B. — LOIS ET COUTUMES HEBRAÏQUES
1° Loi contre les blessures laites aux femmes enceintes. — Si des hommes se battent, et frappent une femme enceinte et quelle en accouche, et que cependant elle ne meure pas elle-même, celui qui l’a frappée sera obligé de payer ce que le mari de la femme voudra, et ce qui aura été ordonné par les juges.
Mais si la femme en meurt, tu donneras vie pour vie,
Œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied (3).
(1) Genèse, XVIII, n, 12.
(2) Id., XXI, 2.
(3) Exode, XXI, 22-24.
La femme grosse, comme le fait observer Mattéi, était au nombre des personnes qu’on devait respecter, même dans les combats, et l’on cite comme un rare exemple celui de Menahiem, usurpateur du trône d’Israël, qui ayant vaincu la ville de Tiphsha, tua jusqu’aux femmes enceintes (1). De nos jours encore, dans tou tes les nations, si unecondamnée à mort est enceinte, on attend son accouche ment pour lui faire subir sa peine. En 1790,1e maire de Paris demanda que les femmes enceintes ne fussent pas mises au carcan (2). La loi de Moïse s’appliquait même aux animaux ; on ne sacrifiait pas dans les temples les femelles qui portaient. Chez les Indous, la femme en état de grossesse était dispensée de se jeter dans le bûcher, à la mort de son mari. A Rome, une femme ne pouvait subir la torture que quarante jours après l’accouchement.
De la loi hébraïque, dont nous venons de parler, nous rapprocherons l’article du code annamite qui prévoit les blessures portées aux organes génitaux de la femme: « Si, après la guérison, dit A. Mondière dans sa Monographie de la femme de la Cochinchine, il y a inaptitude reconnue à la conception, le coupable est condamné à cent coups de bâtons, à l'exil, à 2,000 lis et, en outre, à donner à la victime la moitié de scs biens ». C’est parfait ; mais si la femme, de son côté, inflige aux organes de l’homme une de ces blessures que nos confrères delà marine ont trop souvent l’occasion de panser, qu’a-telle à payer? Rien, pas même le pharmacien.
2° Lois pour la purification des nouvelles accouchées. — L’Eternel parla encore à Moïse, et lui dit :
Parle aux enfants d’Israël et dis leur : Si une femme, ayant conçu, enfante un mâle, elle sera impure pendant sept jours ; elle sera impure comme au temps de ses mois.
Et le huitième jour, on circoncira le prépuce de l'enfant.
Et elle demeurera pendant trente-trois jours pour être purifiée de son sang; elle ne touchera aucune chose sacrée et elle n’entrera point dans le sanctuaire, jusqu’à ce que les jours de sa purification soient accomplis.
Si elle enfante une fille, elle sera impure deux semaines, comme au
(1) Rois, liv. II, ch, XV, v. 16.
(2) La Sainte Inquisition seule ne respectait pas cette loi humanitaire : en 1661,1e 14 juin, une femme, quoiqu’enceinte, fut condamnée à être pendue avec son mari, et subit la sentence. Deux heures après l’exécution, le cadavre de la mère donna le jour à deux enfants vivants. (Eber, in suo Calendario, et Horstius.)
i/obstétrique et le culte
temps de ses mois, et elle demeurera soixante et six jours pour être purifiée de son sang.
Lorsque les jours de sa purification auront été accomplis, soit pour un fils, soit pour une fille, elle portera au sacrificateur à l’entrée du taber-
i'iG, hd.-~ La présentation au Temple, d’après une peinture de L. de Boullongne.
nacle du témoignage, un agneau d’unau, pour être offert en holocauste, et, pour le péché, un pigeonneau ou une tourterelle.
Et le sacrificateur offrira cela devant l’Eternel et fera propitiation pour elle ; et elle sera nettoyée du flux de son sang. Telle est la loi pour celle qui enfante un mâle ou une fille.
Si elle n’a le moyen de trouver un agneau, elle prendra deux tourterelles ou deux pigeonneaux; l’un pour l’holocauste, et l’autre en offrande pour le péché ; et le sacrificateur fera propitiation pour elle, et elle sera ainsi purifiée (1).
Fig. 54. — Sepher Tora, ou rouleau de la Loi ouvert.
Fig. 55. — Rouleau do la Loi fermé, entouré d’un ruban.
