DE LUPO ET AGNO
Est Lupus, est Agnus. Sitit hic, sitit ille. Fluentam
Limite non uno quserit uterque siti.
In summo bibit amne Lupus ; bibit Agnus in imo.
Hune timor impugnat, verba movente Lupo. « Rupisti potumque mihi, rivoque decorem! »
Agnus utrumque negat, se ratione tuens.
« Nec tibi, nec rivo nocui; nam prona supinum
Nescit iter, nec adhuc unda nitore caret. » Sic iterum tonat ore Lupus : « Mihi damna minaris î »
« Non minor, » Agnus ait. Gui Lupus : « Imo facis ! Fecit idem paterqae tuus, sex mensibus actis,
Quum benè patrizes, crimina patris obi ! » Agnus ad hsec : « Tanto non vixi tempore. » Prsedo
Sic tonat : « An loqueris, furcifer? » Huncque vorat. Sic nocet innocuo nocuus, causamque nocendi
Invenit. Hi régnant qualibet urbe Lupi.
Nous n'avons pas besoin d'insister sur le mérite incontestable de cet apologue. Sauf un mot de basse latinité d'un , effet d'ailleurs assez heureux {patrizo) , on peut le compa- fl rer à tout ce qui s'est fait de mieux dans ce genre et sur le même sujet» Mais malheureusement, il ne paraît nulle-
NOTES ET éCLURCISSBMENTS. 383
ment démontré que cette fable soit de Théodule, auteur incontesté d'œuvres bien inférieures, et les savants ne sont même pas d'accord sur Tépoque à laquelle ce Théodule a vécu. (Voy. du Méril, p. 85.) Je ne sais si durant tout le cours du X' siècle, il a existé un seul homme capable d'écrire l'apologue qu'on vient de lire. Il y a là un mérite de diction facile, de concision à la fois élégante et nerveuse, qui n'est pas celui des écrivains de cet âge.
Parmi les productions poétiques du même temps, il en est une qui mérite une mention tout à fait à part. C'est la traduction ou l'imitation en vers latins de l'ancien poëmc germanique de IVaUher, (Du Méril, pp. 313-377.) L'examen de ce curieux ouvrage nous mènerait beaucoup trop loin ; nous nous bornerons à dire ici que sous la versification lourde et entortillée de l'imitateur latin, on retrouve encore fréquemment la couleur épique de l'original. La fuite de Walther avec sa fiancée, le combat qu'il soutient contre le roi Gunther et toute sa suite, combat d'extermination auquel survivent seulement trois guerriers couverts d'horribles blessures, et s'insultant encore quand ils n'ont plus la force de se frapper ; tout cela est rude et barbare, mais d'un souffle primitif et puissant. Ce poëme, dont l'original est probablement perdu pour toujours, appartient au même ordre d'idées et d'inspiration que les Nibelungs, et cette poésie franche et sauvage fait étrangement pâlir les œuvres hybrides des siècles de transition et de décadence.
Nous ne croyons pas pouvoir mieux terminer cette longue note que par la traduction d'une ode rimée^ qui paraît appartenir incontestablement au x* siècle. (Voy. du Méril, p. 196 de ses poésies populaires latines du moyen âge.) Il est évident que la rime et probablement la musique étaient devenues pour les littérateurs de ce temps-là un stimulant
indispensable de l'inspiration poétique, car cette petite pièce et d'autres de la même forme sont infiniment supérieures pour l'invention et la grâce aux imitations classiques.
« Viens, douce amie, toi que je chéris comme mon âme. Je t'attends dans ma chambre, que j'ai décorée de mon mieux pour toi. Les sièges sont couverts de tapis ; la maison entière est élégamment drapée, jonchée de fleurs et d'herbes odorantes. La table est toute servie ; fai eu soin de commander tout ce que tu aimes. Je n'ai pas oublié la musique ; ton oreille sera réjouie, pendant le repas, du doux son des flûtes ; il y a là un jeune garçon et une jeune fille, tout prêts à te chanter de belles chansons, en s'accompagnant, lui sur la cythare, elle sur la lyre. Autour de la table se tiennent déjà les serviteurs, portant les coupes pleines de vins généreux.
» Mais ce qui me plaît davantage, ce n'est pas tant le repas lui-même que le doux entretien qui va suivre ; ce n'est pas tant la bonne chère que notre amoureuse familiarité. Viens donc sans retard, toi, la plus chère des femmes, l'élue de mon cœur, la lumière de mes yeux, la meilleure partie de mon âme ! J'ai fui les rassemblements tumultueux, j'ai recherché la solitude des bois, pour y rêver plus librement de toi. Arrive donc bien vite, ma chérie, et ne songeons qu'à nous aimer. Je ne peux vivre sans toi ; ne refuse donc plus de satisfaire entièrement mon amour. A quoi bon de plus longs délais ; ne faudra-t-il pas toujours en arriver là?... »
M. du Méril qualifie modestement cette petite pièce d'invitation à dîner. Elle nous paraît très-digne du nom d'ode, et fait penser à quelques-unes de celles d'Horace sur le même sujet. 11 y a toutefois entre la bien-aimée du poëte du X' siècle et les amantes païennes du favori d'Auguste une
nuance délicate, mais bien essentielle. 11 y a ici quelque chose de plus que F ardeur des sens, il y a F union des ûmes, le charme nettement défini des délices môme intellectuelles de Tamour, je ne sais quoi de doux et de délicat, inconnu au monde païen. Enfin, Textrême chasteté d'expressions de cette pièce nous autorise à risquer une dernière observation ; c'est qu'aux époques les plus malheureuses de l'histoire, plus d'un coin ignoré recelait encore du bonheur ; et que le monde n'a jamais été entièrement déshérité de l'amour, non plus que de la vertu.
(Introd.) Liudprand ou Luitprand, très-instruit pour son temps, aimait à faire parade de son érudition. 11 cite fréquemment Térence, Cicéron, Horace, Virgile et Boècc, qui, comme nous l'avons déjà dit, semble avoir été l'auteur favori des rares lettrés de ce siècle, et se donne fréquemment le plaisir de multiplier ces citations, en les attribuant aux personnages qui figurent dans ses récits. Il faisait avec facilité des vers latins de différents rhy thmes ; et souvent, à l'exemple de Boèce, il a recours à la poésie pour décrire les faits qui l'impressionnent fortement, ou pour composer les discours qu'il attribue aux princes dans les occasions décisives et solennelles. Ses vers sont généralement supérieurs à sa prose ; on y trouve des idées ingénieuses et finement exprimées. 11 savait aussi le grec, et ce fut une des causes de sa fortune auprès de Bérenger 11 et d'Othon, qui l'employèrent tous deux en Orient. L un des défauts dominants de Luitprand paraît avoir été Tamour-
propre. Il était si fier de savoir le grec, qu'il a cru rehausser beaucoup la noblesse de ses récits, en les hérissant de tous les mots grecs qui lui revenaient en mémoire , ce qui en rend la lecture assez fatigante.
L'édition des œuvres complètes de Luitprand, publiée à Anvers en 1640, avec un remarquable frontispice de Rubens, a longtemps été considérée comme la meilleure. Mais, dans ces dernières années, les savantes investigations de M. Pertz ont quelque peu amoindri la valeur de l'édition d' Anvers. Ce savant a eu la bonne fortune de retrouver le plus ancien peut-être des manuscrits de Luitprand, chargé d'additions et de corrections d'une autre écriture, qu'il attribue à Luitprand lui-même. Ce manuscrit, dont tous les autres ne sont, suivant M. Pertz, que des reproductions plus ou moins immédiates et plus ou moins fidèles, a servi de guide au savant allemand pour la réimpression de notre auteur, qui fait partie de sa belle collection des historiens de la Germanie, et dans son édition séparée des œuvres de Luitprand, publiée à Hanovre en 1839. On peut regretter toutefois qu'il ait poussé le respect de son manuscrit jusqu'à respecter des fautes de copie manifestes,! qui avaient été corrigées soigneusement dans les anciennes éditions.
M. Pertz ne reconnaît comme authentiques que trois ouvrages de notre auteur : 1° Son Histoire des faits mémorables des rois et empereur s j, en six livres, dont le dernier est à peine commencé ; S** le Récit de l'occupation de Rome, par Othon le Grand, et de la déposition du pape Jean XII, qui semble former le commencement d'un ouvrage plus étendu, interrompu comme le précédent. Dans le manuscrit décrit et suivi par Pertz , cet opuscule est, selon lui, écrit en entier de la main de Luitprand lui-même; 3° enfin, la Relation de l'ambassade de Luitprand à Constantinople,
HOTES ET ÉCLAIHCTSSEMENTS. MQf
OÙ il fut envoyé par Othon, en 968. Celte relation , qu'on ne saurait contester à notre auteur, ne se trouve pas cependant dans les manuscrits de ses deux autres ouvrages, qui, selon toute apparence, ont été composés plusieurs années avant Fambassade même. Cest dans la bibliothèque de Trêves qu'a été retrouvé Tunique manuscrit d'après lequel cette relation, inachevée comme les autres écrits do Luitprand, fut publiée au xvi' siècle.
Quelques écrivains espagnols du xvir siècle, et notamment les éditeurs de 1640, ont soutenu que Luitprand était d'origine espagnole , ou que du moins il avait séjourné plusieurs années à Tolède, avant d'être attaché à l'église de Pavie. Depuis longtemps la saine critique a fait justice de ces prétentions, et des documents apocryphes sur lesquels elles s'appuyaient. Il a été prouvé d'une façon victorieuse que Luitprand n'a jamais été en Espagne, et que ce fut seulement en 956, à Francfort, qu'il fit connaissance avec l'évêque espagnol mozarabe Recemond ou Raimond, envoyé près d'Othon par le khalife ommajade Abder- Rahman. On voit par l'épître dédicatoire de V Histoire des faits mémorables j, adressée à ce même Raimond, que c'était lui qui avait donné à Luitprand l'idée d'écrire cet ouvrage, mais notre auteur étant rentré dans la vie active avant d'avoir eu môme le temps de finir son travail, il est plus que douteux qu'il en ait jamais fait parvenir de copie en Espagne. Tous les manuscrits de cet ouvrage ont été retrouvés en Allemagne, et les Espagnols n'ont eu connaissance de l'existence de Luitprand que par l'édition princeps publiée en 1614. On doit donc considérer comme con trouvée une lettre de Raimond à Luitprand, publiée pour la première fois par Thomas de Vargas en 1635, et réimprimée par les éditeurs de 1640, en tête d'une prétendue chro-
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m</i/e ecclésiastique d'Espagne, et de quelques autres fragments manifestement apocryphes.
On peut consulter, sur la vie et les écrits de Luitprand, les deux notices de Pertz, placées en tête de Tédition de 1839, un mémoire inséré dans le recueil de l'Académie de Munich (1809 — 1810) ; et enfin une dissertation historique sur Luitprand par M« Kaepke, publiée à Berlin en 1842. Nous avons eu, dans le cours du présent ouvrage, l'occasion de discuter quelques-unes des allégations de ces auteurs, tout en rendant un hommage mérité à leurs laborieuses investigations, qui nous ont été fort utiles.
(P. 45) . C'est dans les annales de Saint-Bertin qu'on trouve le récit le plus exact et le plus complet des aventures de Lother II. On sait que la rédaction de ces annales est attribuée à Hinkmar lui-même ; il rend pleine justice au caractère et à la pureté des intentions du pape Nicolas, et son témoignage a d'autant plus de poids que l'archevêque de Reims, jaloux à l'excès de ses prérogatives de métropolitain, était visiblement peu satisfait de voir le pape traiter cette grande affaire, sans l'employer comme intermédiaire direct et principal. Il semble en effet que la haute position et la capacité reconnue d'Hinkmar le désignaient naturellement pour ce rôle, et le pape ne paraît pas avoir eu beaucoup à se louer de ses légats italiens, qui se laissèrent tour à tour corrompre. On ne peut douter toutefois que le pape n'ait eu de graves motifs pour éviter de déléguer ouvertement à l'archevêque de Reims la direction supérieure d'une semblable procédure, dans laquelle l'intérêt
religieux confinait à Pintérêt politique. Hinkmar était sujet de Charles le Chauve, et aurait pu se trouver entraîné à seconder les projets ambitieux de ce prince, plus quMl ne convenait à la sévère impartialité du pape, qui voulait rauiendement de Lother et non sa perte. D'ailleurs, en présence du schisme de Téglise d'Orient, le chef de Téglise romaine devait éviter scrupuleusement de créer dans d'autres églises des antécédents dangereux.
Au surplus, ce dissentiment, s'il a existé, ne portait que sur la forme, car l'opinion d'Hinkmar sur l'affaire de Waldrade était absolument conforme à celle du pape. Luimême autorisait et justifiait d'avance l'intervention immédiate et directe du chef de l'église , quand il écrivait aux évéques d'Aix-la-Chapelle, « qu'une semblable affaire n'intéressait pas exclusivement les intérêts privés d'un royaume, mais bien V église tout entière, » 11 est d'ailleurs évident que le pape, en évitant de tout remettre à la discrétion d'Hinkmar, n'entendait nullement se priver de son concours, puisqu'il voulait l'adjonction au concile de Metz de deux évêques appartenant au royaume de Charles le Chauve, et bien certainement Hinkmar eût été l'un de ces évêques, si la volonté du pape avait été connue et respectée.
Nous avons à rectifier ici une assertion erronée, à propos de l'ordalie ou épreuve de l'eau bouillante, par laquelle Theutberge fut d'abord admise à prouver son innocence. Cette épreuve se faisait sur une main seulement du sujet qui y était soumis, et non sur le corps tout entier.
Eckart a publié, d'après un manuscrit allemand du xi* siècle, le cérémonial et les prières alors en usage dans les épreuves de l*eau bouillante, de l'eau froide, et dans celle moins connue, mais aussi curieuse, du pain et du fro-
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magej, que l'accusé ne digérait pas s'il était coupable. A l'époque de ce manuscrit, l'accusation d'adultère était encore une de celles dont on se purgeait par l'épreuve de l'eau chaude, et les prières et adjurations étaient probablejnent encore les mêmes que du temps de Theutberge. (Yoy. Eckart,t. ii, p. 923.)
Nous avons dit que Lother, ayant poussé l'inhumanité jusqu'à laisser sa femme manquer du nécessaire, avait reçu du pape Adrien l'injonction sévère de lui fournir au moins ce qu'il fallait pour vivre conformément à son rang. L'amant de Waldrade, qui projetait alors ce fameux voyage de Rome dont il ne devait pas revenir, sentit la nécessité de faire quelques concessions pour se ménager la bienveillance du souverain pontife. Il assigna donc à Theutberge (en 867) le revenu de plusieurs domaines royaux dans les deux Bourgognes, par deux chartes qui sont venues jusqu'à nous. Mais les expressions mêmes de ces deux chartes montrent bien quelle violence il se faisait, et combien son aversion était profonde et incurable. Il évite avec soin d'y donner à Theutberge le nom d'épouse, et trouve le moyen de lui faire une nouvelle insulte, en comprenant dans cette donation des biens jadis possédés par Hubert, le frère de Theutberge et son prétendu complice ; « lesquels biens , dit -il, avaient fait retour au domaine royal par suite de la trahison et rébellion dudit Hubert. »
Muratori a retrouvé ces deux chartes dans les archives du monastère de Saint-Sixte de Plaisance, où elles avaient été sans doute apportées par Theutberge elle-même. Ce fait incontestable semble confirmer la tradition italienne, suivant laquelle Theutberge serait revenue mourir en Italie, ou du moins y faire un dernier pèlerinage au tombeau de son époux.
NOTES BT tn HlfWWIW» 391
D'après certaines allégations de Lother, relatées dans les actes d'Aix-la-Chapelle et dans la protestation de Gon* thier, on est porté à croire qu'antérieurement à son ma* riage avec Theutberge il avait contracté avec Waldrade raccord préliminaire du mariage ou des fiançailles {sponsalia). Cet accord avait lieu alors par la tradition de Panneau passé au doigt de la future, ce qui se faisait alors en dehors de toute cérémonie religieuse. C'est assez dire que cette remise préliminaire de l'anneau n'avait pas alors un caractère sacramentel. Ce qui constituait véritablement le mariage, c'étaient, d'abord, les conventions écrites ou verbales relativement à la dot ; puis la cérémonie religieuse, l'oblation et la bénédiction, enfin l'imposition par le prêtre des couronnes nuptiales sur la tête des époux, qui les gardaient pendant toute la journée des noces. Ces couronnes, plus ou moins riches suivant la condition des époux, étaient ensuite rapportées à l'église.
Pendant les courts moments de tranquillité dont jouirent Lother et Waldrade, leur résidence favorite était la villa ou résidence royale de Marley, en Alsace. Marley (Mari" legium, Mirelogiay Marleia, aujourd'hui Mar/en/ietm), situé à quatre lieues de Strasbourg, était, sous les deux premières races de nos rois , un palais de campagne de premier ordre* Les chroniques du temps font un grand éloge de la beauté du site, de l'élégance et de la grandeur des bâtiments de cette résidence, de ses hautes murailles et de son aspect imposant.
On peut se faire une idée de ce que pouvait être Marley à l'intérieur par les indications que nous donnent les monuments contemporains, sur la distribution de ces grandes maisons royales. Ainsi^ il y avait sans doute à Marley, comme dans les autres palais du même ordre, le proau^
lium^ ou salle d'attente qui précédait la principale cour ; le saliUatoriumj, salle des audiences solennelles ; le cousistorimrij, autre salle de réception, où se tenait d'ordinaire le prince avec ses familiers; deux salles à manger, l'une d'été {zêta), l'autre d'hiver ; Vepicaustoriam^çhdJXihvt ou grand cabinet de toilette ; puis les chambres à coucher icarninata dormitoria) , pièces souvent assez vastes pour servir à de nombreuses réunions, un oratoire ou chapelle, des bains, un gymnase, un colymbus ou lavoir alimenté par des eaux vives. On y trouvait en tout temps des serviteurs et des ouvriers de toute espèce [familia dominica) ; chasseurs, pêcheurs, forestiers, laboureurs et vignerons, enfin tous les domestiques servant à l'exploitation du domaine, dont le revenu servait à la subsistance de toute cette population permanente, et suffisait de plus à l'entretien du roi et de sa suite, quand il venait y passer une saison. Parmi les nombreuses dépendances de ces grandes villas, l'une des plus importantes était le gynécée^ où un certain nombre de femmes travaillaient incessamment à la fabrication et à la teinture des étoffes de laine et de fil, et à divers ustensiles de ménage et de toilette nécessaires au roi et à ses compagnons. Gharlemagne, qui pensait à tout comme Napoléon, n'a pas dédaigné de s'occuper de ces ateliers féminins ; il voulait qu'ils fussent toujours soigneusement approvisionnés de matières premières, et l'on trouve dans ses Capitulaires des prescriptions minutieuses à cet égard. Il paraît que le séjour des princes et de leur suite donnait parfois des distractions périlleuses aux jeunes ouvrières des gynécées. Il est question , dans le Moine de Saint-Gall, de deux bâtards sortis du gynécée de Colmar^ qui se distinguèrent par leur courage et leur fidéUté.
Malgré sa splendide apparence, Marley semble avoir
été une maison maudite ; toutes les scènes qui s*y rapportent ont un caractère sinistre. Cest à Marley que fut envoyée Septimina, nourrice des enfants de Sigebert II, et complice d'une tentative d'assassinat contre son maître; elle était condamnée à tourner la meule qui servait à moudre le grain pour la nourriture des femmes du gynécée (an 589, Greg. Tur. , 1. ix, c. 38.) Ce fut au moment où Childebert entrait dans Toratoire de Marley, qu'il fut abordé par les assassins, émissaires de Frédégonde. Chloterll, qui affectionnait beaucoup cette résidence, y fit juger et exécuter, dit Frédégaire, beaucoup de gens qui avaient contre lui de méchants desseins. Les souvenirs de Marley, sous la seconde race, sont de même empreints du sceau de la fatalité. Louis le Débonnaire y fut quelque temps retenu prisonnier par son fils Lother I", et ce fut encore à Marley, dit-on, que Lother II vit Waldrade pour la première fois, fatale rencontre qui décida de sa vie.
La chronique d'André, prêtre italien, mort avant la fin du IX* siècle, nous fournit quelques détails curieux sur le dernier voyage de ce malheureux prince en ItaHe. D'après ce chroniqueur, dont l'autorité locale est ici d'un grand poids, l'entrevue de Lother avec l'empereur Louis son frère eut lieu, non pas à Bénévent même, comme le disent les Annales de Saint-Bertin, mais à Venuse, sur les limites du territoire de Bénévent. André ne dit rien de ce qui se passa entre le pape et Lother; il nous apprend seulement que les gens de la suite de ce prince, suivant la déplorable coutume de ce temps, rançonnaient et vexaient de toutes manières sur leur passage les pauvres habitants des campagnes, et que l'épidémie qui frappa ces pillards fut considérée comme un juste châtiment du ciel.
Le monastère de Remiremont {Romand mons, du nom
de S. Romaric, son fondateur), où se retira Waldrade, était tout près d'une villa royale, où elle avait séjourné plus d'une fois avec Lother. L'aspect continuel de cette résidence était plus propre à entretenir d'ambitieux regrets, qu'à faire naître le repentir dans cette âme ulcérée. Ses restes mortels ne jouirent môme pas longtemps du repos de la tombe, car dès le commencement du x" siècle ce premier monastère de Remiremont fut entièrement détruit par les Hongrois.
Les monnaies de Lother II sont rares. On en trouve cependant une reproduite dans V Alsace illustrée, ci deux autres dansDucange (t. iv, pi. 4, de Tédition Didot) * L'une de ces dernières a été frappée à Verdun , ville alors autrement riche et commerçante qu'aujourd'hui.
Nous n'avons aucune indication précise sur cette beauté irrésistible et fatale, que Waldrade transmit à ses descendants, et notamment à sa fille Berthe et à sa petitefille Ermengarde. Mais, à défaut de sa figure, nous avons des renseignements précis sur le costume qu'elle portait habituellement. Ce costume était évidemment celui des femmes de haute naissance dans la seconde moitié du IX* siècle, tel que nous le retrouvons dans l'évangéliairede Charles le Chauve (Musée des Souverains) , et d'autres manuscrits du même temps. Le principe du costume était le même pour les femmes de toute condition. C'était toujours la palla ou longue mante, enveloppant la tête et les épaules, et deux longues robes de couleurs différentes. Celle de dessus, la plus ornée ^ ne couvrait que l' avantbras : le devant de cette robe de dessus, l'entournure du cou et des manches et le bas de la jupe étaient garnis d'une large frange ou d'un galon.
