I. — PRÉJUGÉS SUR LA GROSSESSE
Signes de la grossesse. — Il a existé de tout temps des moyens empiriques et des recettes puériles pour reconnaître la grossesse.
« On ne se contente pas, dit Yenelte dans le Tableau de l’amour conjugal , d’avoir des signes communs, on fait encore quantité d’expériences, à l’imitation de l’antiquité, pour découvrir la grossesse d’une femme. Les uns frottent au rouge les yeux de celle que l’on soupçonne grosse ; et, si la chaleur pénètre la paupière, on ne doute plus après cela que cette femme ne soit enceinte. — Les autres tirent de son corps quelques gouttes de sang, et, après les avoir laissées tomber dans l’eau, ils conjecturent quelle est grosse si le sang va au fond. — Quelques-uns, après avoir mis dans ses parties naturelles une gousse d’ail, ou fait brûler de la myrrhe, de l'encens, ou quelqu’autre chose aromatique, pour lui en faire recevoir la vapeur par le bas, croient qu’elle est grosse, si elle ne ressent point quelque temps après à la bouche ou au nez l’odeur de l’ail ou des choses aromatiques (1). — 11 y en a encore qui font diverses expériences sur l’urine. Ils considèrent cette liqueur dès qu’on la rend, et après l’avoir trouvée troublée et de couleur de l’écorce de citron mûr, avec de petits atomes qui s’y élèvent et qui y descendent, ils disent qu’elle a conçu. — D’autres laissent l’urine pendant la nuit dans un bassin de cuivre, où l’on a mis une aiguille fine; et, s’ils observent le matin quelques points rouges sur l’aiguille, ils ne doutent plus de la grossesse. — Quelques autres prennent parties égales d’urine et de vin blanc : si l’urine, après avoir été agitée, paraît semblable à du bouillon de fèves, ils assurent que la femme est grosse. — Les autres laissent pendant trois jours reposer à l’ombre, dans un vaisseau de verre bien bouché, l’urine d’une femme; et, après l’avoir coulée par un taffetas clair, s’ils rencontrent de petits animaux sur le taffetas, ils ne font pas difficulté d’affirmer que la femme est grosse. »
Voici les symptômes que le Jardin parfumé du cheikh Nefzaoui donne comme indices cerlains de la grossesse : « la sécheresse de la vulve, immédiatement après le coït, le besoin de s’allonger, de s’éti-
(1) Cette recette est donnée par Hippocrate au livre! des Maladies des femmes.
ERREURS ET PRÉJUGÉS
rer, des accès de somnolence, un sommeil lourd et profond, fréquemment une contraction de l’ouverture de la vulve telle, qu’on ne peut même y faire pénétrer un meroud, la teinte noirâtre que prend le bout des seins, et enfin, ce qui vient corroborer tous ces indices, la suppression des règles... Lorsqu’il y a doutes sur la grossesse de la femme, on lui fait boire au moment de se coucher, de l'eau de miel, et, s’il lui vient des pesanteurs dans le ventre, c’est une preuve qu’elle est enceinte. » N’en déplaise au cheikh Nefzaoui, nous préférons, à ses indices de certitude, ceux de nos auteurs, modernes: le ballotement de l’oeuf, perçu avec le doigt; les mouvements de l’enfant, constatés par la main du médecin, et les bruits du cœur fœtal, entendus par l’homme de l’art.
Régime alimentaire. — Chez les anciens, et principalement à Athènes, les femmes enceintes croyaient obtenir des enfants plus vigoureux en mangeant souvent des choux (1). Mais il fallait que ces choux ne fussent point trop salés ; car, autrement, Aristote affirme que l’enfant viendrait au monde sans ongle ! En réalité, l’absence des ongles prouve que l’enfant n’est pas à terme.
Une erreur encore fort répandue de nos jours et sous toutes les latitudes, veut qu’une femme enceinte mange pour deux, quitte à s’exposer à de dangereuses indigestions. Les Pahutes partagent cette opinion et s’imaginent que l’enfant ne quitte l’utérus qu’au moment où il n’y trouve pas assez de nourriture ; aussi, vers la fin de la grossesse, mettent-ils la femme à une diète sévère, pour affamer l’enfant et l’obliger à sortir de sa retraite. L’effet de ce régime débilitant est d’élargir les voies génitales de la femme, par l’amaigrissement, et de faciliter, de la sorte, l’expulsion de l’enfant.
En Chine, les femmes enceintes doivent s’abstenir de tourterelles, de poulets et de canards, sans quoi elles mettraient au monde un sourd-muet ; le lièvre leur est aussi interdit dans la crainte du becde-lièvre. Chez les Annamites, la viande de bœuf passe pour provoquer l’avortement pendant le sommeil.
Madame de Sévigné, que ses Lettres nous montrent souvent comme une véritable commère conseillant à tort et à travers des remèdes, même à ceux qui ne lui en demandent pas, prétend que le chocolat peut nuire à une femme enceinte, et la preuve « c’est que la marquise de Coetlogon, prit tant de chocolat, étantgrosse l’année passée, qu’elle
(1) Serait-ce l’origine du dicton populaire qui fait naître les enfants sous les choux ?
accoucha d’un petit garçon noir comme un diable, qui en mourut. » On voit qu’il ne suffit pas toujours d’avoir de l’esprit pour posséder du bon sens. Quoiqu’en dise Aristote et la docte marquise, rien ne doit être changé dans le régime de la femme, pendant toute la durée de la grossesse.
Exercice. — Rien n’est plus fatal que le préjugé qui recommande aux femmes enceintes, à l’approche de leur terme, un surcroît d’exercice pour faciliter leurs couches ; Liébaut allait même jusqu’à conseiller un voyage en coche ou une promenade sur un cheval de trot. Si l’exercice au grand air est favorable à la femme enceinte, il ne faudrait pas cependant imiter Jeanne d’Albret qui, dans son dernier mois de grossesse* entreprit un voyage de quinze jours, pour venir de Compiègne à Pau, accoucher de Henri IV ; il ne serait pas non plus prudent de suivre l’exemple de la reine de Pologne qui, vers la fin de sa grossesse, accompagnait dans les camps, son mari, le roi Sobieski.
