‹ Histoire des accouchements chez tous les peuplesChapitre 10 sur 94 · A. — SUR LA NAISSANCE DE QUELQUES PERSONNAGES BIBLIQUES · texte numérisé non relu

A. — SUR LA NAISSANCE DE QUELQUES PERSONNAGES BIBLIQUES

Naissance d’Adam. — Dieu créa donc l’homme à son image; il le créa à l’image de Dieu, et il les créa mâle et femelle (3).

(1) Mœurs et institutions des peuples de l’Inde.

(2) Ce nom ne s’applique d’ordinaire qu'aux prêtres de Bralima.

(3) Genèse, I, 27. Malgré ce passage explicite, Saint Thomas assure que, dans l’état d’innocence, les hommes se reproduisaient par la seule intention des idées, spirituellement, et que les organes de la génération n’ont paru qu’après le péché , comme des marques indélébiles de la désobéissance du premier homme.

l’obstétrique et le culte

Se fondant sur ce passage obscur de la Genèse, certains auteurs croient qu’Adam était hermaphrodite. C’est ainsi qu’il apparut à la sainte veuve Antoinette Bourignon et à son confesseur, Abbadie.

Nous aurions voulu donner la description de notre premier père, d’après Antoinette ou Abbadie; mais ayant constaté que l’une avait écrit dix-neuf, l’autre trente volumes de folies, nous avons reculé devant les recherches (1). D’ailleurs, les anciens s’étaient déjà mis en cervelle une bizarrerie du même genre : Platon vit, dans le premier homme, un être double, comme le rappelle l’auteur de laPucelle :

Ainsi Platon, le confident des Dieux,

A prétendu que nos premiers aïeux,

D’un pur limon pétri des mains divines,

Nés tous parfaits et nommés androgynes,

Egalement des deux sexes pourvus,

Se suffisaient par leurs propres vertus.

Le philosophe grec a tiré de cette idée une ingénieuse fiction, pour expliquer l’action attractive de l’amour sur les deux sexes : il suppose qu’après avoir créé l’homme double, Dieu le dédoubla ensuite et que, depuis ce temps, les deux moitiés tendent sans cesse à se rapprocher.

Naissance d’Eve. — Le Seigneur Dieu dit aussi : Il n’est pas bon que l’homme soit seul, faisons-lui un aide semblable à lui (2).

Le Seigneur Dieu envoya donc à Adam un profond sommeil ; et lorsqu’il était endormi, il tira une de ses côtes et mit de la chair à la place.

Et le Seigneur Dieu, de la côte qu’il avait tirée d’Adam, forma la femme et l’amena à Adam.

Alors Adam dit : Voilà maintenant l’os de mes os, et la chair de ma chair. Celle-ci s’appellera d’un nom qui marque l’homme, parce qu’elle a été prise de l’homme (3).

Les savants qui passent leur temps à contester toutes les découvertes modernes et cherchent à prouver que rien n’est nouveau sous

(1) Dans la Chandelle d'Arras, poème fameux de l’abbé Dulaurens, Adam, parlant de sa naissance, s’exprime comme suit :

Certain Seigneur, qui fait tout avec rien,

Voulant unir le mal avec le bien,

Fit le chiendent, les choux et la lumière,

Entre ses mains pétrissant la matière,

Il fit un sot, et ce sot ce fut moi.

(2) Genèse, II, 18.

(3) Id. II, 21, 22, 23.

le soleil, ne manqueront pas d’attribuer l’origine de l’anesthésie au Père éternel lui-même, qui, voulant opérer Adam sans douleur, le plongea préalablement dans un profond sommeil ; nous leur laissons le soin de faire cette remarque et de remonter au delà du déluge si bon leur semble. Notre compétence ne s’étend pas jusque-là.

Donc, Dieu tira l’élément constitutif de la première femme de l’un

Fig. 48. — Naissance d’Eve. (Fac-similé d’une gravure tirée du Chronicon seu historia totius mundï œtatum, par Hartmann Schedel, 1493.)

des arcs osseux dont l’assemblagé formait les parties latérales de la poitrine d’Adam :

Il en tire une coste, et va d’elle formant La mère des humains, gravant si dextrement,

Tous les beaux traits d’Adam en la coste animée Qu’on ne peut discerner l’amant d’avec l’aimée (1).

