‹ Histoire des accouchements chez tous les peuplesChapitre 30 sur 94 · II. — SUR LES ACCOUCHEURS ET LES SAGES-FEMMES · texte numérisé non relu

II. — SUR LES ACCOUCHEURS ET LES SAGES-FEMMES

Contestation de leur utilité. — A quoi bon des accoucheurs? En trouve-t-on chez les sauvages? Les animaux ont-ils imaginé de confier spécialement à l’un d’eux le soin de délivrer leurs femelles? L’accouchement n'est-il pas une fonction normale? Laissez faire la nature : elle est plus savante que le plus savant de vos opérateurs!

S’il existe encore des disciples de Jean-Jacques, ils auraient là belle matière à interrogations indignées et à exclamations éloquentes. Assurément nous respectons la nature ; loin de nous, comme dit un héros de Labiche, la pensée de déverser le blâme sur cette bonne mère; mais enfin cette bonne mère se trompe parfois et souvent a besoin d’aide. En ce cas, le praticien est un utile compère. Il n’y a point d’accoucheurs chez les Niams-Niams ou chez les Botocudos? D’accoucheurs ayant en poche diplôme et patente, soit; mais il y a la mère, il y a le sorcier ou la sorcière, aides à la main souvent brutale, mais dont les soins, si malhabiles qu’ils puissent être, prouvent qu’il n’est pas toujours bon d’abandonner la nature à elle-même.

Demandez aux vétérinaires, aux artistes de village, combien de fois ils sont appelés à délivrer des femelles domestiques, des chèvres, par exemple, dont le chevreau se présente souvent de travers. Il y a plus : les batraciens n’ayant pas encore leurs entrées chez Sanfourche, le vulgaire crapaud des environs de Paris, l’Alyte accoucheur, le Bufo obstetricans , accouche lui-même sa femelle, l’aide à se débarrasser de ses œufs. Mais revenons aux vivipares : toutes les femelles de cet ordre, bipèdes et quadrupèdes, Australiennes ou Parisiennes, chèvres angora ou lionnes de l’Atlas, sont exposées à périr avec leur fruit, si elles ne sont pas secourues dans les présentations vicieuses ou quand les déformations du bassin s’opposent au passage du fœtus. Donc vive l’obstétrique et les suppôts de cet art!

Force physique et conformation des mains. — Beaucoup s’imaginent qu’une grande force physique est nécessaire à l’accoucheur. Certes, une bonne constitution est utile pour résister aux fatigues du

ERREURS ET PRÉJUGÉS

métier; passer des jours et des nuits auprès de personnes exigeantes en leur double qualité de femmes et de malades, veiller au milieu des plaintes, des récriminations, des supplications, des invocations, des malédictions, suppose une vigoureuse santé de corps et d’âme. Mais on ne retire pas un fœtus, même récalcitrant, avec les efforts d’Hercule arrachant un chêne; Milon de Crotone, l’assommeur olympique, eut fait, croyons-nous, un assez médiocre tocologue.

Le docteur Payelle, dans sa thèse inaugurale, signale cet autre préjugé qui exigerait de l’accoucheur une main fine et de longs doigts. C’est très aristocratique, mais bien inutile. Notre judicieux confrère va nous le prouver d’une façon péremptoire :

« Quand à ce qui est de la grosseur de la main, dit-il, que les dames ne s’alarment pas trop : quel que soit le volume de la main de l’accoucheur, ce volume sera toujours moindre que celui de la tête de l’enfant. Que les passages s’agrandissent à un moment plutôt qu’à un autre, avant ou après, c’est, à mon avis, chose assez indifférente... La longueur des doigts! L’accoucheur n’est pas nécessairement un pianiste, et, du reste, quand la main est entrée, il est à croire que les doigts seront toujours assez longs et effilés. »

Préférence accordée aux sages-femmes. — Nous ne médirons pas de la pudeur; la pudeur est à la vertu de la femme ce que son langage est à sa pensée; son langage nous trompe souvent sur sa pensée, et ce qu’elle appelle sa pudeur, sur sa vertu. Mais enfin, cette hypocrisie séduit les hommes jusqu’à ce que, une fois séduits, ils exigent son oubli. Faut-il cependant qu’un sentiment tout artificiel fasse négliger à la femme le soin de sa vie? Perdre ce qu’on ne retrouve jamais pour sauver ce qu’on oublie souvent, nous paraît être un franc marché de dupe. C’est pourtant celui que chaque jour nous voyons conclure à ces femmes qui, pour accoucher, ont recours aux personnes de leur sexe. C’est un préjugé qui tombe; mais jadis il allait fort loin : un certain Hecquet l’encouragea même dans un opuscule que nous reproduirons plus tard et qui est intitulé : De l'indécence aux hommes d'accoucher les femmes. On aurait pu lui répondre par un traité : De l' impertinence aux femmes d' accoucher leurs semblables. 11 n’est certes pas impossible de trouver des sages-femmes capables et prudentes; mais aussi combien sont ignorantes et par cela même téméraires ! Et ce sont précisément ces dernières qui, par leur assurance, savent capter la confiance; ce sont elles qui sont dangereuses. Une intervention étrangère est-elle nécessaire? Espérant tirer profit et honneur de la difficulté quelles cherchent inutile-

ment à vaincre et dont elles ignorent la gravité, elles tardent le plus longtemps possible à demander du secours, et quand elles se résignent à le faire, souvent il est trop lard et pour l’enfant et pour la more. « La pudeur », dit fort bien Trousseau, « tue plus de femmes qu’elle n’en sauve ».

P. J. Proudhon, avec sa logique brutale, traite ce même sujet dans sa Pornocratie : « Dès l’instant, » écrit le penseur jurassien, « que les femmes, dans une société parvenue à un haut degré de civilisation, ne peuvent plus s’accoucher toutes seules, comme faisaient les femmes des Hébreux en Egypte, et comme le font encore aujourd’hui toutes les négresses et sauvagesses ; dès l’instant que, par le développement de la sensibilité nerveuse, l’accouchement est devenu un cas pathologique, il vaut mieux, dans l’intérêt même de l’honnêteté publique, appeler le médecin, que faire instruire, dans cette science scabreuse, de jeunes paysannes. Entre le médecin et la femme en couche, entourée de son mari et des siens, la pudeur n’est pas plus intéressée qu’entre le soldat blessé et la sœur de charité. Allez-vous donc aussi, sous prétexte de pudeur, chasser les femmes des hôpitaux? Non, non : la femme, comme le médecin, est à son poste au lit du malade; devant le péril, la pudeur se retire sous l’aile de la charité. Le dévouement seul ici se montre : dévouement de l’homme envers la femme, dévouement de la femme envers l’homme. C’est la loi du mariage qui gouverne ici, loi que votre fausse pudeur ne comprend pas. Quant à moi, je vous le déclare, je préfère mille fois, pour la morale publique et pour la morale domestique, le risque du docteur à celui des accoucheuses, mêmes jurées ».

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