‹ Histoire de Waldrade, de Lother II et de leurs descendantsChapitre 15 sur 31 · L., II · texte numérisé non relu

L., II

dans leur pays, où ils passèrent plusieurs mois à faire des préparatifs pour uno expédition extraordinaire, préparatifs solennisés sans doute par quelques-uns de ces festins religieux et guerriers {Aldumas), qui jouent un si grand rôle dans les traditions magyares.

Cette première exploration , n'ayant été signalée par aucun dégât, passa pour ainsi dire inaperçue. Sans doute seulement quelques colons du Frioul et de la Lombardie se signèrent d'effroi, en voyant passer et disparaître à travers les vignobles et les blés ces éclaireurs infatigables, qui semblaient ne faire qu'un avec leurs montures , et dont l'aspect farouche, à peine entrevu à travers un galop effréné, offrait l'apparence d'une vision infernale.

L'impatience des Magyars, surexcitée par les récits merveilleux de leurs explorateurs , leur fit devancer cette fois le retour du printemps. Vers le mois de février, le héraut sacré parcourait déjà le pays, sa lance teinte de sang à la main, chantant la formule de guerre que tous répétaient en chœur avec des hurlements de joie sinistre. C'était plutôt cette fois une tentative de migration complète qu'une razzia ordinaire; car, ainsi qu'on va bientôt le voir, des femmes et des enfants en bas âge marchaient avec l'expédition. Le chef de cette grande entreprise pourrait bien avoir été cet Arpad , si fameux dans les légendes hongroises, et qui bien certainement avait dirigé quelques années auparavant la première invasion dans la Moravie.

Bientôt de nombreux escadrons gravissent les cols des Alpes Styriennes dans la direction indiquée. Les légendes

U FÂMIUB D£ WALDRADR, 179

ont conservé le souvenir de ces passages de montagnes, où les guerriers de Pavant-garde, la hache et la faux à la main, font de largesbtrouées à travers les forêts de sapins, iudessusdes pins gigantesques qui s'écroulent avec le fracas de Tavalanche, planent des volées innombrables d'aigles eflarouchés et furieux ; parfois njérne ils s'élancent sur les chevaux, comme pour défendre un séjour jusque-là inviolé. Hélas I ces aigles sont plus vaillants que les habitants des plaines, qui vont oflrir une proie facile aux barbares.

« Le soleil , dit Luitprand, n'avait pas encore quitté le signe des Poissons , et allait entrer dans celui du Bélier, quand cette troupe innombrable fond sur l'Italie, détruisant impitoyablement par le fer et le^jfeu tout ce qu'elle ne peut emporter '. »

Les Magyars, combattant et courant toujours à cheval, ne s'arrêtaient pas aux villes fermées, dont ils n'auraient pu s'emparer facilement. Laissant ainsi derrière eux Vérone, Côme, Milan, ils se répandirent dans les campagnes comme un torrent dévastateur, mettant le feu partout, aux vignes, aux récoltes, aux habitations abandonnées, comme à celles où l'on tentait de leur résister. Bientôt ils arrivé^ rent en vue de la capitale même du royaume, et les habitants de Pavie, du haut de leurs antiques remparts, contemplèrent avec une morne stupeur les dévastations et les courses effrénées de ces sauvages envahisseurs. Tous les prisonniers qu'ils pouvaient faire, nobles, clercs, hommes libres ou serfs, étaient impitoyablement égorgés , excepté ceux dont l'apparence robuste promettait des esclaves utiles, et surtout les jeunes femmes, dont le sort était plus déplorable encore. Ils les entraînaient dans leur course,

» L., t. II, p. 4.

attachées avec des cordes d'arcs sur les chevaux destinés au transport du butin *.

Parmi les personnages marquants qui furent victimes de cette première invasion, plusieurs chroniques en citent un dont la mort tragique eut tout le caractère d'un châtiment providentiel. C'était Liutward, évoque de Verceil, naguère ami et conseiller intime du malheureux empereur Charles le Gros. Comblé des bienfaits de son maître, ce prélat passait pour l'avoir doublement trahi, comme époux et comme souverain ^. Si l'imputation d'adultère n'avait pas été pleinement établie, malgré le témoignage de Charles lui-même, le fait de trahison politique n'était que trop patent. C'était à l'instigation de Liutward qu'Arnoul avait aspiré à détrôner son oncle , c'était en partie grâce à ses intrigues qu'il avait réussi. Bien que la déposition de Charles fût en réalité conforme à l'intérêt général, Liutward fut généralement haï et méprisé pour son odieuse ingratitude. Mais ce prélat, aussi dépravé qu'inteUigent , ^lait de ces hommes malheureusement communs à toutes les époques, qui, au rebours de François I", s'estiment heureux quand tout est sauf, hors l'honneur. Récompensé tour à tour pour avoir servi Charles et pour l'avoir trahi , il était devenu riche, disent les annales de Metz, au delà de tout ce qu'il est impossible d'estimer. L'arrivée des Magyars mit fin à cette scandaleuse prospérité. Liutward, fuyant devant un de

* Bientôt toutefois . quelques rapports de langage s'établirent entre eux et les habitants des contrées envahies, et alors ils réservèrent aussi les prisonniers dont ils comptaient tirer rançon.

2 Suivant un des chroniqueurs du Mont-Cassin, Charles le Gros avait pris en aversion son ancien favori pour lui avoir entendu tenir des propos peu orthodoxes et qui sentaient l'arianisme. On est fondé à croire qu'il avait contre lui des griefs d'une nature plus intime.

leurs détachements, alla tomber dans un autre, et fut impitoyablement égorgé. Ses immenses richesses, fruit impur de la trahison, furent pillées par ces barbares, ministres involontaires de la justice divine, comme leur terrible ancêtre Attila.

« Le roi Bérenger, dit Luitprand, demeura stupéfait de cette invasion ; jusque-là il n'avait pas môme entendu prononcer le nom des Hongrois. Il s'empressa d'appeler aux armes toutes les populations de son royaume en proclamant l'heerbann suivant la coutume franke, non-seulement dans la haute Italie, mais dans la Toscane et le duché de Spolette. Grâce à cette levée générale, il eut bientôt rassemblé une armée triple de celle des barbares.

» Mais quand Bérenger se vit si fort, son cœur s'enfla d'orgueil, et, comptant plutôt sur la multitude de ses soldats que sur le secours divin, il perdit un temps précieux à s'amuser dans quelques villas avec ses principaux chefs *. » D'un autre côté, les barbares, qui s'étaient engagés loin de leur pays, et dont les mouvements étaient fort ralentis par les captifs et tout le butin qu'ils traînaie.nt après eux , furent consternés quand ils virent paraître ce grand nombre d'ennemis, et désespérèrent de la victoire et même de la fuite. Déjà serrés de près par l'avant-garde italienne, ils repassèrent l'Adda avec une telle précipitation, que plusieurs d'entre eux s'y noyèrent.

i> Alors ils essayèrent d'entrer en accommodement; ils

* L. II, ch. 5. Vers le milieu d'août, Bérenger résidait dans un domaine royal [curtis] nommé Vilzachara, nom Jongobard qui s'est changé depuis en celui de San-Cesario (dans le Modénais). Il y confirma dans les biens et privilèges de l'abbaye de Nonantule l'abbé Léonard (Muratori). Un mois après 'les Magyars vainqueurs saccagèrent cette antique abbaye.

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proposèrent de rendre butin et prisonniers, à condition qu'on les laisserait se retirer en paix. Mais les Italiens, trop sûrs de la victoire, rejetèrent cette offre avantageuse. Les Magyars continuèrent donc h fuir jusque dans les environs de Vérone, où leur arrière-garde, composée de l'élite des guerriers, fut atteinte par T avant-garde ennemie. Il s'ensuivit une escarmouche dans laquelle les barbares furent vainqueurs, mais ils n'en profitèrent que pour continuer leur retraite précipitée jusqu'au delà de la Brenta.

j) Là, ils furent contraints de s'arrêter, car leurs chevaux épuisés de fatigue refusaient de les porter plus loin ; et cependant il leur restait encore à faire la partie la plus pénible de la route, le passage des montagnes. Il est probable aussi que les subsistances commençaient à leur manquer, en repassant dans ces contrées dévastées. Déjà les deux armées n'étaient plus séparées que par le fleuve , et les Magyars harassés et découragés semblaient voués à une destruction inévitable ! — Alors ils offrirent de livrer nonseulement prisonniers et butin, mais aussi leurs armes et tous leurs chevaux de main. Ils promettaient de ne jamais revenir en Italie, ils allèrent même jusqu'à proposer leurs enfants comme otages ; jamais l'orgueil de ces barbares ne descendit à de telles supplications. Mais les Italiens, aveuglés sans doute par le courroux céleste, n'y répondirent que par des menaces et des insultes , oubliant , dit Luitprand, que s'il est bon de vaincre, il est périlleux de vaincre à l'excès (supervincere) ,

» Quand les messagers des barbares revinrent leur apporter cette outrageuse réponse, qu'on ne traitait pas avec des chiens morts, les plus vaillants d'entre eux tinrent conseil, et voyant qu'il était également impossible d'entrer en composition avec l'ennemi , et de lui échapper, ils résolu-

rent de tenter un effort désespéré pour vendre au moins ( hèremont leur vie. »0n devine, sans pouvoir la décrire en détail, la sauvage grandeur de cette scène; les chefs, le^ prêtres et les bardes allant de groupe en groupe encourager les plus vaillants à ce combat suprême, au nom des dieux, au nom de leurs ancêtres, et surtout du patriarche divinisé de leur race, du grand Attila jadis vainqueur et maître de F Italie. Les sons de la kobza nationale accompagnaient ces sauvages exhortations, à travers lesquelles révenaient sans doute comme un refrain ces énergiques paroles que Luitprand nous a transmises : « Le dieu de la guerre extermine les lâches et protège les vaillants. Succomber en brave, ce n'est pas mourir, mais vivre d'une vie meilleure. Nous l'avons jadis appris de nos pères, que nos onfants l'apprennent de nous aujourd'hui. »

On peut conjecturer aussi d'après ce qui se passa le lendemain, que les Hongrois avaient eu quelque connaissance, par leurs envoyés, du désordre et des divisions qui existaient dans l'armée ennemie, et qui contribuèrent beaucoup au funeste résultat de la bataille.

Quoi qu'il en soit, c'était bien là un de ces périls suprêmes, où l'unique chance de salut est dans l'excès même de la témérité. Décidés à vaincre ou à périr, les Hongrois n'attendirent pas qu'on vînt les att.nquer. Vers le déclin du jour ils traversèrent tout à coup la rivière, et vinrent se ruer en désespérés sur le camp ennemi ; ceux mêmes que leurs chevaux ne pouvaient plus porter passèrent à la nage avec les autres. La surprise fut complète : « Les Italiens s'attendaient si peu cl une semblable attaque, que le camp n'était même pas gardé ; la plupart des soldats prenaient tranquillement leur repas du soir! L'irruption des barbares fut si impétueuse, qu'il y eut beaucoup des nôtres qui n'eu-

rent même pas le temps de changer d'attitude, et auxquels ils clouèrent les morceaux au gosier avec leurs flèches. Ceux d'entre eux qui n'étaient pas montés saulèrcnt sur les chevaux qui se trouvèrent à leur portée, et bientôt ce ne fut plus un combat, mais une scène hideuse de destruction. Ces barbares, dont on avait rejeté la veille les offres et les prières, se montrèrent à leur tour impitoyables. Pour comble de malheur, la discorde régnait parmi les chefs de l'armée chrétienne. Il y en eut plusieurs qui évitèrent de combattre les Hongrois, et furent au contraire satisfaits de voir ces païens leur assurer une domination tranquille, en les débarrassant de voisins et de rivaux incommodes. Mais parmi ces hommes égoïstes et cruels qui applaudissaient au massacre de leurs frères, il y en eut un grand nombre que la mort atteignit à leur tour ' î »

Ce passage de Luitprand nous dépeint d'une façon lamentable l'état d'anarchie et d'abaissement moral dans lequel l'Italie était tombée. Ce dut être un douloureux spectacle que celui de cette foule confuse, éperdue, chargée et criblée de flèches par ces barbares , qui avaient sur elle l'immense avantage de l'unité d'action et de but, d'une sorte de discipline relative. Ces mésintelligences, ces haines fatales auxquelles notre auteur fait allusion, n'existaient pas seulement de province à province, comme entre les vassaux directs de Bérenger et les hommes de la Toscane ou de Spolette. Dans chaque comté, dans chaque ville, il y avait presque toujours division, et parfois lutte ouverte entre les juridictions ecclésiastiques et civiles, entre le comte et l'évêque. Ce furent surtout ces inimitiés de détail qui rendaient l'unité du commandement impossible et paralysèrent

* L., liv. II, ch. 6.

toute résistance. Le seul comté de Milan, par exemple, avait fourni à Theerbann de Bérenger deux troupes habituellement rivales, et les gens de Tarchevéque André assistaient impassibles ou joyeux à la déconfiture de ceux du comte Sigebert, leurs ennemis quotidiens. Voilà comment, dès ce temps-là , les Italiens savaient s'entendre et se soutenir contre l'ennemi commun. La situation a-t-elle beaucoup changé depuis? Hélas! Les siècles se succèdent, ils ont vu naître et tomber de puissants empires ; ils ont respecté ces misérables rivalités locales, qui, se reproduisant toujours sous des formes nouvelles, ont livré ce beau pays aux caprices de la domination étrangère. Près de mille ans après le désastre de la Brenta , les Italiens, toujours divisés en face ^u péril commun, ont succombé encore une fois, et les* Magyars, soldats d'un nouvel empire, occupent encore la Lombard ie !

L'attitude de Bérenger lui-même avait été plus qu'équivoque dans cette catastrophe. C'était assurément quelque chose de fort étrange que ces parties de chasse dont parle Luitprand ; que celte absence si intempestive du principal chef, au moment d'un engagement général. Sa conduite ultérieure, ses intelligences avérées avec les Magyars, dont il se fit depuis des auxiliaires contre ses peuples, autorisent à le soupçonner, dès ce premier désastre, d'une indifférence coupable, ou même d'une connivence secrète avec l'ennemi. 11 espérait sans doute de l'affaiblissement de ses vassaux quelque profit pour sa propre domination, quelques chances de sécurité pour l'avenir. Telle était alors la misérable condition du pouvoir suprême ; le malheur des sujets devenait une spéculation heureuse pour le souverain !

Ce qui est certain, c'est que la déroute fut plus complète, le désastre plus grand que personne des vainqueurs

et des vaincus n'avait pu le prévoir. Des comtes, des évoques, tombèrent sous les coups des Magyars, qui, puisant des forces nouvelles dans ce triomphe inespéré , poussèrent une dernière excursion jusque sur le territoire de Modène, qui avait échappé à leurs dévastations. Ils y saccagèrent la riche et célèbre abbaye de Nonantule, brûlèrent la bibliothèque, riche en manuscrits précieux, et égorgèrent tous les religieux qui ne s'étaient pas sauvés à temps. Après ce dernier exploit, comme l'hiver s'avançait, ils reprirent enfin le chemin de leur pays, mais en se promettant bien de revenir, une année ou l'autre, visiter de nouveau une contrée si riche et si mal défendue \

Si Bérenger avait effectivement spéculé sur le malheur de l'Italie pour consolider son pouvoir, son espérance ne devait pas se réaliser de sitôt. Immédiatement après l'invasion des Magyars, un soulèvement presque général éclata contre lui. Les évêques et les comtes dont les domaines avaient été saccagés, et qui avaient perdu sur la Brenta leurs meilleurs hommes d'armes, étaient furieux de la perfide inaction du roi, et s'unirent pour lui susciter un concurrent redoutable. C'était le jeune Hlodwig ou Louis, fils du roi Boson, et petit-fils par sa mère de Louis II, empereur d'Italie.

Nous avons déjà dit que ce prince, encore mineur, avait succédé à son père sous la tutelle de sa mère Ermengarde.

* Les fragments de la chronique de Nonantule, retrouvés et publiés par Ughelli, mettent la bataille de la Brenta au 24 septembre de l'an 899. (Voy. Éclaircissements.)

LA PAMTTXE DE WALDRADE. 187

Quand il eut atteint Tâge d'homme, colle-ci se retira dans Tabbaye de Saint-Sixte de Plaisance, opulente résidence que lui avait ménagée sa propre mère à elle, Timpératrice Ingelberge^ qui, en fondant ce monastère, en avait réservé par son testament l'usufruit h sa fille '. On est fondé à croire que la politique n'était pas étrangère au choix de cette retraite, voisine de celle de Lucques, où la grande comtesse Berthe résidait habituellement. Leur intérêt maternel était en jeu à toutes deux dans le succès d'une entreprise de Louis sur l'Italie. Les vues d'Ermengarde étaient parfaitement honorables et loyales; elle considérait la souveraineté de l'Italie comme son propre héritage, sur lequel elle avait transmis à son fils des droits légitimes. L'agrandissement de puissance du jeune roi Louis devait naturellement profiter à son cousin Hugues, le fils aîné de Berthe et de Thibaut son premier mari, puisque Hugues était investi de la charge de comte d'Arles qu'avait possédée son père, et que la fortune des deux princes semblait ainsi indissolublement unie. Ermengarde avait donc dû s'attendre à trouver dans l'ambition maternelle de Berthe un auxiliaire précieux, et l'événement sembla d'abord répondre à son attente ; mais Ermengarde connaissait mal la profondeur astucieuse des calculs politiques de sa dangereuse parente. En réalité, l'expédition de Louis en Italie devait profiter de toute manière au fils de Berthe. Hugues était le second personnage du royaume de Provence ; il en devenait le premier par le départ de Louis. Si ce prince réussissait, Hugues conservait au delà des monts une position à peu près équivalente à la

* On a la preuve positive qu'elle était abbesse de ce monastère en 903, et selon toute apparence, elle y résidait déjà dep.ui8 quelques années. (Voyez Muratori, 877 et 903.)

royauté. Si Louis échouait, une semblable défaite, dans ce siècle, aboutissait infailliblement à la mort, à l'aveuglement ou à la captivité ; alors la position de Hugues en Provence n'en était que meilleure, et descendant lui-même de Charlemagne comme Louis et Bérenger, il pouvait aussi briguer à son tour la royauté d'Italie. Les faits que nous allons exposer semblent prouver que cette combinaison machiavélique était dès lors éclose dans le cerveau de la grande comtesse.

