XXIII
Après de telles infamies , le sort déplorable de Hugues n'a rien qui doive nous surprendre. Sans doute, comme l'a si bien dit saint Augustin, l'impunité de certains désordres en ce monde entre souvent dans les secrets desseins de Dieu ; mais il en est qui passent la mesure, et l'absence de tout châtiment terrestre pour ceux-là ferait douter de la Providence.
Cette fois, le châtiment se fit longtemps attendre. Pendant quelques années, la prospérité de Hugues sembla encore s'accroître avec ses vices, et insulter à la patience du ciel. Un événement à peu près contemporain des faits que nous venons de raconter vint même offrir à son ambition une perspective nouvelle.
En 937, Rodolphe, roi de la Bourgogne transjurane, vint à mourir, ilugues avait grande envie de profiter de cet
événement, non-seulement pour reprendre la suzeraineté des États de Louis l'Aveugle qu'il avait précédemment cédés à Rodolphe, mais pour s'emparer même du patrimoine héréditaire de ce prince, au préjudice de sa veuve et de son fils mineur. Mais celui-ci trouva un protecteur dans le nouveau roi de Germanie, Othon, fils d'Henri l'Oiseleur, celui-là même qui devait être plus tard l'instrument des desseins de la Providence, pour la pacification et la régénération de l'Italie.
Hugues ne se souciant nullement de se brouiller avec Othon, essaya d'arriver à peu près au même but par une double négociation de mariage, d'abord entre la veuve de Rodolphe et lui-même, devenu veuf également par la mort récente de Marozie, puis entre son fils Lother et la fille de Rodolfe, Adélaïde, encore mineure en cette époque. Cette Adélaïde, que Luitprand signale comme la femme la plus parfaite qu'il eût jamais vue, n'est rien moins que l'illustre sainte , qui fut depuis femme d'Othon le Grand et impératrice d'Occident. Mais avant d'atteindre cette phase glorieuse de sa destinée, elle devait avoir sa part de cette contagion de malheur que portait avec elle la race de Waldrade. Son premier mariage avec un prince pourtant digne d'elle par ses vertus personnelles, ne lui valut que de longues et cruelles afflictions.
Ce fut principalement dans l'intérêt de son fils que la reine Berthe, mère d'Adélaïde, se décida à épouser en secondes noces un prince cruel et débauché comme Hugues. Elle y trouvait aussi la consolation de ne pas quitter sa fille jusqu'à son mariage, qui ne fut célébré en effet que quelques années plus tard, à cause de la trop grande jeunesse des deux fiancés. Si cette union de Berthe fut surtout un acte de dévouement maternel, Hugues ne
tarda pas à lui en rendre Taccomplissement bien pénible.
L'Italie revit avec bonheur la pieuse reine Berthe, toujours triste, résignée et charitable. Un seul homme, parmi ses contemporains, demeura insensible à tant de vertus, et ce fut précisément le roi Hugues, son deuxième époux.
H ne s'en tint pas à TindilTérence. « Ce prince, dit Luitprand, se livrant de plus en plus à son incontinence, ne sut pas même garder à la reine Berthe cette affection tranquille que les maris ont d'ordinaire pour leurs femmes; il se prit à détester cordialement et complètement la sienne *. » Cette réflexion assez naïve prouve que l'effervescence dans l'amour conjugal était aussi rare dans ce temps-là qu'à d'autres époques plus rapprochées de nous. Mais le roi Hugues passait toute mesure dans ses débordements, ainsi que dans sa coupable antipathie pour une épouse si vertueuse.