Tout ce costume était en étoffes de serge de couleurs
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unies et peu voyantes chez les femmes de condition inférieure. La mante d'étoffe blanche , avec un semé de broderies d'or, semble avoir été, pendant le ix* siècle, Tattribut le plus caractéristique d'une haute position sociale. Mémo les reines en costume d'apparat portment cette manto, et ne se distinguaient des autres femmes d'un rang élevé que par un plus grand luxe de broderies, et par la bande de brocart d'or qui garnissait la slola ou robe de dessous. Quelquefois aussi cette bordure en or était rehaussée de pierreries, mais ce grand luxe était réservé pour les occasions solennelles.
On pourrait, d'après ces indications, recomposer et décrire avec une minutieuse exactitude les vêtements que portait Waldrade lors de sa dernière entrevue avec Lotlier, et qu'elle lui envoya en Italie pour raviver son amour. Ce costume des femmes du ix* siècle subit dans le siècle suivant des modifications assez considérables, qui seront l'objet d'une note spéciale.
(P. 49). On sait quelle était, sous Gharlcmagne et ses premiers successeurs, l'importance des missi, ou envoyés extraordinaires. C'était, en réalité, une délégation temporaire du pouvoir souverain dans une ou plusieurs provinces. Toutefois, nous pensons, contrairement à l'opinion de quelques savants, qu'on ne saurait préciser d'une manière absolue l'étendue des pouvoirs confiés aux mmt, et que ces pouvoirs variaient suivant leurs instructions, et suivant la qualité même de ces envoyés. Il nous paraît douteux, par
exemple, qu'un laïc, môme d'un rang élevé, fût investi ipso jure par sa qualité de missiis du droit d'inspection minutieuse et de contrôle absolu sur l'administration des évêchés et des monastères, droit qui, dans certaines circonstances, a pu être exercé par des évoques ou des abbés, chargés de ces missions extraordinaires.
Quoi qu'il en soit, les missi avaient généralement une autorité suprême en matière judiciaire, tant pour réformer les abus qui pouvaient se glisser dans le cours de la justice ordinaire, que pour évoquer directement et juger des causes difficiles. Ils tenaient à cet effet des assises extraordinaires assez semblables à celles des comtes palatins, et auxquelles étaient tenus d'assister tous les chefs de la province, môme ceux du rang le plus élevé. Leur droit de juridiction s'étendait sur ceux-là môme qui jugeaient les autres ; ainsi, l'on voit en 833, les envoyés extraordinaires de l'empereur Lother I" condamner le comte de la ville de Vérone à restituer des terres qu'il avait usurpées sur le monastère de Saint-Zénon.
L'autorité de ces délégués du pouvoir central dut sensiblement décroître au x^ siècle, à mesure que ce pouvoir lui-même s'affaiblissait au profit des grands et du haut clergé. Ainsi on voit, en 906, un missus de Bérenger rendre la justice en Toscane, avec la permission [licentia) du puissant marquis Adelbert, et, en 945, les fonctions de missus du roi Hugues furent remplies, dans la ville de Florence, par un simple vassal ou feudataire de l'évoque de cette ville. Mais cette institution reprit une vigueur nouvelle sous Othon le Grand et ses successeurs.
Nous avons eu fréquemment à parler des comtes palatins, et des pouvoirs supérieurs dont ils étaient revêtus pour l'exercice de l'autorité judiciaire. On peut remarquer une
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certaine analogie entre leurs fonctions et celles de nos conseillers de cours d'appel pour la tenue des cours d'assises, sauf que les comtes palatins jugeaient tant au civil qu'au criminel, et en dernier ressort.
Au surplus, le pouvoir judiciaire était un des attributs essentiels de la puissance publique. Les gouverneurs des provinces, ducs et marquis, et les comtes particuliers des villes et des campagnes, étaient juges aussi bien qu'administrateurs. On connaît la distinction originaire entre les ducs et les marquis, distinction facile à préciser, malgré les confusions fréquentes des auteurs du temps. On avait nommé plus spécialement marquis ou margraves (Mark- Graf), ceux auxquels avait été confiée l'administration civile et militaire des provinces frontières. Ainsi la Toscane et Spolette, confinant à la fois au littoral et aux domaines de l'église de Rome, étaient des marquisats ; il en était de même du Frioul, qui formait à l'est une des limites extrêmes de l'empire. L'état d'Ivrée fut de même considéré comme frontière quand le royaume d'Italie se sépara complètement de la fraction germanique de l'empire carolingien ; c'est-àdire à l'avènement de l'empereur Louis IL Aussi n'est-ce qu'à partir du milieu du ix' siècle qu'on trouve des marquis d'Ivrée. Au reste, les chroniques du commencement du x' siècle emploient déjà indifféremment les mots de ducs ou marquis pour désigner les possesseurs de ces provinces, possesseurs désormais héréditaires, et souvent indépendants ou même ennemis du pouvoir central dont ils étaient toujours censés relever. Enfin les anciennes traditions hiérarchiques se perdent peu à peu dans la période d'émancipation féodale, et dès le xi' siècle, les mêmes noms de ducs, barons, marquis ou comtes, semblent s'appliquer indistinctement à quiconque possède un donjon fortifié, des hommes
d'armes et des serfs ou tenanciers à divers degrés. Mais il n'en était pas encore ainsi h l'époque des événements qui font l'objet de notre récit. Malgré la décadence de l'autorité centrale, l'organisation carolingienne subsistait encore. Immédiatement au-dessous des marquis ou ducs, se trouvaient de vrais comtes^ fonctionnaires à la fois, guerriers et magistrats, préposés à l'administration de chaque cité ou de chaque canton rural. [Comités cwitatumy comités 'pagenses ou castellani,) D'après les Capitulaires , les comtes devaient rendre la justice une fois par mois, et à jeun ; prescription d'ordre général, même pour la tenue des grandes assises présidées par les missi ou par les comtes palatins. Tous ces fonctionnaires, d'ordre supérieur par le rang, mais non par la science, devaient se faire assister par des juges qu'ils désignaient parmi les gens instruits et s' occupant spécialement de l'étude des lois, et par les scabini ou scavini, également juges, mais nommés par l'élection populaire. Nous avons parlé fort au long de ces scabini j, à propos de la révolte de Pavie contre le roi Hugues.
Les comtes étaient aidés ou suppléés dans leurs diverses fonctions par les vicomtes. L'émancipation des villes italiennes au XI* siècle fit disparaître ces charges dans les villes, mais il y eut encore longtemps après des comtes ou vicomtes ruraux. Cette même organisation se retrouve en Allemagne. Nous y voyons le Gau-Graf, comte rural, présider le Godink, ou Gau-Dink, sortes d'assises en plein air où se jugeaient les procès entre agriculteurs.
En descendant encore d'un degré dans la hiérarchie administrative et judiciaire de cette époque, nous arrivons Siuxsculdassii (écuyers) , également administrateurs et juges des subdivisions rurales. Muratori pense que les sculdassii^
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dont il est fréquemment question dans les chartes du temps, sont la même chose que les centenarii, mentionnes dans d'autres actes, et qui, comme le nom l'indique, avaient juridiction sur un ou plusieurs hameaux formant ensemble au moins cent habitations. Ces fonctionnaires en avaient eux-mêmes sous leurs ordres d'autres du dernier ordre nommés decani, ayant juridiction sur au moins dix familles.
Les sculdassii ne prononçaient qu'en premier ressort et sauf appel devant le comte, sur les légères contestations qui leur étaient soumises. L'une de leurs occupations principales était la recherche et l'arrestation des serfs fugitifs. Ces poursuites étaient faites dans les habitations par les decani; dans les champs par les massariis dont les fonctions avaient quelque analogie avec celles de nos gardes champêtres ; enfin, dans les forets, par les saîtarii ou sil^ vani (gardes forestiers). La chasse était, comme on sait, la passion favorite des princes de ce temps ; aussi se montraient-ils singulièrement soigneux et jaloux de la conservation du gibier et du maintien des limites de leurs forêts. Un parchemin qui remonte à l'an 747, presque détruit par l'humidité ou les années, mais dont Muratori a pu déchiffrer quelques fragments, nous apprend que les gardes forestiers du roi longobard procédaient au bornage des forêts royales avec de minutieuses précautions et çn jurant préalablement sur l'Évangile d'opérer çn conscience. Dès cette époque, les hmites des champs cultivés étaient marquées par des croix ; celles des bois par des clous enfoncés dans les arbres qui se trouvaient sur la ligne de démarcation.
Les Longobards, avant la conquête franke, avaient des magistrats supérieurs nommés GasUildes, dont les
fonctions avaient beaucoup d'analogie avec celles de comte. Par ménagement pour les usages des vaincus, les rois franks au ix" siècle employaient simultanément les expressions de comte ou de gastaJde. Au x* siècle, cette dénomination n'était probablement plus employée que dans le pays de Spolette et dans les duchés du Midi, où elle se conserva longtemps.
Toute cette hiérarchie à la fois militaire et civile, dans laquelle on retrouve facilement l'origine de la plupart des dénominations nobiliaires aujourd'hui en usage, n'avait, bien entendu, aucune juridiction sur les possessions ecclésiastiques. Malgré les nombreuses imperfections du clergé de cette époque, on ne saurait nier que ceux qui vivaient sous sa loi étaient généralement moins maltraités, sujets à des exactions moins lourdes que les serfs des laïcs, et même que les hommes libres qui suivaient la loi commune.
(P. 76). Plusieurs historiens ont confondu Hugues le Loherain avec un de ses homonymes contemporains, Hugues dit r^66ë, parce que, quoique laïc, celui-là avait obtenu de Charles le Chauve et de Lother II, suivant l'usage abusif de ce siècle, la jouissance de plusieurs domaines ecclésiastiques importants. Cet Hugues, parent par alliance des princes carolingiens, et oncle de Hugues le Grand, a joué un rôle important et tout à fait distinct de celui du prince aventurier dont nous avons raconté la triste catastrophe. Le savant dom Calmet lui-même n'a pas tout à fait évité cette confusion entre deux personnages
si différents, quand il cite Hugues, fils de Waldrade, parmi les principaux seigneurs du royaunrïe qui réglèrent la succession au trône après la mort de Louis le Bègue. Les chroniques contemporaines distinguent nettement Tun de l'autre ces deux Hugues. Les annales de Saint-Bertin notamment, après avoir raconté la fin de Hugues le Loherain, rapportent plusieurs années plus tard (en 887) , la mort de Hugues dit TAbbé, « homme aussi considérable par sa sagesse que par ses prospérités, » qui mourut et fut enterré à Orléans.
Nous lisons dans la vie de saint Radbod, évêque d'Utrecht, l'un des plus pieux personnages qui aient honoré réglise dans les premières années du x* siècle, qu'il était neveu de Gonthier, archevêque de Cologne. Saint Radbod était donc au moins cousin germain de Waldrade. On a quelque plaisir à signaler une si honorable exception dans une famille qui généralement n'a pas brillé par la sainteté. L'ordination de Radbod, et les honneurs rendus à sa mémoire prouvent l'impartialité des jugements de l'église.
(P. 86) . Rien n'est plus obscur que l'histoire et la généa • logie des premiers ducs de Spolette et de Camerino. Nous pensons nous conformer à la vraisemblance historique en faisant remonter à la soumission définitive des Longobards de Spolette par Charlemagne l'établissement permanent de la famille des Gui. Pendant la première moitié du ix" siècle, on voit bien figurer dans les annales du temps d'autres ducs ou marquis de Spolette et de Camerino, mais leur domi-
402 RÉCITS HlgTORIQUES ET MŒURS DU X*^ SIÈCLE.
nation semble n*ûvoir été que temporaire ou purement nominale.
Quoi qu'il en soit, on peut considérer comme certain que, dès le temps de l'empereur Lother I", les habitants des territoires de Spolette et de Gamerino eurent pour chef ou duc {dux) un frank nommé Gui^ que les annales du temps ap-r pellent Y ancien [senior), pour le distinguer de l'un de ses fils, Gui junior, celui qui fut depuis empereur. Ce Gui V ancien eut encore un autre fils nommé Lanthbert ou Lambert, qui lui succéda conjointement avec son frère Gui II. D'après un passage de l'anonyme de Salerne, qui peut-être a mal compris le manuscrit longobard sur lequel il travaillait, il y aurait eu aussi un autre Lambert plus ancien, frère du premier Gui et oncle de l'autre.
Tout ceci n'est déjà pas facile à débrouiller, et il n'est guère plus aisé de déterminer comment cette famille des Gui se rattachait, par les femmes, à la postérité de Charlemagne. Parmi les différents systèmes proposés, deux seulement méritent un examen sérieux.
D'après le premier. Gui Y ancien aurait épousé l'une des filles de Pépin, roi d'Italie, fils de Gharlemagne, mort en 812, deux ans avant son père. Outre son fils Bernard, qui paya de sa vie sa rébellion contre Louis le Débonnaire, Pépin avait laissé en effet cinq filles en bas âge. Mais il n'est pas probable que l'un des grands vassaux de Louis le Débonnaire et de son fils Lother I" se soit allié à une branche proscrite de la famille carolingienne.
D'après l'autre opinion, qui est celle du savant Eckart et que nous avons préférée. Gui V ancien était ce capitaine de Lother I", dont les annales de Fulde parlent sans le nommer, et auquel ce prince accorda la main de sa fille Rotrude ou Rothilde, en reconnaissance de son concours éner-
NOTES ET ÉCUIRCI8SSMEMT8. 403
gique dans la fameuse bataille de Fontenoi. Ce système explique mieux que tout autre les relations que Gui junior avait conservées dans Test de la France, qui avait fait partie des États de Lother I" son aïeul. 11 existe d'ailleurs en faveur de cette opinion un argument qui nous semble décisif. Indépendamment de ses deux fils, Lambert et Gui le jeune. Gui Vancien avait deux filles, dont Tune mariée à Adelbert I" de Toscane, et cette fille se nommait également Rotliilde ou Rotrude, Elle est positivement désignée sous ce nom dans plusieurs lettres du pape Jean VIII, notam* ment dans la 164% L'autre fille de Gui l'ancien, nomnu^e Iota, épousa Guaimar, prince de Salerne.
D'après le témoignage contemporain d'Erchempert du Mont-Cassin, combiné avec celui du pape Jean VIII (leW tre 293), et avec un passage des annales de Fulde, cité par Muratori sous l'année 883, on peut regarder comme définitivement acquis à l'histoire les faits suivants :
1" Gui Vancien eut pour successeurs ses fils Lambert et Gui, qui se partagèrent ses domaines. Lambert eut pour sa part Spolette, et Gui \e jeune Camerino. On ne trouve entre ces deux chefs aucune trace de dissentiment politique : ils furent tour à tour, suivant leur intérêt, alliés ou ennemis des empereurs, des papes et des Musulmans, changeant de parti d'une année et parfois d'une saison à l'autre; ils intervinrent aussi fréquemment, comme avait fait leur père, dans les guerres civiles des Longobards du sud, et furent à peu près constamment amis et auxiliaires des princes de Salerne et de Bénévent. Cette alliance fut encore fortifiée par l'union de Gui le je^me avec la sœur d'Adelgiso de Bénévent, et celle d'une de ses sœurs avec Guaimar de Salerne.
2° La domination de Lambert et de Gui fut toutefois se»
rieusement interrompue vers Tan 872. L'empereur Louis II, les soupçonnant avec raison de complicité dans la trahison des Longobards de Bénévent, les déclara déchus de leurs droits sur Spolette, et confia le gouvernement de ce pays à un de ses fidèles nommé Suppon, qui y exerça incontestablement l'autorité depuis l'an 872 jusqu'à l'an 876, époque vers laquelle Lambert et Gui furent rétablis par Charles le Chauve, successeur de Louis IL Ce même Suppon gouverna aussi Milan, et maria sa fille Bertile à Bérenger, depuis roi dltalie et empereur.
S** Après la mort de Lambert, son fils, nommé Gui^ lui succéda à Spolette. Il y eut donc alors deux Gui, l'oncle et le neveu, tous deux ennemis de l'église de Rome et usurpateurs de ses possessions. Ceci résulte clairement de la lettre 293 de Jean VIII, dans laquelle il se plaint à l'empereur Charles le Gros (en 882) , de ce que les deux marquis Gui ne se pressent pas d'exécuter l'engagement solennel qu'ils avaient pris deux ans auparavant , devant l'empereur lui-même, de restituer les biens de l'église romaine dont il s'étaient emparés sur le territoire de Ravenne.
4" Enfin, Gui, fils de Lambert de Spolette, mourut probablement cette même année et sans postérité, puisqu'à partir de cette lettre, il n'est plus question que d'un seul Gui. Erchempert , dont le témoignage est ici d'un grand poids, dit formellement que Gui fils de Lambert ne régna pas longtemps, et qu'à sa mort son oncle Gui réunit sous sa domination les deux états de Spolette et de Gamerino, où, suivant le témoignage formel des annales de Fulde, son père et ses ancêtres occupaient une position importante et prépondérante depuis l'époque de la conquête franke. C'est ce même Gui qui devint ensuite roi d'Italie et empereur.
Comme nous Pavons déjà dit, le chef de toute cette famille est très-probablement le Wido ou Gui, Tun des ofliciers de Charlemagne, dont Nithard fait mention dans son récit de l'expédition d'Angleterre.
(P. 90). La petite ville de Camcrino, à peu près oubliée aujourd'hui, a joué, comme on voit, un grand rôle dans les annales d'Italie aux ix* et x' siècles. Elle a été le berceau de l'empereur Lambert, auquel il n'a manqué que quelques années pour devenir l'un des plus grands hommes de son temps. De tous les sujets de ce prince et de Gui son père, les Franco-Longobards de Camerino étaient les plus prompts à courir aux annes, les plus intrépides dans la mêlée, les plus ardents au butin. La fortune des Gui avait exalté l'ambition de ces rudes montagnards. Aux Gui succédèrent les Albéric, race énergique, audacieuse, capable de toutes les actions d'éclat comme de tous les crimes, pour conquérir et garder la puissance. Le succès couronna leurs efforts, et pendant plus de vingt ans le descendant d'un obscur seuldahi de Camerino , uni à une femme de la race de Waldrade, donna des lois à la ville éternelle.
Les touristes dédaignent Camerino, et ils ont tort. Cette petite ville, posée comme un nid d'aigle au milieu d'un vaste amphithéâtre de montagnes abruptes et sans verdure, contraste étrangement avec l'aspect ordinaire des sites italiens. Jusque dans le cœur de l'été, une brise âpre et glacée soufile à travers ces gorges désolées, et rappelle, sous cette latitude méridionale, les rudes climats de Suisse et d'Ecosse. De toutes parts, les cimes rougeûtres de l'Apennin déchi-
quettent capricieusement l'horizon, et semblent y tracer, en hiéroglyphes à jamais indéchiffrables , les annales de ce passé à demi héroïque, à demi barbare. Jamais lieu ne fut plus en harmonie avec les scènes sinistres dont il fut le théâtre. Sur les corniches aux pentes précipitées, qui s'enroulent de toutes parts aux flancs des abîmes, on croit voir se dérouler les cavaliers de Gui et d'Albéric, vêtus de la casaque et de la lorica romaine en cuir piqué, portant la lance, le glaive et le bouclier rond, orné de cette formidable pointe de fer qui changeait le bouclier lui-même en arme offensive. On les voit, hâtant de leurs longs éperons l'élan de leurs montures infatigables, et courant ainsi au pillage des opulentes cultures de la Pentapole, à la conquête de l'Italie, à l'assaut de Rome î « Gomment nous résisteriez-vous ! criaient ces farouches montagnards aux gens des plaines, armés pour Béranger. G' est pour nous que vous élevez des troupeaux, que vous cultivez les terres ; nous ne faisons usage de nos bras, nous, que pour ravir et frapper! » (Panég. Bér*)*
(P. 91). Nous n'avons pu dissimule!* ieè tergiversations politiques de Jean YÏII. Néanmoins, pour être juste envers ce malheureux pontife, on doit tenir compte des misères et des difficultés du temps où il a vécu, de ses infatigables efforts pour rétablir l'unité et la discipline ecclésiastiques. Sa résistance aux empiétements des ducs de Spolette fut parfois téméraire, mais jamais injuste, et l'on ne saurait équitablement le blâmer d'avoir successivement imploré l'appui de différents princes rivaux contre des périls sans cesse re-
NOTES ET ÉCLAIRCWSËMENTS. 407
naissants, contre dés infidèles, et des chrétiens qui ne led valaient pas. Telles étaient les nécessités de sa position, qu'il était contraint de se retourner toujours du côté où il croyait trouver une force définitivement prépondérante, et par Suite une protection efficace.
L'histoire n'a en réalité que deux reproches sérieux à lui faire. L'un est l'approbation qu'il donna aux représailles sanglantes exercées par quelques chefs longobards sur des hommes d'armes de l'évêque de Naples Sergius, et sur cet évêque lui-même , auquel ils crevèrent les yeux. Cela est odieux et injustifiable ; toutefois il ne faut pas oublier que dans les mœurs barbares du temps, cette manière de réduire à l'impuissance un ennemi irréconciliable était malheureusement des plus ordinaires ; et aussi que cet évêque de Naples , lié aux Musulmans par un pacte doublement sacrilège, était l'homme que le chef de l'église devait regarder comme le plus digne de haine et de châtiment. Jean VIII nous apprend ailleurs qu'un des lieutenants des ducs de Spolette fit un jour couper la main droite à quatrevingt-trois prisonniers, dont plusieurs, abandonnés ensuite ^ahs secours, moururent de l'hémorragie qui suivit cette cruelle exécution. C'est ainsi qu'on faisait la guerre à cette époque, et de pareils excès rendent du moins excusables certains emportements de langage du pape Jean VIIÏ contre ceux qui les autorisaient.
L'autre reproche qu'on peut faire à Jean Vlll , c'est sa conduite à l'égard de Boson, dont nous avons parlé en détail. Néanmoins , Il est juste de reconnaître qu'il mit un th\e empressé et presque compromettant pour lui-même h solliciter auprès de Charles le Gros l'élargissement et 1ère* tour en Italie de l'impératrice îngelberge, veuvede Louis 11, que ce prince avait fait arrêter et conduire en Allemagne,
la soupçonnant à tort ou h raison de continuer des intrigues secrètes en faveur de son gendre Boson. Rien n'est plus honorable pour le caractère de Jean VUl que cette intervention, à laquelle on ne peut donner d'autres motifs raisonnables que la reconnaissance qu'il conservait à la mémoire de Louis 11, et les égards dus à une princesse d'un grand caractère et d'une charité inépuisables, et qui, après tout, était au moins excusable de persévérer dans un projet qui peu de temps auparavant avait eu pour auxiliaire actif le souverain pontife lui-même. Après la mort de Charles le Chauve, Jean avait d'abord songé à réunir un concile pour proclamer Boson empereur, mais que l'opposition unanime des évêques le força d'abandonner ce projet. C'est de cette époque que datent ses démêlés avec l'un de ses futurs successeurs, le malheureux Formose.
