‹ Histoire des AbenakisChapitre 16 sur 69 · SECOND VOYAGE DU P. DRUILLETTES CHEZ LES ABÉ- NAKIS · texte numérisé non relu

SECOND VOYAGE DU P. DRUILLETTES CHEZ LES ABÉ- NAKIS

Les Abénakis qui avaient reconduit le P. Druillettes à Québec, demandèrent avec instances qu’il leur fut rendu, après quinze jours de repos ; mais les P. P. Jésuites, pour de justes raisons, ne purent accéder à cette demande, et les sauvages retournèrent dans leur pays fort affligés de ce refus.

L’année suivante, 1648, ils revinrent à Québec, pour réitérer leur demande. Les P. P. Jésuites, pensant que les Abénakis de Kénébec pouvaient être secourus par les P. P. Capucins de l’Acadie (1), et ayant alors besoin des services de tous leurs Pères pour les missions du Canada, ne jugèrent pas à propos d’y envoyer un missionnaire.

Ce nouveau refus ne découragea pas les Abénakis. Aussitôt après le retour de leurs députés, ils en envoyèrent d’autres vers les P. P. Capucins, pour leur exposer leurs misères et leurs besoins. Alors, le P , Côme de Mante, vivement touché des pieux sentiments

Çï y Ueiuuoua ue* J ©suites. 1652. 22.

DES ABENAKIS.

* Ces bons cuvages, leur donna une lettre, adressée au supérieur des Jésuites à Québec. Cette lettre était ainsi conçue.

“ Nous conjur°ns vos révérences par la sacrée dilec- “ tion de Jésus et de Marie, pour le salut de ces pauvres âmes qui vous demandent vers le Sud de ” leUr donner toutes les assistances que votre charité u c°urageuse et infatigable leur pourra donner, et meme S1 en Passant à la rivière de Kinibequi vous ' y rencontriez des nôtres, vous nous ferez plaisir de eur manifester vos besoins ; que si vous n’en ren-

* Contrez foint) vous continuerez, s’il vous plait, vos

" SuDtT mstractions envers ces pauvres barbares et £ uouuuonnés, autant que votre charité le pourra per- “ mettre” (1). F

Dans le mois d’Août 1650, quelques Abénakis portèrent cette lettre à Québec. Alors, les P. P. Jésuites convaincus que ces sauvages n’avaient aucun secours des P. P. Capucins, leur donnèrent .encore le P. Druillettes, qui partit avec eux le 1 Septembre, accompagné de Noël Negabamat. Le voyage fut fort heureux.

Aussitôt après son arrivée chez les Abénakis Je Pere descendit au fort Taconnock, avec son compagnon algonquin, et de là, se rendit à Boston, dans le but de traiter d’un projet d’alliance avec les Anglais pour protéger les Abénakis et les Algonquins contre es Iroquois (2). Le gouvernement de Boston, après avoir délibéré sur ce sujet, donna à entendre qu’il

(1) Relations des Jésuites. 1651. 14 i5a (2) Relations des Jésuites. 1651.

accorderait quelques secours pour repousser ces sauvages.

Le Père fut accueilli à Boston avec bienveillance, et logé chez le major général Gibbons. Voici ce qu’il dit de cet Anglais. . “Il me donna une clef d’un “ appartement de sa maison où je pourrais avec toute “ liberté faire ma prière et les exercices de ma reliu gion, et me pria de ne point prendre d’autre logis^ “ pendant que je séjournerais à Boston” (1).

Voici ce qu’il dit de la Nouvelle-Angleterre. “ Toute la Nouvelle- Angleterre est une république, “ composée dè quatre colonies;- La première, et la u plus considérable, est celle de «Boston, qui a, dit-on, “ quarante bourgs, ou villages dans-son ressort ou dis- “ tri, et. La deuxième est celle de Plymouth, à quau torze lieues d’ici; elle a vingt bourgs ou villages, “ dont Plymouth est le principal, mais beaucoup “ moindre que celui de Boston, quoiqu’il soit le plus “ ancien de tous ; il est situé vers le cap de Malle- “ barrç. La troisième est celle de Kenetigouk (2), à a trente ou quarante lieues de la deuxième. Celle-ci “ a environ dix bourgs. Kenetigouk est; la rivière des “ Sokokiois. La quatrième est celle de Kouinopeia (3), u à dix lieues de la troisième” (4).

