ÉPILOGUE
térieur du sud, un carré semblable à un puits rempli de gravois et qu'on appelle, en effet, la citerne. Nous étions évidemment dans la salle capitulaire. C'est ici que Ramon de Perelha réunissait ses vassaux et pendant la guerre ses chevaliers. C'est ici que Guilhabert de Castres prêchait habituellement, adossé au mur de l'ouest et la face tournée vers l'orient. C'est ici encore qu'il fît la grande réorganisation de la hiérarchie cathare destinée à lutter contre l'inquisition (1232).
Pendant que je donnais ces explications, noire guide prétendit qu'il existait une chapelle. Où donc est-elleT m'écriai-je étonné. Il me montra le mur de refend qui divise environ un tiers de l'édifîce au nord, et dans ce mur, à un mètre et demi du sol, une meurtière dégradée. Cette archère intérieure me révélait le donjon. Mais comment pénétrait-on dans cette partie du château? Nulle porte visible n'y conduit. Nous avons remarqué tout à l'heure un creux nommé la Cisteme. C'était incontestablement l'escalier descendant dans les souterrains. La sonorité du sol annonce une voûte, et l'exiguité relative du manoir supérieur fait supposer l'existence de souterrains probablement immenses. C'était là le grenier, le magasin, l'arsenal et aussi les dortoirs des défenseurs de Montségur. Eh bien, cet escalier aboutissait en diagonale par les caves à l'angle occidental de la grande salle. Là, au point de jonction du mur d'enceinte et du mur transversal, s'ouvre dans la maçonnerie un second escalier montant du souterrain à la plate-forme. La vis en est détruite,' et la chute des gradins supérieurs obstrue le fond
4'ti LES ALBIGEOIS ET L'LNQUISITIOX
de la tour, où l'œil admire encore, sur la paroî circulaire, la grâce de sa spirale. C'est par là qu'on pénétrait dans le donjon, mais depuis que le souterrain est fermé on n'y monte plus que de la grande salle et.par l'arche re intérieure élargie et dégradée. Nous gravîmes par cette brèche dans le donjon que la forme ogivale de sa voûte récemment tombée a fait prendre pour une chapelle. Le sol, plus élevé que celui de la salle capitulaire, est couvert d'orties et de grandes herbes. Deux meurtrières, d'un mètre environ de hauteur, s'ouvrent sur le vallon deMontségur, deux autres à l'opposite sur le ravin de Serrelongue. Parallèles à la porte dont elles ne défendent pas l'abord, les premières méritent à peine le nom de meurtrières ; et les secondes, plongeant sur un horrible escarpement à pic, ne sont en réalité que des lucarnes d'observation qui surveillent les montagnes dans la direction de Lavelanet. Une porte intérieure conduit à un autre compartiment qui forme à l'extrémité du nord-ouest un étroit et obscur réduit réservé probablement au sommeil des gardes nocturnes qui se relevaient sur la plate-forme. Le donjon, nous l'avons déjà dit, est la seule partie du château qui soit encore armée de son énorme crénelure. Nous ne remarquâmes aucune trace d'animaux malfaisants, d'oiseaux de proie ni de nuit, qui infestent les édifices ruinés du moyen âge. Soit que le site soit trop élevé et l'air trop glacial ; soit que la demeure des saints conserve un parfum odieux aux êtres impurs et pervers; soit que ces petits carnassiers frissonnent du meurtre immense qui s*exhale encore
ÉWLOGtJE 443
de ces ruines, et s'enfuient de ce repaire de l'inquisition, comme des chasseurs de la caverne dutio-re. Les murs en sont crépis à l'intérieur d'un cim'ent qui n'est probablement que du plâtre rose que le temps a durci comme le granit. La teinte en est encore vive dans le donjon, mais délavée par les pluies dans la grande salle. De cette dernière pièce où nous sommes redescendus, une seconde porte extérieure, qui ne correspond pas à la porte principale et plus petite de moitié, s'ouvre à l'est sur les derrières du château. Le rocher y forme cbmme un balcon inégal, raboteux, hérissé de grandes herbes, et bordé de broussailles qui se balancent sur l'escarpement abrupt, immense, vertigineux. Le vertige, en effet, .me saisit; je me sentis chanceler comme un homme ivre, et me rejetant en arrière d'effroi, je m'assis tout tremblant et ébloui. Je fus quelques instants sans pouvoir ramener mes regards vers cet escarpement qui forme de ce côté le fossé du château : effroyable fossé, tranchée de géants, justement nommée l'Abés (Abyssus). Du fonds de ce val, un contre-fort de rocher monte jusqu'au sommet comme pour étayer le plateau incliné qui suspend la forteresse sur VAbyme. Ce contre-fort, fléchissant, dirait-on, sous lepoids, s'est brisé à mi-hauteur, et sa déchirure forme un éperon aigu où le pâtre s'est tracé un sentier pour descendre dans le ravin (Vallum, Bautium). Ce passage s'appelle le Pas de Christolet.Ce mot est évidemment d'origine grecque, soit que le pieux johannite descendant du manoir ne manquât jamais,, arrivé là,' d'invoquer son Christ, en murmurant quelque an-
tique formule qui aurait laissé ce nom liturgique à ce roc d'épouvante (Christé, eleison, ololal), soit que ce pilier colossal ait seul gardé un nom donné primitivement à la montagne tout entière, lorsque les évtques, prenant possession de ce Sinaï, dirai-je, ou de ce Golgotlia du catharisme, le consacrèrent solennellement au Christ vainqueur, destructeur du péché, exterminateur des ténèbres, de Satan (Ghristos oloéis).
Le sacerdoce albigeois sortit par la porte de Test et se répandit sur la montagne vers les cabanes isolées sous les grands hêtres et les vieux chênes de la forêt. Le château se referma derrière les proscrits, et ils se trouvèrent recueillis, comme dans un île de roc escarpée, inaccessible, aérienne. Assis au-dessus des nuées, adossé à un immense abîme, flanqué d'abrupts escarpements, entouré de ravins dont la profondeur varie de cinq cents à mille mètres, uniquement accessible par le talus presque vertical du sud-ouest barré par sa masse crénelée et battu par ses balistes, Montségur pouvait se croire inexpugnable à tout ennemi qui n'accourrait pas sur les vents, comme la faim et la mort. Cependant, à la défense naturelle des précipices, on avait cru ajouter quelques travaux d'art ; on avait évidemment clos le balcon oriental d'une porte, et accru, en déchirant le rocher, l'escarpement du mur méridional. Puis, deux kilomètres plus bas, on avait, à l'extrémité de la montagne, placé, comme une vedette, une tour, dont on voit encore les restes, chargée de garder la gorge de l'Ers. Enfin, on avait posé en avant de la façade