(P. 101). Le panégyriste de Bérenger raconte avec beaucoup de détails les deux batailles que se livrèrent Gui et, Bérenger. Plusieurs de ces détails sont évidemment imités de Virgile ; cependant on retrouve dans le dénombrement des soldats et des chefs certains traits caractéristiques, documents précieux pour l'histoire de ce temps.
Dans la première affaire, Gui est à la tête de trois mille hommes d'armes, dont cinq cents sont des guerriers franks qui l'ont suivi d'au delà des Alpes. L'un de ses principaux capitaines était ce Maginfred, qui depuis passa dans le parti d'Arnoul, et fut justement puni par l'empereur Lambert. Mais, arrivé à la seconde bataille, le poëte fait un dénombrement plus circonstancié de l'armée de Gui,
qui s'était considérablement renforcée dans Tintervalle. L'élite de cette armée se composait de mille hommes d'armes de Camerino, troupe alerte, vigoureuse, et armée à la manière des Franks. Le fameu\ Albéric, qui, lors de la première bataille, ne commandait qu'à cent de ces guerriers, en commandait cinq cents dans la seconde. Les autres capitaines de Gui étaient cet Anschaire qui fut depuis marquis d'Ivrée, et que le poëte nomme le frère de Gui (frère naturel peut-être) ; Ubalde (évidemment le même auquel Luitprand attribue l'honneur d'un combat singulier contre un cavalier allemand sur les rives du Tésin), Gauzlin, Hubert, Reynier, Wilhelm, etc. ; commandant, les uns trois cents, les autres deux cents hommes d'armes. Enfin il cite un renfort considérable de Toscans envoyés par Adelbert 1", beau-frère de Gui, « gens cauteleux et traîtres, dit-il, mais habiles à combattre sur terre et sur mer. »
Du côté de Bérenger, son panégyriste cite les fils de Suppon, ses trois beaux-frères, Gualfred, Leuton et Bernard, à la tête de douze cents cavaliers portant des casques ornés d'aigrettes à la mode teutonique, etc. Cette distinction nous rappelle qu'on voyait dans les deux partis deux catégories d'armures bien distinctes : la lorica ou cuirasse romaine et longobarde, d'un cuir épais, à l'épreuve du fer, et les armures teutsches et frankes, composées d'un tissu de mailles ou d'anneaux de métal.
Le panégyriste de Bérenger fait faire aux capitaines de ce prince mille prouesses à l'imitation des héros d'Homère et de Virgile. Ils pourfendent ou mettent en fuite les capitaines de Gui, ce qui n'empêcha pas en définitive celui-ci de demeurer vainqueur, et de se faire proclamer roi à Pavie peu de temps après.
Muratori a retrouvé dans les archives du monastère
410 RÉCITS HISTORIQUEf^ Et MŒURS DU X^ SIÈCLE.
de Bobbio le procès-verbal de cette élection de Gui, en date de 889. G'eôt, comme nous l'avons dit, un monument d'une haute importance pour l'élucidation de ces événements obscurs. Aussi avons-nous cru devoir le traduire en entier ici :
« Après les horribles guerres et les désastres inouïs que nos péchés avaient attirés sur notre pays, Gui, notre illustre seigneur et roi, est demeuré le maître, en réduisant ses ennemis à l'inaction* Alors nous , humbles évêques , nous sommes venus à son appel des diverses parties de l'Italie , et nous nous sommes réunis dans l'intérieur du palais de Pavie {aula) , afin de pourvoir au salut de nos églises, et même de la chrétienté tout entière, qui inclinait visiblement à sa ruine ; et nous avons résolu, en vertu de l'autorité que nous exerçons comme pasteurs, avec l'aide de Dieu et le secours du roi, d'imposer une pénitence salutaire à ceux qui ont commis tant d'homicides, de sacrilèges et d'autres crimes, en les exhortant à un sincère et durable repentir, et prenant les mesures' nécessaires pour éviter le retour de semblables désordres. »
Après ce préambule, viennent les prescriptions et résolutions adoptées par les évêques :
« 1° Avant tout, nous souhaitons et nous voulons que notre mère la sainte église romaine soit intégralement et perpétuellement maintenue dans tous les honneurs, privilèges et prérogatives qui lui ont été attribués par les rois et empereurs tant anciens que nouveaux. 11 est en effet illicite et odieux que cette église, qui est le principe et comme la tête de l'Église entière {capiU)^, le refuge et le soutien de tous les faibles, et dont la santé et la paix sont la santé et la paix de nous tous, soit impunément en butte à des outrages et à des vexations téméraires. Il importe également que le
souverain pontife obtienne des princes, et généralement de tous les chrétiens, les honneurs et le respect profond qui lui sont dus.
» 2* Toutes les églises conserveront de môme intégralement leurs privilèges et possessions de toute nature, conformément aux règlements des princes, et leurs pasteurs exerceront librement l'autorité pontificale , tant pour la gestion et libre disposition des affaires ecclésiastiques, que pour le châtiment des transgresseurs de la loi divine.
» 8** Nous ordonnons également que les évêchés, abbayes, maisons de refuge {xenodochia) et généralement tous les établissements consacrés ne seront passibles à l'avenir d'aucune violence ou aggravation de conditions, et que tout y sera maintenu conformément aux anciennes coutumes et privilèges.
)» ft" Les prêtreè et ministres du Christ de tout degré seront honorés comme ils doivent l'être, et demeureront soumis à la juridiction de leurs évêques respectifs sans être inquiétés et vexés en quoi que ce soit, ni dans leurs personnes ni dans leurs biens.
» 5" Les hommes du menu peuple, et généralement tous les enfants de l'église conserveront la liberté de suivre leurs propres usages : les autorités ne pourront user à leur égard de violence et d'arbitraire, ni exiger d^eux de redevances que conformément la loi. Toute infraction à ce règlement sera réprimée par le comte, et si lui-même prête la main à de semblables violences ou s'en rend complice par une négligence coupable, il cessera d'être obéi , et pourra même être frappé par l'évêque de la localité d'une sentence d'excommunication qui ne sera levée qu'après qu'il aura pleinement réparé son tort*
» 6" Les comtes palatins, plus particulièrement au ser-
vice du souverain, accompliront leurs fonctions tranquillement, sans se permettre aucune déprédation, se contentant des subsides qui leur sont alloués (pour la tenue des assises judiciaires) .
7> T A l'époque de ces assises, tous ceux qui s'y rendront ne commettront aucune rapine ou violence dans les villes ou habitations rurales où ils séjourneront; conformément aux anciennes coutumes, ils se procureront au prix convenable ce qui leur sera nécessaire.
» 8" Tous ceux qui se font accompagner ou garder par des hommes étrangers au pays, seront responsables de toutes les violences que ces étrangers pourraient commettre, et tenus, soit de les faire comparaître en justice, soit de payer pour eux une indemnité raisonnable. Nul homme, si puissant qu'il soit, n'osera, sous peine d'excommunication, protéger ni défendre les auteurs de tels méfaits.
» 9° Enfin, le très-illustre Gui, ayant juré d'assurer l'observation des présents articles, dictés par une impérieuse nécessité, et montrant un zèle évidemment inspiré de Dieu pour son salut et le nôtre, il nous a plu à tous de l'élire pour notre roi, seigneur et défenseur, afin que désormais nous puissions lui obéir et l'aider en toute chose pour son bien et celui du royaume. »
Après ces articles préliminaires, vient le décret ou procès-verbal de l'élection elle-même, ainsi conçu :
« Après la mort de notre maître l'empereur Charles (le Gros), le présent royaume d'Italie a été en proie à plus de calamités qu'on ne peut le dire ni l'écrire. A une époque plus récente encore, nous avons été en butte aux menaces et aux insinuations perfides d'hommes cauteleux, qui ont voulu obtenir de gré ou de force notre assentiment pour
disposer de ce royaume. Mais à Tarrivée de l'illustre Gui, tout a changé ; ses ennemis ont éprouvé deux déroutes successives ; ils ont fui et disparu comme une vaine fumée, et nous ont laissés à Tabandon, comme des brebis sans pasteur. C'est alors que nous avons résolu de nous réunir dans ce palais de Pavie, pour nous y concerter ensemble sur l'avenir et les intérêts du royaume ; et nous avons résolu, à l'unanimité, d'élire pour notre roi et seigneur ce même Gui, qui a triomphé de ses ennemis, en reportant sagement au secours divin l'honneur de sa victoire. 11 a de plus juré en présence de Dieu d'honorer et de servir de tout cœur la sainte église romaine, d'observer en toute chose les règlements ecclésiastiques et les lois et coutumes particulières à ses sujets de toutes les classes, de punir toutes les déprédations et violences, enfin, d'établir et de maintenir la paix. En considération de cette bonne volonté, pour nous indubitable, nous l'appelons au gouvernement de ce royaume, nous nous attachons à lui de tout cœur, et le reconnaissons, à l'unanimité, pour notre seigneur et roi. »
Ce curieux document jette une certaine clarté sur cette époque si peu connue, et nous la montre, après tout, moins barbare et moins désolée qu'on ne le suppose généralement. Sans entrer dans le détail de bien des réflexions qui se seront sans doute présentées d'elles-mêmes à l'esprit du lecteur, nous dirons seulement qu'il en reste une irapression générale d'une nature consolante, une persistance visible des traditions d'ordre social, devant lesquelles fléchissaient, à certains moments, toutes les ambitions et toutes les tyrannies. Dans ce document et quelques autres semblables, on entrevoit le fond même de cette société qui n'est qu'à demi barbare, dans laquelle le désordre.
ranarchie et rarbiirairo ne sont en réalité que l'exception. On y retrouve enfin quelques vestiges irrécusables de la vie intime, journalière de ce monde dont les chroniqueurs ne retracent que les accidents.
(P. 109). Il faudrait une dissertation des plus compliquées pour examiner en détail toutes les hypothèses topographiques proposées par les savants sur la route d'Annibal. Nous dirons donc seulement ici que ce texte si précis de Luitprand est confirmé par les traditions du pays, par les investigations des tacticiens les plus compétents, qui ont exploré à ce point de vue les différents passages des Alpes, Tite-Live ou Polybe à la main. On peut considérer avec eux comme un fait définitivement acquis à l'histoire, qu'Annibal entra dans les Alpes par le col de la montagne nommé aujourd'hui le petit Saint-Bernard, qu'il suivit ensuite le val d'Aoste, et déboucha en Italie par Ivrée. Bien que la traversée du petit Saint-Bernard soit encore à peu près dans le même état que du temps d'Annibal, c'est toujours une des entrées les plus faciles de l'Italie ; et, même en plein hiver, elle n'est pas complètement impraticable. (Voyez la description de ce passage du fetit Saint- Bernard^ dans V Itinéraire de la Suisse,)
(P. 122). La charte de fondation du mon a stère de Capr a dans la Lunigiana, par Adelbert I", marquis de Toscane,
NOTIiS ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 415
en 884, est un des monuments les plus curieux et les plus instructifs de cette époque. Toutes les formalités symboli^ ques conformes aux coutumes du temps sont minutieusement relatées dans cet acte important. Le parchemin sur lequel on doit récrire est d'abord posé h terre avec l'encre et les plumes, sur remplacement môme où doit s'élever le futur monastère. C'est Adelbert lui-môme qui relève le tout, et le remet au scribe ou notaire chargé de consigner ses volontés, L'acte a été visiblement dressé avec un soin particulier ; on y trouve la désignation et la définition exacte des biens donnés en toute propriété au monastère, et de ceux sur lesquels le prince lui attribue seulement une quote-part annuelle des récoltes de tout genre. Cette quote^ part toutefois ne doit être calculée que sauf la réserve d'une autre portion précédemment employée par les serviteurs du prince et d'après ses ordres en distributions au peuple des petits villages et hameaux (plebibm) ; ces lar^ gesses journalières continueront comme par le passé. On remarque qu' Adelbert j probablement grand chasseur, comme tous les princes de ce temps, se réserve soigneusement la propriété de toutes les forêts qui font partie des domaines concédés : il énonce bien l'intention d'en disposer aussi en faveur des religieux, mais plus tard, (Quos pariier dare provideor.)
On remarque aussi dans cette charte des distinctions nettement exprimées entre les diverses natures de propriétés dont le prince dispose: celles sur lesquelles, dit-il, nul n'a droit que lui ; celles qui sont sous son patronage seigneurial {dominicatce) ; celles enfin qui lui appartiennent seulement en société ou communauté avec d'autres, et qui par conséquent ne sauraient être grevées de redevances au profit du monastère que dans la proportion des droits
du donataire. Plusieurs des intondants ou principaux tenanciers et fermiers d'Adelbert sont nominativement désignés; quelques-uns de ces noms semblent d'origine franke, d'autres d'origine longobarde. On voit clairement par l'étendue des domaines dont ils dirigent l'exploitation, que c'étaient des personnages d'une certaine importance, et que le maître avait grand intérêt à les ménager. Généralement, il faut bien se garder de juger la féodalité à son origine par ce qu'elle était devenue au xiv' siècle.
Cet acte est signé d'Adelbert, de ses deux fils Adelbert et Boniface, et des grands officiers de sa maison.
On trouve dans cette charte toutes les dénominations ou distinctions qu'il est utile de connaître et de comprendre pour se faire une idée à peu près exacte de la condition des personnes et des terres en Italie aux ix' et x** siècles. On y voit notamment la distinction formelle entre les serfs proprement dits et les Aldiones ou Aldii, catégorie d'hommes ayant obtenu un affranchissement imparfait, qui leur laissait la charge de certains services personnels, et ne leur conférait pas la libre disposition de leurs biens.
Il y avait à cette époque plusieurs modes de manumission ou d'affranchissements usités en Italie, suivant les lois romaines ou ecclésiastiques, longobardes ou frankes. On pouvait d'abord affranchir un esclave par une déclaration faite à l'église devant l'autel en présence du prêtre. L'esclave affranchi, tenant en main une cire allumée, devait faire trois fois le tour de l'autel. L'affranchissement longobard affectait une forme singulièrement caractéristique, et remontant évidemment à une haute antiquité. Le maître qui voulait affranchir son esclave le remettait entre les mains d'un homme libre qui le repassait immédiatement à un autre, celui-ci à un troisième, celui-là enfin à
un quatrième, qui allait avec lui jusqu'au point de jonc* tion de quatre chemins {quadrivium) . Là, il lui disait : « Désormais, va et reviens librement où et par où bon te semble, sois libre {amund, en langue longobarde). Telle était la formule et cérémonie de Taffranchissement romplet. Pour faire un aldion^ on se repassait de même l'individu de main en main entre hommes libres , mais sans lui accorder la jouissance du quadrivium.
L'affranchissement suivant la coutume franke se faisait, comme on sait, par la remise symbolique d'une pièce de monnaie de la main du serf dans celle du maître, qui était censé accepter ainsi le prix de sa liberté. Depuis la conquête de ritalie par Charlemagne jusque bien avant dans le moyen âge, on trouve des exemples d'affranchissement dans lequel ces trois modes sont combinés ensemble, sans doute pour lui donner un caractère plus solennel, plus irrévocable aux yeux de tous. Ainsi, nous rencontrons un exemple d'affranchissement par Lother I" au moyen du rachat symbolique des Franks, mais ce rachat est suivi de la promenade jusqu'au quadrivium , pour l'édification de ceux qui se gouvernent encore d'après la loi longobarde. Dans les premières années du xr siècle, une comtesse de Toscane affranchit une de ses femmes, nommée Gleriza (Glaire) ; cet affranchissement est fait d'abord dans l'église, avec le cierge allumé, puis le prêtre conduit l'affranchie jusqu'au quadrivium. Il serait facile de multiplier les exemples de ces modes mixtes d'affranchissements, combinés pour satisfaire aux diverses coutumes, et pour que la condition du nouvel affranchi soit nettement et formellement définie pour tout le monde.
La loi Si de Charlemagne assimile formellement les aidions aux lètcs et aux fiscalins des lois frankes. 11 paraît
positif que ces restrictions à l'affranchissement avaient lieu principalement dans l'intcret de la culture des terres. La propriété aldionale n'était pas une propriété complète, puisqu'à la mort du sujet elle faisait retour au maître qui l'avait affranchi, sauf la libre disposition de son pécule mobilier. La direction supérieure d'un domaine rural était souvent confiée à des aidions. D'autres cultivaient des terres à part, soit comme fermiers ou métayers, soit même comme propriétaires ; mais ils étaient obligés de faire pour le compte et au profit de leurs patrons certains travaux extraordinaires et d'urgence, comme ceux de la moisson, des vendanges, de la cueillette des olives, les transports par terre et par eau, etc.
La condition même des serfs variait à l'infini, suivant les coutumes locales, les dispositions des maîtres , et surtout peut-être suivant les aptitudes et les facultés du serf luimême. Aussi les voit-on, tantôt agglomérés dans les domaines ruraux, parqués comme de vils troupeaux dans de vastes bâtiments qui semblent avoir fait pendant aux étables et aux bergeries, tantôt assimilés par la bienveillance des patrons aux hommes libres pour tous les actes de la vie civile. Muratori cite une charte signée par un serf qui, avec l'autorisation de son patron, distrait delà propriété même qu'il cultive pour son compte une parcelle assez considérable, dont il fait don à un monastère. Il y avait même souvent, en fait, une analogie complète en apparence, entre les hommes complètement libres et les serfs ou aidions cultivant à bail , ou soumis à de certaines charges visà-vis d'un domaine. Souvent aussi, surtout à mesure qu'on avance vers les temps de guerres continuelles et d'anarchie, la différence, quant aux conditions de la vie matérielle, est tout à fait au désavantage de l'homme complé-
tement libre , dont la sécurité décroît en raison même do son indépendance.
Ici, le X' siècle présente un tableau d'un grand intérêt, et qui mériterait à lui seul une étude spéciale, celui d'une lutte plus animée que jamais entre les deux tendances opposées de la nature humaine, entre la matière et Tesprit. D'un côté, les nécessités et les périls de la vie poussent énergiquement à l'abdication de la liberté ; de l'autre, le sentiment de la dignité humaine se réveille parfois chez des hommes do cœur, qui s'obstinent à préférer aux avantages matériels du servage une périlleuse indépendance. Les chroniques contemporaines donnent à peine quelques vagues indications sur ce travail social, qui est peut-être le côté le plus curieux et le plus instructif de l'histoire du temps. Mais on en retrouve des traces nombreuses dans les chartes et les diplômes. On y voit des hommes libres se mettre eux et leurs biens présents et à venir sous la tutelle et à la merci de ceux qui ont en main la puissance, et obtenir en retour des déclarations ou lettres patentes [mundiburdium) par lesquelles l'homme puissant, roi, comte ou abbé, prend en main leur défense, et déclare que quiconque s'attaque à eux s'attaque à lui-même. En même temps, on retrouve la trace d'efforts persévérants, désespérés, de ceux qui veulent échapper à tout prix aux obligations serves. Par contre, les officiers et intendants des seigneurs et des abbayes avaient tout intérêt à retenir dans l'état de servitude des hommes dont le départ aurait compromis gravement les travaux de culture. Aussi mettait-on un grand zèle à constater leur position sociale par tous les moyens possibles, et l'on a retrouvé dans les archives de quelques couvents des généalogies dressées avec autant de soin et de recherche que celles des plus nobles familles, où l'on s'attachait k démontrer, par
420 RÉCrTS IIISTORIQl'ES ET MŒURS DU X" SIÈCLE.
des antécédents personnels et de famille, dûment attestés, que les prétentions éventuelles de telles ou telles familles à la liberté ne seraient pas fondées. Quelquefois même on poussait ce zèle conservateur jusqu'à vouloir assimiler aux serfs et traiter comme tels des hommes bien véritablement libres, seulement métayers ou fermiers de quelque lot de terre. Tout cela devait donner lieu, comme on voit, à de fréquentes contestations sur l'état des personnes, toujours déférées au prochain placitum ou assises judiciaires, présidées quelquefois par le souverain lui-même, et à son défaut, par les missi ou par le comte palatin. Plusieurs procès-verbaux de jugements sur des contestations de ce genre sont venus jusqu'à nous. L'un des plus curieux est celui qui fut rendu à Milan, en 900, par Sigefred, comte palatin, entre le comte de Milan et quelques hommes que lui et ses officiers prétendaient être, non pas précisément serfs, mais aldii ou à demi affranchis, et qu'ils avaient voulu traiter comme tels, en exigeant d'eux quelque travail extraordinaire. La cause fut examinée avec beaucoup de soin et d'impartialité, et on entendit plusieurs témoins, gens honorables et habitant sur les lieux, qui déposèrent en effet (\\x'Hildefred, Bonipert fils d'Jngefrit, Urso et autres étaient nés de parents entièrement libres ; qu'à la vérité ils cultivaient pour leur compte une partie de l'un des domaines du comte, et qu'en échange ils étaient tenus de faire sur une plus grande portion dudit domaine certains travaux de labour et de plantation, mais que c'était là une condition purement réelle de leur jouissance, qui n'affectait en rien ni leur état d'hommes libres, ni les autres terres qu'ils possédaient en toute propriété. Les gens du comte n'ayant pu produire aucun témoignage qui démentît ces assertions, le jugement fut rendu conformément aux conclusions d'Hildefred et des autres; ils
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. i2i
furent déclarés et constatés formellement hommes libres, et confirmés dans la jouissance des terres du comte, qu'ils cultivaient, mais avec la qualité bien précisée de colons ou tenanciers libres, aux mêmes conditions que par le passé, (Voy. Muratori, AntiquiL itaL, I, p. 717etsuiv.)
Il arrivait aussi, et plus souvent sans doute, que le tenancier succombait dans de semblables instances, soit qu'il ne pût prouver sa généalogie libre, soit qu'on pût faire la preuve contraire, par écrits ou par témoins. 11 semble, au surplus, d'après l'aspect de certains débats de ce genre, que les agriculteurs élevaient souvent de semblables prétentions pour éviter une aggravation de charges, et le procès finissait par une transaction. On prenait acte de la déclaration du tenancier qu'il renonçait à prouver l'erreur sur sa condition réelle, et, séance tenante, il était remis en possession du domaine par la remise symbolique d'un bâton, que lui faisait le représentant du seigneur ou patron.
