CINQUIÈME SOLUTION
Jusqu’ici je n’ai fait, Monsieur, que vous fournir des moyens de répondre à votre Philosophe. Il est temps de changer de rôle, et, en lui rétorquant son argument, de l'obliger à répondre lui-même. Ces Messieurs se croient bien forts quand ils attaquent; mais ils sont bien faibles quand on les force à se défendre. Or il vous est facile d’y réduire votre Philosophe.
Le genre humain existe; il faut donc, ou qu’il ait commencé d’être par la volonté de Dieu, qui l’a créé, ou qu’il existe nécessairement et de toute éternité.
Si votre Philosophe prend le premier parti, son opinion ne différera de la croyance de l’Église, qu’en donnant trop d’ancienneté au monde, et en supposant qu’il y a cinquante, cent mille ans, qu’il a été créé. Dans cette supposition, vous lui ferez sur son Adam et sur son Eve. c’est-à-dire sur le premier homme et la première femme que Dieu créa, selon lui, il y a cent mille ans, l’objection qu’il vous fait sur votre Adam et votre Eve, créés il y a environ six mille ans, et vous lui déclarerez que vous vous servirez pour lui répondre, de ce qu’il adoptera lui-même pour se tirer d’embarras.
Que s’il prend l’autre parti, et qu’il ose soutenir que le genre humain existe nécessairement et de toute éternité, il faudra qu’il admette une série nécessaire et éternelle d’individus, tous contingents, ce qui est une absurdité palpable, qui renferme une contradiction manifeste, série nécessaire d'individus contingents. N’importe, Monsieur, n’incidentez pas. Les hommes de cette série, ou auront appris par des observations répétées la nécessité de lier le cordon de leurs enfants, et, dans ce cas, avant qu’ils ayent acquis cette connaissance, le genre humain aura eu tout le tems de périr, ou cette connaissance était en eux nécessaire et innée, ce qui est une nouvelle absurdité, dont il ne faut pas être surpris, car les absurdités s’appellent les unes les autres.
Dans ce cas, vous lui direz que vous admettez de même dans les premiers hommes de votre série créée, la même connaissance innée, mais non pas nécessaire, car c’est Dieu qui la leur aura donnée, c’est-à-dire que vous le battrez de ses propres armes, après en avoir ôté l’impiété qu’il y mettait.
Montrez cet écrit, Monsieur, à votre Philosophe. S’il veut bien le lire avec attention, j’espère qu’il rabattra de la confiance qu’il a dans ses opinions ; mais je souhaiterais que mes réflexions eussent un succès plus heureux, et qu’elles pussent le ramener à la droite raison et l’engager à avoir plus de respect pour les vérités révélées.
Je suis, etc.
l/OBSTÉTRIQUE ET LE CULTE
Naissance d’Esaü et de Jacob. — Et\Isaac pria instamment l’Eternel pour sa femme, parce qu’elle était stérile.
Et l’Eternel fut fléchi par ses prières; et Rébecca, sa femme, conçut.
Mais les deux enfants s’entrepoussaient dans son ventre; et elle dit : s’il est ainsi, pourquoi suis-je? Et elle alla consulter l’Eternel.
Et l’Eternel lui dit : « Deux nations sont dans ton ventre ; et deux « peuples sortiront de tes entrailles et seront divisés. Un de ces peuples « sera plus fort que l’autre, et le plus grand servira au moindre. »
Et lorsque le temps qu'elle devait accoucher fut arrivé, voici, il y avait deux jumeaux en son ventre.
Celui qui sortit le premier était roux, et tout velu comme un manteau de poil ; et ils l’appelèrent Esaü ; et après sortit son frère, tenant de sa main le talon d’Esaü : c’est pourquoi il fut appelé Jacob (1).
Fig. 52. — La naissance d’Esaü et de Jacob, d’après une peinture de Benozzo Gozzoli. Campo Santû
de Pise.