Les femmes enceintes devront fuir aussi le bal, ainsi que, par la plume d’un mauvais traducteur, le recommande Claude Quillet, dans son charmant poème, la Callipédie ou Y Art de faire de beaux enfants :
«... De tout jeu violent que l’on s’abstienne encore,
Qu’on évite surtout celui de Terpsichore...
Croyons en le vieillard qui fut l’honneur de Cos :
Avide de la danse, une dame d’Argos,
N’écoutant que le cri d’un coupable caprice,
S’était, au premier mois, permis cet exercice ;
Mais, au sein du plaisir, la peine la saisit;
Le fil, trop délié, tout à coup se rompit.
Et l’utérus, froissé par le poids de la chute,
Vomit en gémissant une masse encore brute. »
Rapports sexuels. — Mauriceau défendait à la femme'de remplir ses devoirs conjugaux dans les deux derniers mois de la grossesse, prétendant, comme de nos jours au Japon, que les secousses du corps et la compression du ventre pouvaient être nuisibles à la mère et à l’enfant. Son contemporain et parent, Dionis, proteste vivement contre cette opinion. « Mauriceau », dit-il, « ne peut avoir fait ces observations par lui-même, n’ayant jamais pu avoir un seul enfant en quarante-six années de mariage. Pour moi qui ai une
ERREURS ET PRÉJUGÉS
femme qui a été grosse vingt fois, et qui m’a donné vingt enfants, dont elle est accouchée à terme et heureusement, je suis persuadé que les caresses du mari ne gâtent rien. » C’était l’avis de L. Bonaccioli, médecin qui pratiquait à Ferrare, vers 1530 : « Les femmes, dit-il, qui ont continué à remplir, pendant la grossesse, leurs devoirs conjugaux, supportent plus facilement l'accouchement que celles qui ont été continentes et, de plus, les premières n’ont pas sur le visage celte pâleur, qui rend les autres hideuses. »
Sue remarque que cette particularité a toujours été ignorée des chirurgiens-accoucheurs. Mais le préjugé qui veut que la continence rende l’accouchement plus facile est ancien, puisqu’il était déjà en crédit du temps d’Hippocrate; il reposait, sans doute, sur cette observation que la femelle des animaux fuit instinctivement les approches du mâle pendant toute la durée de la gestation. « Les bêles sur leurs ventrées », dit Rabelais, « n’endurent jamais le mâle masculant». Le docteur Sue dit, d’un autre côté : « Il est bien étonnant que de tous les animaux femelles, il n’y ait que la femme et la jument qui supportent pendant la grossesse les approches du mâle, tandis que les autres animaux en ont une grande aversion. Mulier , equa, omnium maxime animalium, gravidæ coitum patiuntur : cœtera , ubi gravida fuerunt , fugiunl mares , dit Bonaccioli.
« Voici, au reste, la réponse que fit Popilia à quelqu’un qui lui demandait son avis sur ce sujet. Elle répondit qu’elle ne s'étonnait pas que les femelles des bêtes fuyaient, lorsqu’elles étaient pleines, la compagnie des mâles, parce qu'en effet elles étaient des bêtes ; c’est ce qu’a exprimé Jean Porthius, par cette épigramme :
Appeteret venerem prægnans cur fœmina, prægnans Quam fugeret brutum, quæstio mota fuit :
Fœmina convivis immissa jocantibus inguit :
Da mentem brutxs, bruta sequentur idem. »
Pourquoi la femme grosse désire l’amour, et pourquoi Le fuit la bête pleine, c’est une question qu’on agita ;
Une femme se mêlant aux propos des convives, dit :
« Donnez la raison aux bêtes, les bêtes feront comme nous. »
N’écoutez donc pas le conseil du poète qui dit :
Épouses, je vous dois un conseil salutaire;
Quand vous avez conçu, n’allez pas à Cythère.
Cependant, sans citer comme bon à suivre l’exemple de Julie, fdle d’Auguste, qui « n’admettait de passager dans sa barque que quand elle était pleine », et sans admettre complètement l’opinion d’Aristote, qui conseillait le coït pour faciliter l’accouchement, nous devons déclarer que les rapports sexuels modérés ne font aucun tort à la grossesse. Seules, les femmes qui sont sujettes aux fausses couches devront s’en abstenir.
Nous citons, pour en rire, le préjugé ancien qui dit que si la femme éternue immédiatement après avoir conçu, elle s’expose à l’avortement. C’est accuser d'un bien gros méfait cet innocent coryza.
Usage des bains. — Les Japonaises s’imaginent que les bains sont nuisibles aux femmes enceintes et, dans la crainte de refroidissements, préfèrent se nettoyer avec des semelles chauffées au feu. Cependant la propreté n’est défendue dans aucun cas. Notons encore qu’il est inutile de suivre le conseil que Sacombe donne aux blondes de prendre des bains à une température moins élevée que ne les prendraient les brunes.
Les lavements aussi ne peuvent être que profitables ; l’auteur de la Luciniade est, sur ce sujet, plus sensé :
Les lavements sont sains, je consens qu’on les donne A toute femme enceinte. Albinus les ordonne Contre ces fils d’Eole, abhorrés en tout temps,
Et d'un impur séjour importuns habitants,
Qu’à grands coups de piston il faut chasser sans cesse, Comme ennemis jurés de l’état de grossesse.
Saignées. — Pendant longtemps on a saigné les femmes enceintes, surtout vers quatre mois et demi : « Parce que le fœtus, dit Mme Ducoudray, ne peut dans ces premiers temps consommer la quantité de sang dont la matrice regorge et qui, par son abondance, peut détacher l’arrière-faix. » On attribuait alors les maux de tête, les vertiges, les palpitations et les syncopes qui accompagnent si souvent la grossesse, à un état congestif résultant de l’accumulation du sang des règles dans l’économie. Or l’examen microscopique a démontré, au contraire, que tous ces symptômes étaient dus à l’appauvrissement du liquide nourricier ; delà l’indication naturelle
ERREURS ET PRÉJUGÉS
de remplacer la lancette (1) par les toniques, chez la femme enceinte.
