HUGUES, ROI D'ITALIE
Luitprand commence par un magnifique éloge l'histoire de Hugues, roi d'Italie, fils de Berthe de Toscane, et petitfils de Waldrade. « Ce fut, dit-il, un prince vaillant, prudent et sage, zélé pour la gloire de Dieu et les intérêts de l'église. Il aimait et honorait les hommes savants et pieux, et montrait une vive sollicitude pour les pauvres. Mais sa passion immodérée pour les femmes ternissait toutes ses vertus, » Luitprand s'est trop souvenu, en écrivant ces lignes, qu'il avait été protégé par Hugues, et persécuté par son successeur. On verra, par le récit même de notre auteur, que le mot de vertu n'est nullement convenable ici, Hugues alliait à des facultés remarquables, à une pénétration d'esprit et une persistance d'idées rares dans son siècle, une profonde dépravation de cœur et un impitoyable égoïsme. C'était, pour tout dire en un mot, le digne fils de la grande comtesse.
Ce prince était déjà veuf à cette époque d'une femme nommée Guille, et connue seulement par la mention qu'en fait la charte de fondation de fégUse de Vienne, dont
nous avons déjà parlé. Il en avait épousé une seconde, de noble race teutonique, nommée Aida, dont il avait un fils nommé Lother, comme son aïeul maternel et une fille, nommée Aida, comme sa mère. 11 avait eu aussi d'une concubine, également de sang noble et probablement du même pays, un fils naturel nommé Hubert \ auquel il donna plus tard la Toscane.
Tout semblait présager à Hugues une domination paisible. A peine débarqué, il reçut à Pise des envoyés du pape Jean X, et de la plupart des princes italiens. De là il se rendit à Pavie, où les habitants le reçurent avec enthousiasme. Ils étaient loin de prévoir alors tout le mal qu'il devait leur faire un jour ! Après avoir été couronné solennellement dans cette capitale de la haute Italie, il eut à Mantoue une entrevue amicale avec le pape. L'accueil fait à Hugues par les populations de la haute Itahe fut tel, que plusieurs siècles après on disait encore proverbialement en Provence, tiYiité comme le roi Hugon^ pour indiquer une réception empressée et brillante ^.
Mais Hugues, depuis plus de vingt ans spectateur intéressé des révolutions de ce pays, se méfiait avec raison de la versatilité italienne. Il songea donc de suite à prendre toutes ses précautions pour s'affermir sur le trône, et éviter le sort funeste de ses prédécesseurs. Craignant de nouvelles tentatives de la part de Rodolphe, il se ménagea un allié puissant, en faisant alliance avec le roi de Germanie, Henri l'Oiseleur, déjà fameux, même au delà des Alpes, par ses exploits et son courage. Sans reconnaître formellement la
* Du nom de son aïeul paternel, frère de la reine Theutberge. (Voyez notre première partie.) 2 D. Bouche, Histoire de Provence.
suzeraineté de ce prince, Hugues se concilia sa bienveillance par des présents considérables. Il noua aussi des relations diplomatiques avec Constantinople.
« Les Grecs, dit Luitprand, étaient alors gouvernés par l'empereur Romain, prince doué de toutes les vertus, » Notre auteur était disposé dans ce moment-là à voir des vertus partout. Il fallait de la bonne volonté pour trouver tant de perfections à ce Romain Lécapène, qui, élevé par ses intrigues autant que par son mérite aux plus hautes dignités de l'État, s'était fait associer de force à l'empire par le jeune Constantin Porphyrogénète, fils de Léon le Philosophe, et gouvernait seul en maître absolu, prenant le pas dans toutes les cérémonies publiques sur son souverain légitime, qu'il tenait habituellement relégué dans un appartement retiré du palais, où il le laissait même quelquefois manquer du nécessaire'.
Hugues choisit pour ambassadeur auprès de Romain le père même de Luitprand, « bien digne de cette haute faveur par sa probité et son éloquence, » à ce qu'affirme son fils. Si cet ambassadeur n'avait pas su manier d'autres armes que la parole, il ne serait jamais arrivé jusqu'à Constantinople. Après avoir fait la plus grande partie du voyage par mer, il débarqua à Thessalonique, et poursuivait sa route par terre, quand il fut attaqué par une horde de Slaves [Schlavi). Ces peuples encore païens habitaient la rive droite du Danube, mais faisaient de fréquentes excursions sur le territoire de l'empire, et jusque dans les en-
* A l'époque où le père de notre historien fut envoyé en mission auprès de Romain Lécapène, le jeune Constantin était tenu en chartre privée, passant toutes ses journées à prier et à enluminer des livres d'heures, qu'il était obligé de vendre pour pourvoir à sa subsistance. (Luit., 1. m, c. 37.)
258 RÉCITS nisTOHiQu^s et mœurs du x*" siècle. virons de Gonstantinople. L'ambassadeur de Hugues et sa suite reçurent vigoureusement ces pillards, en tuèrent plusieurs, et eurent même la chance de prendre les chefs de la troupe, qu'ils emmenèrent avec eux.
Ils arrivèrent bientôt h Gonstantinople, où le bruit de cet exploit les avait précédés, et trouvèrent l'empereur parfaitement disposé à leur égard. Malheureusement un incident burlesque pensa tout gâter à la première audience. Parmi les présents du roi Hugues figuraient deux énormes chiens d'une espèce inconnue aux Grecs : probablement de ces terribles chiens de Germanie, dressés à chasser le sanglier et l'aurochs. Ges animaux prirent, à ce qu'il paraît, l'empereur orné de sa pourpre pour une nouvelle espèce de gibier, lui sautèrent à la gorge et faillirent l'étrangler.
« Ge prince, dit Luitprand, fit néanmoins un accueil" très-gracieux à mon père, et parut charmé des cadeaux du roi Hugues, mais plus encore des prisonniers slaves que mon père lui présenta en même temps. H reçut à son tour un présent magnifique, et retourna fort satisfait auprès du roi Hugues. Mais peu de jours après, se sentant gravement indisposé, il se retira dans un monastère, où il prit l'habit religieux. Au bout de quinze jours, il rendit son âme à Dieu, me laissant orphelin en bas âge. »
Il paraît que, malgré l'irrévérence de ses chiens, cet ambassadeur avait laissé un bon souvenir à Gonstantinople, et on verra ce souvenir profiter plus tard à son fils.
Les premières années du règne de Hugues furent assez paisibles, en ce sens que nul concurrent ne s'éleva d'abord contre lui. Mais il n'en eut pas moins de fâcheux moments à passer, si l'on en juge par le récit fort détaillé que fait Luitprand d'une émeute qui eut lieu à Pavie, et qui faillit coûter la vie au roi.
« Vers cette époque, dit notre historien, c'est-à-dire peu de temps après la mort de son père, le pouvoir judiciaire était exercé k Pavie par deux hommes très -puissants, (.ualbert, et un certain Gézon, dont le prénom était Ever- /tard, » signe d'origine germanique. On sait que depuis les conquêtes de Charlemagne la justice était administrée en Italie conformément à la loi franke, entée sur l'ancien droit lungobard. (V. Éclaircissements») Les termes un peu vagues de notre auteur nous permettent cependant de reconnaître dans ces deux chefs de Pavie des scabini ou scavini, échevins ou assesseurs.
Ces échevins étaient des hommes réputés comme « nobles; sages et craignant Dieu, » élus, selon toute apparence, pour plusieurs années , dans les assemblées de district, composées de tons les habitants libres sous la présidence de leur comte. Ces assemblées {placita generalia légitima) se réunissaient ou du moins devaient se réunir, conformément aux ordonnances de Louis le Débonnaire, de dix-huit semaines en dix-huit semaines. Les fonctions de ces échevins ou assesseurs consistaient à assister en effet le comte ou ses représentants dans l'administration de la justice, soit dans les causes les plus graves, qui se portaient aux grandes
assemblées dont nous venons de parler, assemblées solennelles que le comte était tenu de présider lui-même, soit dans celles d'une moindre importance, qui se jugeaient aux assemblées locales et convoquées ad hoc par le comte ou ses représentants \
On comprend l'importance de cette institution élective, seul contrepoids à l'autorité despotique du prince et des grands vassaux, seule garantie civile que la barbarie de ce temps laissât aux gouvernés d'origine libre contre les caprices des gouvernants. Leur élection était en effet l'œuvre de tous les hommes libres, sans distinction, propriétaires ou non, y compris les membres des corps et métiers dans les villes, et les cultivateurs dans les campagnes.
L'échevinage était donc une magistrature populaire, dans le sens le plus large et le plus libéral de ce mot. La mission des échevins, c'était la protection légale, pacifique du faible contre le fort. Quel autre appui auraient trouvé les cultivateurs métayers {massaricii) contre les vexations tyranniques auxquelles donnait lieu Texercice des droits d'un propriétaire trop souvent avide et impitoyable autant que puissant, de Vherhaticum ou du terraticum par exemple, qui leur enlevaient à cette époque le tiers au moins de leurs récoltes et de leurs bestiaux ? La protection de l'échevinage n'était pas moins précieuse aux gens des villes, souvent accablés de charges non moins lourdes, comme les pré-
* Les affaires concernant la vie, la liberté ou un bien immeuble, ne pouvaient être jugées que dans les grandes assemblées. Dans tous les procès-verbaux de ces assemblées, on voit figurer parmi les signataires un certain nombre de scavini, immédiatement après les juges proprement dits {judices), qui étaient à la nomination du comte lui-même^ On a même retrouvé quelques décisions sur des litiges de moindre importance, rendues par les scar)m seuls. (V. Éclaircissements.)
sents de fêtes (salutes), \e plaleaticum (impôt des marchés) , les redevances en nature fournies aux évoques et aux seigneurs en produits de chaque industrie '.
La plupart des monuments judiciaires de cet âge ont péri, mais il est permis de croire que cette intervention de magistrats électifs a eu son utilité, comme elle avait sa raison d'être, que souvent des hommes nobles et riches surent justifier la confiance de leurs compatriotes, et faire un digne usage de leur puissance et de leur richesse, en faisant prévaloir les droits et Tintérêt des opprimés. L'histoire est incomplète et capricieuse comme l'homme lui-même. Trop souvent le bien s'accomplit en silence, ne laissant aucune trace dans la mémoire des peuples, tandis que les grands crimes et les grandes batailles réveillent toujours quelque lointain et sinistre écho.
Gualbert et Gézon, dont parle ici notre auteur, étaient donc évidemment deux juges électifs ou échevins de Pavie, et y jouissaient d'une popularité exceptionnelle, en raison de leur rang élevé, et du zèle qu'ils mettaient à protéger les habitants contre toutes les vexations des gens du roi et de l'autorité ecclésiastique. Gualbert, le plus riche et le plus puissant des deux, était aussi le plus digne, par son caractère et sa position, du crédit dont il jouissait. Il avait su se créer des relations importantes parmi ceux-là même dont il avait à réprimer les exactions. Il tenait à la fois au clergé par son fils Pierre, auquel il avait fait obtenir le riche épiscopat de Côme, et à l'entourage royal par Gislebert, comte
* Il est probable que sans cette institution protectrice, les plus justes réclamations n'auraient jamais eu la moindre chance, non-seulement d'être accueillies, mais môme d'être présentées. Nul homme libre non propriétaire ne pouvait ester en justice sans donner caution. N'est-il {>as vraisemblable qu'ils se faisaient cautionner par les échevins?
du palais, époux de sa fille Roza '. Mais son gendre était mort à l'époque où se passèrent les événements que nous allons rapporter -.