Ce qui est positif, c'est qu'Adelbert et Berthe furent les chefs de la ligue qui suscita à Bérenger la redoutable concurrence du petit-fils de l'empereur Louis IL

Solito sublata veneno,

Bellua, tyTrhenis fundens fera sibila ab oris Sollicitât Rhodani gentem.....

dit le panégyriste de Bérenger. Par ce monstre toujours gonflé de venin, dont les sifflements retentissent des bords de la mer tyrrhénienne à ceux du Rhône, le poète désigne évidemment la fille de Waldrade. La métaphore n'est pas courtoise, mais le sens n'en est pas équivoque.

Parmi les seigneurs qui se déclarèrent en faveur de Louis, figurait le propre gendre de Bérenger, Adelbert marquis d'Lvrée, sur lequel Berthe de Toscane exerçait dès lors un empire absolu, dû à des sortilèges plus ou moins naturels.

Ce prince, qu'il ne faut pas confondre avec le mari de Berthe son homonyme, était le fils de cet Anschaire dont nous avons parlé à propos de l'expédition d' àrnoul. Il avait épousé Gisle ou Giselle, fille de Bérenger, dont il avait un fils encore enfant, nommé Bérenger comme son aïeul maternel, et qui plus tard, après bien des révolutions et des

péripéties, devint à son tour roi d'Italie. Après la Toscane, l'État d'Ivrée était alors l'un des plus importants, tant par sa situation militaire que par l'étendue et l'homogénéité des domaines qui en relevaient.

Luitprand fait un portrait assez peu flatteur de ce nouvel Adelbert. « Son caractère, dit-il, empirait à mesure qu'il avançait en âge. Dans sa jeunesse, c'était un homme des des plus pieux, et libéral à tel point que lorsqu'il rencontrait au retour de la chasse quelque pauvre auquel il n'avait plus rien à donner, il lui faisait cadeau de son cor de chasse, orné d'un riche baudrier d'étolfe d'or, cadeau qu'il rachetait ensuite pour le prix qu'on venait lui en demander'. Eh bien ! ce même prince se fit plus tard une telle réputation de déloyauté qu'on l'avait surnommé le petit comte Adelbert, à l'épée longue et à la parole courte. » Il y a sans doute ici quelque exagération malveillante de Luitprand contre le père de son persécuteur : toutefois, la suite des événements justifiera ce qu'il dit ici de la versatilité politique de ce prince, esclave docile d'une femme ambitieuse et dépravée.

Louis, ayant acquis la certitude que les grands et le peuple d'Italie n'attendaient que sa présence pour se déclarer en sa faveur, passa les Alpes au mois de septembre de l'an 900, avec une suite peu nombreuse. Un seul chro-

* Ces baudriers, souvent rehaussés de pierreries, étaient alors un objet de luxe important dans le costume et dans la richesse mobilière des princes et des grands feudataires. On en trouve de curieux spécimens dans les miniatures carolingiennes de la lin du ix*' siècle, notamment dans les portraits de Charles le Chauve, de Lother I" et de Carloman, fils de Louis le Germanique. On voit encore dans le Trésor d'Aix-la-Chapelle le cor d'ivoire et le baudrier de velours broché d'or, qui ont appartenu à Charlemagne. Ce baudrier porte la devise caractéristique du grand empereur : Mein! einl mien! unique ï

i90 RÉCITS HISTORIQUES ET MŒURS DU X^ SIÈCLE.

niqueurde cette époque, Réginon, mal informé des affaires d'Italie, et qui ne savait pas même exactement la date de l'arrivée de Louis en Italie', parle d'une lutte acharnée entre les deux rivaux. Tout semble au contraire confirmer l'assertion de Luitprand, que Bérenger, devenu odieux à ses sujets depuis l'invasion des Magyars, fut abandonné de tout le monde, et n'essaya même pas de résister à son jeune concurrent. On peut suivre en quelque sorte, pas à pas, la marche de celui-ci en Italie, par les chartes et autres actes officiels, retrouvés et publiés par Sigonius, Eckhart, Ughelli, Muratori, laborieux investigateurs des rares documents de ces temps obscurs. Cette marche s'effectuait visiblement à travers des pays soumis et paisibles. Au commencement d'octobre, Louis est solennellement reconnu et acclamé roi à Pavie, dans une assemblée générale d'évêques, marquis, comtes et personnes de toute condition. Quelques semaines après, nous le trouvons à Plaisance auprès de sa mère. Tout semble seconder et devancer ses vœux ; bientôt il est appelé à Rome pour y recevoir, des mains du souverain pontife, l'investiture de la dignité impériale, vacante depuis la mort de Lambert, et que Bérenger n'avait pas osé réclamer.

Louis s'achemina donc vers Rome, recueillant sur son passage les hommages des grands et du peuple, et distribuant des faveurs à ceux qu'il jugeait ses plus sincères partisans. Il séjourna quelque temps à Bologne, car on a retrouvé deux chartes de lui datées de cette ville : l'une fait quelques donations à l'évêché de Gôme, dont le titulaire remplissait auprès de lui les fonctions d'archi-chancelier; l'autre donne au monastère de Saint-Sixte un domaine sur

1 II la met en 879.

le territoire de Guastalla. Il arriva à Rome pour les fêtes de la Purification, et y fut accueilli avec empressement et sacré par le pape Benoît IV, qui se crut sûr désormais d'une protection ellicace contre les attaques des Musulmans et contre les intrigues de Sergius, qui avait toujours ses partisans ù Rome. A peine âgé de vingt ans, Louis se trouvait ainsi souverain de deux royaumes, revêtu de la dignité impériale, plus puissant que n'avaient été son père et même son aïeul.

Mais ce prince, inconsidéré dans ses démarches et dans ses paroles, n'était pas à la hauteur de sa fortune. En allant réclamer avec tant d'empressement l'onction pontificale, il avait vivement froissé sa proche parente, la belle et redoutable marquise de Toscane, qui soutenait les prétentions de Sergius, et regardait comme des intrus tous les papes qui avaient réhabilité et défendu la mémoire de Formose, l'ancien ennemi de Waldrade. Non content de se faire couronner empereur, il retourna à Rome célébrer les fêtes de Noël et de la Purification, fit battre des monnaies où ses initiales étaient réunies à celles du pape Benoît. li eut aussi l'imprudence d'évoquer une cause qui concernait des sujets toscans, dans une assemblée générale tenue au palais de Latran '.

Que devenait pendant ce temps Bérenger? On a la preuve authentique qu'à l'époque du couronnement de Louis il n'avait pas quitté Vérone, et malgré l'opinion de quelques savants qui ont étrangement confondu l'ordre

* Ce fait, curieux et peu connu, est attesté par un procès-verbal en langue romane, rédigé par un certain Thomas, secrétaire ou notaire de 1 empereur Louis, et daté du mois de février 901. Cette assemblée était présidée par le pape et par l'empereur. (Eckhart, Fr. or., t. ii, p.- 794.)

des événements de cette époque, nous serions porté à croire que pendant toute cette première période du règne de Louis, c'est-à-dire depuis le mois d'octobre 900 jusqu'au mois de juillet 902, Bérenger, abandonné de tous les princes italiens, demeura tranquille possesseur de son ancien marquisat de l'rioul, dont il n'était pas facile de l'expulser*. 11 demeurait là immobile, résigné en apparence à son sort, mais au fond uniquement occupé à guetter l'occasion de prendre sa revanche.

L'imprudence du jeune empereur ne la lui fit pas longtemps attendre ; et Berlhe de Toscane, qui avait eu si grande part à l'élévation de Louis, contribua puissamment à sa chute. Déjà la conduite de Louis à Rome l'avait considérablement refroidie à son égard ; et un propos inconsidéré qu'il tint en sa présence même, porta au comble son irritation contre lui. Louis étant venu visiter Adelbert et Berthe à Lucques, leur résidence habituelle, Adelbert le Riche mit de l' amour-propre à justifier ce surnom, en recevant son suzerain avec une rare magnificence, et aussi avec grand déploiement de gens de guerre bien armés et en belle ordonnance, les uns garnissant les remparts de la ville, les autres disposés sur le passage môme de l'empereur ^. Surpris et mécontent de trouver tant de richesses et surtout un tel appareil guerrier chez un vassal, Louis ne put s'empêcher de dire à demi-voix à l'un de ses Provençaux : « Yoilà un marquis dont la puissance est vraiment

* e'esl peut-être à cette époque qu'il faut reporter le séjour momentané qu'il fit auprès de Louis VEnfant, successeur d'Arnoul, dont il aurait été implorer le secours. (Voyez ci -après.)

2 Les fortifications de Lucques avaient été construites par les Longbards peu de temps avant la conquête franke. Cette enceinte, construite en pierres de taille et en briques, n'a été démolie qu'au x\F siècle.

royale ; en vérité, de lui à moi il n'y a de difl'érence que celle du titre. »

Berthe, qui avait des espions partout, fut immédiatement instruite de ce propos. Elle y vit, avec raison peut-être, le })nncipe d'une jalousie malveillante contre son fils et contre elle-même, et dès lors elle ne s'épargna pas pour nuire au jeune empereur. « Ses manœuvres, dit Luitprand , furent puissamment aidées par la versatilité naturelle des Italiens, et par leur antipathie pour les hommes d'au delà des monts, dont Louis affectait de s'entourer exclusivement. » Bérenger eut bientôt connaissance du revirement qui s'opérait en sa faveur, et, s'il faut en croire Luitprand, stimula cette inimitié de Berthe contre son parent par des présents considérable?.

Il n'était pas bien difficile de se débarrasser d'un prince dont le défaut dominant était l'imprudence, ou plutôt l'inintelligence du danger. Ce fut, à ce qu'il paraît, vers la fm de juin ou le commencement de juillet de- l'an 90:2, qu'il se trouva tout à coup enveloppé par les gens de Bérenger et ceux d'Adelbert, et contraint de se rendre à discrétion*. Bérenger, touché de la grande jeunesse de son prisonnier, et se rappelant peut-être d'anciennes relations d'amitié et d'alliance avec ses parents, à l'union desquels il avait jadis contribué , montra une clémence bien rare dans ces temps de luttes féroces et acharnées. 11 se contenta d'exiger de Louis le serment solennel de renoncer à toutes prétentions sur l'Italie, et lui permit de

* On ignore complètement le théâtre de cette première mésavenluro de l'empereur Louis (Voy. Éclaircissements). Ce qui est positif, d'après la date des diplômes cités parMuratori, c'est qu'au 15 juillet Béreiigei était rentré à Pavie, et qu'il reprit, sans coup férir, l'exercice de la souveraineté.

iOi RÉCITS HTSTORÎQUES ET MŒURS DU X^ SI^.CLR.

retourner dans ses anciens États. Bérenger n'eut pas liou de s'applaudir de sa générosité. Les princes de ce temps ne pouvaient guères se maintenir, qu'à la condition d'être impitoyables.

Dix-huit mois après, tout au plus, un nouveau revirement s'opère dans les affaires d'Italie. Adelbert et Berthe de Toscane « recommencent, dit Luitprand, à s'ennuyer de Bérenger, » soit qu'il n'ait plus d'assez beaux présents h leur faire, soit que sa clémence inattendue ait trompé les secrètes espérances de la grande comtesse. N'oublions pas non plus une coïncidence d'une haute gravité, qui paraît avoir échappé à tous les annalistes italiens. Le pape Benoît 111 était mort en 903 ; cette mort avait mis fm à la tranquillité relative dont Rome jouissait depuis Jean IX, et cette nouvelle anarchie n'avait fini que vers le mois de juin 904, par le rappel et l'élection de ce même Sergius, recueilli et défendu depuis six ans par Berthe et Adelbert. Cette dernière révolution était en grande partie leur ouvrage ; ce triomphe d'un allié aussi intime était aussi le leur, et le souverain de la haute Italie, quel qu'il fût, ne pouvait plus leur porter ombrage du côté de Rome. Dès lors la défiance et la haine qui leur avaient fait abandonner la cause de Louis durentiaire place, au moins momentanément, à des combinaisons nouvelles. « Us s'entendirent donc avec Adelbert d'Ivrée, toujours esclave docile de la grande comtesse, avec l'archevêque et le comte de Milan et d'autres personnages puissants » pour rappeler le roi Louis, et celui-ci, auquel l'ambition fit bien vite oublier son

serment, s'empressa de repasser les Alpes, mais mieux accompagné que lors de sa première expédition.

Tout sembla d'abord lui réussir, et mieux encore que la première fois. 11 fut de nouveau accueilli avec enthousiasme par les habitants de Pavie, toujours prêts à applaudir à des revirements qui leur rapportaient chaque fois des faveurs et des largesses nouvelles. Dès les premiers mois de l'an 905, l'autorité de l'empereur Louis était de nouveau reconnue dans toute la haute Italie. Vérone même tomba cette fois on son pouvoir, grâce à la trahison d'un des principaux hommes d'armes de Bérenger, Jean dit Bracca-Curta (Curtum- Fémorale). Bérenger se retira dans les montagnes du Frioul, et fit courir à dessein le bruit de sa mort pour se dérober plus sûrement aux poursuites de son adversaire. Suivant son panégyriste, cette maladie fut même réelle, et l'empêcha d'abord de faire aucune résistance.

Mais il avait pour lui un auxiliaire infaillible, l'imprudence incorrigible de son concurrent. L'une des plus grandes fautes de Louis, pendant ce nouveau retour de fortune, fut de donner l'investiture du marquisat de Frioul ;i Sigebert , déjà comte de Milan. La plupart des princes de l'Italie, et notamment Berthe elle-même, voulaient bien l'abaissement de Bérenger, mais non sa spoliation totale, et cet acte d'omnipotence de Louis les froissa au plus haut point. Dans une circonstance à peu près semblable, Lambert avait agi bien plus sagement en n'abusant pas de la victoire, en laissant à Bérenger la possession de ses États héréditaires. Louis eut encore le tort de frapper une sorte de contribution , au profit de ses compagnons à' au delà des monts, sur les vassaux de Bérenger, c'est-à-dire précisément sur ceux de ses nouveaux sujets qu'il aurait

19G RÉCITS IIlSTOR[QUES ET MŒURS DU X® SIÈCLE.

dû ménager le plus'. Enfin, il commit une dernière imprudence qui causa sa perte, en venant se remettre, en quelque sorte, à la merci de son adversaire.

Vers le milieu du mois de juin (905), Louis, croyant son rival mort ou à jamais hors d'état de lui nuire, jugea à propos d'aller résider quelque temps à Vérone. 11 y fut, dit-on, fortement engagé par Adelhart, évêque de cette ville, qui correspondait secrètement avec Bérenger". Pensant n'avoir plus rien à craindre, il s'établit sans précaution, presque seul, dans l'ancienne capitale de son rival, distribuant ses gens de guerre d'au delà des monts dans diverses localités , pour gagner le cœur des Italiens en montrant qu'il se fiait pleinement à eux.

Luitprand tenait évidemment d'un témoin oculaire les détails qu'il donne sur la catastrophe qui s'ensuivit (juillet 905). Son récit est précédé d'une description sommaire de Vérone. « L'Adige, dit-il, la sépare en deux parties, reliées ensemble par un grand et merveilleux pont de marbre. La partie nord située sur la rive gauche (aujourd'hui la ville proprement dite) est dominée et défendue par une hauteur d'un accès difficile, et pourrait résister encore

* Nous avons reporté à l'époque de la première expédition de Louis le propos imprudent qu'il tint à Lucques, parce qu'il ne nous a pas paru vraisemblable que Louis, pendant les deux ans que dura son premier séjour en Italie, n'eût pas été visiter des princes ses proches parents et alors ses plus puissants auxiliaires, et que le mot échappé à Louis résulte évidemment d'une première impression. Toutefois nous ne devons pas dissimuler que Luitprand place cette anecdote immédiatement avant la dernière catastrophe de Louis, et que, suivant lui, ce fut cet incident qui lui fit de Berthe une ennemie irréconciliable et fatale. Le lecteur choisira entre ces deux versions, mais ce qui est incontestable, c'est que Berthe et son mari applaudirent au malheur de Louis, si môme ils n'y contribuèrent pas directement.