Purgations. — Les purgations ont longtemps passé et passent encore pour nuisibles pendant la grossesse. Que de femmes, se soupçonnant enceintes, se purgent fortement dans l’espoir de faire « couler l’enfant! » Avenzoar rapporte un fait personnel bien propre à détruire ce préjugé populaire. «Je veux qu’on sache ici », dit-il, « ce qui m’arriva étant arrêté en prisonnier dans la conciergerie de Ilaly. Ma femme était donc enceinte sans que je m’en aperçusse, et comme elle devint si malade, que je fus obligé de lui donner une potion laxative qui fut telle que personne ne saurait s’imaginer qu’aucune femme grosse, après en avoir pris une quantité médiocre, puisse porter à terme son fruit. Et c’est ce qu’elle fît néanmoins sans le moindre dommage ni d’elle ni de son enfant; après quoi, comme les marques de sa grossesse parurent, je me repentis bien fort de ma faute et en demandai pardon au souverain créateur. Quelque temps après, elle accoucha d’un garçon qui est à présent avec moi ». Le fameux médecin Hercule Saxon dit aussi que comme il était dans le sein de sa mère, qui passait pour avoir une môle, les médecins lui firent prendre des purgations extrêmement violentes pour expulser cette prétendue môle, mais en vain, car il n’en naquit pas moins sain et sauf.
Enfant mort. — On croit encore de nos jours, comme du temps de Mauriceau, que la mort d'un enfant dans le sein de sa mère peut compromettre la vie de celle-ci « par la corruption de l’enfant dans le ventre maternel, d’où il s’élève des vapeurs malignes qui se portent au cerveau et y font une mauvaise impression ». Rien n’est plus faux et il n’est pas rare d’observer des grossesses extra-utérines qui ont duré plusieurs années, jusqu’à quarante ans même, sans déterminer d’accidents. Gela tient à l’intégrité des enveloppes du fœtus qui le mettent à l’abri de l’air et de la putréfaction.
Le corps et les organes d’un enfant mort-né passaient autrefois pour avoir certaines vertus bienfaisantes. A Rome, les magiciennes ajoutaient dans leurs philtres amoureux le foie et les testicules d’un enfant mort-né qu’elles broyaient avec ceux d’un supplicié. Au moyen âge, on pensait guérir la lèpre par le contact prolongé d’un enfant
(1) On faisait un véritable abus de la saignée chez les femmes enceintes ; ainsi De La Motte parle d’une femme à laquelle on ouvrit quatre-vingt-sept fois la veine pendant les cinq derniers mois de sa grossesse.
mort-né. Au XVIe siècle, la ventrière Perretle faillit être brûlée vive pour avoir favorisé celte pratique. On faisait aussi des amulettes avec de la peau d’enfant et Catherine de Médicis en portait toujours une sur elle.
Les Hottentots voient, au contraire, un funeste présage dans la naissance d’un enfant mort-né, et ils en éprouvent un effroi tel qu’ils transportent aussitôt leurs habitations loin de l’endroit où l’accouchement a eu lieu.
La croyance aux effets salutaires du sang des nouveau-nés a porté certains peuples à sacrifier des enfants pour apaiser le courroux de
Fig. 75. — Sorcière allant au sabbat sur un bouc.
leurs divinités et en obtenir les bonnes grâces. Ainsi se conduisaient les Ammonites à l’égard de Moloch, « ce démon affreux et terrible, dit Milton, couvert des pleurs des mères et du sang des enfants ». Au Mexique, le prêtre de Quetzulcoall faisait une image de Dieu avec delà farine mélangée à du sang de petits enfants; le prêtre tuait ensuite l’image en la perçant d’une flèche; il en offrait le cœur au roi qui le mangeait et distribuait au peuple le reste du corps.
De même les sorcières passaient pour emporter au sabbat (fig. 75 et 76) les enfants nouveau-nés quelles sacrifiaient au diable (fig. 77).
A ces croyances se rattachent celles des enfants volés par les fées.
ERREURS ET PREJUGES
« On prétend dans le Nord, raconte M. Dufau dans les Contes irlandais, que les fées enlèvent quelquefois les enfants qui leur plaisent et leur substituent de petits monstres nés d’elles. Pour les forcer à rendre l’enfant qu’elles ont pris, on expose l’enfant substitué sur une pelle et on le tourmenLe cruellement. En Danemark, la mère chauffe le four et met l’enfant sur la pelle en menaçant de le lancer dans la flamme, ou bien elle le fouette avec des verges, elle le jette dans la rivière. En Suède et en Irlande, on l’expose à la porte sur une pelle.
Fig. 76. — Sorcière se rendant au sabbat sur un manche à balai.
« Quelquefois on lui fait boire une potion de coquilles d'œuf. Dans le Glossaire provincial de Grose, on voit la mère d’un enfant volé casser une douzaine d’œufs et placer les vingt-quatre demi-coquilles devant l’enfant substitué, qui s’écrie : « J’avais sept ans quand on me mit en nourrice, quatre ans se sont passés depuis, et je n’ai jamais vu de petits pots aussi blancs. » Le changement d’un enfant est toujours fait avant le baptême. Le moyen de prévenir ce malheur est de faire une croix sur la porte et sur le berceau, de mettre un morceau de fer auprès du berceau, de laisser une lumière allumée. En Thuringe, on suspend au mur les culottes du père. En Ecosse, on attribue le
même crime de rapt aux elfes, et quand un enfant est sourd, muet, aveugle ou contrefait, on le croit substitué » (1).
Fig. 77. — Sorcières sacrifiant des enfants nouveau-nés, d'après le tableau de Spranger.
Signes de la mort du fœtus. — « Les anciens chirurgiensaccoucheurs que rien n’embarrassait, dit A. Lempereur, en vantaient beaucoup qui nous paraissent aujourd’hui assez singuliers ; on verra d’après les suivants, s’ils constituaient des moyens assurés de reconnaître la mort du foetus.
« E. Blancard et Paul Barbette indiquent celui-ci : on prend un morceau de pain blanc, qu’on trempe dans du vin de Malvoisie, puis on l’applique sur l’ombilic de la femme : si le fœtus vit encore, regaillardi par ce tonique, il le témoigne bientôt par la vivacité de ses mouvements.