Luiiprand fait un portrait hideux de Gézon, collègue et parent éloigné de Gualbert. « C'était, ditril, un homme ambitieux, avide, séditieux, envieux, contempteur de la justice et des préceptes divins : c'était en un mot un nouveau Catilina , déshonorant par ses vices sa noble origine, et qui voulait traiter le roi Hugues comme Catilina voulut jadis traiter Cicéron. » Nous verrons bientôt que ce Gézon était ou devint plus tard l'ennemi personnel de Luitprand et de sa famille, ce qui permet de suspecter d'exagération cette longue kyrielle d'épithètes désobligeantes. Ce qui est incontestable, c'est que Gézon était un véritable tribun du peuple, plus fougueux et plus violent en toute chose que son collègue.
« Ces deux hommes exerçaient dans Pavie une influence presque souveraine ; tous les habitants avaient en eux une extrême confiance, au point de remettre à leur arbitrage toutes les contestations qui s'élevaient entre eux. » Seule-
^ Le comte du palais, qui résidait ordinairement à Pavie, était le premier personnage judiciaire du royaume. Il représentait le roi dans le palatinat royal ; en son absence, il avait l'autorité de le suppléer dans toutes les affaires, sauf celles qui concernaient les évêques, comtes et autres officiers immédiatement soumis au Roi, pour lesquelles il lui fallait une délégation formelle et spéciale. On comprend combien l'influence d'un tel personnage avait dû augmenter celle de Gualbert.
2 Luitprand dit même que sa fille était morte aussi; mais comme nous verrons reparaître Roza, fille de Gualbert, comme une des favorites du roi Hugues, il est plus vraisemblable d'admettre ici une inadvertance de l'auteur, que de supposer que Gualbert eût deux filles du même nom.
Ce Gislebert, dont le nom figure dans plusieurs diplômes de Rodolphe, est évidemment celui dont il a été question précédemment, l'un des chefs de la dernière révolte contre Béreng^r.
ment Gualbert était surtout rhomme des gens les plus paisibles, des conservateurs du temps, tandis que Gézon était ridole des jeunes gens et de la populace.
« Un jour donc que le roi Hugues était venu sans défiance à Pavie avec une suite peu nombreuse, Gézon excita contre lui un soulèvement général. Le roi était fort en peine, car il voyait son palais cerné par la foule dont Tattitude était menaçante, et il savait que les chefs de Témeutë étaient rassemblés chez Gualbert, et qu'on y proposait des mesures extrêmes. Gézon, soutenu par les plus violents, ne parlait de rien moins que de forcer les portes du palais et de tuer le roi ; Gualbert et les modérés s'y opposaient. Le roi, sentant bien qu'il n'était pas le plus fort, s'empressa de faire des avandfes, et envoya une députation aux factieux, leur promettant le redressement immédiat et entier de tous leurs griefs. » Ces griefs, sur lesquels Luitprand ne s'explique pas, étaient sans doute l'établissement d'un nouvel impôt, ou des abus dans la perception de quelque redevance d'usage à l'arrivée du monarque*. Quoi qu'il en soit, le message de Hugues était conçu dans des termes si conciliants et même si humbles, qu'il adoucit sensiblement les esprits, et fit prévaloir le parti delà modération. Gézon seul persévéra jusqu'au bout dans ses dispositions violentes , s'écriant que les concessions du roi n'étaient qu'Une feinte, que bientôt ils verseraient tous des larmes de sang pour ravoir laissé échapper; mais on ne l'écouta plus. « Les messagers du roi, qui avaient assisté à toute cette discussion, allèrent lui rapporter ce qu'ils avaient vu et entendu. »
* On peut conjecturer aussi, par cecjui se passa depuis, que les habitants de Pavie étaient alors fort courroucés contre leur évêque, et par suite contre Jiugues, qui, comme nous le verrons plus tard, soutenait et fortifiait en totite occasion le pouvoir et les privilèges du clergé.
264 RÉCITS HISTOIUQUES ET MCEUUS DU X*^ SIÈCLE.
Hugues put enfin quitter son palais; il monta à cheval et sortit, ie sourire aux lèvres et la rage dans le cœur. H marcha lentement à travers les rues, poursuivi par les acclamations des factieux, plus odieuses à ses oreilles que leurs cris de menace et de mort. H franchit enfin la porte de la ville avec un geste bienveillant d'adieu, mais il ne fut pas plus tôt dans la campagne, qu'il s'élança de toute la vitesse de son cheval, et ne s'arrêta qu'en un lieu sûr, où son premier soin fut d'appeler à lui ses hommes d'armes et de préparer sa vengeance.
Cette vengeance, à vrai dire, n'était pas facile à exercer dans une cité telle que Pavie, contre deux hommes si puissants et si populaires. Huges sentait qu'il fallait user de ruse, et ne savait à quel moyen s'arrêter, quand il vit venir à lui un comte, nommé Samson, ennemi juré d'un des chefs populaires, d'Everard Gézon.
« Le comte Samson aborda le roi, et lui parla ainsi : « Je te vois préoccupé et irrité de ce qui vient de se passer à Pavie. J'ai trouvé un moyen sûr de prendre ces traîtres dans leurs propres filets. Mais avant que je m'en explique en ta présence, jure-moi qu'en cas de succès tu me livreras tous les biens de Gézon, et surtout sa personne. »
a Après que le roi eût prêté ce serment, Samson lui dit : « Tu sais que l'évêque de Pavie, Léon, est mal avec Gualbert et Gézon, qui ne cherchent qu'à le contredire en toute chose. Tu sais également qu'il est d'usage que les habitants notables de la ville sortent en grande cérémonie
au devant du roi, lorsqu'il vient à Pavie. Tu n'as qu'à t'entendre secrètement avec l'évêque. Lorsque hous approcherons de la ville et qu'ils seront sortis à notre rencontre, qu'il fasse fermer de suite toutes les portes de la ville et qu'il s'empare des clés. Ils ne pourront ainsi ni se réfugier dans la ville, ni en recevoir du secours, et leur afl'aire sera bientôt faite. »
Hugues suivit en tout point l'avis de son vassal. Toutefois, bien que Luitprand n'en dise rien, il est vraisemblable (|u'il se passa quelque temps entre le départ et le retour de Hugues, et que dans cet intervalle le roi ne négligea rien pour faire croire aux habitants de Pavie qu'il avait complètement oublié le passé. Il n'y réussit que trop bien ; Gézon lui-même se crut pardonné, et sortit avec les autres au devant du roi, sans prendre la moindre précaution.
Tout se passa comme l'avait prévu Samson. Tandis que Févéque, fidèle complice de la trahison royale, refermait les portes de la ville derrière ses concitoyens, ceux-ci, pris au dépourvu en rase campagne, furent facilement saisis par les hommes d'armes du roi. Celui-ci tint parole au comte qui avait si bien servi sa vengeance ; il lui livra surle-champ Gézon. Samson, trop cruel pour se contenter de la mort de son ennemi, lui fit crever les yeux et couper la langue, « cette langue blasphématrice qui avait menacé le roi. » « Mais, ajoute charitablement Luitprand, si ce traître fut ainsi privé de la vue, par malheur il ne perdit pas complètement l'usage de la parole. La cécité même semble avoir prolongé la vie de ce nouveau Tirésias ' ! Il vit en-
* Ici, pour récréer sans doute quelque peu le bon évêque d'Elvire, dans la lecture de celte sombre histoire, Luitprand lui raconte tout au long, en deux langues successivement (grecque et latine), et sans omettre le moindre détail, l'apologue assez graveleux de Tirésias.
core au moment où j'écris, et il a fait bien du mal, avec son reste de langue, à des gens qui variaient mieux que lui ! »
Tous les biens de ce malheureux mutilé furent abandonnés à son ennemi. Beaucoup d'autres habitants riches, qui avaient pris une part plus ou moins directe à l'émeute, ne recouvrèrent la liberté qu'au prix de fortes rançons, qui allèrent grossir le trésor royal.
Le sort de Gualbert ne fut pas moins déplorable que celui de son collègue. Hugues, aussi avide d'argent que de vengeance, oublia que Gualbert avait protégé ses jours : il ne se souvint que de la part qu'il avait prise à la rébellion, et surtout de son immense fortune {thésaurus mfînitus). C'était là son crime véritable, irrémissible; aussi son procès ne fut pas long. Il eut la tête tranchée dès le lendemain de la rentrée du roi. On fit main basse sur toutes ses richesses, et comme on soupçonnait encore quelque cachette, on tortura impitoyablement sa veuve à plusieurs reprises pour lui en arracher l'aveu. Enfin, pour comble d'outrage, sa fille elle-même fut considérée comme une part du butin, et forcée de subir les embrassements du roi encore teint du sang de son père ! Tel était ce monarque pieux et sage dont Luitprand n'a pas craint de faire l'éloge !
La conclusion de ce récit n'est pas moins curieuse : « Cet événement, dit-il, donna beaucoup de consistance à l'autorité royale, non -seulement à Pavie, mais dans toute l'Italie. Ces peuples, trop accoutumés depuis longtemps à mépriser leurs rois, apprirent à craindre celui-là et à lui obéir! »
Ce fut ainsi que le roi Hugues parvint à dompter l'esprit de mutinerie obstinée de cette grande cité, qui avait tour à tour soutenu et trahi depuis quarante ans tous les préten-
dants h la royauté : Gui, Fiambcrt, Arnoul, Bérenger, Rodolphe et Hugues lui-même. Il est facile de reconnaître que Pavie avait acquis, pendant cette période d'anarchie, une sorte d'indépendance de fait, incompatible avec le fonctionnement régulier du pouvoir royal. Sans doute il était naturel (ju'un prince jaloux de son autorité songeât à mettre fin à cette insubordination permanente ; que, sorti de Pavie comme un criminel gracié, il songeât à y rentrer en maître ; mais ce n'en est pas moins un tableau odieux que celui de ce triomphe obtenu par une trahison concertée entre un évêque et un souverain, triomphe souillé par d'abominables excès. On regrette de ne pouvoir pas mieux connaître la véritable cause de cette émeute, les griefs peut-être fondés des victimes de ce guet-apens royal, afm de pouvoir flétrir plus énergiquement leurs bourreaux !
Toutes les passions hideuses de ce temps se résument dans le triste épisode que nous venons de raconter : hypocrisie et bassesse dans le péril, mépris de la foi jurée, raffinements impitoyables dans la vengeance, orgie infâme, où la débauche et la cupidité trépignent ensemble dans le sang I Ce qui n'est pas moins révoltant peut-être, c'est la manière impassible et presque élogieuse dont Luitprand raconte cette histoire ; ce sont surtout ses imprécations féroces contre Gézon, et sa langue trop imparfaitement mutilée. Il n'a pas conduit son récit assez loin pour nous faire connaître en détail ses griefs personnels contre Gézon, mais on devine facilement que ce personnage, victime de Hugues et de ses séides, dut jouir d'un grand crédit auprès de Bérenger 11, ennemi et successeur de ce prince, et qu'il fut un des principaux auteurs des disgrâces de Luitprand et de sa famille. Le langage de notre auteur dans cette circonstance n'en est pas moins odieux. Cette ran-
cune impitoyable sied mal à un clerc qui cite à tout propos l'Évangile, mais qui semble n'y avoir jamais vu le précepte du pardon des injures.
Nous allons maintenant voir entrer en scène un nouveau personnage, assurément Tun des plus remarquables de ce siècle par son érudition, son intelligence et les péripéties romanesques de sa vie. Luitprand ne parle, il est vrai, qu'incidemment et avec une sorte d'indifférence du moine Rathier (Rather) , mais cette indifférence est injuste, et l'on trouvera assurément quelque intérêt dans les aventures peu connues de ce religieux, qui, fils d'un artisan obscur, osa aspirer aux plus hautes dignités ecclésiastiques, devenues dans ce siècle l'apanage presque exclusif des familles nobles et puissantes, et y parvint à force d'intelligence,' de persévérance et d'audace. On y verra aussi, et c'est là un enseignement utile à toutes les époques, que ces qualités nécessaires pour s'élever à de hautes positions ne suffisent pas pour s'y maintenir, et peuvent même devenir alors plus nuisibles qu'utiles, quand elles ne sont pas réglées par un jugement sain, par un juste discernement de ce que la passion réclame, et de ce qu'autorise la raison.
