‹ Histoire del Albigeois [microfrorm]Chapitre 169 sur 922 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

routiers, parce qu'ils rompaient cette paix de Paris indignement extorquée à un faible prince. Mais le villageois indigné voyait dans ces bandits de vrais maîtres dépouillés, de nobles seigneurs proscrits, de justes vengeurs des saints persécutés. Le serf roman secondait secrètement leur j ustice vagabonde et leur chevalerie sauvage. On vit des choses touchairtes : le colon nourrir son ancien seigneur dépossédé, et son vieux prêtre voué à la mort. Il retranchait à sa bouche et à la faim de ses enfants le pain d'orge et de maïs*, et se dérobant de sa cabane sur la brune, il le portait à ces pieux brigands des forêts qui lui rendaient le pain de l'esprit et le vin de l'âme. Là, sous les chênes, devant une grotte, il trouvait un évêque, des chevaliers, des archers, des chevaux, des chiens, un camp éclairé par la lune. L'évêque ouvrait le Livre et lisait : «Au commencement était la Parole... Je ne vous laisserai point orphelins. . . Vous recevrez le Consolateur. » Un sermon commençait dans la paix des bois : un cantique s'élevait dans les silences de l'ombre et du désert; un son de harpe soupirait au haut d'un rocher. C'était un troubadour (car la poésie était une brigande comme la religion) qui chantait Carcassonne captive, Toulouse abattue et éplorée, la race romane gisante dans son sang et blessée à mort. Quand l'orient commençait à blanchir, le vieil évêque donnait sa bénédiction; le pâtre se retirait consolé, et souvent en rentrant au manoir

1. Le maïs avait été apporté d'Orient comme l'indique son nom de blé de Turquie.

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de son tyran, il était^ pour sa course et sa prière nocturne, pendu aux créneaux.

Ce catharisme du peuple se retrouve encore, de nos jours, dans les noms patronymiques qui s'établirent à cette époque et qui se sont perpétués comme un pieux et vivant blason. Ces vilains de la glèbe portent gravée dans la chair et le sang leur histoire héraldique. Plusieurs de ces familles rustiques reçurent, à cause de leur foi, les noms de Cathari, Pathari^ hommes de pureté et de douleur. D'autres, de leur fidélité, celui de Lo'za, louange. D'autres, de leur pieux espoir, celui d^Espérandieu. D'autres, de leur croix d'ignominie, celui de CroHzet. D'autres, de leur dévouement patriotique, celui de Bobila, Bonvilain. L'un de ces Bobilas du Lauragais, probablement un colon libre, un pages allodial, devint chef de bande. Il s'illustra sans doute par son courage, et peut-être par son combat contre Ghauvet, le sénéchal tué dans la forêt Séculaire. Ramon Vil, dans un moment d'énergie et de gratitude, l'anoblit et fut son parrain chevaleresque. Le vaillant serf, qui devançait de si loin nos âges, reçut l'accolade du comte, et le ceinturon militaire des barons du bocage, qui lui chaussèrent les éperons d'or, et lui présentèrent le palefroi hennissant et fier de porter sur son dos cet héroïque précurseur de la démocratie de l'avenir*. Nous verrons le chevalier Ramon de Bobila figurer au massacre des inquisiteurs d'Avignonet après lequel sans doute il dut se réfugier avec sa tribu sur les

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