Le P. Druillettes dit “ que la rivière Kenetigouk

(lyL’Abbé J. B. A. Feçland. Hist, du Canada, 1ère partie. 392.

(2) De’‘ Kupateguk”' à la rivière longue, d*où les Anglais ont fait le mot “ Connecticut.”

(3) De <% Kinnipiia”, c’est la grande ^eau. C’était le pnys des sau- Tages “ Kinnipiaks.” Ce territoire: fut appelé “New-Haven.”

(4) Lettre du P*. Druillette?, ( l’Abbé, J. B. A,. Ferland. Hist, du Canada, 1ère partie. 393.) v

DES ABENARIS.

était celle des Sokokiois.” Mais ceci ne veut pas dire que ces sauvages résidaient au Connecticut. Ils résidaient au Sud-Ouest de la rivière Kénébec et s’étendaient dans le New Hampshire, jusqu’à la rivière Connecticut. Ils voyageaient très-souvent sur cette rivière, et descendaient, par cette voie, jusqu’à lamer;

voilà pourquoi on appelait cette rivière “ celles des Sokokis.”

Dans ce voyage la Père visita, à Roxbnry, le ministre Eliot, appelé par les Anglais l’apôtre des sauvages. Ce ministre dut être fort étonné en voyant le missionnaire Jésuite, qui parlait la langue sauvage aussi bien que les sauvages eux-mêmes et dont “ l’ha- ■“ blt et l’équipage le rapprochaient plus d’un sauvage “ que d’un Français de médiocre condition” (1). Cependant, il le reçut avec bienveillance. “ Le Ministre,” écrit le Père, “ nommé maître Héliot, qui ensei- “ ^nait quelques sauvages, me retint chez lui, à cause “ que la nuit me surprenait, et me traita avec respect “ et affection, et me pria de passer l’hiver avec lui”(2).

H vlSlta anssi quelques bourgades sauvages. Il put s’entretenir longuement avec ces sauvages, parcequ’ils parlaient la même langue que les Abénakis.

Lorsqu’il eut rempli sa mission à Boston, il rè tourna ;a la rivière Kénébec, où il passa dix mois à évangéliser ses sauvages. Il fut de plus en plus étonné de leurs admirables dispositions. Cinq choses excitèrent singulièrement son admiration : leur foi, leur ferveur, leur affection et leur respect pour le missionnaire, leur

(l) Lettre du P, Druillettes.

(2) Lettre du P, Drailletti63,

courage à mettre en pratique ce qui leur avait été enseigné et leur désintéressement en embrassant la religion chrétienne.

lo. Il admira leur foi. Ces sauvages n’avaient pas eu de missionnaire depuis trois ans pour faire croître cette première semence, qui avait été jetée dans leurs cœurs, comme en passant, dans la première mission ; cependant, il s’aperçut de suite qu’elle y avait produit des fruits abondants, et que leur foi, loin de diminuer avait augmenté.

Ceux qu’il n’avait pu instruire que fort légèrement avaient récité chaque jour les prières qu’il leur avait enseignées. Ceux qui avaient recouvré la santé, après avoir été baptisés, publiaient partout que le baptême leur avait rendu la vie. Comme ils avaient appris qu’il faut confesser les péchés commis après le baptême, ils s’accusaient publiquement de leurs fautes, suppliant leurs frères de les punir pour ces fautes légères. L’un d’eux répétait partout : u Je marchais u comme les bêtes à quatre pieds, je ne pouvais me t# tenir debout, et, aussitôt après mon baptême, j’ai u marché et couru comme les autres.’’’

On présentait au Père des petits enfants qu’il avait baptisés lorsqu’ils étaient dangereusement malades. u Voilà,” disait-on, u ceux que tu as ressuscités par

l’eau que tu as versée sur leurs têtes” (1).

