LUI
Mais dans ce siècle, comme dans d'autres plus récents, c'étaient toujours les causes les plus imprévues qui amenaient les commotions politiques; et les nuages qui obs^ curcissaient le plus l'horizon n'étaient pas ceux qui portaient la foudre.
A l'époque où nous arrivons, Hugues ne se préoccupait guère de son futur successeur, Bérenger d'Ivrée, dont l'excessive circonspection ressemblait à de la lâcheté ; il s'in-
iétait encore bien moins de la fidélité des évoques qu'il royait dévoués à sa personne. Mais il avait un ennemi domestique, objet exclusif de ses préoccupations et de sa haine. C'était le jeune Anschaire, son propre neveu» le fils (le sa sœur Ermengarde et d'Adelbert d'Ivrée. Nous avons déjà signalé le singulier contraste de caractère qui existait entre ce jeune prince, et Bérenger, son frère consanguin. Autant l'un était réservé , méfiant et cauteleux , autant l'autre était redoutable par ses emportements, par sa force et par son courage extraordinaires. Bien jeune encore, Ans- ^•liaire était aussi célèbre par ses qualités guerrières, que a mère l'avait été jadis par sa beauté et ses galanteries. On comprend quelle parenté gênante c'était là pour le roi Hugues. Bien qu'il n'eût pas renié Ermengarde pour sa sœur, comme il avait renié ses deux frères Gui et Lam^ bert, le jeune Anschaire n'en avait pas moins ressenti vivement l'affront fait à ses oncles maternels, et surtout le t raitement barbare infligé au dernier. Il avait de plus des exigences particulières à faire valoir auprès de Hugues. Le patrimoine de son père ayant passé au frère aîné d' Anschaire, Hugues devait un établissement au fils d'Ermen-^ garde : il avait à lui payer le dette de reconnaissance contractée envers sa mère, et il eût été fort dangereux pour Hugues de faire trop attendre à son neveu cet établissement.
Le roi Hugues détestait donc cordialement ce neveu, mais le redoutait encore davantage, le sachant fort capable de le tuer lui-même à la moindre provocation, pour se faire roi à sa place. Anschaire ne marchait d'ailleurs qu'entouré d'une bande d'hommes armés et d'une fidélité éprou* vée, anciens serviteurs de sa mère et de son aïeule. Là force et l'audace d' Anschaire faisaient de lui un merveil-
316 lUiCITS HISTORIQUES ET MŒURS DU X*' SIÈCLE.
leux idéal de souverain dans ces tennps barbares, et son oncle le sentait mieux que personne; mais il dissimulait soigneusement ses craintes et sa haine, et faisait de grandes caresses à ce terrible parent, tout en clierchant le moyen le plus expéditif et le moins dangereux de s'en débarrasser.
Sur ces entrefaites, Théobald, marquis de Spolette et de Camerino, vint à mourir. C'était le même Théobald que nous avons vu traiter d'une si singulière façon ses prisonniers. Hugues, de plus en plus gêné par le voisinage d' Anschaire, s'empressa de lui donner l'héritage de Théobald. Ceci se passait en 935.
11 paraît que le fils d'Ermengarde n'était nullement dupe de la feinte bienveillance de son oncle, et guettait de son côté la première occasion favorable de lui faire un mauvais parti. Heureusement pour Hugues, ce terrible batailleur n'avait pas hérité de la finesse d'esprit de sa mère ; tout en s'entourant d'une force suffisante pour éviter quelque guet-apens, il n'eut pas la sagesse de se concilier les évêques, comme fit plus tard son frère, et ne sut se former, ni à Pavie, ni dans son nouveau marquisat, un noyau de partisans assez fort pour résister à son oncle.
Hugues, de son côté, ne l'avait éloigné de lui que pour travailler plus sûrement à sa perte. Il apprit bientôt que son neveu parlait de lui en toute occasion avec menace et mépris, promettant bien de venger tôt ou tard les outrages de sa famille.
Alors le roi, jugeant qu'il fallait prévenir bien vite et à tout prix les mauvais desseins d'un tel homme, « fit appeler un nommé Sarlion, alors comte du palais, de race bourguignonne, qui avait épousé la fille du feu marquis Théobald. Hugues, lui parla ainsi : « Je sais quelle est la fidélité des gens de Camerino et de Spolette ; ils sont pareils à ce
roseau pointu dont il est question dans T Écriture sainte, et qui déchire la main qui s'y appuie. Ils appartiendront toujours à celui qui saura le mieux les payer. Va donc, et puise sans scrupule dans mon trésor, pour les détacher d'Anschaire et les attacher à toi. Personne ne convient mieux pour cette entreprise que toi, le gendre de mon bon neveu Théobald (Théobald était son bon neveu depuis qu'il était mort). Son souvenir te fera assurément bien accueillir dans ce pays-là. »
Les prévisions du roi furent justifiées par l'événement. Anschaire n'avait pas su se faire aimer de ses nouveaux sujets, le temps et l'argent lui avaient manqué, tandis que le souvenir de Théobald était encore vivant dans tous les cœurs de ceux qui l'avaient vu combattre. D'ailleurs, son gendre usait largement des richesses du roi ; aussi fut-il accueilli avec transport, et les populations entières se levèrent pour le suivre. Il se trouva donc bientôt à la tôle de forces considérables, et marcha en toute hâte vers la ville où résidait Anschaire. « Celui-ci, à cette nouvelle, ordonna à Guibert, son porte-étendart, d'assembler et de faire armer de suite ceux qui l'avaient suivi de la haute Italie, troupe peu nombreuse, mais aguerrie, et la seule sur laquelle il pût compter. »
Cependant Guibert, « homme aussi sage que vaillant, » conseillait à son maître d'éviter un engagement immédiat, et d'attendre quelques renforts, pour ne pas risquer d'être accablé tout d'abord par un ennemi si supérieur en nombre. Malheureusement l'impétueux Anschaire fut détourné de ce sage parti par les conseils belliqueux d*un autre de ses capitaines, un bourguignon nommé Archode. Cet homme lâche, fanfaron et traître aussi sans doute, était comme le Campo-Basso de ce Charles le Téméraire
anticipé. Il traita le brave et fidèle Guibert de poltron qui voudrait bien aller chercher des renforts au lieu de se battre; Guibert répondit avec usure à ces injures, le traitant de Bourguignon vantard et poltron, n'ayant de cicatrices que sur le dos ; mais l'opinion d'Archode n'en prévalut pas moins, et le brave et malheureux Anschaire fondit avec sa petite troupe sur l'armée de son rival *.
L'action s'engagea sur les bords d'un fleuve (probablement le Tibre ou quelqu'un de ses affluents). Le gendre de Théobald, fort désireux de triompher d' Anschaire, ne l'était pas moins d'éviter une rencontre personnelle avec lui. Telle était la réputation de ce champion redoutable, que nul guerrier d'Italie n'eût osé affronter un semblable duel. Sarlion resta donc de l'autre côté du fleuve avec la moitié de son monde, et prit même avec lui dans cette réserve ses meilleurs soldats, « craignant, dit Luitprand, de n'en pas garder encore assez pour défendre au besoin ses jours contre un tel ennemi. » Le reste de cette armée passa le fleuve, et soutint le choc du fils d'Ermengarde.
Anschaire fut vainqueur dans cette première lutte, mais il paya chèrement cet avantage éphémère. Son fidèle Guibert, en combattant en homme qui craint la honte et non
* A propos de ce conseil de guerre et de la dispute entre Guibert et Arcbode, Luitprand, toujours entraîné parla manie de faire parade de son érudition, met dans la bouche de ses personnages les propos les plus invraisemblables et les citations les plus incongrues. « Ta prudence, dit Arcbode à Guibert, me rappelle celle de Chrêmes dans VEunuque de Térence, conseillant à Thaïs de bien fermer ses portes et de l'envoyer lui-même chercher des secours contre les attaques de Thrason... Et tu es bien, toi, répond Guibert, ce fameux Thrason, si belliqueux, si arrogant dans ses propos, mais qui, lorsqu'il s'agit d'en venir au fait, range devant lui ses esclaves en bataille,^ et se met luimême fort prudemment à l'extrême arrière-garde. »
le trépas, fut blessé mortellement, et tomba couvert de son propre sang et de celui des ennemis. Plus d'un brave de cette troupe dévouée succomba de môme. Quant au bourguignon Archode, la veille si belliqueux et si sur de la victoire, il avait disparu avant le premier choc.
Anschaire avait justifié sa terrible renommée. Aussi infatigable que robuste, il fit de telles brèches parmi ces masses d'ennemis accumulés autour de lui, qu'ils craignirent à la fin de périr tous de sa main, et s'enfuirent à toute bride.
Alors le fils d'Ermengarde parcourut ce champ de bataille conquis par de si prodigieux efforts, y cherchant et y retrouvant, hélas! la plupart de ses fidèles, morts ou grièvement blessés près de chaque monceau de cadavres ennemis. Nous l'avons déjà dit bien souvent, la fidélité à cette race portait malheur ! L'arrière-petit-fils de Waldrade arriva ainsi jusqu'à un tertre où gisait le brave Guibert, percé de mille coups, mais respirant encore, et heureux, jusque dans l'agonie, de revoir son maître sain et sauf, et de pouvoir lui adresser un dernier conseil, un dernier adieu, t Vois, dit-il en lui montrant le fleuve, que franchissait déjà la réserve de Sarlion ; de nouveaux ennemis t' arrivent, ceux-là sont mieux armés, et en plus belle ordonnance. Évite cette fois, je t'en conjure, un nouveau combat où tu succomberais infailliblement. Tu sais qu' Archode, ton belliqueux conseiller, a disparu depuis longtemps. Pour moi, je sens ma fin qui s'approche, et je ne songe plus aux choses de la guerre, mais à implorer la clémence de Dieu, pour qu'il ne m'impute pas à crime tant de sang que j'ai versé aujourd'hui pour l'amour de toi. » En achevant ces mots il expira.
Telle fut la mort de ce brave et fidèle serviteur, mort vraiment héroïque par la foi et le dévouement.
Cependant Sarlion avait assisté de Tautre rive à la défaite des siens, mais il voyait aussi le petit nombre d'hommes qui restait au vainqueur, et il ne désespéra pas de prendre sa revanche. 11 fit passer le fleuve aux deux tiers de sa réserve, et se tint à l'écart avec le reste, ne pouvant encore se résoudre à risquer un combat corps à corps avec son terrible adversaire.
