‹ Histoire des accouchements chez tous les peuplesChapitre 36 sur 94 · C. — APRÈS LE TRAVAIL · texte numérisé non relu

C. — APRÈS LE TRAVAIL

4° Sur la délivrance. — procédés pour iiater l’expulsion du délivre. — Hippocrate donne de nombreuses recettes, plus ridicules les unes que les autres, pour hâter l’expulsion du délivre ; en voici

deux échantillons : Introduire dans le vagin un linge contenant du concombre sauvage délayé avec du lait de femme; boire du vin dans lequel on aura écrasé trois oursins de mer ou de la peau de serpent. Des médecins modernes ont surpassé en niaiserie le père de la médecine : le docteur Lemery, dans sa Pharmacopée , conseille sérieusement d’avaler des punaises vivantes pour faciliter l’expulsion du placenta.

Au sujet de la délivrance, on peut rappeler ici le propos des bonnes femmes qui défend de jeter le placenta au feu, dans la crainte d’exposer la mère à de l’inflammation.

attache du cordon ombilical. — Beaucoup de commères, anatomistes médiocres, croient que le cordon tient au cœur de lam'ere; si, par accident, celle-ci succombe à une hémorrhagie pendant la délivrance, les bonnes langues ne manquent pas de reprocher à l’accoucheur d’avoir rompu le cœur de la parturiente, en tirant trop fortement sur le cordon.

tours du cordon. — Encore une superstition signalée par Thiers: « Il ne faut pas qu’une femme grosse voie habiller un prêtre à l’autel, et particulièrement lorsqu’il met la ceinture de son aube, de crainte que son enfant ne naisse le boyau au cou , comme l’on parle d’ordinaire. »

A Taïti, on regarde, au contraire, comme un heureux présage quand un enfant vient au monde avec deux circulaires autour du cou ; cette particularité promet un vaillant guerrier.

Dans les campagnes, on croit encore que l’enfant « aura le cordon » si la mère, pendant sa grossesse, a mis un écheveau de fil autour de son cou.

nœuds du cordon. — Connaissez-vous Y omphalomancie ? C’est un petit commerce divinatoire, encore pratiqué de nos jours, paraît-il. Certaines matrones, femmes ingénieuses, sinon respectables, prétendent deviner par le nombre de nœuds (fig. 88) que présente le cordon ombilical du nouveau-né, le nombre d’enfants que l’accouchée aura dans la suite : autant de nœuds au cordon, autant d’enfants; pas de nœud, plus d’enfant ; si la distance entre les nœuds est grande, grand sera l’intervalle entre chaque accouchement; chaque nœud noirâtre ou rougeâtre annonce un garçon, les nœuds blancs présagent des filles.

ERREURS ET PRÉJUGÉS

Laurent Joubert, qui critique cette erreur, en commet une autre en voulant expliquer, à sa façon, la production des nœuds : « Toute la signification qu’ils peuvent avoir, est de ceste coniecture, à mon avis,

que la multitude des nœuds ou tortib hemans qui sont près l’un de l’autre et de couleur rouge ou noirâtre, peuvent témoigner la matrice de la famé estre robuste et bien complexionée, de bonne chaleur et non baveuse. Car ce qui est ainsi noué, est aussi plus fort, comme nous disons des incisions du muscle droit de l’abdomen; et la couleur rouge est signe de vivacité. Dont on pourroit dire à voyr plusieurs nœuds an la veine umbilicale, que la matrice qui les ha formés est galharde, et an pourra faire beaucoup d’autres; nom pas qu’on puisse deviner le nombre. Et par mesme raison elle hâtera de près et ne sera guières an seiour, veu sa fécondité, et fera plus de mâles que de femelles. Car telle est la condition d’une matrice bien tampérée... ».

Fig. 88. — Nœuds du cordon ombilical (Leyman).

section du cordon. — Quand un jeune enfant est atteint d’une hernie ombilicale, la mère est le plus souvent disposée à en rejeter la cause sur le compte de la sage-femme ou de l’accoucheur ; elle les accuse d’avoir lié le cordon trop loin de l’abdomen. Inutile d’insister sur la fausseté de cette accusation.