2 Reginon.

a un ennemi maître du faubourg opposé (aujourd'hui Veronetta) ; au sommet de cette colline de la rive gauche s^élève une belle église consacrée à Dieu sous l'invocation (le saint Pierre. L'empereur Louis, trouvant cette position 1 la fois sûre et commode, s'était établi dans les dépenlances de l'église,» entourées ainsi qu'elle d'un mur lortifié '.

Bérenger, exactement renseigné par ses amis de Vérone, arriva de nuit dans cette ville avec une suite peu nombreuse, mais composée d'hommes dévoués et résolus. 11 passa le pont sans être aperçu, monta la colline escarpée qui domine l'Adige, franchit par surprise ou plutôt par trahison l'enceinte fortifiée % et à la pointe du jour il était maître de l'église et de ses alentours, tant cette surprise avait été bien combinée et bien exécutée.

Louis, réveillé par le bruit des armes, s'était réfugié dans l'église même, et parvint à s'y soustraire pendant plusieurs heures à toutes les recherches. Enfin, il fut découvert par un des fidèles de Bérenger. Cet homme, touché de compassion, voulut d'abord garder le secret au malheureux prince, mais bientôt il craignit que d'autres ne découvrissent à leur tour sa retraite, et ne fussent moins discrets.

* L'emplacement de cette église est maintenant occupé par un fort du même nom, Castello San-Pietro.

« Son panégyriste anonyme dit formellement qu'on lui en facilita l'accès. Il y avait, sous les murs mêmes de l'église, un pressoir et dau- Ires constructions, dépendances d'un vaste clos dont il avait fait don peu d'années auparavant à l'un de ses fidèles, nommé Ilatlon. Ce clos, minutieusement décrit dans l'acte de donation que Muratori a retrouvé (Ant. Ital., T. i, p. 938), commençait au grand chemin, et s'étendait jusqu'au dessous de l'église. Les bâtiments de l'abbaye de Saint-Zénon, dont les moines étaient tout dévoués à Bérenger, leur bienfaiteur, touchaient également à cette église de Saint-Pierre.

11 alla donc trouver Bérenger, et l'exhorta à se montrer miséricordieux, si Dieu venait h permettre que son ennemi tombât entre ses mains. Bérenger comprit bien vite que l'homme qui parlait ainsi avait découvert l'asile de son rival, et jura de respecter sa vie. 11 tint parole, mais en lui infligeant un supplice plus cruel que la mort, celui de l'aveuglement *. 11 lui permit ensuite de retourner dans ses anciens États, où l'infortuné survécut encore plus de vingt ans à cette catastrophe, gardant pour toute consolation son vain titre d'empereur. Hugues, le fils de Berthe, fut investi du pouvoir suprême pendant cette longue minorité d'un roi aveugle, dont il recueillit, en fait, l'héritage au détriment du fils de Louis, mais sans oser prendre encore le titre de roi. Il paraît néanmoins que, grâce à la maladresse ou à la pitié des bourreaux, la cécité de Louis n'était pas complète, car on trouve encore, au bas de quelques chartes postérieures à cet événement, des caractères informes qui semblent tracés de sa main.

Ainsi l'événement justifiait les prévisions de la grande comtesse. Son fils prenait la place de Louis, en attendant qu'il pût prendre celle de Bérenger lui-même, qu'elle comptait bien lui assurer plus tard. Mais elle ne fit qu'en-

* Pour atténuer cette inhumanité de Bérenger, son panégyriste semble donner à entendre que ses gens crevèrent les yeux à Louis sans en avoir reçu l'ordre, au moment même où sa retraite fut découverte. Mais le récit de Luitprand est plus conforme aux mœurs de ce siècle, et par conséquent bien plus vraisemblable.

Le traître Bracca Curta, qui avait livré Vérone aux gens de Louis, fut découvert dans une tour où il s'était réfugié, et écharpé par la multitude furieuse. Ses biens furent confisqués au profit de Bérenger, qui, pour rendre grâce à Dieu de sa victoire, fit immédiatement une donation considérable au monastère de Saint-Zénon à Vérone. (Charte datée de Peschiera, commencement d'août 905.)

t revoir, après bien des années d'efforts et de déceptions, r accomplissement des rêves ambitieux de toute sa vie.

La conscience humaine était tellement obscurcie à cette époque, que la vengeance sacrilège de Bérenger fut généralement considérée comme un acte légitime de repré-, sait les. Dans les idées générales de ce siècle barbare, Bérenger avait même été trop clément en pardonnant une première fois, et cette imprudence avait failli lui coûter cher. Pourtant on ne saurait méconnaître que Louis, petitfils d*un prince qui avait régné sur Tltalie avec le titre "(empereur et non sans gloire; issu d'un mariage dont

n rival lui-même avait jadis favorisé Taccomplissement ; investi à son tour de la dignité impériale par un pontife pieux et respecté, avait des droits supérieurs à ceux de Bérenger, qui, jusqu'à la mort de Lambert, n'avait jamais été qu'un prétendant presque toujours malheureux. Louis avait de la légitimité plus qu'il n'en fallait à cette époque pour aspirer au rang suprême, mais il n'avait ni la sagesse précoce de Lambert, ni la finesse de Bérenger ; ses talents, en un mot, n'étaient pas à la hauteur de sa naissance et de son ambition. Le panégyriste de Bérenger a trouvé quatre mots dignes de Tacite pour peindre son ijnprudent et malheureux concurrent ; « Stirpe legendus , moribus temnendiis. » (V. Éclaircissements^ xiy,)

On ne peut se défendre néanmoins d'un sentiment pénible en voyant les haines fratricides des fils de Louis le Débonnaire se perpétuer ainsi de génération en génération, et le vainqueur toujours d'autant plus impitoyable dans sa vengeance, que les droits du vaincu semblent plus légitimes, et par conséquent plus redoutables. Mais la justice divine, rectifiant les préjugés barbares de ce siècle, devait châtier cette violence sanguinaire. Vingt ans après la ca-

tastroplie de Louis de Provence, nous verrons Bérengor succomber à son tour, dans la même ville, prcsqu'à la môme place ou il avait si odieusement abusé de la victoire. Un dernier souvenir se présente naturellement à la conclusion de cette triste histoire, celui d'Ermengarde, si épouvantablement déçue dans ses rêves d'ambition maternelle. Mais ici, tous les contemporains, toutes les annales se taisent, et des ténèbres impénétrables voilent à jamais cette immense et incurable douleur \

Bérenger, ayant mis son dernier concurrent hors d'état de lui nuire, se retrouva donc vers le mois de juillet de Tan 905, possesseur de cette souveraineté qu'il avait tant de fois perdue et ressaisie depuis seize ans. Vaincu par Gui, opprimé par Arnoul, dépossédé de nouveau par Lambert, puis par Louis de Provence, il survivait néanmoins à tous ses vainqueurs. La ruse, le crime, le hasard même avaient tour à tour conspiré pour lui ; chaque tempête remettait à flot sa fortune.

Cette fois, tout le monde se déclara en sa faveur. Adelbert d'Ivrée lui-même, naguère si hostile à son beau-père, l'aida à chasser les hommes d'armes de Louis, déjà démorahsés par ia catastrophe de Vérone. Toute l'Italie reconnut de nouveau Bérenger pour suzerain. Mais cette suzeraineté était purement nominale sur Lucques, Rome et Spolette. En réalité Bérenger n'avait été soutenu, et

* Il esl seulement très-vraisemblable qu'Ermengarde était morte en 917, car on voit ceUe année-là Bérenger donner à l'une do ses propres filles le monastère de Saint-Sixte (Voy, Éclaircissements, xiv).

L\ FAMILLE DE WALDRADK. 201

n'était toléré par des vassaux plus puissants que lui, qvih 1 use de sa faiblesse même, qui le rendait moins gênant pour eux.

11 sentait du reste mieux que personne combien sa situation était précaire. Pour la consolider, il eut recours à un moyen étrange, que la barbarie de son temps explique sans l'excuser ; il provoqua secrètement une nouvelle invasion des Magyars. Dès l'an 906, de nouvelles hordes de ces farouches cavaliers franchirent les Alpes et saccagèrent de nouveau toute la haute Italie, sauf Venise, où ils furent, dit-on, repoussés avec perte, et les États particuliers de Bérenger. Luitprand assure que, « dès cette époque, Bérenger s'était mis en bonne intelligence avec eux, pour s'en faire au besoin des auxiliaires. » Nous avons vu précédemment qu'on peut, avec beaucoup de vraisemblance, reporter le commencement de ces intelligences secrètes au terrible désastre de la Brenta. Ce qui est positif, c'est que Bérenger ne fit rien cette fois pour repousser les envahisseurs. Quand ils eurent sufTisamment dévasté les possessions de ses vassaux, il entra enfin en négociation avec eux; et moyennant un présent considérable, ils consentirent à se retirer avec leur butin et leurs prisonniers. Il fut néanmoins obligé, pour apaiser et rassurer les populations qui craignaient chaque année le retour de ces barbares, d'accorder aux évêques, aux comtes, aux abbés l'autorisation de fortifier les villes, les monastères et même les habitations rurales. On vivait ainsi , si cela peut s'appeler vivre , dans d'incessantes alarmes. Des hymnes religieux, écho lugubre de ces temps de malheur, imploraient la protection divine contre les flèches des barbares, en invitant les populations à faire bonne garde.

Les Magyars n'étaient pas le seul fléau de la haute Ita-

202 RÉCITS niSTORTQUES ET MŒURS DU X^ SIÈCLE.

lie. Les habitants des contrées situées au pied des Alpes pennines éprouvaient de chaudes alertes de la part d'ennemis nouveaux et non moins redoutables, les Musulmans, établis dans un coin de la Provence.

Environ vingt ans auparavant, vers Tan 891, une violente tempête avait jeté sur une plage, près de la ville de Frainct [Fraxinetum)\ une barque sortie de quelque port d'Espagne, et montée par un petit nombre d'hommes résolus. Luitprand raconte en détail comment cet incident minime donna lieu à l'établissement permanent d'une colonie d'infidèles, qui fut longtemps le fléau de la Provence et du nord de l'Italie. Il tenait ces renseignements de quelques gens originaires de ce pays, qui probablement avaient suivi Hugues, fils de Berthe de Toscane, quand il devint roi d'Italie.

La situation de la petite viile de Frainet était des plus favorables pour l'établissement d'une telle colonie. Baignée d'un côté par la mer, elle était complètement enveloppée, de tous les autres, par une forêt remplie de fourrés inextricables. « Ce fut Dieu lui-même qui, méditant le châtiment des pécheurs, souleva une horrible tempête pour jeter sur cette plage vingt de ces infidèles, montés sur un frêle esquif. Ces barbares, encore tout ruisselants de leur naufrage, pénètrent dans la ville pendant la nuit, et y font un horrible carnage des habitants surpris dans leur sommeil. Ils se hâtent d'occuper une hauteur voisine qui leur servira de citadelle, travaillent sans relâche à rendre plus difficile encore l'accès de la forêt qui les couvre. Quiconque ose en couper seu-

* Cette position, jadis si importante et si tristement célèbre, n'est plus marquée que par un chétif village, quelques débris de constructions qui appartiennent évidemment à l'époque de l'occupation des Musulmans, et le nom de forêt des Maures, qu'a conservé celle qui leur servit longtemps de rempart.

lement une branche est impitoyablement égorgé. Ils en obstruent soigneusement tous les sentiers, à l'exception d'un seul, le plus étroit, le plus difTicile, et, ayant ainsi rendu leur repaire inexpugnable, ils désolent impunément les localités voisines'. Bientôt quelques-uns se hasardent de nouveau en mer pour aller chercher du renfort en Espagne, et le nombre des aventuriers établis h Frainet ne tarde pas à s'accroître d'une centaine d'autres, attirés par le récit qu'on leur fait de la force de cette position, de la faiblesse des habitants du pays, qui promet un butin facile.

«Cependant les habitants de la Provence, au lieu de s'unir contre l'ennemi commun, ne s'occupent que de s'entredéchirer. Plusieurs même ont la criminelle folie d'implorer contre leurs ennemis, chrétiens comme eux, le secours de ces infidèles. Il s'ensuit un redoublement de massacres et de pillages, qui d'une terre fertile fait bientôt un désert. Mais il est dans la nature même de l'iniquité de se châtier en quelque sorte de ses mains et par ses propres œuvres. Ces gens, dont on aurait pu se débarrasser facilement d'abord, accablent au contraire une partie des habitants du pays avec l'aide des autres, se renforcent incessamment par de nouveaux secours qui leur arrivent d'Espagne, et finissent par opprimer cruellement ceux-là même qu'ils semblaient d'abord défendre. La terreur de leurs armes se répandit bientôt au loin, car, comme l'a dit le prophète, un seul de ces païens faisait fuir mille des nôtres, et deux, dix mille. »

La mort récente du roi Boson, l'extrême jeunesse de son

* L., liv. I, c. L Nous voyons ici l'un des exemples les plus nettement caractérisés de ces fortifications en bois et haies vives, dont nous avons déjà parlé ailleurs.

fils, et les divisions de ses vassaux favorisèrent cet envahissement. La présence des Musulmans n'était pas du reste nouvelle en Provence. Deux fois dans l'espace d'un siècle, ils avaient occupé cette belle contrée, et n'en avaient été expulsés qu'avec peine par Charles Martel, puis par Charlemagne lui-même. La renommée du grand empereur les tint longtemps éloignés des rivages de son empire ; mais, sous le règne de Charles le Chauve, une flottille de corsaires musulmans avait fait irruption dans la Camargue*. L'occupation accidentelle de Frainet fut immédiatement soutenue et développée par les kalifes de Cordoue, qui en avaient compris l'utilité. Ces souverains durent considérer cette possession d'un coin de la Provence comme un moyen éventuel de diversion contre les populations du midi de la Gaule, qui auraient pu venir en aide aux chrétiens indépendants d'Espagne. C'est ce que nous assure Luitprand lui-même. « Tout ce que je vous raconte de Frainet, dit-il à l'évêque son ami, vous serait confirmé au besoin par les

* A cette précédente incursion se rattache la légende authentique de la captivité et du martyre de Ruothland ou Roland, évêque d'Arles, justement honoré comme un saint, et pour la patience angélique avec laquelle il souffrit les outrages de ces infidèles, et pour la fermeté qu'il avait précédemment montrée dans l'affaire de Waldrade, ayant été du petit nombre des éveques sincères et courageux qui refusèrent de s'associer aux persécutions exercées contre l'infortunée Theutberge.

Les Sarrasins proposèrent aux habitants d'Arles de racheter leur évêque prisonnier. On convint d'une rançon qui fut apportée sur la plage, après quoi, crainte de surprise, les chrétiens devaient s'éloigner, tandis que les pirates viendraient débarquer l'évêque, et se rembarqueraient aussitôt en emportant la rançon. Tout se passa effectivement ainsi ; seulement, quand les infidèles eurent quitté le rivage, les chrétiens qui les avaient vus de loin descendre à terre l'évêque revêtu de ses ornements et immobile sur un siège, s'approchèrent et reconnurent qu'il était mort.

LÀ FAMILLE DE WALDR.4DK. 205

habitants mêmes de ce pays, présentement sujets de votre roi Abd'er'Rahman,r> Le plus grande partie du territoire qui forme aujourd'hui le département du Var, était en effet assujettie aux khahfes, et les Musulmans ne commettaient d'hostilités que contre les populations limitrophes qui ne reconnaissaient pas leur domination.

L'audace de ces infidèles s'accrut encore après la catastrophe de l'empereur Louis. Pour la première fois ils osèrent franchir les cols des Alpes, et fondirent sur la Savoie et les régions voisines. Parmi les localités qu'ils désolèrent, Luitprand cite Aix-les-Bains, dont les eaux thermales étaient toujours fréquentées, même dans ce temps-lù. « Il y a aux eaux d'Aix, dit Luilprand, une maçonnerie de forme carrée d'un travail remarquable. » Ces expressions désignent évidemment le bain de vapeur romain, revêtu de brique et de marbre, qui subsiste encore aujourd'hui. Us saccagèrent aussi le célèbre monastère de la Novalaize, dont les moines n'eurent que le temps de se sauver à Turin. Enhardis par l'impunité, les Musulmans osèrent s'avancer jusque dans les environs de Pavie. Cette ville fut tout à coup encombrée de fugitifs, et l'on s'attendait aux plus grands malheurs. Ce n'était toutefois qu'une fausse alarme, et les Musulmans ne tardèrent pas à se retirer.

Bérenger régna ensuite assez paisiblement pendant dix ans environ, grâce surtout à la terreur qu'inspiraient ses liaisons avec les Magyars. Les habitants de la haute Italie, occupés à se fortifier de toute manière contre ces barbares, et vivant dans des inquiétudes continuelles, ne songeaient plus à se révolter.

Berthe de Toscane n'avait pourtant pas renoncé à ses projets ambitieux, mais la pusillanimité de son mari et la jeunesse de son fils en ajournaient forcément l'exécution.

Cette apparente tranquillité de Bérenger fut empoisonnée par des contrariétés domestiques. Berlhe et ses alliées faisaient école parmi les princesses de leur temps, et la femme de Bérenger, Bertile, n'était pas la dernière à marcher sur leurs traces. Fatigué de ses infidélités, son mari prit, dit-on, le parti de se défaire d'elle par le poison (91 1 à 91 5) . C'était une vengeance bien tardive, car cette épouse encore légère avait une fille mariée depuis longtemps, et mère elle-même d'un fils âgé d'environ dix ans*.