(1) Du Bartas. La Sepmaine, VIe Jour.

l’obstétrique et le culte

Notre première mère fut donc une côtelette. Joli motif à plaisanterie pour les esprits irrévérencieux et peu galants ; ainsi, Théophile Gautier, dans Pierrot posthume :

Tout irait mieux, si Dieu ne l’avait fait d’un geste Sortir du flanc d’Adam, côtelette funeste !

Un autre auteur se pose cette question facétieuse : « Est-ce par ce qu’elle sort de la côte d’Adam, mais la femme est comme certaines côtelettes, plus on la bat, plus elle est tendre ».

Le récit biblique est l’origine de l’erreur populaire qui attribue à l’homme une côte de moins qu’à la femme. « Celui qui a pu faire une femme avec une côte », dit Marchai, de Calvi, « a bien pu remplacer une côte avec n’importe quoi ; outre que, à supposer que la côte du premier homme n’eût pas été remplacée, cette imperfection a dû disparaître dès la première génération; on ne voit pas, en effet, que les enfants d’un amputé naissent eux-mêmes mutilés. Ainsi, il faut se rendre à cette vérité anatomique, que le nombre des côtes est le même chez l’homme et chez la femme; qui en ont chacun vingtquatre, douze de chaque côté». Puissamment raisonné et judicieusement conclu !

D’autres versions existent sur la naissance d’Ève : « On lit, raconte de Salgues, dans les rêveries de nous ne savons quel rabbin, sans doute malheureux en ménage, que Dieu ayant enlevé une côte à Adam, pour en faire une femme, et l’ayant posée un instant près de lui, un singe adroit et malin enleva furtivement la côte, et se mit à fuir à toutes jambes. Un ange courut après lui et le saisit par la queue; mais la queue lui étant restée dans la main, il la rapporta au lieu de la côte, et, par suite de celte méprise, ce fut de la queue du singe que la femme fut formée. De là vient qu’elle a toujours conservé quelque chose de sa première origine ». D’autres citent le même conte, en remplaçant le singe par un chat, animal égoïste, sournois, fripon et toujours prêt à jouer de la griffe.

Madagascar a aussi sa version : nous nous permettrons ici, en compagnie d’Herbelot (1), une petite excursion dans le pays qui nous envoyait naguère de si étonnants ambassadeurs. Voici ce que racontaient nos bons amis les Malgaches. Le premier homme, trompé par le mauvais esprit, but et mangea ce que son Créateur lui avait défendu; il mastiqua, avala, digéra ; puis, le premier des chymes

(1) BïbliotliïqiM orientale .

humains étant parvenu à la partie inférieure de l’intestin, trouva sans hésiter la porte de sortie. Qui fut bien étonné? Ce fut notre premier père. Moins avisé qu’un chat délinquant, il ne sut cacher sa faute et empuantit le céleste séjour. Plus rouge qu’une portière, dont le paillasson a été déshonoré par l’inconvenance d’un quadrupède, Jéhovah se présente devant le coupable et, au lieu de lui remettre une pelle et de la cendre, après lui avoir préalablement frotté le nez dans sa faute, il expulse violemment le malheureux. Peu après, le premier homme vit à l’un de ses mollets se développer une tumeur qui augmenta sans cesse de volume et s’ouvrit au bout de six mois, donnant le jour à une jeune fille qu’il éleva, puis épousa, sous le nom de Rationna (1).

Conséquences obstétricales de la faute d’Adam. — Un

accoucheur célèbre dans son temps, Yiardel, prétend gravement que l’enfant porte, le plus souvent, en naissant le visage tourné vers la terre, parce qu’il se sent coupable de la faute d’Adam et que son premier cri est OA qui veut dire : « O Adam ! pourquoi avez-vous péché? » Tandis que le cri de la mère à la dernière douleur de l’accouchement est OE, ce qui signifie : « O Eve ! pourquoi avez-vous induit en erreur notre premier père? » Ingénieuse ineptie, rapportée déjà par Guillaume Bouchet dans ses Serées.

