‹ Histoire de Waldrade, de Lother II et de leurs descendantsChapitre 14 sur 31 · TROISIEME PARTIE BERTHE DE TOSCANE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE BERTHE DE TOSCANE

Sous ce beau règne de Lambert , qui malheureusement dura si peu , F Italie avait du moins respiré un moment. Suivant un témoignage non suspect, celui d'un contemporain, du panégyriste de son rival, les vertus du jeune empereur semblaient attirer sur ses États la bénédiction du ciel. Les trois années de sa domination furent remarquables par une abondance continue et prodigieuse des récoltes de toute nature. 11 est vrai que les populations rurales pouvaient alors vaquer à leurs travaux avec une sécurité qu'elles avaient depuis longtemps perdue. A la mort de Lambert, ce bonheur s'évanouit comme un beau rêve , et, moins de six mois après, les plaines fertiles de la haute Italie n'étaient plus qu'une immense arène d'incendie et de carnage, où les hordes farouches des Magyars, pareils à des démons vomis par l'enfer, caracolaient avec des cris de joie féroce au milieu des cadavres, des vignes et des moissons embrasées.

Un historien justement estimé, M. A. Thierry, a résumé, dans un travail récent, tout ce qu'on peut savoir de posi-

tif et conjecturer de vraisemblable, sur Torigine et les premières migrations des tribus magyares. Il nous suffira de rappeler ici qu'Arnoul leur avait ouvert le premier les routes de l'empire carolingien, pour assouvir sa vengeance contre les Moraves. Les Magyars se tinrent tranquilles tant que vécut Arnoul , parce qu'ils l'avaient vu combattre, mais la nouvelle de sa mort les combla de joie '. Bientôt après, ils prétendirent que ce prince leur avait assigné une part minime dans le partage des dépouilles des Moraves ; et sous ce prétexte, ils commencèrent à dévaster périodiquement la Germanie et l'Italie, qu'ils considéraient sans doute encore comme soumise au même souverain.

C'était un spectacle vraiment sinistre et formidable que celui de ces grandes razzias des Magyars du x^ siècle. Tous étaient à cheval , et conduisaient généralement en main d'autres chevaux, destinés d'abord à porter les arcs, les flèches, les épieux de rechange , puis à transporter au retour le butin et les captifs. Joignant la taciturnité des peuples du nord à l'impétuosité méridionale , hideux autant qu'impitoyables , ils se servaient de leurs épieux, et surtout de leurs grands arcs de corne avec une dextérité redoutable, et leur aspect n'était pas moins farouche que celui des bêtes sauvages dont ils portaient les dépouilles. Leurs cheveux étaient coupés ras par-devant jusqu'au sommet de la tête, sans doute pour éviter qu'ils leur retombassent sur les yeux, dans les brusques évolutions de leurs montures. Cavaliers infatigables autant qu'habiles, ils semblaient réaliser l'antique tradition des centaures : souvent ils faisaient halte et dormaient sans mettre pied à terre. Leurs chevaux , de petite taille , mais d'une vigueur et

* L., liv- II, ch. 1.

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d'une agilité extraordinaire, franchissaient aisément les cois les plus escarpés, les plus épaisses forêts. Ainsi marchaient ou plutôt couraient ces barbares , aspirant après le carnage « comme un homme épuisé de soif aspire après une eau glacée '. » Les cavaliers les plus hardis et les mieux montés, lancés en avant dans toutes les directions, faisaient roffice d'éclaireurs , et revenaient annoncer le combat ou le pillage du lendemain. Aussi courageux qu'avides, les Magyars accueillaient Tune ou l'autre nouvelle avec les mêmes transports de joie sauvage. Leur cri de guerre était une sorte de sifflement sinistre, assez semblable au cri de la chouette : hui! Iiui!'\ Ils faisaient ainsi des pointes de cent lieues et plus avec une vélocité prodigieuse et continue, s'abattant comme des volées d'oiseaux de proie, partout où ils trouvaient quelque ennemi à combattre, quelque proie à ravir, et laissant partout derrière eux des ruines fumantes et des cadavres. Puis, quand la saison s'avançait, quand les chevaux de main avaient leur pleine charge de butin, ils regagnaient leur pays, où ils passaient l'hiver à préparer de nouveaux épieux et de nouvelles flèches, à exercer au maniement de ces armes les jeunes gens qui devaient prendre part, comme combattants, aux excursions prochaines , et qui , môme auparavant, accompagnaient les autres dans leurs courses, pour s'habituer de bonne heure à la vue du sang.

