LIVRE CINQUIÈME
l'infant, au son des harpes et au chant des ballades, pour entreprendre cet âpre et meurtrier, mais victorieux siège de Beaucaire ; et les Catalans s'élançant du port de Salao, vers les plaines de la Garonne, Ramon le vieux à leur tête, Roger Bernard de Foix formant Tavant-garde avec les exilés de Castelbon; et son père Ramon-Roger de Foix formant l' arrière-garde avec les proscrits de Montségur, renversant tout sous le bond de leurs chevaux, et entrant en triomphe dans Toulouse. Montfort, pris entre ces deux sièges patriotiques, bondissant et rugissant comme un lion éperdu, vaincu devant Beaucaire, tué devant Toulouse, enseveli à Carcassonne, en attendant que son cadavre ramène les débris de la Croisade en France. Alors le cœur du poète, comme le cœur de la patrie, a des cris, des accents immortels, des fanfares qui traverseront les siècles. Il tient du Tasse et d'Homère.
C'est auprès du comte de Foix que dut se retirer aussi Cadenet*. Ce troubadour était né au château de ce nom, surlaDurance. Avec les faidits des bois, il attendit l'infant de Toulouse sur la plage de Marseille et chevauchant parmi la rosée et le gazouillement des oiseaux, le suivit au siège de Beaucaire. Il y rencontra Jordan de Lantar qui combattait parmi les insurgés provençaux, pendant que ses frères combattaient avec les conjurés de Catalogne. Il devint
1. Les Gadenet, originaires d'une terre entre Aix et Lambesc, portaient trois chaînes d'or posées par bandes, armoiries parlantes. Gapefîgue, les Cours d'amour. P. 50.
8(t LES ALBIGEOIS ET L'INQUISITIOX
le poète de ce baron pyrénéen, et du siège de Beaucaire, raccompagna à la défense de Toulouse et à la délivrance du Midi. Plus tard, il reparut avec son épée et sa harpe à Théroïqùe défense d'Avignon. Après le traité de Paris, Jordan, beau-frère de Ramon de Perella, dut emmener son chantre à Montségur, refuge des Lantar. Dans la vignette de son manuscrit, le troubadour est représenté en toque de velours, robe violette, manteau noir, brodé du côté droit, d'une croix à longue tige, pâtée et fleuronnée d'argent. C'est la croix de Toulouse, sous rétendard de laquelle le poëte combattit, ou celle de Saint-Jean de Jérusalem, dans Tordre duquel il entra, après la mort de son maître et la ruine de Montségur. Mais avant d'être hospitalier, Cadenet fut probablement albigeois, et le diacre de Tévêque Jordan de Lantar. Les deux ordres, Thérétique comme l'orthodoxe, procédaient du môme génie, le Consolateur. Aussi les Hospitaliers se montrent-ils toujours fraternels pour les Amis de Dieu. Ils ramassèrent le roi d'Aragon sur le champ de bataille de Muret ; ils conservèrent dans leur maison de Toulouse les os privés de sépulture du comte Ramon VI, et donnèrent une tombe longtemps inviolée aux restes d'Ermessinde, comtesse de Foix, dans leur monastère de Costoga. Proscrit» jusque dans la mort, les cathares ne purent espérer momentanément un sépulcre que dans l'ordre miséricordieux de saint Jean de Jérusalem. Jean le Précurseur fut doux pour Jean le Bien-Aimé : aussi^ien le prophète du baptême de l'eau n'avait-il pas salué dans le Christ l'Église du baptême de l'Esprit.