Celui-ci ne suivit pas le dernier conseil de son brave lieutenant. Peut-être n'était-il plus temps de faire retraite ; peut-être eut-il confiance jusqu'au bout dans sa force indomptable, dans la terreur qu'il inspirait visiblement aux ennemis. Peut-être enfin eut-il, comme les guerriers d'Homère, un vague pressentiment de sa fin prochaine et inévitable , de la fatalité providentielle qui planait sur tous ceux de sa race, et voulut-il du moins mourir glorieusement, puisqu'il fallait mourir !
Il rassembla donc tous ceux de sa suite qui pouvaient encore combattre, et vint donner d'un élan furieux sur les nombreuses cohortes qui s'avançaient vers lui. Ces nouveaux ennemis étaient commandés par un comte nommé Hatton, qui, après avoir juré fidélité à Anschaire comme tous les autres chefs de Spolette, avait été des premiers à se joindre à son ennemi.
Dans ce dernier choc, Anschaire se surpassa lui-même. Entouré d'un cercle d'ennemis qui cherchaient vainement à l'accabler de leurs dards , il allait et venait çà et là, comme un lion parmi les chasseurs, renversant tous ceux qu'il pouvait atteindre. Enfin le fer de sa lance se brisa dans le corps de l'un d'eux, et alors le seul Hatton osa attendre de pied ferme ce redoutable combattant à demi désarmé. « Ah ! te voilà donc, lui crie Anschaire en l'apercevant, toi qui m'avais juré fidélité sur la croix et les osse-
ments des saints! Tu vas apprendre qu'il est un enfer pour les infâmes parjures comme toi! » Et il poussa d'une telle force le tronçon qui lui restait à la main au visage de ce traître, qu'il lui traversa la tête du coup, faisant jaillir le sang et la cervelle.
Mais ce dernier exploit d'Anschaire rendit sa position désespérée. Il n'avait plus que son épée pour se défendre contre la meute obstinée, innombrable, qui s'acharnait après lui. Tous ses hommes étaient morts, mourants ou en fuite : il était seul à soutenir le choc d'une armée entière qu'il épouvantait encore, et qui ne pouvait le vaincre. Il se vainquit enfin lui-même ! Son cheval, auquel il faisait faire des bonds prodigieux pour éviter la grêle de dards qui pieuvait sur lui, trébucha et tomba dans un fossé la tête la première, se renversant ainsi entièrement sur son cavalier, qui fut immédiatement entouré et percé de mille coups.
Tel fut le trépas du fils d'Ermengarde, héroïque rejeton d'une race maudite. Étranges caprices de la renommée et du souvenir des peuples î Roland , ce prétendu neveu de Charlemagne, dont l'existence est presqu'un problème ; le Cid, ce batailleur mercenaire, qui abattait indifféremment Maures et chrétiens , ont eu les honneurs de la légende et de l'épopée. Le Romancero et le poëme de Theroulde ont traversé les siècles ; on a conservé ou inventé pour la postérité jusqu'au nom des chevaux et des épées de ces héros presque fabuleux î Eh bien ! nous venons de rencontrer un personnage qui semble, aussi bien que ceux-là, taillé pour l'épopée. On a sur son origine et sur sa vie des renseignements précis. C'est un descendant incontestable de Charlemagne, c'est l'Achille du x" siècle, il a la vaillance et la vigueur surhumaines qu'on exige des héros, il y joint le prestige d'une mort prématurée et glorieuse. Comment
donc la poésie a-t-elle négligé un pareil héros? Gomment ce guerrier, si admiré et si redouté de son vivant, a-t-il été oublié si vite?
Ah! c'est que, par un juste décret de la Providence, les brillantes renommées, les longs souvenirs n'appartiennent qu'aux grandes idées, qu'aux principes souverains, et non aux individualités, si remarquables qu'elles puissent être î L'homme , cet être fragile et misérable même dans la grandeur, s'abîme dans l'éternité comme une goutte d'eau dans la mer, et son nom ne lui survit qu'à la condition de représenter, de symboliser quelque grande idée religieuse, patriotique ou sociale. Tel est en effet l'unique fondement de la gloire du législateur, du saint , du guerrier, en un mot de tous les grands hommes , môme de ceux dont le sentiment populaire a altéré le souvenir en l'idéalisant. Ainsi les héros grecs, transfigurés dans les légendes homériques, ont mérité et obtenu l'immortalité, parce que le souvenir de leurs exploits était en quelque sorte le patrimoine intellectuel d'un peuple appelé à de hautes destinées. Ainsi les lamentations épiques du moyen âge sur le trépas héroïque de Roland apparaissent comme un pressentiment confus de cette nationalité française, si glorieusement personnifiée cinq siècles plus tard par Jeanne d'Arc. C'est la nationalité espagnole qui s'incarne pareillement dans le Gid, et qui en dépit de la réalité même, nous a transmis ce nom pur de toute souillure.
Mais il n'en est pas de même des grands caractères isolés de toute pensée religieuse ou sociale, des grands égoïstes, dont les facultés puissantes ont été absorbées exclusivement pour la satisfaction de leurs intérêts ou de leurs passions éphémères. Pour ceux-là , Dieu seul les connaît, comme seul il les a jugés ; la postérité n'a pas même pour
eux un regard, et cet oubli profond est peut-être leur premier châtiment. Telle a été la destinée de l'homme si remarquable dont nous venons de raconter la mort héroïque. Si une conviction ardente et sincère avait animé ce corps de bronze, s'il eût succombé ainsi pour une cause juste et sainte, sa mémoire serait célèbre comme celle des héros des Thermopyles, des martyrs de Fère-Champenoise. Ceuxlà succombèrent aussi, accablés, mais non vaincus par des armées entières ; mais leur souvenir demeure immortel, parce qu'ils combattaient pour une patrie I
L'histoire est pareille à la vie humaine dont elle reflète l'image. Elle a de même ses temples et ses portiques peuplés d'une foule empressée ; ses grands noms, devant lesquels tout front se découvre, et qui font palpiter d'âge en âge tous les cœurs généreux. Elle a aussi ses sentiers incultes et déserts, ses cimetières abandonnés, où les herbes et les ronces voilent d'autres noms à demi effacés, noms d'hommes qui pourtant ont égalé, surpassé peut-être ceux dont la postérité daigne se souvenir ! Il y a dans cette injustice apparente de la renommée un enseignement mélancolique et profond. C'est le châtiment providentiel de régoïsme et de l'orgueil, châtiment qui a commencé avec le monde, et ne finira qu'avec lui.
Hugues fut transporté de joie^ dit Luitprand, en apprenant la mort du fils de sa sœur. Son œuvre était accomplie ; Anschaire était le dernier danger, le dernier reproche vivant de son ingratitude : sans crainte, sinon sans re-
mords, il pouvait désormais respirer plus librement, no voyant plus en Italie personne capable de disputer la couronne, soit à lui-mcme, soit plus tard à son fils.
Cependant le nouveau duc de Spolette, Sarlion, ne tarda pas à comploter à son tour contre son suzerain, mais celuici réduisit facilement un si faible ennemi. Vaincu et assiégé dans une forteresse des Apennins, il vint demander merci à Hugues d'une façon si suppliante que le roi s'attendrit, se souvenant aussi probablement du service qu'il lui avait rendu en le débarrassant de son neveu. Il lui ôta son gouvernement, mais lui fit grâce de la vie, et lui assigna pour retraite une riche abbaye et une sorte d'inspection sur les m.onastères de la Toscane, emploi qui sans doute convenait mieux à son caractère. Ceci se passa environ trois ans après la mort d'inschaire*.
Hugues, qui avait déjà donné la Toscane à un de ses fils naturels nommé Hubert, lui donna de plus le gouvernement de Spolette et de Camerino. Pourtant ce fils qu'il faisait si puissant, ne lui fut pas d'un grand secours dans ses prochaines disgrâces.
Hugues, comme on le voit, poursuivait sans relâche l'application de son double système de népotisme et d'accroissement de la puissance ecclésiastique. Tandis qu'un de ses bâtards régnait en Toscane comme souverain temporel, Manassès, son neveu, jouissait de trois évêchés, et n'en avait pas encore assez ! Un autre fils naturel du roi possédait l'évêché de Plaisance. Un troisième, encore enfant, était réservé à l'archevêché de Milan. L'archevêque
1 Luitprand ne parle pas de la révolte et de la soumission de Sarlion.
On peut remarquer ici un témoignage évident de l'abâtardissement des populations de Spolette, si guerrières et si indépendantes, moins d'un demi-siècle auparavant.
Hilduin étant mort avant que ce jeune Théobald, fils de la fameuse Roza, pût recevoir Tordination, Hugues choisit, pour faire une sorte d'intérim, Thomme le plus Agé et le plus infirme qu'il put trouver. Cette tactique lui était familière, à ce qu'il paraît, mais elle l'exposait à de graves mécomptes. On en a vu déjà un exemple dans l'histoire de révêque Rather. Le vieil archevêque Harderic trompa à son tour l'espoir sacrilège du roi, et vécut même assez pour devenir un des instruments de sa perte. En même temps Hugues se fit un ennemi secret de son propre neveu Manassès, dont l'ambition insatiable convoitait aussi le siège de Milan.
Malgré son apparente prospérité, malgré la joie criminelle que lui avait causée la mort d'Anschaire, Hugues avait encore de graves sujets de préoccupation. L'un des principaux était la rébellion persistante d'Albéric, devenu son gendre sans devenir son sujet. Hugues avait reçu là une double injure dont il ne put jamais tirer vengeance. De Fan 936 à l'an 942, il fit plusieurs tentatives sur Rome, en dévasta les environs, mais ne put jamais y pénétrer, ni par force ni par ruse. Cette nouvelle guerre se termina, comme la précédente, par un accommodement dû à l'intervention de saint Odon de Cluny, appelé tout exprès à Rome par le pape Etienne VIII, comme il l'avait été six ans auparavant par son prédécesseur Léon VIL Luitprand dit seulement que ce fut un juste et secret jugement de Dieu qui empêcha Hugues de recouvrer Rome ; il passe complètement sous silence la double intervention de saint Odon dans cette -querelle. On s'étonnera sans doute qu'il évite ainsi de nommer un personnage aussi respectable et aussi influent que le célèbre abbé de Cluny. Il est permis de croire que Luitprand partageait les préjugés et les an-
tipathies du clergé séculier de son temps contre les moines réformateurs, antipathies dont on retrouve un si curieux monument dans un écrit presque contemporain, la satire d'Adalbéro7i,
\ Les ravages des Sarrasins de Frainet, leurs brigandages et leurs massacres dans les Alpes, reviennent à chaque instant comme un refrain sinistre dans le cours des récits de ce siècle. Frodoard nous apprend que dans Tété de 939, ils avaient encore égorgé un grand nombre de pèlerins se rendant à Rome. Hugues, débarrassé de ses soucis de famille par la mort d'Anschaire, s'occupa enfin sérieusement de mettre un terme aux dévastations de ces brigands, en allant les attaquer par terre et par mer jusque dans le fort impénétrable dont nous avons si souvent parlé.