« Fr. Jœlis et Th. Bartholin en ont donné un autre : la femme plonge ses mains dans l’eau chaude, les y laisse un instant, cela suffit pour faire mouvoir le fœtus. — Ou bien l’accoucheur place sur le ventre de la mère sa main humide et glacée, même résultat. — Ou bien, on prend un noble à la rose ou quelque autre pièce d’or, on la chauffe,
(1) Collin de Plancy. Dictionnaire infernal.
ERREURS ET PRÉJUGÉS
et on la jette se refroidir dans du vin que la femme avale à l’instant, effet immanquable. »
Louise Bourgeois employait un moyen fort répandu à Paris de son temps : « J’accouchay, dit-elle, une dame, il y a environ six ans, laquelle fut un mois entier sans sentir bouger son enfant. Les médecins et moy, fismes tous les remèdes qui peuvent se faire pour voir si l’enfant pourroit remuer; mais ce fut en vain. En appliquant une tranche d’une roüelle de veau, lardée de clous de girofle, poudrée de muscade, arrosée de malvoisie, puis rostie sur le gril, et appliquée dans un linge sur le ventre, il ne se sentit qu’une chose qui se haussoitqui estoit le corps de la matrice, laquelle estoit si refroidie de contenir cet enfant mort, que sentantlachaleurquila consoloit, elles’enapprocha...»
De la conception au moment des règles. — L’influence pernicieuse qu’exercerait sur le produit de la conception l’accouplement, pratiqué au moment des règles (1), est encore une erreur populaire dont il ne faut tenir aucun compte. Ainsi, le Dr Gazan a avancé, sans preuves sérieuses, que les enfants conçus dans ces conditions étaient disposés aux gourmes. Burnotte, d’autre part, a cité l’exemple de trois enfants rouges nés de père et mère bruns, qui ont été conçus pendant la période menstruelle. La sueur de sang ( purpura hemorrhagica ) à laquelle on a attribué, bien à tort, la mort de Charles IX, serait due, d’après certains auteurs trop crédules, à ce que ce prince fut conçu au moment des règles.
Un enfant conçu pendant « la période d’impureté » de la femme s’appelle en hébreu Mamser Beniclah; c’est, paraît-il, la plus grande injure de la langue hébraïque. Le Talmud, d’après Weill, prétend que tout enfant conçu durant l’impureté de la mère est forcément voué au vice et à la maladie. 11 est ou ivrogne, ou fou, ou épileptique, ou assassin, ou crétin. Rien ne saurait faire de lui ni un honnête homme, ni une femme vertueuse.
Procréation des sexes à volonté. — De nombreux moyens ont été indiqués pour concevoir des garçons et des filles à volonté; mais l’expérience a démontré leur inefficacité. Nous indiquerons néanmoins les plus connus.
Si l’homme veut engendrer un garçon, dit Hippocrate, il se liera le testicule droit autant qu’il pourra le supporter ; pour une fille, il se liera le testicule gauche. Millot appliquait à la femme le même pré-
(1) Voir la note de la page 22, relative à Héra,
ceple : il altribue à l’ovaire droit la propriété de fournir des garçons et à l’ovaire gauche celle d’engendrer des filles. Aussi veut-il que, pendant la copulaLion, la femme se couche sur le côté droit, si elle désire un enfant du sexe masculin, et sur le côté opposé dans le cas contraire. Mais, pour réfuter ces opinions, il suffit de savoir que des hommes privés d’un testicule, et des femmes auxquelles il manque un ovaire, engendrentindistinctement des enfantsdel’un oude l’autre sexe.
... « Quand ton coït sera terminé et que tu voudras te séparer de ta femme », dit le cheikh Nefzaoui, dans son Jardin parfumé , « ne te lève pas tout d’un coup, mais descend doucement de son côté droit; et, si elle a conçu, elle engendrera un mâle, s’il plaît à Dieu très élevé !
« Des sages et des savants (que Dieu leur accorde à tous le pardon !) ont dit : « Si quelqu’un, posant sa main sur les organes d’une femme enceinte, a prononcé les paroles suivantes : « Au nom de Dieu! qu'il accorde le salut et la miséricorde à son Prophète. O mon Dieu! je vous prie , au nom clu Prophète , de faire de cette conception un garçon », il arrivera que, par la volonté du Créateur et en considération de notre Seigneur Mohammed (que le salut et la miséricorde de Dieu soient sur lui!), la femme accouchera d’un garçon ».
Chez les Iviovas, pour que la mère accouche d’un garçon, on pend à la tête du lit le fusil et la selle d’un guerrier.
Le Talmud dit que, pour avoir des garçons, il faut attendre que la femme désire ardemment son mari; pour avoir une fille, il faut, au contraire, que l’homme désirant violemment sa femme la surprenne pour ainsi dire et l’aime à l’improvisle. A. Weill raconte que Meyerbeer, dînant un jour à la table de Louis-Philippe, le roi, au dessert, lui demanda s’il avait des enfants. — Ouï, sire , répondit le maestro, je regrette seulement de n'avoir que des filles. — Comment ! s’écria le roi, vous qui êtes juif , vous ignorez l'art d'avoir des garçons? Pendant mon exil en Suisse, j'ai fait la connaissance d'un rabbin qui m'a donné des leçons d'allemand. Mais ce qu'il m'a appris de mieux, c'est de me marier de bonne heure et d'avoir des garçons et des filles à ma volonté. Là-dessus, le roi communiqua son secret au musicien, secret tout à fait conforme au Talmud. — Je vous certifie , ajouta le roi, que l'expérience a tout à fait justifié cette théorie. D'avance j'ai annoncé à mes parents et connaissances , soit mon garçon , soit ma fille.
Macer Floridus, poète latin du moyen âge, prétend, dans son traité de viribus herbarum , qu’une sorte d’herbe ligneuse, l’aristoloche (1),
(1) Le nom même de l’aristoloche, aristos, excellent, et locheia, accouchement, rappelle cette prétendue vertu.
ERREURS ET PRÉJUGÉS
mélangée à de la chair de bœuf et placée sur le bas-ventre d’une femme, la fait accoucher d’un mâle.
