ÉPILOGUE
leur écume. Une indicible émotion nous saisissait au cœur en gravissant ces sentiers sanctifiés par les douleurs et les combats des ancêtres. Nous croyions voir ces chevaliers escortant en silence les hommes de Dieu, le front penché sous le poids des tribulations de leur patrie, des larmes sillonnant leurs faces farouches, et roulant sur leurs barbes et sur les crinières de leurs chevaux.
Du sommet de cette première chaîne, nous aperçûmes de nouveau le vieux donjon momentanément dérobé par la montagne et4es bois. Il apparaît vers le Sud au fond d'une haute gorge, qu'il barre de sa masse, campé tout en travers, rapproché, mais, à ce qu'il semble, inarbordable, sur son roc morne et désolé. On dirait un vaisseau foudroyé sur un écueil, ou l'Église cathare elle-même échouée sur ce sépulcre des siècles. Le chemip serpente dans cette gorge inégale, largement déchirée, et qui s'ouvre alternativement sur d'étroites combes. Il monte toujours, d'abord insensiblement et par de longs circuits, puis tout à.coup à une berge abrupte par de raides et brusques zigzags : ces gigantesques degrés conduisent au pied de la montagne du château, sur la brèche du Tremblement. Nous en gravissions lentement les rampes lorsqu'un tourbillon se leva du couchant ; nous ne vîmes plus à gauche les ruines sur notre tête; elles étaient enveloppées d'un nuage; le vent bruyant et plaintif roulait impétueusement la nue autour des créneaux en l'èftilant comme un panache. De ce col élevé, une gorge nouvelle s'ouvre vers le Sud, et descend rapidement dans un val profond qui s'élar-
git en un bassin triangulaire. Au fond de ce bassin on tombe tout à coup par un chemin presque vertical sur un village qu'on ne soupçonnait pas dans cet abîme. C'est le village de Montségur assis au pied de trois montagnes, aux crêtes grisâtres, aux flancs hérissés de noirs sapins, et d'-un aspect triste et sailvage. Un torrent y met en mouvement un moulin et quelques scieries en fuyant vers la foret de Bélestar dont les cimes presque inaccessibles étaient autrefois peuplées d'ours. C'est le grand Ers (le petit arrose le Lauragais), l'Ers des montagnes, et sa source formait avec celle de la Garonne, et la section centrale des Pyrénées, la limite méridionale du diocèse cathare
de Toulouse.
Le village de Montségur est un ramas de maisons, étage par rangs parallèles, entrecoupé de ruelles tortueuses, jeté sur la berge abrupte à l'aspect du Sud, et croupissant dans la boue et le fumier des troupeaux. Ces parcs à vaches, ces toits à porcs, voilà donc ce qui fut pendant plus d'un quart de siècle l'asile de deux princesses, de grandes châtelaines naguère reines de cours d'amour, de barons et de chevaliers, héros de romans, de ballades et d'épopées. Leur souvenir parfume encore cet impur cloaque. Nous y trouvâmes même leurs gracieux symboles. Des abeilles nous reçurent à l'entrée du hameau.' Leurs ruches s'élèvent dans un jardin contigu au cimetière. Leur rencontre nous parut d'un heureux augure. « L'abeille, dit mon compagnon, est un insecte cathare : nec conçubitu indulget; et, selon le poète platonicien, apibus