Ce fut le cas de Marie, lors de la présentation au Temple (fig. 53). Le prêtre immolait l’un de ces oiseaux dans un vase de terre, trempait l’autre dans le sang du premier, faisait sept aspersions sur la femme, la déclarait pure et lâchait l'oiseau.
(1) Lévitique, XII, 1-8.
l’obstétrique et le culte
Bois de vie. — Les Juifs appellent ainsi les deux bâtons qui tiennent roulée la bande sur laquelle est écrit le livre de leur Loi (fig. 54, 55).
Si l’on en croit Collin de Plancy, ces bâtons seraient à la fois bâtons d’aveugle et bâtons d’invalide : leur simple attouchement suflirait pour affermir la vue et rendre la santé. 11 n’est pas permis aux parturientes de toucher les bois de vie ; mais les contempler, rend l’accouchement plus facile. Peut-être aussi le spectacle d’une noble rigidité offre-t-il aux maris un exemple bon à suivre.
D’ailleurs, dans les textes anciens, il n’est fait aucune allusion à cette coutume, pas plus qu’au moyen indiqué par un mauvais plaisant, comme le plus efficace pour activer la couche laborieuse d’une Juive : présenter à l’orifice vulvaire une pièce de monnaie.
Lilith. — Les Romains craignaient Sylvain; les Juives redoutaient Lilith, prince des démons succubes, très friand du sang des nouveau-nés. C’est pourquoi, au dire de Don Calmet dans sa Dissertation sur les apparitions, les Juifs, pour éloigner ces démons, écrivent aux quatre coins de la chambre d’une nouvelle accouchée : Adam, Havah, Ckulz, Lilith , c’est-à-dire Adam, Eve, hors d'ici Lilith; en dedans delà porte, on inscrit les noms de trois démons Senoi, Sansenoi, Samangeloph. Cette dernière coutume, pas plus que la précédente, ne semble avoir été de l’époque biblique. Ajoutons aussi que l’intarissable Dom Calmet passe pour avoir été un peu crédule.
III. — l’ OBSTÉTRIQUE CATHOLIQUE A. — SUR LA NAISSANCE DE QUELQUES SAINTS PERSONNAGES
Naissance de Sainte Anne. — Ni Mathieu, ni Marc, ni Luc, ni Jean n’ayant eu la galanterie de nous apprendre quel nom portait la mère de la Vierge, au VIe siècle on décréta qu’elle s’appelait Anne et son époux' Joachim. Va donc pour Anne et Joachim.
Une légende du XIIIe siècle, signalée dans un curieux ouvrage de Leroux de Lincy, le Livre des Légendes, transporte, mille ans après le péché, l’arbre de vie dans le Jardin d’Abraham. La fille du patriar-
che respire le parfum d’une fleur de cet arbre et se trouve enceinte : elle prouve aux Juifs son innocence en passant sur un brasier ardent, dont les lisons se changent en fleurs sous ses pas. Un enfant naquit, reçut le nom de Fanovel; un jour, en coupant un fruit de l’arbre de vie pour guérir un malade, il essuya sur sa cuisse le couteau dont il s’était servi et s’inocula, par inadvertance, un suc générateur qui fit enfler la cuisse : il en sortit, au bout de neuf mois, une jeune fille, Anne, qu’il donna plus tard en mariage à un chevalier du nom de Joachim ; Marie naquit de cette union.
Une autre légende, publiée en 150 1 , donne Emérantiane pour mère à Sainte Anne. Elle avait soixante et un an quand elle conçut sa fille, et son mari, Stolano, en avait soixante-dix. A la naissance de l’enfant, « il parut », dit la légende, « sur la poitrine dudit enfant, quatre lettres d’or faisant nom d’Anne. Ce nom était resplendissant comme pierres précieuses ».
Accouchement de Sainte Anne. — Au XIXe siècle, la théologie a posé en dogme que le fruit d’Anne et de Joachim avait été conçu sans la tache du péché originel (1). Cette question qui, au moyen âge, avait soulevé des querelles fameuses entre dominicains et franciscains (2), n’émeut plus guère que quelques rares dévots. Comme d’ailleurs les misérables lumières humaines du praticien ne lui permettent pas de distinguer si l’enfant, à sa naissance, porte ou non trace de la faute originelle, nous avouerons que les couches de Sainte Anne manquent ici d’intérêt.
