‹ Histoire del Albigeois [microfrorm]Chapitre 890 sur 922 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

recherche de ce qui peut rester de monuments ou plutôt de souvenirs du cathari.sme dans Lavelanet. Nous nous dirigeâmes d'abord vers le château, assis, avons-nous dit, sur le monticule oriental dont les rochers sont revêtus d'un taillis de chêne. Ses murs, reconstruits au xvi'^ siècle, sont encore habités, bien que croulants et disloqués dans leurs assises, que semblent seuls retenir les crampons et les nodosités de ses vieux lierres. C'est le manoir patriarcal et fraternel de Bérenger et de Ramon de Pérelha. Nous prononçâmes les noms de ces deux héros, avec ceux de leurs compagnes Corba, Ramona, Olivéria, et les pierres, moins oublieuses que les hommes, en murmurèrent du moins quelques syllabes.

Au pied du château se trouvent l'église et le moulin.L'église est moderne, mais son enceinte indubitablement a servi au culte albigeois. Le catholicisme, à son retour, y sculpta un monument de sa victoire : c'est la chaire. La chaire actuelle, quoique ancienne, ne remonte pas jusqu'au xiii« siècle. Mais elle avraisemblablement été sculptée sur un modèle contemporain du catharisme vaincu. La forme en est pentagonale : les panneaux supérieurs représentent la Vierge et les quatre évangélistes avec leur» animaux symboliques. Deux anges, les pieds sur des roses, soutiennent et défendent la chaire de la croisade. Elle écrase de son poids une cariatide, courbée dans une attitude pénible, les mains sur ses genoux; sa tête est foulée par les pieds des apôtres et de la Vierge ; elle mord sa lèvre avec uji mouvement convulsif de rage et de douleur. Le

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front est noble, le nez aquilin, la face ascétique, le tvpe oriental. Elle est coiffée d'une espèce de tiare asiatique. C'est évidemment Tirnage de V Albigisme écrasé, et cette chaire un monument de la victoire de la théocratie romaine. Après la chute de Montségur, l'inquisition dressa son tribunal à Lavelanet, d'où elle lannases piqueurs et ses limiers sur leThabor. Le moulin féodal est en face de l'église sur la branche factice du torrent qui bouillonne souterrainement et mugit à de noires écluses qu'il blanchit de son écume. Ax le meunier était parfait, et transporta ses meules à Montségur. Lavelanet aujourd'hui n'est qu'un bourg manufacturier jeté sur un torrent qui, à peine sorti de ses gorges natales et tout sauvage encore, se modère sous la main de l'homme, pour activer les rouages retentissants de ses filatures à travers lesquelles il tombe échevelé de cylindre en cylindre. Lavelanet, au moyen âge, était un atelier de catharisme ; il tissait, avec le lin pur de saint Jean, des tuniques qu'il brodait avec la pourpre éclatante de Phaton. Alors, il vêtissait les âmes; aujourd'hui, il ne recouvre que le corps. Il a pourtant construit une chapelle sur son monticule occidental, au lieu même où l'autel de la lune s'élevait dans son bocage aérien. Cet oratoire ne manque pas d'un certain charme pittoresque et d'un vague attrait religieux, surtout lorsque sa cloche agreste fait entendre, du milieu des rameaux, les tintements mélancoliques de l'Angélus du soir. Mais combien cet édicule est mesquin en face de ce gigantesque autel dressé, par le christianisme philosophique

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des johannites, sur un piédestal de montagnes et de nuages, au Verbe incréé. Nos regards ne pouvaient se détacher du sanctuaire vénérable dont la masse grise et carrée comme un tombeau se détachait vivement sur le fond noir de la chaîne centrale où se réverbéraient les rayons du soleil couchant. Des nuages sombres flottaient à sa base et suspendaient dans le ciel la grande ruine catharéenne qui reposait immobile sur ces tempêtes, et vaporeuse et rayonnante se transfigurait dans la lumière comme dans la gloire de ses martyrs. La nuit tomba insensiblement ; elle nous déroba enfin l'aspect des ruines ; et nous nous endormîmes au bruit des eaux qui murmurent continuellement dans les rues de Lavelanet.

Au mois de juillet 1209, le sacerdoce albigeois, fugitif devant la croisade, arrivait éperdu dans Lavelanet ; Ramon de Pérelha recueillit dans ses murs le Patriarche, les évêques, les diacres, les diaconesses, les écoles, les hospices, les orphelins de tout le Midi escortés par les barons; et formant de toutes ces multitudes éplorées une longue colonne dont il prit la tête, le jeune chef de l'émigration se mit en marche vers Montségur.

Près de six cent cinquante ans après, nous suivions le même chemin, mon camarade et moi, à pied, le bâton à la main, et notre compagne assise sur une ânesse blanche, comme une fille de Sion. Nous remontions la rive droite du Lectorier : la plaine que nous traversions était couverte de cultures de maïs dont les feuilles à demi desséchées laissaient entrevoir les longs épis dorés et che-

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velus ; froment magnifique du pauvre arrivé d'Orient parmi-nous avec le catharisme au retour de la première croisade. Cette plaine, large de deux ou trois kilomètres, se termine au Piboléo. De cette bergerie, une avenue de maigres cyprès, alternée de cerisiers rougis par les premiers froids, nous conduisit, sur leurs feuilles qui déjà jonchaient le sol, jusqu'au pied de la montagne. Sur ces arbres flétris, des nuées d'hirondelles chantaient le lever de œ dernier beau jour d'automne ; leur gaieté vive contrastait mélancoliquement avec leur plumage noir, semblable à une longue robe traînante, et avec leurs petites gorges tachées de sang, comme ^ des victimes échappées au couteau. Les mères groupaient autour d'elles leurs petits frissonnants, joyeux à la fois et funèbres ; on eût dit des veuves cathares, avec leurs enfants orphelins, qui, le cœur sanglant et traînant leurs longues infortunes, saluaient avec transport l'aurore du jour divin, le lever de l'éternel soleil.

Accessible jusque-là aux chariots, le chemin n'est plus qu'un sentier scabreux, raviné, indécis, tracé au hasard par le pâtre à travers des buissons de hêtres rabougris, et perpétuellement broutés par les ânes et les chèvres. <:es broussailles étaient autrefois des forets : les aT'brcs ont dégénéré comme les hommes * ^ La montagne ondule de l'est à l'ouest, revêtue jusqu'à sa cime qui, par intervalles, se hérisse en énormes crêtes de roc grisâtre semblables,au-dessus des bois, à des vagues solidifiées avec

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