Malgré ce calme trompeur, Bérenger se sentait toujours mal affermi sur le trône. 11 crut rendre sa souveraineté inattaquable en obtenant du pape ce titre d'empereur qu'avaient porté tous ses concurrents, oubliant que ce prétendu talisman n'en avait préservé aucun de la foudre. Il guetta pendant dix ans l'occasion d'un rapprochement avec Rome et ne parvint à son but qu'en 916, à la suite d'un revirement politique que nous allons tâcher d'expliquer.

L'histoire de Rome pendant les premières années du x** siècle est couverte d'une obscurité profonde. On entrevoit néanmoins que la mort si regrettable du jeune empereur Lambert rendit inutiles les sages dispositions qu'il avait

« Les désordres et la mort funeste de Bertile ne nous sont connus que par un passage du panégyrique de Bérenger, qui la représente comme ayant été séduite par les conseils et les pernicieux exemples d'une nouvelle Circé, qui ne peut être que Berthe de Toscane. Il paraît que Bérenger, quoique déjà âgé, s'ennuya du veuvage, car en 920 on le retrouve marié à une autre femme nommée Anne qui lui survécut.

prises, de concert avec le pape Jean IX, pour assurer la régularité et la dignité des élections. Le jeune Louis de Provence avait été accueilli à Rome avec une faveur non équivoque, qu'il devait au souvenir de son aïeul, et à la nécessité d'un patronage, profondément sentie par tous les hommes d'ordre. Après sa triste catastrophe, il continua même d'être reconnu comme empereur par les papes, mais ce n'était plus là qu'une vaine formalité. Rome était de nouveau livrée à elle-même ; et par l'eftet de sa constitution sociale, cette indépendance devait forcément ramener le désordre et l'anarchie.

Tout demeura tranquille néanmoins tant que vécut Benoît IV. Mais h sa mort, arrivée en juillet 903, les anciennes traditions d'émeute et de pillage reprennent leur empire. Léon VI, élu dans ce premier tumulte, est renversé au bout d'un mois par une nouvelle révolution, et meurt en prison quelques jours après, de chagrin ou de mort violente. Christophe, son successeur, n'occupa que sept mois le siège pontifical. On n'a aucun renseignement positif sur le caractère de ce pape, mais il existe de lui une bulle en date du mois de janvier 904, qui confirme d'anciens privilèges au monastère de Gorbie, l'un des grands établissements religieux de la France. Ce document est d'un intérêt réel pour l'histoire, car il concourt à prouver la permanence de l'autorité de l'épiscopat romain, et l'immixtion constante des papes dans les affaires générales de l'église, immixtion qui n'a pas cessé d'être acceptée, sollicitée, même parmi les plus grands malheurs et les plus grands scandales de la papauté.

La nouvelle révolution qui renversa Christophe au commencement de l'an 904, paraît avoir un caractère politique qui manque aux deux précédentes. C'est le parti del'aristo-

cratie, comprimé depuis la mort d'Etienne VI, qui reprend

sa prépondérance ; c'est le prêtre Sergius, expulsé sept ans auparavant par les partisans de Jean IX, qui rentre triomphant à Rome et s'empare du siège pontifical. Sergius, élu en 898 par une partie de la population, avait toujours protesté contre son exclusion, qu'il devait principalement à l'influence de l'empereur Lambert. 11 considérait comme des intrus Jean IX et les pontifes ses successeurs, et n'avait pas cessé de leur susciter plus ou moins ouvertement, suivant les circonstances, de graves embarras. On ne peut douter qu'il n'ait dû son triomphe définitif à l'influence du marquis de Toscane et de sa femme, unis avec lui par une communauté d'intérêts et de passions qui ne saurait être sérieusement contestée.

Dieu se plaît souvent à tirer le bien du mal. C'était assurément un grand scandale que ce triomphe de Sergius, jusquelà plutôt guerrier que prêtre, allié de Berthe de Toscane, des deux Théodora et de Marozie. Et pourtant Sergius III n'a pas été à beaucoup près un des plus mauvais papes dont la domination ait affligé l'église. Le commencement de son pontificat fut, il est vrai, signalé par des actes déplorables dans lesquels nous retrouvons l'influence de h grande comtesse. Impitoyable dans ses rancunes, il réhabilita la procédure sacrilège suivie contre Formose, procédure dont il avait été lui-même le minisire et le principal instigateur. Il flétrit la mémoire de tous les papes qui s'étaient succédé depuis son expulsion, et se porta, dit-on, à d'odieuses violences contre Christophe son prédécesseur immédiat. Après l'avoir relégué dans un monastère, il l'en fit tirer, probablement sur quelque soupçon d'intrigues, et le fit jeter dans un cachot, les fers aux pieds et aux mains. On ignore s'il borna là sa vengeance.

L4 FAMILLE DE WALDRADE. 209

Mais, quand il eut ainsi réprimé par la terreur toute tentative d'insubordination, Sergius fit un meilleur usage de l'énergie de caractère qu'on ne saurait lui refuser. S'il n'eut pas la gloire de détruire la fameuse colonie musulmane du Gariglian, fléau des pèlerins et de la campagne de Rome, il en prépara du moins la ruine, en mettant fin à ces querelles scandaleuses des barons, qui laissaient Rome désarmée contre Tennemi commun. 11 employa à la restauration de l'église Saint-Jean-de-Latran une partie des olTrandes faites au tombeau de saint Pierre ; et certes, un pareil travail dans un pareil siècle fait honneur à l'homme qui en eut la pensée et sut la réaliser. Ce seul fait met Sergius au-dessus de ces pontifes éphémères, vivant au jour le jour à la merci des caprices de l'anarchie, et quoiqu'il ne faille accueillir qu'avec beaucoup de réserve les éloges emphatiques que lui prodigue son épitaphe, les faits parlent ici pour lui, et Ton ne saurait méconnaître que Rome jouit, pendant les sept années de son pontificat, d'une tranquillité intérieure dont elle avait perdu l'habitude.

11 semble même qu'il ait fait, dans les dernières années de sa vie, des efforts louables et heureux pour se concilier les gens honnêtes qui avaient été d'un parti opposé au sien. C'est ce que paraît vouloir insinuer l'auteur de son épitaphe par ces mots :

Amat pastor agmina cuncta simul *.

L'affermissement de la domination de Sergius fut secondé par une autre révolution qui s'accomplit vers le même temps dans le pays de Spolette, révolution dont nous

* Il existe des monnaies à l'eflBgie de Sergius 111. Sa physionomie flénole l'énergie et l'intelligence. (Voy. Muralori, diss. de monetâ.)

ne connaissons que les résultats. Agiltrude, mère de Lambert, que Bérenger avait laissée en possession du duché de Spolette, avait conservé pendant plusieurs années une influence considérable sur les affaires de l'Italie méridionale. Elle eut même la gloire d'enlever aux Grecs la ville de Bénévent dont ils s'étaient emparés, et d'y réintégrer son frère qu'ils en avaient'chassé. Les Spolétins étaient commandés dans cette expédition par un chef nommé Gui, parent, mais non frère de l'empereur Lambert.

On ignore l'époque précise de la mort d' Agiltrude. On sait seulement que plusieurs années avant sa mort elle avait pris l'habit religieux, et ne s'occupait plus que de prières et de fondations pieuses. En 907, elle vivait encore, et résidait toujours à Camerino. Mais il semble que cette femme, naguère si hautaine et si redoutable, désabusée des passions et des affections humaines , était déjà retirée du monde depuis plusieurs années. Son successeur, dont on ignore le nom (peut-être était-ce ce même Gui, dont nous parlions tout à l'heure), fut dépossédé et tué parmi certain Albéric de Camerino, obscur capitaine d'aventure dont la renommée et la puissance avaient rapidement grandi dans les guerres civiles, et qui devint plus tard l'époux ou l'amant en titre de Marozie*. Cette femme, à la fois si célèbre et si peu connue, était alors dans toute la splendeur de la jeunesse. On a contesté l'authenticité des traditions populaires rapportées et confirmées par Luitprand, qui attribuaient à Sergius la paternité d'un des fils de Marozie, celui qui fut depuis le pape Jean XL II serait bien à souhaiter, en effet, que ce fût là une calomnie; mais ce qu'on ne saurait nier,

* Si toutefois il ne fut pas seulement son beau-père. (Voyez Éclaircissements.)

LÀ FAMILLE DB WALDRADE. 3ti 1

c'est la communauté d'intérêts et de passions qui a visiblement existe entre Sergius, Berthe et Marozie*.

Nous ignorons les circonstances de la liaison d'Albéric et de Marozie, et même si cette liaison fut légitime, ce qui est cependant présumable, malgré l'assertion contraire d'un auteur presque contemporain. Tout ce qu'on sait de positif sur les Albéric ne remonte pas au delà de l'an 889,' époque où, suivant le panégyriste de Bérenger, un Albéric commandait cent hommes d'armes sur le contingent de mille que le territoire de Camerino avait fourni à Gui de Spolette dans sa guerre contre Bérenger (Voy. Éclair^ cissemeîits) , On peut donc considérer ce premier Albéric comme un capitaine d'aventure d'obscure origine, qui devait tout à son épée. Nous avons déjà dit que Berthe do Toscane et ses alliées, méprisant les préjugés de la naissance, s'humanisaient sans scrupule pour des gens d'une naissance vulgaire, pourvu qu'ils eussent la volonté et la puissance d'aider à l'accomplissement de leurs projets ambitieux, même sans en comprendre toute la portée ^

« Un des fils de Marozie se nommait Sergius, et Marozie, après la mort d'Albéric, épousa un des fils de Berthe. (Voy. Éclaircissements.)

2 C'est ce que dit formellement Luitprand de la fille de Berthe, la belle Ermengarde, qui jouera un grand rôle dans la suite de ce récit.

Bien qu'il soit fort difficile de se reconnaître dans ce chaos de la féodalité naissante , on entrevoit clairement que dans beaucoup de circonstances la condition de serf était infiniment préférable à celle d'homme libre, et qu'elle assurait fréquemment de grands avantages de fait, en retour d'un hommage insignifiant et de pure forme. Pour ne pas sortir de l'Italie, il y est question dès la fin du viii^ siècle, dans un capitulaire de Pépin, fils de Charlemagne, de serfs qui sont honorés, qui tiennent des offices et des bénéfices importants, prêtent serment aa roi en qualité de vassaux, viennent à son armée, à cheval et armés de toutes pièces (Baluze, t. i, col. 541), par conséquent avec une suite d'hommes armés, militis milites. Il existe même des actes d'affran-

Ainsi Marozie se trouva souveraine du duché de Spo- Ictte, peut-être du vivant même de Sergius, et il s'ensuivit, entre Rome et Spolette, un rapprochement qui fortifia notablement la papauté, et lui permit de se défendre contre la colonie musulmane du Gariglian, et même de la détruire entièrement un peu plus tard. Si l'on s'en rapporte c^i d'anciennes traditions rapportées par Léon d'Ostie, Albéric ne fut pas reçu à Rome seulement comme allié, il y acquit le droit de cité et obtint même le titre de consul, tout en conservant son autorité sur Spolette et Camerino. Nous croyons qu'on peut faire remonter à cette époque la prise de possession, par Albéric et Marozie, du môle d'Adrien ou château Saint-Ange, dont ils étaient certainement maîtres quelques années après.

11 faut donc bien admettre que dans cette renaissance éphémère de la puissance romaine figure un élément plus que profane, l'influence prodigieuse de ces femmes que nous nommons courtisanes , faute d'un nom qui qualifie mieux une existence vraiment sans précédent en ce monde. Quels étaient les moyens de séduction de ces femmes extraordinaires, ceux du moins dont les convenances permettent d'aborder le détail ? Luitprand parle quelque part de chants pro fanes j, de danses lascives. Les chants de cette époque qui nous ont été conservés n'ont rien de bien folâtre * ; toutefois il est difficile de se rendre exactement

chissement conférés par des serfs à d'autres serfs. Nous pourrions multiplier de semblables citations, mais celle-là suffit pour constater qu'au x^ siècle des gens de basse extraction {ignobiles) pouvaient avoir en fait une puissance véritable (V. au surplus. Éclaircissements.)

* M. de Coussemaker en a reproduit plusieurs, notamment une chanson à boire, dans son bel ouvrage sur l'harmonie au moyen âge. Nous avons remarqué ailleurs que les chansons à boire et à danser, fort usitées à cette époque, laissaient une large part à cette facilité d'impro-

compte de Timpression qu'ils pouvaient produire dans ce temps-là. Les danses étaient peut-être une réminiscence des jeux floraux , des divertissements profanes du paganisme, dont les traditions sensuelles s'étaient sans doute mieux conservées jusque-là qu'on ne pourrait le croire *. Il devait exister chez ces femmes des raffinements de parures d'origine byzantine ou même païenne. Luitprand parle souvent de l'extrême convoitise de ses contemporains, pour les étoffes brochées d'or, les pierreries, les pierres gravées surtout, précieux restes de l'art antique ^ Une des belles-filles de Berthe, qui régna après elle sur la Toscane, avait une telle passion pour les joyaux, qu'elle prenait sans façon ceux des femmes de ses vassaux, quand elles avaient 1 l'imprudence de les lui faire connaître, en s'en parant dans quelque cérémonie publique. Ces bijoux n'étaient donc pas seulement un objet de curiosité, mais de toilette. Moins d'un siècle après, les souverains allemands qui ont conquis l'Italie, et détruit la dynastie des courtisanes, ornèrent

visation, de tout temps commune en Italie, et que devaient posséder au plus haut degré les femmes dont il est question ici.

* Nous avons déjà parlé ailleurs de l'engouement qui existait parmi la noblesse de cette époque, pour des formes de langage empruntées au paganisme.

' Nous manquons de données précises sur l'importance relative de la richesse mobilière dans ce temps-là, mais elle était évidemment considérable, à en juger par le zèle que mettaient les souverains et les princes à grossir, par tous les moyens possibles, leur réserve de pierreries et de métaux précieux. Il paraît certain qu'à cette époque 1 ur puissance se mesurait autant et plus à la quantité d'or et d argent qu'ils possédaient qu'à l'étendue de leurs domaines. Alors, comme toujours, l'argent était le nerf de la puissance, et surtout de la guerre. (Voyez d'ailleurs aux Éclaircissements, ce que nous avons pu recueillir de plus positif sur le luxe et les parures des femmes de ce temps-là.)

avec un zèle naïf les châsses des saints de ces reliques artistiques du paganisme, rapportées d'Italie. Ne faut-il pas voir dans cette consécrationune sorte d'offrande expiatoire pour des usages profanes et récents? Peut-être quelquesunes de ces pierres précieuses qu'on admire aujourd'hui à Cologne sur la châsse des trois rois, figuraient, il y a mille ans, parmi les atours des courtisanes despotes de Rome ; peut-être la fameuse coupe d'onyx incrustée dans la chaire d'Henri II à Aix-la-Chapelle, avait servi naguère jdans leurs orgies*.

Cette influence vraiment prodigieuse de Berthe , des deux Théodora et de Marozie est donc incontestable ; mais il est bien difficile de déterminer exactement sous quelle forme et dans quelle mesure elle s'exerçait à Rome. Marozie semble avoir été la plus puissante du temps de Sergius ; on ne saurait expliquer autrement les bruits populaires qui attribuaient à Sergius lui-même la paternité du second fils de Marozie , celui qui fut depuis le pape Jean XI. Ces bruits pouvaient être calomnieux, mais leur existence même impliquait forcément au moins une grande

* Plusieurs de ces pierreries de Cologne ont disparu pendant la révolution, et ce ne sont pas sans doute les moins belles. On y remarque encore un grand nombre de pierres gravées, représentant des sujets mythologiques qu'on est assez surpris de trouver là. Sur la chaire d'Henri II, il y a, outre la coupe d'onyx et son plateau de même matière, un saphir d'une grosseur remarquable, et un bas-relief antique en ivoire d'un fmi précieux, représentant une bacchanale passablement échevelée.

Dans le Trésor de l'abbaye de Fleury-sur-Loire, si célèbre au x« et XI® siècles, on voyait figurer un flacon en onyx, rapporté d'Italie.

intimité politique. On pourrait se demander encore ,com^ ment Albéric, qui semble avoir été un guerrier violent et farouche, a pu tolérer les allures étranges de sa femme, dont rinconduite ne saurait être sérieusement révoquée en doute. Ceci, encore une fois,* ne peut se comprendre qu'en admettant la fascination irrésistible, Tempire absolu que ces femmes exerçaient sur leurs maris et leurs amants. 11 semble qu'elles étaient considérées comme des êtres d'une nature supérieure aux autres, n'ayant à rendre compte de leurs actions à personne *.

La coalition féminine dont nous avons si souvent parlé finit à la mort de Sergius. A partir de ce moment , cette force semble se diviser , l'influence de Théodora la jeune prévaut à Rome sur celle de Berthe, et même un peu plus tard sur celle de Marozie. Ce revirement curieux et inaperçu jusqu'ici va se démontrer par les faits.