On trouve une autre recette dans les Secrets admirables d’Albert le Grand : « Que le mari et la femme réduisent en poudre la matrice et les entrailles d’un lièvre; qu’ils les boivent dans du vin, et la bourgeoise concevra un garçon, toutefois avec l’aide de quelqu’un du sexe laid. Qu’on prenne le foie et les testicules d’un jeune porc, qu’on les réduise en poudre, que le couple qui veut se multiplier boive cette poudre dans du vin clairet, une fdle naîtra très certainement ».
Enfin, Napoléon Ier écrivait à une princesse de sa famille qui était enceinte : « Buvez un verre de vin par jour ». Il croyait lui donner ainsi une recette suffisante pour lui faire avoir un garçon quelle désirait : une fille naquit.
Détermination du sexe. — Aucun signe positif ne peut révéler le sexe de l’enfant pendant la gestation; il faut se résoudre à attendre l’accouchement pour être renseigné, et, s’il a lieu dans l’obscurité, on imitera la duchesse de Berry qui, ayant accouché seule pendant la nuit, quand on arriva près d’elle, dit : « C’est un garçon ! J’en suis sûre : j’ai tâté ! » Quelques accoucheurs interrogés avec insistance par des clientes trop crédules se tirent d’embarras en promettant le sexe désiré. Mauriceau croit qu’il est plus habile de faire tout le contraire; c’est-à-dire d’annoncer un garçon si les époux attendent une fille et vice versâ : « si vous vous trompez », dit-il, « la femme heureuse d’avoir le sexe après lequel elle soupirait, pardonne aisément votre méprise et se contente de rire aux dépens de votre prétendu savoir. Si vous rencontrez juste, au contraire, malgré leur chagrin, les parents sont forcés de vanter votre habileté ».
Quoi qu'il en soit, il n’esl peut-être pas de sujet sur lequel l’imagination s’est donnée une plus libre carrière ; les moyens de reconnaître le sexe de l’enfant pendant la grossesse sont aussi variés qu’incertains, on en jugera par la longue énumération suivante :
« S’appuyant », dit Velpeau, « sur le principe contestable que l’embryon mâle se développe plus tôt que l’embryon femelle, Aristote prétend, ainsi qu’IIippocrate et beaucoup d’autres auteurs anciens, que la femme sent remuer plus tôt quand elle porte un garçon, et plus tard quand c’est une fille. Partant de la même idée, on a transporté à la mère la force relative du fœtus. On a dit qu’elle se sentait plus de vigueur, d’activité, de gaieté, de contentement; que ses yeux étaient plus vifs, sa figure plus colorée : Si marem gerit}
bene colorât a est (1); son pouls plus grand, plus fréquent, ses digestions plus faciles; que toutes ses fonctions, en un mot, s’exécutent plus librement quand elle doit accoucher d’un enfant mâle, que quand elle est enceinte d’une fille; qu’une raie brune ou noire sur la ligne médiane du ventre, une force plus grande, une coloration plus vive, les mamelons plus relevés, le sein plus dur, plus tendu, les battements des carotides plus forts, les veines plus grosses à droite qu’à gauche, annoncent la présence d’un garçon; qu’en se levant ou en marchant, la femme avance ou le genou ou le pied droit le premier; que la matrice est inclinée à droite, que les urines sont habituellement chargées, qu’elles déposent un sédiment briqueté si c’est un enfant mâle, et qu’on observe des phénomènes contraires quand le fœtus est du sexe féminin ».
Les Secrets admirables d’Albert le Grand ont là-dessus tout un chapitre :
Des marques pour connaître si une femme est enceinte d'un garçon
ou d'une fille.
Les marques et les signes qui suivent, sont véritables et assurés pour connaître si c’est un garçon ou une fille qui est dans le ventre d’une femme ; parce que dans le temps de la conception d’un garçon, la couleur du visage est rouge et le mouvement est léger.
Si le ventre se grossit et devient rond du côté droit, c’est un garçon.
De plus, si le lait sortant des mamelles paraît épais, de telle sorte que le mettant sur quelque chose bien propre il ne se sépare point ; qu’au contraire, ses parties se tiennent ensemble sans couler, c’est une marque aussi sûre que les précédentes. De même si on prend du lait d’une femme grosse, ou une goutte du sang qu’on lui aura tiré du côté droit, et que le jetant dans une fontaine d’eau claire, ou dans son urine, il va directement au fond, elle est grosse d’un garçon. Si, au contraire, il demeure au-dessus, c’est une fille. Ou bien si elle a la mamelle droite plus grosse que l’autre, c’est un garçon : si la gauche est la plus grosse, c’est une fille. Ou bien si le sel qu’on met sur le bout des mamelles ne se fond pas, c’est un mâle.
Il y a encore un autre signe pour savoir si c’est un garçon: il faut prendre garde si la femme remue toujours le pied droit le premier. Et pour connaître si c’est une fille, il faut voir si la femme est pesante et pâle, si elle a le ventre long et rouge du côté gauche, tirant sur le noir, si son lait est noir, indigeste, livide, aqueux et délié, si le mettant sur
(1) Hippocrate.
ERREURS ET PRÉJUGÉS
quelque chose il se sépare, ou le jetant dansume fontaine il nage sur l’eau et ainsi des autres. Tout cela marque qu’une femme est grosse d’une fille. Il y a outre ceux que l’on vient de dire, plusieurs autres signes : comme, si elle sent de la douleur au côté gauche, c’est une fille, si elle sent du côté droit, c'est un garçon. J’en sais de plus un autre qui est véritable, et a été expérimenté. Si quelqu’un veut savoir si une femme est grosse ou non, qu’il lui fasse boire du mellicrat : si elle sent quelque chose autour du nombril qui la pique, il est sûr qu’elle est grosse; si elle n’en a point senti, elle ne l’est pas: le mellicrat est une potion faite avec de l’eau et du miel mêlés ensemble, qu’on fait prendre à la femme dans le temps qu’elle se couche, et aussitôt après. Mais comme il y en a d’assez rusées qui, connaissant la chose, diraient le contraire, quand on leur en veut faire boire, il ne faut pas leur parler de grossesse, mais attendre qu’elles se plaignent, comme elles ont coutume de faire, de quelques douleurs de tête ou d’ailleurs, et aussitôt leur dire qu’une telle potion est tout à fait souveraine pour ce mal. Après qu’elles l’auront bue, on pourra leur demander le lendemain matin, si elles n’ont ressenti aucune douleur dans leur corps, si elles disent qu’elles en ont senti proche du nombril, il faut croire qu’elles ont conçu : sinon, elles ne sont pas grosses. Mais celles qui se doutent de cette finesse, ne disent jamais la vérité, mais toujours le contraire.