Nous pourrions facilement multiplier de semblables exemples, mais nous avons hâte d'arriver à l'un des documents les plus curieux et les plus consolants des premières années du x' siècle, document où nous allons trouver la preuve positive que, dans ce temps si barbare sous certains rapports, les gens de la plus humble condition trouvaient encore parfois protection et justice contre leurs propres maîtres. Cette pièce jette un trop grand jour sur la vie des classes laborieuses à cette époque obscure, pour que nous ne la citions pas dans son entier.
f Au nom de la sainte Trinité,
» Le seigneur archevêque André présidant en personne, avec quelques-uns de ses prêtres, une assemblée
i?2 RÉCITS HISTORIQUES ET MŒURS DU T SIÈCLE, qui se tenait dans la cour principale du domaine de Belano, près du lac de Cômc, appartenant au monastère de Saint- Ambroise , vit venir à lui quantité de serviteurs (famuli)^ hommes et femmes, qui travaillaient à Lemunta, autre domaine du même monastère, et situé aussi sur les bords du lac de Côme. Cette multitude éplorée et confuse aborda Tarchevêque avec des gémissements pitoyables, implorant sa miséricorde, et se plaignant de ce que Gaidulfe, abbé du monastère de Saint- Ambroise, leur imposait une lourde surcharge. L'archevêque ayant demandé à ces gens quelle était cette surcharge dont ils avaient tant à souffrir, ils répondirent ceci : « Il exige de nous plus d'ar- » gent qu'il ne lui en est dû, et des transports onéreux par » eau. Son préposé Pédelbert nous enlève injustement nos » animaux de labour ; il nous force, au mépris de nos an- » ciennes coutumes, à travailler dans des vignobles ou des » plants d'oliviers où l'on ne doit pas nous faire aller, et » pour ces corvées injustes, il fait marcher tout le monde » bon gré mal gré, même ceux qui, étant occupés de la » pêche [adklepiati) , doivent demeurer exempts des tra- » vaux de culture. Et, ce qui est pire encore, il nous force » souvent de battre îe grain, et nous fait raser la tête en » signe d'opprobre, comme vous le voyez en ce moment ! » » A ces doléances, l'abbé Gaidulfe, qui était présent, répondit comme il suit : « Les empereurs Lother et Karle de » glorieuse mémoire, auxquels vous apparteniez, vous ont » donnés à ce monastère, pour le salut de leurs âmes. » Yous étiez leurs serfs ; vous êtes maintenant les nôtres, » et votre devoir est de vous conformer à toutes nos pres- » criptions. » Mais les plaignants répondirent : « Il est » vrai que nous étions serfs de ces excellents empereurs, » et puisqu'ils ont disposé de nous en faveur du monastère
NOTES ET ÉCt.URCISSEMENTS. 423
» de Saint- \mbroise, nous devons être serfs de ce monas- » tère, et nous ne le nions pas. Mais ces princes n'ont » jamais exigé, ni de nos pères, ni de nous, d'autre rede- » vance annuelle que celles-ci : dix livres pesant de deniers, » dix solides (or), douze sextauts de froment, trente livres » de fromage, trente paires de poulets et trois cents œufs. » Nous sommes de plus tenus de recueillir et de pressurer » seulement les olives du domaine de Lemonta, mais non » de les transporter à nos frais. Telles étaient nos obliga- » tiens annuelles envers les empereurs, et telles elles doi- » vent demeurer vis-à-vis de vous. Nous demandons donc » qu'il plaise à Dieu, au seigneur archevêque, et au sei- » gneur abbé lui-môme, qu'il ne nous soit plus à l'avenir » imposé de surcharges, pas plus qu'il n'en a été imposé du » vivant de l'abbé Pierre, son vénérable prédécesseur. »
» Après avoir entendu ces plaintes, l'archevêque fit faire une enquête et recherche soigneuse des faits allégués, et après avoir entendu en témoignage des prêtres et des hommes libres, habitant autour du lac de Côme, il reconnut que les serfs n'avaient dit que la vérité, en ce qui concernait leurs redevances et obhgations annuelles... »
Alors l'archevêque, en ayant conféré avec les prêtres de son église, fit défense formelle à l'abbé Gaidulfe, en son nom et en celui de ses successeurs, d'exiger desdits serfs de Lemonta d'autres redevances que celles précédemment indiquées... Il ordonna que la récolte des oliviers de ce domaine serait faite, pressurée, et l'huile transportée par eux en bateaux, mais aux frais dudit abbé et de ses successeurs, comme naguère elle l'était aux frais des princes donataires. Il lui interdit d'imposer auxdits serfs aucune surcharge, lui enjoignant de s'en tenir à ce qu'autorisaient les usages suivis par son prédécesseur, 11 or-
donna aussi que lesdits serfs porteraient chaque année au monastère, à titre d'oblats ou présents de fêtes, cent livres pesant de fer, ainsi qu'ils faisaient du temps des princes donataires. Enfin, comme il y avait également désaccord au sujet des transports par eau, l'archevêque ordonna qu'à l'avenir, toutes les fois que les abbés de Saint-Ambroise viendraient au lac de Gôine, à leur réquisition les serfs de Lemonta les transporteraient sur le lac avec leur suite, mais que les frais du transport demeureraient à la charge de l'abbé. (Mur. Jntiq. ItaL^i, 111-
lis.)
Nous ne croyons pas exagérer l'importance de cette pièce, curieux témoignage de l'intervention salutaire des supérieurs ecclésiastiques au profit des serfs agriculteurs. Il est utile, au surplus, d'observer ici que cette réclamation des serfs de Lemonta avait été précédée, quelques mois auparavant, d'une contestation sur leur condition même, contestation qui avait été résolue à leur préjudice par l'archevêque André, faute par eux d'avoir pu établir des preuves testimoniales de leur condition diAldii, Vers l'an 880, ils avaient aussi voulu se soustraire au pressurage des olives, mais ils avaient été déboutés de cette prétention. (V. Mur., ii, 747.) L'abbé Pierre, dont ils invoquaient le souvenir protecteur en présence de l'archevêque, avait exercé, en efî'et, avec une singulière vigueur les droits du patronage ecclésiastique. On en trouve la preuve dans le procès-verbal d'une décision en date de l'an 870. Il s'agissait d'un affranchi du monastère de Saint-Ambroise, tué dans une rixe par un cultivateur propriétaire. L'abbé Pierre fit condamner le meurtrier à payer au monastère le montant intégral de la composition ou prix du sang, tel qu'il était fixé par la loi longobarde, et
NOTES ET ÉCt.URCISSEMENTS. * 425
le força, pour s'acquitter, d'abandonner au monastère la propriété de tout son bien.
La condition des tenanciers du monastère de Saint-Ambroise s'améliora encore sous T administration des successeurs de Fabbé Gaidulfe, si Ton en juge par une charte ou reconnaissance souscrite à leur profit par Tabbo àupald, en 957. Dans cette pièce, 1q nom de serf n'est plus même prononcé, soit que ces agriculteurs eussent reçu dans l'intervalle le bienfait de l'affranchissement, soit que les nouveaux abbés de Saint-Ambroise eussent d'eux-mêmes reconnu l'inexactitude de l'enquête faite en 905. Quoi qu'il en soit, la condition des cultivateurs de Lemonta est visiblement plus favorable en 957. L'abbé leur ayant demandé par extraordinaire, cette année-là, du vin pour son monastère, ils sollicitent et obtiennent, à cette occasion, une déclaration qui constate la nature et la quotité des redevances, en argent, en nature, ou en journées de travail, dont chacune des fermes {villulœ) du domaine est grevée envers l'abbaye, d'après les anciens usages. L'abbé reconnaît en même temps que la fourniture de vin qu'il a réclamée et obtenue n'est, de la part des fermiers de Lemonta, qu'un acte de pure bonne volonté. Cet acte, corollaire du précédent, a aussi son importance sociale, car il prouve virtuellement les relations équitables et paternelles des religieux de Saint-Ambroise avec leurs serviteurs pendant plus d'un demi -siècle. Ainsi nous avons le témoignage irrécusable que pendant toute cette première moitié du dixième siècle, où tant de malheurs affligèrent l'Italie, de nombreuses familles d'agriculteurs ont vécu paisibles et heureuses sur les bords du lac de Côme, sous la protection des abbés de Saint-Ambroise. Voilà de ces faits sur lesquels on ne saurait trop insister. L'une des grandes causes des sophismes et des erreurs en
histoire, c'est précisément cette tendance à dédaigner tout ce qui est régulier et paisible, pour s'attacher exclusivement aux désordres et aux violences, qui ne sont généralement que Texception. C'est ainsi qu'on arrive trop souvent à transformer des faits épisodiques en faits principaux, à exagérer les souffrances des masses, et par suite à accuser ou à nier la Providence elle-même.
XIÏ
(P. 155.) M. Kœpke, dans son estimable dissertation sur la vie et les écrits de Luitprand, a réuni tous les renseignements contemporains que nous possédons sur Formose, et instruit en quelque sorte à nouveau le procès de ce malheureux pontife. Sans prétendre excuser l'animosité sacrilège des ennemis de Formose, il l'accuse d'avoir provoqué cette animosité et troublé l'église par son ambition. Ce jugement nous paraît trop sévère. Formose eût été l'un des grands hommes de son siècle, si chez lui l'énergie avait été à la hauteur de l'intelligence et de la piété. Sous Nicolas I", il avait été l'apôtre des Bulgares, qui demandèrent vainement à le conserver pour évêque ; le pape ne voulut pas y consentir, parce qu'il était déjà évêque de Porta avant sa mission temporaire en Bulgarie, et que ces translations d'un siège épiscopal à un autre n'étaient pas conformes aux usages ecclésiastiques de ce temps-là. Dix ans après, le pape Jean VIIÏ, se trouvant en dissentiment politique avec Formose pour le choix d'un empereur, l'accusa d'avoir exigé, des Bulgares qu'il avait convertis, le serment de ne pas prendre un autre que lui pour évêque ; il l'accusa encore d'intriguer pour se faire
NOTES ET ÉaAIRCISSEMENTS, iSHf
plus tard nommer évêque de Rome, et finit par prononcer contre lui la sentence do déposition et de bannissement dont nous avons parlé ailleurs.
Il y avait évidemment dans ces procédés do Jean VIII un emportement fâcheux, et on ne saurait sans témérité en tirer des inductions défavorables contre le caractôro de Formose. Si celui-ci avait eu Tambition insatiable dont on Faccusait, il n'aurait pas été si disposé à sacrifier et sa position d'évôque en Italie, et Tinfluence dont il jouissait à Rome, pour se consacrer tout entier aux rudes travaux de Tapostolat, et tout semble prouver qu'en le retenant auprès de lui, le pape Nicolas n'entendait aucunement le punir et tenait au contraire à ne pas se priver de ses services immédiats. Il fut également en grande faveur auprès d'Adrien, successeur de Nicolas, et fut commis par lui pour recommencer l'instruction de la grande affaire de Waldrade, délégation que la mort subite de Lother rendit inutile. En 875, Formose fut envoyé par Jean VIII à Charles le Chauve pour lui offrir la couronne impériale. Il est vrai que peu de temps après Formose suivit l'exemple de la plupart des princes et des évoques d'Italie, qui se déclarèrent contre Charles en faveur de son neveu Carloman. Ce n'était pas là un crime, mais tout au plus une faute politique, bien excusable dans les circonstances difficiles où se trouvait l'Italie. Ce fut pourtant là ce qui irrita si fort le pape, ce qui le décida à sévir sans ménagement contre Formose, qu'il traita de schismatique, prétendant à tort faire d'une question toute politique une afTaire de dogme ou de discipline. Pourtant lui-même ne tarda pas à reconnaître qu'il n'avait plus de secours à espérer du côté de la France, et il fut trop heureux de se rallier à son tour au parti allemand, et d'obtenir la protection de Cliarles le Gros,
frère et successeur de Carloman. Ses rigueurs contre Forniose furent blâmées même par les évoques de France, et notamment par Hincmar.
Après la mort de Jean VIll, Formose fut pleinement réhabilité et relevé de toutes les censures prononcées contre lui. Il n'était pas même à Rome, mais à sa résidence épiscopale de Porta, quand il fut nommé pape. 11 opposa une résistance opiniâtre et presque désespérée à ceux qui vinrent le chercher; il fallut l'arracher de force de l'autel. Est-ce là une comédie d'ambition satisfaite? Il est plus naturel d'y voir une humilité sincère, peut-être aussi un pressentiment sinistre que l'avenir devait trop bien justifier.
Formose devenu pape commit à coup sûr une grande imprudence, en appelant à son aide un prince tel qu'Arnoul ; mais, pour avoir le droit de le condamner, il faudrait mieux connaître les circonstances qui lui firent prendre ce parti désespéré. Peut-être jugeait-il cette invasion imminente, inévitable ; et alors il préféra aller en quelque sorte au devant, afin d'obtenir pour l'église de Rome et pour l'Italie la bienveillance et la protection de celui qu'il fallait tôt ou tard avoir pour maître. Formose avait raison, en ce sens que l'élément germanique devait obtenir dans la suite une grande prépondérance dans les affaires d'Italie; mais son heure n'était pas encore venue ; voir les choses de trop loin , c'est parfois un malheur irrémédiable en politique. Néanmoins, on a tout lieu de croire que les intentions de ce pontife étaient pures, et il a trop chèrement expié ses fautes, pour qu'on lui en fasse un crime.
NOTES ET éCLAlRCISSEMENTS. 42^
(P. 164 et 170.) Nous réunissons ici quelques détails sur l'empereur Lambert, qui auraient entravé la marche de notre récit, mais qui n'en méritent pas moins d'être recueillis, comme complétant et fortifiant le jugement favorable que nous avons porté sur le caractère de ce jeune prince.
Dès répoque de la mort de son père, et par conséquent avant la seconde expédition d'Arnoul, Lambert semble avoir laissé à sa mère, Agiltrude, la direction des affaires de ritalie méridionale, et s'être occupé exclusivement de maintenir sa souveraineté dans la haute Italie, contre Béranger et les lieutenants d'Arnoul. Il mit dans ses premières opérations une vigueur et une célérité qu'on ne saurait révoquer en doute, puisqu'on a la preuve authentique qu'il était maître de Parme au mois de février, et de Pavie au mois de mai. C'est bien certainement à cette époque, c'està-dire entre la mort de Gui et la deuxième expédition d'Arnoul, qu'il faut rapporter ce que dit Luitprand de cette première lutte entre Lambert et Bérenger, qui après avoir devancé son jeune rival à Pavie, fut obligé de s'enfuir devant lui.
Vers le mois de septembre de l'année 895, Lambert se trouvait sur le territoire du comté de Milan , et serrait de près le transfuge Maginfred, quand la nouvelle invasion d'Arnoul, à la tête de forces supérieures, le contraignit à se tenir sur la défensive. Il ne pouvait compter alors sur l'appui de son cousin Adelbert, qui n'avait pas même voulu d'abord le reconnaître empereur, comme en fait foi un
diplôme toscan de l'an 89i, cité par Muratori, et daté de la j)remière année depuis la mort de V empereur Gui, sans faire aucune mention de son fils. Dès le 1" décembre 895, Arnoul était maître de Pavie. Toutefois il n'est pas sûr que Lambert soit allé rejoindre sa mère à Rome. Luitprand et d'autres auteurs ne parlent que d'elle à l'occasion de la prise de cette ville, et il est assez probable que Lambert, pendant l'hiver de 896, ne quitta pas la haute Italie, où il avait des amis sûrs et dévoués, tous prêts à s'armer de nouveau pour lui à la première occasion favorable.
Arnoul hiverna en Toscane avec son armée, et paraît s'y être longtemps oublié. Il se réveilla enfin sur l'avis qu'il eut de quelques intrigues secrètes entre Adelbert et Bérenger, et marcha sur Rome, dont il était maître avant le l^mai 896. Malgré ce succès, il n'était encore rien moins qu'assuré de réaliser pleinement ses projets sur l'Italie. On peut en juger par la formule du serment solennel de fidélité qu'il exigea des habitants de Rome, et que nous a conservée son secrétaire Aspert, qui en avait été probablement le rédacteur. Il leur fît jurer de ne jamais rendre les honneurs impériaux à Lambert et à sa mère, et ne jamais seconder ni eux, ni leurs partisans, dans les tentatives qu'ils pourraient faire ultérieurement pour rentrer dans Rome.
Nous avons dit tout ce qu'on peut savoir de positif ou conjecturer de raisonnable sur les dernières entreprises d' Arnoul, son étrange maladie et l'issue déplorable de son expédition. Nous avons admis comme vrai, ou du moins très-vraisemblable le récit que fait Luitprand de l'évasion de Bérenger, malgré les dénégations un peu hasardées de Muratori. Bérenger n'avait pas suivi Arnoul en Toscane, puisqu'on a la preuve qu'au mois de mars il était encore à
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Vérone ; mais cette ville fut occupée plus tard par un détachement des gens d'Arnoul, et elle était encore au pouvoir de ce prince quand il quitta Tltalie. On peut donc admettre sans invraisemblance que Bérenger subit la loi du plus fort, et que, pour détourner les soupçons d'Arnoul, il l'accompagna dans son expédition de Rome, témoignage forcé de déférence qui faillit lui être funeste. Aucun document contemporain ne nous autorise à révoquer en doute le récit si positif et si détaillé du diacre de Pavic, qui, ayant été secrétaire de Bérenger II, avait dû connaître personnellement d'anciens serviteurs de Bérenger I, son aïeul.
Après la retraite d'Arnoul, Lambert reprit immédiatement la prépondérance, car on a la preuve par une bulle du pape Etienne VI, successeur de Formose, que dès le mois de septembre de cette même année 896, T autorité de Lambert était de nouveau reconnue à Rome. Après quelques efforts impuissants pour lui disputer la souveraineté de ritalie, Bérenger fut trop heureux de faire un traité par lequel il conservait la possession de ses États héréditaires. Adelbert de Toscane et sa femme se réconcilièrent également avec le jeune empereur, et reconnurent sa suzeraineté. Ce ne fut même pas de leur part un hommage purement nominal. Au mois de mars 897, nous voyons un Amédée, comte palatin, remplir en Toscane les fonctions de missus ou envoyé de Lambert, et siéger à côté d* Adelbert luimême, dans une assemblée générale à Florence, devant la basilique de Saint- Jean-Baptiste. [Antiq, itaL, D. X.)
Ayant ainsi réprimé toutes les tentatives d'insubordination des princes italiens, Lambert fut en état d'agir vigoureusement contre ce Maginfred, comte de Milan, qui avait passé du côté d'Arnoul dès le temps de sa première expé-
dition. Cette guerre fut menée avec une activité et une énergie remarquables par le jeune empereur ; et je ne sais où Muratori a pris que tous les anciens auteurs, Luitprand excepté, représentaient Lambert comme un prince faible de caractère et d'un courage douteux. Ici encore, Muratori se laisse évidemment dominer par le désir excessif de ménager le marquis de Toscane, dont il veut faire à toute force l'un des ancêtres de la maison d'Est. Le panégyriste de Bérenger, témoin non suspect de partialité, s'écrie en parlant de Lambert : d juvénile decus ! Malgré la résistance acharnée du rebelle Maginfred, et les imposantes fortifications de Milan, Lambert emporta d'assaut cette ville, et, depuis l'empereur Louis II jusqu'à Othon le Grand, je ne vois pas dans l'histoire d'Italie l'exemple d'un second fait d'armes aussi important que celui-là. On lit dans l'histoire de Milan de Landulphe Vancien^ écrivain du xr siècle, que de son temps le peuple de Milan conservait encore la tradition d'un siège mémorable fait par un roi d'Italie nommé Lambert, Ce Lambert avait, disait-on, emporté la ville de vive force ; la lutte et le carnage avaient continué jusque dans les rues. Les soldats de Lambert avaient démoli les remparts et les tours, incendié les habitations où l'on essayait de leur résister encore. Le comte ou duc de Milan avait été mis à mort par ordre du roi, mais peu de temps après le fils de ce duc avait tué à la chasse le meurtrier de son père d'un coup de massue. On reconnaît facilement dans cette légende un souvenir confus de la véritable histoire de l'empereur Lambert. Mais ce qui est vraiment curieux, c'est que, moins de deux siècles après ce grand désastre, dont les traces étaient encore visibles, personne, à Milan, n'était sûr de l'époque où ces faits s'étaient passés. Landulphe, qui avait la prétention d'en savoir
plus long, les place résolument à la fin du vi* siècle, avant la conquête des Longobards. De tels anachronismes ne sont pas rares chez les écrivains de ces temps obscurs et tourmentés où, suivant la belle expression d'un historien moderne, le passé et le présent même n'apparaissaient que comme à travers de sombres vitraux.
Cet éclatant succès ayant consolidé la position de Lambert dans la haute Italie, lui permit de s'occuper des alTai^ res de Rome. Parmi les successeurs de Charlemagne, nul n'a su se tenir dans une plus juste mesure en toutes choses, nul n'a eu des rapports plus honorables et plus utiles avec la papauté, qu'il soutenait et respectait en même temps. Il sut, en un mot, protéger sans tyranniser, talent bien rare dans ce temps-là.
11 fut du reste parfaitement secondé par le pape Jean IX, et le concile de Ravenne, qu'ils présidèrent tous deux, fut pour l'église entière un légitime sujet de consolation et d'espérance. Les résolutions décrétées par ce concile, sous l'inspiration du jeune empereur, confirment pleinement tout le bien que nous avons dit de lui. Nous avons mentionné déjà quelques-uns de ces articles, mais il en est d'autres non moins intéressants, qu'on sera bien aise sans doute de trouver ici. Celui que nous allons citer confirme pleinement ridée que donne Luitprand de l'empereur Lambert, quand il le représente comme un prince juste et sévère, jaloux à l'excès de l'exercice d'une des plus nobles prérogatives du pouvoir souverain, du droit de réprimer, dans toute l'étendue de ses États, l'oppression du faible par le fort. Voici ce qu'ordonne à ce sujet le concile de Ravenne. « Si un habitant de Rome, appartenant soit au clergé, soit au sénat, soit à toute autre classe, fait directement appel à l'empereur et part pour venir le trouver, que personne n'ait
434 ni^:ciTS htstoriques et mœurs du x" sîkcle. Taudacc de mettre obstacle h cet appel, d'envahir et de s'approprier par provision les biens de l'appelant, ou de l'inquiéter lui-même, ni pendant son voyage ni ultérieurement, jusqu'à ce que l'empereur ait examiné ou fait examiner par ses envoyés la contestation réelle ou personnelle qui est l'objet du recours. Quiconque osera contrevenir aux prosentes défenses, encourra lui-même l'indignation de l'empereur et un sévère châtiment. » Ce rappel énergique deâ droits de l'autorité centrale et souveraine explique tout à la fois le mécontentement et la rébellion des grands, qui avaient perdu l'habitude d'être ainsi contenus, et les regrets unanimes qu'excita parmi le peuple la mort prématurée d'un tel prince.