Rather, fils d'un charpentier de Liège, fut admis fort jeune au célèbre monastère de Lobes. Il ne tarda pas à s'y faire remarquer par une intelligence et une ardeur pour l'étude peu communes à cette époque. Aussi fut-il bientôt cité comme une des lumières de cette abbaye, l'un des rares asiles de la science et de la discipline au x^ siècle.
Vers l'an 920, après la mort d'Etienne évoque de Liège \ deux compétiteurs se disputèrent son épiscopat. L'un était Richer, abbé de Pruïm et de Stavelo, élu par la majorité (lu clergé et du peuple liégeois, et l'autre Hilduin, homme savant et noble, qui, au mépris de l'élection régulière de son concurrent, trouva moyen d'intéresser à sa cause, par un présent considérable, l'ambitieux et cupide Gislebert, duc de Lorraine. Ce prince força Hériman, archevêque de Cologne et métropolitain de Liège, de donner l'ordination à Hilduin. Celui-ci fut donc mis en possession de l'évêché de Liège, qu'il administra près de dix-huit mois. Auprès de cetévéque intrus, nous retrouvons Rather en qualité de secrétaire et de confident intime. C'était un triste début pour un homme qui devait plus tard sévir avec une si fougueuse violence contre la corruption du clergé de son temps.
Cependant Richer, expulsé illégalement de son diocèse, nn appela au saint siège, et le pape Jean X cita les parties à Rome, faisant valoir avec une fermeté remarquable l'autorité du souverain pontificat, et le maintien des traditions de l'église sur Tépiscopat. Cette intervention, contemporaine des plus grands scandales de la papauté, est un des faits les plus graves de l'histoire ecclésiastique de ce temps. Malgré l'affaiblissement de la science et de la discipline, la tradition de suprématie du siège de Saint-Pierre se maintient sans interruption. Vacillante au souffle de l'orage, quelquefois même portée par des mains indignes, la lumière brille néanmoins toujours 1
* Etienne, évoque de Liège, parent du roi Charles le Simple, était un prélat savant et pieux. C'est à lui que l'Église doit l'ofllce de la fête de la Sainte-Trinité.
270 rf:cits historiques et mœurs du x^ siècle.
Hilduin et Richer répondirent docilement à l'appel de Jean X : Ililduin amena avec lui Rather pour l'aider dans son apologie ; mais une fois arrivé à Rome, l'évéque intrus sentit lui-même que sa cause n'était pas sérieusement défendable, et se laissa condamner par défaut'. Cette résignation, suggérée sans doute par Rather, avait encore un autre motif. Hilduin était parent du roi Hugues^, qui devait avoir intérêt à conférer de hautes dignités, ecclésiastiques ou civiles, aux gens sur le dévouement desquels il pouvait compter. H était donc à présumer qu'en allant chercher fortune près de lui, Hilduin serait largement indemnisé de l'abandon du siège épiscopal de Liège. Cette conduite, si blâmable qu'elle paraisse au vrai point de vue chrétien, n'avait rien que de fort ordinaire en ce siècle, et nous en retrouverons dans le cours de ce récit des exemples bien autrement scandaleux.
Quoiqu'il en soit, les prévisions d'Hilduin et de Rather furent pleinement justifiées par l'événement. Hugues reçut
^ A l'occasion de la réintégration de Richer, le pape adressa à l'archevêque de Cologne une remontrance pleine de modération et de sagesse. « Je suis obligé, lui dit-il, d'avertir votre fraternité de la faute qu'elle a commise en ordonnant Hilduin, qui n'a pas été élu par le clergé ni approuvé par les laïques. Vous l'avez fait par la crainte du duc Gislebert; mais ignorez-vous que, selon l'ancienne coutume, il n'appartient qu'au roi de donner des évêchés?» Il explique ensuite que les rois de France sont investis du droit de donner les évêchés en Xiertu de l'autorité que les papes leur ont confiée. Ainsi, dans la pensée d'un pape du x*' siècle, le roi est le délégué permanent du pape pour donner les évêchés, ou plutôt pour confirmer le choix du clergé ratifié par le peuple. Le droit de suprématie de l'église romaine, très-réservé dans son exercice, n'en persiste pas moins au fond.
2 Ce devait être le fils ou le petit -fils de cet Hilduin, frère de "NValdrade, qui avait partagé le funeste sort de Hugues le Loherain.? (Voyez notre première parUe.)
U FAMILiB DE WÀLDRADE. 171
fort honorablement son parent Hilduin, et le nomma à l'évêché de Vérone» U ne s'en tint pas là. Peu de temps après, l'archevêché de Milan se trouva vacant par la mort de Lanthbert, celui-là même qui avait pris une part si active I l'expulsion de Rodolphe. Hugues désigna Hilduin pour ce 6iége important, et Rather, « homme qui avait su, dit Luitprand, se faire considérer pour sa piété et sa connaissance des sept arts libéraux ', » fut chargé d'aller à Rome soumettre l'élection d' Hilduin à la ratification du pape. Ce n'était plus Jean X , détrôné et probablement assassiné en 928. En trois ans, Rome avait vu quatre papes, et au moment où Rather y vint pour l'affaire d'Hilduin, le siège pontifical était occupé par le fils de Marozie, Jean XI, que Rather qualifie dans ses écrits de pontife d'un glorieux caractère. Malheureusement cet éloge n'est pas tout à fait désintéressé , comme on va le voir. Rather profita en effet de la mission dont il était chargé pour soigner aussi ses propres intérêts. Sa réputation exceptionnelle de capacité, de science et de piété, fit oublier le vice de son origine obscure, si bien qu'il rapporta de Rome, non-seulement la ratification qu'il était allé chercher, mais une lettre du pape qui le recommandait lui-même de la manière la plus pressante pour remplacer Hilduin dans l'évêché de Vérone. Il fut en conséquence demandé par le peuple et le clergé; mais Hugues, qui déjà avait eu, à ce qu'il paraît, quelque sujet de plainte contre Rather, s'opposa d'abord à son ordination. Sans doute il avait deviné sous l'apparence austère et modeste que Rather avait affectée jusque-là, ce caractère orgueilleux et brouillon qu'il laissa plus tard éclater
* Voyez, sur les sept arts libéraux^ le quadrimum et le trimvm, le § l*'»" des Éclaircissements.
sans ménagement, et qui interrompit tant de fois sa carrière. Hugues cependant finit par céder', d'abord pour plaire au pape et à sa mère, et aussi parce que Rather fut ou sembla tout à coup attaqué d'une maladie incurable qui devait en peu de temps le mettre au tombeau. Malheureusement Rather ne fut pas plutôt ordonné évoque qu'il se trouva radicalement guéri, et vécut encore plus de quarante ans.
Hugues, furieux de s'être laissé duper, jura que Rather se repentirait toute sa vie d'avoir ainsi escamoté un évêché si important, et s'appliqua en effet h lui susciter toutes sortes de tracasseries. Rather, de son côté, ne demeura pas en reste avec lui. Tandis que le roi cherchait un prétexte pour le chasser de Vérone , l'évêque organisait contre lui un complot dont nous aurons bientôt à parler.
Nous venons de dire un mot de la mort funeste du pape Jean X. Cette mort est un des incidents les plus tragiques de l'histoire des courtisanes romaines.
A part la Maison équivoque de ce pontife avec Théodora, qu'il est bien difficile de contester, l'histoire n'a que du bien à dire de lui. Nous l'avons vu faire preuve d'habileté et d'énergie dans l'expédition contre les Sarrasins du Gariglian, et d'un remarquable sentiment de dignité et de convenance dans l'affaire de l'épiscopat de Liège. Aussi le savant Muratori n'hésite pas à le qualifier é' homme de grand esprit et de grand cœur,
» En 932.
LA FAMILLE DK WALDRADE. 273
Il se maintint ainsi avec honneur pendant près de quatorze ans. Le fait seul d*un pontificat si long dans un pareil siècle est déjà un éloge. Il dut en grande partie sa tran- ((uillité et sa force à l'assistance de son frère Pierre, homme de résolution; et aussi, il faut bien le dire, à l'influence et aux conseils de Théodora. Mais la mort do celle-ci enleva à Jean X son principal appui contre la belle et impérieuse Marozie, sœur de Théodora, qui voulait à la fois venger la mort d'Albéric, son premier époux, et reconquérir la puissance dont elle avait joui à Rome du temps de Scrgius.
Mariuccia, demeurée veuve avec quatre fils encore en bas âge (V. Éclaircissements , S ^^)» J"^^ ^^ perte du pape et de son frère. Peut-être ne fut-elle jamais aussi séduisante et aussi redoutable qu'à cette époque, où son veuvage lui permettait de suivre en toute liberté le cours de ses amoureuses conquêtes.
S'il eût existé dans ces temps barbares quelque philosophe rêveur, intelligent observateur de ces ruines gigantesques et alors incomprises, de ce passé oublié, de ce christianisme qui s'oubliait lui-même, il n'eût pas contemplé sans émotion cette altière et belle Mariuccia, Romaine d'attitude et de cœur dans sa dépravation , chevauchant fièrement à travers les ruines et les monuments déserts ou transformés en citadelles, sur les traces d'Agrippine, de Messaline, de Julia Domna, de toutes ces courtisanes couronnées qu'elle imitait d'instinct, peut-être sans même savoir leurs noms. Il eût admiré, tout en la maudissant, cette apparition éblouissante et fatale, traînant après elle son cortège d'adorateurs armés, payant chaque meurtre d'un sourire, chaque émeute d'une caresse. Mais nulle époque ne s'est plus ignorée que celle-là, dans ses bassesses comme dans ses grandeurs. Le règne de ces femmes a passé vite
comme leurs charmes, comme leurs vengeances et comme leurs amours, et n'a laissé à l'histoire que de vagues indications, que le soupçon d'ellVoyables scandales, dont la colère divine a gardé le secret.
On sait seulement que Mariuccia ourdit et poursuivit ses plans de domination et de vengeance avec une habileté et une persévérance infernales. On sait que, malgré ses galanteries nombreuses et avérées, elle trouva un second époux et un complice docile dans Gui, margrave de Toscane et digne frère d'Ermengarde, et ces diverses circonstances semblent fortifier la conjecture que nous avons précédemment émise, qu'après la mort de Sergius IIJ et peut-être auparavant, il y eut une scission dans l'ancienne ligue entre la grande comtesse Berthe et les courtisanes romaines ; que Théodora s'affranchit du joug toscan, tandis que la liaison entre Berthe et Marozie devenait plus intime encore et qu'elles ne négligeaient aucune occasion, aucun moyen d'agiter Rome, et d'y faire naître quelque désordre favorable à l'accomplissement de leurs projets de vengeance.
On peut, avec beaucoup de vraisemblance, attribuer aux menées de cette coterie féminine la meilleure partie des prodiges prétendus, qui, suivant la chronique du moine Benoît, épouvantèrent si fort la population de Rome en 921, c'est-à-dire peu de temps après la mort d'Albéric. Si infime que soit la valeur littéraire et morale de cet écrivain, son récit est digne d'attention et d'intérêt, car il n'est autre chose ici que l'écho fidèle des traditions populaires ; il nous initie à des supercheries audacieuses, à des émotions à la fois violentes et puériles, qu'on ne soupçonnerait jamais sans lui.