Où Sainte Anne accoucha-t-elle ? On montrait, et peut-être montret-on encore à Jérusalem, une espèce de grotte où la Vierge aurait vu le jour: suivant quelques hagiographes, nul infidèle n’aurait pu y mettre le pied sans être frappé de mort.
L’ignorance complète des circonstances qui ont environné la naissance de la Vierge, a laissé un libre champ aux artistes qui, voulant les retracer, ont pu suivre les inspirations de leur génie ou de leur piété. Ainsi, ils font volontiers naître la Vierge dans un palais, voulant peut-être établirun contraste entre les couches de la mère (fig. 56) et celles de la fille qui eurent lieu dans une étable (fig. 62). On peut
(1) C'est le dogme de l 'Immaculée Conception. Un ordre religieux en l’honneur de ce dogme a été fondé en Espagne, l’an 1481, par Béatrix da Silva, parente d’Isabelle de Castille.
(2) Robert Gaguin, docteur en Sorbonne, général des Mathurins, composa au XVe siècle un poème latin sur Y Immaculée Conception ; de bonne foi, ce religieux a écrit, sous prétexte de piété, un ouvrage assez indécent.
l’obstétrique et le culte
même trouver dans la fresque du Ghirlandajo, que nous reproduisons, une richesse d’ornements peu en rapport avec la fortune que la tradi-
tion prête à la famille de la Sainte Vierge. La composition est d’ailleurs curieuse : sur le premier plan, trois femmes sont occupées à donner les premiers soins à l’enfant nouveau-né ; d’autres, se pré-
Fig. 56. — Naissance de la Vierge, d’après un tableau de Dominique Ghirlandajo. (Chœur de Ste-Marie-Nouvelle, à Florence).
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LOBSTETRIQUE ET LE CULTE
sentent pour offrir leurs hommages à la future mère de Dieu. Anne est à demi couchée, au second plan à droite. A gauche, sur l'escalier, Joachim reçoit les félicitations d’usage.
Fig. 58.
— La Nativité de la Vierge, d’après Albert Durer.
D’autres peintres, comme Zeitblom (fig. 57], Albert Durer (fig. 58',
Fin. 59. — Naissance de la Vierge, d’après Jean de Milan. (Peinture de la Ch t pelle Henuccmi , a l’église Sainte -Croix de Florence.)
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Fig. 60. — Naissance de la Vierge, d'après Murillo.
Jean de Milan (fig. 59] et Murillo (fig. 60), font accoucher la mère de
l’obstétrique et le culte
Marie dans un milieu plus modeste ; ils empruntent à leur époque le costume et le mobilier et représentent en quelque sorte une scène d’accouchement de leur temps : cet anachronisme peut fournir des renseignements sur les moeurs obstétricales dans les pays et au siècle où ils vivaient.
Il est question de l’accouchement d’Anne dans un mystère du moyen âge sur La conception de la Vierge et la nativité d'icelle. Voici l’analyse de cette pièce, d’après J. Gouriet : Les deux époux, Anne et Joachim, implorent l’assistance de Dieu, un ange leur apparaît et leur prédit la naissance de Marie qui sera mère de Jésus. Après une si longue stérilité, ils ont peine à le croire ; mais aussitôt, Anne sent des douleurs : elle se couche, tire les custodes et enfante Marie. Tandis qu’Anne accouche, la chambrière dit à Joachim :
Joués de retraicte,
Monsieur, s’il vous plaist, car madame D’elle-mesme est tendre femme;
Et n’est point requis qu’on tempeste A l’accouchée ainsi la teste,
Et n’a que faire de blazon (1) .
Aussitôt accouchée, Anne s’adresse ainsi à Marie:
Tu estant belle,
Jamais de telle Ne fut au monde ;
Gente pucelle De Dieu ancelle (2)
Très pure et monde ;
Tu es féconde.
Nulle seconde
Et n’auras, doulce columbelle :
Car la grâce de Dieu redonde Joue aux cieulx, et superabonde:
Anges chantent de la nouvelle.
Et la chambrière reprend :
Ainsy que une luysante estoille,
Sa face reluit, ma maîtresse :
Mais donnez-lui votre mamelle.
(1) Bruit.
(2) Servante.