Un autre article annulait toutes les usurpations faites précédemment sur les domaines de l'église romaine, par des gens de toute nation , Romains^ Franks et Longohards. Cette annulation était prononcée, « conformément au pacte fait précédemment avec Gui, père de Lambert, et présentement remis en vigueur. » Cette disposition se référfiit principalement à la promesse solennelle que Gui avait faite en 880 au pape Jean VIII, en présence de Charles le Gros, de restituer tous ces domaines, dont il s'était emparé pendant ses démêlés avec ce pontife. Il avait oublié cet engagement, mais son fils s'en souvenait pour lui, et nous trou-» vons là un nouveau témoignage de son respect pour l'église et pour la justice.
Nous avons dit que Lambert n'avait pas, en 897, de motif sérieux pour soupçonner Adelbert de Toscane et sa femme de trahison. Tout semble prouver en effet qu'après la re* traite d'Arnoul ils témoignèrent à leur jeune parent beau* coup de déférence et d'amitié, jusqu'au jour où ils levèrent tout à coup le masque. Il est évident qu' Adelbert était resté
NOTES ET ÉCLAinCISSKMENTS. 435
au moinsneutre dans la lutte entre Bérenger et Lnnnbert, si même il n'avait pas pris parti pour celui-ci. Le nom de Lambert, donné au troisième enfant de Berthe, qui dut naître vers cette époque, semble attester encore la bonne harmonie apparente qui régnait entre les deux cousins germains. Mais il existe à ce sujet un témoignage encore plus positif ; c'est le procès-verbal de Taudience solennelle, tenue dans les États d*Adelbert, à Florence, le l\ mars 897, par Amédée, missits ou envoyé extraordinaire de Lambert, en présence et avec le concours d' À (lelhei't lui-même. Cet Amédée pourrait bien être le père de cet autre personnage du même nom, qui joua un rôle important lors de la rivalité de Hugues et de Bérenger IL Tous deux figurent, avec une certaine apparence de vérité, parmi les premiers ancêtres de la maison de Savoie.
Outre l'ambition de supplanter Lambert et de régner à sa place sur T Italie, Berthe avait encore contre lui un grief particulier et tout personnel, dont il sera question au § XX ci-après.
On peut encore, avec beaucoup de vraisemblance, attribuer à Tempereur Lambert Tinitiative d*une expédition assez importante, la soumission des habitants de Turin, qui, se fiant à la solidité des remparts et aux tours qui défendaient leur ville, s'étaient révoltés contre leur évêque Hammol et l'avaient chassé. Suivant la chronique de la Nôvalaise, qui seule nous fait connaître ces événements, cette sédition dura trois ans, au bout desquels l'évoque revint avec des forces imposantes, rentra de vive force dans la ville, et démolit ces fortifications dont ses habitants étaient si fiers, « formées, dit l'annaliste, de tours très-rapprochées les unes des autres , et reliées entre elles pat d'épais et solides remparts formant de vastes terrasses. »
Cet Hammol, évêque de Turin, vivait incontestablement du temps de Lambert, et remplissait inemo auprès de lui les fonctions d'archi-chancelier; cela est prouvé par plusieurs diplômes de ce prince. (Voy. notamment Muratori, Diss, itaL, v, p. 281.) Le même évêque assistait au concile de Ravenne, et s'y distingua par son zèle pour la réhabilitation de Formose. De tout ceci. Ton peut conclure, avec une certitude presque absolue, que Lambert, prince de mœurs sévères et d'un caractère énergique, ne pouvait tolérer la rébellion permanente d'une ville placée au cœur de ses États, ni laisser, au mépris des lois de l'église, la direction militaire d'une expédition semblable à un évêque honoré de sa confiance intime. C'est donc à lui-même qu'il faut rapporter directement la soumission de Turin, s'il est vrai, comme l'affirme le chroniqueur, que cette expédition ait eu lieu sous son règne.
On a reproché à Luitprand d'avoir cédé à un goût puéril pour le merveilleux et l'invraisemblable, en préférant la version romanesque qui expliquait par un crime la mort de Lambert. Mais Luitprand n'est pas le seul qui ait attesté la réalité de cette tradition populaire. Son témoignage est confirmé par la chronique de la Novalaise et par Landulphe, écrivain du siècle suivant.
Le bois où Lambert fut trouvé mort ayant été remplacé par un domaine rural qui fit longtemps partie des dépendances de l'abbaye de Nonantule, ce domaine reçut le nom de Spilamberto (spina Lamberti) , en souvenir de ce prince et de la manière dont il avait péri.
Contre cette tradition, on invoque le témoignage d'un chroniqueur allemand , qui écrivait plus d'un siècle après l'événement (Herman le Contract) ; encore se borne-t-il à dire que lors de la prise de Milan, Lambert fit non-seule-
ment trancher la tête à Maginfred, mais crever les yeux à son gendre et à son fils encore en bas âge. Les auteurs italiens ne disent pas un mot de ces cruautés, tout à fait en désaccord avec les renseignements positifs que nous possédons sur le caractère de Lambert. D'ailleurs, Maginfred ne pouvait-il pas avoir un autre fils?
La seule difficulté sérieuse, c'est le témoignage du panégyriste de Bérenger. Mais il est facile de comprendre que Bérenger, recueillant l'héritage de Lambert, aimait mieux faire attribuer la mort de ce prince à un accident, qu'à un meurtre dont on aurait pu l'accuser d'être complice. D'ailleurs le poëte, tout en admettant la chute de cheval, nous apprend que Lambert vivait encore au moment où arrivèrent ses compagnons de chasse, et qu'il s'efforça vainement de prononcer quelques paroles, peut-être pour désigner son meurtrier. N'oublions pas aussi que Luitprand tenait ses renseignements de ses parents, contemporains de l'événement, et qui vivaient dans le pays même où il s'était passé.
Enfin , les ménagements politiques que Bérenger dut garder pour la mémoire de son jeune rival prouvent combien il tenait à n'être pas même soupçonné de complicité dans cette funeste catastrophe. La charte par laquelle il confirma à Agiltrude, mère de Lambert, toutes ses possessions et prérogatives, auxquelles il ajoutait le don de deux riches abbayes, contient un témoignage solennel d'honneur et de déférence bien rare dans ce temps- là, où ce n'était pas une petite afl'aire pour les princes que de donner une simple signature. Ici, Bérenger n'a pas jugé que ce travail ordinaire fût suffisant, tant l'occasion était grave et exceptionnelle. Immédiatement avant sa signature, on déchifl're, non sans peine, quelques mots tracés de sa main, comme pour
ratifier d'une façon encore plus explicite et plus formelle les stipulations de cet acte. Yoici la traduction de cet autographe de Bércnger, bien certainement unique :
« Moi Bérenger, roi, je te promets à toi, Agiltrude, veuve de Y empereur Guij qu'à partir de cette heure, je suis et demeurerai toujours ton ami en toutes choses. Et quant aux biens qui t'ont été assurés par ton mari et ton fils, les empereurs Gui et Lambert, je les respecte, et je forcerai tout le monde à les respecter. »
Dans une autre charte, de l'an 902, Bérenger parle en-^ core de Lambert, son glorieux prédécesseur.
On trouvera à la fin de ces Éclaircissements , trois signatures ou monogrammes différents de l'empereur Lambert.
(P. 186.) Muratori rapporte à l'époque du sac de Pavie le chant des sentinelles de Modène, dont nous avons parlé précédemment. 11 pourrait aussi bien avoir été composé par quelque clerc de l'évêché de cette ville dès le temps de la première invasion, quand les Hongrois défirent Bérenger et firent ensuite une nouvelle trouée dansleModénais, pour aller saccager l'abbaye de Nonantule. Quoi qu'il en soit, ce chant, évidemment destiné à être déclamé ou psalmodié vers par vers, en manière de litanie, par les sentinelles qui faisaient le guet la nuit sur les remparts, est un des monuments les plus curieux et les plus caractéristiques de ce temps. Il est écrit comme beaucoup d'hymnes de l'église, en vers iambiques mêlés ; mais ce qui lui donne une physionomie tout à fait particulière, ce qui indique clairement sa destination, c'est la constante recherche de la désinence a^ appel so-
NOTES ET ÉCUIRCÏSSEMENTS. 439
nore, dont la répétition si fréquente devait produire un effet lugubre et puissant dans les ténèbres. Tous les versets finisse;it par rassonanco a, sauf deux du milieu, où elle est remplacée par Tassonance is^ et dont la position semble marquer un temps d'arrêt, peut-être l'arrivée à l'extrémité de la chaîne des sentinelles : après quoi le chant de veillo rétrograde et revient à son point de départ.
L'observation fidèle de ces conditions de rhythme, tout à fait exceptionnelles, prouve chez T auteur de ce chant, sinon un grand talent poétique, du moins une habileté réelle pour la versification. Sa latinité est d'ailleurs assez pure, et le chant tout entier présente un sens naturel et suivi, malgré les nécessités singulières auxquelles Tauteur a dû se conformer. Les observations qui précèdent expliquent suffisamment pourquoi nous donnons ici le texte, et non une traduction. Tout Tintérét, toute la couleur sont ici dans la forme :
0 tu, qui serves armis isU mœnia, Noli dormire, moneo, sed vigila.
Dum Hector vigil exlilit in Troïà, Non eam cepit fraudulenta Grtecia.
Prima quiète dormiente Troïâ, Laxavit Sinon fallax claustra perfida.
Per funem lapsa, occultata agmina, Invadunt urbem, et incendunt Pergama.
Vigili voce avis anser candida, Fugftvit Gallos ex arce Romuleâ; Pro quâ virtute facta est argentea, Et à Romanis adorata ut Dea.
Nos adorcmus cclsa Chrijti numina, Illi caoora demus uostra jubila.
Illius maguil i|si sub custodià, Hœc vigilantes jubilemus carmina.
Divinâ, mundi rex Christe, custodià, SuJ) tua serv^ ha?o castra vigiliâ.
Tu viurus luis sis inexpugnabilis.
Sis inimicis hoslis lu terribilis.
To vigilante, nulla nocent fortia, Qui ciincta fugas procul arma bellica.
Tu cinge ha'c nostra, Christe, munimina, Defendens ea tuâ forti lanceâ.
Sancta Maria, mater Christi splendida, Ilîec cum Johanne, Theotocos, impetra :
Quorum hic sancta veneramur pignora, Et quibus ista sunt sacrata mîenia.
Quo duce victrix est in bello dextera, Et sine ipso nihil valent jacula.
Fortis juventus, virtus audax bellica, Vestra per muros audiantur carmina, Et sit in armis alterna vigilia, Ne fraus hostilis hsec invadat mœnia.
Résultat Echo cornes : eja vigila !
Per muros eja dicat Echo, vigila!
(P. 199.) La rivalité de Louis de Provence et de Bérenger est un des incidents les plus embrouillés d'une époque généralement fort obscure. Après mûr examen, nous avons adopté, sauf quelques réserves, l'opinion de Muratori, qui nous paraît avoir suffisamment élucidé la question par l'étude et la comparaison des chartes ou diplômes émanés des deux concurrents, seuls documents à l'aide desquels on puisse fixer, au moins approximativement, l'ordre et la date des événements. (V. Muratori, Annales d'Italie^ an. 900 à 905.) Voici le résumé de ses doctes et laborieuses investigations :
On ne trouve aucune trace de la présence de Louis en Italie avant le mois d'octobre de l'an 900, mais , vers le 15 de ce mois, nous le voyons installé paisiblement à l'habitation royale d'Olonne, près de Pavie, et datant ses actes de la
première année de son règne; ce qui nous autorise à penser qu'il était déjà, au moins depuis quelques semaines, en paisible possession de la royauté. Dans les derniers jours du même mois, nous le retrouvons à Plaisance auprès de sa mère. On le voit ensuite s'acheminer vers Rome, où il arrive pour les fêtes de Noël (900). Pendant le mois de janvier il se rend à Bologne, où il fait expédier deux actes importants. Il revient à Rome pour les fêtes de la Purification; de là il se rend à Lucques, où il préside une assemblée générale avec Adelbert et Berthe. C'est là sans doute qu'il froisse l'orgueil et irrite la méfiance de cette altière princesse, par les paroles imprudentes que rapporte Luitprand. Enfin il revient dans le nord de l'Italie, et au mois de décembre 901 nous le retrouvons à Pavie. 11 y était aussi au mois de mai, et l'on a la preuve que son autorité était encore reconnue, même en Toscane, peu de jours avant le 1" juin. Puis, après une lacune de six semaines tout au plus, apparaît un diplôme de Bérenger, fait à son palais de Pavie, capitale de son roxjaume, le 15 juillet 902. C'est donc dans cet intervalle de six semaines qu'il faut placer la première expulsion du roi Louis.
Il n'est pas aussi facile de suivre la trace de Bérenger pendant cette période. On a seulement la preuve authentique qu'il était encore à Vérone vers la fin d'août de l'an 901, et qu'il prenait toujours le titre de roi. C'est sans doute à cette époque qu'il faut reporter le voyage qu'il fit en Allemagne pour implorer des secours.
Nous arrivons à la première expulsion de l'empereur Louis, et nous savons déjà qu'enveloppé inopinément par les gens de Bérenger et d' Adelbert de Toscane, il en fut néanmoins quitte cette fois pour prêter le serment de renoncer à ses prétentions sur l'Italie. Où se passa cette pre-
442 RÉCITS nisToniouEs et mœubs du x" siècle. mière scène? C'est ce qu'il est à peu près impossible de dire. Les savants qui la placent à Vérone ont évidemment confondu cette première capture du jeune empereur aveo la seconde, et Muratori lui-môme n'a pas évité cette con-» fusion. Aucun auteur contemporain ou autre n'a parlé do deuœ surprises à Vérone, et aucun homme sensé n'admettra que l'empereur Louis, si inconsidéré qu'il fût, soit venu so faire prendre deux fois de suite au même piège. De plus, on va voir tout à l'heure qu'il existe de fortes raisons pour croire que pendant son premier séjour en Italie, Louis n'occupa ni Vérone, ni aucune partie de la Marche do Frioul, patrimoine héréditaire de Bérenger.
Depuis le mois de juillet 902 jusqu'en juillet 904, Bérenger est incontestablement seul maître de la haute Italie. On le trouve à Plaisance, à Vérone, et surtout à Pavie, sa résidence habituelle. D'un autre côté, on a la certitude qu'au mois de mai 904 l'empereur Louis se trouvait encore en Provence. La nouvelle expédition de ce prince s'accomplit évidemment pendant l'été de 904, à l'époque où les chemins des montagnes redeviennent plus praticables pour les troupes. Cette nouvelle invasion a un caractère particulier : Louis, loin de savoir quelque gré à son concurrent de sa clémence passée, semble l'en poursuivre avec d'autant plus d'acharnement. C'est alors, et seulement alors^ qu'il envahit même les États particuhers de son rival, et qu'il s'empare de Vérone, grâce à la trahison de ce Jean Bracca-Curla dont nous avons parlé. Bérenger, véritablement malade dans ce moment, si nous en croyons son panégyriste, ne peut opposer nulle part de résistance sérieuse à cette nouvelle invasion, et fait même courir à dessein le bruit de sa mort, que Louis accueille avec sa légèreté accoutumée.
Le procès-verbal d'élection de Gui, évoque de Plaisance, daté de la cinquième année commencée du règne de Louis, fait foi qu'à cette époque l'autorité de ce prince était de nouveau reconnue dans la haute Italie. On a également la certitude officielle que le 4 juin ce prince était à Pavie. Ce fut probablement vers la fin de ce mois que de perfides conseils l'attirèrent à Vérone. On trouve encore, et pour la dernière fois, au mois de juillet, un placitum tenu en son nom près du lac de Côme, par André, archevêque de Milan, et Raginfred, comte palatin.
Pendant ce temps, Bércnger, qu'on croyait mort, vivait « et même ne s'endormait pas, » dit Muratori. Après s'être réfugié, selon toute apparence, dans les vallées du Tyrol ou de la Valteline, et y avoir passé l'hiver, il se rapproche avec précaution des frontières de l'Italie. Vers la fin de mai , il se trouvait dans une contrée nommée par un diplôme vallis Pruvinianus^ nom qui a mis en défaut toute la sagacité de Muratori. Ici, contre son habitude, le savant archéologue italien s'est découragé trop vite. Il ne s'est pas souvenu d'une autre charte citée par lui-même (Diss. u) , dans laquelle il est question d'une des rivières du Tyrol nommée Plave (Piave) . Selon toute apparence, il faut lire vallis Plavinianus, vallée de la^Piave, et il est vraisemblable en eff'et que Bérenger avait fait de ce lieu retiré son point de ralliement.
C'est sans doute de là qu'il partit pour aller surprendre à Vérone son imprudent rival. Cette surprise eut lieu, suivant les indications les plus vraisemblables, du 18 au 20 juillet. Dès le 1" août, nous retrouvons Bérenger en paisible possession de l'autorité royale, distribuant de nouvelles faveurs à ceux qui lui étaient demeurés fidèles. (Diplôme daté de Tulles sur la loi de Garda , 2 août.) Quel-
ques jours après, se trouvant à Peschiera, il donne au monastère de Saint-Zénon de Vérone les biens de ce Jean Bracca-Curta , « connu de tout le monde pour avoir trahi son légitime souverain, » et qui venait de subir la juste peine de son crime. Cette disposition prouve jusqu'à l'évidence que la trahison de cet homme et par suite l'occupation de Vérone par l'empereur Louis, appartiennent à l'époque de la seconde expédition de ce prince en Italie, car autrement Bérenger n'eût pas attendu si longtemps pour en tirer vengeance.
(P. 200.) Le monastère de Nonantule, et les abbayes de femmes de Sainte-Marie de Pavie et de Saint-Sixte de Plaisance, ont été, dans la période qui nous occupe , les établissements religieux les plus célèbres et les plus richement dotés de la haute Italie.
La fondation de l'abbaye de Nonantule remontait à l'époque des derniers rois longobards. On trouve dans les anciens auteurs beaucoup de conjectures fabuleuses et ridicules sur l'étymologie de ce nom. La plus vraisemblable, c'est que dès les premiers temps de son établissement, cette abbaye eut jusqu'à quatre-vingt-dix (nonante) domaines sous sa dépendance. Elle devint plus considérable encore dans les siècles suivants. Grâce aux libéralités des princes et d'un grand nombre de personnes riches, Nonantule acquit une grande partie du pays qui forme actuellement le duché de Modène. Sa juridiction s'étendait sur le littoral de la plupart des rivières qui courent de l'ouest à l'est dans cette latitude. Par suite de la diminution de la population, décimée à tant de reprises par les invasions, le pays était
NOTES ET ÉCLURCISSEMENTS. 445
abandonné au hasard des débordements, les cours d'eau avaient peu à peu envahi leurs rives, et formaient sur beaucoup de points d'immenses marécages. La ville môme de Modène avait considérablement souffert de ces inondations. Si Ton croit l'auteur de la vie de saint Géminian, qui paraît avoir vécu dans la première moitié du x' siècle, cette ville était alors noyée périodiquement, et Ton y rencontrait partout des débris d'anciennes constructions ruinées peu à peu par ces débordements destructeurs. La ville entière semblait s'enfoncer graduellement sous les eaux, et n'a pu être préservée ou plutôt reconstruite plus tard qu'au moyen d'importants travaux d'exhaussement. Muratori assure que de son temps, dans plusieurs quartiers, les fondements des nouveaux édifices étaient précisément à la hauteur du faîte des anciens.
Ce pays a de grandes obligations au monastère de Nonantule. Les abbés de ce monastère ont beaucoup fait, dans les âges de ténèbres, pour l'assainissement du pays, la régénération de l'agriculture, la sécurité , la moralité et le bien-être des populations. Leur action bienfaisante et civilisatrice est attestée par de nombreuses chartes des ix% x* et XI* siècles , qui sont venues jusqu'à nous. L'une des plus remarquables est celle de l'abbé Goteschalc, en 1058, qui concède aux habitants du bourg de Nonantule une grande étendue de terres et de bois propres au défrichement , à la seule charge de construire quatre petits forts pour assurer la sécurité du pays. Un seul de ces forts devait demeurer au pouvoir de l'abbé.
Nous parlerons ailleurs du monastère de Farfa, dans la marche de Gamerino, le seul grand établissement italien de ce genre, qui rivalisât alors avec Nonantule pour l'importance et la richesse.
446 RÉCITS HISTORIQUES ET MŒURS DU r SIÈCLE.
Le fameux monastère de Sainte-Marie-Thcodosc h Pavio, nommé depuis monastère délia Posterla , était régi dans les premières années du x* siècle par une abbesse nommée Ricsinde, femme d'une énergie et d'une intelligence peu communes. Dans les temps les plus désastreux, au milieu de la consternation générale causée par les ravages des Hongrois, on retrouve à chaque pas des témoignages officiels de la sollicitude vigilante et infatigable de Ricsinde pour les intérêts de son monastère et la sécurité de ses vassaux. On la voit, respectée et honorée par tous les princes qui se disputent la royauté, obtenir d'eux l'autorisation de faire tous les travaux de fortification nécessaires pour défendre et l'abbaye elle-même, et ses nombreuses dépendances contre les barbares. Parmi les chartes qui lui attribuent les pouvoirs les plus étendus à cet égard, la plus remarquable est celle de Bérenger, qui l'autorise à augmenter considérablement les constructions du monastère de Sainte-Marie, en y comprenant une portion du rempart extérieur de la Ville de Pavie elle-même et des terrains adjacents, à la seule charge de clore le tout d'un nouveau rempart, se reliant au reste des fortifications. Cette autorisation, si étrange qu'elle puisse paraître dans nos idées actuelles, donne une haute idée de la puissance et du caractère de celle quia pu l'obtenir. Mais, de tous ces grands établissements monastiques, l'abbaye de femmes fondée à Plaisance par Ingelberge est celui qui présente le plus grand intérêt au point de vue historique, pendant la période qui nous occupe. On sait déjà que la veuve de Louis II avait fondé et richement doté cette abbaye pour sa fille Ermengarde. Elle y reçut, comme nous l'avons dit ailleurs, la veuve de Lother II, l'infortunée Theut* berge, quand celle-ci revint à Plaisance prier sur la tombe de son coupable époux. Eloignée pendant bien des années
de ritalic par son mariage avec Boson, et par les soins qu'exigea la minorité de son fils, Ermengarde ne revint à Plaisance que pour être à môme de seconder avec plus creflicacité les prétentions du jeune roi Louis sur les États de son aïeul. Elle y revit souvent, sans doute, Bcrtho do Toscane, sa cousine germaine. La grande comtesse devait visiter fréquemment cette ville, où l'aspect de la tombe do son père ravivait ses désirs d'ambition et de vengeance. Nous avons raconté, dans la troisième partie de ces récits, comment et pourquoi la grande comtesse, après avoir d'abord aidé de tout son pouvoir à l'accomplissement des projets de Louis, le trahit ensuite par deux fois sans scrupule, quand elle s'y crut personnellement intéressée.
