LIVRE CINQUIÈME
C'est dans le comté de Foix que durent aussi se réfugier les deux grands troubadours plébéiens, Guilhem Figueyras, l'Archiloque de Toulouse, et Pierre Cardinal, le Juvénal du Puy-en-Velai. Pierre avait un fils, Ramon Cardinal, écuyer du chevalier Ramon de Golairan, que nous verrons bientôt figurer au meurtre des inquisiteurs ; et Guilhem avait un parent, Sicard Figueyras, qui ne tarda pas d'être inscrit sur les colonnes des martyrs. Les deux poètes des vengeances nationales se rendirent certainement au camp des proscrits du Thabpr. Le vieux Cardinal, plus courtois et chevalereux, resta sans doute auprès des barons et des consuls pyrénéens. Mais le jeune Figueyras , ombrageux et ennemi des nobles, se réfugia dans le tumultueux abri des cités lombardes. Avant de quitter Montségur, l'implacable archer se retourna contre l'inquisition, et lui décocha un dernier et sanglant ïambe : « Va, Sirventés, suis ton chemin, et dis à ce perfide clergé : tel qui se met en ton pouvoir est perdu I On le sait bien à Toulouse ! » .
C'est à Montségur que Pierre Cardinal chanta cette strophe célèbre qui sacrait Ramon VII, roi * des trois camps insurgés de Penne, de Nore et du Thabor. « Que Dieu bénisse dans Toulouse Ramon notre comte. Comme l'eau naît de fontaine, de lui naît chevalerie. Il se défend contre les pires hommes qui existent, et contre tout l'univers. 11 ne craint ni le clergé, ni les Français, ni les autres nations.
Aurem rey lo pus cabaillos Que port caussas ni esperog.
Il s'humilie avec les bons, et châtie les mauvais. » Gomme Pierre Cardinal, Bernard-Sicard de Marjevols était du Gévaudan, mais tout l'opposé de l'irascible et guerroyant vieillard. Ce n'est qu'à Montségur que ce poëte, d'un génie tendre et élégiaque, a pu soupirer cette noble et touchante complainte patriotique :
« Dans ma tristesse, j'essaie ce chant douloureux. 0 Dieu, qui peut dire, qui peut comprendre mon tourmentl Et, quand je songe, dans quels rêves je me perds! Je ne peux écrire ni ma douleur ni mon courroux 1 Je vois le monde bouleversé ! On corrompt la loi ! Plus de foi ni de serment ! Partout la violence l'emporte I Et l'on tue sans raison ni
droit I
» Tout le jour je m'afflige, et j'ai bien cause d'affliction. Toute la nuit je soupire, dans la veille comme dans le sommeil. De quelque côté que je me tourne, j'entends ce vil peuple dire lâchement aux Français : Sire * I Le Français trouve partout accueil, car il a la fortune! Je ne lui vois point d'autre droit! Ah! Toulouse! Provence! Terre d'Agenaisl Béziers et Carcassonne! Quels je vous ai vus ! Et quels je vous revois!
» Chevalerie, hospices, ordres, quels qu'ils soient, tout est déchu et perverti I Par l'audace, ils montent aux grandeurs, et par la simonie, ils accumulent leurs richesses. Nul n'est admis, qui n'ait de grands trésors ou de vastes héritages ! Ils ont
i. Au lieu du mol roman senhor! le troubadour écrit cyre, du grec kyrios.
l'abondance et le bien-être! Fraude et trahison, voilà leur règle et leur symbole I
» Clergé de France, on doit dire grand bien de vous; et, s'il m'était possible, j'en dirais deux fois plus encore. Si vous tenez une voie sainte, enseignez-la-nous. Qui bien dirige recevra bon salaire. Mais je ne vois rien que vous nous laissiez! Vous gaspillez tout, vous convoitez tout ! Vous causez un grand malêtre. Et vous vivez vilainement. Ah I que Dieu soit meilleur pour nous que vous ne l'êtes!
» Comme l'oiseau des bois qui chante dans l'orage, il faut que j'aie le cœur de chanter aussi. Toute noblesse dégénère, et tout lignage est déchu et faussé. La mauvaiseté grandit, et les barons, traîtres à la fois et trahis, mènent la valeur derrière, et font marcher devant l'infamie. Riches vils et mauvais, vous devez au crime vos héritages !
»Mais, 6 roi d'Aragon, s'il vous plaît, je serai honoré de vous ! »
Le roi d'Aragon, si délicatement invoqué, c'est don Jaïcmé, l'orphelin de la bataille de Muret, le jeune conquistador des Baléares, et le libérateur espéré de la patrie pyrénéenne. C'est le fils du héros infortuné imploré comme un martyr national. « Puisque Dieu vous a reçu dans le ciel, 6 roi, ressouvenez-vous de nous qui restons ici-bas, s'écriait le troubadour Guilhem Magret. » Plaintes touchantes! magnanimes gémissements! Sieard de Marjevols est le Jérémie inconsolé de la ruine du Midi.
DOCTRINE JOHANNITE. - ENSEIGNEMENT DE MONTSÉGUR. - PARABOLES, DIEU, LE CHRIST, LE PARACLET, LUCIBEL, L'ËGLISS CATHARE.
Mais la grande poésie de Montségur, c'était la doctrine, le martyre. Les sublimes poètes du Thabor, c'étaient Guillabert de Castres , Bernard de Sim'orra, Vigoros de Bocona, ces vieillards apocalyptiques, offrant dans leurs personnes et leur enseignement, un mélange ineffable de Saint- Jean et de Platon, un reflet mystique de la Grèce et de rorient. Représentons-nous le patriarche des Amis de Dieu, un vieillard pâle, émacié, presque incorporel , avec une longue figure ascétique à la fois et chevaleresque; la taille haute, flexible, desséchée, en quelque sorte transparente; revêtu d'une longue robe noire, ondoyante, traînante surTherbe, la tête chauve, et la barbe r.ase, et couvrant son crâne doré comme un bloc d'ivoire d'un capuchon ou d'un béret noir circulaire, comme d'une auréole d'ombre. Représentons-nous le grand anachorète assis devant une grotte sur la Roche de Montségur, et comme tous les mystiques aimaient les animaux, donnons-lui pour compagnons des abeilles, des colombes, quelques chevrettes de montagne , qu'il caresse, avec lesquels il converse fraternellement , et qu'il convie à ses prières et à ses cantiques/ou bien encore se reposant, dans ses courses