Un jour donc le ciel parut tout en feu. Les nuages formaient dans les airs des figures de dragons et d'autres
monstres effroyables, qui demeurèrent visibles pendant plusieurs heures. En même temps il tomba une pluie de grosses pierres dans plusieurs quartiers de la ville, et notamment non loin de la maison de Théopliy lacté (le père de Marozie). Dans Féglise de Sainte-Agnès, la statue de la sainte descendit de son piédestal, fit le tour de Tédifice, alors en réparation, en se tenant aux cordes des échafaudages. Elle retourna ensuite vers sa place, mais avant qu^elle n'y remontât, on la vit couchée tout de son long devant Fautel, comme pour implorer la miséricorde divine contre quelque malheur effroyable et prochain.
Mais voici le grave événement qui porta la terreur à son comble. Tout cela se passait pendant la semaine sainte. En revenant de roffîce, une femme veut retirer sa marmite de devant le feu, et ne peut en venir à bout. Elle appelle ses voisines au secours ; le récit de ce fait merveilleux vole de bouche en bouche ; la maison et la rue sont bientôt encombrées de peuple, et Ton se passe avec une curiosité avide des nouvelles de ce pot-au-feu ensorcelé, qui semble scellé indissolublement à la dalle du foyer. Évidemment le Diable est de la partie ; on commence donc à chanter des litanies, à dire des oraisons pour le contraindre ;i lâcher cette marmite. Tout fut inutile, jusqu'à ce qu' enlin quelqu'un s'avisât d'une prière qui n'avait pas encore servi, et qui mit immédiatement fin au prodige !
Benoît parle encore d'une église dont les portes se trouvèrent fermées tout à coup, sans qu'on pût savoir comment. Elles résistèrent à tous les efforts matériels qu'on fit pour les rouvrir, et ne cédèrent, comme la marmite, qu'à force d'oraisons et de litanies.
Il ne faut pas oublier que ce récit étrange est postérieur d'au moins soixante ans aux événements, mais il ne fait
visiblement que reproduire des traditions de famille ou de couvent, et il prouve par cela même combien ces impressions de terreur superstitieuse étaient alors profondes et durables. On se préoccupait alors bien plus du monde invisible que du monde visible, et les habiles de ce temps-là étaient ceux qui savaient le mieux exploiter cette disposition générale des masses populaires.
Ceci nous ramène naturellement à Berthe de Toscane, à Marozie et à Gui, déjà sans doute son amant et peut-être son époux. La coalition dont nous venons de nommer les chefs avait alors un puissant intérêt à troubler de toute mtjnière la tranquillité de Rome, dont elle disputait la domination à Jean X et à son frère Pierre. Marozie avait évidemment un parti nombreux parmi les nobles Romains alliés à sa famille, et dont plusieurs avaient eu ou avaient encore avec elle des relations d'une nature plus intime. Enfin, elle était toujours en possession du château Saint- Ange. Cette position lui donnait des facilités journalières pour entretenir dans Rome, sous divers prétextes, des agitations continuelles, et rien n'était plus propre à seconder ses vues^ que la mise en scène de quelques prodiges qu'on pouvait représenter comme des signes de la colère céleste contre la tyrannie du pape et de son frère. Or, il n'était pas bien difficile de simuler des prodiges tels que ceux-là, surtout -i une époque où l'explication surnaturelle d'un événement d'apparence singulière était toujours préférée aux autres. Il est facile de voir que tout ce que nous venons de rapporter peut facilement s'expliquer par les manœuvres d'un parti nombreux et puissant , intéressé à troubler de toute manière la tranquillité publique. Le phénomène de la marj mite adhérente au foyer pouvait et devait n'avoir poi témoins immédiats qu'un petit nombre d'hommes sûr^
intéressés à crier au miracle. Rien n'était plus aisé, à une poque où Rome renfermait tant d'habitations fortifiées et I idées militairement, que de lancer avec un peu d'adresse ' quelque plate-forme ou par quelque meurtrière, des l'ierres qui, décrivant une longue parabole, allaient tomber à une certaine distance, et paraissaient venir du ciel. T.a fréquence de cette prétendue pluie de pierres dans le \oisinage de la maison même de Marozie, est un fait bien significatif. Marozie n'y était pas alors, mais ne devait-il pas s'y trouver des gens à elle? Rien de plus facile encore que de commencer, avec des gens affidés, un rassemblement devant la porte d'une église, et de simuler, pendant quelque temps, de vains efforts pour l'ouvrir; que de s'introduire dans une autre église par une issue secrète, et d'y promener de place en place une statue. Toutes ces comédies peuvent être attribuées avec une grande vraisemblance à des manœuvres de parti.
Nous n'avons pas, au surplus, la prétention d'expliquer par de semblables fraudes tout ce qui a pu se passer d'étrange à cette époque si singulière. N'est-il pas, même dans notre siècle, certains faits qui demeurent inexplicables, en dépit de tous les progrès , de toutes les interprétations plus ou moins ingénieuses de la science moderne? Les siècles d'incrédulité valent-ils mieux, après tout, au point de vue moral, que ceux où la superstition n'était que l'exubérance d'une foi ardente et sincère? N'est-il pas encore plus périlleux de tout refuser, que de trop donner à ce monde invisible, dont la négation semble mener par une pente irrésistible à la dissolution sociale? Problèmes redoutables, que l'avenir seul éclaircira.
Malgré toutes les intrigues de Marozie et de son parti, le pape Jean X résista encore avec succès pendant plusieurs années. Ce ne fut qu'au mois de mai 928 qu'il fut victime d'un coup de main sur lequel nous n'avons que des renseignements confus et contradictoires. Ce qui est positif, c'est qu'à cette époque Gui et Marozie s'emparèrent enfin de Rome, et que le pape et son frère, qui se trouvaient au palais de Latran avec une suite peu nombreuse, furent surpris et saisis sans pouvoir faire la moindre résistance. Le malheureux pontife vit égorger son frère sous ses yeux, et fut ensuite traîné dans un cachot dont il ne sortit jamais. Peu de jours après, on annonça qu'il était mort subitement, et l'on convoqua le clergé et le peuple pour lui nommer un successeur. On ne sut jamais exactement ce qu'il était devenu, mais le bruit courut qu'il avait été étouffé avec un bâillon. Telle fut la mort funeste de Jean X, pontife auquel on ne saurait refuser de grandes qualités, et auquel l'histoire assignerait volontiers un rang élevé parmi les meilleurs de son siècle, si l'origine équivoque de son élévation ne laissait pas une ombre fâcheuse sur sa mémoire \
Cette catastrophe rendait Gui et Marozie maîtres absolus dans Rome, et Ubres d'imposer qui leur plairait aux
* Le voyage à Rome d'Howel le Bon, roi du pays de Galles, et la rédaction de son Code, l'un des monuments historiques les plus importants de cette époque, se rapportent aux dernières années du pontilicat de Jean X. (Voyez Éclaircissements, % xx.)
suffrages du clergé et du peuple, pour remplir le saint siège vacant. Soit remords, soit politique, ils choisirent cette fois un homme de bien. Suivant un contemporain, Léon VI vécut paisiblement sans exercer de tyrannie, ce qui était beaucoup dans ce temps-15. 11 est vrai que, selon toute apparence, il était tyrannisé lui-même par ses terribles protecteurs, qui faisaient la loi dans Rome. 11 ne survécut que sept mois à sa promotipn ; son successeur, Etienne VII, dont on ne connaît que le nom, mourut à son tour au bout de deux ans (mars 931), "pour faire place à un jeune homme de vingt-cinq ans, nommé Jean, le second fils de Marozie, celui-là même dont une rumeur populaire, peutêtre mal fondée, imputait la paternité au pape Sergius 111. C'était surtout pour arriver à ce but, que cette femme ambitieuse et déréglée avait sacrifié Jean X et peut-être ses deux successeurs \ Peu de mois après Texaltation de Jean XI, Gui, le second mari de Marozie et son complice, mourut à son tour assez subitement pour qu'on puisse soupçonner encore là un nouveau crime ^
C'est ici surtout que nous allons démêler quelque chose du caractère de Marozie, et comprendre que les attentats de cette femme, comme ses débordements , avaient un but
* Léon VI et Etienne VI ont été si peu connus, même de leurs contemporains, que Luitprand fait succéder sans interruption Jean XI, fils de Marozie, à Jean X.
* Suivant Leibnitz et Muratori, Gui aurait eu d'un premier mariage un fils nommé Adelbert, dont ils font descendre la maison d'Est, et, par suite, celle de Brunswick-Hanovre, actuellement régnante en Angleterre. Cette opinion no repose que sur des conjectures plus que problématiques, et Luitprand ne dit pas un mot de ce prétendu Adelbert, qui aurait été l'héritier légitime de la Toscane. Nous savons seulement, par un diplôme du dernier Albéric, fils de Marozie, qu'elle avait eti de Gui une fille nommée Berthe, comme la grande comteêse son aïeule.
tout politique. Depuis la mort de Gui, elle exerçait à Rome une autorité despotique fort semblable à celle des empereurs grecs à Gonstantinople. Elle prenait le titre pompeux et bizarre de senatrix omniwii Romanorum, et, d'après les indications de quelques cartulaires du temps, on peut conjecturer qu'il ne se faisait à Rome aucun acte public de quelque importance, sans l'assistance ou l'autorisation de r iUmtre dame Marozie. Elle aurait voulu, comme veuve de Gui, conserver la même autorité sur la Toscane, mais ce dernier espoir fut déçu. Les Toscans demandèrent pour chef le second fils d'Adelbert et de Berthe, Lambert ; et Hugues n'osa s'y refuser, n'étant pas encore en mesure de laisser éclater toute sa haine contre la famille de sa mère. Lambert ét^it un guerrier redoutable, et Marozie ne put ou n'osa rien tenter contre lui.
Mais cette femme, « d'une impudence sans égale, » ne se décourageait pas pour si peu. Quand elle vit la Toscane lui échapper, elle osa aspirer à la domination suprême de toute l'Italie. Hugues, roi d'Italie, venait de perdre Aida, sa seconde femme. Marozie lui fit immédiatement proposer de venir se remarier avec elle, s' engageant en retour à lui livrer le château Saint-Ange, c'est-à-dire Rome elle-même. A propos de cette union, notre auteur donne carrière à sa verve poétique; il reproche à Marozie d'aspirer à une alliance incestueuse avec son beau-frère, en observant qu'à la vérité Moïse permettait ces unions, mais que saint Jean-Baptiste les avait défendues depuis, à quoi il ajoute qu'après tout Marozie se souciait fort peu et de Moïse et de saint Jean-Baptiste. Il y a quelque chose de vraiment curieux dans cette indignation théologique, qui, muette en face de tant de crimes, éclate avec une véhémence si subite à propos d'un mariage au degré prohibé î
Li FAMILLE DE WALDKÂDE. 281
Hugues, aussi ambitieux et à peu près aussi peu scrupuleux que sa belle-sœur, accueillit avec empressement sa proposition et se rendit en toute hâte à Rome avec une suite peu nombreuse ; ayant pleine confiance dans la parole de Marozie, et convaincu d'ailleurs que son projet n'admettait aucun retard. En rapprochant ce fait de Taventure de Rodolphe et d'Ermengarde, on est bien forcé de reconnaître chez ces femmes si profondément dépravées une sorte de loyauté chevaleresque qui fait un étrange contraste avec ce qu'on connaît de leurs actions et de leur caractère. C'est là, h coup sûr, une des énigmes les plus impénétrables de l'histoire.
Hugues fut reçu par Marozie au château Saint-Ange, et célébra son mariage avec sa belle-sœur, soit dans l'église même de Saint-Michel , qui formait le couronnement de l'antique môle ou mausolée d'Adrien, soit dans l'église de Saint-Pierre du Vatican , alors reliée au château par le magnifique portique qui servait encore à cette époque au défilé des grandes processions, et qui ne fut détruit qu'un siècle et demi plus tard, quand l'empereur Henri IV vint assiéger Rome *.