Ce qui, traduit de style divin en termes obstétricaux, signifie qu’Esaü se présenta par la tête et Jacob, très vraisemblablement, par la même extrémité, mais avec une procidence du bras. La naissance de ce dernier a pu s’effectuer spontanément, en raison du volume des
(1) Genèse, XXV, 21-26.
jumeaux qui est presque toujours au-dessous de la moyenne. Quant à la présence du talon d’Esaü dans la main de son frère, il ne faut voir là qu’une exagération de langage expliquant la rapidité de la naissance du second enfant; autrement ce passage, pris au pied de la lettre, indiquerait que, contrairement à la règle, les deux enfants avaient une seule poche amniotique, ce qui semblerait confirmer l’opinion erronée de Viardel. Cet accoucheur, ami des bonnes mœurs, prétend, en effet, que les jumeaux du même sexe sont renfermés dans une poche unique, et que celle-ci est double quand les fœtus sont de sexe différent; et pourquoi? « afin », dit-il, « d’inspirer aux hommes, dès le premier moment de leur formation, des lois et des règles pour la chasteté ». C’est, selon lui, dans la matrice comme à l’église du village : côté des filles, côté des garçons. Le vertueux Viardel paraît ignorer que les jumeaux, même quand la nature, suivant son habitude commune, les a faits d’un sexe unique, sont le plus souvent isolés chacun dans une cavité distincte. La providence aurait-elle voulu mettre le fœtus en garde contre les aberrations amoureuses que la tradition reproche à Socrate ou à Sapho? Nous autres, gens de morale terre à terre, nous aimons mieux penser qu’en empêchant toute promiscuité, elle voulait éviter des enchevêtrements de membres ou de cordons qui eussent été nuisibles à la mère et aux enfants (1).
Des jumeaux quel est l’aîné ? Scientifiquement, et tout en réservant la question encore controversée de la superfétation, il n’y a pas lieu d’établir une différence d’âge entre eux, puisqu’ils sont conçus au même moment; civilement, il est pourtant nécessaire de fixer une règle : la jurisprudence hébraïque, avec laquelle s’accorde la nôtre, considérait comme l’aîné (de ante natus , né avant), celui qui sortait le premier (2). Chacun sait de quel farineux indigeste Jacob paya son droit d’aînesse à Esaü.
Accouchements de Rachel et de la femme de Phinéès.
— Et Jacob et Rachel partirent de Béthel, et il y avait encore quelque petit espace de pays pour venir à Ephrata lorsque Rachel enfanta.
Et elle fut dans un grand travail ; et comme elle avait beaucoup de
(1) Newman a publié un cas de grossesse gémellaire, où les fœtus étaient dans une 3eule poche. Or le cordon de l’un des enfants passait à travers un nœud du cordon de l’autre et l’étranglement était tel que le premier est venu mort et le second vivant.
(2) Pasquier dit que, de son temps, on écrivait ainsné, c’est-à-dire né devant ains signifiait devant.
l’obstétrique et le culte
peine à accoucher, la sage-femme lui dit: Ne crains point; car tu auras encore un fils.
Et, en expirant, car elle mourut, elle nomma l’enfant Bénoni, c’est-àdire le fils de ma douleur; mais le père le nomma Benjamin, c’est-àdire le fils de la droite, le bien-aimé.
C’est ainsi que mourut Rachel (1).
La mort de Rachel et celle de la bru d'ïléli, dont nous allons parler, prouvent qu’à cette époque lointaine, les accouchements n’étaient pas exempts de danger, et que la parturition difficile n’est pas, comme l’a avancé Pouchet, «un phénomène acquis par la civilisation. »
Ce passage indique aussi qu’on savait déjà que, la tête d’un enfant du sexe masculin étant plus volumineuse, un accouchement de longue durée présageait ordinairement la naissance d’un mâle. 11 démontre, en outre, comme un autre passage que nous citerons bientôt, que l’industrie des sages-femmes était connue des Hébreux; ils donnaient à ces respectables matrones le nom de Majalledeth. Seulement il paraît probable que les Juives n’y avaient recours que dans les cas présentant une certaine gravité, et que, le plus souvent, elles accouchaient seules. Les sages-femmes juives Sciphra et Puha, à qui le Pharaon d’Egypte demande pourquoi, malgré son ordre, elles ont laissé vivre les enfants mâles des Hébreux, répondent en ces termes:
C’est que les femmes des Hébreux ne sont point comme celles d’Egypte; car elles sont vigoureuses, elles ont accouché avant que la sagefemme vienne chez elles (2).
C’est ainsi qu’accoucha Jocabel, mère de Moïse ; elle se délivra ellemême, et cacha son fils pendant trois mois avant de l’exposer sur le Nil (3).
