LIVRE TROISIÈME
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)* A ce que nous avons dit nous ajoutons, comme nous Tespérons, que le seigneur légat appellera encore d'autres théologiens et d'autres décrétistes pour donner plus d'étendue aux études, et qu'il fixera le temps que les écoliers devront séjourner à Toulouse pour gagner l'indulgence (à moins que leur séjour ne soit empêché, ce qu'à Dieu ne plaise, par le Prévaricateur, ennemi du genre humain), de sorte que cette terre et cette nation sont conquises aux Romains combattant par le mystère triomphal de la croix qui sauva le monde.
» Quant au prix des choses qu'on a besoin d'acheter, il n'est pas cher : vous pouvez en être sûr, par ce que nous avons dit plus haut. Vous pouvez vous en rapporter aussi à la renommée, comme à notre témoignage, et encore à ces vers :
Pour peu Ton a le vin; pour peu Ton aie pain; Pour peu l'on a la chair, et pour peu le poisson.
» Il ne faut pas oublier de parler des curions populaires. Car ici la puissance curiale parait avoir fait alliance avec la milice et le clergé.
» Si vous voulez donc admirer plus de biens que nous ne vous en avons dit, abandonnez vos foyers paternels, en attachant vos manteaux à votre cou, et adoptant cette maxime morale de Sénèque : «Je verrai toutes les terres, comme si elles m'appartenaient, et la mienne, comme si elle appartenait à tout le monde; je vivrai comme si je savais que tous me connaissent; car ce qui est digne de
rhomme, c'est d'essayer de grandes choses et d'en concevoir de plus grandes*. »
Tel est le programme superbe par lequel les scolarques de Toulouse annonçaient à tout l'univers qu'ils montent dans leurs chaires. D'abord nous reconnaissons ces maîtres à l'accent : et certes, quoi qu'on ait dit, ce ne sont pas des Touloi>sains. A ce luxe d'hyperboles, à ces gongorismes d'éloquence, on devine des Espagnols. Des Catalans ni des Aragonais n'auraient probablement pas eu ni cette forfanterie de langage ni cette abjection de caractère. Ces rodomonts scolastiques étaient, on n'en peut douter, des Castillans, des compatriotes de la reine Blanche, des élèves de saint Dominique, et, à tous ces titres, des acolytes de l'inquisition.
Après cela, dans cette curieuse circulaire, ce qui frappe le plus, c'est le paganisme du langage et les réminiscences mythologiques. Ils attestent fréquemment les dieux païens, rarement le Christ : ils citent les poètes, les philosophes, les Pères mêmes, jamais l'Écriture. Pour le dire en passant, leur érudition pédantesque se fourvoie quelque peu. Ils appellent Stace le poète de Toulouse. Ils le confondent à dessein peut-être avec son homonyme, un rhéteur gascon, Statius Ursulus. Évidemment, ils veulent flatter Toulouse, et c'est pour aduler Toulouse et s'encenser eux-mêmes qu'ils
1. Mémoires de l'Académie des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse. Série v, t. I, traduction de M. Gatien-Arnould, doyen de la Faculté des lettres.
assurent que Ton y professe mieux qu'à Paris. On sent les ménagements qu'ils croient devoir garder envers Tintelligente et frémissante cité. Ils parlent de son amour de la science et de son ardeur pour la liberté de la pensée. Les jeunes gens sont les paladins de la philosophie, et les timides femmes ont peine à s'abstenir de n'en être pas les amazones. Elles se taisent pourtant, mais naguère ces vierges belliqueuses rompaient des lances comme Esclarmonde aux conférences de Pamiers, et comme plus tard ces héroïnes qui manièrent les balistes et les catapultes dans la défense de Toulouse.
