Hist. du Lang. t. V, pr
IlO LES ALBIGEOIS ET L'INQUISITION
tences. Son régime disciplinaire ne différait pas au fond de celui des Albigeois. L'Espagnol, peu inventif, ne savait imposer, aux convertis, que des pénitences manichéennes. Seulement il en renversait Tordre ; il en intervertissait les épreuves ; il imposait des mets détestés tels que les œufs et le laitac^e ; il ajoutait aux mysticités gnostiques de grossiers et matériels symboles; il les transformait en dévotions et en pèlerinages à des croix, à des images renommées, à des sanctuaires célèbres, qui étaient l'horreur des johannites. Il creusait un lit catholique à ce fleuve d'ascétisme oriental. Dominique sous ce rappport n'était qu'un gnostique orthodoxe et romain. Sa dévotion n'était dans la forme qu'un albigisme, dégénéré mais sanctifié de la croix. Il délivrait à ses pénitens des certificats signés de son nom et scellés de son sceau *. Ce sceau représentait l'agneau et la croix, symbole évidemment prophétique de la brebis de Toulouse qu'il voulait coucher sanglante au pied du funèbre tronc de l'arbre expiatoire du calvaire .
Dominique et ses compagnons irrités des lenteurs d'un incessant mais peu fructueux apostolat, attendaient, appelaient la croisade que l'abbé de Gît eaux organisait en France. La croisade arriva comme une trombe dévastatrice des hommes du Nord déchaînée par Innocent III. Simon de Montfort, établi dans Garcassonne marcha sur Montréal,
i. Pénitence (le P. Roger de Tréville. Les Tré ville suivirent les comtes de Foix dans le Béarn, et au xvii' siècle un bel et docte esprit de ce nom figure parmi les solitaires de Port-Royal. Sainte-Beuve.
LIVUE SIXIEME m
et, sollicité par Dominique, s'élança vers Fanjaus. Fanjaus est construit au sommet très-élevé d'un monticule de terre de forme conique perpétuellement battu des vents. L'Église, surmontée de son clocher, en granit brun, occupe, au centre du bourg, l'emplacement d'un temple du Jupiter cantabre d'où lui vient son nom roman de Fanum- Jovis. Du côté du levant, sous le mur qui forme aujourd'hui le chevet de l'Église, mais qui remplace évidemment la façade du temple, car en changeant de culte le sanctuaire qui regardait le couchant s'est retourné vers l'aurore, se creuse la piscine des prêtres de Baal * qui sert maintenant d'abreuvoir aux chevaux. Pour s'abriter des bises aiguës du nord, le bourg presse ses pignons étroits et les étages de ses toits délabrés sur les abruptes déclivités du sud où ses ruelles tortueuses s'échelonnent en cascade. Le château féodal hérissait de ses tours et de ses murs crénelés les ressauts de l'escarpement oriental dont le sommet formait le donjon appelé le Senhador, Fanjaus vit avec effroi le lion de Montfort flotter sur Montréal et bientôt après chevaucher dans ses plaines l'ost des croisés. C'était dans le temps des blés mûrs. Les villageois épouvantés virent avec horreur tomber sous leur faucille la gerbe sanglante, image de la moisson humaine qui devait-être abattue sur ces guérets ^. Des hauteurs du Villar, l'Ange à la faux tranchante, fesait signe, en agitant son glaive, au
1. Les noms dérivés de Baal,-sont très communs dans l'Albigeois : Guibal, Enjalbal, Gabibel, Olombel.