C’est aussi sans assistance de matrones que la femme de Phinéès, fds du grand prêtre Héli, accoucha avant terme, en apprenant la mort de son mari et celle de son beau-père; il est vrai que la façon inattendue dont se présenta le jeune Ichabod ne permettait guère d’avoir recours au ministère des spécialistes.
(1) Gen., XXXV, 16-19.
(2) Exode, I, 19.
(3) On sait que sa jeune sœur le plaça dans une corbeille, l’abandonna au courant puis veilla sur lui; lorsque la fille de Pharaon le recueillit en se baignant, la sœur proposa alors pour nourrice la mère de Moïse : l’institution des nourrices existait donc déjà chez les Hébreux.
La belle-fille d’IIéli, qui était grosse et près d’accoucher, ayant appris la nouvelle que l’arche de Dieu était prise, et que son beau-père et son mari étaient morts, se courba et enfanta; car les douleurs lui survinrent.
Et comme elle mourait, celles qui étaient près d’elle lui dirent: Ne crains point, car tu as enfanté un fils. Elle ne leur répondit rien, et n’y fit aucune attention (1).
Accouchement de Thamar. — Et quelqu’un fit savoir à Thamar que Juda son beau-père montait à Thimnath pour tondre ses brebis.
Alors elle quitta ses habits de veuve et se couvrit d’un voile ; et s’en enveloppa, et s’assit dans un carrefour qui était sur le chemin de Thimnath ; parce qu’elle voyait que Scéla, fils de Juda, et à qui elle avait été promise, était devenu grand et qu’elle ne lui avait point été donnée pour femme.
Et Juda l’ayant vue, il s’imagina que c’était une femme de mauvaise vie.
Et il se détourna vers elle au chemin où elle était, et il dit : Permets, je te prie, que je vienne vers toi; car il ne savait pas que ce fût sa bellefille. Elle répondit: que me donnes-tu pour que tu viennes avec moi?
Et il dit : je t’enverrai un chevreau du troupeau. Et elle répondit: ce sera donc à cette condition, que tu me donnes des gages, jusqu’à ce que tu m’envoies ce chevreau.
Et il dit : Quel gage est-ce que je te donnerai? Elle répondit: Ton cachet, ton bracelet et le bâton que tu tiens à la main. Et il les lui donna; et il vint vers elle; et elle conçut de lui.
Mais trois mois après, on vint dire à Juda : Thamar, ta belle-fille est tombée dans la paillardise, et voici, elle est même enceinte. Et Juda dit : Qu’on la produise en public, afin qu’elle soit brûlée.
Et comme on la faisait sortir, elle envoya dire à son beau-père : J’ai conçu de celui à qui sont ces choses. Elle dit aussi: Reconnais, je te prie, à qui est ce cachet, ce bracelet et ce bâton.
Juda les ayant reconnus, dit: Elle est plus juste que moi; c’est parce que je ne l’ai point donnée à Scéla, mon fils. Et il ne la connut plus.
Et comme elle était sur le point d’accoucher, il parut qu’il y avait deux jumeaux dans son ventre, et dans le temps qu’elle enfantait, l’un deux donna la main, et la sage-femme la prit, et y lia un fil d’écarlate, disant: Celui-ci sort le premier.
Mais cet enfant ayant retiré sa main, l’autre sortit. Et elle dit: Pourquoi as-tu rompu la membrane ? Rupture soit sur toi. Et on le nomma Pharès.
(1) Rois, IV, 10, 20.
l’obstétrique et le culte
Ensuite son frère sortit, qui avait sur la main le fil d’écarlate, et on le nomma Zara (1).
Le docteur F. Imbert lut à l’Académie de médecine de Lyon, dans la séance du 6 décembre 1 845, sur cet accouchement de Thamar, une dissertation intéressante, dont nous reproduisons les passages principaux.
