ÉPILOGUE
jusqu'aux murailles que l'aspect d'une carrière bouleversée et encombrée d'un énorme amas de rocs anguleux. Intacts du fer et purs du ciment, ces rocs bruts sont évidemment le reste des matériaux employés à sa construction, et en m(jme temps les débris des projectiles lancés par les balistes. On dirait que l'architecte surpris par la guerre n'a pas eu le temps d'en déblayer les alentours. L'histoire confirme cette conjecture, et fixe avec précision pai» son ogive l'âge du monument. 11 est des premières années du xiii» siècle (1204). On y travaillait encore lorsqu'au commencement de la croisade, la patrie romane et la religion cathare vinrent réclamer cette Roche pour s'y préparer contre les hasards des batailles, un refuge et un sanctuaire aérien.
L'architecte est inconnu. Peut-être était-ce Escot de Linas, le grand ingénieur des guerres albigeoises, ou Ramon de Vais qui, plus tard, en arma de machines les murailles, ou Bertrand de la Bacalaria qui, pendant le dernier siège, en manœuvra lui-mtme les balistes. Mais quel qu'il fût, il était évidemment méridional et même johannite. 11 n'admet dans sa construction que la ligne droite et la forme rectangulaire, expression du bien et du vrai. Il en exclut presque absolument la ligne courbe, oblique comme le mensonge, sinueuse comme l'erreur, brisée, tourmentée comme la violence, la colère, le meurtre. C'est d'autant plus significatif qu'elle est, à cette époque, la ligne génératrice de tous les édifices publics, cathédrales catholiques, forteresses féodales, hôtels de ville populaires, tt
des palais fantastiques des démons également remplis de tumulte et de tempête. Le prophète de Pathmos donne une forme quadrangulaire à la cité de Dieu, et, d'après une antique tradition, les poètes construisent sur un plan circulaire le dédale de la cité de Satan*. Ces chimères, ces gorgones, cette monstrueuse ornementation, reproduction hideuse du type du mal, si communes dans les maçonneries de ce temps, sont rigoureusement bannies de la forteresse du Paraclet.' Nulle part, le serf infortuné du moyen âge ne s*y tord, comme dans la tour de Montagut, en cariatide grimaçante et grotesque. Nulle sculpture de violence, nul symbole de guerre, nulle idée de combat ni de mort. Point de tours ni de tourelles angulaires, ni même, à proprement parler, de meurtrières latérales, ni de fossés environnants que les précipices : seulement une dentelure de créneaux semblable à une couronne. C'est moins un château qu'une arche de refuge, moins un donjon qu'un autel des sacrifices. Montségur, sans autre défense que l'escarpement de son site, trouvait, comme le cœur de son peuple, sa sécurité dans son élévation et son calme dans sa proximité du ciel.
Après ce phénomène architectural, ce qui frappe le plus dans ce château c'est son exiguïté. On s'étonne d'un si petit théâtre pour tant de gloire et d'infortune et d'un si étroit espace pour la mort d'un peuple et d'un siècle. Le monument remplit exactement le sommet; il peut être long de cent