Parmi les nombreuses maîtresses de ce prince, trois surtout étaient de sa part l'objet d'une prédilection marquée, La première, Bézole, était une femme suève de basse origine ; Boza, la seconde, était la fille de ce Gualbert de Pavie, dont nous avons raconté précédemment la rébellion et le supplice ; la troisième, Stéphanie, était d'origine romaine. Hugues, suivant une mode fort accréditée à cette époque en Italie, affectait de donner à ses trois belles des noms empruntés aux divinités du paganisme. Bézole était une grande et belle femme, d'une physionomie impérieuse comme son caractère, aussi l'avait-il surnommée Junon. Roza , plutôt gracieuse que belle, avait reçu le nom de Vénus, et ces deux sobriquets n'étaient pas moins justifiés
* Hugo denique... profatam conjugem Dertham maritali non solùm n(yn cœpit amore diligere, verùm mnnibvs modis execrari
par la haine furieuse que se portaient ces deux créatures, que par leurs qualités physiques. Quant à Stéphanie, il en avait fait une Sémélé»
Le roi Hugues eut des enfants de ses trois maîtresses, ou plutôt s'attribua bénignement une paternité fort contestable, si nous nous en rapportons à notre auteur*. C'était alors le temps où les grandes dignités ecclésiastiques semblaient devenues l'apanage des bâtards des souverains. Boson. le fils de Bézole, fut pourvu de l'évêché de Plaisance. Théobald, fils de Roza, avait à peine dix ans quand il fut nommé archidiacre de Milan, et il était destiné à devenir un peu plus tard archevêque de cette ville; mais la chute de Hugues empêcha ce nouveau scandale.
LU
Nous arrivons au cinquième livre de Luitprand, l'un des plus intéressants de son ouvrage. Sauf quelques digressions sur les révolutions de Gonstantinople, il est consacré tout entier aux derniers événements du règne de Hugues, et au récit du châtiment terrible que ce prince avait si bien mérité. Ici, contre son ordinaire, notre auteur indique une date précise pour servir de point de départ aux faits qu'il va raconter. « Vers cette époque , dit-il , il y eut un samedi , vers la troisième heure du jour, une grande et effrayante éclipse de soleil. Ce fut le même jour, où, comme vous le savez, mon père, votre roi Abderrahman fut vaincu
* Luitprand s'explique là-dessus avec sa liberté d'expression ordinaire. « Sed, quoniàm non rex sokis his abutebatur, ex incertis patribus originem ducunt, »
par Ramire, roi des chrétiens de Galice. » L'éclipsé dont il est question ici est celle que les calculs astronomiques fixent au 19 juillet 939, Pavant-veille de la fameuse journée de Simancas, dans laquelle Témir Abderrahman fut en effet mis en déroute après une lutte acharnée, qui, au dire d'un contemporain , lui coûta quatre-vingt mille hommes *. Ainsi les événements qui vont faire l'objet de ce livre sont généralement postérieurs à cette époque, c'est-àdire à la première moitié de Tannée 939.
Cette môme année, l'Italie fut consternée par l'apparition d'une comète d'une grandeur et d'un éclat remarquables, qui se fit voir huit nuits de suite. On ne manqua pas de voir là le présage de quelques grandes catastrophes, et une coïncidence étrange vint à l'appui de cette croyance superstitieuse ; car, cette année-là ou la suivante, la récolte vint à manquer^ et toute l'Italie souffrit horriblement de la disette. Pendant ce même été de 939, les Sarrasins, toujours embusqués dans les gorges des Alpes, tuèrent encore un grand nombre de pèlerins.
Mais tandis que les sujets de Hugues souffraient à la fois de la famine, des brigandages des barbares, des vexations du roi lui-même et de ses suppôts, tout semblait réussir au tyran qu'ils détestaient chaque jour davantage. Hugues avait successivement déjoué toutes les conspirations qui avaient menacé son trône et sa vie. Bien que son gendre Albéric, toujours maître absolu dans Rome, persistât à lui interdire l'accès de cette ville, et par conséquent toute relation avec le pape, et l'espoir d'obtenir enfin la dignité im-
* Cette victoire, comme toutes celles des chrétiens d'Espagne, est niée ou passée sous silence parles historiens arabes. Cependant l'un d'eux, Mesandl, auteur contemporain, avoue qu'Abdertahman ne pai'^ vint à s'échapper que grâce à la lenteur que Hamire mit à le poursuivre.
