère de Lambert, qu'il laissa en possession du pays de Spolette. Il est vrai qu'il eût peut-être été fort embarrassé de l'en chasser. (Yoy. Éclaircissements, xiit.)

Ainsi l'ambition de la fille de Waldrade venait d'éprouver coup sur coup deux amères déceptions. Lambert avait soustrait Rome à l'influence de cette coalition féminine dont nous avons constaté l'existence et îa force ; il avait ensuite vaincu la conjuration formée contre lui personnellement au profit d' Adelbert. L'échec de Sergius à Rome enlevait à Berthe l'espoir de dominer cette chaire pontificale d'où l'anathème était descendu jadis sur sa mère; et d'un autre côté, la lâcheté avérée de son mari ne lui permettait plus d'aspirer à la royauté. Cette double déconvenue aurait suffi pour abattre une âme d^une trempé moins ferme, mais Berthe était aussi persévérante qu'ambitieuse. De ce jour , elle se replia en quelque sorte sur elle-même. Tout en conservant sur son époux un empire

LÀ FAMIUR DE WALDRADE. 471

absolu , qu'elle devait à la terreur encore plus qu'à Tamour, elle dévoua sa vie entière à la fortune des cinq enfants, fruit de son double niariage *,

Mais Tobjet de sa prédilection , c'était toujours Taîné de tous, celui auquel elle avait donné le nom de son malheureux frère. Le jeune Hugues, fils de Thibaut, qui pouvait avoir à cette époque quinze à seize ans, avait hérité des facultés peu communes et de l'ambition indomptable de sa mère. Ce fut principalement sur lui qu'elle concentra ses pensées d'ambition. Tout annonce que, dès cette époque, si Berthe renonça à porter jamais le titre de reine, elle jura que du moins son fils aîné régnerait un jour. L'élévation des enfants de Thibaut flattait bien plus son orgueil que la continuation des prospérités de ceux d'Adelbert. Ces derniers étaient aussi du sang de Charlemagne du côté paternel ; ils ne lui devaient pas tout, à elle I Les enfants de Thibaut, au contraire, n'avaient d'autre titre à la puissance que l'origine de leur mère , origine illustre , mais souillée par le scandale et flétrie par l'anathème. C'était là surtout ceux qu'il s'agissait de réhabiliter, de faire puissants et riches, pour donner à cet anathème un solennel démenti ! Cette lutte poursuivie pendant un quart de siècle à travers mille péripéties diverses,- et couronnée enfin par un succès longtemps invraisemblable et inespéré , serait vraiment digne d'admiration, si l'effort d'une puissante et audacieuse intelligence était rehaussé par quelque moralité, par quelque sentiment de véritable honneur. Malheureusement il n'en est pas ainsi ; les plus douces, les plus sympathiques vertus de la femme sont ici sacrifiées en ho-

* Hugues et Boson, fils de Thibaut; Gui, Lambert et Ermengarde, enfants d'Adelbert.

locauste à rimpitoyabic ambition de la mère. Berthe est bien la digne alliée des courtisanes de Rome, que des nœuds sacrilèges réuniront un jour à sa famille. Provocatrice incessante de révolutions, elle change à chaque instant de parti au gré de son seul intérêt ; elle trafique sans remords de son propre déshonneur, et plus tard de celui de sa fille, pour grossir le nombre de ses partisans; elle trame sans scrupule dès le lendemain la perte de ses amis, de ses amants de la veille, pour peu que leur dévouement lui devienne suspect ou inutile. Telle est cette femme, dont l'influence croissante va se mêler à tous les événements et bientôt les diriger, faisant et défaisant les rois ; cette femme que nous allons voir continuant à s'agiter dans l'ombre pendant vingt-cinq ans, jusqu'à ce qu'éclate au grand jour sa victoire, pareille à l'accomplissement de ces maléfices gigantesques du moyen âge, dont l'accomplissement réclamait des années et non des jours !

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