Quelques uns l’entretenaient jusqu’à une heure fort avancée de la nuit, lui rendant naïvement compte de leurs consciences. Ils lui racontaient toutes les atta-

(1) Relation des Jé3uiteer 1652. 27*

qùes que les jongleurs leur avaient livrées au sujet de leurs malades, voulant les guérir à leur mode, par des cris, des hurlements et des sortilèges. “ Ils ont été “ cause,” disaient-ils, “ que nous avons redoublé nos " prières, demandant à Dieu la santé de nos malades, “ afin qu’on ne nous forçât pas de les mettre entre “ leurs mains. Nous avons souvent été exaucés sur “ le champ, et, de cette manière, un grand nombre de “ nos malades ont recouvré de suite la santé. Après “ avoir adressé à Dieu toutes les prières que nous sa- “ viens, et lui avoir dit tout ce qui nous venait au cœur, nous ajoutions : Tu connais nos cœurs. Nous vou Ions faire pour le bien des malades ce que fait notre “ Père- Nous voulons te dire tout ce qu’il te dit; tu “ ie sais et nous le savons. Regarde ce qu’il fait, et écoute ce qu’il te dit : c’est ce que nous voulons faire “ et te dire” (1).

Il rencontra un vieillard, âgé de près de cent ans, qu’il avait baptisé en 1647, le croyant alors sur le point de mourir. Lors de son baptême, ce bon vieillard était malade depuis trois ou quatre ans, et tout portait à croire qu il était sur le bord de sa tombe ; mais, par le baptême, il reçut la santé du corps comme la vie de l’âme. Ce bonnéophite fut souvent un sujet d’édification pour ses frères. “ Vous savez bien,” leur disait-il, “que j étais mort avant mon baptême ; je ne vivais plus, je ne pouvais plus me remuer. Deux jours après,

“ Pon me vit en santé. Cet hiver j’ai tué quatre orignaux, que j’ai rejoints à la course ; j ’ai assommé deux “ ours et j’ai mis à mort une grande quantité d’autres <«l) Relations des Jésuites. 1652. 27. ~ — — —

a animaux. Je pense sans cesse à Celui qui a totit u fait ; je parle souvent à Jésus ; il me fortifie et me u console. Je suis demeuré seul de ma famille. J’ai “ vu mourir ma femme, mon fils et mes petits neveux* u J’en ai ressenti quelque douleur au commencement ; u mais dès que je me suis mis en prières, mon cœur a “ été consolé, sachant que ceux qui croient et qui sont “ baptisés vont au ciel. J’ai remercié Celui qui a tout u fait de ce qu’ils étaient morts chrétiens, et je sens une u grande joie dans mon âme, sachant que je les verrai u bientôt dans le ciel. Quand mon cœur veut s’égarer u dans la tristesse, je me mets à genoux devant Dieu, u et la prière me fait retrouver mon cœur” (1).

Un autre vieillard, qui avait aussi été baptisé, était devenu un véritable saint. Il était si adonné à l’oraison qu’il passait la plus grande partie de la nuit à s’entretenir seul avec Dieu, tandis que les autres se livraient au .sommeil. Le Père, étant une nuit couché dans le wiguam de ce saint vieillard, l’entendit’se lever et se mettre en prières, prenant les plus grandes précautions pour ne pas éveiller Geuxqui dormaient près de lui; c’est ce qu’il faisait toujours. Cette fois le Père veillait, afin de le surprendre dans cette pieuse ruse. Ce saint néophyte commença son oraison par les prières qui lui avaient été enseignées, puis en ajouta un grand nombre d’autres, qui exprimaient de si beaux sentiments que le Père enfui ravi d’admiration (&).

Les sauvages assuraient que ce saint vieillard ob-

(1) Relations des Jésuites. 1652. 2 T.

; (l) Relations des Jésuites. 1652. 27, 2$.

DES ABENAKIS.

tenait souvent par ses prières la guérison des malades, ou d’autres faveurs qui les étonnaient toujours.

Plusieurs dirent au missionnaire que leurs enfants, morts après le baptême, leur avaienfapparu, venant du. ciel pour les encourager à pratiquer les vertus chrétiennes. “ Cette vue”, disaient-ils, “ nous comblait “ d’une joie que nous ne pouvons exprimer, et quel- “ ques uns d’entre nous, étant malades, guérissaient tout-a-coup.” (2). Les mères le conduisaient sur les tombeaux de ces petits anges, le priant de remercier Dieu avec elles de les avoir placés dans le ciel. L’une d’entr’elles lui dit : “ Avant qu’on nous eût parlé du “ ciel> nous étions inconsolables à la mort de nos en- “ fants ; nous pleurions longtemps la mort de nqs moindres parents. Mais maintenant mon cœur est £ bien changé ; ilne ressent plus ces angoisses, même “ à la mort de mon mari ou de mes enfants. Mes yeux “jettent bien quelques larmes au commencement ; “ mais dès que je viens à penser que leurs âmes sont “ au oiel avec Dieu, ou qu’elles y entreront bientôt, je “ sens une grande joie dans mon cœur, et toute ma “pensée n’est que de prier Dieu qu’il les mette bien- “ tôt avec lui. Si le démon veut par fois me jeter “ dans la tristesse par la pensée de la perte de quelqu’un que j’aimais, j’ai aussitôt recours à celui qui “ a tout fait, et il me fait connaître que celui qui est •“ avec lui n’est pas perdu” (1).