... Cette narration commence par un point de diagnostic assez difficile. Dès les premières douleurs, l’accoucheuse reconnaît qu’il y a deux enfants dans l’utérus. On donne pour signe de ces grossesses doubles : le volume du ventre, sa forme bilobée. Le toucher abdominal peut faire reconnaître deux fœtus et leur situation. Les mouvements sont forts et tumultueux. Ils étaient tels, dans la grossesse de Rébecca, que l’on put croire que les deux enfants se battaient dans le sein de leur mère, et que l’on y vit le présage des guerres acharnées que se feraient les deux nations dont ils devaient être la souche. Le ballottement est plus obscur que dans une grossesse simple. Malgré ces caractères, Désormeaux s’y est trompé, et beaucoup d’autres praticiens avec lui. Cependant, avec de l’expérience et de l’attention, on peut éviter cette erreur. C’est ce qui arriva pour Thamar. Peut-être, dira-t-on, qu'il n’y a pas eu là de diagnostic, que c’est l’événement qui a montré la présence de deux enfants. Le mot apparuerunt de la Vulgate ne signifie pas qu’ils furent reconnus, et la traduction littérale dit : erant. Ecce gemini erant in utero ejus (2). Ces mots peuvent, en effet, laisser quelques doutes sur ce point; mais la suite les explique, et rend le sens parfaitement clair. La sage-femme avait si bien reconnu qu’il y avait deux enfants, que, voyant l’un d’eux présenter le bras, elle le saisit, y attacha un ruban rouge, et dit : « Voilà l’aîné. » Ainsi, le diagnostic était bien établi avant l’accouchement, on savait qu’il y avait deux enfants avant qu’ils fussent sortis du sein de leur mère. C’est, du reste, ce que dit formellement la Genèse : Instante autemparlu, apparuerunt gemini in utero (3).
Le second point noté par l’auteur sacré, c’est la présentation. Elle est, en effet, remarquable : l’un des jumeaux présente un bras. Mais il arrive que l’autre descend en même temps, probablement par la tête ; le bras remonte un peu, et c’est l’enfant qui a paru le second qui sort le premier. Moïse décrit ici les phénomènes naturels de l’accouchement. Tout s’opère par les seuls efforts de la nature, la sage-femme ne fait rien, elle se borne à mettre un cordon rouge sur la main qui est sortie.
(1) Gen., XXXVIII, 13-18, 21-30.
(2) Il y avait deux jumeaux dans son ventre.
(3) L’accouchement étant imminent, il parut qu’il y avait deux jumeaux dans son ventre.
Il y a beaucoup de science dans cette expectation; en effet, la sortie d’un bras peut avoir lieu dans deux circonstances tout à fait différentes; ou bien l’enfant est placé en travers, le bras qui sort fait un angle droit avec le tronc ; ou bien l’enfant présente la tête, le bras est relevé, placé sur ses côtés et descend avec elle. Dans le premier cas, l’accouchement est impossible. Le fœtus dans l’utérus est replié sur lui-même, de manière à représenter un ovoïde ; il ne peut en sortir qu’autant qu’unô des extrémités de cet ovoïde s’engage dans le canal pelvien. S’il s’y présente par son grand diamètre, tout retard est inutile ou dangereux; il faut changer cette position vicieuse, il faut faire la version. Dans le second cas, la sortie du bras ne change rien à l’accouchement ; elle le retarde un peu chez les primipares, mais cette circonstance ne l’empêclie pas de se terminer naturellement. Il est donc bien important de distinguer ces deux états, puisque dans l’un il n’y a rien à faire, tandis que dans l’autre, il est indispensable de pratiquer une opération souvent difficile et dangereuse.
La sage-femme ne s’y trompe pas; seulement, il paraît qu’elle ne se doute pas que le bras et la tête n’appartenaient pas au même enfant; mais cela était difficile et ne changeait rien à ce qu’elle avait à faire. En raisonnant d’après les probabilités, elle devait croire qu’il n’en était pas ainsi, car le plus souvent les deux enfants ont une position inverse, c’est-à-dire que la tête de l’un correspond aux pieds de l’autre. C’est ce qui eut lieu dans l’accouchement de Rébecca, et c’est ce que la Bible exprime en disant que Jacob vint au monde tenant Esaü par le talon.
Mais nous avons dit que l’accoucheuse avait placé un cordon rouge sur la main qui s’était présentée. Dans quel but attacha-t-elle ce cordon? 11 semble que la réponse à cette question est facile. Au premier coup d’œil, le texte ne laisse aucun doute à ce sujet; elle attache le ruban et dit : « Voilà celui qui sortira le premier ». Il s’agissait donc simplement d’établir l’ordre de la naissance et, par conséquent, le droit de primogéniture.