Hugues était devenu l'époux de Marozie; il avait été favorablement accueilli par la population de Rome, qui, à l'avènement d'un monarque étranger, se reprenait toujours à espérer des jours meilleurs. Ainsi Marozie, de crime en crime, était arrivée à son but ; elle régnait non plus sur la Toscane ou sur Rome seulement, mais sur l'Italie entière.
* Luilprand n'était pas encore allé à Rome à l'époque où il écrivait le récit de cet événement. Si sa description est exacte, Rome était alors gardée militairement par les gens de Marozie. Toutes les issues avaient été murées, tous les ponts rompus, à l'exception du pont Saint-Ange, qui donnait accès à la fois dans la citadelle et dans la ville.
Hugues, de son côté, trouvait dans cette union incestueuse la satisfaction de son ambition coupable, et déjà sans doute les deux époux triomphants songeaient à faire poser sur leur front la couronne impériale par le jeune pape Jean XI, fils de Marozie et docile instrument de ses volontés. Ce fut là, en quelque sorte, le point culminant de la fortune de Hugues, de ce revirement prodigieux dans les destinées de la famille de Waldrade, dû aux manœuvres de trois femmes audacieuses et dépravées. Mais un incident futile fit avorter en peu d'heures ces ambitieuses espérances.
Quand îTugues se vit l'époux de Marozie, « il crut, dit Luitprand, n'avoir plus rien à craindre, et commença à traiter les Romains avec une hauteur et une fierté insupportables. M Cette conduite causa dans toutes les classes de la population une irritation qui n'attendait pour éclater qu'une occasion favorable. Elle ne tarda pas à s'offrir.
Le fils aîné de Marozie se nommait Albéric. C'était un jeune homme d'un caractère altier et impérieux, avec une physionomie énergique et des yeux d'un éclat singulier, qui rappelaient ceux du feu duc de Spolette son père. « Ce jeune Albéric vécut d'abord en bonne intelligence avec Hugues, à la sollicitation de sa mère. Mais un jour qu'il lui versait de l'eau sur les mains au-dessus d'une aiguière il le fit avec si peu de précaution qu'il éclaboussa le roi, qui, cédant à un premier mouvement de colère, le frappa rudement au visage *. ■» Cette violence imprudente
* Suivant une autre version qui ne manque pas de vraisemblance, celle du chroniqueur romain Benoît, Hugues, craignant quelque complot de son beau-fils, avait projeté de lui faire crever les yeux, et Albéric en fut instruit à temps. Benoît prétend même que Marozie était confidente et complice de ce projet de Hugues, ce qui expliquerait fini* mitié d' Albéric contre sa mère.
lui fit perdre en un jour tout le profit de son union avec Marozie. Albéric furieux s'en alla par les places, les rues, et les remparts de Rome, ameuter les nobles, le clergé, le peuple et les soldats contre le monarque étranger et contre sa propre mère. Pour venger son injure personnelle, il évo- ((iia, avec toute Ténergie de la colère, les grands souvenirs de Rome, il les évoqua surtout sur le Forum, devant la foule assemblée, en présence de ces monuments fameux , débris mutilés, mais encore imposants, de la grandeur l'omaine. « Cette grande cité, s*écriait-il, en est-elle venue à ce point d'avilissement, de se laisser apporter en dot par une femme perdue à l'un de ces barbares de la Gaule, naguères les esclaves, maintenant les maîtres insolents de Rome ! Celui-ci vient de me frapper au visage, moi son beau-fils ; jugez par là des traitements qu'il vous réserve ! » Telle fut en substance la harangue d' Albéric, assaisonnée d'injures contre la rapacité et la voracité de ces barbares, naguère esclaves des Romains, quand Rome avait vaincu et possédait l'univers; contre leur prononciation rauque et gutturale, indice assuré d'une arrogance insupportable. « Jadis, s'écriait-il, vos ancêtres leur ont permis de se bâtir des chaumières hors de l'enceinte de Rome, plus tard même ils les ont chassés ignominieusement, et aujourd'hui ils aspirent à régner dans vos palais ! » Cette diatribe n'était, il est vrai, qu'un tissu d'erreurs et d'absurdités historiques, mais les tribuns du peuple de toutes les époques n'y regardent pas de si près. Dans cette harangue, prononcée à la place même où avait retenti la voix des Gracques et de Cicéron, les détails étaient faux, le sentiment vrai. Il y avait là un reproche énergique de l'opprobre présent, un appel heureux aux souvenirs de la grandeur et de la liberté de la Rome antique. Ces souvenirs vivaient encore à l'état de
iSi HÉCITS IIISTOKlQLliS KT MŒURS DU X' SIÈCLE.
légende chez cette population famélique et mendiante, qui, ne subsistant que des aumônes des papes et des nobles, rêvait néanmoins parfois la résurrection splendide du passé, à l'ombre des anciens temples ou des églises construites avec leurs débris, comme l'Arabe rêve des trésors inconnus enfouis aux ruines des grandes cités d'Orient.
Excités par les chaleureuses imprécations d'Albéric, les Romains l'élurent pour leur chef, et coururent aux armes. 11 semble que l'insurrection fut aussi générale que rapide, et que les satellites mêmes de Marozie, gagnés par Albéric, firent cause commune avec le peuple. Hugues et Marozie se trouvèrent presque seuls, assiégés dans le mausolée d'Adrien par une multitude furieuse, qui ne leur laissa pas le temps de recevoir des renforts. La terre tremblait sous les pas des assaillants, et l'air retentissait du bruit des trompettes guerrières*. « Le roi, dit Luitprand, fut saisi d'une telle frayeur, que pour s'échapper il se fît descendre avec des cordes au bas du rempart, du côté où la forteresse n'était pas investie. »> Marozie n'eut pas le temps de le suivre dans sa fuite : Luitprand prétend qu' Albéric vainqueur partagea la souveraineté de Rome avec sa mère, mais cette assertion invraisemblable est démentie formellement par d'autres contemporains, qui affirment au contraire qu'il la priva du pouvoir et même de la liberté. Le pape seul conserva les insignes de sa dignité, mais ce fut poiir servir tous les caprices de son frère, devenu maître absolu sous le nom de sénateur ou prince des Romains, par suite de cette insurrection faite au nom de la liberté.
« Ce fut ainsi, dit Luitprand, que par un juste jugement de Dieu, Hugues ne put conserver Rome, qu'il avait acquise
* Chron. Ben. — LmX., 1. m, c. 43-45.
par un mariage criminel. » Il en était sorti en fugitif, et malgré tous ses efforts il n'y rentra jamais. Pourtant son cliAtiment ne fut pas complet encore. 11 régna longtemps sur r Italie, et bien que la couronne de Charlemagne lui eût échappé, il pensait avoir assuré son pouvoir et Favenir de sa race. Nous verrons dans la suite de ce récit la fin du règne de ce roi fratricide, et à quelle déception complète et terrible aboutirent tant d'efforts et tant de crimes.
Mais Marozie, sa complice, était tombée sans retour. Parvenue au déclin de Page ', elle n'avait plus, pour changer sa fortune, ces armes toutes puissantes qui s'usent si vite, la beauté et la jeunesse. Déçue de toutes ses ambitieuses espérances, privée de son pouvoir et de ses richesses, abandonnée, insultée par les patriciens de Rome ses anciens amants, elle ne survécut pas longtemps à cette disgrâce, d'autant plus amère qu'elle lui venait de son propre fils. Cette femme fière et voluptueuse, qui avait joué un si grand rôle dans sa patrie pendant plus d'un quart de siècle ; qui, grûce à ses débordements, était devenue reine, avait failli devenir impératrice, s'éteignit dans l'opprobre et dans les larmes. Les circonstances et la date même de sa mort demeurent couvertes d'un voile impénétrable , mais ce qu'on sait de son caractère permet de douter qu'elle ait connu le remords ^
Ermengarde, sa digne belle-sœur, était morte peu de temps avant l'étrange mariage de Hugues. On ne sait rien
* Marozie, en 932, avait certainement plus de quarante-cinq ans.
2 On ignore la date précise de la mort de Marozie, mais elle ne peut r-tre postérieure à l'année 938, puisqu'à cette époque Hugues se remaria, comme nous le verrons, à une femme bien difTérente, la pieuse reine Oerlhe laFUeuse. Suivant une tradition fort incertaine, Marozie aurait .'té étranglée en prison.
des circonstances da sa mort ; on ne sait môme pas positivement l'époque où disparut cette femme, qui avait exercé pendant quelques années une si grande inlluence sur les destinées de l'Italie*. Elle laissait un fils nommé Anschaire, dont nous raconterons plus tard les exploits et la mort tragique. Ce ne fut pas lui cependant qui succéda à sa mère dans le marquisat d'ivrée : ce fut Bérenger, fils de la première femme d'Adelbert d'ivrée, et petit-fils par conséquent de l'empereur Bé^enger I". Ce nom, ce souvenir, étaient une menace permanente pour le nouveau roi d'Italie.
Ermengarde paraît avoir conservé pendant toute sa vie un grand empire sur son frère. C'était par son conseil qu'il avait associé à sa couronne, vers l'an 930, son fils Lother, jeune prince encore enfant alors, que ses qualités aimables ne devaient pas préserver d'une destinée funeste. Sans doute Ermengarde recommanda son propre fils Anschaire à Hugues, et celui-ci lui fit à cet égard les plus belles promesses ! Nous verrons bientôt comment il tint parole.
Quand deux natures dépravées se trouvent en contact, elles se fortifient et se perfectionnent en quelque sorte Tune l'autre dans le mal. C'est précisément ce qui advint au roi Hugues, par suite de sa courte union avec Marozie. C'est
* Une charte du roi Hugues, dont nous allons bientôt parler, constate indirectement que la mort d'Ermengarde est antérieure au mois de juillet de l'an 932. Elle fut ensevelie à Lucques, auprès de Hertlie sa mère.
surtout à partir de cette époque que sa farouche ambition ne recule plus devant aucun crime.
Il était fermement résolu à disposer de toutes les dignités ecclésiastiques et civiles au profit de gens qui lui devraient toute leur fortune, et qui par conséquent lui seraient tout dévoués. Le premier obstacle qu'il rencontrait dans cette voie, c'était la famille de sa mère, pour laquelle la nature et la reconnaissance lui prescrivaient des ménagements. Mais ces considérations de parenté et d'honneur étaient peu de chose pour un homme de ce caractère. La mort de sa mère et de sa sœur, auxquelles il devait sa couronne, fut pour lui non un chagrin, mais une délivrance, et il ne songea plus qu'à se débarrasser des autres membres de sa famille, vassaux dangereux dont la puissance n'était pas son '^iivre, et dont la présence même semblait un reproche vimt de son ingratitude.
Dans ce but, il fit courir le bruit que sa mère Berthe n'avait jamais eu d'autre enfant de son second mari Adelbert que sa fille Ermengarde, et que Gui et Lambert étaient des enfants supposés. Berthe, suivant lui, avait voulu, par cette manœuvre, se réserver éventuellement la plénitude du pouvoir en qualité de régente. Hugues avait sans doute pensé qu'il pouvait sans inconvénient charger d'un crime de plus la mémoire de sa mère. Mais personne ne fut dupe de cette fable odieuse, inventée par lui pour pallier la noirceur de sa conduite envers son frère Lambert*.