Grossesse de la Vierge. — La grossesse de la Vierge, à part son origine spirituelle, ne présente rien d’anormal. Sa durée, d’après
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Fig. 61. — Fa Visitation, d’après Raphaël.
Saint Augustin, fut de 273 jours, soit trois jours de plus que les neuf
l’obstétrique et le culte
mois ordinaires. Rien donc de particulier à signaler au point de vue physiologique. Nous voudrions seulement présenter une critique, non d’esthéticien, Dieu merci ! mais d’humble gynécologue, sur la manière dont les peintres ont interprété le récitdeSaint Luc, au sujet de la Visitation. L’évangéliste raconte qu’après avoir reçu le message de l’ange lui annonçant qu’elle mettrait au monde le fils de Dieu :
Marie se leva et s’en alla en diligence au pays des montagnes dans une ville de la tribu de Juda. — Et étant entrée dans la maison de Zacharie, elle salua Elisabeth. — Et aussitôt qu’Elisabeth eût entendu la salutation de Marie, son petit enfant tressaillit dans son sein... (1).
Or, l’ange avait annoncé à Marie que sa cousine Elisabeth était enceinte de six mois (2) ; la Vierge au contraire n’était qu’au début de sa grossesse miraculeuse ; celle-ci devait donc n'être pas encore visible, tandis qu’Elisabeth devait déjà avoir un abdomen proéminent. Or, tous les artistes qui ont traité ce sujet de la Visitation , et ils sont nombreux, donnent à Marie le ventre que devrait avoir Elisabeth. Il est vrai qu’ils dissimulent, autant que possible, les traces de l’opération du Saint-Esprit, en drapant les vêtements, comme ont fait Rubens, André Sabbatini, Sébastien del Piombo, ou encore par la position du corps, en faisant fléchir une cuisse, le pied posé sur une marche d’escalier, ou même en la montrant presque de dos comme Federigo Baroccio. Seul Raphaël n’emploie aucun artifice et montre la Vierge, avec le développement du ventre et des seins d’une femme à terme (üg. 61). Quant à Elisabeth, sa tournure ne révèle en aucune façon sa position (3).
Accouchement de Marie. — Comme on le sait, Marie accoucha dans une étable de Béthléem ; le berceau de l’enfant-Dieu fut misérable (4).
(1) I, 39-41. Remarquons en passant qu’Elisabeth semble avoir senti remuer son enfant pour la première fois à l’arrivée de Marie, c’est-à-dire dans son sixième mois de grossesse ; or, habituellement, les premiers mouvements fœtaux sont perçus beaucoup plus tôt, vers quatre mois et demi.
(2) I, 3ô. « Et voilà Elisabeth, ta cousine, qui a aussi conçu un fils en sa vieillesse ; et c’est le sixième mois de la grossesse de celle qui était appelée stérile ».
(3) Certains artistes, pour dépeindre le « tressaillement » dont parle Saint Luc, ont poussé le réalisme jusqu’à représenter le petit Saint Jean et le petit Jésus dans le sein ouvert de leurs mères ; nous en reparlerons en étudiant les Accouchements dans les Beaux-Arts.
(4) A Sainte- Marie-Majeure, on vénère le berceau de Jésus-Christ, mais les magnifiques plaques d’argent dont il est orné ne ressemblent en rien à l’auge traditionnelle de la sainte étable, que Béthléem a la prétention de posséder seule. Les langes où Jésus-Christ fut emmailloté, sont encore visibles à Rome, dans l’église de Saint-
L’absence de documents sur l’accouchement de Marie, nous oblige à nous en tenir aux racontars des vieux Noëls et des anciens cantiques du moyen âge. La Grande Bible de Noëls dit qu’au moment où Marie se dispose à accoucher, Joseph veut aller quérir une sage-femme: Marie s’y oppose en ces termes:
Cher Joseph, reposez-vous,
Et nous mettons à genoux.
Ce à quoi Joseph répond avec surprise:
Croyez-vous, madame,
Qu’ainsi vous accoucherez,
Sans aucune femme,
Et que vous enfanterez En demeurant à genoux?
Comment donc l’entendez-vous?
L’accouchement de la Vierge est la meilleure réponse aux objections de son époux. Celle tradition d'un accouchement à genoux semble avoir été commun jadis ; en effet, dans les Chansons el Noëls nouveaux, par Lucas Le Moigne, curé de St-George-du-Puy, nous trouvons ce qui suit :
Ainsi la Vierge pucelle,
Le doux sauveur enfanta;
Joseph lui tint la chandelle,
Qui tout tremblant regarda.