Ce droit était, en effet, bien reconnu chez les Hébreux; l’histoire de Jacob et d’Esaü en fait foi. Il y avait beaucoup de privilèges accordés aux aînés. Les dignités de chefs, de pontifes, leur étaient réservées (1). Les jeunes gens que Moïse choisit pour offrir des victimes étaient tous les fils aînés des principaux Israélites (2). Dans les successions, l’aîné prenait une part double, et il avait une autorité presque paternelle sur les autres enfants (3). Il y avait de plus, dans la famille d’Abraham, une bénédiction particulière qu’on croyait appartenir à l’aîné : Dieu avait promis à Abraham que le Sauveur naîtrait de lui par les descendants
(1) L’exempie d’Aaron et de Moïse est une exception qui n’empêche pas la règle générale. Genèse, 29, 49.
(2) Exode, XXIV, 5.
(3) Deutéronome, XXI, 17.
l’obstétrique et le culte
d’Isaac, et l’on était persuadé que c’était à l’aîné que cet honneur était réservé. Voilà donc des raisons bien fortes à l’appui de l’interprétation donnée à la manière d’agir de la sage-femme.
Malgré cela, était-il donc nécessaire de se hâter ainsi ? Ne pouvaitelle pas attendre que l’enfant fût sorti pour le marquer. Cette précipitation l’exposait à se tromper, et c’est, en effet, ce qui arriva.
Un accoucheur pourrait donner une autre explication de cette ligature, et la voici : quand un bras se présente dans un accouchement, ou bien, comme je l’ai dit tout à l’heure, la tête descend avec lui, ou le foetus est placé en travers. Dans le premier cas, l’accouchement est naturel ; dans le second, il faut pratiquer la version. Mais, dans l’un et l’autre cas, on doit placer un lacs sur le bras qui est sorti. Dans les présentations céphaliques, on se sert de ce lacs pour tirer sur lui au moment de la douleur et aider au passage de la tête, rendu plus difficile par la présence du membre supérieur. Dans les présentations de l’épaule ce lacs est bien plus nécessaire; car, après la version, à mesure que le tronc descend, les bras se relèvent sur les côtés de la tête. Il faut aller les chercher, les faire sortir l’un après l’autre, et ce n’est pas la partie la moins délicate, la moins douloureuse de l’opération. Mais si on a pu appliquer un lacs sur le poignet, il suffit de tirer sur lui pour faire descendre le bras, et on a l’avautage de faciliter la sortie du second, d’éviter les accidents, car très souvent les os délicats du foetus se brisent dans les efforts qu’on fait pour abaisser l’humérus, d’abréger la durée de l’opération, point important dans cette circonstance, car le cordon est comprimé entre le corps de l’enfant et le bassin de la mère et si les manœuvres se prolongent, l’enfant meurt asphyxié.
Ainsi, si un cas semblable à celui de Thamar se présentait, il faudrait faire comme la sage-femme, appliquer un lacs, un ruban sur le poignet. Il conviendrait même que ce ruban fût rouge comme celui dont elle se servit, coccinum, pour que le sang qui s’écoule ne paraisse par sur lui et n’affecte pas la malade et les assistants. C’est une précaution qu’on a, ou plutôt qu’on avait dans l’opération de la saignée, et cet usage mérite d’être conservé.
Telle est l’interprétation qu’on peut donner à la conduite de la sagefemme. J’hésite à attribuer à une époque si éloignée de nous, des connaissances qu’on est accoutumé à regarder comme le résultat des travaux et de l’expérience des modernes. Mais la manière de faire est la même. Si les motifs sont différents, on m’accordera qu’il y a dans les faits une singulière coïncidence.