La renommée exagérait encore les habitudes sanguinaires des Magyars. Luitprand parle d'un manuscrit traitant de leur origine et de leurs mœurs (sans doute l'eu-

* L., t. II, c. 1.

» Luit. C'est encore, à peu de chose près, le cri d'attaque et de ralliement des tribus circassiennes.

vrage de Jornandès) : il y voyait que les mères hongroises, non nioins féroces que leurs époux , déchiquetaient la chair de leurs enfants encore à la mamelle , pour les accoutumer de bonne heure à souffrir. Quand un guerrier mourait, ses proches et ses amis se blessaient autour de son cadavre, et l'on jugeait de Talfection qu'ils portaient au défunt par la gravité des blessures. On assurait que la boisson favorite de ces barbares était le sang des malheureux qui tombaient en leur pouvoir. Un autre manuscrit, longtemps conservé à Pavie, contenait une sorte de dissertation théologique, dont l'auteur s'efforçait de prouver que les dévastations des Magyars annonçaient l'apparition de l'Antéchrist et la fin prochaine du monde. Ces conjectures effrayantes, ces récits étrangement mêlés de fables et de vérités, peuvent du moins nous faire apprécier la terreur profonde des populations chrétiennes. Il semble que ces générations vouées au malheur ne vivaient que pour craindre ou pour souffrir.

Ce fut, à ce qu'il paraît, pendant la saison d'été de l'an 898, quelques mois avant la mort de Lambert*, qu'un détachement peu nombreux de Magyars franchit pour la première fois les Alpes Styriennes, à peu près dans la direction que suit la route actuelle de Milan à Vienne par la Ponteba. Après avoir traversé trois rivières guéables en cette saison (l'Isonzo, le Tagliamente et la Piave), ils firent halte sur les rives de la Brenta, dans les plaines du Frioul, région où nul d'entre eux n'avait pénétré jusque-là , et qui ne leur

1 Nous suivons ici, de préférence à toute autre, l'indication de la chronique de Nonantule, monument précieux dont il n'existe malheureusement que quelques fragments. Cette chronique assigne à la grande invasion hongroise la date de 899, et cette date est la seule, comme nous le verrons, qui puisse se concilier avec la suite des événements.

était encore connue que par de vagues renseignements, et par le souvenir d'Attila et de ses conquêtes, bases de leurs traditions nationales *. Ils avaient marché sans interruption pendant dix jours, depuis qu'ils avaient quitté leur pays.

Alors, suivant leur tactique accoutumée, ils envoyèrent de tous côtés des éclaireurs. Ceux-ci ne revinrent qu'au bout de plusieurs jours, après avoir exploré en quelque sorte à vol d'oiseau tout le pays , depuis les côtes de F Adriatique jusqu'au delà de Milan. Ils firent à leurs sauvages compagnons des rapports merveilleux. «Vous trouverez ici, leur dirent-ils, du butin au delà de vos souvenirs et de vos espérances ^ » Partout ils avaient vu des cultures abondantes et soignées, qui non-seulement couvraient les plaines, mais semblaient même escalader les premières assises des montagnes. Dans leur course impétueuse, les uns avaient côtoyé de vastes lacs bordés de moissons et de verdure, d'autres avaient aperçu de grandes villes , Milan , Côme , Vérone, dont ils ignoraient encore les noms. La saison était magnifique, le soleil radieux ; c'était bien là cette fête éternelle, que donne à tous ses conquérants la belle et malheureuse Italie.

Toutefois, si le butin était immense, il fallait être en force pour le ravir : a Nous ne savons pas si les gens de ce paysci sont braves, disaient les éclaireurs hongrois, mais à coup sûr ils sont nombreux. Retournons donjc cette fois sur nos pas. sans rien entreprendre. Le chemin n'est ni long, ni bien pénible ; nous reviendrons en force dès la saison prochaine. » Les Hongrois suivirent ce conseil , et retournèrent

1 Voyez, sur ces traditions, le beau travail de M. A. Thierry, sur les Fils et successeurs d'Attila.

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