Le tableau de l'activité intellectuelle, mais de la réaction catholique , sous la compression de la France, est frappant. On y lit partout : non-seulement dans les chaires, mais encore sur les places publiques. Théologiens, philosophes, décrétistes, maîtres de logique, de physique, de musique, professent en plein vent. On y montre Justinien, Galien, Aristote, oui, ses livres sur la nature, interdits à Paris. Dans Paris naturaliste, remarquez bien, le pape interdit le Stagyrite. 11 le permet dans la spiritualiste et mystique Toulouse. Eh, quels professeurs célèbres I Naguère Accurse y brillait, bientôt y resplendira Thomas d'Aquin.
Cette œuvre de la France et de Rome est encadrée dans un croquis de l'âge d'or. La guerre rugit dans tout l'univers. Ici sourit la paix : un ciel toujours serein ; un sol reverdi; des fleuves de lait, de vin et de miel. Les fleurs ont regermé : ce sont les fleurs souveraines : les lis de France. Voici le temps de la taille des esprits, de l'amputation des âmes.
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Quant à eux, ils ont déjà arraché les chardons de rusticité plébéienne, la poésie populaire; et extirpé les ronces de la stérilité sauvage, la hylé cathare. Sur la foret hérétique incendiée, il faut maintenant faire monter jusqu'aux astres le cèdre de la foi théocratique. •
Le reste n'est pas moins menteur : « Que vous manque-t-il donc? La liberté scolastique? 'Vous l'aurez. La protection du prince? Voyez les sécurités et les libéralités dont il vous entoure. Que craindriez-vous encore? L'insulte d'un peuple furieux, Tattaque des voleurs, c'est-à-dire des faidits des bois ? Le comte mettra à leurs trousses les forces du Gapitole. La puissance curiale paraît d'accord avec la milice et le clergé. Tout à l'heure on va voir comment : enfin le seigneur légat est leur Moïse, leur sauveur, après le pape et Dieu. 11 absout d'avance de tous leurs péchés les écoliers et les écolàtres de Toulouse.
Cette harangue, tissue de mensonge, d'hyperbole, de rhétorique barbare, de tempête scolastique et castillane, renferme pourtant une vérité qu'elle darde de sa queue, comme son aiguillon- la guêpe : c'est que le légat entend que cette terre et cette nation soient conquises aux Romains par le mystère triomphal de la croix. En conséquence, cet âge d'or de Tuniversité toulousaine, cet Éden de l'inquisition méridionale va délicieusement s'ouvrir par un bûcher. On avait capturé deux cathares, un diacre et un évêque, tous les deux du nom de Guilhem. L'évêque, qu'on appelait le pape des Albigeois, se montra digne de ce titre imaginaire que lui donnait emphatiquement
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le crédule et vindiiîatif orgueil de ses bourreaux. Il voulut confesser dans les flammes le Paraclet, et fut, en conséquence, brûlé vif sur la place du Peyrou, près de la basilique où un taureau sauvage traîna le corps sanglant de saint Saturnin.
Gl'lLHEM DEL SOLER. — DÉLATIONS ET PROCÉDORES DE l'iNQUISITIOX. — DÉPART DU LÉGAT POUR ROME. — LES SEIGNEURS DE LAUBAC ET d'aNIORT. — MEURTRE DU SÉNÉCHAL ANDRÉ DB CHAUVET.
L'autre se nommait Guilhem del Soler (du Grenier), issu d'une des trois tribus verrières établies dans les forêts de Gabre, vers les sources de TArise et de la Lèze, où, pour contenir leur patriotisme cathare, on a construit depuis la Bastide ou forteresse de Serou *. La tribude Grenier, car elle a francisé son nom au xvi® siècle où elle a embrassé le calvinisme, lui a donné et lui donne encore un grand nombre de pasteurs, de soldats et de martyrs. Mais une apostasie est le préambule de son histoire héroïque ; Guilhem del Soler était considérable parmi les parfaits albigeois. Il avait converti
1. La noblesse verrière, dont on ignore l'origine, doit remonter jusqu'au moyen âge, peut-être jusqu'à Giiarlemagne. Ce n'est que dans un temps barbare qu'on a pu avoir la naïveté d'anoblir des hommes qui enllaient au bout d'un tube des bulles de verre liquide.