Paul. En Lorraine, on honorait le saint foin qui fut mis dans la crèche. Enfin, à Rome, on adore le cordon ombilical de Jesus-Christ, divisé en deux parties ; la plus considérable est à Saint-Jean de Latran, l’autre à Sainte-Marie-du-Peuple. A toutes ces précieuses reliques, nous pouvons ajouter le lait de la Sainte Vierge. « 11 n’y a, dit Henri Estienne, si petite villette, ni si méchant couvent, soit de moines, soit de nonnains, où l’on montre du lait de la Sainte Vierge, les uns plus, les autres moins. Tant y a, que si la Sainte Vierge eût été une vache, ou qu’elle eût été nourrice toute sa vie, à grande peine en eut-elle pu rendre une si grande quantité». Collin de Plancy parle de la Grotte du lait de la Vierge , près de Béthléem. « On raconte, dit-il, qu’en attendant son époux, Marie donna à teter à l’enfant Jésus, et que quelques gouttes de son lait tombèrent sur un petit rocher qui s’amollit. Depuis ce temps, les nourrices qui manquent de lait vont à la grotte, raclent un peu de poudre du rocher qui est devenu tout blanc, le boivent dans du vin ou dans du bouillon, et sentent aussitôt leurs mamelles se remplir. Les femmes turques mêmes recourent à ce remède miraculeux ; et l’on assure que si un homme avait l’imprudence de boire quelque peu de cette poudre du rocher de la Vierge, il lui pousserait incontinent des tétons pleins de lait. Nous rapportons toutes ces choses sur le témoignage de trois moines: Voyage du Père Nau en Terre-Sainte, liv. IV, chap. XIV. — Voyage du Père Goujon, page 276. — Voyage d'un franciscain. Paris, 1760, lre partie, chap. 33. »
l'obstétrique et le OU LTE 0!
Ces quatre vers pourraient servir de légende au tableau de Zeillilom (Rît. 62), représentant la naissance de Jésus.
s Z. i'l;om, pointure à l’huile sur panneau de la galerie de Sigmaringen.
Donc la Vierge aurait accouché à genoux (1), tout comme Léto à Délos. Malheureusement les documents manquent d’autorité. Quant à l’absence de toute sage-femme aux couches de la Vierge, on y pourrait presque trouver de la couleur locale. Nous avons vu déjà, d’après la réponse de Sciphra et Puha au Pharaon, que les femmes des Hébreux savaient se passer d’aide dans celle circonstance. Un autre cantique du recueil, cité en dernier lieu, fait allusion à cedétail. Marie dialogue avec une commère qui lui demande:
Pour accoucher, madame,
Fut-il besoin
De quelque sage-femme?
N’en vint-il point?
Sentîtes-vous les douleurs et tranchées Des autres accouchées Quand ce vint à ce point?
A quoi Marie répond :
Ma grossesse était sainte Et sans péché;
Sans douleur et sans plainte,
J’ai accouché
Contre les lois de toute la nature, D’une manière pure Mon fils s’est détaché.
Le Koran aussi fait accoucher Marie à genoux, comme Léto, et complète la ressemblance avec l’accouchement de cette déesse, en plaçant la Vierge au pied d’un palmier. Voici les versets du Livre de Mahomet :
Les douleurs de l’enfantement la surprirent auprès d’un tronc de palmier. Plût à Dieu, s’écria-t-elle, que je fusse morte avant que je fusse oubliée d’un oubli éternel !
Quelqu'un lui cria de dessous elle: ne t’afflige point. Ton seigneur a fait couler un ruisseau à tes pieds.
(1) Le8 peintres montrent rarement la Vierge dans un lit; c’est cependant ainsi que la représente Hippolyte Flandrin, à St-Germain-des-Prés (fig. 63).
l’obstétrique et le culte
Secoue le tronc du palmier, des dattes mûres tomberont vers toi.
Mange et bois, et console-toi (1).
