‹ Histoire del Albigeois [microfrorm]Chapitre 856 sur 922 · LIVRE QUINZIÈME 37S · texte numérisé non relu

LIVRE QUINZIÈME 37S

Le roi voulut visiter ce magnifique comte dans son château de Mazères. Lorsque, en sortant de Sa-^ Verdun, il entra dans la forêt de Bolbone qui s'étendait encore entre l'Ers et l'Ariége jusqu'à Pamiers, il trouva des bergers paissant leurs troupeaux sous les bois : des moutons ornés de rubans, des taureaux aux cornes dorées, des coursiers aux sonnettes d'argent. Gomme aux jours de l'âge d'or, ils jouaient de la cornemuse ; assis au pied des hêtres, ils chantaient des ballades et, avec des louanges poétiques, offrirent au monarque leurs superbes animaux parés de guirlandes. Fêtes, poésie, félicité menteuse, évoquées, comme un reflet du passé, par un prince ingénieux sur les ruines irréparables du Midi*. Le comte reçut le roi dans son château qui domine la ville de Mazères au sud, et l'Ers au nord, lequel, d'une digue factice, écume et gronde en cascade. Au delà s'étendaient les collines alors boisées du Lauragais. Le jeune monarque et sa cour y passèrent plusieurs jours en festins, en luttes, en jeux guerriers. Charles VI prit part au tirdu javelot; il fut déclaré vainqueur, et reçut la couronne d'or. Phébus le conduisit sans doute à Bolbone, nécropole de ses ancêtres, qui y reçurent les rois Philippe le Hardi et Louis VIII de France, et don Pedro II et don Jaicme d'Aragon ; et le roi put voir les mâles figures de ces comtes héroïques, Ramon-Roger, le Roland des guerres cathares, le

1. Le pays, naturellement si fécond, est indigent, et les Gascons, autrefois si riches, sont représentés par Froissart comme un peuple besogneux et convoiteux.

iMi!

Tl

grand et pieux Roger-Bernard, et le valeureux Loup de Foix, sculptés dans leurs armures sur leurs tombeaux gothiques. Puis Charles VI prit congé de son hôte magnifique, revint à Toulouse, et repartit pour la France *.

Le comte Gaston Phébus avait alors cinquanteneuf ans. « 11 était, dit un contemporain, beau, belle forme, belle taille, air riant, le regard vert et amoureux. Sage chevalier était et de haute entreprise et de bon conseil. Il fut puissant en Tart de régnei'. Il était connaissable et accointable à toutes gens, et doucement et amoureusement parlait à eux. Il était bref en ses conseils et ses réponses, et il avait quatre secrétaires pour écrire. Oncques n'aima fol outrage ni folle largesse... Il avait grand foison de florins, et n'était an qu'il n'en donnât soixante mille aux étrangers, écuyers, hérauts et ménétriers... Tous les jours disait son psautier; il aimait les chiens et la chasse, dînait au soleil couchant, et soupait à minuit : venait pour souper dans la salle ; devant lui il avait douze torches allumées, eticelles douze torches étaient tenues devant la table. La salle était remplie de chevaliers et écuyers, et toujours étaient dressées tables à foison et soupait qui voulait. Nul ne parlait à lui à sa table s'il ne l'appelait. Il prenait grand ébattement au son des ménétriers et s'y connaissait. Il faisait chanter rondeaux à ses clercs, et seyait deux heures à table... Brièvement, tout considéré, avant que je vinsse en cette cour j'avais été en moult de cours de

Page 1