Fauriel, Hist, de la poésie provençale
A son retour de Saragosse, le Solitaire réunit ses compagnons : il leur représenta que ce n'était point assez que de racheter les captifs du fond de leur couvent, qu'il fallait sortir des terres chrétiennes, se rendre dans les pays infidèles, et arracher aux musulmans leurs esclaves, comme des agneaux de la gueule des loups et des lions. Le sort désigna Pierre pour ouvrir cette mission aventureuse; il partit avec l'intention de donner non-seulement son arge.nt, mais encore, s'il le fallait, son sang et sa vie. 11 s'attendait à rencontrer beaucoup de dangers et de douleurs. Les musulmans entourèrent d'honneur et de respectsle cénobite. Il parco-urut le royaume de Valence, et rentra bientôt 'à Barcelone suivi de deux cents esclaves délivrés. Il partit une seconde fois, et poussa jusqu'au royaume de Grenade. Il revint avec unégalnombre de chrétiens dont il avait rompu les fers. Sa charité étonna les Barbares : il prêcha l'évangile dans les villes maures; il convertit même un émir andalous ; et à son retour il put raconter à son ambitieux disciple, à son élève couronné, quelle était la douceur et même la faiblesse de toute cette Espagne musulmane *.
Ce n'était donc pas la répression du fanatisme arabe qui mettait, cette fois, l'épée dans la main du Conquistador. La férocité africaine s'était fondue dans la Huerta de Valence et dans la Véga de Grenade. Le continent ne ressemblait pas à l'archipel. Le roi voulut jeter comme une proie à l'énergie aragonaise les débris expirants de la conquête
maure. Son intention fut évidemment de déblayer son royaume de tout ce que la croisade y avait jeté de proscrits, de turbulents et de vagabonds, de le pousser sur l'Espagne musulmane et de l'y parquer dans l'église romaine. Don Jaïcmé n'est plus, comme pour son expédition baléare, un chef d'aventuriers, un roi de faidits cathares. Il a écarté tous les chefs albigeois, le vicomte de Carcassonne, Olivier de Termes, les seigneurs de Saissac et de Cab-Aret. Il est l'envoyé de Rome. Il est accompagné d'un légat. Il a parmi ses lieutenants le primat de la Septimame. L'expédition est catholique. Les cadres sont orthodoxes. Les faidits albigeois sont fondus dans les bandes espagnoles. On n'y voit que des chevahers aragonais, des archers catalans, des miUces de Montpellier, coQduites parleurs consuls, et des auxiliaires de Narbonne, commandés par leur archevêque, le fougueux Pierre-Amiel qui a voulu suivre le roi don Jaïcmé à la conquête de Valence comme le belliqueux Arnauld-Amalric, son prédécesseur, combattit à côté du roi don Pèdre à la bataille célèbre de lasNavas, bourreaux du catharisme, mais héros du catholicisme contre l'Islam*. Le Conquistador passa l'Èbre, conquit de combat en combat le royaume de Valence, vainquit dans une grande bataille le roi maure Zaen. En reconnaissance de cette victoire décisive, il donna à Nolasco, accouru de Barcelone, la montagne fortifiée d'Uneza, dont la citadelle se changea en un monastère delà Merci, sous le nom roman de Santa-
i. Zurita, Chron, de Arago.