Aucun rapport d'alliance n'a existé entre Sergius III et Bérenger. Sergius, fidèle à Talliance toscane, se tenait évidemment en réserve pour soutenir au besoin les prétentions du fils aîné de Berthe sur le royaume d'Italie, mais il ne vécut pas assez longtemps pour cela . Après sa mort (911), deux pontifes se succèdent avec une rapidité sinistre , et le troisième , Jean X , qui devait , dit-on , en partie son élection aux intrigues et peut-être aux crimes de Théodora%

* La magie jouait évidemment un certain rôle dans cette influence extraordinaire. Le fait n'est pas douteux à l'égard de Berthe, et il y eut longtemps une intimité absolue, une identité complète d'intérêts entre toutes ces femmes (Voy. Éclaircissements).

2 Suivant Luitprand, Jean, prévôt épiscopal à Ravenne, dut à l'amour impur de Théodora sa rapide promotion, d'abord à l'évêché de Bologne, puis à l'archevêché même de Ravenne, le plus important de l'Italie après Rome. « Enfin, dit-il, Dieu ayant puni de mort le pape Landon, auteur ou complice de cet avancement scandaleux, Théodora,

change immédiatement de système politique. 11 s'empresse d'appeler Bérenger à Rome , et de lui offrir le titre d'empereur, réclamant en échange sa protection contre les Musulmans qui recommençaient à désoler la campagne de Rome, et à piller ou rançonner les pèlerins, ce qui diminuait notablement les revenus de l'église romaine '. Bérenger s'eiripressa de répondre h cet appel. Pour la première fois depuis vingt-huit ans qu'il prenait le titre de roi d'Italie, il se dirigea sur Rome par la Toscane, avec une suite imposante de gens de guerre pour forcer au besoin le passage, si Adelbert et Berthe osaient le lui disputera 11 n'y eut cependant aucun acte d'hostilité entre le futur empereur et son puissant vassal , et Bérenger présida même un placitum , ou assemblée générale auprès de Lucques, mais en dehors

dont l'amoureuse impatience s'irritait de la trop longue distance qui séparait Ravenne, résidence de son amant, de Rome, où elle-même habitait, parvint à le faire nommer souverain pontife. » Luitprand affirme qu'il emprunte ces détails, non pas cette fois à des traditions orales, mais à une vie écrite de Théodora, libelle dans lequel beaucoup d'imputations calomnieuses se trouvaient sans doute mêlées à un certain fonds de vérité.

Sans rejeter absolument tout ce récit, il est bon d'observer qu'on possède sur les antécédents de Jean de Ravenne des documents authentiques qui suffisent pour démontrer sa capacité et justifier son élection. Un ancien historien de Ravenne affirme avoir compulsé une collection volumineuse de manuscrits en langue longobarde, attestant l'intelligente administration de Jean, soit comme prévôt épiscopal, soit comme archevêque. Ces documents fournissent de plus la preuve positive que Jean administrait cet évêché depuis l'an 904, et ce nest qu'en 915 qu'il parvint à la papauté.

* C'est ce que dit formellement le panégyriste de Bérenger : Quatenùs huic prohibebat opes vicina Charybdis.

2 Son panégyriste mentionne formellement cette sage précaution.

Jubet agtnina regni,

Queis quos bella tulit

Àffore

des remparts de la ville, où rien ne prouve qu'il soit entré. C'est ce qui résulte textuellement du procès-verbal de cette assemblée, publié par Muratori ', qui n'en a pas compris toute l'importance historique. Il continua ensuite sa route, et parvint heureusement à Rome, où il fut reçu en grande pompe, et couronné dans la basilique de Saint-Pierre, le jour de Pâques de l'an 916.

Témoin oculaire de cette cérémonie , le panégyriste de Bérenger en fait une description curieuse. Les habitants de la ville sortent en procession au devant de ce prince, chaque corps de nation formant une troupe distincte. Les Romains proprement dits marchent les premiers, ayant à leur tête le sénat, les aigles et autres enseignes traditionnels des légions, figurant des têtes de bêtes fauves sculptées et dorées {rictus sine carne ferarum^. Viennent ensuite les autres nations, Grecs, Franks, Longobards, Teutsches, Anglais , répétant chacune dans son idiome naturel les louanges de Bérenger, qui retentissent en tête du cortège dans l'antique langue de Rome ^. On voit ensuite s'avancer deux jeunes gens vêtus de blanc, dont l'un est le propre frère du pape, l'autre le fils d'un consul ; ils se jettent aux pieds de Bérenger qu'ils embrassent, et lui présentent la haquenée blanche de la part du souverain pontife. C'est sur cette monture que le futur empereur se dirige vers la basilique. Le pape l'y attend, au haut des degrés, assis suivant l'usage, sur une chaise pliante magnifiquement dorée ^. Le pontife demeure assis pendant tout le temps que

* Antiquit. ital. x. Dùm Domnus Berengariiis... Romam iret, imque part enisset farts hanc Urbem Luca, etc.

' On voit par ce passage combien le dialecte purement longobard était encore distinct de celui qu'on parlait à Rome.

• Cliothedrum aureolum. Un ancien glossateur éclaircit ce mot

le prince monte les degrés ; quand il arrive au dernier *, le pape se lève enfin , lui serre la main et l'embrasse. Puis tous deux, se tenant par la main, se dirigent vers la porte principale de Téglise {porte d'argent) encore fermée ainsi que toutes les autres, par l'ordre exprès du souverain pontife. Elle ne s'ouvre qu'après que Bérenger a prononcé m haute voix le serment solennel de confirmer, une fois élu empereur, toutes les donations faites h l'église de Rome par ses prédécesseurs. Bérenger entre enfin avec le pape dans l'église, dont les voûtes retentissent du chant des hymnes. Après avoir fait ses dévotions au tombeau de saint Pierre, il est conduit au palais de Latran, résidence du pape, où on lui sert ainsi qu'aux gens de sa suite un repas abondant et varié, qui paraît avoir laissé de doux souvenirs à notre poëte.

Cette entrée de Bérenger, qui n'était en quelque sorte que le prologue de la cérémonie , avait eu lieu la veille de Pâques (23 mars 916) . Le lendemain, une foule immense se presse dans l'église pour contempler la pompe extraordinaire déployée pour la fête pascale, les autels éblouissants de draperies d'or, et surtout Bérenger revêtu de la pourpre impériale. Le pape et l'empereur se placent dans l'hémicycle demeuré vide autour de l'autel pour assister au service divin, et enfin la cérémonie du sacre s'accomplit devant la confession ou tombeau de saint Pierre par l'onction de l'huile sainte et l'imposition du diadème impérial. Aussitôt l'église retentit des acclamations du peuple, souhaitant

par l'équivalent, valdestolwïi ou faldistorium ; ce qui est préciséme; notre mot fauteuil, terme aujourd'hui détourné par l'usage de sa signi fication primitive. [Falt-stuhl, siège ployant.) * Postquam conscenderit omnem adscensum.

longue vie et victoire au nouvel empereur. Quand le silence se rétablit, on lit à haute voix, du haut des marches de la basilique, la déclaration impériale qui confirme les possessions et privilèges de Téglise romaine. Enfin, Bcrenger fait à la basilique de Saint-Pierre de riches présents, dont Tonuinération est intéressante. Ce sont de larges baudriers qu'ont portés ses ancêtres, véritables joyaux de famille, précieux par For et les pierreries qui les couvrent, des étoffes rehaussées d'or et de broderies à s'en tenir toutes droites {sigyiis auroque rigentes) , un diadème richement sculpté et orné de diverses figures. Le sénat et le peuple eurent aussi leur part de ces largesses impériales.

Telle est cette description précieuse d'une fête de Rome au V siècle. Selon nous , le véritable intérêt de cette scène est moins dans ce qu'elle nous montre que dans ce qu'elle nous laisse deviner. Rome en fête nous explique jusqu'à un certain point Rome en révolution. On comprend quelles terribles ressources offraient à l'émeute et à la guerre civile ces corps de nations distincts, étrangers les uns aux autres par le langage et par les mœurs, toujours avides de largesses ou de pillage. Cette contemplation ramène insensiblement à l'insoluble problème de l'influence des courtisanes, et l'on se demande si la beauté de ces femmes, rehaussée par une intelligence et une instruction exceptionnelles, n'a pas été aussi dans certains moments une puissance et un moyen d'action sur les masses. Enfin, l'on ne peut s'empêcher d'être frappé de la grandeur et de la solen* nité de ce tableau, qui pourtant appartient aux plus mauvais jours de la papauté, et de rendre hommage à la vitalité toute puissante de ce principe d'autorité religieuse toujours subsistant en dépit des révolutions et des scandales, et encore assez fort même dans ces temps de décadence et de

corruption, pour maintenir la pompe et la majesté du culte, et conserver le germe d'une rénovation future \

Le pape Jean X comptait évidemment sur la coopération du nouvel empereur à l'expédition projetée contre les Sarrasins du Gariglian. Mais cet espoir fut complètement déçu ; Bérenger retourna dans la haute Italie aussitôt après son sacrée et demeura, jusqu'à sa mort, complètement étranger aux affaires de Rome. Les auteurs contemporains ne s'expliquent pas positivement sur les causes de cette inaction forcée, mais on ne saurait l'attribuer raisonnablement qu'aux nouvelles machinations de Berthe de Toscane, qui travaillait avec une persévérance implacable à l'élévation de son fils Plugues. Après s'être servie de Bérenger pour renverser Louis de Provence, elle s'efforçait de perdre à son tour Bérenger lui-même, et si elle ne lui refusa pas le passage par la Toscane quand il allait à Rome, ce fut uniquement, comme nous l'avons vu, par crainte et par nécessité. Peu de temps avant, Berthe avait obtenu sur ce prince un avantage important. Le petit comte Adelbert d'ivrée ayant perdu sa femme Giselle, fille de Bérenger, Berthe lui avait fait épouser sa propre fille Ermengarde, alors dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté, et aussi séduisante de toute manière que sa mère l'avait jamais été\ Cette princesse, sa digne

* Ici S3 termine le panégyrique de Bérenger, composé selon toute apparence, entre cette époque et la mort de ce prince, c'est-à-dire de l'an 916 à 923. (Voyez E clair cissetnents, xvi.)

2 Eckhart et Muratori,

' Sibi aphroditis dulcedine coœqualem, dit Luitprand.

élève, la digne émule de Marozie, devint bientôt l'auxiliaire le plus actif des projets ambitieux de sa mère.

« Vers ce temps-là, dit Luitprand, c'est-à-dire toujours \ ers la même époque que le couronnement de Bérenger et l'expédition de Gariglian, mourut Adelbert , le puissant marquis de Toscane '. »

Cet événement fut plutôt favorable que nuisible aux projets de Berthe, longtemps retardés par la pusillanimité de son époux. Unie à un prince d'un caractère plus énergique, Berthe eût sans doute elle-même régné sur l'Italie, mais l'insouciance et la lâcheté d' Adelbert avaient fait avorter toutes les tentatives dans lesquelles il se trouvait impliqué directement.

« Cette femme insinuante, artificieuse, libérale à l'excès, même au besoin de sa propre personne encore fort séduisante -, » continuait d'exercer sur tous ceux qui l'approchaient ce même charme, que la grossière superstition du temps attribuait depuis plus de vingt ans à la magie. Nous avons déjà dit que l'ambitieuse fille de Waldrade, qui ne dédaignait aucun moyen d'influence pourvu qu'il fût réel, se plaisait à fortifier ces bruits populaires, en consultant fréquemment des sorciers, des tireurs d'horoscope, et qu'elle affectait de rapporter à leurs opérations magiques des informations qu'elle se procurait par d'autres

* On voit par son épitaphe, qui subsiste encore , qu'il mourut le 18 août, probablement de l'an 916. Muralori, qui tenait à faire descendre de ce prince la maison d'Est, a voulu absolument en faire un héros. Celle bizarre appréciation est complètement démentie par l'histoire.

* Hymenœi exercitio dulcis, dit Luitprand en parlant d'elle depuis son veuvage. Berthe avait cependant au moins 48 ans en 916, puisque Lother II son père, était mort dès 869. Du reste les paroles de Luitprand I tnviennent aussi parfaitement à une influence antérieurement acquise, ce qui fait disparaître toute invraisemblance.

moyens. Ces derniers héritiers de la science augurale étaient alors aussi recherchés que craints en Italie '.

Berthe semble avoir poursuivi son but, pendant les dernières années de sa vie, avec une sorte d'activité fiévreuse. L'alliance de Rome avec Bérenger l'étonna, l'irrita sans la décourager. Si elle ne put empêcher le couronnement de ce prince, elle sut du moins empocher le pape d'en recueillir le fruit, et intercepter toute communication ultérieure entre lui et le nouvel empereur.

C'est évidemment à cette époque qu'il faut rapporter la première tentative de Hugues, comte et régent de Provence, pour s'emparer de l'Italie. Nous ne connaissons ni le détail de cette tentative , ni même sa date précise ; nous savons seulement par Luitprand que Bérenger sut la déjouer, et que Hugues fut contraint de se rembarquer précipitamment. Son temps n'était pas venu; un sentiment religieux de répulsion s'élevait encore contre le petit-fils de Waldrade l'excommuniée.

On put voir néanmoins à cette occasion combien était grande l'influence que Berthe avait acquise en Italie. Bérenger, bien assuré que Hugues n'avait agi dans cette circonstance qu'à l'instigation de sa mère, parvint à la faire enlever par surprise avec Gui, l'aîné de ses fils du second lit, qui avait succédé à son père Adelbert. 11 les tint quelque temps prisonniers à Mantoue. « Mais cette femme, dit

* Hatton, évèque de Verceil, qui vivait dans la première moitié du x^ siècle, défend avec une insistance particulière de recourir aux devins et aux sortilèges, ce qui prouve combien ces réminiscences du paganisme étaient encore fréquentes. Luitprand accuse Giselle ou Guille, petite-fille de Berthe, contemporaine de Ilatton, d'avoir eu recours à la magie : c'était sans doute une tradition de famille. La jettatura est évidemment un dernier reflet de ces antiques superstitions. (Voy. Éclaircissements, XVII.)

LA. FAMILLE DE WiXDfiADE. 323

Luitprand, avait su se faire de si nombreux et de si puissants amis que, malgré sa captivité, pas une de ses villes, pas un de ses châteaux ne tomba au pouvoir de Bérenger, et que même il fut contraint, peu de temps après, de rendre ses deux prisonniers à la liberté I » Sans doute Bérenger eut la certitude que la moindre violence commise contre Bertlie serait le signal d'une explosion générale, et dès lors il dut lui-même reconnaître combien il s'était fait illusion, en croyant que le titre d'empereur assurerait sa tranquillité et fortifierait son pouvoir.

La tentative de Hugues, bien qu'infructueuse, eut du moins pour résultat d'empêcher Bérenger de prendre part à Texpédition contre les Sarrasins. Privé de cet appui, le pape Jean X se conduisit néanmoins en homme de tête et de cœur. Secondé par son frère . Pierre , jeune homme d'une rare énergie, il était parvenu à organiser et à discipliner les milices romaines , en rétablissant parmi elles l'unité de commandement. En peu de temps il les mit en état de tenir la campagne. Il pratiqua en même temps des intelligences parmi les Musulmans eux-mêmes, et, grâce aux indications des transfuges , il put combattre ces infidèles par leurs propres armes, en leur dressant dans les passages de montagnes des embuscades qui leur causèrent de grandes pertes. Ces premiers succès forcèrent les Musulans d'abandonner le système de colonisation qu'ils sui*

ient depuis quelques années *, et de se retirer dans leurs anciens cantonnements du Gariglian. Il parvint enfin à les

* Ce système de colonisation est clairement désigné par quelques anciens textes des chroniques méridionales, et surtout par un passage de Luitprand, qui n'a pas été assez remarqué jusqu'ici : « Les Sarrasihs, dit-il, avaient fait de tels progrès dans la campagne de Rome, que les habitants avaient dû leur délaisser la moitié de chaque mile.

forcer dans ce dernier asile en organisant une véritable croisade, à laquelle prirent part des populations chrétiennes, longtemps divisées par de déplorables querelles, Rome, Gonstantinople, Spolette, Bénévent et presque toutes les cités longobardes du sud.

Tandis que le pape lui-même et son frère, secondés par Albéric de Spolette * et Landulphe de Bénévent, dirigeaient l'attaque par terre, une flottille grecque, remontant le Gariglian, détruisait les embarcations des Musulmans, et leur coupait la retraite du côté de la mer. En peu de jours ces infidèles se trouvèrent ainsi complètement cernés dans leur dernière forteresse , où ils-firent une résistance opiniâtre, mais inutile. Épuisés par la famine, ils cédèrent enfin aux perfides conseils des ducs longobardsde Gaëte etdeNaples leurs anciens auxiliaires, qui, gagnés secrètement par les Grecs, se tinrent jusqu'au bout dans une apparente neutralité. Une nuit, les Musulmans mirent le feu à leurs habitations, et firent une sortie désespérée sur l'armée assiégeante ; mais au lieu du secours qu'ils espéraient, ils ne trouvèrent plus que des ennemis. « Et Dieu permit dans sa miséricorde, dit Luitprand, qu'ils fussent tous tués ou pris jusqu'au dernier. » Un pareil événement ne pouvait s'accomplir sans miracle dans ce siècle. Plusieurs de ceux qui avaient pris part à l'expédition, prétendirent avoir vu les apôtres saint Pierre et saint Paul se mêler aux combattants et décider la victoire. Luitprand n'ose pas toutefois se prononcer formellement à cet égard : « Ge qu'on doit tenir du moins pour>

* Muratori s'est trompé évidemment en supposant qu'Albéric de Spc lette agissait ici comme lieutenant de Bérenger. Albéric se souciait pei de l'empereur, et défendait ses propres possessions.

certain, dit-il fort sagement, c'est que la victoire des chrétiens fut principalement due à leurs prières *. »

On ne peut refuser au pape Jean l'honneur d'y avoir contribué puissamment par sa prudence et par son énergie. Sans doute, il n'était pas difficile de comprendre que les Musulmans n'avaient pu s'établir et ne se maintenaient en Italie que grâce aux discordes continuelles des chrétiens ; mais, pour mettre fm à ces scandaleuses et funestes querelles ; pour réunir, dans une croisade commune contre ces ennemis de la foi, des populations qui depuis longues années guerroyaient incessamment entre elles, et employaient même fréquemment les infidèles comme auxiliaires pour s'accabler plus sûrement, il fallait une hauteur de vues et une habileté pratique bien rares dans ce siècle. Quoi qu'on puisse penser des antécédents de Jean X, et de son attitude peu canonique pendant les opérations militaires, on ne saurait nier qu'il fut, dans cette occasion, l'instrument de la Providence.