La Vierge, étant exempte du péché originel, eut, paraît-il, le privilège d’accoucher sans douleur (2). Le cas ne présente en lui-même rien de merveilleux; il n’est pas rare de voir de simples mortelles accoucher dans ces conditions exceptionnelles: nous en avons cité
Fig. 63. — La Naissance du Christ, d'après Ilippoly te Flandrin.
plusieurs exemples dans notre Génération humaine ; il en est même qui éprouvent un certain plaisir (3).
Ce qui est véritablement miraculeux, et ce qui distingue Marie entre toutes les primipares, c’est qu’après l’accouchement elle est
(1) Koran, XIX, 23-26.
(2) Ce fait avait déjà un précédent: Plaute, dans la comédie à' Amphitryon, fait accoucher Alcmène de deux jumeaux sans douleur : sine dolore peperit.
(3) « On lit dans un voyage en Sicile et à Malte, de M. Brydone, publié en 1775, que l’accouchement en Sicile est regardé comme une partie de plaisir. » Sue, loc. cit. Kilian cite un cas où le travail de l’accouchement eut lieu dans la plus ineffalile voluttà. G. Millot. De V obstétrique en Italie.
restée toujours vierge. Avant la naissance d’un enfant, il n’est pas rare de constater les apparences de la virginité; Pajot a été appelé à inciser chez la même femme, trois membranes hymens superposées qui faisaient obstacle au passage de l’enfant; mais conserver l’hymen après l'accouchement, voilà le miracle ! Il est vrai qu’aucun examen n’a été fait ni aucun procès-verbal dressé par les matrones de l’époque (1), comme on le fit pour Jeanne Darc, à qui l’on peut donner réellement le titre de Pucelle. Etienne Molinier, dans un de ses sermons, explique ce prodige en comparant la naissance de Jésus à la lumière du soleil: «elle entre», dit-il «par les fenêtres sans percer les vitres, les pénètre sans les rompre, et les traverse sans les diviser ».
Les couches de la mère de Dieu donnèrent lieu à maintes controverses au moyen âge : Avait-elle souffert? Avait-elle été assistée par des sages-femmes? Des matrones avaient-elles constaté la persistance de sa virginité, de visu et tactu, après la naissance de Jésus? Ces questions se débattaient en pleine chaire. De nombreux écrits parurent aussi où de singuliers problèmes étaient agités. On se demandait si Marie avait réellement conçu par l’oreille, comme Saint- Augustin l’avance « imprœgnavit in aurem » ; si Jésus restait assis ou couché dans le sein de sa mère, quand Marie pendant sa grossesse s’asseyait ou se couchait. Samuel Schoroer alla plus loin : en 1709, il fil imprimer une Disserlatio théologien de sanctificatione seminis Mariœ Virginis in acta conceplionis Christi (2). Enfin, Jacques Sannazar, de Naples, au seizième siècle, passe vingt-deux ans à composer un poème en trois livres sur Y Enf antement de la Vierge.
Prodiges signalés à la naissance de Jésus. — « Le
ciel par un prodige singulier, » dit le prédicateur Bosquier, « fit connaître aux Mages la naissance du Christ. Dans la même nuit : 1° Il naquit un enfant au roi Ballhazar, et cet enfant fut Saint Barthélémy, lequel enfant se levant aussitôt debout, dit ces paroles : In hâc nocle, in Judœâ, nalus est nobis Saloator mundi ; 2° En entrant dans un des jardins de son palais, le roi Melchior entendit une voix ; c’était celle d’une belle colombe qui disait : In hâc nocte nalus est , Salvator generis humani ; 3° Dans le même moment et la même nuit,
(1) Suidas, ilestvrai, rapporte que Marie fut visitée, quinze ou seize ans après la naissance de Jésus, par d’honnêtes matrones et qu’elle fut encore trouvée vierge.
(2) Sanchez, dans le Matrimonio est allé plus loin encore ; il se demande vtrwm spiritus sanctus in copulatione cuvi Virgine Maria semen emiserit. Voyez Voltaire, 2>assim.
l’obstétrique et le culte
il naquit d’un petit oiseau qui avait déposé ses œufs dans le jardin du roi Gaspard, un lion et une brebis, le ciel voulant faire connaître par cette merveille que le verbe divin s’était fait homme et avait pris naissance... »
Le bœuf et l’âne qui étaient dans l’étable, et dont les Evangiles canoniques ne font aucune mention, s’agenouillèrent et adorèrent le Sauveur. La Monnoye a rendu ce passage d’une manière fort plaisante ; il dit en parlant du bœuf et de l’âne :
On di que cé pôvre béte N’ure pas vu le pôpon,
Quelle se mire ai genon Humbleman boissan lai tête.