Le péché de nos premiers parents eut, pour Eve et ses filles, une autre conséquence dont nous instruit la Genèse: « Je multiplierai tes misères et tes conceptions , tu enfanteras avec douleur ». Et que la femme n’essaie pas de se soustraire à cet arrêt; les bons chapelains, dont la Bible est le Coran, la foudroieraient de leurs malédictions. « La reine d’Angleterre », dit V. Hugo, dans les les Travailleurs de la mer, « a été blâmée de violer la Bible en accouchant par le chloroforme ». Quelle est à cet égard l’opinion des pieuses clergywomen? Les douleurs de l’accouchement ne sont pas le propre de l’espèce humaine; les femelles d’animaux y sont aussi sujettes. Est-ce donc parce que jadis une coquette, peu vêtue, a marivaudé avec un ophidien astucieux, que nous entendons, en ces cas critiques, miauler si désespérément les chattes et hurler les chiennes ?

Le nombril de nos premiers parents. — On sait que le nombril est la cicatrice formée par la chute du cordon ombilical, cinq

(1) Lucien parle d’un pays imaginaire, la Gastrocnémie, où les enfants étaient portés dans le mollet, et n’en sortaient qu’à l’aide d’une incision.

l’obstétrique et le culte

ou six jours après la naissance; « en conséquence », dit Brown, dans ses Erreurs populaires, « le nombril étant une partie de notre naissance, on ne doit pas le supposer dans Adam qui fut formé par le Créateur, ni dans Eve qui fut formée d’une partie d’Adam ». Reinhardt, mort en 1790, publia une dissertation où il agitait sérieusement cette grave question.

Logiquement, la cicatrice ombilicale ne devrait pas figurer sur l’abdomen de nos premiers parents et cependant les plus grands peintres, Raphaël et Michel-Ange, ont commis cette faute physiologique. L’école américaine moderne, à l’exemple de J. -B. Santerre, ne l’a point commise. En effet, nous lisons dans la Revue politique et littéraire du 31 janvier 1885, le renseignement suivant: « Le chefd’œuvre de l’école yankee se trouve dans notre hôtel : c’est une immense toile qui représente nos premiers parents dans le paradis terrestre. Adam et Eve, grandeur nature, tiennent chacun une moitié de pomme qu’un serpent à tête humaine leur conseille de manger; quelques animaux, groupés autour de l’arbre de la science, commencent à montrer des velléités de révolte; l’aigle jette un œil perçant sur la timide colombe; le lion ouvre une gueule énorme; l’ours grogne, c’est certain : l’on devine qu’ils ne tarderont pas à suivre le mauvais exemple donné par la femme. Jusque-là rien de bien extraordinaire; mais où la beauté de l’art éclate, c’est dans la conformation d’Adam et d’Eve : ces deux ancêtres de l’humanité étant sortis des mains de Dieu, l’artiste leur a supprimé le nombril et mis au-dessous de l’estomac une surface unie comme un tambour. C’est d’un grotesque adorable. »

Accouchement d’Ève. — La Genèse est d’une sécheresse regrettable au sujet des accouchements d’Ève :

Or Adam connut Eve, sa femme, et elle conçut et enfanta Caïn, et elle dit : J’ai acquis un homme par l’Eternel.

Elle enfanta de nouveau et mit au monde Abel frère de Caïn (1).

Sur ce texte laconique, les anciens rabbins répandirent le flot de leurs commentaires ; c’est à eux que les Mahométans ont emprunté une tradition qui prêtait à Ève deux accouchements gémellaires successifs. C’était bien le moins : la terre était encore si peu peuplée ! Donc, ayant mis au monde Caïn et Aclima sa jumelle, Ève, posteriore et uno partu, enfanta Abel et Lébuda. Adam n’avait pas à chercher loin pour établir ses filles : à Lébuda Caïn, Abel à Aclima. Or Caïn

(1) Gen., IV, 1,2.

aimait cette dernière ; il invoquait les droits que lui créait une cohabitation antérieure de neuf mois ; il avait durant ce temps vécu

Fig. 49. — La première naissance, d’après le tableau de Vauchelet.

d’accord avec elle et, par conséquent, leur union ne pouvait qu’être

l’obstétrique et le culte

heureuse. Pour résoudre le différend, Adam proposa un sacrifice et promit Aclima à celui dont l’offrande serait la plus agréable au créateur ; l’épreuve fut favorable à Abel qui périt victime de la colère et de l’envie de son frère.

