TROISIÈME SOLUTION
Je vais plus loin encore, et je suppose qu’Adam, à qui l'arrière-faix et le cordon qui pendaient du nombril de Caïn, déplaisaient, les arracha. Qu’en sera-t-il arrivé? la mort certaine de Caïn, vous a dit votre philosophe. Tel est le sentiment unanime de tous les médecins, à ce qu’il a prétendu, mais il se trompe. On arrache l’un et l’autre constamment à tous les veaux au moment de leur naissance, sans qu’il s’ensuive aucune hémorrhagie. On les arrache de même aux jeunes cochons sans aucun danger. On l’a arraché plusieurs fois à des fœtus humains par imprudence, sans aucun accident funeste. On peut consulter les deux dissertations de Jean Henri Schulz, professeur en médecine à Hall, toutes deux dans la Collection des Thèses anatomiques de M. Haller, TomeV, l’une : De vasis umbilicalibus nalorum etadultorum, et l’autre : An umbilici deligalio in nuper natis absolutè necessaria fit ? où il conclut négativement, et celle de Jean George Rœderer, professeur à Gottingue, et célèbre accoucheur, imprimée dans la seconde partie de ses Opuscula medica, et intitulée : De funiculi umbilicalis deligatione non absolutè necessaria. Dans ces dissertations, ces médecins citent plusieurs auteurs, qui ont pensé comme eux, et qui ont rapporté plusieurs observations d’enfants, à qui on n’a point fait la ligature, et qui n’en ont pas moins vécu.
Il est vrai qu’on oppose un grand nombre d’observations contraires, qui pourraient décider que la ligature du cordon a toujours été nécessaire, si c’était sur ce qu’on fait aujourd’hui à cet égard, qu’il fallut juger de ce qu’on faisait au commencement du monde. Mais il faut en juger sur un principe plus sûr. Dieu a pourvu à la conservation des petits de tous les quadrupèdes, qui naissent avec un arrière-faix, comme les enfants, sans qu’ils aient besoin d’aucun secours. On a donc raison de conclure qu’il a eu pour le moins autant d’attention pour la conservation des enfants, qui sont le plus noble de ses ouvrages ; qu’il a par conséquent établi pour eux de sages règles dans l’ordre de la nature, pour opérer tout ce qui était nécessaire pour leur conservation; et qu’il n’a pas voulu laisser le soin aux hommes de pourvoir, par leur adresse, à ce qu’il semblerait avoir négligé de faire lui-même.
Cette conséquence devient presque une démonstration-, si l’on compare le changement qui arrive au cordon, avec les autres changements qui s’opèrent dans le corps des enfants à leur naissance. Il fallait un canal artériel, et un trou oval pour entretenir la circulation du sang, tant que l’enfant devait demeurer dans le sein de sa mère sans respirer; mais ces communications deviennent inutiles dès qu’il commence à respirer, et c’est alors qu’elles se ferment d’elles-mêmes. Les vaisseaux ombilicaux sont nécessaires de même pour la nourriture du fœtus avant
l’obstétrique et le culte
sa naissance, mais ils n’ont plus d’usage dès qu’il est né : ils doivent donc se fermer alors, et se fermer d’eux-mêmes, car il n’est pas digne de Dieu de penser qu’il ait laissé son ouvrage imparfait, et qu’il l’ait abandonné aux soins ou à l’adresse des hommes.
On peut entrevoir dans la conformation du corps des enfants la mécanique destinée à opérer ce changement. Le cordon est formé, comme on sait, d’une veine et de deux artères (fig. 50). Pendant le séjour de l’en-
Fig. 50. — A, A. Veine ombilicale entourée des deur artères ombilicales, B, C.
fant dans le sein de sa mère, ces vaisseaux, nécessaires pour lui porter la nourriture, sont pleins de sang; mais comme ils n’ont plus d’usage quand il est né, ces vaisseaux changent alors d’état. Rien ne coule par la veine, elle doit se resserrer par le ressort de ses tuniques. Dans les artères ombilicales, s’il coule encore du sang, il en coule bien peu, par
le changement arrivé dans la direction des artères iliaques, d’où elles prennent naissance.
Ces artères sont coudées pendant la grossesse, parce que le fœtus étant ramassé en peloton (fig. 51), les cuisses en sontpliées contre le ventre. Dans cette position, le tronc de ces artères qui est au-dessous de ce coude, doit recevoir peu de sang, et la plus grande partie doit alors se détourner dans les artères ombilicales, dont l’origine est au-dessus du coude que font ces artères. Mais tout change dès que l’enfant est né ; on allonge ses jambes, on ouvre au sang le chemin direct dans les iliaques, il n’en passe plus dans les artères ombilicales, ou il en passe peu, et par conséquent, ces artères vides, ou moins pleines, doivent, de même que la veine ombilicale, se resserrer par le ressort de leurs tuniques, et s’oblitérer.
Ce n’est pas encore tout. Le ressort du cercle tendineux, qui fait le contour de l’ouverture du nombril, était contrebalancé par la veine et les artères ombilicales, tant que ces vaisseaux étaient pleins de sang ;
mais dès que ces vaisseaux sont vides, ou moins remplis, ce ressort doit prendre le dessus, et en se resserrant, doit achever de resserrer ces vaisseaux jusqu’à empêcher tout écoulement de sang, ce qui donne le moyen d’arracher le cordon dans certains cas, ou du moins de négliger de le lier sans aucun danger, comme on l’a observé plusieurs fois.
Ces avantages devaient être fort grands dans les enfants de nos premiers pères, parce qu’Eve était sobre et laborieuse, fournissait peu de sang à ses enfants, et que leurs vaisseaux devaient être par conséquent moins dilatés. D’ailleurs, ces enfants étaient plus forts, avaient les fibres plus élastiques, et les tuniques de leurs vaisseaux devaient se resserrer plus vite et plus fortement. Ainsi dans les enfants d’Eve le cordon doit se resserrer de lui-même sans ligature. Cet avantage subsiste encore dans les animaux, parce qu’ils continuent de se nourrir comme ils ont toujours fait. Il ne subsiste plus en nous, ou il subsiste bien rarement, parce qu’on s’est écarté du régime de nos premiers parents. Les femmes grosses mangent beaucoup de viande, et d’autres aliments succulents, font par conséquent trop de sang, et en fournissent trop à leurs enfants, ce qui rend leurs vaisseaux ombilicaux trop gros. D’un autre côté, la vie molle qu’elles mènent, fait que leurs enfants sont faibles, et sont formés de fibres lâches et peu propres à resserrer ces gros vaisseaux, c’est pourquoi l’on est obligé de lier le cordon pour suppléer au défaut de ces deux causes.
Je finis, Monsieur, cette digression, et je conclus de ce que je viens de dire, qu’Adam a pu arracher le cordon de Caïn, sans aucun danger de lui nuire ; ni de faire périr le genre humain ; comme votre Philosophe a voulu vous le faire craindre. 11 est vrai que, comme il aura peut-être vu, qu’en arrachant ainsi le cordon, il suintait du nombril pendant quelque temps une sérosité sanguinolente, il aura pu prendre le parti de lier le cordon de ses autres enfants, comme on le pratique aujourd’hui.
Voilà, Monsieur, plusieurs solutions de la difficulté de votre Philosophe ; vous pouvez lui laisser la liberté du choix, elles sont toutes plausibles et concluantes. Pour moi, Monsieur, je n’en adopte aucune, et vous en serez surpris; mais je crois qu’on peut répondre à votre Philosophe d’une manière plus générale et plus décisive, que je vais vous communiquer.