Mais pour arriver à ce but, il fallait disposer d'une force maritime redoutable, et cette force, l'empire grec pouvait seul la lui fournir. Alors Hugues songea à utiliser les ouvertures diplomatiques qu'il avait faites plusieurs années auparavant à Constantinople, par l'intermédiaire du père de Luitprand. Il y envoya de nouveaux ambassadeurs pour demander à l'empereur grec (ou plutôt aux empereurs, car il n'y en avait pas moins de quatre en ce temps-là ^) le secours d'une armée navale, pourvue de ce terrible moyen de destruction qu'on nommait le feu grégeois^ dont le secret n'avait pas été surpris encore par les Musulmans, qui s'en servirent plus tard d'une si cruelle façon dans les guerres des croisades. Le plan de Hugues était de franchir les Alpes, de refouler les Sarrasins dans leur citadelle et de les y forcer, tandis que les Grecs brûleraient leurs
* Romain Lecapùne, ses deux fils, et Constantin Porphyrogénète, le souverain légitime, toujours captif dans son palais.
\ aisseaux, et leur couperaient toute communication avec l'Espagne*.
Nous ignorons si Hugues envoya cette fois à Romain Lecapène, le seul qui exerçât vraiment le pouvoir impérial, un nouveau couple de ces magnifiques chiens qui avaient failli l'étrangler lors de la première ambassade. Toujours est-il que celle-là réussit au delà même des vœux du roi d'Italie. Romain Lecapène comprit à merveille de quel avantage il était pour l'empire grec, incessamment menacé par les incursions des Musulmans, de s'unir contre eux avec un prince renommé comme l'un des plus puissants et des plus habiles de l'Occident. De plus, soit qu'il se méfiât de ses fils, soit qu'il eût quelque remords de son usurpation, il songea à tirer de sa profonde nullité Constantin Porphyrogenète et son jeune fils Romain, héritier légitime de l'empire, en préparant pour celui-ci une alliance utile aux intérêts de l'État ^
Les ambassadeurs du roi d'ItaUe revinrent avec des envoyés grecs chargés d'apporter la réponse de leur Cour. Ils promirent à Hugues le secours qu'il demandait, à condition qu'il fiancerait sa fille avec le jeune Romain, fils de l'empereur Constantin. Après avoir entendu cette communication, Hugues fit partir une autre députation pour Constantinople, et confia cette nouvelle mission diplomatique au beau-père de notre auteur. L'objet de cette mission, qui semblait tout naturel dans ce siècle barbare, paraîtra bien singulier aujourd'hui. L'envoyé de Hugues, « homme grave et plein de sagesse, » était chargé d'exposer que son maître n'avait plus de fille légitime de disponible, la seule qu'il eût
2 Romain Lecapène préparait les choses de loin , car le futur époux avait alors à peine cinq ans.
jamais eue (Aida) étant mariée depuis plusieurs années'. Mais que si on voulait bien se contenter d'une de ses filles naturelles, il en avait précisément une un peu plus âgée que le jeune prince grec, et qui promettait de devenir charmante. Cette offre, qui dans des temps plus civilisés eût été regardée comme une insulte, fut au contraire accueillie le plus gracieusement du monde. « Les Grecs, dit Luitprand, ne s'inquiètent pas de la mère, mais du père seulement, en ce qui concerne les personnes d'une naissance illustre. « L'empereur Romain fit l'accueil le plus flatteur au nouvel ambassadeur, et le combla d'attentions délicates, jusqu'à faire couper la tête en sa présence à plusieurs pirates russes qui venaient d'être faits prisonniers dans un combat naval. Luitprand paraît très-flatté de la politesse qu'on fit à son beau-père, en lui faisant les honneurs de cette exécution solennelle. Chaque siècle entend la courtoisie à sa m.anière.
Quoi qu'il en soit, cet ambassadeur retourna avec de magnifiques présents auprès de son maître, et la flotte grecque suivit bientôt après, munie de son terrible matériel de guerre.
Le roi Hugues, sûr du concours de cette armée navale, commença son expédition contre les Sarrasins avec beaucoup d'ensemble et de vigueur. Tandis que les Grecs enveloppaient et incendiaient les vaisseaux des Musulmans, Hugues entra en Provence avec des forces supérieures, et refoula ces brigands dans leur fameux repaire, où il aurait pu facilement les réduire par la famine. Mais au moment où il touchait à son but, où il allait obtenir la gloire de délivrer le raidi de la Gaule et le nord de l'ItaHe du fléau qui
* Avec Albéric, fils de Marozie.
les dévorait depuis près d'un demi-siècle, il changea brusquement de résolution, et traita avec ceux qu'il avait juré d'exterminer.
Quel était le motif de ce brusque revirement? Le voici. Pendant les négociations avec Constantinople, Bérenger avait ouvertement rompu avec Hugues, et s'était réfugié en Allemagne. Hugues, craignant une prochaine attaque de ce côté, s'avisa de faire un traité d'alliance avec les Sarrasins qu'il tenait bloqués, en les chargeant de garder les défilés des montagnes situés au nord-ouest de l'Italie, et d'en fermer au besoin le passage à son ennemi \
C'était bien là une des inspirations de cette politique égoïste et impitoyable, qui avait rendu ce prince si odieusement ingrat, et criminel jusqu'au fratricide. Il sacrifiait sans hésitation, sans remords, à l'aflermissementde sa dynastie, la sécurité de ses propres sujets, qu'il mettait à la merci de ces étranges auxiliaires ; il donnait en quelque sorte sa sanction aux massacres qu'ils commettaient chaque été, lors du passage des pèlerins. « Combien ont péri depuis ce fatal traité, s'écrie Luitprand ! Celui-là seul connaît le nombre de ces martyrs, qui garde leurs noms inscrits au livre de vie ! »
Entraîné par une indignation légitime, Luitprand oublie cette fois sa partialité ordinaire pour son ancien bienfaiteur. « Roi Hugues, s'écrie-t-il, tu prenais là un moyen inique
* L'honneur de détruire la colonie musulmane de Fraînet était réservé à Guillaume I«r, comte de Provence, auquel l'illustre Mayeul, abbé de Cluni, décerna à cette occasion le titre glorieux de père de la patrie. Cette expulsion des Sarrasins eut lieu vers 980. L'Église a mis au rang des saints un des principaux vassaux de Guillaume, nommé Beuvon [Bobo), qui prit une part active à cette dernière guerre, et eut le bonheur de convertir plusieurs musulmans prisonniers.
pour défendre ta couronne. Hérode craignait comme toi pour la sienne quand il fit massacrer tant d'innocents ; toi, tu laisses libres et en armes d'infâmes brigands, qui tueront aussi plus d'un innocent dont le sang s'élèvera contre toi! N'avais-tu donc pas lu, ou du moins entendu lire la vengeance que tira le Seigneur de l'impie Achab , qui avait, malgré ses ordres, épargné les jours de Bénadab, roi de Syrie, et traité avec lui. Voici ce que dit le Seigneur, lui dit un prophète, puisque tu as épargné un homme digne de mort, ta vie répondra de la sienne... »
Il semble en effet que cette dernière iniquité de Hugues ait comblé la mesure. A partir de ce moment rien ne lui réussit, ses plus habiles combinaisons tournent contre lui ; l'expiation commence, si cruelle et si navrante, que nous en arriverons peut-être à la pitié pour celui dont nous avons raconté tant de crimes.
Tout en laissant cette expédition inachevée, Hugues demeura dans d'excellents rapports avec l'empire grec, et la négociation relative aux fiançailles de la fille du roi d'Italie et du fils de Constantin suivit régulièrement son cours. Le vieux Romain Lecapène avait exigé que la jeune princesse serait immédiatement envoyée à Constantinople pour y être élevée suivant les usages de sa nouvelle patrie.
Cette enfant, qui semblait si sûrement prédestinée à devenir impératrice, se nommait Berthe comme sa fameuse aïeule, dont la réputation était demeurée grande en Orient. C'était la fille de cette Bézole dont Luitprand a parlé plus haut. Une ambassade spéciale fut envoyée de Constantinople pour venir la demander à son père ; elle partit en grande pompe, conduite par Sigefroid, évêque de Parme. La cérémonie solennelle des fiançailles des deux enfants eut lieu à Constantinople au mois de septembre Qii, Les
LA FAMILLE DE WALDRADE. 33t
Grecs, suivant leur usage, changèrent le nom occidental de Berthe, nom barbare pour eux, en celui d'Eudoxie. Mais le mariage de Romain et de Berthe ne s^accomplit jamais. Cette jeune fille, transplantée prématurément sous un ciel étranger, ne fit que languir, et succomba au bout de cinq ans, victime innocente du moins de Texpiation impitoyable qui poursuivait sa famille.
Le dernier événement du règne de Hugues que mentionne Luitprand est une nouvelle irruption des Hongrois établis au sud des monts Garpathes, et qui ne laissaient jamais oublier longtemps à F Italie leur funeste voisinage. Ce passage de notre auteur a donné lieu à de si singulières inductions de la part de quelques historiens modernes, que nous croyons devoir le citer en entier.
« Vers cette époque, dit-il, Hugues fit la paix avec les Hongrois, moyennant dix boisseaux d'argent. Puis, ayant reçu d'eux des otages, il les fit sortir d'Italie et leur donna des guides pour les conduire en Espagne. Ces barbares auraient sans doute désolé ce pays et n'auraient pas même épargné Gordoue; mais ils n'allèrent pas jusque-là. Après trois jours de marche dans un pays aride et sans eau, ils crurent qu'on voulait les faire périr de soif, assassinèrent leur guide, et retournèrent précipitamment sur leurs pas. » Il semble résulter clairement des expressions mômes de notre auteur que les Hongrois ne dépassèrent pas les plaines arides de la Provence, puisqu'ils revinrent sur leurs pas après trois jours de marche, et peut-être ne se trompaientils pas trop en supposant qu'on avait voulu se débarrasser d'eux.