Malheureusement, la coalition qu'il avait formée se com posait d'éléments trop divers pour pouvoir durer longtemps. Il paraît qu'aussitôt après la victoire, une querelle s'éleva entre les gens du pape et ceux de Spolette, à l'occasion du partage des dépouilles. Le marquis Albéric fut obligé de s'éloigner de Rome, mais il demeura maître du château Saint-Ange, qu'il occupait depuis le temps de Sergius. Nous n'avons sur cette rupture, et sur la guerre qui s'en suivit, que des renseignements douteux et contra-

* Nous avons complété et rectifié le récit de Luitprand par celui de Léon d'Ostie, qui, quoique postérieur d'un siècle, a ici sur notre auteur 1 avantage d'être du pays même où s'était passé l'événement. (Voyez Léon d'Ostie, Mur. t. i, p. 52.)

dictoires, mais il est positif qu'Albéric fut chaudement appuyé par la Toscane, ce qui prouve la persistance de rintimité entre Berthe et Marozie. Enfm, Albéric fut tué * dans une attaque qu'il dirigeait contre Rome même, et laissa à sa veuve, la belle et altière Marozie, le soin de la vengeance. Cette vengeance néanmoins se fit longtemps attendre, et Jean X se maintint sur le siège pontifical pendant plus de quatorze ans, chose vraiment exceptionnelle dans ce siècle. Nous raconterons plus tard la révolution dont il fut victime au profit de Marozie et de son deuxième époux, le fils aîné d'Adelbert et de Berthe. Mais auparavant nous allons assister à deux autres révolutions successives, dont la dernière réalisera enfin le projet le plus cher de la grande comtesse^ en appelant Hugues, son fils favori, au royaume d'Italie.

Nous avons vu Bérenger rendre la liberté à Berthe de Toscane, malgré la malveillance bien avérée de cette princesse à son égard. Toutefois cette modération , forcée ou non, ne lui profita guère, car la révolte qu'il espérait prévenir n'en éclata pas moins fort peu de temps après (919). Les principaux chefs de ce nouveau mouvement étaient, outre le petit comte Adelbert, Odalric, comte palatin de Lombardie, un autre « homme riche et vaillant, » nommé Gislebert, et enfin Lanthbert, archevêque de Milan, qui devait jouer pendant plusieurs années dans les affaires

* On ignore la date précise de la mort d'Albéric, mais on a la preuve authentique qu'il était mort en 920. (Voy. sur tout ceci, les É clair cù sements sur les AlbéricsJ

d'Italie un rôle important, mais peu en harmonie avec son caractère religieux.

Le motif du ressentiment de cet archevêque contre Bérenger est assez curieux. « A Tépoque de son installation, l'empereur, dont le trésor était à sec, exigea de lui une somme exorbitante, qui aurait pu suflire et au delà à toutes les libéralités de bienvenue qu'il devait faire, suivant la coutume, aux divers ofllciers de sa maison, tels que valets de chambre ( cubicularii ) , huissiers ou portiers [ostiarii) , gardiens des paons- ou autres oiseaux de bassecour {pavonariij allilium custodes)^ etc. » On verra plus tard que ce grand état de maison, qui d'ailleurs était alors celui de la plupart des hauts dignitaires ecclésiastiques ou laïcs, convenait parfaitement à cet archevêque, homme de mœurs fort mondaines, grand amateur de chasse et d'autres divertissements encore moins compatibles avec la gravité de ses fonctions. 11 résulte de ce texte un fait important pour l'histoire culinaire, c'est qu'au dixième siècle les archevêques de Milan avaient une basse-cour vraiment mémorable, et dépensaient beaucoup pour son entretien,

« Lanthbert avait néanmoins un tel désir de devenir archevêque, qu'il en passa par où le roi voulut, mais il en conçut contre lui un ressentiment implacable, qui n'attendait qu'une occasion favorable pour se faire jour. »

Bérenger lui-même se chargea de faire naître cette occasion. Étant parvenu à faire arrêter le comte palatin Odalrie, l'un des chefs de la conspiration qui s'ourdissait contre lui, « il voulut, dit Luitprand, prendre le temps de réfléchir sur ce qu'il ferait d'un otage si important, et en attendant, il s'avisa de le confier à la garde de l'archevêque lui-même. » Selon toute apparence, l'arrestation d'Odalric avait eu lieu à Milan même, lieu de sa résidence, et Bérenger n'a-

vait pu se le faire amener de suite à Vérone ou à Pavie, faute d'une escorte assez sûre et assez nombreuse. Mais Lanthbert, qui avait toujours sur le cœur la grosse somme que le roi lui avait extorquée, loin de garder fidèlement le cointe, commença à comploter avec lui.

» Très-peu de jours après, Bérenger ayant fait redemander son prisonnier, Tarchevêque répondit ironiquement qu'il manquerait au devoir le plus sacré du sacerdoce, s'il livrait un malheureux à une mort certaine. Les envoyés du roi apprirent en môme temps que l'archevêque avait déjà fait acte public de rébeUion, en rendant la liberté au comte Odalric. »

Cet événement fut le signal d'une révolte générale (919j, d'autant plus redoutable que les ennemis de Bérenger lui avaient enfin trouvé un nouveau rival. C'était Rodolphe II, roi de la Bourgogne transjurane, qui avait succédé depuis l'an 911 à son père. Nous avons raconté plus haut l'origine insurrectionnelle de ce petit royaume, et la belle défense de son fondateur Rodolphe I contre l'empereur Arnoul. Le jeune roi de Bourgogne avait une haute renommée de valeur qui attira sans doute l'attention, et fixa le choix de la plupart des grands de l'Italie. La grande comtesse paraît avoir gardé la neutralité ; mais son gendre, Adelbert d'Ivrée, était encore cette fois l'un des chefs de la coalition formée contre le père de sa première femme. La famille de Wal drade n'avait en réalité d'autre intérêt dans cette lui que d'affaiblir l'un par l'autre les deux rivaux, sauf trouver ensuite quelque moyen de se débarrasser du vaii queur.

Cette nouvelle guerre fut signalée par d'étranges péi péties. Les ennemis de Bérenger ayant réuni toutes \eu\ forces, marchèrent sur Vérone, refuge ordinaire de j

prince, et campèrent sans aucune précaution sur les coteaux qui dominent Brescia, se croyant assez forts pour n'être pas attaqués, et voulant sans doute attendre Tarrivée de Rodolphe avant d'aller plus loin.

Mais il restait à Bérenger une ressource suprême, de terribles alliés qui arrivèrent à son secours plus tôt que ses adversaires ne pensaient. « Tandis qu'ils campaient à Brescia, dit Luitprand, une puissante armée hongroise arrivait dans le Frioul, sous la conduite de deux chefs nommés Dursac et Bugat \ grands amis de Bérenger. Le roi leur donna immédiatement des guides, qui les amenèrent, par des chemins détournés, sur les derrières de l'armée rebelle. La surprise fut si complète, et l'attaque des Magyars si impétueuse, que beaucoup dé gens de guerre furent tués ou pris sans avoir même eu le temps de s'armer. Le comte Odalric périt en se défendant avec courage, Adelbert et Gislebert furent faits prisonniers.

» Mais Adelbert, homme plus artificieux que brave, se voyant enveloppé de toutes parts, s'était hâté de quitter son baudrier, ses bracelets d'or, tous les ornements qui auraient pu le faire reconnaître. Quand les barbares s'emparèrent de sa personne et lui demandèrent qui il était, il répondit qu'il était simple soldat, au service d'un homme d'armes^, et pria ceux qui l'avaient pris de le conduire à un certain château nommé Calcinariay où il avait des parents qui traiteraient de sa rançon. Les Hongrois l'y menèrent, et, dupés jusqu'à la fin, le cédèrent pour fort peu de chose à l'un de ses hommes d'armes nommé Léon.

* Noms probablement altérés par Luitprand lui-même. ' Miles militis.

» Gislebert, lui, fut parfaitement reconnu, et conduit à Bérenger. Gomme il étnit encore dans l'état où on l'avait saisi, vêtu seulement d'une tunique ou chemise fort courte, il advint qu'en se jetant précipitamment aux pieds du prince pour demander grâce, il montra des choses qui firent rire tout le monde. Bérenger se sentit cette fois porté à la clémence, quoique le traître en fût indigne, et que tous les assistants criassent vengeance contre lui. Il lui fit prendre un bain, le fit revêtir d'habits neufs et complets^ et lui permit de se retirer librement. Pour toute vengeance, il lui dit : « Je n'exige de toi aucun nouveau serment, je te confie à toi-même \ Si après cela tu me trahis encore, ce sera une affaire entre Dieu et toi. »

» Gislebert ne garda pas longue mémoire de ce bienfait. Ayant renoué aussitôt avec Adelbert et les autres rebelles, il fut leur messager auprès de Rodolphe, et le pressa tellement d'agir, que trente jours après celui-ci était en Italie. Cette fois il n'y eut pas de guerre, car tout le monde se déclara en faveur de Rodolphe, qui régna en maître absolu pendant trois ans ^, ne laissant à Bérenger que son marquisat de Frioul.

» Mais r homme est essentiellement inconstant et capricieux dans ses affections. Dans l'espace d'une seule journée, souvent la même chose lui plaît ou lui déplaît, le

4 Fidoi tuœ teipsum committo.

2 Le premier diplôme connu du nouveau roi d'Italie date de Paviej au mois de janvier 922. Il semble que cette même année, des Magyarst auxiliaires ou non de Bérenger, aient dévasté quelques contrées de l'Italie, car dans le mois de décembre Rodolphe, à la sollicitation de l'archevêque Lanthbsrt et du comte Gislebert, autorisa l'évêque de Bergamt à fortifier s^ ville déjà dévastée, et présentement encore menacée par] ces barbares.

LA PAMILIE DE WALDRADE. 234

rebute ou Tattire tour à tour. Comment donc serait-il possible qu*un même homme pût plaire également et continuellement à tous les autres ?

» Il arriva donc que pendant ces trois années le nouveau roi plut aux uns et déplut aux autres, qu^une jnoitié des grands du royaume lui demeura fidèle, tandis que les autres revenaient à Bérenger.

pt"» Il en résulta une guerre formidable ; les deux armées se rencontrèrent (le 29 juillet 923) près de Fiorenzuola, à douze milles de la ville de Plaisance, dont Tarchevêque nommé Gui était du parti de Bérenger *. La bataille se prolongea pendant quatre jours de suite sans résultat décisif. On vit là toutes les horreurs, de la guerre civile ; les pères, les fils, les frères s'entr'égorgeaient, et le soleil n'éclairait qu'à regret ees horreurs sacrilèges. Les deux rivaux, Bérenger et Rodolphe, payaient vaillamment de leur personne ; ce dernier surtout, impétueux comme la foudre, renversait tous ceux qui s'offraient à ses coups -. »

Enfin, le quatrième jour, la chance semblait tourner définitivement en faveur du vieil empereur. Déjà presque tous ses ennemis étaient en fuite, ses soldats avaient entonné le chant de victoire, et commençaient à dépouiller les morts, quand ils furent chargés de nouveau avec impétuosité par la réserve du roi de Bourgogne. Cette réserve était commandée par deux capitaines t aussi habiles qu'audacieux, »

* C'était même un de ses plus anciens et fidèles amis, si l'on en juge parla quantité de donations faites à son profit ou à sa recommandation par ce prince dans les années précédentes. Il avait cependant reconnu Rodolphe pour son souverain, puis il était revenu à Bérenger. (Voyei Muratori, ann. 922, 923.)

^ Luitprand fait à cette journée mémorable les honneurs de l'hexamètre.

le comte Gariard et Boniface, beau-frère de Rodolphe. Ces troupes fraîches eurent facilement raison des soldats de Bérenger, démorahsés et épuisés de fatigue; ce fut plutôt un massacre qu'un nouveau combat. « Le comte Gariard, dit Luitprand, se montra généreux ; de temps en temps il frappait seulement du bois de sa lance ; mais Boniface, lui, frappait toujours de la pointe, et faisait un carnage effroyable. 11 périt tant de monde dans cette journée, que, bien des années après, on ne trouvait plus dans la haute Italie que bien peu de gens ayant l'habitude et l'expérience de la guerre. »

Cette bataille anéantit sans retour la fortune de Bérenger. Malgré son âge avancé, ce malheureux prince résista jusqu'à la dernière heure avec une énergie juvénile. Enfin, il demeura tout à fait seul, cerné par les détachements ennemis qui parcouraient le champ de bataille pour dépouiller les morts. Dans cette extrémité, Bérenger fit preuve encore de cette présence d'esprit, de ce sang-froid qui l'avaient tant de fois tiré d'affaire. Pour déjouer l'attention des chercheurs de butin, il se dépouilla de tous ses vêtements, qu'il jeta le plus loin qu'il put. Puis il se coucha par terre, ramena comme par hasard son bouclier sur sa tête, et demeura ainsi immobile comme les cadavres qui l'entouraient. Quelques soldats ennemis arrivèrent bientôt de ce côté ; mais comme il n'y avait plus rien à prendre à ce prétendu mort, aucun d'eux n'eut la curiosité de soulever le bouclier qui cachait son visage. L'un d'eux seulement lui piqua profondément la jambe du fer de sa lance, mais Bérenger eut la force de surmonter la douleur, et ne fit aucun mouvement. Il demeura ainsi immobile tant que dura le jour, et qu'il entendit quelque bruit. Il se releva enfin, s'éloigna de ce funeste champ de bataille, et

parvint à regagner Vérone, cette ville qui avait été le berceau de sa fortune, son refuge constant dans l'adversité, mais où il allait cette fois trouver la mort.

« Après cette bataille, dit Luitprand, Rodolphe se trouva de nouveau souverain incontesté de tout le royaume. Peu de temps après il tint à Pavie une assemblée générale, et dit aux grands réunis autour de lui : « Puisque Dieu m'a accordé la victoire et que me voilà enfin seul maître, j'ai le projet de confier ce royaume à votre fidélité, et d'aller passer quelque temps dans mes anciens États. » Tous les Italiens lui répondirent : « Agissez-en à votre bon plaisir.» Cette détermination de Rodolphe était, en fait, moins bizarre qu'on ne pourrait le croire. Il ne faut jamais oublier quelles restrictions pesaient alors sur l'exercice du pouvoir suprême. Rodolphe était en réalité pour ses nouveaux sujets non pas un maître, mais un suzerain étranger, et ses absences nécessaires et fréquentes n'étaient pas pour eux le moindre charme de sa domination.

' Bérenger, réfugié à Vérone , reprit courage en apprenant le départ de Rodolphe, et résolut de tenter un nouvel effort pour ressaisir la couronne, en appelant encore une fois les Magyars à son secours. Ces barbares répondirent avec empressement à son appel, mais ils n'arrivèrent que pour le venger.

Dans l'enceinte même de Vérone, cette ville jusque-là si fidèle à Bérenger, des traîtres complotaient sa mort, et leur chef était un nommé Flambert, comblé de bienfaits par Bérenger, qui avait même voulu être le parrain de son fils.

Le vieil empereur eut connaissance de toute la conspiration, et voulut encore cette fois user de clémence. 11 fit venir Flambert, lui rappela en termes pathétiques tout ce qu'il avait fait pour lui. « On m'a pourtant dit, ajouta-t-il, que tu en voulais à ma vie, mais c'est impossible ! Tu me dois tout, dignités et richesses, j'ai fait pour toi ce que je n'avais fait pour personne, et je ne m'en tiendrai pas là, si tu persistes dans la fidélité que tu m'as jurée. » Puis il lui présenta une coupe d'or pleine d'un vin précieux, et lui dit : « Bois ceci à ma santé, et garde la coupe pour l'amour de moi. »

Cette magnanimité ne fit aucun effet sur l'âme du traître ; il ne profita de la clémence du roi que pour hâter sa perte. En le quittant il alla retrouver ses complices, et craignant comme eux un retour de sévérité ou de défiance de la part du roi, ils convinrent d'exécuter leur projet dès le lendemain matin.