* U existe une charte du mois de juillet 932, par laquelle Hugues et I{oson font une donation aux chanoines de Lucques pour le repos de l'âme de Berthe, leur mère commune. Cette charte donne une date certaine à la mort d'Ermengarde, et à l'altitude hostile que prirent Hugues et Boson vis-à-vis de Lamhert, leur frère utérin. Ermengarde eût à coup sur figuré dans cette charte si elle avait encore vécu, car Hugues
a Ce Lambert, qui avait succédé à Gui dans le margraviat de Toscane, était au surplus un homme belliqueux, plein d'énergie et d'audace, si bien que Hugues craignait d'être détrôné par lui. Lambert avait d'ailleurs auprès du roi un ennemi secret; c'était Boson, le second fils de Berthe et de Thibaut, qui convoitait la Toscane pour son propre compte. Ce fut même par le conseil de Boson que Hugues fit défendre à Lambert, avec menaces, de se dire désormais son frère. Mais Lambert, homme d'un esprit fier et indomptable, au lieu d'avoir recours à la douceur, répondit témérairement : « Je suis prêt h prouver en combat singuher que je suis bien véritablement le frère de Hugues, et qu'il ment en disant le contraire. » Le roi ne put refuser cette proposition conforme aux coutumes frankes, et fit choix pour son champion d'un jeune homme nommé Tedwin.
« Mais le juste jugement de Dieu se manifesta par ce combat, dans lequel le champion du roi fut abattu au premier choc \ «Hugues fut très-affligé, mais non découragé par l'issue de ce duel. « Continuant à se conduire d'après de pernicieux conseils, » il abusa Lambert par une feinte réconciliation, jusqu'à ce qu'enfin il parvînt à se saisir de lui. Alors il lui fit crever les yeux, et mit à sa place Boson, qui, comme on le verra plus tard, ne jouit pas longtemps du fruit de ces conseils fratricides. Le malheureux Lambert, confiné dans un cloître, survécut à tous ses parents et vivait encore à l'époque où Luitprand écrivait son histoire, c'est-à-dire plus de vingt-cinq ans après son malheur.
n'osa jamais la renier pour sa sœur, et Lambert y serait désigné si Hugues avait encore été en bonne intelligence avec lui. * Voyez Éclaircissements, § xx.
Ainsi s'accomplissait, au fort môme de la prospérité, Tanafhème lancé naguère sur cette famille. Berthe de Toscane Lait à peine morte, que déjà ses enfants se déchiraient entre eux, et son fils favori, celui qui lui devrait toute sa fortune, insultait lâchement à sa'mémoire.
« Vers cette époque, des Italiens, las de la domination de Hugues, rappelèrent son prédécesseur Rodolphe. Hugues, prévenu à temps, envoya une ambassade-à ce prince, et s'entendit avec lui, en lui cédant tout le territoire que H ugues possédait ou administrait avant de venir en Italie, c'est-àdire les Ét^ts de l'empereur Louis l'Aveugle, dont on disposa ainsi au préjudice de son fils. En retour, Rodolphe renonça solennellement à toute prétention sur l'itahe. » Hugues, en traitant sur ces bases, avait une arrière-pensée : il songeait à reprendre à la mort de Rodolphe tout ce qu'il lui avait cédé, ou peut-être davantage, au moyen d'un projet d'union déjà arrêté dans sa pensée entre son propre fils Lother, et Adélaïde, fille de Rodolphe et de la pieuse reine Berthe.
Les ennemis de Hugues, voyant qu'ils n'avaient plus rien à attendre de Rodolphe, appelèrent à leur secours Arnoul duc de Bavière, le même qui, quelques années auparavant,avait disputé la couronne de la Germanie à Henri l'Oiseleur. Vérone était le centre de cette nouvelle conjur^ ration, dont les principaux chefs étaient le comte et l'évêque de celte ville, deux personnages qui ont déjà joué un rôle important dans notre récit. L'un était ce comte Milon qui
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avait puni naguères les meurtriers de Bérengcr I", l'autre ce Rather dont nous avons parlé réceminent, devenu l'ennemi juré de Hugues, après lui avoir escamoté l'épiscopat de Vérone au ihoyen d'une feinte maladie.
Les conjurés agirent cette fois avec plus de précaution et de mystère. Avant que Hugues fût averti de rien, Arnoul entra en Italie par le Tyrol, et fit son entrée à Vérone. H paraît, toutefois, que les Italiens ennemis de Hugues se méfiaient aussi de leur allié, car tout en l'accueillant avec de grandstémoignagesd'enihousiasme, ils ne le laissèrent pas pénétrer dans la citadelle, qui demeura occupée exclusivement par les hommes du comte Milon. Mais Hugues agit cette fois avec beaucoup de vigueur. l\ rassembla ses forces et marcha en toute hâte sur Vérone, pour étouffer l'insurrection dans son germe. « Gomme il approchait de la ville, et que sa cavalerie se répandait de toutes parts pour reconnaître l'ennemi, un détachement considérable de Bavarois sortit tout à coup d'un fort que Luitprand nomme Gauseningo, et attaqua les Italiens. La journée fut mauvaise pour les Allemands; ils furent battus et abîmés de telle sorte, qu'à peine en resta-t-il quelques-uns pour aller annoncer leur défaite. » Ce combat livré sur les bords de l'Adige, qu'ont illustrés depuis tant de batailles immortelles, décida du sort de l'invasion. Arnoul, prévenu et presque assiégé par l'ennemi qu'il comptait surprendre, et ne voyant pas paraître les renforts qui lui avaient été promis, résolut de se retirer avant l'arrivée de Hugues devant Vérone, et d'emmener avec lui le comte Milon , comptant revenir bientôt avec lui, à la tête d'une nouvelle armée.
« Mais Milon fut averti à temps de cette résolution, qui le jeta dans une grande perplexité. Aller se mettre à la merci de Hugues après ce qui s'était passé, n^avait rien
de bien attrayant ; mais se laisser emmener en Bavière, pour lui ce n'était pas la mort, mais l'enfer'. Dans cette cruelle incertitude, sachant que Hugues avait, parfois, quoique rarement, des fantaisies de clémence, il se décida pour le premier parti. » Il fit bien, car Arnoul, avant d'opérer sa retraite, enleva par un coup de main la partie fortifiée de la ville, fit prisonniers les soldats et le propre frère de MUon, et les emmena tous en Bavière. Mais Milon avait eu le temps de s'enfuir vers Hugues, et ce prince, si souvent implacable dans ses vengeances, épargna cette fois les jours d'un homme qui devait être plus tard un des principaux instruments de sa chute. Il se borna à le condamner à une détention perpétuelle.
Tel fut le bizarre dénoûment de cette tentative d' Arnoul, qui ne se renouvela pas. Après le départ de cet ennemi, Hugues entra sans obstacle dans Vérone. Il y retrouva et fit arrêter Rather, qu'il épargna toutefois comme Milon, peut-être par égard pour le pape Jean XI son protecteur. Rather fut conduit à Pavie et enfermé dans une. tour où il passa deux ans. Cette tour avait fait partie de l'habitation de ce Gualbert, dont nous avons raconté précédemment la triste fin. Le fameux Boéce avait été de même enfermé dans une tour à Pavie, mais il n'en était jamais sorti. Ce fut sous l'influence de ce souvenir peu rassurant, que Rather composa un ouvrage sur les ennuis de sa captivité,
* On ne comprend pas très-bien cette horreur insiirn)OPtabi<} du comte Milon pour la Bavière. Cependant il est facile de voir qu'il régnait une défiance réciproque entre les Italiens ennemis de Hugues et leurs auxiliaires, dont ils comptaient probablement se servir pour renverser Hugues, sauf à se débarrasser d'eux ensuite. \\ est évident que les chef» de la conjuration avaient une arrière-pensée, et songeaient à faire tourner au profit du jeune Bérenger la révolution qu'ils méditaient.
ouvrage assez élégamment écrit, ditLuitprand, et dans lequel on trouve quelques détails intéressants '. »
Notre auteur ne parle plus de Rather, dont Texistence ultérieure présente encore des péripéties bizarres et multipliées. Hugues n'avait épargné sa vie qu'à regret. Après l'avoir tenu deux ans et demi dans sa tour de Pavie, il l'envoya passer autant de temps à Gôme, encore dans une tour, et ne lui rendit la liberté qu'au bout de cinq ans (934-939) , avec ordre de quitter l'Italie, et défense d'y rentrer jamais sous peine d'un châtiment plus sévère.
Il y rentra néanmoins cinq ou six ans après, lors de la chute du roi Hugues, et se hâta de retourner à Vérone; mais il n'était pas au bout de ses peines. L'évêché de Vérone était alors possédé par Manassès , archevêque de Milan, parent et créature de Hugues, et devenu son ennemi. Ce personnage , dont nous aurons beaucoup à parler dans la suite, était le plus grand accapareur de domaines ecclésiastiques dont l'histoire fasse mention. Au mépris de tous les règlements, il prenait et gardait jusqu'à trois ou quatre évêchés à la fois, en palpant les revenus jusqu'à ce qu'il trouvât l'occasion favorable de les vendre. Il faisait alors gérer les domaines de Vérone par un administrateur provisoire nommé Milon (qu'il ne faut pas confondre avec le comte dont nous parhons tout à l'heure) , et tous deux ne se souciaient nullement d'abandonner cette proie, malgré la légitimité des droits de Rather. Celui-ci, dont on a pu déjà apprécier l'opiniâtreté, tint bon deux ans, malgré
* La tour que désignaient les traditions populaires comme ayant servi de prison à Boëce a subsisté dans son intégrité jusqu'en 1584. Pavie abondait en monuments de ce genre, au point qu'on l'avait surnommée Turrita, la ville aux tours.
toutes les diflicultés qu'on lui suscita , malgré Tordination même de Milon, indûment faite par Manassès. Mais enfin le jeune et infortuné Lother, fils de Hugues, prince digne d'un meilleur sort, car il ne paraît dans l'histoire que pour prévenir des crimes , fit avertir Rather que sa vie même n'était pas en sûreté, et le décida à s'enfuir.
Rather voulut d'abord poursuivre ses ennemis à Rome, mais il y renonça, soit qu'il ne se sentît pas. assez puissant et assez riche pour obtenir justice contre un homme tel que Manassès, soit pour tout autre motif. Il prit donc le parti de se retirer en Provence auprès d'un de ses amis, possesseur d'un fief assez important. S' étant chargé de l'éducation de son fils, il lui apprit à lire, ce qui n'était pas une petite affaire dans ce temps-là, et il obtint de la reconnaissance du père un évêché où il • ne tarda pas à s'ennuyer, comme il s'ennuyait partout où il était tranquille. Il retourna donc au monastère de Lobes, où il avait fait ses études. Malgré son mauvais caractère, sa réputation de science était telle qu'il fut chargé peu de temps après par Othon I", roi de Germanie, de l'éducation de son jeune frère Brunon ; celui-ci, devenu bientôt, trop tôt même, archevêque de Cologne, honora du moins par un noble caractère son exaltation prématurée. L'évêché de Liège, dépendant de Cologne, devint vacant en 953, et la reconnaissance de Brunon y porta Rather.
Il n'était pas commun alors de voir le fils d'un artisan obscur devenir évêque dans sa ville natale. Mais Rather expérimenta bientôt par lui-même que nul n'est prophète dans son pays. Peut-être le souvenir de son humble extraction lui nuisit-il autant que la raideur inflexible de son caractère. Il paraît que, non content de censurer généralement les vices du clergé et des laïcs, il se permettait dans ses
exhortations des allusions directes et personnelles, mettant encore plus de morgue et d'amertume dans ces critiques, quand elles s'adressaient à des personnes d'une naissance supérieure à la sienne. Cette conduite semble dénoter plus d'orgueil que de zèle véritable, et ce n'est point ainsi qu'agirent les vrais réformateurs de ce siècle et du siècle suivant, notamment les chefs si justement célèbres des grands établissements religieux de Fleury-sur-Loire et de Cluny.
Quoi qu'il en soit, Rather, loin de convertir son peuple ou de s'en faire respecter, se fit mal venir de tout le monde. Si bien qu'étant allé, la deuxième année de son épiscopat, célébrer les fêtes de Noël à Lobes, il y apprit qu'un soulèvement général avait éclaté contre lui dans Liège, et qu'à son retour il trouverait les portes fermées. 11 fallut céder à la nécessité; heureusement pour Rather, il avait des protecteurs assez puissants pour faire ses conditions. L'affaire se termina donc par une transaction ; on lui abandonna une partie des revenus de son évêché pour se débarrasser de lui, et il se consola de l'indiscipline de ses ouailles avec leur argent.