Que d’âne et de beu je sai,
Qui po tô se fon dé fête,
Que d’âne et de beu je sai,
Qui n’an airein pa tan fai.
Ma le pu bea de l’histoire.
Ce fut que l’âne et le beu
Ansin passire tô deu
Lai neù san maingé ni boire.
Que d’âne et de beu je sai,
Couvar de pane et de moire,
Que d’âne et de beu je sai,
Qui n’an airein pa tan fai (1).
Un de ces moines bouffons, comme en produisait le XVIe siècle, raconte la nativité de Notre Seigneur de la manière suivante : « 11 dit », raconte Philomnoste, « que le coq fut le premier, qui, dès le matin, annonça la naissance du Rédempteur enchantant à plusieurs reprises, Chrislus natus est; et avec ces mots, il imita le chant du coq. Puis continua-t-il, le bœuf impatient de savoir où le Christ était né, se mit à beugler ubi, ubi , que l’orateur prononça à l’allemande, oubi, oubi, en contrefaisant le bœuf ; à quoi la brebis répondit in Beethléem , in Beethléem , il se prit à bêler ; enfin, l’âne les invita à
(1) Comme le bourguignon n'est pas familier à tous, nous traduisons : On dit que ces pauvres bêtes n' eurent pas ( plus tôt j vu U poupon qu'elles se mirent à genoux, humblement baissant la lête. Que d'ânes et de bœufs je sais qui n'en auraient pas tant fait. — Mais le plus beau de l’histoire ce fut que l'âne et le bœuf ainsi passèrent tous deux la nuit sans manger ni boire. Que d'ânes et de bœufs je sais, couverts de panne et de moire, que d'ânes et de bœufs je sais qui n’ en auraient pas tant fait.
s’y rendre en brayant eamus, eamus , eaaamus , et c’est dans le braire du baudet, dit-on, que le prédicateur se surpassa ».
Naissance de Judas Iscariote. — La mère de Judas eut un songe pendant sa grossesse; elle entendit une voix qui lui dit que son enfant serait plein de méchanceté et le destructeur de sa famille. A peine né, ses parents effrayés voulurent se débarrasser de lui; ils le mirent dans une corbeille et l’abandonnèrent sur la mer; les flots le poussèrent à la ville d’Iscarioth dont il prit le nom.
Naissance de Saint Nicolas. — Ribadeneira raconte ainsi, dans la Fleur des vies des saints, la naissance du patron des écoliers : « Saint Nicolas naquit à Patare, ville de Lycie, qui est une province de l’Asie-Mineure. Euphémie. homme riche, mais extrêmement pieux et charitable, fut son père, et Anne, sœur de Nicolas, l’ancien archevêque de Mvre, fut sa mère.
« Il ne vint au monde que quelques années après leur mariage, et lorsqu’ils n’espéraient plus avoir d’enfants. Leur miséricorde envers les pauvres obtint ce que la nature leur refusait. Un messager céleste leur annonça cette heureuse nouvelle, et en leur promettant un fils pour le soulagement de leur vieillesse, il les averlit de lui donner le nom de Nicolas, qui signifie victoire du peuple , et qui était aussi celui de son oncle. Lorsqu’à sa naissance, on le mit dans le bassin pour le laver, il se leva de lui-même sur ses pieds, et se tint en cet état pendant deux heures, les mains jointes et les yeux élevés vers le ciel ; ce qui fait croire à Denis le Chartreux qu’il reçut alors l’usage de la raison, et à Saint Michel, l’archimandrite, qu’il avait été sanctifié avant de naître. Il commença à jeûner dès le berceau; car, au lieu de teter ordinairement plusieurs fois le jour, le mercredi et le vendredi, qui étaient des jours d’abstinence et de jeûne dans l’Eglise orientale, en l’honneur de la passion de Notre Seigneur, il ne tétait jamais qu’une fois vers le soir ( 1) ; et l’on dit même qu’il ne tétait pas la mamelle droite, dont le sang, comme plus éloigné du cœur, n’est pas estimé bon que celui de la mamelle gauche. »
(1) Charles Nisard, dans Y Histoire des livres populaires , dit que l’on rapporte le même trait de délicatesse de conscience de Jean de la Mathé, fondateur de l’ordre des Trinitaires. Saint Roch et Saint Etienne, évêque de Die, passent aussi pour avoir donné un pareil témoignage de mortification précoce, en s’abstenant de teter leur mère les jours de jeûne. Saint Robert refusait le sein d’une nourrice vivant dans le désordre et prenait volontiers celui des honnêtes femmes.
