LIVRE QUATORZIÈME
pie se porte à leur rencontre. « Messeigneurs, par la merci de Dieu, faites-nous justice des traîtres ! » s'écrie-t-il, en arrêtant leurs chevaux. Ils continuent cependant, dans la foule amie et menaçante, mais à la porte de l'ouest, elle éclate tout à coup plus furieuse. Elle a reconnu dans le cortège des commissaires royaux, Giraud Galhard, assesseur de l'Inquisition. Elle va l'arracher de son cheval, mais le vidame intercède, et le sauve de la mort. Le peuple conduit les Réformateurs au couvent des Mineurs, ce Capitole des citoyens. Là, tiennent conseil tous les chefs des conjurés albigeois. Il faut marcher aux cachots, en arracher les condamnés, les déposer dans les tours du rai, et leur épargner l'enmurement de l'Inquisition, ce sépulcre de vivants. Les commissaires résistent, mais quelques jours après, ils sont assaillis par toutes les femmes de l'Albigeois ; elles réclament leurs maris, veulent revoir ces chers captifs, entendre de leur bouche les tortures qu'ils ont subies dans les cavernes de l'Inquisition. Elles supplient, elles menacent, et vont s'élancer sur le sage vidame, comme des lionnes. Bernard explique, apaise, excuse leur désespoir : « La justice a trop tardé, » s'écrie l'orateur. Ce mot du tribun, se joignant aux pleurs des femmes, entraine irrésistiblement les hommes. Ils accourent avec des haches, des leviers, des massues de fer. Ils attendent le vidame dans l'église des Franciscains. Si Pecquigny ne vient pas exécuter la délivrance au nom du roi, elle sera faite par le peuple au nom de Dieu *.
i. Ibid. — Mahul, Cart, de Garcassonne,
Le chevalier arrive, et la procession libératrice se met en marche, passe le pont de TAude, entre au faubourg de laBarbacane, et se présente aux portes du Tribunal. Du dedans, par une étroite fenêtre, à travers les noirs barreaux de fer, apparaît une tête chauve de Dominicain. Gailhard de Blumac proteste, menace, somme Pecquigny au nom du pontife romain. Les huées du peuple couvrent les anathèmes du moine, et sur un geste du calme vidame, les portes s'ouvrent, les herses se haussent, et la foule se précipite dans les sombres cachots de la Mure. Pecquigny, Bernard, Patris, Probi, Garcia, délivrent les captifs, et les rendent à leurs veuves et à leurs orphelins. Les mères, les femmes, les enfants, embrassent ces confesseurs, touchent leurs membres endoloris, parfument de baisers et de larmes leurs blessures. Mais le commissaire royal, bien qu'ému lui-même, doit mettre fin à ces scènes attendrissantes. Il met ces détenus sous la main du roi, et les dépose dans les tours protectrices de la Cité. De là, du moins, ils pourront encore voir le soleil, le cours gracieux de l'Aude, les cimes de la Montagne-Noire , et les neiges des Pyrénées*. Mais l'Inquisiteur, Geoffroi d'Abluses, sanctionne les menaces d'anathème de son collègue Galhard de Blumac. Lieutenant du pape, il fulmine l'excommunication contre le lieutenant du roi. Le vidame a refusé le concours du bras séculier à TÉglise, laquelle, agant horreur du sang, le fait verser par le prince. De plus, il s'est mis à la tête des révoltes populaires, a forcé les