‹ Histoire del Albigeois [microfrorm]Chapitre 848 sur 922 · LIVRE QUINZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUINZIÈME

noncer? Est-ce un berceau? Est-ce un tombeau? Sous cette terreur des cieux et de la terre, de la foudre et du bûcher, sans prêtre, sans bible, sans culte, les pauvres albigeois se réunissaient en tremblant la nuit dans une grotte ou dans un fond de tour. A la lueur d'une lampe fumeuse, ils consultaient les sorts qu'ils nommaient des Apôtres. C'était un parchemin bordé de lacs de soie, alternativement verts et jaunes, qui sur la tranche du rouleau formaient une longue touffe latérale et multicolore. Chaque lacs correspondait à des passages et peutêtre à des figures symboliques. Voulait-on interroger l'oracle? On prenait un cordon dans ses doigts, le vieillard i nvoquait le Père , le Fils et le Saint-Esprit, ouvrait le livre, lisait les versets contigus à chaque fil, et ce langage plus ou moins énigmatique était reçu comme la j^arole de Dieu. Voici quelques-unes de ces maximes : « Après le soleil se lèvent les étoiles; puis de nouveau revient le soleil. De mêihe ton courage qui fléchit te viendra de Dieu avec la lumière. — Sur mer le vaisseau bien gouverné arrive au port-. Tu atteindras aussi ton désir si tu invoques Dieu. — Les vents sont légers, prends garde aux tempêtes; ne te mets pas en mer. — Tu veux te jeter dans une forêt sans issue et pleine de serpents. — Garde-toi du grand Lion... Invoque Dieu... Tu ne craindras pas la mort. — Voilà les sorts des saints Apôtres qui ne trompent jamais ! » C'est l'accent honnête des Barbes Vaudois, la morale sentencieuse de Job et de Sirach. Les sorts étaient proscrits comme la Bible. Le vieillard qui les expliquait aux tisserands de Cordoue, effrayé

de son rôle d'oracle, scella dans un mur le dangereux parchemin. La tour Ta dérobé fidèlement à l'inquisition, et s'écroulant de nos jours, nous a révélé cette pauvre religion sibylline de l'albigisme agonisant *. L'aigle de saint Jean et de Platon tombé du ciel se cache dans Tantre de la Pythonisse, ou plonge avec Dante jusque dans l'enfer pour voir les Hérodes et les Gaïphes aux piloris de Satan.

Le platonisme mystique, étouffé dans le catharisme pur de Toulouse, comprimé dans le catharisme mitigé de Narbonne, continue la lutte politique en Italie dans le parti gibelin. Tous les cathares, albigeois ou fralricelles, furent toujours pour les empereurs contre les papes. Et ils avaient raison, car la liberté, possible encore avecl'empire, ouïe despotisme humain, est radicalement impossible avec le despotisme divin ou la théocratie. Le catharisme, après avoir été une religion, une politique, devenait une conspiration, une ligue occulte. Il formait des associations secrètes sous le nom à! amour. Les conjurés étaient les amoureux selon une réminiscence grecque. Amour c'est le nom de l'Esprit du Paraclet. La dame adorée était une dame pyrénéenne. « Mon âme craintive, dit le poète Guido Cavalcanti, n'ose pas prononcer le nom de cette beauté qui m'asservit. C'est une jeune dame de Toulouse, belle, honnête, toute droite, et contre laquelle se sont pourtant ligués les princes de la terre.

1. M. Jolibois, archiviste paléographe de la préfecture d'Albi. — Voir aux notes justificatives.

Page 1