M. Mailath, auteur d'une histoire des Magyares publiée à Vienne en 1828, raconte, en citant ce passage de Luitprand comme autorité, que les Hongrois et leur guide tra-
versèrent les Jlpes et les Pyrénées, qu'ils furent sur le point de se rencontrer à Cordoue avec les MusidmanSj, mais que la chaleur, le manque d'eau et la mort subite de leur guide les obligèrent de retourner sur leurs pas. Assurément il n'y a pas de mort plus subite que celle d'un homme assassiné; mais si M. Mailath avait pris la peine de lire attentivement le texte qu'il cite, il n'aurait pas fait faire à ces Hongrois un si long et si pénible voyage.
Ce n'est pas tout. Dans une histoire d'Espagne qui a paru en 1814, on cite Hugues comme l'un des princes qui entretenaient des relations avec les émirs de Cordoue, et la preuve qu'on en donne, c'est précisément le texte que nous venons de traduire, duquel il résulterait que Hugues était en rapports avec l'Espagne. Je ne sais si je me trompe, mais ce passage me paraît prouver précisément tout le contraire, car si Hugues avait eu les moindres rapports d'amitié avec les princes chrétiens ou musulmans d'Espagne, il leur aurait fait là un singulier cadeau.
Au surplus, on ferait facilement un volume de toutes les bévues auxquelles a donné lieu l'appréciation de cette époque. La plupart des historiens l'ont traversée pour ainsi dire au pas de course, pressés qu'ils étaient d'aborder des événements mieux connus et des mœurs moins antipathiques. On voit pourtant que l'étude approfondie de ces temps obscurs peut présenter parfois un véritable intérêt. Nous appelons surtout l'attention des penseurs, des philosophes chrétiens sur le châtiment terrible du roi Hugues, auquel nous arrivons enfin ; sur la destinée finale de toute cette race vouée à l'anathème, et chez laquelle le malheur semble héréditaire comme le crime.
Si l'on a suivi avec quelque attention les différentes phases de ce récit, on doit comprendre que les nombreux ennemis de Hugues n'avaient plus qu'un seul point de ralliement, qu'un seul concurrent à lui opposer. Outre les prétentions à la couronne qu'il pouvait faire valoir du chef de son aïeul, Bérenger d'ivrée avait désormais une double injure à venger : la mort de son frère, et les traitements ignominieux et cruels, infligés aux parents de sa femme. Ce fut probablement à la sollicitation de celle-ci, dont le caractère était plus énergique et plus décidé que le sien, qu'il commença à se départir de sa circonspection accoutumée, et à écouter ceux qui s'efforçaient de stimuler ses ressentiments et son ambition.
Luitprand fait de Bérenger et de sa femme un portrait tellement hideux, qu'on a peine à concevoir que les Italiens aient pu les préférer, sinon à Hugues lui-même, du moins à son fils. Mais ici surtout, les appréciations de notre historien ne doivent être accueillies qu'avec une extrême réserve. Il ne faut jamais perdre de vue que c'est un exilé qui parle d'un prince qu'il a servi, et qui est devenu son persécuteur. Le récit de la fuite de Bérenger et de sa femme , que nous allons transcrire en entier, porte d'un bout à l'autre l'empreinte d'une rancune impitoyable et presque féroce.
« Le roi Hugues fut bientôt instruit des trames secrètes de Bérenger. Il dissimula sa colère sous un redoublement de bienveillance apparente, bien résolu qu'il était de lui faire arracher les yeux à leur prochaine entrevue.
334 nÉCITS HISTORIQUES ET MŒURS DU X" SIÈCLE. '
» Malheureusement, le jeune fils de Hugues, Lother, qui portait déjà lui-même le titre de roi , avait eu connaissance de cette résolution. Trop jeune pour comprendre combien cette mesure était nécessaire à sa propre sûreté ( necessariarum sibi rerum adliuc ignarus) , il ne sut pas garder le secret, et se hâta de prévenir Bérenger du danger qui le menaçait. A cette nouvelle, celui-ci s'enfuit bien vite d'Italie par le mont de Jupiter, et se réfugia auprès d'Ilerman, duc des Suèves. Sa femme l'y rejoignit un peu plus tard, au milieu de l'hiver, par une route plus difficile encore. Bien qu'elle fût dans un état de grossesse avancé, il lui fallut traverser à pied des montagnes effrayantes, et je ne comprends pas comment elle put s'en tirer. Il fallait sans doute qu'elle réussît à s'échapper, pour que plus tard mon malheur fût complet.
» Hélas ! Lother ignorait quel sort funeste il se préparait à lui-même en agissant ainsi; il ignorait que ce Bérenger, sauvé par son indiscrétion , lui ôterait plus tard la couronne et la vie. Pour moi, ce n'est pas à Lother que j'adresse mes imprécations : j'en veux surtout à ces montagnes ordinairement infranchissables, et qui favorisèrent si bénignement l'évasion des futurs tyrans de l'Italie. »
Et là dessus notre auteur, s' abandonnant à sa verve poétique, invective en ces termes les montagnes de k Savoie, qui n'ont pas enseveli dans leurs abîmes ses futurs persécuteurs, comme c'était apparemment leur devoir :
« Maudites soyez-vous , montagnes faussement renommées comme inaccessibles, qui nous avez conservé ce fléau que vous pouviez détruire ! Vous, dans lesquelles nul voyageur n'ose se hasarder d'ordinaire, même au temps de la moisson, même sous les rayons perpendiculaires d'un soleil d'été, voici tout à coup que vous devenez d'un accès facile
LA PÀMILLR DE WÀLDRÀDB. 335
au milieu des rigueurs de Thiver l Oh I pourquoi mes vœux contre ces montagnes impies ne sont-ils pas entendus du ciel I On les verrait bientôt se détacher des autres, et s'effondrer dans un abîme immense. Maudit soit surtout ce mont de Jupiter, où les Sarrasins maudits exercent impunément leurs meurtres et leurs rapines sur les pieux pèlerins ; maudit soit-il , pour avoir ainsi facilité Tévasion de Bérenger ! Puisse la foudre de Dieu le frapper, et faire de lui un affreux chaos ! »
Nous avons cru devoir reproduire fidèlement ce curieux récit, dans lequel on retrouve toute la férocité brutale des mœurs de ce temps. Un historien qui aurait vécu à une époque plus civilisée aurait sans doute admiré la générosité du jeune Lother, tout en déplorant l'ingratitude future de Bérenger. Mais ce sont là des considérations d'une moralité trop élevée pour un homme, même pour un prêtre du X* siècle. Pour lui, le piège tendu à Bérenger n'est qu'une mesure juste et indispensable, la conduite de Lother n'est que rétourderie indiscrète d'un enfant {picer) qui ne comprend pas son véritable intérêt ! Cette étrange appréciation donne la mesure de l'abaissement moral, du pervertissement des consciences dans ce siècle, même parmi les hommes les plus intelligents et les plus éclairés.
Quelques inductions fort naturelles nous permettront de compléter ce récit de la fuite de Bérenger.
Tout ceci se passait en 9û3 au plus tard. D'après l'époque 011 cette fuite eut lieu, il est à présumer que Bérenger devait aller célébrer les fêtes de Pâques à Pavie, et qu'il était au moment de partir quand il fut averti des sinistres desseins du roi. Il s'enfuit précipitamment sans attendre sa femme, par le val d'Aoste et le mont de Jupiter, comme on appelait encore la montagne qui prit, peu d'années
après, le nom de grand Saint-Bernard \ Hugues fit courir inutilement après lui, et intercepta la route de la vallée, pour tâcher du moins de s'emparer de sa femme, et la retenir en otage. Mais on ne saurait s'empêcher d'admirer ici l'énergie virile de cette princesse, dont Luitprand dit tant de mal. Malgré son état de grossesse et l'apreté delà saison, elle s'enfonça résolument dans la montagne, et parvint à rejoindre son mari par des sentiers que Luitprand désigne assez vaguement, mais qui devaient aboutir au passage nommé maintenant Col de Ferretj, par lequel on va de Cormayeur au grand Saint-Bernard. Tout ce que dit Luitprand des montagnes que Gisle eut à traverser convient parfaitement à ce passage élevé et difficile, qui présente encore des dangers sérieux aux voyageurs, mêine dans la belle saison.
Herman, duc de Suèves, l'un des plus fidèles vassaux du roi Othon, et beau-père de son fils aîné, accueillit honorablement les deux fugitifs, et les conduisit auprès de son souverain. « Je ne saurais dignement exprimer, dit Luitprand, quelle réception cordiale et honorable fit ce prince à Bérenger. Mais on pourra mieux apprécier, dans la suite de ce récit, toute l'humanité, toute la générosité d'Othon, et aussi toute la méchanceté de son protégé. »
Hugues, ayant appris que son ennemi était en sûreté auprès du roi de Germanie, envoya aussitôt une ambassade à Othon, et lui fit offrir autant d'argent qu'il en voudrait, à condition qu'il ne donnerait aucune assistance h
* Du nom de Bernard de Menthon, archidiacre d'Aoste, qui commença, dès l'an 955, sa mission charitable et civilisatrice dans ces régions désolées. Nous parlerons plus au long de cet homme apostolique dans l'étude historique qui fera suite à celle-ci.
Bérenger. Othon répondit aux envoyés de Hugues : t Bérenger s'est adressé à moi, non pour que je Taide à détrôner votre maître, mais afin que je travaille à le réconcilier avec lui, si la chose est possible. Je n'ai aucun besoin de l'argent du roi Hugues, j'en ai même du mien à sa disposition , mais je croirais mal faire de ne pas accorder quelques secours pécuniaires à Bérenger, comme à tout prince malheureux qui viendrait implorer mon appui. » C'étaient là à coup sûr de nobles et généreuses paroles. Toutefois la démarche et les offres de Hugues ne laissèrent pas de faire une certaine impression sur Othon, qui, tout en traitant honorablement le marquis d'Ivrée, ne semblait nullement disposé à intervenir en sa faveur, comme celui-ci le demandait avec instance. Il avait d'ailleurs, vers cette même époque , de sérieux embarras du côté de la France, par suite des querelles incessantes de ses deux beaux-frères, le roi Louis d'Outremer et Hugues, comte de Paris. Ces graves préoccupations ne lui laissaient pas le loisir ou la possibihté de s'occuper des affaires d'Italie.
Bérenger, se voyant réduit à ses seules ressources, résolut de s'aider lui-même mieux qu'il n'avait fait jusque-lù. Privé de ses États, réduit à vivre de l'hospitalité d'un prince étranger, sa position était incontestablement plus fâcheuse, ses espérances plus incertaines qu'avant sa fuite. Mais, à partir de ce moment, il se conduisit avec une habileté digne d'une époque plus civilisée, et que notre auteur lui-même n'ose pas dissimuler.