Deux ans après, nous retrouvons cet homme infatigable à la suite d'Othon P^ Celui-ci allait reconquérir l'Italie; Rather allait reconquérir son évêché de Vérone. La chose n'était pas facile ; cet évêché était alors occupé par un intrus, neveu ou petit-neveu de ce Milon qui avait déjà chassé Rather. Celui-ci protesta, en appela à tous les évêques de Gaule, d'Italie et de Germanie, et obtint canoniquement sa réintégration, ce qui ne l'empêcha pas en fait d'être arrêté, emprisonné et rudement battu par son compétiteur. Enfin l'intervention d'Othon lui fit rendre sa liberté, et le remit en possession de son siège. D'après ce qu'on sait de son caractère, on devine
que ce ne fut pas pour longtemps. Il se fit détester à Vérone comme à Liège, et dut fuir encore pour mettre sa vie en <ùreté. Cette fois (967), il quitta Tltalie pour toujours,
inportant avec lui, suivant son habitude, une forte somme d'argent.
La mobilité d'esprit et l'irritabilité de caractère de cet homme singulier semblaient s'accroître encore avec l'âge. 11 vint d'abord à l'abbaye de Saint-Amand,avec l'intention de s'y fixer, et en repartit le lendemain. De là il se rendit dans l'une des terres de l'évéché de Liège' dont il touchait les revenus, et n'y resta pas beaucoup plus longtemps. Enfin il se retira à l'abbaye de Haumont dont l'abbé, nommé l'olcuin, lui fit l'accueil le plus cordial. Peu de temps après, Rather avait mis l'abbaye sens dessus dessous, et forçait l'abbé à lui céder la place ; les parents de Folcuin menaçaient de piller l'abbaye en représailles, et Rather, alors presque octogénaire, transformait son monastère en citadelle, et faisait monter la garde à ses moines. Quelques années plus tard l'évéque de Liège parvint à réconcilier Folcuin et Rather, qui retourna dans cette même terre, où il s'était arrêté un instant à son retour d'Italie. Il mourut enfin à Namur en 97/i.
Les lettres et les autres écrits de Rather contiennent des renseignements curieux pour l'histoire de son temps. Il censure l'ignorance et les autres vices du clergé avec une sévérité qui va jusqu'à l'emportement; mais son rigorisme n'était pas toujours désintéressé, et l'on entrevoit que son caractère âpre et pointilleux ôtait beaucoup d'autorité à sa parole. En un mot, Rather, quoique remarquablement éloquent et instruit pour son siècle, et imbu en beaucoup de choses du véritable esprit de l'église, ne s'est pas rendu digne du nora glorieux de réformateur ; avec quelques-unes
des qualités qui font les grands hommes, il ne fut qu'un de ces hommes singuliers dont les aventures excitent la curiosité et non la sympathie*.
Revenons maintenant aux derniers événements du règne de Hugues, dont cette digression nous a fort éloigné.
L'année 934, date de la conjuration de Milon et de Rather, forme un temps d'arrêt important dans le récit de Luitprand. Parvenu au début de son quatrième livre, il s'interrompt tout à coup pour faire un appel nouveau à l'attention de l'évéque son ami. « Jusqu'ici, lui dit-il, je n'avais pas parlé en mon nom, mais d'après des témoignages honorables et sûrs. J'arrive maintenant à des événements que j'ai vus de mes yeux, et dans lesquels j'ai moi-même joué un rôle. »
Nous avons vu que son père était mort quelques semaines après son retour de Gonstantinople. Sa mère s'é^ tait avantageusement remariée ; et il n'eut, à ce qu'il paraît, qu'à se louer de l'affection et des soins vraiment paternels de son beau-père. Destiné à la carrière ecclésiastique, le jeune Luitprand, alors âgé de dix ou douze ans, fréquentait assidûment l'école qui existait alors à Pavie, et dont l'institution ou plutôt la réorganisation remontait à Gharlemagne. Ce fut là, si nous l'en croyons, que la beauté extraordinaire de sa voix le fit remarquer par le roi
* On trouve dans V Histoire littéraire de la France, t. vu, l'épitaphe et l'analyse des écrits de Rather. On y remarque une lettre, où le dogme de la présence réelle est défini avec une netteté remarquable.
Hugues. Ce prince, grand amateur de musique, assistait fréquemment aux exercices de chant ; il ralïolait des belles voix, et Luitprand, qui ne manque jamais une occasion de faire son propre éloge, affirme que sous ce rapport il n'avait pas de rivaux. D'ailleurs il était dans les meilleures conditions pour obtenir la faveur de ce prince ; son père avait honorablement rempli sa mission en Orient, et toute sa famille était demeurée fidèle au roi, lors de la fameuse révolte de Gézon. Toutefois il ne paraît pas que Hugues, qui trouvait des évéchés pour ses bâtards à peine sortis de fenfance, ait donné au jeune Luitprand des témoignages bien positifs de bienveillance. Ce qui est certain, c'est qu'il n'était encore que simple diacre à l'époque où Bérenger II s'empara du royaume. C'est à cette époque-là seulement que devait commencer la vie politique de notre auteur.
Après l'expédition d'Arnoul, Hugues voyant que « tout lui réussissait, » et que sa domination sur la haute Italie semblait sérieusement affermie, se rappela qu'il avait du côté de Rome une grave injure à venger, et peut-être encore le titre d'empereur à conquérir. Vers l'an 935, il marcha sur cette ville à la tête d'une armée nombreuse, en dévasta tous les environs, et lui livra divers assauts qui furent tous infructueux.
Alors Hugues eut recours à la ruse. Il proposa à Albéric non-seulement de se réconcilier avec lui, mais de lui donner sa fille Aida en mariage, comme garantie de ses intentions pacifiques et même paternelles. Il espérait, à la faveur de cet accommodement, pénétrer dans le château Saint Ange, et de là dans la ville. Mais ce calcul fut déjoué par la prudence d' Albéric , qui tout en consentant à épouser la fille de Hugues , tint soigneusement les portes fermées à son beau-père, et à sa suite infiniment trop nombreuse. « Toute-
fois, observe Luitprand, la vérité est que de lui-même Albéric eût donné dans le piège, et qu'il en fut empêché par ceux de son parti qui avaient tout intérêt à empocher cette réconciliation, car il y avait parmi eux beaucoup de mécontents qui avaient abandonné la cause de Hugues pour s'attacher à Albéric, et qui craignaient que la paix ne se fit à leurs dépens. Ainsi le mariage eut lieu, mais les projets de Hugues n'en échouèrent pas moins, et l'altière Marozie demeura dans un délaissement d'ûutant plus cruel, qu'elle avait pu croire un moment à une prochaine délivrance '. »
Cependant les Sarrasins établis h Fraînet ne laissaient pas oublier à l'Italie leur dangereux voisinage. Tous les étés, ils occupaient les défilés des Alpes, rançonnaient ou égorgeaient sans pitié les pèlerins et les voyageurs isolés. Vers l'an 923, ils massacrèrent ainsi un grand nombre d'Anglais, qui allaient en pèlerinage au tombeau de saint Pierre. Quelques années plus tard, ils Surprirent et égorgèrent de même l'évêque de Tours, Robert, qui, en revenant de Rome, bivouaquait avec ses compagnons dans ces redoutables montagnes ^ Encouragés par l'impunité, ils s'aventurèrent même encore plus d'une fois au delà des Alpes, dans les plaines fertiles du Piémont. Luitprand mentionne spécialement une de ces razzias, qui eut lieu probablement tandis que le roi Hugues était encore occupé du côté de Rome, et qui fit trembler mi moment la capitale de la haute Italie. Une horde de ces infidèles, conduite par un chef nommé Sagit, « le pire homme qu'on pût voir, » descendit des Alpes, mettant tout à feu et à sang sur son passage, et
* Luit., 1. IV, c. 3.
* Frodoard.
s'avança jiisqu*^ cinquante milles de Pavie. « Mais Dieu, dit-il, nous protégea dans ce péril, et tous ces brigands périrent dans le combat qui leur fut livré. »
Peu de temps après, un nouveau désastre vint jeter la onstemation dans le nord de T Italie. D'autres infidèles, des pirates venant d'Espagne ou d'Afrique, débarquèrent auprès de Gênes, et pénétrèrent par surprise dans cette ville qu'ils saccagèrent. Ils pillèrent les églises et les maisons particulières, égorgèrent tous les habitants mâles qui tombèrent entre leurs mains, et se rembarquèrent emmenant en captivité les enfants et les femmes. Cette catastrophe répandit au loin l'effroi. On y ajoutait, suivant l'usage du temps, des circonstances surnaturelles que personne ne s'avisait de révoquer en doute. L'on racontait, par exemple, que, peu de jours avant l'arrivée de ces païens, un large ruisseau de sang avait jailli tout à coup dans la ville même, et teint d'un rouge reflet les eaux bleues de la Méditerranée.
Hugues, roi d'Italie, voulant à tout prix s'affermir sur le trône et assurer à son fils Lother une domination paisible, prodiguait sans scrupule les domaines ecclésiastiques et laïcs à ceux dont il espérait se faire des amis fidèles, ne considérant en eux ni la moralité, ni le respect des choses saintes, mais seulement leur dévouement plus ou moins probable. L'un de ses parents, Manassès, évêque d'Arles, avait abandonné son siège sans scrupule pour venir chercher fortune en Italie. Hugues récompensa cette ambition coupable en lui confiant, ou plutôt en lui donnant en proie,
300 HÉCITS IIISTOKIQUES ET MŒURS DU X' SIÈCLE.
au mépris de toutes les lois ecclésiastiques, les évêchés de Vérone, de Trente et de Mantoue. La cupidité de Manassès n'était pas encore satisfaite : il sollicita et obtint de plus le gouvernenient civil de Trente, auquel son caractère sacerdotal aurait dû l'empêcher de prétendre. Mais on n'y regardait pas de si près en ce temps-là ' !
Il paraît toutefois que cet évoque prévaricateur sentit lui-ménie que sa conduite pouvait prêter quelque peu à la critique, car il en fit ou en fit faire une sorte d'apologie, qui sans doute obtint quelque publicité en Italie, car Luitprand emploie tout un long chapitre pour la réfuter. Il n'a que trop raison dans cette discussion , et l'on a peine à comprendre que Manassès ait pu, même à cette époque, alléguer des excuses aussi pitoyables. Pour justifier ses translations continuelles d'un évêché à un autre plus considérable et surtout plus riche, il cite gravement l'exemple de saint Pierre, qui passa de même de l'église d'Antioche à celles d'Alexandrie et de Rome. Cet argument dérisoire et sacrilège révolte Luitprand, et lui inspire quelques mouvements d'une véritable éloquence. « Tu cites les textes sacrés, Manassès ; Satan les citait comme toi au Christ sur la montagne, mais en les interprétant comme toi au gré de sa perversité ! Julien l'apostat, enlevant tous les trésors des églises, justifiait aussi sa rapacité par les textes qui proclament la nécessité de l'abnégation et du mépris des richesses.
* En 939, Hugues commit un abus de pouvoir plus scandaleux encore, en donnant l'investiture de l'importante abbaye de Farfa, dans le pays de Spolette, à un misérable, violemment soupçonné d'avoir empoisonné son abbé. Ce sacrilège était un acte de convoitise et en même temps de politique. Hugues avait reçu du meurtrier un présent considérable, et il voulait se créer à tout prix des partisans dans le voisinage de Rome, qui lui résistait toujours. (V. Éclaircissements.)