Les rabbins ne sont pas les seuls qui se sont avisés de suppléer, par hypothèse, à l’insuffisance de la Bible ; les médecins se sont mis de la partie. L’accouchement d’Ève a suggéré quelques réflexions médicales, plus ou moins intempestives, de la part de certains savants qui avaient sans doute du temps à perdre : Jean-Henri Schultz, professeur à Altorf, a fait, en latin, une Histoire delà médecine anté-diluvienne (1); sur quels documents scientifiques, nous l’ignorons.

Ecoutons le docte Schultz : « Que de vérités physiologiques les premiers époux purent apprendre, en s’examinant mutuellement, en s’embrassant, en faisant l’amour ! L’expérience n’enseigna-t-elle pas à Ève quels sont les débuts, les progrès, l’issue de la grossesse? Il est vraisemblable qu’Adam, poussé par la nécessité, employa ses mains, en vrai accoucheur, pour soulager son amie en travail, et fit aussi la première des opérations chirurgicales. Peut-être même ces deux premiers êtres virent-ils le premier exemple d’hémorrhagie et s’en étonnèrent ; assurément, ils virent le premier cordon ombilical, reconnurent la sécrétion du lait, apprirent son usage; ils purent même, s'ils en eurent le loisir, s’élever à la connaissance du méconium ; nécessairement ils durent observer chez leurs enfants les phénomènes divers de la croissance, l’éruption et la chute des premières dents, l’apparition des dents permanentes, et toutes les transformations successives qui, dans les deux sexes, ont lieu jusqu’au moment de la puberté : changements qui ne sont pas assez insensibles pour ne pas exciter l’étonnement et ne pas tenir l’esprit suspendu entre l’espérance et la crainte. Il est donc évident qu’après la physiologie, nos premier sparents eurent l’obligation d’apprendre la pathologie : avec ces deux sciences se développa peu à peu l’hygiène ».

Adam père de la médecine! Qu’en dis-tu, ô vieil Hippocrate de Cos?

Adam et Ève ont-ils coupé le cordon ? — D’autres érudits ont exercé leur sagacité sur une question des plus controversées : Adam et Ève ont-ils, oui ou non, coupé le cordon ombilica de leurs enfants ? C’est ce que nous allons examiner avec eux.

(1) Historia medicinœ a rerum initio ad annum uriis Ilomœ, DXXXV, 1728.

En 1771, J. Astruc a étudié consciencieusement cette question, et il en a donné cinq solutions différentes, sous forme de réponse à une lettre de M. D. F. B. Sur la conduite d'Adam et d'Ève àV égard de leurs premiers enfants. Nous reproduisons in extenso cetLe dissertation curieuse, encore qu’un peu longue ; elle montre bien à quelles futilités s’amusait ce qu’on voulait bien alors appeler la science :

Vous voilà donc engagé, Monsieur, dans une dispute avec un philosophe du temps, sur la manière dont Adam et Eve se sont comportés à l’égard du cordon ombilical, et de l’arrière-faix de leurs premiers enfants. L’ont-ils lié et coupé, comme on le pratique à présent ? Mais, vous a-t-on objecté « comment savaient-ils cette pratique ? Qui la leur « avait apprise ? Ils avaient été créés sans nombril, et ils n’avaient « jamais vu naître d’enfants : Ne l’ont-ils point lié et coupé ? Leurs « enfants ont donc dû expirer tous. C’est une vérité reconnue de « tous les médecins, et voilà le genre humain perdu ».

Vous me marquez, Monsieur, que cette objection vous a embarrassé, et vous me priez de vous indiquer la manière d’y répondre. Mais vous me paraissez fort choqué de l’air de suffisance, et du ton railleur avec lequel on vous l’a proposée. Ne savez-vous pas que c’est l’usage de ces Messieurs ? Pleins de la sublimité de leurs lumières, ils croyent que la plus légère difficulté, qui vient d’eux, doit renverser les vérités les plus respectables. Mais ils ne jouissent pas longtemps de ce vain triomphe. On leur répond, et les voilà confondus.

C’est le cas de celui dont Horace (1) parle :

Qui fragili quærens illidere dentem,

Offendit solido. . .

C’est en particulier le cas de votre philosophe. Rien de plus frivole que son objection. Je vous envoie trois ou quatre réponses, afin de lui en donner le choix. Elles sont toutes plausibles, je pourrais dire qu’elles sont toutes solides.

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