Ermengarde reçut à Saint-Sixte son fils comme roi d'Italie, puis comme Empereur, aussi puissant cette fois que l'avait été son aïeul Louis IL Toutes les douleurs du passé semblaient éteintes, tous les rêves de l'ambition maternelle accomplis. Mais nous avons vu combien cette fortune fut éphémère, et quelles péripéties soudaines et multipliées aboutirent à une immense catastrophe, à une inconsolable douleur. Après la première expulsion de Louis, Borenger voulut revoir la mère de son rival, et n'épargna rien pour capter sa bienveillance. Selon toute apparence, ces avances furent froidement reçues; Ermengarde travailla de nouveau pour son fils ; elle revit Berthe de Toscane, et crut la rattacher pour toujours à son parti. Louis reparut, au mépris de son serment, reconquit momentanément son royaume, pour trouver enfin, dans les murs do Vérone, une destinée pire que la mort.
Jusque-là, Saint-Sixte avait été presque Une résidence royale ; à partir de ce jour, ce fut un tombeau. Suivant une tradition que l'histoire hésite à accepter, faute de données
sufTisantcs, mais dont la poésie pourrait tirer parti, la mère de Louis ['ave^igle trouvait, sous ces voûtes assombries par la douleur, un lugubre écho à ses inconsolables regrets ; sa propre mère à elle, l'impératrice Ingelberge vivait encore ! Destinée vraiment lamentable que celle-là, si en effet la veuve de Louis II a vécu assez longtemps pour subir une telle aggravation d'infortune 1
Après la mort d'Ermengarde, Bérenger disposa de Saint- Sixte au profit de Berthe, l'une de ses filles, qui avait embrassé la vie monastique. Cette princesse, qui survécut longtemps à son père, dont elle eut aussi à pleurer le triste sort, paraît avoir été traitée avec de grands honneurs par tous ses successeurs. Elle vivait encore à l'époque de la première expédition d'Othon le Grand en Italie, car il existe de ce prince une charte en date de l'an 952, portant confirmation de tous les droits et prérogatives de Saint-Sixte à la considération et à la requête de l'abbesse Berthe « fille de Bérenger, jadis empereur. »
(P. 220. ) Le panégyriste de Bérenger termine son poème à la cérémonie du couronnement de ce prince, en invitant d'autres poètes, plus jeunes et mieux inspirés, à célébrer les grandes actions de Bérenger devenu empereur.
Au point de vue littéraire, cet ouvrage est assurément médiocre. L'auteur avait beaucoup étudié Virgile, et s'efforçait non seulement de l'imiter, mais d'en intercaler dans son poëme tous les passages de Virgile qui pouvaient s'adapter tant bien que mal à son sujet. Il fait ce qu'il peut pour former avec son auteur favori ce qu'on appelait alors une chaîne {catena) , On trouve fréquemment
parmi les manuscrits de ce temps-là des exemples de ce labeur triste et ingrat de Pintelligence humaine dans les siècles de décadence : des chaînes grammaticales ou théologiques, exclusivement composées de passages textuels de grammairiens ou des Pères deTéglise, rapportés et rajustés de manière à présenter un sens complet et suivi. Les auteurs de ces mosaïques y mettaient fièrement leur nom, seul mot qui leur appartînt en propre dans un travail de ce genre.
Le panégyriste de Bérenger pousse si loin la manie d'imitation virgilienne, qu'il reproduit scrupuleusement tout ce qui est relatif au dénombrement des armées et des guerriers fameux. De plus, pour opérer dans les règles, il se croit obligé de faire tuer un certain nombre de guerriers par les chefs principaux des deux armées; et comme il est visiblement gêné par les uoms de son temps, qui s'encadrent difTicilement dans l'hexamètre, il sacrifie sans façon des gens qui ont notoirement survécu à l'action qu'il décrit, et que lui-même est forcé de ressusciter plus tard. Au point de vue historique, on peut également lui reprocher de graves inexactitudes, qui tiennent évidemment à sa position de panégyriste. Ainsi, par exemple, il défigure complètement le rôle d'Arnoul, et le représente comme n'étant jamais intervenu dans les affaires d'Italie que dans le seul but de soutenir Bérenger. Il se montre constamment partial pour son héros, qu'il fait toujours vainqueur, même dans les occasions où il a eu le plus évidemment le dessous. Malgré tous ces défauts, ce poëme contient, comme on a pu en juger, des renseignements précieux, et quelques passages qui témoignent d'un certain instinct poétique.
La plupart des savants ont pensé que ce curieux ouvrage avait dû être composé par un contemporain, témoin oculaire de la plus grande partie des événements qu'il
450 BI^CITS niSTOBTQUES ET MŒURS DU X* SIÈCLE.
décrit. Muratori seul prétend que ce panégyrique a 616 écrit près d'un demi-siccle plus lard, par ordre du potit-fils de Tempereur Bérenger, Bérenger 11, ou pour lui complaire. Il nous est impossible de partager cette opinion. Sans parler d'une foule de détails minutieux, qu'un témoin pouvait seul alors connaître et décrire, comme par exemple la description du banquet offert par le pape à Bérenger, description qui trahit non pas seulement le contemporain, mais le convive, plusieurs considérations importantes rendent Fopinion de Muratori insoutenable.
l'* Ce panégyrique est écrit sous l'impression d'une aversion récente et marquée contre A.delbert et Berthe de Toscane. Berthe y est qualifiée de béte gonflée de venin, dont les sifflements ont appelé l'étranger en Italie. Or, la femme de Bérenger II, Gisle ou Guille, princesse d'une grande énergie de caractère, plus reine que son mari n'était roi, était précisément la petite- fille de Berthe de Toscane, et il n'est pas vraisemblable qu'un poëte eût été lui faire sa cour en lui présentant un ouvrage où il se serait exprimé si irrévérencieusement au sujet de son aïeule. Ces injures contre Berthe s'expliquent au contraire fort naturellement si le poëme a été écrit, comme nous le pensons, de 916 à 920, époque où Bérenger P' était en fort mauvaise intelligence avec Adelbert et Berthe de Toscane.
T Cet auteur est le seul qui parle des désordres et de la mort funeste de Bertile , première femme de son héros, et aïeule de Bérenger II. S'il avait vécu du temps de celui-ci et écrit pour lui, aurait-il osé faire la moindre allusion à un pareil souvenir ?
3** Enfin, nous signalerons, dans une autre note, un passage relatif à Albéric de Spolette, dont il résulte forcément, selon nous, que l'auteur écrivait avant l'année 920.
(P. 222.) Malgré les prescriptions sévères de Charlemagne et les anathcmes réitérés de l'église, on ne saurait nier la persistance de nombreuses traditions païennes ;iuxix' et X' siècles (notamment la pratique de cérémonies superstitieuses près de certains arbres, de certaines sources, à certaines phases de la lune, etc.), traditions auxquelles se rattachait l'étude des sciences occultes. Tout semble même porter à croire que cet entraînement vers le merveilleux prit un essor nouveau vers le commencement du x* siècle. On recherchait, on accueillait sans distinction, et avec une sorte d'avidité fiévreuse, toute dérogation à l'ordre naturel des choses ; toute manifestation d'un pouvoir céleste ou internai, capable de protéger ceux qui se dévoueraient à lui. C'est dans les souffrances trop réelles et dans les sombres préoccupations de ce temps qu'il faut chercher le principe de cette crédulité aveugle et passionnée, qui patronnait à la fois les miracles dont on surchargeait les légendes des saints, et les prestiges plus ou moins avérés de la sorcellerie. La foi aux prodiges de toute nature avait repris à cette époque une importance sociale aussi grande qu'aux âges les plus obscurs du paganisme.
Il est très-difïicile de se faire une idée, même approximativement exacte, de ce qu'était alors ce qu'on pourrait assez justement nommer l'industrie des sortilèges. On ne la connaît guère que par les prohibitions et les anathèmes dont elle était l'objet, et les dénominations vagues qu'emploient les auteurs de ces prohibitions démontrent qu'euxmêmes n'avaient que des notions assez confuses sur ces
pratiques si diverses qu'ils proscrivaient en masse, comme éfnanant du malin esprit. Ces défenses étaient du reste généralement violées sans beaucoup de scrupule. On voit par Luitprand et d'autres contemporains que les princes ne se gênaient aucunement pour consulter les gens qui se mêlaient de deviner les choses cachées ou de prévoir l'avenir, et pour prendre part à leurs opérations magiques, sauf à racheter cette faute par quelques libéralités à un monastère favori. Cette superstition de la pire espèce avait même gagné des personnes engagées dans les ordres sacrés, puisque lïatton, évoque de Yerceil vers l'an 950, prononce la peine de la dégradation et de la pénitence perpétuelle contre les clercs qui se mêleront de magie.
Ce qui augmente encore l'obscurité de cette matière, c'est que les prohibitions ecclésiastiques et civiles frappaient souvent en masse et sans beaucoup de discernement sur des connaissances salutaires, mais ators ordinairement associées à des recherches criminelles ou puériles. Ainsi, l'astronomie confinait à l'astrologie; la chimie et la médecine, à l'abus coupable de certaines substances vénéneuses. On savait que les Musulmans d'Afrique et d'Espagne s'adonnaient volontiers aux sciences occultes et aux sciences exactes, et tout ce qui tenait à ces deux ordres d'idées était à la fois l'objet d'un sentiment de réprobation rehgieuse, et d'une sorte d'attrait superstitieux.
La science, ou plutôt la prétention de ceux qui faisaient profession de magie, avait nécessairement sa contre-partie. Au pouvoir de nuire correspondait toujours la faculté de guérir le même mal ou d'en préserver. Les fonctions magiques se diversifiaient à Tinfini, se rattachaient d'une manière plus ou moins évidente ou intime à d'anciennes cérémonies païennes, mais il est impossible d'établir parmi
elles une classification déterminée, parce que la plupart des adeptes exerçaient indistinctement toutes les pratiques qui pouvaient leur profiter, et que par suite, leurs dénominations, que nous pourrions emprunter aux capitulaires de Charlemagne ou aux canons des conciles du temps, répondent rarement à des catégories distinctes de délinquants.
On peut néanmoins signaler plus spécialement les ano/t, interprètes des songes; les augures, héritiers dégénérés, mais directs des traditions de la divination antique ; les incantatores, magnétiseurs empiriques, qui se vantaient d'agir sur F âme et sur le corps par des chants magiques, qui pourraient bien avoir été quelques lambeaux défigurés d'hymnes païens; les herbarioBy dont il est souvent question dans les homélies de S. Burchard au viii' siècle. Les femmes ainsi désignées trafiquaient des drogues pour faire avorter les femmes ou les rendre fécondes ; on les employait aussi fréquemment pour soigner les enfants malades. On désignait sous le nom de cauculatores, tantôt des gens qui faisaient des tours d'adresse et d'escamotage attribués aumalin esprit, tantôt des vendeurs de philtres, d'aliments ou de boissons produisant des perturbations plus ou moins violentes dans l'organisme humain. On appelait obligatores ceux qui provoquaient certaines maladies, certains accidents, ou qui en guérissaient ou préservaient au moyen de ligatures ou nœuds magiques, d'amulettes ou phylactères qu'on portait aux bras, aux jambes et au cou. Cette manie des amulettes était surtout commune en Italie, où, h vrai dire, elle n'a jamais cessé. Dès le viir siècle, S. Boniface, archevêque de Mayence et martyr, déplorait le scandale que causait à ses néophytes le tableau des divertissements scandaleux des Romains au jour de l'an ; et notamment cette profu-
sion d'amulettes qu'on vendait impunément sur les places et jusqu'auprès des églises.
Agobard, archevêque de Lyon dans la seconde moitié du ix** siècle, nous a transmis quelques détails curieux et précis sur une autre espèce de sorciers qui, de son temps, jouissaient d'une grande vogue. C'étaient les tempestarii, qui avaient la prétention de diriger les nuages, de faire tomber ou de détourner à leur volonté la foudre, la grêle et la pluie. Il nous apprend que de son temps, on attribuait généralement ces orages destructeurs à l'invasion de génies malfaisants, montés sur des vaisseaux aériens, sur lesquels ils chargeaient les fruits et les récoltes détruits par l'ouragan. C'était là, disait-on, le prix convenu entre les sorciers des tempêtes, et les démons qui leur obéissaient. On reconnaît là une vague réminiscence du culte d'Éole et de la personnification des génies des airs ; et cette croyance superstitieuse était encore si bien enracinée dans le peuple, qu' Agobard trouva un jour dans une de ses visites diocésaines quatre malheureux vagabonds, trois hommes et une femme, c|ui étant sans doute arrivés inopinément dans un pays récemment dévasté par un furieux orage, et ne sachant pas la langue du pays, avaient été pris pour des démons fourvoyés, qui s'étaient laissés tomber par mégarde de leurs nacelles aériennes. L'archevêque eut beaucoup de peine à empêcher le peuple de lapider ces malheureux, et il déplore à cette occasion la stupide crédulité de certains chrétiens, si prompts à se passionner pour des fables que les païens eux-mêmes auraient repoussées. Il va sans dire que les tempestarii avaient le pouvoir de détourner les orages, comme ils avaient celui de les attirer. C'était la partie la plus lucrative de leur industrie, et, au dire d' Agobard, il se trouvait bon nombre de cultivateurs
NOTES Et ÉCUI11CI9SBMRNT8. 455
assez simples pour payer à ces sorciers une redevance annuelle pour la préservation do leurs récoltes. C'étaient les primes d'assurances de ce' temps-là.
Le X* siècle ne présente pas de croyances superstitieuses qui lui appartiennent en propre, mais des indices non équivoques concourent à prouver que ce temps-là fut plus propice que tout outre à Texploitation de la crédulité et de la terreur, deux des plus tristes instincts de l'homme. Certains phénomènes résultant soit du magnétisme, soit de combinaisons chimiques à l'état d'empirisme, paraissent avoir été connus à cette époque, et attribués à l'intervention de puissances surnaturelles, non-seulement par ceux qui en étaient dupes, mais par ceux qui les produisaient et qui en tiraient parti. H en était de même des hallucinations hystériques ou nerveuses, qui semblent avoir été particulièrement fréquentes dans un temps où les émotions étaient si violentes et si multipliées.
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(P. 236.) Bérenger était, comme nous l'avons dit, fils d*un Everard, comte ou marquis de Frioul. Plusieurs diplômes du IX' siècle prouvent que le commandement supérieur de cette province était resté dans sa famille depuis le temps dé Charlemagne. Bérenger avait un frère aîné nommé Unroch, qui ne survécut pas longtemps à leur père, et qui mourut sans postérité. ;
Nous avons déjà dit que Bérenger avait épousé Berthe, fille de Suppon, gouverneur de Spolette pendant les dernières années de Louis II, et qui depuis avait commandé à Milan. Jusqu'à l'an 910, Bertile demeura visiblement
456 RlilCITS HISTORIQUES ET MŒURS DU X*' SIÈCLE.
en grande faveur auprès de son époux, si Ton en juge par les chartes qui constatent de nombreuses libéralités, faites par Bérenger aux protégés fle sa femme. Il eut d'elle deux filles: Gisle ou Giselle, première femme d'Adelbertd'Ivrée et mère de Bérenger II ; et Berthe, qui embrassa la vie religieuse, ce qui, dans ce temps-là, n'impliquait pas pour les personnes d'un rang élevé une vie bien austère, ni un renoncement bien absolu aux biens de ce monde. Berthe, fille de Bérenger, fut d'abord abbesse du monastère Sainte-Julie à Brescia. Depuis, elle succéda à Ermengarde, fille de Louis II, dans le gouvernement de la fameuse abbaye de Saint-Sixte de Plaisance, fondée et soiTiptueusement dotée par l'impératrice Ingelberge. Un diplôme d'Othon le Grand, qui confirma toutes les possessions et privilèges de ce monastère, prouve que la fille de Bérenger le dirigeait encore en 952. (Voy. Muratori , Diss. itaL , V, 482.)
Il faut que la conduite de Bertile ait été bien scandaleuse et son châtiment bien exemplaire, pour que le panégyriste de Bérenger n'ait pas craint de faire directement allusion à de tels souvenirs. Bérenger, au surplus, était déjà tout consolé. Bien qu'il eût bien certainement plus de cinquante ans à l'époque de cet accident, il s'empressa de prendre une seconde femme nommée Anne, sur laquelle on sait peu de chose d'intéressant.
On trouve dans les Dissertations de Muratori, plusieurs sceaux qui nous retracent la figure de Bérenger à diverses époques de sa vie. Malgré la barbarie de l'exécution, on retrouve sur cette physionomie l'em'preinte de la finesse astucieuse qui paraît avoir été l'un des traits dominants du caractère de ce prince. On voit aussi, dans la dissertation sur les Monnaies, deux deniers de Bérenger, frappés
à Pavie, et un d'origine romaine, à Tefligie du pape Jean X, mais avec le nom de Bérenger sur Texergue.
(P. 162 à 254.) Nous avons déjà observé que Muratori s'efforce toujours d'amoindrir Fautorité historique de Luitprand, à cause de ses récits désobligeants sur les premiers marquis de Toscane. Aussi ne manque-t-il pas de révoquer en doute ce que dit notre auteur des désordres scandaleux de Berthe et d'Ermengarde. Il est pourtant impossible d'admettre que Luitprand, né et élevé à Pavie, reçu familièrement dans le palais du roi Hugues, ne fût pas exactement informé de la manière dont avaient vécu la mère et la sœur de ce prince. Il en parle d'ailleurs comme d'un fait de notoriété publique, et son témoignage est confirmé, en ce qui concerne Berthe, par le panégyrique de Bérenger, qui traite sans façon la grande comtesse de béte venimeuse; et pour Ermengarde, par le témoignage d'Herman le Contract, qui dit formellement que Rodolphe de Bourgogne se déshonora et se fit chasser d'Italie par suite d'une liaison scandaleuse, et surtout par les étranges diplômes de ce prince, où la veuve d'Adelbert d'Ivrée figure comme conseillère intime du monarque. Il est vrai que Luitprand, disgracié par Bérenger II, a pu exagérer par rancune les vices de son persécuteur; mais il n'avait pas les mêmes motifs pour outrager la mémoire de Berthe, puisque sa famille et lui-même n'avaient reçu que des bienfaits du roi Hugues, et que la reconnaissance l'a môme entraîné à dire de ce prince plus de bien qu'il n'en mérite. On a donc toute rai-
458 RIÎCITS IIlSTOntOUES ET MŒUÏIS DU X« SIÈCLE.
son de croire qu'il n'a dit sur Berthe de Toscane qac la vérité, et que ces entretiens si pleins de douceur {mellillua coUoquia) avec les princes d'Italie, dont il est question dans son épitaphe, n'étaient rien moins qu'innocents.
La fille de Waldrade n'était pas moins passionnée pour les richesses que pour la puissance. Plusieurs documents contemporains prouvent qu'elle avait notamment une convoitise marquée pour les biens des églises et des monastères. Elle fit, vers le commencement du x" siècle, une rude guerre aux domaines de l'église de Parme, et s'assura par des moyens au moins singuliers la connivence de l'évoque Wibod. C'est une histoire fort scandaleuse et heureusement fort obscure, qui n'avait jamais été remarquée jusqu'ici, que je sache. On trouve, dans un diplôme des rois Hugues et Lothaire, de l'an 936, la preuve que, plus de trente ans auparavant, Berthe, leur mère et leur aïeule, avait acquis une immense étendue de biens de toute nature appartenant à l'évêché de Parme. Il y avait de tout ; des cultures, des fermes, des vignes, des prés, des bois, des forêts, des mouhns, des pêcheries. Tout cela avait été transféré à la grande comtesse par une certaine femme nommée Vidgunda, connue sous le sobriquet d'Aza^ laquelle les tenait elle-même deTévêque Wibod. On sait, par un autre diplôme de l'empereur Lambert, de l'an 898, que cette Vulgunda avait pris l'habit religieux, mais sans entrer dans un monastère. Il y a évidemment quelque chose d'inusité et d'équivoque dans ce dessaisissement de la propriété d'une partie notable des biens d'un évêché, consenti, on ne sait h quelles conditions, par un évêque au profit d'une femme qui semble n'avoir été qu'un prête-nom. C'est là une énigme dont la solution ne saurait être bien édifiante.
En 898, l'empereur Lambert était intervenu dans cette
NOTES ET ÉCtAIRCÎSSBMENTS. 459
singuliôro affaire en faveur de Tëglise de Parme. On en trouve la preuve dans un diplôme par lequel il confirme aux chanoines de cette ville la possession de biens possédés par Wibod et Vulgunda. Il semble que ces chanoines avaient invoqué et obteiju la protection de Tempereur contre la spoliation dont leur église était menacée, et que rintervention de Lambert mit obstacle, au moins momentanément, à cette scandaleuse spoliation. Le diplôme de Lambert est du mois d'août 898, et la révolte d'Adelbert et de Berthe éclata deux mois après. Ce rapprochement est curieux et significatif.
En combinant cet acte de Lambert avec la charte de 936, qui restitue à Téglise de Parme les domaines dont il s'agit, on acquiert la certitude que la mort prématurée de Lambert rendit ses prohibitions inutiles, que les biens de réglise de Parme furent usurpés par la grande comtesse ; enfin que ce scandale ne fut réparé que quarante ans après.
Voici le texte entier de l'inscription tumulaire de la fille deWaldrade, telle qu'elle a été replacée dans la cathédrale de Lucques, rebâtie un siècle et demi après la mort de Berthe par la célèbre Mathilde, qui, souveraine des mêmes contrées, mérita à son tour, et plus honorablement, le surnom de Grande Comtesse.
Hoc tegitur tumulo comitissaD corpus humatum ;
Inclylaprogenies, Bertha, benigna, pia.