Les Arabes s’en rapportaient surtout à la couleur du mamelon. Rhazès dit : Inspiciendum est in capite maniillœ , qnod déclinans fuerit ad rubedinem masculum , erit; si ad nigredinem fœmina est. « Il faut regarder le mamelon : s’il incline à la rougeur, ce sera un garçon; s'il tourne au noir, c’est une fille. » Il dit aussi de confectionner une pastille avec du lait et de la farine, et de la faire dessécher auprès du feu : si la pastille se durcit et reste compacte, ce sera un garçon; si elle se fendille, ce sera une fille.
Nos pères ont cru remarquer qu’une rotondité régulière du ventre de la mère annonçait un garçon et qu’une proéminence exagérée était l’indice d’une fille; de là ce proverbe : « Ventre pointu n’a jamais porté chapeau. »
Un usage assez répandu dans plusieurs pays consiste à faire coucher par terre une femme enceinte et à observer comment elle se relèvera: si elle prend son point d’appui du côté gauche, l’enfant est une fille ; dans le cas contraire, ce sera un garçon.
Ce procédé vaut celui des matrones qui, cachant sous une chaise une paire de ciseaux et sous une autre un couteau, font asseoir une femme grosse sur l’un de ces deux sièges, dont le premier annoncerait une fille et le second un garçon.
Le mal de hanche, chez les femmes grosses, est, dit-on, un signe
quelles auront une fille. C’est ce que la trop crédule Mme deSévigné donne à entendre quand elle écrit à Mme de Grignan : « Qu’est-ce que vous me dites d’avoir mal à la hanche? est-ce que votre petit garçon serait devenu fille ? ».
Au temps de celte agréable bavarde, pour avoir des garçons, on faisait des béguins au saint Père; mais ce procédé ne réussissait pas toujours. Hélène, une des femmes de la marquise, pendant le trouble produit par l’accouchement de madame de Grignan , 1 ui dit : « Madame, c’est un petit garçon. » Madame de Sévigné ajoute : « Je le dis au coadjuteur et puis, quand nous le regardâmes de plus près, nous trouvâmes que c’était une petite fille. Nous en sommes un peu honteuses, quand nous songeons que tout l’été nous avons fait des béguins au saint Père. Je vous assure que cela rabaisse le caquet ».
L’Ecole de Salerne, s’occupant de notre cas, émet cet aphorisme scatologique :
Observe l’excrément de la future mère,
Le sexe de l’enfant te livre son mystère :
S’il est épais, rougeâtre, arrondi, gras, visqueux,
Si l’urine abandonne un dépôt granuleux,
En globules formé, cet enfant sera mâle ;
Femelle, si tu vois l’excrément plat et pâle.
Moins malpropre était le moyen employé par Julie, fille d’Auguste. Etant enceinte de Tibère, elle désirait ardemment un fils. Pour savoir si ses vœux seraient accomplis, elle plaça un œuf dans son sein et, lorsqu’elle était obligée de le quitter, elle le confiait à une nourrice. L’augure fut heureux : elle eut un coq de son œuf et un enfant mâle de son mari.
Mahomet enseigne que les mouvements de l’enfant mâle se font sentir du côté droit ; alors la mamelle droite de la mère se développe davantage, le pouls de la main droite a plus d’ampleur, la femme en se mettant en marche porte le pied droit le premier en avant; toutes circonstances qui sont à l’inverse, si l’enfant est du sexe féminin. Les pronostics et instructions que donne le cheikh Nefzaoui, « sur ce que la femme enceinte engendre» sont plus intéressantes : « Si la femme n’a pas cessé d’être en bonne santé au moment où s’est déclaré sa grossesse, si elle n’éprouve pas plus tard d’indisposition, si son visage est de bonne apparence et son teint clair, s’il ne lui vient pas de taches de rousseur, c’est un signe qu’elle est enceinte d’un garçon.
ERREURS ET PRÉJUGÉS
« La rougeur du mamelon indique également que l’enfant sera du sexe masculin. Le grand développement des seins et l’hémorrhagie nasale, quand elle a lieu par la narine droite (1), sont des indices de même nature.
« Les signes qui permettent de savoir que la femme a conçu une fdle sont nombreux. Je citerai les fréquentes indispositions pendant la grossesse, le teint maladif, les taches de rousseur, les maux de matrice, les cauchemars répétés, la noirceur du bout des seins, la sensation de pesanteur du côté gauche, l’hémorrhagie nasale de ce même côté. »
D’après Sue, dès qu’un Lapon s’aperçoit que sa femme est enceinte, il s’empresse de consulter les astres pour connaître le sexe de l’enfant. S’il voit une étoile au-dessus de la lune, il conclut que ce sera un garçon ; si l’éloile est au-dessous de la planète, ce sera une fdle. De tout temps, d’ailleurs, les phases de la lune ont joué un rôle prépondérant dans la détermination du sexe de l’enfant. « Les commères », raconte Velpeau, « disent que si la première conception a lieu dans le croissant de la lune, il en résulte un garçon, et que si c’est dans le déclin de cet astre, au contraire, la femme accouchera d’une fdle. Quelques autres, non moins habiles, admettent que l’enfant sera du même sexe que celui du dernier accouchement, si la lune n’a pas changé dans les trois jours qui ont immédiatement suivi celui-ci ». Tout récemment encore, aux environs de Paris, nous avons pu vérifier, par nous-même, que ce préjugé était fortement enraciné dans certains esprits étroits.
Engelmann (2) nous indique le procédé suivi par les Chinois pour établir le sexe de l’enfant, pendant la grossesse. « On multiplie 7 par 7, ce qui donne 49 ; on retranche l’âge de la mère, puis on ajoute 19, plus le chiffre du mois où la conception a eu lieu. Le nombreimpair indique un garçon, le nombre pair une fille. Supposons, par exemple, que la mère ait vingt-cinq ans et que l’enfant ait été conçu dans le 5e mois de l’année; nous aurons l’équation suivante: 49 — 25 + 1 9 -H 5 = 48, nombre pair, donc une fille ».