Nous connaissons déjà le lieu où devait s'accomplir cet attentat. Bérenger logeait dans le même endroit où il avait vingt ans auparavant surpris Louis de Provence: c'est-àdire dans les bâtiments de l'église Saint-Pierre. Il n'avait pris aucune précaution pour sa sûreté, se croyant suffisamment protégé par le pardon qu'il avait si généreusement octroyé au chef de la conspiration. Un jeune homme nommé Milon, qui lui était tout dévoué, le conjura vainement de s'entourer d'une garde fidèle et bien armée : Bérenger lui défendit absolument de prendre aucune mesure de ce genre. « Au premier chant du coq, la cloche sainte, non moins vigilante, appelle les fidèles à la prière. Le prince était là parmi eux , occupé à chanter les louanges du Seigneur, quand soudain un bruit d'armes retentit sur le seuil de l'église. Bérenger, ne soupçonnant rien, se lève et va de

LÀ FAMTUE DE WALDRADE. 235

ce côté. Il voit une troupe de gens arnnés, parmi lesquels il reconnaît Flambert. Il rappelle et lui demande ce que tout cela veut dire. « Ne crains rien de nous, seigneur, lui répond le traître ; il y a encore des gens qui en veulent à ta vie, et ceux-ci sont armés pour les combattre. » Trompé par ces paroles perfides, le prince s*avance vers ces faux amis! Ils Tcntourent, le saisissent, et l'un d'eux le frappe par derrière d'un coup mortel. Il tombe, et dans ce moment suprême, élève et recommande son âme à Dieu'. »

Ce lâche assassinat ne demeura pas longtemps impuni. Le jeune Milon sut du moins venger celui qu'il n'avait pu défendre. Secondé par la réprobation presque unanime qui s'éleva parmi les habitants de Vérone contre les meurtriers, il parvint à s'emparer d'eux, et les fit pendre ignominieusement trois jours après la mort de Bércnger. Milon apparaîtra souvent dans la suite de ce récit ; il deviendra l'un des principaux instruments de la catastrophe qui mettra fin aux prospérités de la race de Waldrade.

PI as de trente ans après il existait encore un monument irréfragable de cette lugubre catastrophe. Une des dalles du portail de l'église gardait l'empreinte du sang de la victime. « Tous les passants peuvent la voir, ditLuitprand, et nul effort humain n'a pu faire disparaître la trace de ce grand crime. Cela ne serait sans doute pas arrivé si le prince eût été plus prudent, s'il eût écouté les instances de son fidèle Milon, mais sans doute il était dans les desseins de Dieu que tout se passât ainsi. »

Le diacre de Pavie a raison cette fois ; c'était un juste

* L., 1- n. c. 20. Tout ce récit est en vers, et empreint dune sorte d'émotion profonde et solennelle, que nous avons tâché de faire passer dans notre traduction.

jugement de Dieu qui frappait Bérenger au seuil même de l'édifice sacré dont il avait naguère violé le droit d'asile, en infligeant au jeune et malheureux Louis un supplice pire que la mort. Il y a beaucoup de bien et de mal à dire de ce prince , qui , pendant près de quarante ans , posséda ou disputa le pouvoir suprême. On ne peut lui refuser beaucoup de courage, d'adresse et de persévérance ; il eut même parfois des accès de clémence et de mansuétude qui, comme on l'a vu, lui réussirent fort mal. Mais sa cruauté dans d'autres occasions, et surtout l'usage qu'il fit plus d'une fois des hordes hongroises pour réduire ses peuples par l'extermination, jettent sur son caractère une teinte odieuse, et ôtent beaucoup d'intérêt à ses malheurs et à sa mort. (Y. Éclaircissements.)

La mort de Bérenger fut cruellement vengée par l'in-vasion hongroise qu'il avait provoquée. Rodolphe était encore dans ses anciens États, Bérenger venait de succomber à Vérone, quand ces barbares, conduits par un chef nommé Salardy fondirent de nouveau sur l'Italie. Leur marche n'était plus hésitante, embarrassée, comme lorsqu'ils campèrent pour la première fois sur les rives de la Brenta. Vingt-cinq années de dévastations les avaient familiarisés avec l'Italie ; ils couraient à un butin assuré par des routes connues ! Cette fois, dédaignant les conquêtes trop faciles, ils traversèrent rapidement la Lombardie, et se portèrent en masse sur Pavie.

Cette cité, alors l'une des plus grandes et des plus riches de l'Italie, était encombrée par les populations voisines

qui venaient y chercher un refuge à rapproche des barbares. Cette agglomération présentait un obstacle insurmontable aux Hongrois, qui ne savaient combattre qu'à cheval et en rase campagne, et si les Italiens avaient eu à leur tête un homme de sang- froid, il aurait certainement pu traiter avec ces sauvages ennemis, et obtenir leur éloignement à prix d'argent. Mais les Italiens étaient alors divisés comme de nos jours, et toute cette multitude confuse et éplorée ne savait qu'implorer un miracle, quand il aurait fallu parlementer ou combattre.

Les Hongrois ne tardèrent pas à paraître ; leur nombre était formidable, leur aspect menaçant. Ils campèrent autour de la ville et firent quelques préparatifs de siège ou plutôt de blocus, en creusant un large fossé qui interceptait toutes les issues, mais ils ne pouvaient affamer Pavie sans risquer de s'affamer eux-mêmes; ils ne pouvaient pas davantage tenter^une attaque étrangère à toutes leurs habitudes guerrières; un assaut, une lutte d'extermination de rue en rue contre des gens dont le désespoir eût sans doute ranimé le courage. Pour en finir d'un seul coup avec ce peuple entassé dans des rues étroites, bordées de constructions en bois, couvertes de chaume, il leur restait une arme terrible, l'incendie ; ce fut celle-là qu'ils employèrent.

Pour accomplir cette œuvre de destruction, ils choisirent une matinée où le temps était clair et sec, et le vent violent. « Au moment où le soleil commençait à dissiper les brouillards des collines environnantes ; » à un signal donné, les barbares commencèrent de toutes parts leur étrange attaque. Au lieu de flèches, c'étaient des sarments de vigne et des branches de pin enflammées qu'ils décochaient sur la ville. Aussi l'incendie éclata tout à coup dans cent endroits avec une violence irrésistible.

Le désastre fut immense. Frodoard parle de quarantetrois églises qui brûlèrent à la fois! Ce qui est certain, c'est qu'un grand nombre d'édifices publics ou privés devinrent la proie des flammes, qu'une foule innombrable de peuple périt également consumée par le feu .ou suffoquée par la fumée. L'évéque de Pavie et celui de Verceil furent du nombre des victimes. « Vous eussiez vu, dit Luitprand*, l'or et l'argent, longtemps conservés dans les réduits les plus secrets, mais que savait bien trouver l'incendie, ruisseler à flots ardents parmi les cadavres; les pierres les plus précieuses, onyx, saphirs, jaspes, topazes, gisant çà et là, sans que personne songeât même à les regarder. Un certain nombre d'habitants se réfugièrent dans des barques sm^ le Tésin, mais le feu s'y communiquait par les constructions qui bordaient la rive, et semblait poursuivre ses victimes jusqu'au sein des eaux. D'autres voulurent s'enfuir de la ville, mais les Hongrois étaient là, applaudissant à leur œuvre avec une joie féroce, et rejetant à grands coups d'épieux dans l'immense bûcher quiconque tentait de s'échapper. »

Luitprand, encore fort jeune à cette époque, fut témoin oculaire de cette scène de destruction dont il nous a seul transmis les détails. Son récit, empreint d'une émotion profonde, nous apprend minutieusement le jour et l'heure de la catastrophe. Elle eut lieu un samedi, le quatrième jour avant les ides de mars, l'an de Jésus-Christ 924, vers la troisième heure de jour. Enterminantsa narration, il recommande aux prières de ses lecteurs les malheureux qui périrent dans cet effroyable incendie.

Suivant Frodoard, deux cents personnes seulement y

* L. m, cl. -

U FAMILLB DE WÀLDRiDK, 239

survécurent. Elles ramassèrent dans les ruines embrasées un nombre égal de pièces d'argent pour racheter leur vie. Luitprand dit seulement que, malgré cet affreux désastre, Pavie ne tomba pas dans les mains des barbares, et il attribue cette préservation d'une ruine entière aux prières du bienheureux Syrus, apôtre de Pavie dans les premiers tenips du christianisme. Suivant la traduction qu'il reproduit, ce saint, disciple d'Hermagoras, envoyé en Italie par saint Paul, avait prophétisé la destruction d'Aquilée par Attila, et la grandeur future de Pavie, dguble prédiction justifiée par l'événement. Nous n'avons pas besoin de dire que cet apostolat et ces prophéties sont manifestement apocryphes, et donnent seulement la mesure de l'aveugle et superstitieuse crédulité de cet ûge de ténèbres.

Toutefois, le fait de la rançon payée aux Hongrois par les habitants dh Pavie n'est nullement. invraisemblable, mais à coup sûr le nombre de ces survivants était bien plus considérable que ne le dit Frodoard*, autrement on ne s'expliquerait ni la promptitude avec laquelle Pavie se

1 Frodoard est incontestablement bien supérieur à Luitprand par la

lacité et la candeur. Mais son témoignage devient contestable , , i;ind il parle d'événements qui se sont passés loin de lui, et sur les- <(iiels il n'a pu se procurer que des renseignements souvent douteux ou

rifus. C'est ainsi, par exemple, qu'il met l'empereur Bérenger à la

Ui des Hongrois qui investirent et brûlèrent Pavie.

Pavie ne contenait pas seulement des maisons en bois, mais de vastes ' t solides constructions qui ne furent certainement pas la proie des ilammes, notamment ses remparts et ses tours, le célèbre monastère de ' Posterla dont nous avons parlé ailleurs, l'antique église San Pietro

ciel d'07'0 qui subsiste encore, et un grand nombre de logis fortifiés • t bâtis qui remontaient à l'époque longobarde, notamment l'habitation même des rois. Moins de six mois après ce désastre, le roi Rodolphe se trouvait à cette résidence, ce qui prouve qu'elle n'avait subi aucun dommage notable.

releva de ses ruines, ni la conduite des Hongrois, qui cer tainement n'auraient pas renoncé au pillage de tant de richesses laissées à Tabandon, si l'occupation dé la ville ne leur eût présenté des difficultés sérieuses, même après l'incendie. On voit combien il eût été plus facile encore de s'entendre avec eux avant ce désastre.

Il paraît que les hordes qui avaient bloqué et incendié Pavie se séparèrent ensuite. Les unes passèrent dans le midi de la Gaule, où elles furent exterminées en détail *, les autres, chargées de butin, regagnèrent leur pays.

Après la mort de Bérenger et l'incendie de Pavie, Rodolphe de Bourgogne reparut en Italie, où, cette fois, il ne trouva pas de concurrent.

L'historien ne nous a transmis aucun renseignement bien particulier sur le caractère de ce prince. Toutefois, d'après les événements auxquels il s'est trouvé mêlé, on devine qu'il n'était ni meilleur ni pire que la plupart de ses contemporains. Son élévation au trône attestait de l'ambition et du courage ; mais, devenu roi, il ne justifia pas les espérances de ses partisans, et sa chute, dont nous parlerons bientôt, prouve la faiblesse de son caractère et le dérèglement de ses mœurs.

Ce prince sensuel et borné fut pourtant l'époux et le père de deux des femmes les plus remarquables de son siècle, la reine Berthe, la célèbre fileuse, et la grande sainte Adélaïde, depuis impératrice d'Allemagne.

* Frodoard.

L'apparition de ces deux noWes et radieuses figures élève et console l*âme parmi les sombres horreurs du temps où elles vécurent, et dont nous cherchons à sonder les ténèbres. Peu desouverains, aux meilleures époques de l'histoire ont laissé un souvenir aussi durable, aussi touchant que la bonne reine Berthe. Étrangère à toutes les passions mauvaises des grands de la terre, injustement délaissée par les deux princes qui recherchèrent successivement son alliance, Berthe trouva la consolation de ses disgrâces domestiques dans la pratique assidue des deux vertus consolatrices par excellence, le travail et la charité. Son petit royaume de Bourgogne transjurane comprenait, comme on sait, une grande partie des montagnes de l'Helvétie, alors bien autrement sauvages que de nos jours. La résidence habituelle de Rodolphe et de Berthe était à Payerne, petite ville sur le lac de Neuchâtel. Mais on voyait chaque été la pieuse reine, pèlerine et ouvrière infatigable, parcourir les plus rudes sentiers de son montueux royaume, portant fixée à l'arçon de sa selle cette fameuse quenouille, qui devait aller avec elle à l'immortalité! Providence visible des infortunés, elle apparaissait comme un ange de paix et de consolation, là où les puissants d'alors ne passaient d'ordinaire que pour asservir ou détruire.

L'histoire de cet âge ignorant et barbare est devenue une énigme presque indéchiffrable. Le temps a dispersé les ossements des princes et des guerriers, dévoré leurs glaives souillés de sang : il a si bien aboli le souvenir même de leurs passions et de leurs luttes, que les savants ont peine aujourd'hui à retrouver leurs noms, et les limites des États qu'ils se disputaient. Et pourtant le souvenir de la reine Berthe et de sa quenouille est venu intect jusqu'à nous, à travers tant de révolutions et d'années! Bien plus,

cet humble et gracieux nom de femme, symbole de la puissance légitimée, sanctifiée par le travail et la charité, est demeuré l'unique tradition populaire de ce temps de désolation. On a oublié les ravages des Hongrois, les rivalités impitoyables des princes, les orgies des grandes, courtisanes italiennes, mais on se rappelle toujours le temps où la reine Bertlie filait^ et faisait revivre momentanément l'âge d'or dans ce siècle de fer. Douce légende, contemporaine de tant de réalités terribles, dont la colère divine a gardé le secret! Oui, c'est bien là un des anneaux de cette chaîne merveilleuse qui relie les vertus de tous les âges, guirlande de fleurs immortelles et suaves, jetée à travers les abîmes, et que nulle tempête ne saurait briser î

L'élévation de Rodolphe et de Berthe au royaume d'ItaUe ne changea en rien les sentiments de cette pieuse reine. Dans cet accroissement de la puissance et des États de son mari, elle ne vit qu'un champ plus vaste ouvert à son inépuisable charité. L'Italie apprit à son tour à la connaître et à la bénir, et là aussi l'on retrouve le touchant dicton populaire : al iiempo che Berta filava ^ !

Mais toute grande vertu a sa couronne d'épines en ce monde ; et Berthe, plus puissante, n'en devint pas plus heureuse.

Tandis que cette pieuse reine prodiguait ses charités aux indigents qui se pressaient aux portes de ses palais, ou qu'elle allait chercher, sa quenouille à la main, jusque dans leurs humbles demeures, une autre femme se faisait connaître aussi dans le royaume d'Italie, mais d'une manière

* Par une méprise inconcevable, M. de Sismondi fait honneur à Berthe de Toscane du proverbe populaire qui consacre la renommée si pure et si durable de la reine Berthe.

LA FAMIILB DE WÀLDRÀDE. 2l4a

bien différente I Elle y acquit bientôt une telle influence, qu'après avoir séduit et dominé Rodolphe lui-même, elle parvint à le détrôner.

Cette femme était la belle et fière Ermengarde, fille d'Adelbert de Toscane et de Berthe , et veuve très-consolable de T autre Adelbert, marquis d'ivrée, mort peu de temps après Tavénement de Rodolphe. « La cause de l'influence extraordinaire d' Ermengarde est honteuse à rap-^ porter, dit Luitprand. Cette femme, d'une incontinence extrême, accordait ses faveurs non-seulement à des hommes de haut lignage, mais encore à des gens de basse condition, quand elle y trouvait son intérêt \ »Ce fut sans doute grâce à quelque mésalliance de ce genre qu'elle parvint à se saisir de la capitale même du royaume.

La belle Ermengarde, complaisante à l'excès pour ceux dont le dévouement pouvait servir à sa puissance, rebutait sans façon tous les adorateurs inutiles ou nuisibles à ses desseins secrets. Ses galanteries avaient un but tout politique : instrument docile de Berthe sa mère, elle travaillait à sa manière à l'agrandissement de la famille. 11 en résulta bientôt une guerre civile, dans laquelle les amants heureux d'Ermengarde prirent parti pour elle, tandis que Lanthbert, archevêque de Milan, et d'autres soupirants rebutés firent cause commune avec le roi Rodolphe. Celui-ci, peu soucieux de la foi conjugale, avait lui-même été, dans les premiers temps de son règne, en très-bonne intelligence <ivec Ermengarde, si Ton en juge par une donation faite, dès Tan 924, à l'évêque de Parme, à la requête de cette

* L., 1. ni, ch. 2. Ignobilibus. Nous avons déjà expliqué comment des affranchis {aldiones) ou même des serfs pouvaient, à cette époque, se trouver en fait plus puissants et plus redoutables que des hommes libres.

femme, qui est qualifiée dans l'acte de conseillère intime du roi Rodolphe. Frodoard parie aussi de la liaison scandaleuse de Rodolphe avec une autre femme, du vivant de son épouse légitime.

Il était sans doute humiliant pour ce prince de ne devoir la fidélité de ses vassaux, et même celle d'un archevêque, qu'aux rigueurs calculées d'Ermengarde; mais la beauté et la coquetterie de cette femme faisaient faire à tous ceux qui la connaissaient des extravagances inouïes, et Rodolphe lui-même allait en donner un curieux exemple \

Rodolphe, ayant rassemblé des forces imposantes, marcha sur Pavie, dont Ermengarde s'était emparée en son absence, et campa à cinq milles de la ville, au confluent du Tésin et du Pô.