Parmi les serviteurs qui l'avaient accompagné dans sa fuite, il s'en trouvait un nommé Amédée*,de naissance
* Cet Amédée était probablement fils d'Amcdôe, comte palatin sous l'Empereur Lambert, et l'un des ancftres de la maison actuelle de Savoie, suivant Muratori.
noble, et « d'un esprit aussi fécond en ruses qu'Ulysse luimôme, » dit Luitprand. Bérenger était déjà depuis quelque temps dans les États du roi de Germanie, et savait qu'il n'avait pas de secours immédiat à attendre de ce côté, quand cet Amédée lui parla ainsi un jour :
« Vous n'ignorez pas, seigneur, combien le roi Hugues s'est rendu odieux aux Italiens par sa tyrannie, et notamment en prodiguant tous les hauts emplois aux fils de ses concubines et à des hommes d'au-delà des monts {Burgimdiones). Il n'y a pas un noble italien qui n'ait été expulsé, ou au moins privé de ses dignités, et si les gens de ce pays n'entreprennent rien contre Hugues, c'est uniquement parce qu'ils n'ont personne pour mettre à sa place. Si quelqu'un de nous osait rentrer en Italie, soigneusement travesti, et s'enquérir adroitement de l'état des esprits, ne pensez-vous pas qu'il pourrait vous rapporter des renseignements précieux ? — Eh bien , répondit Bérenger, nul ne saura mieux s'acquitter d'une pareille mission que toi-même. »
Alors, Amédée, bien déguisé, se mêla aux pèlerins qui se rendaient à Rome, et put ainsi pénétrer dans la haute Italie. Là, il vit successivement les différents chefs sur lesquels Bérenger pouvait compter, et connut leurs plus secrètes pensées. Par surcroît de précaution, il modifiait fréquemment son extérieur, se montrant tour à tour en différents heux avec des cheveux noirs, blonds ou grisonnants.
« Le roi Hugues fut néanmoins informé de la présence de cet émissaire en Italie, et commença à le faire soigneusement rechercher. Alors Amédée se défigura plus complètement encore ; il couvrit d'un enduit de poix sa barbe naturellement longue et fort belle, noircit ses cheveux qi
étaient d'un blond ardent. Enfin, sous Taccoutremenl d'un misérable mendiant, il osa se mêler parmi les pauvres qui recevaient Thospitalité du roi, et qui mangeaient on sa présence. Il reçut des propres mains de Hugues un vêtement neuf, pour remplacer les haillons dont il s'était couvert, et entendit tout ce que ce prince disait de lui-même et de son maître. Enfin ayant recueilli tous les renseignements qu'il était venu chercher, il s'en retourna auprès de Bércnger avec des émissaires de diverses contrées de T Italie. Ce retour n'était pas facile, car le roi avait recommandé aux gardiens de tous les passages de ne laisser sortir personne sans un minutieux examen. Mais Amédée évita ce dernier péril en franchissant de hautes montagnes qui n'étaient pas gardées, et rejoignit heureusement Bérenger avec ses compagnons. »
Luitprand, dans le récit de cette anecdote, soulève à son insu un coin du voile épais qui nous cache la vie intime, journalière des princes de son siècle. Nous voyons ici Hugues, l'un des plus riches et des plus puissants monarques de son temps, se tenant, comme un simple chef de famille, dans la grande salle de son palais. Nous le voyons s'occuper lui-même de la distribution des aumônes aux nombreux mendiants qui ne se contentent pas de tendre timidement la main à la porte de l'habitation royale, mais y pénètrent hardiment, et viennent prendre place à la table immense que surveille le roi lui-même. Et qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas là de la part de ce prince un acte de charité isolée, une tolérance exceptionnelle, c'est l'expression d'une nécessité sociale, c'est, du côté de ces pauvres, l'exercice d'un droit, l'un des droits fondamentaux des civilisations en décadence, le droit à l*aum6ne.
Oui, le tableau de cette époque ne serait pas complet,
si Ton n'y ajoutait pas, au premier plan, cette plèbe inutile, affamée, assiégeant chaque jour les résidences opulentes, et dont l'instinct ne va pas au delà du pain de chaque jour. Pourvoir aux besoins sans cesse renaissants de cette fourmilière humaine, telle était la tâche quotidienne, essentielle des riches et des puissants. Nulle royauté n'eût été durable ni môme possible, sans ces largesses de tous les jours et de toutes les heures. Mœurs étranges, qui rappellent et perpétuent les habitudes mendiantes du peuple de Rome sous les empereurs, lasportule des patriciens, les grandes distributions des blés d'Afrique et de Sicile ! Ne méprisons pas trop cet abaissement de l'humanité ; qui sait si le triomphe de certaines théories sociales ne nous ramènerait pas de semblables misères ?
Bérenger avait pu se rendre un compte exact de la situation de l'Italie par les rapports d'Amédée et des gens qui l'avaient accompagné au retour. Il reconnut que l'assistance de troupes allemandes lui serait plus nuisible qu'utile, et le rendrait infailliblement odieux aux Italiens, qui haïssaient surtout dans le roi Hugues la préférence exclusive qu'il accordait depuis quelques années à des étrangers, pour toutes les grandes dignités ecclésiastiques et civiles. Il se convainquit aussi qu'il ne pouvait que compromettre sa cause en affichant prématurément des prétentions à la royauté, au préjudice du jeune Lother et de sa fiancée Adélaïde, tous deux fort aimés en Italie ; et que le meilleur parti qu'il pouvait prendre était de reparaître hardiment, sans autre appui que son bon droit, n'annonçant d'autre prétention que celle de recouvrer pacifiquement l'héritage de son père, et d'obtenir ainsi un ascendant dont il pourrait ensuite se prévaloir suivant les circonstances. Il résolut enfin de ne rien épargner pour se conciUer l'appui
des grands dignitaires ecclésiastiques, par Tappât de positions encore plus avantageuses, pour les décider à tourner contre le roi Hugues ce môme pouvoir dont il avait si soigneusement favorisé T accroissement.
Telles furent les données d'après lesquelles Bérenger prépara son plan d'invasion pacifique, et Tévénement prouva qu'il avait merveilleusement compris la situation, et deviné les côtés faibles de la puissance dont il complotait la ruine.
Ce fut dans le courant de Tan 945 que ce conquérant sans armée entra en Italie par la vallée du Tyrol et la marche de Frioul, c'est-à-dire du côté de l'ancien domaine héréditaire de l'empereur Bérenger son aïeul. Il déconcertait ainsi toutes les prévisions de Hugues, et se donnait le temps d'élever entre son ennemi et lui une barrière formidable de défections, avant que Hugues eût le temps de se reconnaître.
11 se présenta d'abord devant une forteresse que Luitprand nomme Formicaria, et qui ne devait pas être fort éloignée de Vérone. Cette place appartenait à Manassès, et la garnison était commandée par un certain Adelhart, l'un des clercs de cet évoque. Manassès, parent de Hugues, comblé de ses bienfaits, possesseur de trois évêchés, était assurément de tous les prélats de la haute Italie, celui sur lequel Hugues devait le plus compter. C'était aussi celui sur lequel comptait le plus Bérenger, qui connaissait bien son ambition et son avidité insatiables, « Bérenger était absolument hors d'état de s'emparer
de cette place, soit par un assaut, soit par un siège en règle, mais il savait ce qu'était Manassès. Il fit donc venir Adelhart et lui dit : « Si tu me remets ta forteresse, et si tu décides Manassès à se déclarer en ma faveur, tu peux lui promettre de ma part l'archevêché de Milan, et pour toi tu seras évêque de Gôme aussitôt que j'aurai repris dans * ce pays ^ une autorité suffisante. Je m'y engage par un serment solennel. « Adelhart ayant transmis cette proposition à Manassès, celui-ci fit ouvrir immédiatement la forteresse à Bérenger, se déclara ouvertement en sa faveur, et invita tous les Italiens à suivre son exemple. Nous avons déjà indiqué ci-dessus le motif de cette défection si soudaine. L'ambitieux et cupide Manassès n'avait pas pardonné à Hugues d'avoir nommé le vieil Harderic archevêque de Milan, et de réserver cette riche métropole à son bâtard Théobald.
« Bientôt la renommée, le plus agile et le plus vivace de tous les fléaux, répandit de toutes parts la nouvelle du retour de Bérenger., et aussitôt les défections commencèrent, même parmi les amis les plus intimes du roi. » La première et la plus importante, après celle de Manassès, fut celle de l'ancien comte de Yérone, Milon, dont il a été souvent question dans le cours de ce récit. Milon, le vengeur de l'empereur Bérenger P% devait naturellement être disposé à prendre le parti de son petit-fils. C'était peut-être déjà dans son intérêt qu'il avait favorisé, quelques années auparavant, l'invasion d'Arnoul de Bavière. Hugues lui avait fait grâce de la vie dans cette occasion, mais il Pavait confiné dans
i Post acceptam regni potestatem. La traduction la plus naturelle serait : « Aussitôt que je serai roi;» mais on verra bientôt que Bérenger ne songeait pas pour le moment à prendre le titre de roi, mais seulement à en acquérir la puissance de fait.
une ville que Luitprand ne nomme pas, où il le tenait assujetti à une rigoureuse surveillance. »MaisMilon, usant d'aï*-» tifice, prolongea son repas du soir jusque fort avant dans la nuit, enivra ses gardes, et profita de leur sommeil pour s'échapper avec un écuyer*
Il courut jusqu'à Vérone son ancienne résidence, Où il excita un soulèvement général en faveur de Bérenger, rendant ainsi un immense service au petit-fils, dans la ville même où il avait naguère vengé l'assassinat de l'aïeul. Il fit avertir immédiatement Bérenger de se rendre de son côté dans cette ville, dont l'occupation le rendait immédiatement assez fort pour résister au roi lui-même. Cette conduite de Milon fut considérée plutôt comme un acte de fidélité héréditaire envers la famille de Bérenger que comme une trahison envers Hugues, qui l'avait toujours traité en ennemi.
La défection de Milon fut suivie d'une autre aussi importante; celle de Gui, évêque de Modène, et l'un des seigneurs ecclésiastiques les plus puissants de la haute Italie. Celui-ci n'avait reçu aucune offense de Hugues, bien au contraire, mais Bérenger le séduisit en lui promettant la riche abbaye de Nonantule.