Influence de l’imagination. — La grossesse peut réellement apporter dans les facultés affectives et intellectuelles de la femme des troubles plus ou moins sensibles ; il faut néanmoins reconnaître que ces perturbations psychiques sont beaucoup plus rares qu’on ne le
(1) Le côté droit est considéré par les musulmans comme le côté de bon augure. Voyez le Xoran, chapitre LVI, verset 26.
(2) La pratique des accouchements chcs les peuples prim itifs. J. Baillière, éditeur.
croit communément. L’idée fort accréditée qu’il ne faut pas contrarier les désirs ou envies (1) des femmes enceintes, contribue pour beaucoup à les faire naître. Mauvaise excuse pour toutes celles qui profitent de cette croyance populaire pour remonter leur garde-robe, satisfaire leurs goûts luxueux et même commettre des vols ou des crimes !
« Une idée enracinée en Orient», dit Zambaco, « c’est que, si l’envie d’une femme grosse excitée par la vue, par l’odorat, voire même par l’imagination, n’est pas satisfaite sur-le-champ, une fausse couche' s’ensuivra. Aussi voit-on le mari frapper parfois à la porte du voisin pour demander d’un plat dont le parfum a alléché l’odorat de sa femme enceinte »: Passe encore quand il ne s’agit que d’une gourmandise à satisfaire, mais rechercher, comme le dernier des Canaques, de la chair humaine, voilà qui sort des bornes. Or le fait a été observé plusieurs fois : Roderic parle d’une femme qui voulait manger l’épaule d’un boulanger, son voisin (2). Goulard raconte que, dans un village voisin d’Andernach, sur les bords du Rhin, une paysanne enceinte fut éprise d’une telle passion pour son mari, qu’elle eut la fantaisie de le manger; elle le tua, en dévora une partie et sala le reste. C’est le comble de l’affection.
Le cas du savant Camerius, célèbre botaniste du XVIe siècle, quoique désagréable fut moins grave; sa femme étant enceinte et revenant un jour du marché avec des œufs, entre dans le cabinet de son mari en soupirant; celui-ci attendri lui demande quelle est sa peine : elle avoue, en lui montrant les œufs qu’elle vient d’acheter, qu’elle est tourmentée du désir irrésistible de les lui casser l’un après l’autre sur la face. Camerius aimait sa femme, et craignant les suites d’un refus, il s’enveloppa le visage, et la laissa faire (fig. 78).
De même, on croit généralement que de vives émotions morales peuvent exercer sur le produit de la conception des modifications organiques plus ou moins importantes. C’est ainsi que l’on explique la production des signes et des taches sur le corps du fœtus. « Ces taches, dit Bonnet, sont comme les nues ; on y trouve tout ce qu’on y cherche ». Ainsi, le spina-bifida qui siège le long de la colonne ver-
(1) Urfprofesseur libre d’accouchement, un peu trop libre peut-être, disait t\ l’un de ses cours qu’en fait d’envies chez les femmes enceintes, il n’admettait que les envies fréquentes d’uriner.
(2) C’est sans doute de la même personne que parlent Langius et Donatus qui assurent, de la meilleure foi du monde, qu’une dame mit au monde trois enfants dont un était mort, parce qu’un boulanger, après s’être laissé mordre par elle deux fois à l’épaule, s’y était refusé une troisième. (Lempereur. Sur la mort du fœtus).
ERREURS ET PREJUGES
tébrale et qui résulte d’un arrêt de développement de celle-ci, est généralement attribué à une envie de tomate.
S’il est vrai qu’une perturbation morale vive a pu parfois déterminer
chez le fœtus une anomalie particulière, telle que l'anencéphalie constatée par Isidore-Geoffroy Saint-IIilaire, il ne faut pas rapporter à la môme cause tous les cas de monstruosités humaines, comme on tend trop à le faire dans le public. Ce qui prouve que l’imagination de la mère n’est pour rien dans la production des difformités fœtales et dans celle des taches de la peau, c’est que, d’une part, on observe des anomalies analogues chez les plantes et chez les animaux, veaux à deux têtes, moutons à cinq pattes, becs-de-lièvre, et que, d’autre part, le nombre des enfants qui naissent avec des signes ou des vices de conformation est relativement très restreint, par rapport à celui des femmes qui, pendant leur grossesse, ont eu des peurs, des envies, ou des regards. En outre, il est des femmes qui donnent le jour à des monstres, sans avoir éprouvé aucune impression fâcheuse, et d’autres qui accouchent d’un enfant bien conformé, après avoir été bouleversées par une forte émotion.
Enfin, si les désirs avaient une influence certaine sur le produit de la conception, les femmes pourraient à leur gré engendrer des garçons ou des filles, et la laideur ainsi que la bêtise disparaîtraient de ce monde.
Les partisans de l’influence morale de la mère sur le développement des difformités fœtales citent plusieurs exemples qui semblent plaider en faveur de leur opinion. On connaît l’histoire des troupeaux de Jacob. La Genèse nous apprend qu’il existait entre Laban et Jacob une convention par laquelle le premier aurait tous les agneaux nés d’une seule couleur, et le dernier ceux qui naîtraient tachetés. Jacob plaça au fond des vases, où les brebis en rut allaient boire, des petits bâtons dépouillés par endroits de leur écorce. Il n’y a pas encore bien longtemps qu’une société savante a conseillé de teindre en blanc ou en noir la toison des béliers, avant de les faire saillir, pour obtenir des chevreaux de l’une ou de l’autre couleur. Galien parle d’un petit homme laid et bossu qui, craignant d’avoir une postérité contrefaite, plaça près de son lit le dessin d’un enfant bien conformé que sa femme devait fixer dans certaines circonstances. Le procédé réussit et cette dame accoucha d’un enfant qui ressemblait au portrait qu’elle avait eu devant les yeux. Il paraît que Denys, tyran de Syracuse, fit mettre le portrait de Jason devant le lit de sa femme pour que son enfant eût la beauté du chef des Argonautes.