Oui, sans doute, saint Pierre a quitté Antioche pour Rome, mais ce n'était que pour étendre le royaume de Dieu. En se retirant d'un évéciié,il ne le vendait pas comme tu asvendu, toi, celui de Vérone ! C'était la palme du martyre qu'il convoitait, et non cet or, objet de tous tes vœux ; cet or, qui t'est plus cher que ton âme ! » (L. iv, 6.)
Ce Manassès, objet d'une bienveillance si coupable de la part de Hugues, n'avait pas même la seule vertu sur laquelle celui-ci avait compté, la reconnaissance. Bientôt nous le verrons, séduit par la promesse d'une dignité plus haute et plus lucrative, sacrifier sans hésitation Hugues à Bérenger, qu'il trahira ensuite avec aussi peu de scrupule en faveur d'Othon le Grand. On devine à l'amertume des récriminations de Luitprand contre ce personnage, qu'il le considérait, indépendamment de ses autres iniquités, comme l'un de ses ennemis personnels les plus acharnés. Mais l'appréciation qu'il fait de son caractère est pleinement confirmée par tous les documents contemporains. On a déjà pu en juger dans l'histoire de Rather, dont Luitprand ne parle pas ; on en jugera mieux encore dans la suite de ce récit *.
Tandis que le roi Hugues prodiguait de si grandes faveurs à son parent Manassès, il tenait en méfiance particulière, et malmenait en toute occasion d'autres parents encore plus proches, ceux qu'il avait publiquement et outrageusement reniés. Nous avons déjà indiqué le
* Manassès avait contribué à la disgrâce de Luitprand et de sa famille auprès de Bérenger ; il mit le môme zèle à le desservir près d'Othon, et la fortune de notre auteur auprès de ce prince ne commença qu'après que ce puissant ennemi, frappé d'aliénation mentale, I ut perdu tout crédit sur le nouveau maître de l'Italie. (V. ÉclaircissemenU, XXIX.)
commencement de cette lutte fratricide, soutenue de part et d'autre avec une animosité féroce. Ermengarde, à laquelle il devait tant, avait emporté dans la tombe le secret de ses déceptions et de ses remords. Hugues n'avait pourtant pas osé se brouiller ouvertement avec elle, ni lui ôter le marquisat d'Ivrée. Il n'osa pas non plus en disputer la succession à Bérenger, beau-fils d' Ermengarde, fils du marquis Adelbert et de sa première femme, et petit-fils par cette princesse, de l'empereur Bérenger P'. Hugues haïssait et redoutait à la fois ce jeune prince, qui pouvait tôt ou tard devenir son rival. Il avait voulu le rattacher à sa famille en lui faisant épouser une de ses nièces, Gisle ou Guille, fille de Boson, marquis de Toscane ; mais comme Hugues ne tarda pas à rompre avec son frère Boson, et à le perdre à son tour, cette alliance devint un nouveau sujet d'injure. En un mot, Hugues n'attendait plus qu'une occasion favorable pour se saisir de Bérenger et le mettre à tout jamais hors d'état de lui nuire. Mais Bérenger dissimulait avec soin ses ressentiments et ses espérances, et se conduisait avec une circonspection extrême en toutes choses, ne laissant au roi aucune occasion de satisfaire sa haine.
Le caractère dissimulé et cauteleux de Bérenger, fort semblable à celui de l'empereur Bérenger I" son aïeul, formait un contraste frappant avec celui de son frère Anschaire, fils d' Adelbert et d' Ermengarde, et le propre neveu de Hugues. L'histoire mentionne à peine le nom d'Anschaire, la poésie ne l'a jamais fait retentir, et pourtant Anschaire fut l'Achille du x" siècle, et eût mérité sa chanson mieux que Roland, si sa force prodigieuse et sa bravoure indomptable eussent été appelées à servir quelque cause digne de mémoire. Cet arrière-petit-fils de Waldrade, l'admiration et
LÀ FAMILLE DE WALDRiDE. 303
l'effroi de Tltalie, était pour Hugues une menace permanente, un remords vivant. Nous dirons plus tard comment il parvint à s'en débarrasser.
Un autre proche parent de Hugues, nommé Théobald, avait également acquis une grande renommée militaire. C'était encore un de ceux que Hugues était forcé de ménager tout en les haïssant ; aussi lui avait-il donné le gouvernement de Spolette et de Gamerino. Ce Théobald était un batailleur infatigable, bon vivant d'ailleurs, fort ami des tours plaisants et des joyeux devis. Mais les joyeusetés de ce siècle étaient d'un goût fort étrange, si l'on en juge par l'anecdote suivante, sur laquelle Luitprand s'étend avec une délectation infinie.
Hugues agissait avec prudence, dans les idées de son temps, en confiant la défense de la frontière méridionale de son royaume à un guerrier tel que Théobald, et lui donnait ainsi l'occasion de prendre parti à chaque instant dans les querelles des empereurs grecs avec les princes à demi indépendants de Salerne et de Bénévent. Hugues voyait là un double avantage; tenir ce parent dangereux toujours éloigné de lui, et conserver la chance d'en être débarrassé quelque jour dans une de ces rencontres. A.u x® siècle, cela pouvait s'appeler de la politique.
Le vieux Landulphe, prince de Bénévent, étant vivement pressé par les Grecs, contre lesquels il guerroya trente ans avec des chances diverses, ne manqua pas en effet d'appeler le marquis Théobald à son secours*. Celui-ci se rend à son appel, bat les Grecs en plusieurs rencontres, les re-
1 Voyez Giannone, t. i, p. 590. Il n'est pas facile d'assigner une date précise à l'anecdote que nous allons rapporter , mais elle ne peut être antérieure à l'an 931, ni postérieure à 940. .
pousse sur le territoire de la Pouille qui leur était alors soumis, et y fait un tel dégât, que les habitants du pays sont contraints de se réfugier avec les Grecs dans les places fortes. Après quoi , le bon marquis, sentant le besoin de s'égayer, s'avise un jour de faire mutiler tous ses prisonniers de guerre et les envoie ainsi accommodés au général grec, auquel il mande qu'il en fait hommage à son empereur, grand amateur d'eunuques, comme chacun sait, et qu'il compte bien ne pas s'en tenir à ce premier envoi.
Quelques jours après, en effet, les Grecs et les habitants du pays font une sortie. Plusieurs tombent encore entre les mains de Théobald, et celui-ci, toujours enchanté de son idée , se prépare à faire subir la même opération à ses nouveaux prisonniers.
Or, parmi ces prisonniers, se trouvait l'un des plus riches habitants du pays, dont la femme était dans la place. Cette femme, « très éprise de son mari, et partant très-inquiète de ce qui allait se passer * , » résolut de ne rien épargner pour dégager son mari de ce mauvais pas. Elle sort hardiment de la ville et pénètre jusqu'à la tente de Théobald, les cheveux épars, criant et se démenant comme une folle, si bien qu'un rassemblement se forme autour d'elle, et que Théobald lui-même, qui était à table en ce moment, sort pour voir ce qui se passe, et lui demande ce qu'elle a à crier et gesticuler ainsi. Cette femme, « sachant bien, dit Luitprand, qu'il peut y avoir beaucoup de bons sens dans une folie simulée, répond tout en se lamentant: «Yoilà un procédé bien nouveau, bien inouï pour des guerriers! s'attaquer sans pitié à de pauvres femmes incapables de leur résister ! — Et qui donc ici s'attaque aux femmes? répond le
* Ejus pro membris non parnm sollicita.
larquis surpris... Eh I dit-elle, peut-on faire à des femmes le guerre plus féroce, que de traiter leurs maris comme Vous faites'...? Vous avez pillé nos domaines, enlevé nos bestiaux ; je me suis tenue tranquille, je vous en remercierai si vous voulez. Mais pour cette dernière privation, plus cruelle et plus irréparable, non, mille fois non! que tous les saints du Paradis détournent de moi un tel malheur ! » Cette supplique excita une hilarité générale, et mit le marquis et ses soldats dans une telle disposition de bonne humeur et de clémence, qu'ils rendirent à cette femme nonseulement son mari sain et sauf^ mais tout le bétail qu'on leur avait pris. (L. iv, 8 et 9.)
Telles sont les bouffonneries de ce siècle, moins rebutant peut-être dans ses légendes les plus sinistres, que dans ces accès de gaieté cynique et féroce, où les rires ressemblent à des sanglots, où la luxure même, comme dans les écrits d'un écrivain trop fameux du siècle dernier, porte avec elle une odeur de sang.
Hugues n'avait pas les mêmes motifs pour ménager les autres membres de sa famille : il sacrifiait, sans hésitation comme sans pitié, tous ceux qu'il n'était pas forcé de craindre; et par une sorte d'économie providentielle, les complices de ses crimes antérieurs devenaient à leur tour ses victimes. Nous avons raconté le sort malheureux de Lambert, le second fils de Berthe et d'Adelbert : nous avons vu
* Ici notre auteur entre dans des développements que nous nous gardons bien de reproduire, le latin du moyen âge bravant l'honnêteté aussi résolument que le latin classiquo.
Boson, frère consanguin de Hugues, participer à cet attentat et en profiter. Boson, devenu en peu d'années Tun des princes les plus riches d'Italie, conspira, dit-on, contre son frère, à l'instigation de sa femme. Hugues, averti à temps, le fit arrêter et emprisonner, et mit la main sur toutes ses richesses. Hubert, fils naturel de Hugues, fut investi du marquisat de Toscane. La facilité extrême avec laquelle s'accomplit cette exécution donnerait à penser que le trésor de Boson était son véritable crime, et que la conspiration n'était qu'un prétexte, d'autant plus que le témoignage de Luitprand est fort suspect en tout ce qui concerne la famille de Bérenger II , qui avait épousé une fille de Boson, nommée Gisle ou Guille comme sa mère '.
Luitprand fait un portrait hideux de la femme de Boson. Suivant lui, elle était d'une telle rapacité, que, de son temps, aucune femme de ses États n'osait se montrer en pubUc avec des bijoux. « C'eût été, dit-il, la plus méchante créature qu'on eût jamais vue, si elle n'avait pas eu une fille pire qu'elle-même! » Elle fut renvoyée sous bonne escorte en Bourgogne, sa patrie, et toutes ses richesses allèrent grossir le trésor de son beau-frère. Quant à son mari, on ignore complètement son sort, mais le caractère et les antécédents de Hugues autorisent, à cet égard, les plus sinistres conjectures.
A l'occasion de cette arrestation, Luitprand raconté avec une complaisance incroyable l'histoire d'un baudrier incrusté de pierreries, que cette femme avait si bien caché sur elle au moment de partir, qu'après avoir fureté partout
* Ce nom était évidemment donné dans la famille de Berthe en mémoire de sa sœur Gisle, dernière fille de Waldrade, dont nous avons raconté la triste destinée dans la première partie de ce récit. Luit., 1. IV, c. 10 et 11.
pour retrouver ce bijou auquel le roi tenait essentiellement, il fallut, sur son ordre exprès, la faire descendre de cheval, et poursuivre sur elle T examen le plus minutieux et le plus infâme. Cette scène est véritablement ignoble, et nous nous garderons bien de reproduire tous les détails de la recherche et de la découverte de ce fameux baudrier. Ce qui n'est pas moins révoltant que le fait en lui-même, c'est la complaisance lascive avec laquelle notre auteur (écrivant pour un ami prêtre comme lui !) s'étend ici sur tous les détails, jusqu'à y trouver le motif d'une de ses élucubrations poétiques, nouveau et effrayant témoignage de la corruption de ce temps. « En réfléchissant bien à cette histoire, dit gravement Luitprand (il paraît qu'il aimait h y penser souvent^ je ne sais quel est le plus h blâmer, du persécuteur ou de la victime. Toujours est-il que tous deux ont péché par un excès d'avarice. » (Voyez Éclaircissements,