Ces tristes nouvelles se succédèrent avec la rapidité de la foudre, et prirent Hugues totalement au dépourvu. Il fut surtout accablé et déconcerté par l'abandon de Manassès et des autres évêques, qui le réduisait à ses propres ressources. Cependant il ne perdit pas courage tout d'abord. Ayant rassemblé le plus de monde qu'il putj il alla mettre le siège devant une des forteresses de l'éveque de Modène, et l'attaqua si vigoureusement qu'il s'en empara. Mais ce fut un exploit inutile, car en ce moment même Bérenger sortait de Vérone pour aller faire son entrée à Milan, où l'appelait l'archevêque Harderic. Ce prélat était devenu
Tennemi juré de Hugues, qu'il soupçonnait d'avoir voulu récemment le faire assassiner à Pavie, pour hâter l'intronisation de Théobald *.
L'entrée triomphale de Bérenger à Milan abattit complètement le courage de Hugues. 11 retourna tristement à Pavie, plutôt pour y attendre la loi du vainqueur que pour chercher quelques moyens de résistance. Ce retour fut le signal d'une défection générale. Nobles, clergé, peuple, tout le monde fit cause commune avec Bérenger. On eût dit qu'il ramenait avec lui l'âge d'or, tant l'enthousiasme était grand : Luitprand lui-même est obligé d'en convenir.
Tandis que Bérenger se tenait à Milan, distribuant à pleines mains des faveurs à ses partisans, Hugues hasarda une dernière démarche pour conserver du moins à son fils cette couronne qui lui échappait, sans qu'il pût même la défendre. Il envoya Lother à Milan, espérant que la vue de ce jeune prince toucherait le peuple de commisération, et que Bérenger lui-même aurait honte de se porter à quelque violence contre celui qui l'avait sauvé. « Si l'on ne voulait plus de lui pour roi, pouvait-on rejeter de même Lother qui n'avait offensé personne? »
Tandis que Lother se rendait à Milan, Hugues sortait de Pavie par la porte opposée, emportant avec lui son trésor ; il songeait à se réfugier au delà des monts. Mais un retour apparent de fortune l'empêcha d'exécuter ce projet, et mit en réalité le comble à son malheur.
Pareil aux suppUants de l'ancienne Grèce, Lother avait
' Dans une assemblée générale tenue à Pavie quelque temps auparavant, il s'éleva une rixe sanglante entre des gens de Hugues et ceux de l'archevêque. Plusieurs de ceux-ci périrent, l'archevêque fut obligé de s'enfuir, et beaucoup de gens crurent que cette échaufîourée avait été secrètement autorisée par le roi. (Arn., Hist., mediol., 1. i. c. 2.)
paru à Milan, devant le peuple, embrassant Tautel de la basilique ambroisienne. La vue de ce jeune prince qui ne s'était fait connaître que par des bienfaits, produisit une émotion générale. On pensa sans doute aussi à sa jeune fiancée Adélaïde, dont les précoces vertus faisaient déjà l'admiration de l'Italie. On le releva, on le salua de nouveau comme roi, et Bérenger lui-même seconda de tout son pouvoir ce mouvement de réaction. Il connaissait la mobilité d'esprit des Italiens, dont son aïeul avait fait une si cruelle expérience; il comprit à merveille qu'il demeurait bien plus sûrement et bien plus complètement le maître de la situation, en laissant à Lother et même à Hugues le vain titre de roi, pourvu qu'il en retînt le pouvoir. Il était d'ailleurs de son intérêt de ne pas laisser Hugues s'échapper avec ses trésors, qui auraient pu lui servir à soudoyer des troupes étrangères.
Bérenger protesta donc de ses intentions pacifiques et désintéressées; il répéta qu'il n'était pas venu pour détrôner Hugues, mais pour réclamer le marquisat d'Ivrée, et obtenir la réparation de tous les torts que le roi avait eus à son égard. Hugues apprit donc que Bérenger consentait à le laisser régner ainsi que son fils, pourvu qu'il ne quittât pas le sol de l'Italie. Il accepta, soit pour ne pas nuire à Lother, soit que l'adversité eût totalement abattu son orgueil, et vécut encore dix-huit mois à Pavie ; supportant comme un outrage permanent ce vain titre de roi, mais en fait totalement dépossédé de toutes les prérogatives réelles de la puissance, et traité plutôt en otage qu'en souverain.
L'effet produit par une semblable révolution sur celui qui en était la victime se devine plus facilement qu'on ne saurait le décrire. Il nous faudrait, pour en donner une juste idée, emprunter à Shaskspeare, le grand peintre des
infortunes royales, un de ces passages où il retrace avec une effrayante énergie ces chutes faites de si haut, qu'elles brisent tout dans l'homme, ne lui laissant d'intact que le sentiment d'une immense et inconsolable douleur.
« Quelle jouissance te reste-t-il maintenant? qui vient te prier à genoux, et te dire : Dieu conserve le roi ! où sont ces pairs qui inclinaient si bas leurs fronts devant toi ? où est cette multitude encore tout à l'heure si empressée à te suivre? Renonce à tout cela, et vois ce que tu es aujourd'hui: non plus un heureux père, mais un père qui en déplore le nom; non plus celui qu'on supplie, mais un humble suppliant ; non plus un roi, mais un misérable couronné de maux ; non plus celui que tous redoutaient, mais celui qui en redoute un autre; non plus celui qui commandait à tous, mais celui à qui personne n'obéit. C'est ainsi que la roue de la justice a fait sa révolution, et t'a laissé la proie du temps, sans autre bien que le souvenir de ce que tu fus, pour te faire un plus grand tourment de ce que tu es ^ »
Admirable puissance d'intuition du génie ! Nous n'avons changé qu'un nom à ce tableau si navrant des infortunes d'Elisabeth Gray, veuve d'Edouard lY, et nous avons obtenu la représentation la plus fidèle , et comme prise sur nature, d'une disgrâce semblable, mais antérieure de plus de cinq siècles. Il y a dans cette coïncidence autre chose que du hasard. Les générations se renouvellent sous l'empire immuable des mêmes passions. Chaque siècle a connu tour à tour le délire et les déceptions de l'amour, les joies et les trahisons de la fortune. Les noms et les décorations changent, mais le drame n'est-il pas toujours le même ? Et c'est ainsi que le génie d'un grand poëte supplée à l'his-
* Richard III.
toire, ou plutôt la recompose dans cette langue universelle des passions, que tous les siècles et les peuples ont parlée. Parmi ces infortunes royales dont Thistoire est comme encombrée, peu ont été aussi complètes, aussi poignanted que celle dont nous évoquons en ce moment le souvenir. Courir les chances d'une guerre civile, mettre sa fortune au hasard d'une bataille, succomber les armes h la main^ ou même sous le fer d'un assassin , c'étaient h\ des éven-» tualités journalières dans ce siècle. Mais il ne s'agissait pas ici d'un de ces revirements de fortune vulgaires, d'une de ces catastrophes qui ravissent d'un coup la puissance, l'espoir et la vie. Non ; c'était un supplice plus lent et plus cruel ^ une agonie morale de toutes les heures. Après avoir tant intrigué, tant livré de combats, tant commis de crimes pour assurer sa fortune et l'avenir de sa dynastie, Hugues vit tout cet édifice si laborieusement construit s'écrouler d'un souffle. Pour comble d'humiliation et de douleur, la justice divine lui refusait même la consolation de combatn tre, de mourir en se défendant , en défendant son fils I 11 assistait, témoin impuissant et désarmé, à l'anéantissement de son œuvre , à la ruine de ses plus chères espérances. Il savait que la modération apparente de son rival n'était qu'un raffinement de politique ; qu'il était d'ailleurs dominé par sa femme, la propre nièce de Hugues, qui avait à venger sur son oncle les injures de ses parents et les siennes. Gisle était une digne enfant de cette race maudite ; l'orgueil implacable de son aïeule revivait en elle ; rien ne devait lui coûter pour satisfaire son ambition et sa vengeance. Contre une telle ennemie, le jeune Lother n'était défendu que par la reconnaissance personnelle de Bérenger. Ce souvenir devait-il toujours suffire à le protéger, surtout quand Lother, avançant en âge, en viendrait à se lasser de cette
tutelle humiliante, qui ne lui laissait qu'un vain titre de roi?
Telles étaient les appréhensions sinistres et trop bien fondées du roi Hugues. Alors, sans doute, le remords de ses crimes inutiles vint plus d'une fois troubler son sommeil. Sans doute il crut voir plus d'une fois autour de lui les spectres de Berthe et d'Ermengarde, lui montrant ses frères aveuglés, son neveu assassiné, et murmurant à son oreille ces paroles terribles : « Nous nous étions dévouées pour toi, nous nous sommes damnées pour te faire roi, et voilà quelle a été notre récompense ! Fils ingrat, frère dénaturé, ton châtiment n'égale pas encore tes forfaits ! »
Enfin, un an après le retour de Bérenger, le roi Hugues reconnaissant dans ces événements, dit Luitprand, une juste punition du ciel, et désespérant de pouvoir jamais reprendre l'exercice de l'autorité souveraine tant qu'il resterait à la merci de ses sujets, fit avec Bérenger un accommodement par lequel il lui conférait la régence du royaume, et obtint ainsi la permission de quitter l'Italie avec ses trésors. Hugues, en agissant ainsi, n'avait d'autre but que de recouvrer sa liberté, d'employer immédiatement ses ressources à lever des troupes étrangères, et de revenir ensuite reconquérir son royaume et délivrer son fils. Bérenger aurait eu grand intérêt à empêcher ce départ, comme il l'avait déjà fait une fois, mais les ménagements qu'il avait à garder vis-à-vis de Lother et de ses partisans l'obligèrent sans doute à céder.
Hugues retourna donc dans ses anciens domaines de Pro-
vence, mais là même il n'était plus chez lui. On se souvient qu il avait lui-même cédé la suzeraineté de ce pays à son ancien compétiteur Rodolphe de Bourgogne. 11 demeurait donc seul, presque étranger dans ce pays, naguères le berceau de sa fortune. Sa femme, la pieuse reine Berthe, était depuis longtemps séparée de lui. Dégoûtée de ses mépris, et de ses infidélités continuelles, peut-être même chassée par lui, comme Luitprand le donne à entendre, elle était retournée à Payerne, son ancienne résidence du temps de son premier époux. Elle y survécut encore à Hugues pendant près de vingt années; aussi humble dans la prospérité, quand elle devint, quelques années plus tard, la bellemère du plus grand prince de son temps \ que résignée dans rinfortune, quand elle n'était que l'épouse délaissée, puis la veuve d'un roi déchu.
