LIVRE CINQUIÈME
à travers les bois, devant la fontaine de Bélestar qui jaillit d'une voûte obscure, d'où on l'entend , sourdement monter du gouffre ; ou reprenant haleine, auprès des Goiirgs fatidiques du Thabor, adossé à un dolmen des druides, ou aux ruines d'une chapelle consacrée à Barthélemi l'apôtre de la Perse. Autour de lui se rangent en cercles sur des pierres revêtues de mousse, à l'ombre harmonieuse des sapins dont le murmure accompagne leur discours, des disciples adolescents, imberbes aux longs cheveux, ou vieillards aux têtes chauves, aigles des grandes guerres romanes, lions des batailles patriotiques, et maintenant agneaux et colombes du Paraclet. Les Consolateurs avaient la face triste, le sourire mélancolique, l'accent onctueux et légèrement éploré*. Ils parlaient par paraboles comme le Christ, par apologues comme les Orientaux. Cette légende, entre autres, ne peut provenir que des tendres et héroïques amoureux de la pauvreté.
Il y avait dans les montagnes d'Ustbu un forgeron nommé Taillefer. 11 était dur, noir, farouche, et velu comme un ours. Il grommelait toujours et haïssait les pauvres du bon Dieu. Un jour d'hiver qu'il neigeait à gros flocons, un vieillard, un mendiant étranger, sa besace sur le dos, arrive à la
1. Pallent jejuniis. Saint Bernard, lempore. Joachim. — Bern.Morl.
Est patharistis Visio tristis Vox lacrimosa.
— Tristes sunt omni
LES ALBIGEOIS ET UlNQUISlf ION
forge, maigre, transi, grelottant, la barbe blanchie par rage et les frimas. Il lui demande de s'abriter sous son toit et de se chauffer quelques instants à son feu. Le forgeron le lui permet en ricanant, mais un moment après, tirant son fer rougi du foyer, il le passe avec un rire féroce dans la barbe glacée du vieillard. Le poil pétille, le feu gagne ses haillons et la namme revêt, comme d'un manteau de pourpre, le mendiant qu'elle dévore. Sa figure disparaît, mais, ô prodige, se transforme rajeunie, brillante, et n'est plus celle d'un vieillard, mais d'un homme d'âge mûr, et comme d'un habitant du ciel. C'était le Christ majestueux et menaçant : Taillefer, dit-il, j'ai été pauvre, et je suis le vengeur des mendiants outragés. Tu n'es pas digne d'être un homme, puisque tu ne les aimes pas; sois une bête féroce dont tu as le cœur. Tu seras désormais un ours et tu vivras dans les bois. Si tu attaques les brebis, mon symbole, les pâtres te tueront; mais je te laisse pour vivre les abajous (uva ursi) de la forêt. A ces mots Taillefer, déjà noir et velu, devient un ours trapu, qui, farouche, s'éloigne en grondant, et mendiant sauvage, va se geler dans sa caverne. — Enfants , Dieu est amour *.
Ils parlaient par énigmes comme Agur, quand il demandait à Ithiel» : Qui est celui qui est monté aux cieux, et qui en est descendu? Qui tient l'ouragan dans sa main, et l'océan dans son manteau? Qui a