Naissance de Saint Christophe et de Saint Dominique.
— Nous détachons de YArétin moderne , un des nombreux ouvrages anti-religieux de l’abbé Dulaurens, les deux passages suivants :
Le premier concerne Saint Christophe :
« Nous savons par l’Ecriture sainte (1) que la mère de Saint Christophe a été dix-huit mois à le faire et qu’il a occasionné de furieuses douleurs et de terribles coliques à madame sa mère, en le mettant au monde (2). Dame, aussi il était si grand, que cela faisait trembler (3) ».
Dans le second, il s’agit de Saint Dominique :
« Sa mère rêva, dans le temps de sa grossesse, qu’elle accouchait d’un mâtin, les dévots ont assuré que ce rêve de chien annonçait un grand homme et que l’enfant serait une des plus belles lumières de l’église, à cause qu’il y avait beaucoup de relation entre un dogue et une lumière. L’événement a vérifié le songe, Saint Dominique a beaucoup aboyé, son éloquence fanatique a fait égorger quarante mille Albigeois » (4).
Sainte Félicité. — Saint Drausin. — La loi ne permettant pas d’exécuter les femmes grosses avant leur terme, Sainte Félicité craignait d’être séparée de ses compagnons attendant le martyre. Chacun pria Dieu pour qu’il avançât le terme; c’était trois jours avant celui de l’exécution, aussitôt Félicité sentit les douleurs de l’enfantement et accoucha d’une fille.
Rachilde, mère de Saint Drausin, voulant remercier Dieu de lui avoir donné un fils, s’abstint de vin le reste de sa vie. Malgré la richesse de la rime avec raisin, voilà un saint que n’honorera jamais la Bourgogne ni le Médoc.
Naissance de Saint François d’Assise. — Saint François d1 2 3 * 5 Assise, dit le Séraphique, patriarche des franciscains et des ordres qui en dérivent, naquit avec une croix imprimée sur l’épaule (5), dans
(1) Par l’Ecriture sainte? par les hagiogvaphes, voulez-vous dire, ô abbé impie !
(2) Saint Drogon, venu au monde par l'opération césarienne, se considéra comme le meurtrier de sa mère et passa ses nuits et ses jours à pleurer.
(3) Saint Christophe était représenté comme un colosse gigantesque.
(4; De même, Saint Furcy prêchait avant d’être né : on l’entendit du fond des entrailles de sa mère reprendre fortement les païens. Le cas du dominicain Vincent Ferrier est aussi extraordinaire : il aboyait dans le sein de sa mère, annonçant celle-ci qu’elle accoucherait d'un grand prédicateur. Saint Bonnet se contenta d’être sacré évêque avant sa naissance.
(5) St Léon IX, pape, vint au monde la peau couverte de stigmates représentant des petites croix rouges, par suite de l’impression que la pensée fréquente de la croix de J.-C. avait faite sur l’esprit de sa mère.
la ville d’Assise, en Ombrie. Un moine de l’ordre qu’il fonda a écrit un livre prodigieux, le Traité des conformités de Saint François avec Jésus Christ (1) . Pia, sa mère, ne pouvant accoucher de lui, un pèlerin conseilla de la conduire dans une étable où elle enfanta aussitôt. La Sainte Vierge avait elle-même prié Dieu, le Père, d’envoyer Saint François au monde pour sauver les hommes qui s’allaient damner. « Le jour de sa nativité, il y eut une telle émotion en enfer que tous croyoient que le jour du jugement fust venu. Puis voyans que le dit jugement ne se préparoit point, ils dirent que pour certain il estoit nay quelqu’un qui esmouveroit enfer et le destruiroit. Puis envoyez par le Prince des Ténèbres par toute la terre, trouvèrent que c’estoit ce Saint François qui estoit nay à ceste heure là, tenans pour tout certain que ils seroyent destruits par lui » (2).