Hugues trouva néanmoins un asile auprès de sa nièce, Berthe, l'une des filles de son frère Boson, et veuve ellemême d'un autre Boson, dont le père avait reçu de Hugues lui-même le gouvernement du comté d'Arles, et qui avait été confirmé dans cette charge par Rodolphe ^ Cette princesse, n'ayant eu personnellement qu'à se louer de son oncle, ne s'associa pas à la vengeance de sa sœur Giselle,
* Lors du second mariage de sa fille Adélaïde avec Othon le Grand.
* Ce Boson était, dit-on, petit-fils de Boson, roi d'Arles et de Provence. Sa mère, dont on ignore le nom, avait été fiancée jadis à Carloman, roi de France, puis mariée à un comte Rothbald ou Robaud, qui se trouva ainsi le beau-frère du roi Louis l'Aveugle, sous le règne duquel il fut investi du comté d'Arles. Ce comte Robaud eut pour successeur son fils, nommé Boson comme son aïeul, et celui-là épousa la nièce de Hugues dont il s'agit ici. Mais comme Hugues avait conservé les fonctions de comte d'Arles jusqu'à la catastrophe du roi Louis de Provence, et avait été investi en fait de l'autorité souveraine aussitôt après cette catastrophe , c'était à lui personnellement que Robaud et son fils étaient redevables de Tinvestiture du comté d'Arles.
350 ntcns historiques et mœurs du x" siècle. et consentit à oublier le traitement barbare infligé par Hugues à ses parents : mais cette générosité apparente n'était nullement désintéressée, comme on va le voir. Hugues, dans son malheur, était demeuré trop riche pour ne pas trouver promptement des alliés. L'un des seigneurs les plus puissants du midi de la France vint immédiatement lui offrir son appui pour reconquérir le royaume d'Italie, moyennant une somme de mille mines. Ce seigneur était Raimond, comte de Rouergue, et non pas, comme le ditLuitprand, Raimond Pons, comte de Toulouse et duc d'Aquitaine. « Ce projet d'expédition, dit notre auteur, fut connu en Italie où l'on n'en fit que rire, ces gens d' Aquitaine n'étant que des fanfarons, incapables de mener à bien une si grande entreprise. » On voit que les Gascons avaient dès cette époque la réputation qu'ils ont longtemps conservée; mais ici le reproche porte à faux, puisque Luitprand, trompé par la ressemblance du nom, confond deux personnages entièrement différents. Cette méprise est d'autant plus étrange, que Luitprand remplissait auprès de Bérenger les fonctions de secrétaire, avant que le roi Hugues eût quitté l'Italie. Personne n'aurait dû être plus exactement renseigné que lui, sur une circonstance d'un si grand intérêt pour son nouveau maître. On voit par là combien les communications étaient difficiles et les informations incertaines dans ce siècle, même entre pays voisins.
Au surplus cette expédition demeura à l'état de projet, car Hugues mourut peu de temps après son départ d'Italie*. Il était alors âgé au moins de soixante-cinq ans; Luitprand ne dit rien du lieu où il mourut, mais on en trouve
Au mois d'avril 947.
U FAMILLE DE WALDRADB. 351
rindication dans la chronique ecclésiastique d'un autre écrivain, assez rapproché de cette époque, Léon d'Ostie, Tun des annalistes du Mont-Cassiu. Cette chronique nous apprend que le roi Hugues mourut dans un monastère de Saint-Pierre, qui ne peut ôtre que celui de Saint-Pierre de Vienne, qu'il avait lui-même restauré tandis qu'il gouvernait la Provence '. Vingt-trois ans auparavant, prôt à partir pour l'Italie qui le demandait pour roi, il était venu à ce même monastère, auquel il avait fait alors une riche donation, témoignage de sa reconnaissance envers Dieu', comme si Dieu eût été l'auteur de cette fortune criminelle ! Et voici qu'au bout d'un quart de siècle la justice divine le rejetait foudroyé sur le seuil de ce môme sanctuaire, d'où il s'était élancé naguère, plein d'une foi orgueilleuse dans l'avenir !
Suivant Léon d'Ostie, le roi Hugues, éclairé enfin par tant de malheurs sur la fragilité des choses humaines, mourut dans de grands sentiments de pénitence, et fit de nouvelles et importantes libéralités au monastère de Saint- Pierre. Luitprand dit seulement que Berthe sa nièce fut son unique héritière. Avec un pareil accroissement de fortune, elle trouva un second mari, plus tôt même qu'elle n'eût voulu. Si nous en croyons Luitprand, elle dut épouser, bon gré mal gré, peu de jours après la mort de Hugues, ce même comte Raimond qui était venu offrir ses services au roi déchu. C'était, toujours d'après Luitprand , un hy-
* Léon d'Ostie parle d'un monastère de Saint-Pierre en Bourgogne, mais nous avons déjà vu par maints exemples que pour les Italiens de cette époque, tout ce qui était au delà des Alpes était qualifié Uour-' gogne.
3 Nous avons parlé de cette donation, qui remonte à l'an 9^, e( doi^i l'original existe encore.
352 Rlf.CÎTS HISTORIQUES ET MŒURS DU X* SIÈCLE.
mcn (les plus mal assortis sons tous les rapports. « Ce Raimond, dit-il, valait encore moins que ses sujets, s'il est possible, et de plus,' des gens fins connaisseurs en tout ce qui concerne la beauté et l'élégance des formes [spectatores elegantiœ formarum) m'ont assuré qu'il était d'une laideur repoussante, indigne de donner seulement un baiser à cette princesse qu'il contraignit de se donner à lui. » Ces fins connaisseurs qui entraient dans des détails si intimes avec le diacre de Pavie, l'avaient fort mal renseigné sur ce second mari de Berthe, en lui faisant confondre Raimond de Rouergue avec Raimond d'Aquitaine, prince contemporain, mais déjà marié à cette époque, et auquel sa femme survécut. Quoi qu'il en soit, Berthe était un excellent parti pour le comte de Rouergue, auquel elle apporta en dot, outre la fortune mobilière de son oncle, des biens considérables en Bourgogne et en Languedoc. Cette alliance augmenta beaucoup le pouvoir des comtes de Rouergue, qui, n'en déplaise à Luitprand, tiennent une place importante et honorable dans l'histoire du moyen âge. Cette princesse est une rare exception parmi les descendants de Waldrade ; elle semble avoir échappé à la fatalité héréditaire qui poursuivait cette race, sauf le désagrément que put lui faire éprouver la laideur de son second mari.
Ainsi s'accomplit l'étrange destinée du roi Hugues, longue suite de prospérités, qui vint aboutir à un malheur complet. Après avoir été successivement roi de Provence, roi d'Italie, presque empereur, il revint mourir dans ses anciens États, devenus pour lui une terre d'exil. On ne peut refuser à ce prince une intelligence supérieure à son siècle, beaucoup de courage et de finesse, une affection sincère et dévouée pour ses enfants, surtout pour son fils
Lother *. Ces qualités furent étouffées par trois vices capitaux, Pambition, rincontinence et Tavarice. Ces passions firent de lui presqu'un monstre, elles le rendirent mauvais époux, mauvais fils, mauvais frère, mauvais prince : elles attirèrent sur sa tête un des plus cruels châtiments qui aient jamais été infligés à l'orgueil des grands de la terre. Ce châtiment a-t-il suffi à la justice divine? Hugues s'est-il humilié sous la main qui le frappait, lui offrant en expiation son abaissement comme roi, ses angoisses comme père? Le choix de son dernier asile nous permet du moins de Tespérer.
Hugues avait trop bien prévu le triste sort de son fils bien-aimé. Lother ne fut jamais roi que de nom, et il ne le fut pas longtemps. L'année même de la mort de son père, il épousa Adélaïde, avec laquelle il était fiancé depuis dix ans. Ce mariage n'apporta aucun changement à la situation équivoque de Lother ; Bérenger retint toute la plénitude de l'autorité souveraine, prétextant sans doute Textrôme jeunesse du roi. Trois ans après, au moment où ce dernier prétexte allait échapper h son ambition, Lother meurt subitement sans héritier mâle, et Bérenger, qui jusque-là avait gouverné avec une feinte douceur, « aflectant, dit Luitprand, des vertus qu'il n'avait pas, » Bérenger est enfin proclamé roi d'Italie. Cette mort, venue si à propos dans son intérêt, fut- elle le résultat d'un crime? Cela n'est mal-
» Cette affection est demeurée longtemps proverbiale en Provence. On y disait : Traité comme le fils du roi Huguet, pour désigner un enfant gâté. (D. Bouche.)
heureusement que trop probable. Il est vrai que la célèbre Hroswitha, dans son panégyrique d'Othon et d'Adélaïde, parle seulement d'une grave maladie du roiLother'. Il est vrai encore que l'accusation formelle portée par Luitprand est suspecte, car elle ne se produisit qu'après sa disgrâce, et sous l'impression d'une haine furieuse contre ses persécuteurs. Mais d'un autre côté, on ne peut méconnaître que cette opinion fut généralement répandue en Italie, dès l'époque de la mort de Lother. Frodoard et d'autres contemporains en font foi, et bientôt Bérenger et sa femme semblèrent prendre à tâche de confirmer cet odieux soupçon par Peur conduite inhumaine avec la jeune veuve de Lother, qu'ils voulaient contraindre à épouser leur fils aîné Adelbert. Un intérêt mélancolique s'attache à la destinée mystérieuse et tragique de ce jeune Lother, victime de sa propre générosité. Il fut vivement regretté en Italie, où sa mort excita contre Bérenger et Gisle une indignation qui devint le principe de leur ruine.
La fatalité héréditaire qui poursuivait les descendants de Waldrade devait suivre son cours jusqu'à la quatrième et la cinquième génération. Une fille était née de l'union de Lother et d'Adélaïde ; cette fille, nommée Emma, fut depuis femme de Lother, roi de France, et mère de Louis V, dernier roi carolingien. La conduite de cette princesse fut l'objet des plus odieuses imputations. On l'accusa d'avoir déshonoré son époux par une liaison adultère, puis d'avoir prévenu sa juste vengeance en l'empoisonnant. Cette accusation, très-probablement fausse, fut du moins présentée
* Suivant un autre écrivain, à peu près contemporain, cette maladi aurait été une violente et subite inflammation cérébrale {in frenesùn incidit). V. Éclaircissements.
avec assez d'art par les ennemis de la reine, pour que son fils lui-même la crût coupable. Ce fut un grand malheur pour tous deux, car la rupture qui s'ensuivit ne profita qu'à leurs ennemis communs, partisans d'une dynastie nouvelle. Après la mort funeste du jeune roi, sa mère, emprisonnée et maltraitée par son beau- frère Charles, Tun de ses accusateurs, ne recouvra la liberté que grâce à F intervention de sa mère Adélaïde. Dieu seul connaît tous les secrets de cet âge de ténèbres ; mais il reste de fétude impartiale des documents contemporains cette impression générale, que le plus grand crime de la reine Emma fut peut-être d'avoir trop bien deviné les projets ambitieux de Hugues Capet, et d'avoir tout fait pour les déjouer. Mais Emma et son fils appartenaient à une race condamnée ; la France échappait aux descendants de Waldrade, ainsi que l'Italie.