Peut-on concevoir une foi plus vive que celle de ,ces sauvages ? En lisant les naïves et sublimes paroles de ces bons neophytes, ne se croirait-on pas (1) Kslations des, Jésuites. IS52..28, ' ~~

transporté aux premiers siècles de l’Eglise, où la foi des chrétiens étonnait les rois et les empereurs) désarmais quelquefois les tyrans, et entraînait les infidèles vers la religion chrétienne !

2^ Ces bons néophytes priaient avec tant de ferveur et de piété que le missionnaire en fut étonné. Rien aussi n’était plus admirable que leur ardeur pour apprendre les prières et les vérités qui leur étaient enseignées. Ils passaient des nuits entières à répéter dans leurs wiguams ce qu’ils avaient entendu le jour précédent. Leur émulation dans cette étude était telle, qu’elle causait une véritable lutte entr’eux. Les plus petits luttaient avec les plus grands, et les enfants,, ayant la mémoire plus heureuse, devenaient les instituteurs des vieillards. Quelques uns écrivaient leurs leçons à leur mode. Un petit morceau de charbon servait de plume, et une écorce de bouleau prenait la place du papier. Les caractères qu’ils traçaient étaient des espèces d’hiéroglyphes particuliers à chacun d’eux ; l’un ne pouvait ni connaître ni comprendre l’écriture de l’autre (1). De cette manière, ils notaient les principales choses qu’ils entendaient, surtout ce qui frappait leur imagination, et étudiaient ces notes pendant la nuit. Le lendemain, le missionnaire était fort étonné de les entendre répéter, avec la plus grande exactitude, presque tout ce qu’il leur avait dit le jour précédent (2).

(1) Relations des Jésuites. 1652. 28, 29.

(2) Nous avons nous-même3 été témoin d’un fait semblable chez les sauvages Tetes-de- Boule de la rivière Saint-Maurice, où nous avons été missionnaire pendant trois ans. Nous vîmes souvent, pendant les instructions ou les explications du cathéchisme, des

DES ÂBENAKIS.

Il était surtout admirable a voir comme les petits enfants montraient de Pempressement et du courage; pour apprendre les prières. Ils assistaient régulièrement à la prière qui se faisait en commun à la chapelle, soir et matin. Ils suivaient toujours, en grand nombre, le missionnaire, lui demandant de leur enseigner les prières. Ils se mettaient alors à genoux, joignaient dévotement leurs petites mains, et prononçaient posément et distinctement les paroles qu’il leur faisait repeter. Ils ne manquaient jamais à ce pieux et édifiant exercice (1).

3°. Le missionnaire admira souvent la grande afiëctionque ces bons sauvages lui témoignaient. Dans leurs festins, ils Pbonoraient toujours du mets qu’ils servaient aux Chefs. En voyage, on lui donnait le meilleur canot ; s’ils prenait un aviron, on le lui enlevait des mains, en disant que son ouvrage était de prier Dieu. “ Prie pour nous,” disaient les sauvages,

et nous ramerons pour toi” (2). Dans les portages, où il fallait porter le bagage et les canots, il n’était charge que de sa petite chapelle de voyage (3), et souvent quelques uns le priaient de la placer sur les sacs qu’ils portaient, disant “ que ce petit fardeau de

sain ages traçant sur des morceaux d’ecorce, ou autres objets, des hiéioglyphes fort singuliers. Ces sauvages passaient ensuite la plu3 grande partie de la nuifsuivante à étudier ce qu’ils avaient ainsi écrit, et a l’enseigner à leurs enfants ou à leurs frères. La rapidité arec laquelle ils apprenaient de cette manière- les prières était fort «tonnante.

(1) Relations de9 Jésuites. 1652. 29.

(2) Relations des Jésuites. 1652. 29.

(3) La chapelle de voyage était une petite fcoîte contenant tous fes objets nécessaires pour célébrer le Saint-Sacrifice de ia messe

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