On a attribué la mémoire du cardinal du Perron à l’envie que sa mère avait eu d’une bibliothèque pendant sa grossesse. Sterne explique le caractère distrait de Tristram Shandy par cette circonstance que, lorsqu’il fut conçu, sa mère interrompit l’auteur de ses jours
ERREURS ET PRÉJUGÉS
par cette exclamation : « Je crois, mon ami , que tu as oublié de remonter la pendule ».
Fig. 79. — Une femme enceinte vivement impressionnée à la vue d’un supplicié,
A Stockholm, les chasseurs sont obligés d’envelopper la tête des
lièvres qu’ils ont dans leur carnier, de peur d’impressionner les femmes enceintes et de donner un bec-de-lièvre à leur enfant.
Du temps de Thomas Brown, on croyait qu’une femme grosse devait éviter la vue d’un mort dans la crainte d’avoir un enfant livide. Montaigne rapporte, dans ses Essais , l’histoire d'une jeune fille qui fut présentée au roi de Bohême ; elle était « Loule velue et hérissée, que sa mère disoit avoir esté ainsi conçue à cause d’une image de saine! Jean-Baptiste pendue à son lict ». Malebranche cite un autre exemple, souvent invoqué par les partisans de l’influence de l’imagination maternelle sur le fœtus :
« Il y a sept ou huit ans passés, qu’on vit un jeune homme à l’hôpital des Incurables, un idiot, dont le corps était rompu aux mêmes endroits où l’on rompt les criminels. Il a vécu vingt ans dans cet état, et il a été vu de plusieurs personnes. La cause d’un malheur si terrible fut que sa mère, apprenant qu’on devait rouer un criminel, voulut en voir l’exécution (fig. 7Ü). Les enfants voient ce que leurs mères voient, entendent les mêmes cris ; ils reçoivent les mêmes impressions des objets et sont émus par les mêmes passions. Les coups qu’on donna au malfaiteur frappèrent l’imagination de la mère, et, par contre-coup, le tendre cerveau de l’enfant dont les fibres, no pouvant résister au torrent des esprits, furent rompues. C’est pour cette raison qu’il vint au monde idiot. Le mouvement impétueux des esprits animaux de la mère dilata avec force son cerveau et se communiqua aux diverses parties do son corps, qui répondaient à celles du criminel. Mais, comme les os de la mère purent résister à l’impétuosité des esprits, ils ne furent point blessés. Peut-être qu’elle ne sentit point la moindre douleur ; mais ce cours rapide des esprits a été capable d’emporter ou de briser cette tendre partie des os de l’enfant. Et il faut observer que si cette mère eût détourné le mouvement des esprits vers quelque autre partie de son corps, en se chatouillant avec force le derrière, par exemple, son enfant n’aurait point eu les os rompus.» Avis aux dames enceintes qui auraient la fantaisie d’assister à une de ces petites fêtes matinales que M. de Paris offre au public devant la Roquette : elles devront « se chatouiller avec force le derrière » ou prier un voisin complaisant de leur rendre ce service, sinon leur fruit pourrait venir la tête détachée du tronc. Ajoutons, d’ailleurs, que Chaussier a pu constater sur le corps d’un nouveau-né jusqu’à treize fractures, et cependant la mère n’avait vu rompre les os d’aucun criminel.
Les mutilations spontanées qu’on rencontre parfois sur les membres du fœtus à sa naissance, ont été interprétées en faveur des
ERREURS ET PRÉJUGÉS
influences psychiques de la mère sur le produit de la conception : Une femme accouchée par le docteur Trepant, de Nesle, le 10 juillet 1879, mit au monde un enfant mâle auquel il manquait l’avant-bras gauche ; or, étant enceinte de deux mois, elle fut fort épouvantée d’un accident arrivé, en sa présence, à un jeune homme qui subit l’amputation de l’avant-bras. De même, une princesse, citée par Gaharliep, accoucha d’un manchot parce qu’elle fut saisie d’effroi en -voyant abattre, d’un coup de sabre, la main d’un homme. Lavater a rapporté un exemple semblable.
On a voulu aussi donner à l’imagination le pouvoir de reproduire certaines images sur le corps des enfants. Une petite fille, née à Valenciennes, l’an III de la République, portait sur le sein gauche la figure du bonnet phrygien. « Cette anomalie, observe I.-G. Saint-Hilaire, n’a rien de remarquable en elle-même ; mais ce qui l’est beaucoup, c’est que le gouvernement de l’époque crut devoir récompenser, par une pension de 400 francs, la mère assez heureuse pour avoir donné le jour à une enfant parée par la nature elle-même d’un emblème révolutionnaire ! »
A. Lempereur (1) cite encore de nombreux faits d’altérations du fœtus dans le sein maternel :
« C’est une dévote qui porte six ans un fœtus devenu aussi blanc et aussi dur que le marbre, parce que, dit Hoffmann, elle s’était oubliée trop souvent en de longues extases devant un séraphin de plâtre.
« C’est une italienne qui met au monde un enfant pétrifié, parce que, étant grosse, elle avait un goût prononcé pour les substances calcaites, qu’elle mangeait en toute occasion.
« C’est une femme qui donne le jour à un enfant dont le côté gauche était ulcéré et saignant, parce que, enceinte de quatre mois, elle avait été vivement frappée de la plaie saignante d’un crucifix.
« C’en est une autre qui accouche de deux jumelles, dorées comme l’aurore, après avoir pris un julep au safran.
« Une autre, mère d’un enfant plus noir qu’un corbeau, parce qu’elle avait été enveloppée dans l’explosion d’une poudrière.
« Le Journal clAllemagne (t. II, obs. 149) rapporte l’histoire d’un fœtus, né sans épiderme, parce que la mère, pendant toute sa grossesse, ne prenait pour aliment que des acides et pour boisson que du vinaigre.
« Segerus trouve naturelle la gangrène d’un fœtus dont la mère avait été vivement effrayée par un terrible incendie. Etc., etc. »
(1) Loc. cit.
Nous pourrions multiplier à l’infini les exemples de ce genre; mais quel que soit leur nombre, nous devons les considérer comme autant de coïncidences curieuses, dont le véritable caractère a été méconnu.