‹ Histoire des accouchements chez tous les peuplesChapitre 31 sur 94 · A. — AVANT LE TRAVAIL · texte numérisé non relu

A. — AVANT LE TRAVAIL

Sur l’époque de l’accouchement. — 1° Naissances tardives. — L’expulsion du fœtus a lieu d’ordinaire vers la fin du neuvième mois ; mais pour éviter toute cause d’erreur, notre jurisprudence a établi la limite des naissances tardives au trois centième jour ou dixième mois. Quoique -ce terme, fixé par la loi, soit déjà une exception, on croit cependant qu’il peut être encore dépassé. Laurent Joubert, médecin du XVIe siècle, s’élevant contre les préjugés de son temps, n’a pas craint d’écrire ce qui suit :

ERREURS ET PRÉJUGÉS

« Puisque la diversité des complexions est si grande an l’homme et non ez autres animaus, il ne se faut ébaïr, que l’homme n’ayt aucune saison limitée à faire l’amour, ny aucun terme à porter les anfans, comme les autres animaus ont le tout limité. Et quant au port de la groisse, le divers terme est de la diversité des complexions, tant de l’anfant conçeu que de la mère. Car il y a desanfans de grand éclappe et corpulance, qui requièrent plus de seiour de leur maturité, comme dit Aristote des éléphans, qui ont besoin de seiourner deux ans dans la matrice pour leur grand’ corpulance. Les jumans pour mesme raison portent douze mois, et les anesses aussi. Il me souvient de la matrone qui persuada à un Florantin (ainsi qu’il est écrit au livre des ioyeuses avantures) duquel la famé étoit accouchée douze moys après qu’il ne l’avoit cognue, que si une famé voit un âne le iour qu’elle ha conçeu, elle portera autant de tems que fait l’ànesse... Ainsi (pour revenir à mon propos) un gros fruit n’est si tost meur qu’un petit... Ainsi voit-on communémant les filhes venir iusques au bout du mois neuvième et les fils naître au commencemant et antrée du mois, car la complexion chaude sert à la prompte maturité, la froide et humide est plus tard meure. »

Rabelais, médecin lui aussi, mais peu crédule de nature, se montre au contraire fort sceptique à l’endroit de ces termes prolongés de la grossesse. Il faut lire le chapitre III du Gargantua : « En son eage virile, Grandgousier espousa Gargamelle, fille du roy des Parpaillos, belle gouge et de bonne troigne. Et faisoient eux deux souvent ensemble la beste à deux doz, ioyeusement se frotans leur lard, tant qu’elle engroissa d’un beaufilz et le porta iusques à l’unziesmemoys.

« Car autant, voire d’advantage, peuvent les femmes ventre porter, mesmement quand c’est quelque chef d’œuvre, et personnage qui doibvé en son temps faire grandes prouesses. Comme dict Homère que l’enfant duquel Neptune engroissa la nymphe nasquit l’an après révolu : ce fut le douziesme moys. Car (comme dict A. Celle) ce long temps convenoit à la maiestéde Neptune, affin qu’en icelluy l’enfant feust formé à perfection... Messieurs les anciens Pantagruelistes ont conformé ce que ie dis, et ontdéclairé non seulement possible, mais aussi légitime, l’enfant né de femme l’unziesme moys depuis la mort de son mary. » Après avoir cité Hippocrate, Pline, Aristote « et mille autres folz, le nombre desquelz a esté acreu par les légistes » il ajoute : « Moiennans lesquelles loys, les femmes veufes peuvent franchement iouer du serrecropière à tous enviz et toutes restes, deux moys après le trespas de leurs mariz ». L’austère madame de Maintenon songeait-elle au passage de Rabelais, quand elle écrivait à

M. d’Aubigné, son frère: « Consolez-vous du retardement des couches de madame d’Aubigné; les héros sont au moins de dix mois dans le sein de leur mère ».

L’empereur Adrien reconnut comme héritier légal un enfant né onze mois après le décès du mari (1). Lucius Papirius, préteur romain, d’après Pline, adjugea aussi une succession à un enfant que sa mère disait avoir porté treize mois dans son sein. « Mais, » fait observer à ce sujet Jacques Duval, « telles portées sont rares et plus propres aux femelles deséléphans qui engendrent de grosses bestes, qu’aux femmes. Ce que j’estime fort sujet à caution, aussi bien comme ce qui nous est raporté par Joubert, de ceux qui ont eu enfans vivans aux cinquième et sixième mois, et ce que raconte Avicène qu’une femme avoit enfanté à quatorze mois. Ce qui doit estre conté entre les rares événements, qui sont plus tost pour aider à favoriser celles qui auroient emprunté mal à propos un pain sur la fournée, ou qui voudroient livrer la vache emprainte, comme il se dit en commun proverbe ; et les jeunes veufves, qui auroient fait un coup d’essay, avec ceuxqu’elles désirent par après espouser que pour en tirer conséquence de loy générale ».

La jurisprudence musulmane, Si Khelil, est encore plus libérale que celle des anciens Romains, puisqu’elle admet le terme de cinq ans comme maximum de durée possible de la gesLation; il est vrai que ce terme a été constesté par nombre de légistes. Qu’auraient-ils dit de celui de dix ans que proposait, comme très possible, sinon comme très probable, un certain Niconitius, du XVI° siècle, dans une thèse dont voici le titre : Bis centum et vigenti quatuor r alloues dubitandi , seu argumenta unius loci, sed plurium auctoritatibus non scriptis alibi comprobata, quibus videbalur filium natum ex uxore , absente marito per decennium, esse legitimum (Cracovie, 1541). Il prétendait y montrer par deux cent vingt-quatre bonnes raisons qu’un enfant né après dix ans d’absence du mari était parfaitement légitime, ou tout au moins qu’il y avait lieu d’hésiter avant de se prononcer pour la négative. La thèse porte pour épigraphe : Incivile est non tota lege perspecta judicare: « il est déshonnête de porter un jugement sans bien examiner toute la loi ». L’éditeur a eu le bon esprit d’ajouter ceLte dédicace aux épouses :

Clemens Janicius.

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