Uxor Adelberti ducis Italiae fuit ipsa :
Regalis generis, quai fuit oinne decus.
Nobilis ex alto Francorum gerrninc regum,
Karolus ipse pius rex fuit ejus avus.
Quae specie spociosa, bono speciosior actu»
Filia Lolharii, pulcbrior et meritiâ.
Permansit felix, seclo dûm vixit in isto,
Non inimicus eam vincere pnnvaluit.
Consilio docto rnodcrabat regiiiina iiiulta;
Semper erat fclix, gratia magna Dei.
Parlibus ex multis multi coniites veniebant,
Mellifluum cujus qua^rcre colloquium.
Exulibus miseris mater carissima mansit;
Atque peregrinis semper opes tribuit.
Claruit haîc mulier fortis, sapiensque columna,
Totius virlus, gloria, lux, patriœ.
Idibus octavis martis migravit ab istâ
Vitâ, cum Domino vivat in requie {sic). Mors ejus multos contristat. Proh dolor et heu!
Eous populus plangit, et occiduus.
Nunc Europa gémit, nunc luget Francia tola,
Gorsica, Sardinia, Graecia et Italia.
Qui legitis versus istos, vos dicite mente :
Perpetuam requiem donet ei Dominus !
Amen.
La pierre tumulaire d'Ermengarde, la digne fille de Berthe, fut également replacée dans l'église rebâtie au xf siècle. Elle porte : Ermengarda, Berthœ F. (Filia), Muratori avait cru voir une s au lieu de Vf, et se trouvait fort embarrassé de cette sœur de Berthe, sœur qui effectivement n'a jamais existé.
(P. 210, 211, 229, etc.) On en sait encore moins sur la famille des Albéric que sur celle des Gui. Les seuls renseignements qu'on possède sur leur origine se trouvent dans quelques passages du panégyriste de Bérenger, assez énigmatiques, comme on va en juger.
Pariterque cohors Camerina superbit
Munere natorum, subigitque in bella sodales Mille. Suâ virtute, magis sed proie supinus, (Post monstrata fides), centeno milite laetus
NOTES ET ÉCt\IRCISSEMENTS. 461
Pauper adbuc Albricus abit, jamjamqth; résultat Spe Camerinà. Utiuam dives sine morte sodalis?
Cest sur cet amphigouri assez peu poétique que repose tout ce qu'on peut savoir ou conjecturer de Forigine des Albéric.
Nous sommes à Tépoque de la première guerre entre Gui et Bérenger, tous deux prétendants à la royauté d'Italie. (888-889. ) Nous voyons figurer dans cette guerre un Albéric, pauvre encore, par conséquent capitaine d'aventure, revêtu d'un commandement subalterne. Cent guerriers seulement lui obéissent sur les mille qui forment le contingent auxiliaire du pays de Camerino dans l'armée de Gui. Ce commandement de cent guerriers nous fixe positivement sur le rang d' Albéric; ce n'est autre chose qu'un de ces sculdassii ou centenarii dont nous avons parlé ailleurs; fonctionnaires subalternes, relevant des comtes urbains ou ruraux. Toutefois, dés la seconde bataille, Albéric, s'étant sans doute distingué dans la première, est monté rapidement en grade; il commande, non plus cent, mais cinq cents hommes. Plus tard même il deviendra un riche et puissant seigneur, mais ce sera par le meurtre d'un de ses compagnons de guerre. Enfin son fils sera encore plus illustre et plus puissant que lui, et plus tard ce fils (et lui-même peutêtre) se soumettront à Bérenger.
Muratori n'hésite pas à reconnaître dans cet Albéric le futur époux ou amant de Marozie, et comme il veut absolument que le poëme sur Bérenger n'ait été composé que cinquante ans plus tard, il croit que le poëte, en parlant de la grandeur future du fils d' Albéric, fait allusion à la destinée de cet Albéric qui, en 932, se mit à la tête de la population de Rome pour en chasser le roi iJugues, et conserva pendant plus de vingt ans l'exercice du pouvoir sou-
verain dans cette ville. (Voyez Muratori , ann. 910.) Nous avons précédemment exposé les raisons qui nous portent à croire que le poëme sur Bérenger est l'œuvre d'un contemporain. L'obscurité même du passage que nous venons de citer nous fournit un argument de plus en faveur de cette opinion. 11 est évident que l'auteur fait allusion ici à des faits récents, et que ses lecteurs devaient comprendre à demi-mot. Mais si son ouvrage n'est pas postérieur effectivement à l'an 920, ce qu'il dit de la grandeur future du fils d' Albéric et de sa soumission à l'autorité légitime de Bérenger, ne saurait s'appliquer à Albéric fils de Marozie, qui n'était encore qu'un enfant à cette époque.
Nous pensons donc que Muratori se trompe ici d'une génération. Il nous paraît difficile d'admettre que l'Albéric, simple sculdahi ou centenier dans l'armée de Gui, en 889, soit le même que celui que nous trouvons vingt-sept ans plus tard maître de Spolette et de Camerino, l'un des principaux chefs de la croisade contre les Musulmans, allié par des nœuds plus ou moins légitimes à une femme belle, riche et puissante, et prétendant, du chef de cette femme, à la souveraineté de Rome. Ce que dit notre auteur du premier Albéric (celui de 889) , ne peut convenir qu'à un homme dans la force de l'âge, et l'Albéric époux de Marozie meurt vers l'an 920, c'est-à-dire plus de trente ans après, laissant des enfants encore tout jeunes!
Évidemment, il y a ici confusion entre deux personnages différents, le père et le fils. On n'a aucun détail précis sur les révolutions qui éclatèrent à Spolette dans les premières années du x^ siècle, et qui transportèrent la souveraineté de ce pays aux Albéric. On sait seulement par un acte qu'a pubhé Muratori {Diss. itaL^ v, 511), qu'Agiltrude, veuve de Gui, vivait encore en 907, mais qu'à cette
époque, se sentant sans doute proche do sa fin, elle avait pris riiabit religieux, sans toutefois quitter sa résidence habituelle de Camerino. On sait de plus, par le passage déjà cité du poëme sur Bérengei', que Torigine de la puissance d'Albcric fut le meurtre d'un de ses compagnons de guerre (sodalis). Quel pouvait être ce guerrier, dont la mort aida si puissamment à la fortune du premier Albéric ? Il est difficile de bâtir une hypothèse vraisemblable sur les cinq mots qui composent tous nos documents. Toutefois c'est peut-être le cas de rappeler ici que dans les dernières années du ix' siècle, et par conséquent du temps de la domination d'Agiltrude et de Lambert, il a existé un dernier Gui, qualifié de duc de Spolette dans les chroniques do ritalie méridionale, et qu'on ne peut confondre avec l'empereur Gui. 11 est impossible de préciser quel était le degré de parenté de ce Gui avec Gui et Lambert, empereurs, maison sait que de l'an 894 à 896, il joua un certain rôle dans l'Italie méridionale, et chassa notamment de Bénévent les Grecs qui s'en étaient emparés trois ans auparavant. Toutefois il ne profita pas de cette conquête pour lui-même, puisque Agiltrude y vint ensuite en personne, et restitua Bénévent à son frère Radelchis, ce qui prouve suffisamment que ce dernier Gui ne lui touchait pas de fort près. 11 était toutefois de la famille des ducs de Spolette, car il est question ailleurs de sa parenté avec Jota, femme de Gaimar de Salerne, et sœur de l'empereur Gui. Peutêtre était-ce un fils naturel de ce prince.
Quoi qu'il en soit, la dernière fois que l'anonyme de Salerne parle de ce Gui, c'est pour annoncer son retour dans le pays de Spolette. Je retrouve dans les fragments des cartulaires de Nonantule, publiés par Muratori, une dernière trace de son existence. En 898, il représente l'empereur
464 RtoTS HISTORIQUKS ET MŒ[1RS DU X® SIÈCLE.
Lambert dans Tcxamen d'une contestation qui s'était élevée entre Lanfred, abbé de Nonantule, et l'éveque de Modène. Ce conite Gui fut-il ensuite le lieutenant et le successeur d'Agiltrude? Est-ce là le sodalis, h la mort funeste duquel le panégyriste de Bérenger fait allusion? Cotte conjecture a du moins le mérite d'être la seule qu'on puisse raisonnablement hasarder.
Dans tous les cas, cette révolution était accomplie, et la fortune des Albéric consolidée avant l'an 91 0, époque où l'on trouve nnplacitum tenu dans la Marche de Gamerino par un certain Waldepert, représentant {vice-comes) du marquis Albéric, Est -il déjà question ici de l' Albéric, époux ou amant de Marozie, c'est ce qui n'est pas facile à deviner. Mais c'est bien ce dernier que nous voyons figurer en 916 à la tête du contingent auxiliaire de Spolette et de Gamerino, et prendre part à la croisade contre les Musulmans du Gariglian. Muratori suppose qu'il agissait ainsi d'après les ordres et comme lieutenant de Bérenger. On croit voir, en effet, depuis l'élévation de ce prince à la dignité d'empereur, une ombre de subordination féodale dans ce pays de Spolette, si longtemps indépendant et ennemi de Bérenger. En 917, ce prince confirma les privilèges d'un ancien monastère fondé par Louis II sur ce territoire ; en 920, il ratifia une donation faite à un autre établissement religieux par Albéric, ce qui prouve incidemment qu'à cette époque Albéric était mort. Toutefois, il est à remarquer que ces deux diplômes sont datés de villes de la haute Italie, seule partie du royaume où Bérenger ait jamais exercé un pouvoir sérieux. Pour nous, il nous paraît fort douteux que le concours d' Albéric à la croisade de 916 ait été exigé ou même sollicité par Béj-enger. Albéric avait un intérêt immédiat et pressant à cette expédition, puisque
les Musulmans envahissaient le territoire des États romains, où Albéric avait à défendre les domaines particuliers de Marozie, et qu'ils avaient même dévasté, dans une incursion récente, une partie du territoire de Spolette, comme en fait foi Tancienne chronique du monastère de Farfa, situé sur ce territoire.
Passons maintenant à Texamen de Fautre passage où il est question d'un Albéric, dans le poëme déjà cité.
Âlbriciis, Tiberine, tuas qui sanguine lymphas NuNC fraude infecit
(Nous suivons ici le texte donné par Muratori; celui de Pertz, qui lit non à la place de qui, et quis pour nunc, étant visiblement altéré et inintelligible.)
Ce passage fait évidemment allusion aux démêlés qui s'élevèrent entre Albéric.et le pape après la défaite des Musulmans, et à une collision armée qui aurait eu lieu à cette occasion, sur les bords mêmes du Tibre. Il est bien à remarquer que l'auteur parle de cet événement comme d'un fait contemporain et récent (nunc) ; qu'il ne parle pas de la mort d' Albéric, qui, comme nous venons de le voir, doit avoir eu lieu, au plus tard, au commencement de l'an 920. De cet ensemble de faits, il résulte pour nous une nouvelle preuve que ce poëme a été écrit de l'an 916 à 919.
La chronique de Benoît, retrouvée et publiée par l'infatigable Pertz, le Muratori de notre siècle, dit formellement que la liaison d' Albéric et de Marozie était illégitime. Cette autorité ne nous paraît pas concluante ; c'est encore là un écho de ces bruits populaires, toujours défavorables aux puissances déchues. Ce serait vraiment se faire une idée exagérée de la licence des mœurs et de l'audace des grands dans ce siècle, que de supposer qu' Albéric, fils aîné d'Al-
béric de Spolettc et de Marozic, et devenu maître absolu à lloine , aurait eu l'impudeur de faire figurer son nom et celui de ses frères germains, Constantin et Sergius, évêque de Népi, dans des actes publics, si l'union de sa mère avec Albéric de Spolette n'avait pas été légitime. On trouve la mention formelle de ces trois enfants de Marozie, et celle de Berthe, leur sœur utérine, fille de Gui de Toscane, dans un acte publié par Ughelli, t. i, p. 1026 de Vltalia sacra. Il n'est pas question dans cet acte du quatrième frère d' Albéric, le pape Jean XI, parce qu'il était déjà mort à cette époque. Est-il vraisemblable, d'ailleurs, que les gens de Spolette et de Gamerino eussent suivi la fortune de Marozie , qui pour eux n'était qu'une étrangère, et se fussent paisiblement soumis à la domination de Gui de Toscane son nouvel époux, si Marozie n'avait été qu'une des concubines de leur chef Albéric ? Admettre une si étrange hypothèse, ce serait attribuer véritablement à cette femme une fascination surnaturelle.
Revenons aux conjectures sur la date et les circonstances de la mort d' Albéric de Spolette. C'est là un des épisodes les plus embrouillés de ces temps obscurs. Les expressions du panégyriste de Bérenger semblent indiquer qu' Albéric fut d'abord chassé de Rome à la suite d'une collision sanglante qui éclata entre son parti et celui du pape. Gette interprétation semble confirmée par le témoignage de quelques anciennes chroniques dont aucune n'est tout à fait contemporaine, mais dont l'une, celle de Ptolomée de Lucques, a été visiblement rédigée sur des documents plus anciens. Selon cet écrivain, Albéric, forcé d'abandonner Rome , où il avait néanmoins conservé le château Saint- Ange, alla former un établissement militaire à Orta , ville frontière de Toscane, d'où il pouvait facilement faire des
NOTES El ÉCLAIRCISSBIIBNTS. 167
incursions sur les domaines de l'église de Rome. Ce fait, s'il est exact, ne peut s'expliquer que par l'alliance intime qui existait de longue date entre Marozio et Berlhe la grande comtesse; celle-ci, déjà veuve à cette époque, gouvernait la Toscane avec Gui, son fils aîné, qui ne tarda pas h remplacer Albéric auprès de Marozie. Nous insistons à toute occasion sur ce pacte d'alliance féminin, parce que son existence est prouvée , selon nous, par des inductions irréfutables, et qu'il peut seul écluircir la plupart des mystères de cette époque étrange et ténébreuse* Au surplus, nous possédons une preuve officielle, directe, du bon accord qui n'avait cessé d'exister entre Berthe, Marozie et Albéric. Dans une charte du roi Hugues, fils de Berthe, en date de l'an 939 , il est question incidemment des biens considérables que sa mère avait personnellement acquis dans le pays de Camerino.
Quant aux circonstances précises de la mort d' Albéric, il est probable qu'elles ne seront jamais bien connues. Suivant Ptolomée de Lucques et quelques autres, Albéric, irrité contre le pape et son frère Pierre, appela à son aide les. Hongrois, qui dans ce temps-là étaient descendus en Italie, et qui mirent h feu et à sang les domaines de l'église de Rome. Cette alliance impie du marquis de Spolette avec deâ païens porta au comble l'irritation des Romains contre lui ; et peu de temps après, il fut défait et tué dans une nouvelle tentative faite contre Rome.
Les investigations de la science allemande n'ont servi qu'à accumuler de nouvelles obscurités sur toute cette histoire. Suivant la chronique de Benoît, exhumée par M. Pertz, ce n'est pas Albéric qui appelle les Hongrois à son secours ; c'est Pierre, le propre frère du pape, que le chroniqueur appelle tnarquis cVOrta, Furieux de cette in-
dignité, les Romains se révoltent, s'emparent du palais de Lairan, égorgent le frère du pape, etc.
Nous croyons qu'il faut voir dans ces deux témoignages contradictoires les traditions des deux partis opposés, qui ont pu s'accuser en efiet mutuellement d'avoir provoqué quelqu'une des invasions hongroises qui eurent lieu dans la haute Italie, de l'an 921 à l'an 928. Nous avons parlé précédemment (xlv) des faux prodiges qui eurent lieu à Rome vers cette époque, et qui auraient été exploités avec succès par les partisans de Marozie et de Gui son nouvel époux. L'horizon poUtiqueétaitalors desplus bornés à Rome; on n'y avait qu'une idée très -vague et très-imparfaite des péripéties qui se succédaient dans la haute Italie ; on était par conséquent tout disposé à rapporter à la querelle particulière de Jean X avec la Toscane et Spolette les récits désastreux qui arrivaient des contrées dévastées par les barbares. Seulement, chaque parti s'accusait mutuellement d'avoir sollicité l'appui des Hongrois, et c'est là, suivant nous, la seule manière plausible d'expliquer ces traditions si divergentes.
Suivant le moine Benoît, Albéric de Spolette était un grand et bel homme, dont les yeux avaient un éclat extraordinaire. Son fils, celui qui chassa le roi Hugues et qui exerça longtemps à Rome l'autorité suprême, ressemblait beaucoup à son père.
(P. 281.) Howel le Bon, roi d'une partie du pays de Galles, voulant donner à ses sujets un code de lois nouvelles, se rendit à Rome en 926, accompagné de trois des principaux prélats de son royaume, l'archevêque de
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. ifiO
Saint-David, les évoques de Bangor et de Saint-Asaph. Ils s'entretinrent longuement h Rome avec des hommes sages et expérimentés qui leur firent connaître les usages des princes et nations chrétiennes d'Occident. Ce fut sur ces indications, combinées avec les mœurs et les coutumes de son pays, qu'Howel et ses évoques rédigèrent le Code qui est parvenu jusqu'à nous. Ce Code a été récemment publié en Angleterre avec une double traduction, anglaise et latine. M. Peignot en a donné un extrait assez incomplet, sous le titre de Tableau de mœurs au x* siècle.
Le Code d'Howel est en effet l'un des monuments les plus importants qui nous restent sur l'état social de cette époque ; mais l'étude en est difficile, à cause de la confusion des usages spéciaux du pays de Galles avec les emprunts faits aux coutumes des autres pays. On ne pourrait donc en tirer d'inductions générales qu'avec une extrême réserve, et c'est un travail qui se ferait sans doute d'une manière plus facile et plus complète en Angleterre qu'en France.
Ce qui frappe à première vue dans ce curieux document, c'est son esprit vraiment évangélique et patriarcal, la sollicitude paternelle qui s'y révèle à chaque phrase pour les pauvres et les faibles. Ainsi par exemple, dans les articles qui concernent la désignation des divers officiers de la maison du roi et de la reine, et la délimitation de leurs offices, le législateur gallois s'exprime avec une concision souvent désespérante pour les commentateurs; mais il s'exprime en termes parfaitement clairs et catégoriques pour définir et délimiter le droit do protection accordé à chacun d'eux, comme le complément et la meilleure des prérogatives de sa dignité. Ainsi le droit de sauvegarde du grand-veneur s'étend jusqu'où peut parvenir le son de
sa trompe de chasse ; celui du camerarius (surveillant de rhabitation du roi) jusqu'au point le plus éloigné qu'il pourrait atteindre, chargé de tout ce qui est nécessaire pour dresser la couche royale, etc.
Ces tendances protectrices, philanthropiques, comme on dirait aujourd'hui, donnent un grand intérêt à l'œuvre d'Howel le Bon, et justifient le surnom qui lui fut donné. Mais il doit, cerne semble, en revenir aussi quelque honneur à cette Rome du x^ siècle, dont on ne dit jamais que du mal. Si, comme il est impossible d'en douter, ce Code d'Howel a été rédigé sous l'inspiration du pape Jean X et du clergé de Rome, on est forcé d'admettre qu'il y avait encore dans ce clergé des hommes éclairés, imbus du véritable esprit chrétien, qui se résumait alors tout entier dans un zèle extrême pour la protection des opprimés. Là, comme partout, le bien était mêlé au mal dans une proportion malaisée à définir aujourd'hui, mais peut-être bien plus forte qu'on ne pense.
(P. 288.) Nous voyons ici un exemple positif de l'épreuve par le duel ou combat judiciaine, fort commune en ce temps-là. Cette procédure, autorisée par les lois barbares, était alors usitée, non-seulement entre laïcs, mais dans des litiges où figuraient, comme parties intéressées, des membres du clergé ou des communautés religieuses. Dans un placitum de 973, on voit le représentant [advocatiis) d'une abbaye de femmes se présenter à l'audience avec le livre des Évangiles, un bouclier et un bâton j, pour attester et soutenir au besoin le bon droit de ses commettantes.
Cette coutume barbare avait pourtant été souvent improuvée par bien des gens sages et éclairés. On en trouve la preuve dans les ouvrages déjà souvent cités d'Agobard, évoque de Lyon au ix' siècle. Il rapporte une discussion qui s*éleva à ce sujet entre saint Avit, de Vienne, et un roi Arien qui prétendait justifier les duels entre particuliers par Tusage analogue des guerres entre princes. I/évêque n'eut pas de peine à faire justice de ce sophisme, en lui rappelant que bien souvent aussi, dans ces duels de peuple à peuple, Favantage restait au plus fort, et non pas à celui qui était dans son droit. Agobard déplore énergiquement l'usage fréquent de ces combats singuliers, qui forçait des personnes âgées ou infirmes à mettre la bonté de leur cause et parfois leur vie même à la merci d'une lutte plus que douteuse.
Cette prudente improbation n'était pas la protestation isolée et impuissante d'un homme de bien, c'était la véritable tradition ecclésiastique. Le pape Nicolas P' la comprenait ainsi, quand il refusait à Lother II l'épreuve du duel qu'il réclamait pour prouver les griefs imputés à Theutberge. Enfin , au x* siècle, du temps même du roi Hugues et au milieu de ses États, Atton, évêque de Verceil, s'élevait énergiquement contre les duels. Voici ses propres paroles : c Quand un homme de guerre a quelque difiiculté avec un serviteur de Dieu, certaines gens prétendent qu'on doit recourir, pour vider une querelle de ce genre, à l'épreuve du combat singulier. Mais c'est là une procédure qui ne convient qu'aux laïcs, et encore est-elle formellement désapprouvée par plusieurs d'entre eux ; car on a vu souvent des innocents vaincus, et des coupables triompher, grâce à cette épreuve. »
Malgré celte sage opposition, l'usage des duels continua
d'être fréquent dans ce siècle, et fut même érigé formellement en loi générale sous les Olhons. Mais on voit par les documents que nous venons de citer, que cette coutume était manifestement contraire à la vraie tradition ecclésiastique, maintenue par les évêques de Rome.
(P. 296.) Nous complétons ici ce que nous avons dit des Albéric, par quelques renseignements empruntés à la chronique de Benoît sur le dernier, fils de Marozie. L'autorité du moine de Saint-André devient plus sérieuse ici, car il parle de faits qui se rapprochent beaucoup du temps où il a vécu lui-même, et dont il a pu avoir connaissance par des témoins contemporains.
