ÉPILOGUE
du château, une barbacane, dont la demi-lune se reliait à la porte principale, alors masquée, par un corridor crénelé et percé d'archères, et dont le prolongement figurait la trompe de l'éléphant. La forteresse, par cette disposition, se trouvait sans porte extérieure à l'ouest et sans autre accès que la poterne de la barbacane dont l'abord était défendu par les archères du corridor et du donjon.
C'est par cette poterne dérobée qu'était entré le sacerdoce albigeois. Mais habituellement par où donc pénëtrait-on dans le château? Ici la tradition vient en aide à l'histoire. Selon les pâtres, il existait un vaste système de souterrains ; il avait deux ramifications immenses : Tune reliait le château à la tour de l'Ers ; l'autre venait aboutir, par une spirale de trois mille degrés, au village de Montségur. C'est par cette bouche, aujourd'hui perdue, que la forteresse, et la colonie cathare retirée sur la montagne sainte, s'alimentait, s'approvisionnait, correspondait avec le monde qu'elle contemplait du sein des nuées. La montagne poreuse de sa nature est donc creusée d'escaliers, de cellules et de corridors, et si Ton pénétrait dans ses entrailles on trouverait peut-être encore les tombeaux des chevaliers, des barons et des évêques morts à Montségur. Les alvéoles de cette ruche d'abeilles platoniciennes étaient des sépulcres. Il y avait donc deux colonies : dans le val, le clan servile et rustique; c'est le hameau de Montségur. Sur la Roche, la tribu chevaleresque, sacerdotale et johannite. Ses cabanes de feuillages, ses cellules, ses grottes, '
éparses sous les chênes et les sapins de la forêt, s'étendaient entre le château et la tour de TErs. Mais il n'en reste plus rien ; les maisons ont été détruites par les vainqueurs, leurs vestiges par les ouragans, et leurs souvenirs mêmes par les siècles. Tel était Montségur : mais quel que fût son escarpement, il fut pourtant escaladé. De quel côté? Du nord et du chemin de Lavelanet. L'ennemi rampa, comme un serpent, pendant la nuit, à une effroyable hauteur, sur les aspérités du roc vertical, et, tournant la base du donjon, aborda le trottoir oriental. Il frappa par derrière et en traître l'invincible château. L'exploration du site et des ruines terminée, nous nous assîmes, las mais émus, curieux encore et tout palpitants, à l'angle sudest du manoir, sur des roches revêtues de mousse. Et là, immobiles et silencieux, nous fûmes quelque temps à contempler, dans un mélancolique ravissement, le magnifique horizon pyrénéen qui entoure Montségur. A droite, dans le val, se cachait le village, aux maisons recouvertes de tuile rouge, disposées comme des ruches d'abeilles. A gauche, on découvrait TAbès, où les vaches blanches de Serrelongue paraissaient comme des agneaux. Au delà, les villages moresques, et dans le lointain Lavelanet. En face, vers le sud, un pic triangulaire, Bidorto; près de sa cime une vaste grotte : on dirait une bouche de géant contractée d'efifroi. L'Ers coule au sud de cette montagne ; on le voit descendre de gorges sauvages, plonger et replonger sous la terre comme une couleuvre efiarée, puis serpenter au levant dans des lointains grisâtres, ondulés de mon-