On sait ce qui arriva. L’enfant qui avait présenté le bras ne sortit pas le premier, comme la sage-femme l’avait pensé. Les phénomènes de cette parturition sont parfaitement indiqués; le bras qui avait paru remonte un peu, et le second enfant s’échappe. La sage-femme, piquée de s’être trompée, interpelle ce premier-né, et lui dit : « Quare divisa estpropter temaceria? » Ce passage a été diversement traduit et inter-
prêté. Paguin dit simplement : Cur divisisti ? Vatable ajoute pour paraphrase : Cur menbranam qua opcriebaris rupisli ? Hoc est, cur, ruptis secundinis, prior egressus es ? et les traducteurs français, suivant le sens latin, ont dit : Quelle ouverture t'es-tu faite (1). Quelle brèche as-tu faite (2)1 Pourquoi as-tu divisé ainsi la cloison qui vous séparait (3)1 Toutes ces interprétations sont vagues ou fausses. La sage-femme ne peut pas dire à l’enfant : Pourquoi as-tu rompu la poche des eaux? puisque le bras de son frère était déjà sorti, il fallait bien que la poche fût rompue. Et le contre-sens est bien plus frappant encore, quand Corneille Lapierre ajoute qu'il est reconnu en anatomie que les jumeaux du même sexe n’ont qu’une seule enveloppe. Cette opinion qu’on trouve, en effet, dansFernel, dans Roderic de Castro (4), est une erreur que les progrès de l’anatomie ont dissipée. Les sexes n’ont aucun rapport avec le sac amniotique, et ce que ces auteurs regardaient comme la règle est devenu l’exception ; c’est-à-dire que quelquefois on trouve deux enfants renfermés dans les mêmes membranes, mais que, le plus souvent, dans les grossesses doubles, chaque fœtus a son placenta et sa poche des eaux. C’est ce que savait la sage-femme de Thamar, et pour cela elle n’avait pas besoin de ces connaissances anatomiques qui ne sont ni de son sexe ni de son temps, il lui suffisait d’avoir pratiqué, d’avoir vu d’autres accouchements doubles, ce qui ne devait pas être rare ; car quelques rabbins, pour expliquer la multiplication prodigieuse des juifs, sont allés jusqu’à dire que les femmes faisaient ordinairement trois ou quatre enfants (5). Elle avait pu remarquer aisément alors, qu’après la sortie des eaux et du premier enfant, une nouvelle poche se rompait et donnait issue à de nouvelles eaux. C’est ce que l’hébreu exprime fort bien en disant : Quare rupisti super te rupturam? expression que ne rend pas du tout la Vulgate, en traduisant : Quare divisa est propter te maceria ? Cette répétition, ce rapprochement de rupisti et de rupturam sont, selon moi, très clairs. L’accoucheuse dit à l’enfant : Pourquoi as-tu rompu, quand il y avait déjà une rupture ? Pourquoi as-tu ajouté une rupture à une rupture? Pourquoi as-tu rompu les membranes pour sortir le premier, quand ton frère avait déjà déchiré les siennes? Et elle ajoute : Pour cette raison tu t’appelleras Pharès; expression qui entraîne l’idée de division, de déchirement, et que nous retrouvons dans ce sens dans la fameuse inscription du festin de Balthazar : Manè, Thécel, Pharès : Ton empire sera saccagé et divisé ; expression, enfin, qui n’aurait plus de sens, si la sage-femme avait cru, comme les commentateurs, que les deux enfants étaient renfermés dans
fl) Bible de Cologne,
(2) Bible de Bâle.
(3) Sacy. — Car vices.
(4) Et dans Viardel, voir page 70.
(5) Et quelquefois même sept suivant Aben-Ezra. — Histoire universelle, traduite de l’anglais, tome 11, page 186.
l’obstétrique et le culte
les mêmes membranes, puisqu’elles étaient rompues déjà par le bras qui s’était présenté.'
Son frère vint ensuite, portant au poignet le cordon rouge qui y avait été attaché, il fut nommé Zara. Pharès fut, comme on sait, un des ancêtres du Christ, et c’est pour cela, disent les commentateurs, que Moïse entre dans des détails aussi minutieux sur sa naissance.
On a l’habitude de citer la naissance de Zara comme le premier exemple de version spontanée.
Grossesse tardive de Sara. — Sara, femme d’Abraham, était arrivée jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dix ans sans avoir eu d’enfant, lorsque deux anges, sous la forme d’hommes, lui apparurent et lui annoncèrent que malgré son grand âge elle serait mère.
Or Abraham et Sara étaient vieux et avancés en âge ; et Sara n’avait plus ce que les femmes ont coutume d’avoir.
Et Sara rit en soi-même disant : Etant vieille, aurai-je cette satisfaction? Mon Seigneur étant fort âgé! (1).
Sara se montrait bonne physiologiste : il est, en effet, impossible qu’une femme soit fécondée après avoir perdu ses règles. Cependant la promesse des anges fut tenue .
Sara donc conçut et enfanta un fils à Abraham en sa vieillesse et dans la saison que Dieu lui avait dit (2).
Ce fils était Isaac.