Après l'expulsion de Hugues et l'emprisonnement de Marozie, Albéric jouit à Rome, pendant plus de vingt ans, d'un pouvoir absolu et sans contrôle. Nous avons parlé ailleurs des efforts inutiles et réitérés que fit le roi Hugues pour y rentrer. L'autorité d' Albéric y était telle, que, suivant le témoignage de Benoît, aucun des papes qui se succédèrent sous son règne, n'osait toucher à rien sans sapermission. Les monnaies romaines étaient pourtant toujours à l'effigie du pape en exercice, ou de saint Pierre, mais avec le nom d' Albéric sur l'exergue. Albéric prenait le titre de sénateur de Rome, de même que sa mère avait porté celui de senatrix omnium Romanorum. Ces mots, déjà détournés de leur signification primitive comme ceux de ducs^ comtes^ ou marquis^ n'exprimaient plus qu'une idée générale de domination et de puissance.
Albéric maintint l'ordre à Rome, et paraît avoir gou-
verné de la manière qui convenait dansée temps-là, si Ton en juge par la longue durée de son règne. Sa tranquillité fut néanmoins troublée par quelques complots intérieurs. Benoît affirme qu'il y eut une grande conjuration ourdie à Rome contre Albéric par le pape Martin 111 et d'autres hauts dignitaires du clergé, et par plusieurs sœurs d'Albéric lui-même, qu'il qualifie aussi de sénatrices. Toujours d'après Benoît, le complot fut révélé par une de ces sœurs, qui manqua de courage ou d'insensibilité au dernier moment. Quoi qu'il en soit, Albéric n'était pas homme à se perdre par des demi-mesures ; il fit décapiter les principaux conjurés, fustiger ou emprisonner les autres, et affermit plus que jamais sa domination. Ces renseignements, que Benoît seul nous donne, sont d'un intérêt réel ; mais ces sœurs dont il parle n'étaient sans doute que des sœurs naturelles; autrement il y aurait de quoi s'émerveiller de la fécondité de Marozie, à laquelle nous connaissons déjà cinq enfants bien avérés.
Albéric paraît avoir rendu fort malheureuse sa femme Aida, fille du roi Hugues, et mère d'Octavien, qui fut depuis le pape Jean Xll. Benoît dit même qu'Octavien n'était que le fils d'une concubine, mais son témoignage est démenti par d'autres, et par la date même de la naissance d'Octavien, qui coïncide précisément avec l'époque du mariage de la fille de Hugues avec Albéric. Suivant le même chroniqueur, Albéric, après la mort de sa femme, brigua la main d'une princesse du sang impérial de Constantinople, et il eut la fantaisie de prendre les plus belles femmes des familles les plus qualifiées de Rome, pour monter la maison de sa future épouse, qui par parenthèse n'arriva jamais. Jusqu'à sa dernière heure, Albéric demeura maître absolu de Rome. A son lit de mort, il ras-
17 i RÉCITS HISTORIQUES ET MŒURS DU X* SIÈCLE.
sembla les principaux de la noblesse et du clergé, et leur fit jurer qu'ils ne donneraient pas d'autre successeur que son fils Octavien, au pape Agapet. Les Romains furent fidèles à ce serment, et Octavien fut ce pape Jean XII, déplorablcment célèbre par sa vie scandaleuse, ses malheurs et sa mort tragique.
11 n'est qu'un seul mérite qu'on ne puisse contester à Albcric, c'est d'avoir réparé et doté richement plusieurs monastères, et notamment celui de Saint-André, ce qui a suffi pour donner une haute idée de lui au moine Benoît, disposé à passer bien des peccadilles aux bienfaiteurs de son cher couvent. Albéric mérita aussi des éloges pour la vigueur qu'il mit à rétablir l'ordre scandaleusement troublé par d'indignes religieux dans le célèbre monastère de Farfa, auquel nous consacrerons ci-après une note spéciale. Malheureusement il est plus que probable que, dans toutes ces circonstances, le fils de Marozie agissait plutôt par intérêt personnel, que par zèle pour la discipline ecclésiastique.
' (P. 295.) Les griefs de Rather contre le roî Hugues sont longuement détaillés dans une lettre au pape,, lettre qui se trouve dans ses œuvres. (Ed. BalL^ p. 537.) 11 y a sans doute quelque exagération dans ses plaintes ; mais on ne saurait méconnaître que Hugues, généralement si favorable au clergé, était au contraire d'une malveillance extrême pour Rather. Évidemment il voulait le forcer d'abandonner son évêché en lui coupant les vivres. Rather parle de certaines redevances annuelles ^ dues à l'église de Vérone, et dont le roi entendait s'exonérer en les acquittant
seulement une fois. Mais Rather, dont la vertu dominante n*était pas assurément le détachement des biens de ce monde, repoussait avec opiniâtreté cette absurde prétention.
On trouve dans le môme recueil des œuvres de Rather, sous le nom d'agonisticum^ le traité qu'il composa pendant sa captivité à Pavie, et dont Luitprand parle avec éloge. 11 ne demeura pas non plus inactif à Côme. Il y retrouva un ancien manuscrit, contenant la vie du célèbre S. Ursmar, deuxième abbé de Lobes et évêque régionnaire aux vir et VIII* siècles, écrite par un de ses disciples. Rather retranscrivit ce curieux monument des anciennes annales du monastère où il avait été élevé, et corrigea soigneusement les nombreuses fautes de Fauteur primitif, peu familiarisé avec la langue latine.
Rather mettait une prétention puérile aux titres de ses ouvrages. Ainsi, il donna au traité de grammaire qu'il rédigea pour le fils de son ami Rocstagnus (Roustan) de Provence, le nom de Sparadorsurrij, bizarre composé du théotisque sparen (épargner) et du latin dorsum; il voulait dire par là que T écolier qui posséderait bien ce traité s'épargnerait les étrivières, moyen d'instruction généralement et vigoureusement employé dans ce temps-là. Ce traité de Rather n'a pas été retrouvé.
Ce que nous avons dit du caractère de cet homme singulier suffit pour faire comprendre qu'il ne faut accepter que sous toutes réserves ses invectives contre les auteurs de ses nombreuses disgrâces. Pour bien le connaître, on ne saurait puiser à une meilleure source que la chronùpœ de Folcuin, abbé de Lobes, homme pieux et respectable, qui ayant eu beaucoup à se plaindre de Rather, le juge néanmoins avec beaucoup de candeur et d'impartialité. Peut-
être même va-t-il un peu loin en donnant raison à Rather dans sa fameuse querelle avec le clergé et le peuple de Liège. Il prouve toutefois que Baldric, l'un des chefs de ce mouvement, et qui succéda à Rather comme évêque, était un homme de facultés médiocres, et d'une vie peu édifiante. Suivant Folcuin, si Rather quitta une dernière fois l'Italie et son premier évêché de Vérone qu Othon lui avait fait rendre, ce ne fut ni par crainte ni par fatigue, mais par regret du pays natal. « La vie, dit le sage abbé de Lobes, peut être bonne parfois sur une terre étrangère, mais la morty est toujours mauvaise. «Rather était alors en grande amitié et en correspondance suivie avec Folcuin lui-même; et il lui adressa, à cette occasion, une sorte de dissertation en forme de lettre intitulée conflictus duorum, ou le débat entre les deux partis qu'il avait à prendre, de rester en Italie ou de revenir dans son pays. Cet ouvrage est également perdu, et cette perte est fort regrettable, car il devait contenir des renseignements importants sur l'époque la moins connue de l'histoire d'Italie, celle du règne de Bérenger II. Après bien des perplexités, Rather se décida pour le retour, et Folcuin, sur sa demande, lui envoya les chevaux et l'escorte nécessaires pour transporter son bagage, qui ne brillait pas par la simplicité évangélique. Après toutes ses traverses, il se trouva assez riche pour acheter successivement deux abbayes, sans pouvoir se fixer nulle part.
Tout le passage de la chronique de Folcuin, relatif à ses démêlés avec Rather, ne nous est malheureusement parvenu qu'avec de graves mutilations. On y démêle toutefois que Rather avait promis de faire don à l'abbaye de Lobes d'une partie des richesses qu'il avait rapportées d'Italie, et qu'il s'en servit au contraire pour faire des libéralités indi-
viduelles, et se créer un parti parmi les religieux. C'est ainsi qu'après bien des tracasseries, Folcuin fut obligé de céder la place. Cette querelle scandaleuse se termina enfin par une réconciliation sincère, et plus tard Folcuin et Rather furent enterrés côte à côte dans l'église de Lobes,
(P. 307.) Nous avons décrit précédemment le costume des femmes de condition au ix' siècle. Ce costume paraît avoir subi, dans le siècle suivant, des modifications de détail assez importantes. La mante ou palla ne couvre plus que les épaules, et laisse la tête découverte. Dans quelques figures, cette mante est croisée et rattachée sur la poitrine par une ou plusieurs agrafes ou broches en or et en pierreries; dans d'autres, ces broches sont fixées sur la robe même, exactement comme de nos jours. Les cheveux sont nattés et rattachés avec des rubans. La mante des femmes nobles est blanche avec un semis de broderies d'or, comme au siècle précédent; elles portent de même deux robes, l'une sur l'autre, mais celle de dessus est sensiblement plus courte, et ne descend plus qu'au genou. Les manches de cette robe de dessus sont amples et non plus ajustées comme précédemment, etc.
Mais ce qui distingue éminemment les ajustements du X' siècle de ceux du ix% c'est la profusion de pierreries qui figurent dans la toilette des femmes d'un certain rang; rubis, saphirs, émeraudes, opales de toute grosseur et de toute forme, employés en coiffures, en diadèmes, en colliers, en broches, en boucles d'oreilles, etc. On trouvera de curieux échantillons de ce luxe effréné de bijoux des femmes-
du X" siècle dans les figures du psautier de Sttuttgart, reproduites par Hefïher (pi. 50 et suiv.), et surtout dans la planche 13 du môme ouvrage, représentant une impéra-trice grecque. Cette dernière figure porte des boucles à cinq étages, qui font frémir pour les oreilles condamnées à supporter un semblable poids. C'est d'abord un énorme anneau d'or, bien nécessaire pour soutenir un tel échafaudage. Cet anneau porte d'abord une grosse émeraude taillée en poire ; à cette émeraude se rattachent trois saphirs, montés en or, supportant à leur tour un pareil nombre d'émeraudes taillées en losanges, terminées enfin chacune par une perle ronde. Le diadème et le collier sont dignes des pendants d'oreilles; c'est une complication formidable et indescriptible d'opales, d'émeraudes, de rubis, de saphirs taillés en losanges, en carrés, en boules, en triangles, etc. Les princesses italiennes rivalisèrent avec ce luxe byzantin, et l'on ne s'étonne plus de leur convoitise effrénée pour les bijoux, quand on voit l'énorme quantité de pierreries qu'absorbaient de semblables toilettes.
Le psautier de Stuttgart nous fournit encore d'autres indications précieuses sur les coutumes de la vie privée dans ce siècle. On y voit (H. , p. 52) plusieurs lits de repos, garnis de coussins d'étoffe riche, ayant à peu près la forme de nos traversins. L'un d'eux est orné d'une mosaïque grossière figurant des rosaces et des animaux fantastiques ; un autre est entièrement composé de boules en bois tourné de diverses grosseurs. Ce genre de meubles, d'une simplicité presque grossière, semble avoir été fort usité dans ce siècle. On trouve dans le même psautier un siège royal et un lutrin d'une fabrication semblable. En général le x^ siècle est fort inférieur au précédent pour le luxe des ameublements (du moins en Occident) ; en revanche, il est fort
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en progrès pour lo luxe des parures. Ce fait incontestable confirme toutes les indications de l'histoire sur le caractère de cette époque. Dans des temps de luttes et d'alertes incessantes, la richesse mobilière en vient naturellement à se réduire aux objets du moindre poids et du moindre volume, à tout ce qui peut facilement s'emporter ou s'enfouir. Voilà pourquoi, dans les rares miniatures du x' siècle, on voit les femmes du plus haut rang étaler de si splendides assortiments de pierreries au milieu de meubles si grossiers.
(P. 310.) Le monastère de Farfa, dans la Sabine, était l'un des plus importants de l'Italie au x' siècle, puisqu'au dire de Grégoire, son chroniqueur, celui de Nonantule lui élrait seul comparable. Les annales de Farfa nous ont conservé le souvenir de grandes vertus, et aussi malheureusement de grands scandales. Ce fut, comme nous l'avons dit, en 939, que deux religieux de Farfa empoisonnèrent leur abbé. Ces deux scélérats se nommaient Campone et Hildebrand. Ce dernier se rendit tout de suite après à Pavie , et offrit pour lui et son complice de si riches présents au roi, que celui-ci les crut ou feignit de les croire les plus vertueux du monde, et donna l'investiture de l'abbaye à Campone, qui récompensa les services d' Hildebrand en lui concédant le revenu de quatre terres, et l'administration de quatre petits monastères qui dépendaient du grand. Au bout d'un an, ces deux honnêtes gens se brouillèrent; Hildebrand mit dans ses intérêts les habitants de Camerino , toujours prêts à vendre leurs services à qui pouvait les payer. Avec leur
secours, il s'empara de Farfa. Mais Campone ayant été offrir une somme plus forte encore à ces mêmes gens de Camerino, les ramena bientôt à Farfa, et en chassa à son tour Hildebrand. Si Ton en croit le chroniqueur de Farfa, ce misérable était aussi dépravé dans ses mœurs que criminel ; il avait une quantité d'enfants qu'il enrichissait et dotait aux dépens de l'abbaye. « Enfin, dit-il, tant de scandales excitèrent l'indignation et la colère d'Albéric, le glorieux prince des Romains, qui s'appliqua à rétablir la discipline dans ce monastère, comme il avait fait dans plusieurs autres. » Nous connaissons assez Albéric pour savoir à quoi nous en tenir sur cette vertueuse indignation. Elle tenait à des raisons de politique toute mondaine. Il avait intérêt à ce qu'un monastère si riche et si considérable fût entre les mains de chefs paisibles, et qui surtout ne fissent pas cause commune avec le roi Hugues, comme avaient fait les meurtriers de l'abbé Raffred. Albéric envoya donc à Farfa de nouveaux moines qui furent d'abord fort mal reçus, et contraints de se sauver au plus vite pour n'être pas assassinés. Cette fois Albéric se fâcha sérieusement, et, au lieu de moines, ce fut une troupe nombreuse d'hommes d'armes qui revint en son nom rétablir la discipline et expulser le rebelle Campone. Albéric donna ensuite le gouvernement de Farfa à un religieux d'une vie plus édifiante que celle de son prédécesseur, ce qui n'était pas difficile, et fit restituer tous les biens qui avaient appartenu au monastère, et en avaient été détournés pour des usages criminels. Mais une réforme due à l'initiative d'un homme tel qu' Albéric ne pouvait avoir une grande autorité morale. Dagibert, le nouvel abbé, ayant voulu châtier les dérèglements de quelques-uns de ses moines, fut empoisonné par eux, comm.e faillit l'être Abélard, deux cents
ans après, par les féroces religieux de Saint-Gildas. Ce n'est pas sans une pénible hésitation que nous avons évoqué le souvenir de tant de désordres et de crimes, qui semblent jeter par intervalles des lueurs sinistres dans la profonde nuit de ce siècle. Mais nous ne saurions trop répéter qu'il faut bien se garder de généraliser ces fâcheuses exceptions, et de baser sur quelques crimes fameux des appréciations historiques dont les principaux éléments nous échappent. Il est d'ailleurs incontestable que, même à cette époque, où l'excès de la puissance et des richesses devenait pour le haut clergé le plus dangereux des écueils, on trouvait, à côté des plus grands scandales, des exemples de haute vertu, de luttes persévérantes et courageuses contre la corruption et les abus. Ces désordres regrettables donnaient lieu à d'à mères censures, à des diatribes véhémentes, éloquentes parfois, dont plusieurs sont parvenues jusqu'à nous. On en jugera par quelques fragments de l'une d'elles, que nous empruntons au recueil de M. I)uméril. Une copie de cette pièce rimée a été retrouvée dans un manuscrit du xr siècle; mais nous la croirions volontiers composée dans le siècle précédent. Elle semble écrite sous l'impression de ce sentiment de découragement et de tristesse, si général aux approches de l'an 1000.
On trouvera ce morceau remarquable à plus d'un titre, dans le recueil des poésies populaires latines du moyen âge, p. 102, sous le titre d'Hymne sur la vanité et la misère du monde. Nous nous bornons à traduire les passages relatifs aux désordres du haut clergé.
« Le monde vieillit, sa gloire s'évanouit et ses forces s'épuisent. C'en est fait de la vigueur et de la gaieté des
anciens jours Partout la fraude et l'orgueil dominent;
les lois, les alliances, les promesses sont comme si elles
n'existaient pas I La justice est aujourd'hui quelque chose de mouvant comme une onde agitée (velut unda fluctuando vacillât justitia.)
» Les vices les plus honteux, que jadis on dissimulait avec soin, s'étalent et se propagent efTrontéinent au grand jour... 4. (Ici quelques détails intraduisibles.) Princes et prêtres ignorent ou rnéprisetit la loi ; la verge de Féquité plie sous le poids de l'injustice ; le dol et la cupidité usurpent les fonctions judiciaires. La main de l'évêque est toujours ouverte aux présents, et l'accusé qui y glisse de l'or est bien sûr d'être absous. Les pasteufs de l'église conduisent le troupeau parmi les épines, ils s'engraissent à ses dépens, ils négligent de soutenir les faibles et de soigner les blessés. Ils recherchent les vêtemetits précieux, tous les raffinements du luxe; ils marchent sur la pointe des pieds, de peur que l'humidité ne gâte leurs chaussures. Ils frisent leurs cheveux avec recherche, ils aiment à être assis sur des sièges magnifiques, à être honorés du nom de pères^ mais ils laissent leurs brebis à la merci des loups. . . Un de leurs grands soucis, c'est la nourriture [Curant quihus cihis sua stercora conflciant). Ils aiment l'anis, le cumin, toutes les choses délicates, tous les assaisonnements recherchés. Ils gardent pour eux le gras et dédaignent le maigre. Leurs tables sont couvertes de mets exquis, de cotipes pleines jusqu'aux bords de vins épicés; ils font leur Dieu de leur ventre, qui suffit à peine â contenir tant de friandises.
» Et pendant ce temps-là, le peuple délaissé souffre, et se plaint, et le bon pasteur crie à ces évêques indignes : Malheur au mercenaire qui s'engraisse du troupeau ! il deviendra la proie des tourmenteurs infernaux. Vivez donc sage-' nient, ô révérends évêques, et conjurez par une conduite vertueuse en ce monde les périls de l'autre vie. Que nul de
NOTES ET ÉCLATRCISStlIIllTS. 48^
VOUS ne s'irrite de mes exhortations. J'en atteste Dieu, qui connaît tous les secrets des cœurs : ces châtiments que jô crains pour vous, je les redoute aussi pour moi I »
(P. 308.) Nous mentionnons ici, simplement pour mémoire, rétrange thèse soutenue par quelques écrivains modernes, qui ont voulu faire une seule et même personne de Rodolphe, roi d'Italie et de la Bourgogne transjuranes et de l'autre Rodolphe, généralement appelé Raoul par les historiens français, duc de la Bourgogne cisjurane, et roi de France après la mort de Charles le Simple. Il y a entre ces deux princes une si profonde dissemblance de caractère et d'actions, que, malgré la similitude du nom, toute con-^ fusion entre eux est parfaitement insoutenable. Raoul était ♦ fils de Richard, frère de Boson, vassal de la couronne de France. Rodolphe avait succédé à son père dans la souveraineté complètement indépendante d'une portion de rilelvétie et du territoire qui forma depuis la province de Franche-Comté, tandis que la domination de l'autre s'éten»dait principalement sur la Bourgogne proprement dite. En 294, l'un passe en Italie dans le courant de l'été et n'en sort plus de cette année-là, tandis que l'autre est occupé à une expédition contre les Normands qui dévastent TAqui*taine, et va ensuite à Soissons. (Richer.) Raoul, roi de France, meurt sans enfants, et est enterré à Sainte-Colombe de Sens. Rodolphe, chassé d'Italie et réduit au petit royaume de son père, meurt à Payerne son ancienne capitale, et laisse un fils et une fille dont la destinée est bien connue, etc. Il est inutile d'insister plus longtemps
sur une chose si évidente; mais l'on peut s'en référer à riiistoricn Richer, écrivain d'une si grande autorité, et l'on sera bien vite convaincu que rien de ce qu'il dit de l'un ne saurait convenir h l'autre.
(P. 322.) Muratori a publié une décision rendue en 935 entre l'évéque de Parme et Anschaire, au sujet d'un domaine rural et d'une abbaye qui appartenaient à l'église de Parme, en vertu d'une charte de Charles le Gros et d'une autre de Hugues lui-même, ce qui n'avait pas empêché Anschaire de se les approprier. Cette pièce est d'autant plus curieuse, qu'on y trouve relaté un autre jugement qui prouve que, vers l'an 906, Adelbert et Berthe de Toscane avaient jadis élevé des prétentions sur ces mêmes biens, prétentions dont ils avaient été formellement déboutés, en * vertu de la donation originaire de Charles le Gros. Ce premier jugement mentionne formellement la comparution personnelle de Berthe et son acquiescement, chose contraire aux usages de ce siècle , et qui donne une juste mesure de l'importance et de l'autorité de la grande comtesse.
Nonobstant l'inflexibilité des formules judiciaires, le caractère impétueux d' Anschaire se trahit par la manière insolite dont il remplit son rôle dans cette procédure. Il y comparaît avec deux hommes désignés par le roi Hugues pour l'assister [qui ejus causam eoo]regiâ jussione peragebant) , et prononcer en son nom les paroles sacramentelles par lesquelles il renonce à toute prétention sur les biens en litige. Aussitôt que ces paroles ont été dites , Anschaire ne
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS. i8S
pouvantpliis se contraindre, se retire brusquement sans attendre la prononciation du jugement. Cette conduite, insultante pour les juges et contraire à toutes les habitudes de ce siècle, confirme parfaitement tout ce que nous dit Luitprand de ce naturel farouche et indomptable. (Voyez Muratori, Diss. ItaL^ ii, p. 936.)
Les éditions de Luitprand étant rares en France, nous avons cru devoir placer à la fin de ce volume, comme pièces justificatives, quelques-uns des passages les plus importants de cet auteur. On appréciera mieux ainsi et son genre de talent, et les difficultés que présentent Tétude et T usage d'un écrivain énergique, original jusque dans ses défauts, mais dont la finesse va trop souvent jusqu'à l'obscurité, et la liberté d'expressions jusqu'au cynisme.
Nous suivons scrupuleusement l'orthographe, souvent très-bizarre, de l'édition de Pertz, faite sur le plus ancien manuscrit connu.