Alors Ermengarde, qui sans doute n'était pas en état de soutenir un siège en règle, eut recours à un stratagème aussi original que hardi. Se fiant pleinement au pouvoir de ses charmes et au souvenir qu'avait dû en garder Rodolphe, elle lui envoya une nuit un messager qui se glissa inaperçu dans son camp, en suivant dans une embarcation le cours du fleuve, sur le bord duquel s'élevait la tente royale. Ce messager remit à Rodolphe avec le plus grand mystère une lettre conçue à peu près en ces termes ; « Ta liberté,

* Zelo quippe non modico, dit brutalement Luitprand , propter Ermerigardœpulchritudinemjiixtà carnis hujusputredinem trahebantur.

ta vie même sont à ma discrétion. Tous ceux qui semblent te rester encore fidèles m'appartiennent de cœur, et t'auraient déjà livré à moi, si j'avais voulu être complaisante pour eux. «Elle finissait par donner à Rodolphe un rendez-vous pour la nuit suivante, rendez-vous à la fois d'amour et de politique, comme elle aimait à les donner.

« Rodolphe, à la fois charmé et effrayé de cette communication, fit répondre qu'il agirait en toute chose au gré d'Ermengarde. Dès la nuit suivante, il congédie secrètement les gardes qui veillaient autour de sa tente, en abaisse les rideaux, arrange même son lit avec soin, de manière à faire croire qu'il ne l'a pas quitté. Puis il s'embarque, et remonte le fleuve en toute hâte, pour aller trouver Ermengarde.

» Le lendemain matin, les soldats commencent à s'approcher avec précaution de la tente royale; les chefs arrivent à leur tour, et s'étonnent entre eux que le roi dorme si tard, contre son habitude. Enfin ils se décident à faire du bruit pour l'éveiller, comme firent jadis les serviteurs d'Holopherne,. dans une circonstance à peu près semblable : point de réponse ! Enfin ils pénètrent dans la tente qu'ils trouvent videl 1 Le bruit de cette disparition étrange se répand bien vite dans le camp. Le roi est mort, disent les uns ; il est enlevé, disent les autres, et personne ne soupçonne la vérité. Tandis qu'ils se livrent aux conjectures les plus contradictoires sur cet événement, le bruit se répand tout à coup que Rodolphe est dans Pavie, qu'il s'est réconcilié avec Ermengarde et ses partisans, et qu'il va venir avec eux attaquer son propre camp. Cette nouvelle cause une panique générale ; tous les soldats de Rodolphe s'attendent à le voir reparaître comme ennemi, prennent soudain la fuite, et la frayeur semble leur donner des ailes.

» Ils coururent ainsi jusqu'à Milan... Là Tarchevêque Lanthbert, avec l'assentiment de tous les partisans de Rodolphe, devenus ses ennemis acharnés, proposa de décerner la couronne d'Italie au sage et puissant comte de Provence, Hugues, frère utérin d'Ermengarde *. »

Ainsi s'accomplit cette révolution, Tune des plus étranges dont l'histoire fasse mention. Nous ne la connaissons que par le récit de Luitprand, mais ce récit est clair, détaillé, positif, et d'ailleurs l'autorité de cet écrivain est ici d'autant plus considérable, qu'il parle d'événements arrivés dans son pays et depuis sa naissance. Qu'était devenu Rodolphe pendant cette nuit dont il se promettait tant d'avantage et tant de bonheur, et qui aboutit à une si cruelle] mystification? Fut-il du moins indemnisé comme amant du tort qu'on lui faisait comme roi? Sur ce point délicat, nous en sommes réduits aux conjectures. Dans tous les cas, Ermengarde n'abusa pas du moins de ses avantages contre celui qu'elle avait si bien trompé, car on le revit bientôt libre, mois sans sujets et sans armée, obligé de recourir à son beau-père pour tenter de recouvrer son royaume.

L'aventure de Rodolphe et d'Ermengarde rappelle un peu celle de Judith et d'Holopherne. Ici seulement, c'est l'Holopherne bourguignon qui prend la peine de se déranger pour aller trouver Judith, et de plus le dénoûment de cette piquante mystification n'est pas ensanglanté. Cet épisode curieux de l'histoire du x^ siècle est un de ceux qui jettent le plus grand jour sur le caractère peu connu de ces aventureuses et brillantes courtisanes, qui régnèrent d'une façon si merveilleuse et si absolue par le seul pouvoir de leurs charmes. Sans doute ces. femmes gardaient

* L., 1. m, ch. 3.

LÀ FAMILLE DK WALDRADE. 247

parfois à leurs amants une sorte de loyauté qui n'était pas une de leurs moindres séductions. Pour que Rodolphe ait pu devenir victime d'une semblable déception, il faut bien admettre que, malgré les débordements d'Ermengarde, on ne pouvait la soupçonner d'une trahison vulgaire ; le piège eût été trop grossier. Elle respecta, en effet, sa liberté et sa vie, mais elle le tua en quelque sorte moralement, en le brouillant sans retour avec ses plus fidèles amis. Elle devint ainsi la cause principale de l'élévation de son frère, qui n'eût jamais réussi peut-être à obtenir la couronne d'Italie, sans les bizarres démarches de sa sœur.

« Rodolphe, se voyant abandonné de tout le monde à la suite de sa mésaventure, alla demander du secours à son beau- père Burchard, duc de Souabe et d'Alsace *. Celui-ci assembla aussitôt une troupe nombreuse, et prit avec son gendre la route d'Italie par le mont Joux et le val d'Aoste. Quand ils eurent atteint Ivrée, la ville d'Ermengarde, où sans doute ils n'entrèrent pas, Burchard dit à son gendre : « Je pense qu'il serait convenable que j'aille en avant jusqu'à Milan avec une escorte peu nombreuse, et sans montrer de dispositions hostiles. Je pourrai ainsi examiner la ville, et connaître les dispositions de ses habitants. »

» Il vint en effet jusqu'aux portes de Milan ; mais avant d'y entrer, il se détourna pour aller faire ses dévotions à l'église de Saint-Laurent, située alors près des murs de la ville. Cette église avait été récemment fortifiée avec soin, dans la prévision d'une nouvelle invasion des Hongrois. Aussi présuma-t-on que la dévotion n'était pas l'unique but de cette excursion, que Burchard voulait se rendre compte

* Burchard, dont on ignore l'origine, était duc de Souabe depuis l'an 916, et venait de recevoir l'investiture du duché d'Alsace des mains du roi de Germanie, Henri l'Oiseleur.

des moyens de se saisir plus tard de cette forteresse, dont la possession lui eût assujetti Milan et tout le pays d'alentour.

» Au sortir de Téglise, comme la petite troupe chevauchait le long des murs mêmes de la ville, Burchard dit aux siens dans la langue de leur pays : « Si je ne force pas les Italiens a m'obéir à moi seul, comme un bon cheval obéit à l'éperon, si je ne les arrache pas aux embrassements de leurs viles courtisanes', je ne m'appelle pas Burchard. Et quant à la hauteur et à la force de ce rempart, dans lequel ils mettent leur confiance, je m'en moque ; co dard porte assez loin pour les y atteindre et les en précipiter. »

» Le bon duc s'exprimait ainsi en toute liberté, ne pensant pas qu'aucun des curieux rassemblés sur son passage pût connaître la langue teutonique. Malheureusement pour lui il y avait là un misérable couvert de haillons, auquel personne ne faisait attention, qui comprit parfaitement tout ce qu'avait dit Burchard, et s'en alla bien vite le répéter à r archevêque Lanthbert. Celui-ci, homme d'esprit et de sang-froid, se garda bien de faire mauvaise mine à Burchard, qui arriva peu de moments après. 11 le reçut au contraire avec une courtoisie singulière, et lui fit même chasser un cerf dans son parc réservé", faveur exceptionnelle, qu'il n'accordait qu'à ses plus intimes amis. Mais, pendant la chasse, il fit prévenir en hâte les gens de Pavie et d'autres princes d'Italie, afin qu'ils guettassent Bur-

* Le texte de notre auteur est bien autrement énergique. Si Italienses non fecero informes equas caballicare.

2 Brolio, mot d'origine tudesque, implanté dans la basse latinité. On voit à Dresde le palais et la terrasse de Brûhl. Plusieurs localités en France portent encore le nom de Breuil.

chard au retour, et le retint assez pour leur donner le tenip^ de se mettre en mesure.

» Burchdrd, en quittant Milan, arriva le même jour h, Novarre pour y passer la nuit. Comme il en sortait au petit jour, une troupe nombreuse d'hommes armés fondit sur son escorte. 11 voulut s'enfuir, mais son cheval s'abattit et le jeta dans le fossé de la ville, où il fut aussitôt percé de mille coups'. Ses gens cherchèrent un asile dans l'église de Saint-Gaudence, mais les Italiens, encore tout furieux des menaces et de l'insolence de Burchard, brisèrent les portes de l'église, et massacrèrent tout ce qui s'y trouvait, même ceux qui s'étaient réfugiés sous l'autel. Rodolphe, apprenant la mort de son beau-père, jugea la partie définitivement perdue, et se retira en toute hâte dans ses anciens États. »

On reconnaît dans ce récit la convoitise héréditaire de la race germanique à l'aspect du beau ciel et des riantes cultures de l'Italie, où la nature semble voiler les deuils de tant de siècles sous une fête éternelle. Mais Burchard, en succombant , léguait à ses descendants la vengeance ; le gendre et les descendants de la pieuse reine Berthe, les Otiions, devaient régner plus tard dans ce pays, où le sang de leur aïeul avait coulé.

N'est-ce pas aussi une figure curieuse, sinon édifiante, que cet archevêque de Milan, si grand amateur de chasse et de bien d'autres divertissements plus ou moins profanes.

* La chronique de S. Gai met cet événement à la date du 2 mai 926, mais en se Dornant à dire que le duc Burchard mourut d'une chute de cheval en Italie. Frodoard raconte cet événement comme Luitprand, mais il dit expressément que Burchard fut tué par les enfants de Berthe, c'est-à-dire par les gens d'Ermengarde et de Gui, duc de Toscane. Berthe était déjà morte depuis quelques mois. (Voyez ci-après.)

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et disposant de la couronne d'Italie au gré d'une femme impudique ? Et pourtant ne méprisons pas trop ces mœurs étranges , à la fois dissolues et brutales ! L'amour, qui rend l'homme tantôt si méprisable et tantôt si grand, remplit plus d'une page de l'histoire du monde, et le x' siècle n'est pas le 'seul qui ait vu des courtisanes des[)otes, et des existences royales à la merci du caprice d'une femme l

Hugues, fils aîné de Berthe, comte et régent de Provence, était exactement instruit de tout ce qui se préparait en sa faveur. Dans la charte de fondation du monastère de Saint-Pierre à Vienne, il ne prend encore que le titre de comte ; il exprime sa reconnaissance pour les honneurs suprêmes auxquels Dieu l'élève', et ces expressions emphatiques se rapportent évidemment à ce qui se passait en Italie. Mais c'était plutôt à la colère de Dieu qu'à sa clémence qu'il fallait rapporter cette fortune surprenante de Hugues, qui avait coûté à sa mère trente années de crimes et de perfidies.

Le vœu de l'ambitieuse fille de Waldrade allait donc enfin s'accomplir! Après avoir soutenu et trahi tour à tour les princes qui depuis trente ans se disputaient l'Italie, usant et abusant de tous les moyens, même de son propre honneur et de celui de sa fille, elle en était enfin venue à

* Tanti honoris celsitudine suhlimatuTH.

ses fins. Hugues était solennellement appelé au royaume d'Italie, et c'était un des plus hauts dignitaires ecclésiastiques de ce pays qui prenait l'initiative de cet appel, donnant ainsi un démenti solennel aux préjugés religieux qui l'avaient jusque-là écarté du trône. Il y montait dans toute la force de l'âge, avec le renom et l'autorité que lui donnaient ses vingt années d'exercice du pouvoir souverain dans les États de Louis l'Aveugle.

Il fit voile vers la Toscane aussitôt qu'il eut reçu le mes* sage de l'archevêque de Milan. Tandis qu'un Vent favorable poussait ses navires vers la côte de Toscane, Burchard succombait à Novarre, Rodolphe s'enfuyait pour toujours. En touchant le sol italien, Hugues n'avait plus d'ennemis.

Il débarqua donc dans les États de sa mère, mais il n'avait plus à voir que son tombeau. Dieu n'avait pas permis que la fille de Waldrade jouît de la plénitude de ce triomphe si âprement convoité : Berthe de Toscane était morte à Lucques depuis quelques mois '. On lisait et on peut lire encore sur sa pierre tombale placée aujourd'hui h l'entrée de la cathédrale de Lucques, ainsi que celle d'Adelbert, cette inscription funèbre, dans laquelle nous retrouvons, à travers de menteuses hyperboles, quelques appréciations vraies sur le caractère et la vie de cette femme extraordinaire :

« Ci-gît le corps de la grande comtesse Berthe, femme illustre par sa naissance, sa piété et sa bontés épouse du duô Adelbert. Fille du roi Lother, elle descendait de la noble race des rois l'ranks, et comptait parmi ses aïeux le grand Karle lui-même. Elle fut renommée pour sa beauté, plus

* Le 8 mars 925. (V. Éclaircissements, xix )

encore pour son esprit et ses vertus. Elle fut heureuse, toujours heureuse, tant (ju elle vécut en ce monde '; nul ennemi ne put jamais prévaloir contre elle. Elle exerçait par sa sagesse une influence souveraine sur le gouvernement d'États nombreux, et l'on voyait les comtes accourir de toutes parts auprès d'elle, attirés par le charme tout puissant de son entretien ^. Elle fut la mère et la providence des exilés, et exerça magnifiquement l'hospitalité : par sa sagesse, sa prudence et son énergie, elle fut l'honneur et la lumière de ritalie. De l'Occident à l'Orient s'élèvent des gémissements sur cette mort ; la France, la Grèce, l'Italie, la Corse, la Sardaigne pleurent Berthe la grande comtesse. Vous qui lisez ces vers, priez le Seigneur qu'il lui accorde le repos éternel. »

L'homme ne saurait pénétrer tous les secrets de la clémence divine, mais ce que nous savons de la vie de cette grande coupable permet au moins de douter qu'une semblable prière ait été exaucée. Peu de femmes ont été plus heureusement douées que celle-là; aucune peut-être n'a fait un usage plus criminel des dons merveilleux qui lui étaient échus en partage ; du génie, de la beauté, de la grâce, de tout ce qui peut assurer aux femmes une influence irrésistible et souveraine.

Elle laissait cinq enfants, dont nous avons déjà parlé : Hugues et Boson, de Thibaut, son premier mari ; Gui, Lambert et Ermengarde, enfants d'A.de)bert. Gui, l'aîné de ceux-ci, fut confirmé par le nouveau roi, son frère utérin, dans le gouvernement de la Toscane. Ce prince épousa la

* Permansitfelix, seclo diim mxitin isto.

* Partibus ex multis multi comités veniebant Mellifluum cujus qucerere colloquium

veuve d'Albéric de Spolette, la trop fameuse Marozie ; mais on ne sait pas positivement si cette union est antérieure ou' non à la mort de Berthe. Ce qui est certain, c'est qu'elle rendit Gui assez puissant pour n'avoir rien à craindre de la jalousie du roi son frère, qui en effet n'entreprit rien contre Gui, et ne se mêla même jamais des affaires de l'Italie méridionale et de Rome, tant que ce prince vécut.

Ainsi Gui, docile aux inspirations maternelles, s'était uni sans scrupule à une femme plus âgée que lui, déjà célèbre depuis plus de quinze ans pour sa vie scandaleuse, et mère de quatre fils (sans compter les filles) , dont la légitimité était plus que douteuse I

Cette union étrange paraît néanmoins s'être accomplie sans remords et presque sans scandale, tant était grande la corruption de ce siècle. A voir l'indifférence stoïque des contemporains devant de pareilles monstruosités, il semble que la conscience humaine était obscurcie comme l'intelligence. Quiconque avait en main la force pouvait se permettre, ou plutôt avait droit à tout ce qui pouvait servir ses intérêts et satisfaire ses passions.

La fille de Waldrade dut mourir contente. L'élévation de son fils Hugues à la royauté, déjà presque assurée par ses soins et ceux d'Ermengarde ; l'union prochaine, peutêtre même accomplie, d'un autre de ses fils avec l'impure et puissante Marozie, semblaient assurer pour longtemps à sa nombreuse postérité la puissance, la richesse ; le bonheur enfin, tel que des âmes ainsi faites pouvaient le comprendre ! Mais Berthe ne prévoyait pas quelles déceptions terribles réservait l'avenir à l'ambitieuse espérance qu'elle emportait dans la tombe. Elle ne prévoyait pas qu'en peu d'années ce fils aîné, objet d'une prédilection si passionnée, allait devenir l'ennemi, le persécuteur inipitoyable de sa

propre famille ; qu'il devait ensuite, par un juste retour, devenir victime après avoir été bourreau. Le plus grand châtiment des méchants, dans ce « monde voilé » où les attend la justice de Dieu, ne serait-ce pas de conserver toutes les passions criminelles dont ils s'inspiraient ici-bas, et d'assister, témoins invisibles et impuissants, à l'anéantissement des travaux et des espérances d'une vie coupable ?

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