On sait que Bérenger II ne jouit pas longtemps en paix de son royaume. Après bien des péripéties, dont les détails trouveront leur place dans un travail spécial', il fut définitivement accablé et détrôné par Othon, et finit ses jours dans l'exil. Sa femme Gisle, petite-fille de Berthe de Toscane, avait l'énergie indomptable de sa race, et fut encore plus difficile à vaincre que son mari. Elle eut trois fils, Adelbert, Gui et Conon, dont la destinée ne fut pas plus heureuse. L'aîné, associé à la royauté de son père, et vaincu comme lui, erra longtemps sur terre et sur mer,
* Dans ce travail, consacré spécialement aux deux grandes figures historiques de la seconde moitié de ce siècle, Gerbert et Othon le Grand, nous verrons reparaître Adélaïde, Emma, Bérenger II et sa famille, et le pape Jean XII, et nous tâcherons d'apprécier d'une manière exacte cette lutte acharnée entre Othon et les derniers descendants de Waldrade, lutte qiiS se termina par la prédominance complète de rélément germanique.
implorant tour à tour contre Othon Tappui des Francs, des Grecs et môme des xMusulmans. On ignore le lieu et la date précise de sa mort, mais on conjecture qu'il vint finir ses jours à Autun dans un profond oubli. De ses deux frères, l'un avait péri dans les guerres contre Othon, l'autre était allé mourir à Gonstantinople, tous deux sans postérité. Mais Adclbert laissa un fils, nommé Otte-Guillaume ; ce prince semble s'être soustrait, en changeant de famille, à l'anathème héréditaire qui poursuivait sa race*. 11 fut adopté par Hugues de Bourgogne, second mari de sa mère, et frère de Hugues Capet, et succéda à une partie de ses États en vertu de cette adoption. Otte- Guillaume tient une place honorable dans l'histoire de son temps ; il fut le chef de l'importante famille des comtes de Bourgogne, qui se confondit un siècle et demi plus tard avec la maison de Hohenstauffen, par le mariage de Béatrix de Bourgogne avec l'empereur Frédéric Barberousse. On connaît l'histoire si brillante d'abord, et si triste à la fin, de cette dynastie impériale. On dirait une avenue triomphale aboutissant à un échafaud, l'échafaud de ce jeune et infortuné Gonradin, dont la mort est un des plus lamentables épisodes du moyen âge. Ainsi, quatre cents ans après l'anathème lancé par le pape Nicolas contre l'union sacrilège de Lother II et de Waldrade, un de leurs derniers descendants, frappé d'une semblable malédiction, périssait de la main du bourreau ! !
* 11 eut aussi deux filles : l'une, nommée Gerberge, épousa Aledran, premier souverain indépendant de Montferrat. On connaît les glorieuses destinées de cette maison, qui a subsisté avec honneur pendant six cents ans. L'autre fille de Bérenger, Suzanne , épousa Arnoul II, comte de Flandre. Leur postérité directe s'éteignit dès le xii^ siècle, après bien des discordes civiles et bien des désastres.
Mais c'est principalement sur la descendance directe du roi Hugues qu'éclate, avec une persistance implacable, la vengeance divine. Cette famille semble un moment prédestinée à absorber toutes les grandeurs de son siècle ; elle règne en Italie, en France, elle donne un pape à Rome, elle promet une impératrice à Constantinople; et en moins d'un demi-siècle, de toute cette fortune si brillante, il ne reste que misère et néant. Nous avons déjà rappelé la mort prématurée de Berthe, fiancée à l'empereur Romain le jeune, la destinée déplorable du jeune Lother, de sa fille Emma et de son petit-fils Lodwig, le dernier roi carolingien de France. Nous aurions encore de plus tristes choses à dire d'un autre descendant de Waldrade, le jeune Octavien, fils d'Albéric , et par conséquent petit-fils de Marozie par son père, et de Hugues par sa mère Aida. Après la mort d'Albéric, Octavien, alors âgé de dix-huit ans, ne se contenta pas d'hériter du pouvoir absolu que son père avait exercé dans le gouvernement civil de Rome, il voulut y joindre l'autorité religieuse, et se fit élire pape sous le nom de Jean XII. Ainsi l'un des descendants de Waldrade occupa ce trône pontifical d'où l'anathème était descendu sur elle moins d'un siècle auparavant ; jamais Berthe de Toscane elle-même n'avait espéré une revanche aussi complète. Mais là encore, cette haute fortune ne fut qu'une occasion plus éclatante de scandale et de châtiment. Dans un prochain récit, consacré à l'histoire d'Othon le Grand, nous aurons occasion de parler avec quelque détail des revirements politiques de Jean XII , de ses désordres, de sa déposition
si célèbre dans l'histoire du moyen âge, enfin de sa mort mystérieuse et tragique. Jean XTI est un des plus mauvais papes dont la domination ait affligé l'Eglise, Cette famille de Waldrade semble vraiment avoir été prédestinée à donner au monde l'exemple des plus grands scandales et des plus sévères châtiments.
Deux fils naturels de Hugues, Boson, évêque de Plaisance, et Théobald, un moment destiné à l'archevêché de Milan , disparaissent sans laisser de trace dans l'histoire. Hubert, l'aîné de tous, conserva le gouvernement de la Toscane sous Bérenger et sous les Othons. Il laissa deux enfants, un fils nommé Hugues qui lui succéda et mourut sans postérité en 1002 \ et une fille nommée Waldrade j, comme sa trop célèbre aïeule, et dont la destinée tragique va clore dignement cette longue série d'infortunes et de crimes.
L'an 955 , Pierre Candiano, doge de Venise, associa à son pouvoir son fils, nommé Pierre comme lui, qui l'en récompensa en conspirant contre lui. Il s'ensuivit une guerre civile ; le fils ingrat fut vaincu et fait prisonnier. Le peuple
4 Cet Hugues eut pour successeur un certain Albert ou Adelbert, l'un des ancêtres de la maison d'Est, dont la parenté avec Hugues n'est pas clairement définie. C'est cet Adelbert que quelques généalogistes ont voulu faire descendre d'un autre Adelbert, issu d'un premier mariage de Gui, fils d' Adelbert le Riche, et de Berthe de Toscane. Cette conjecture qui a pour but de rattacher à la race carolingienne la maison d'Est, et ps suite celle de Brunswick-Hanovre, ne repose que sur des présomptioi vagues. Luitprand, qui donne des détails circonstanciés sur toute postérité de Berthe de Toscane, ne parle ni de ce prétendu mariage djf Gui, antérieur à celui qu'il contracta avec Marozie, ni de cet Adelbei qui aurait été l'héritier légitime do la Toscane après la mort de son père. Dans son histoire de la maison d'Est, Muratori a fait d'inutiles efforts pour établir cette généalogie ; il n'a pu prouver l'existence d'un, fils légitime ou naturel de Gui de Toscane.
irrité demandait sa mort; mais, grâce aux prières de son père, il ne fut condamné qu'à un bannissement perpétuel. Tous les ordres de TÉtat s'engagèrent par serment à ne jamais Télire ni Taccepter pour magistrat suprême de la république.
Pierre s'éloigna la rage dans le cœur. Il se réfugia à Ravenne, rassembla ses complices exilés comme lui , et parcourut en forban l'Adriatique, faisant une guerre acharnée au commerce vénitien. On le maudit d'abord, puis on se repentit de l'avoir chassé, et, quatre ans après son expulsion, le père de l'exilé étant mort, l'élite de la population de Venise, montée sur trois cents barques, vint implorer le pardon de Pierre, et lui offrir la dignité suprême.
Pendant plusieurs années , Pierre Candiano, quatrième du nom, justifia la confiance de ses compatriotes, et leur fit autant de bien qu'il leur avait fait de mal. Mais la sagesse et le bonheur le quittèrent , le jour où il vit la belle Wal- DRADE, fille naturelle d'Hubert de Toscane.
Alors on vit recommencer, sur une scène plus restreinte, et à un siècle de distance, la fatale histoire du roi de Lorraine et de la première Waldrade. Pierre Candiano était marié ; pour pouvoir épouser la fille du duc de Toscane, il , persécuta impitoyablement sa femme légitime, et la contraignit à se retirer dans un monastère,
Pierre Candiano avait acquis par ce mariage des biens considérables hors du territoire de Venise. Il soudoya des soldats étrangers [pour les garder, reprit peu à peu des habitudes de rudesse, d'orgueil et de tyrannie, et finit par s'entourer de mercenaires au milieu même de Venise.
Cette conduite provoquait une révolution qui ne se fit pas attendre. En 976, une émeute terrible éclata. Le palais du doge fut pris d'assaut et incendié ; le doge lui même
tomba au pouvoir des révoltés et fut massacré avec son fils encore enfant, le fils de Waldrade ! Sa veuve demanda vengeance à l'impératrice Adélaïde, alors régente pendant la minorité d'Othon II. Malgré la parenté de cette femme avec Lother, premier mari d'Adélaïde, cette princesse refusa d'intervenir en faveur de la dernière Waldrade ! Elle reconnut que le doge avait provoqué cette révolution par sa tyrannie ; sans doute aussi elle comprit qu'il y avait quelque chose de surnaturel dans cette contagion d'infortune, dont elle-même avait eu sa part, et qu'il fallait laisser passer la justice de Dieu.
Telle fut, jusqu'au bout, la destinée lamentable de cette famille, qui exerça sur les hommes de ce siècle une influence fatale, mais puissante, et dont l'histoire n'avait pas tenu compte suffisamment jusqu'à ce jour. Peut-être nous saurat-on gré d'avoir évoqué ces tristes fantômes, en portant quelque lumière dans l'un des recoins les plus ténébreux du passé. Il y a toujours un austère et utile enseignement dans le spectacle des châtiments infligés par la justice divine aux emportements de fégoïsme, aux égarements des natures énergiques et dépravées, à l'abus sacrilège des dons les plus précieux du ciel, le courage, l'intelligence et la beauté.