31 i lŒCITS HISTORIQUES Eï MŒURS DU X'^ SIÈCLE.
périale, d'autres événements l'avaient indemnisé de cette unique déception. L'union du jeune Lother et d'A.delaïdc donnait à Hugues et à son fils des droits éventuels sur une partie de la riche succession de Rodolphe. Depuis la répression de la fameuse révolte de (iézon et de Gualbert, Pavie offrait au roi de la haute Italie une résidence tranquille. Nous avons vu par quels moyens expéditifs il s'était assuré dans le reste de ses États une sorte de calme relatif. 11 avait favorisé de tout son pouvoir la formation et l'accroissement des seigneuries ecclésiastiques, et c'est là sans doute ce qui a donné lieu à Luitprand de louer son zèle pour les intérêts de l'église. Ces intérêts généralement se confondaient avec les siens. D'après l'organisation sociale du temps, cette alliance, chaque jour plus intime, profitait ' à la centralisation du pouvoir. Hugues, auquel on ne peut contester une dextérité politique remarquable, avait beaucoup réfléchi sur les causes des guerres civiles qui avaient désolé l'Italie depuis la mort de son bisaïeul Lother P% sur la mobilité d'esprit des Italiens, incessamment divisés entre deux compétiteurs, toujours prêts à trahir le plus fort dès le lendemain de sa victoire, et entretenant ainsi l'anarchie, pour ajourner ou amortir l'oppression.
Hugues avait reconnu que la prolongation de cet état anormal tenait surtout aux complications locales, qu'entretenait la rivalité constante des deux pouvoirs. Chaque cité avait en effet un élément de guerre permanent dans les discordes du comte et de l'évêque, discordes incessamment ravivées par des incidents multipliés. Ainsi, par exemple, toute contestation entre un homme libre, soumis à la juridiction du comte, et un vassal de l'église, donnait lieu, presque inévitablement, à un conflit entre le comte et le prévôt épiscopal. Aussi l'on avait vu généralement
dans les guerres de Bérenger, de Gui, de Lambert, de Louis l'Aveugle, de Rodolphe, Tévêque et le comte de chaque pays suivre chacun un parti opposé, et continuer ainsi des luttes intestines, commencées pour leurs querelles particulières.
Hugues comprit très-bien qu'il fallait à tout prix mettre fm à cette épouvantable anarchie. Voulant rattacher à sa cause d'une façon intime et permanente l'un de ces deux pouvoirs occupés l'un l'autre à s'entre -dévorer, il se décida en faveur des évêques , et c'était en effet le meilleur parti qu'il pût prendre. Malgré la corruption de ce siècle, c'était encore dans le clergé qu'on trouvait le plus de moralité et de dignité ; on y trouvait surtout l'instinct de l'ordre et de la stabilité du pouvoir, élément qu'un politique habile tel que Hugues ne pouvait pas négliger. Ainsi, le vit-on, dès les premières années de son règne, s'occuper de fortifier, de développer la puissance des évêques, et de les rattacher à lui, soit en conférant les fonctions de comte par intérim aux prévôts épiscopaux, soit en favorisant la tendance alors générale des gens libres à se faire vassaux des églises. En même temps il ne négligeait rien pour que les évêques qu'il faisait si puissants fussent en même temps des hommes à lui. C'est ainsi qu'on l'a vu confier des évêchés vacants à ses propres bâtards, ou à des parents sur le dévouement desquels il croyait pouvoir compter; conférer, par exemple, jusqu'à trois sièges vacants à Manassès, et lui confier même, au mépris de toutes les lois ecclésiastiques, l'investiture du comté de Trente.
Mais Hugues, prince aussi immoral qu'ambitieux, dépassait le but, et préparait sa perte, en croyant ne pouvoir trop faire pour consolider sa puissance et assurer l'ave-
nir de sa dynastie. Du moment où il détruisait , en faveur du pouvoir ecclésiastique, l'ancien contre-poids de l'autorité civile, il se mettait lui-môme à la merci de ceux dont il augmentait si fort la puissance, et sa fortune, laborieusement et criminellement édifiée , devait s'écrouler d'ellemême, le jour où les évéques abandonneraient sa cause. Hugues pensa sans doute que les liens de la reconnaissance et du sang seraient toujours assez forts pour prévenir un pareil danger, et le dispenser de toute garantie morale; par une inconséquence bizarre, mais fortcommune, il supposait aux autres les vertus qu'il n'avait pas. Il se crut en sûreté au milieu d'hommes qui lui devaient tout, plus même qu'il ne pouvait religieusement et légalement leur donner. 11 devait apprendre à ses dépens que l'ingratitude est surtout le vice des âmes basses et cupides, et que des hommes assez peu scrupuleux pour lui laisser violer à leur profit les lois ecclésiastiques, ne devaient pas se faire scrupule davantage de trahir plus tard leur bienfaiteur, s'ils y trouvaient quelque profit nouveau.