Autrefois, on coupait le cordon à une distance plus longue pour le garçon que pour la fille « parce que », disait-on, « le court nombril rend le ventre plus gresle et menu, ce qui est plus requis en l’un qu’en l’autre ». Laurent Joubert donne une autre raison de cette pratique :

« Les bonnes famés, sogneuses de la conservacion du genre humain, remontrent volontiers et requièrent charitablemant aus sages famés, quand c’est un fils, que luy fassent bonne mesure. Car elles pansent que le mambre viril prandra là son patron et qu’il deviendra plus grand, si ce qui pand ancoresdu nombril est demeuré bien long. Quant aux filhes, il ne s’an parle point, car si la vedilhe (le cordon) gouverne ou transmue le conduit qui va à la matrice (lequel répond à la verge de l’homme, comme la gaine au couteau) les famés voudraient bien qu’il demeurât court et droit, car il ne s’agrandit que trop ».

A T aïti, ou attend que la délivrance soit terminée pour couper le cordon, et on opère sa section au voisinage du placenta, dans la persuasion que plus le cordon a de longueur et plus la vie de l’enfant sera longue.

propriétés du cordon. — « An quelques païs», dit encore L. Joubert, « les bonnes famés gardent sogneusement celle de leurs filhes pour leur faire des amoureus quand il les faudra marier. C’est qu’elles ont opinion que si on donne a manger ou a boire de cette vedilhe mise en poudre, a l’homme qui leur est aggréable, il devient extrêmement amoureus de la filhe, et ne faut plus sinon faire les pactes de mariage. Je liens cela pour une erreur et abus trop cuidant, comme la plus part de ce qu’on dit des autres breuvages amoureus,

an Grec dits philtres, que l’on attribue aux sorcières et vielhes p ,

pour coiffer les hommes de leur amour. Mais je pense qu’il y a quelque secrette allégorie an telle opinion et c’est, paravanture, que si les hommes viennent à si grande familiarité des filhes trop faciles et ployables, qu’ils puissent faire toucher et joindre leurs nombrils, quelles les attirent par là, et font la conjonccion de l’Androgyne de Platon par telle réunion. An quoy plusieurs sont attrapés, quelquefois à leur dam. Et voilà commant le nombril des filhes, non pas le mort, ains le vivant, duquel on donne goût aus hommes, en les affriandant les rand échauffés et abêtis, si la raison ne les domine et régit. Dont souvant ils antandent et condessandent à des partis indignes de leur condicion. »

En dehors de cette propriété aphrodisiaque du cordon, dans certains pays, en Océanie par exemple, le cordon desséché est gardé précieusement, et, en cas de guerre, on le jette à la mer pour favoriser le sort des armes. De même les Kalmoucks considèrent le cordon desséché comme un porte-bonheur. Les Fidjiens l’enterrent en cérémonie (1) et dans le pays d’Uganda, d’après Speke (2), on le décore de perles, puis on le conserve toute la vie de l’individu, et, à sa mort, on l’ensevelit avec lui.

divers usages du délivre. — Des tranchées suivent fréquemment les couches, surtout chez les multipares; on pensait autrefois les calmer en appliquant sur le ventre de la femme, en guise de cataplasme, le placenta et ses annexes (fig. 89) . Lemery, dans sa Pharmaco -

(1) Giraud-Teulon. Les origines de la famille.

(2) Voyage aux sources du Nil.

ERREURS ET PRÉJUGÉS

pée , attribue les mêmes propriétés à un délivre séché et mis en poudre, dont on prendra quelques pincées dans de l’eau ; il dit qu’on doit

Fig. 89. — Placenta et ses annexes.

choisir l’arrière-faix beau et entier et, de préférence, celui d’un garçon. Pour faciliter la conception, Hippocrate conseille d’introduire dans le

vagin un mélange composé des membranes du délivre, de têtes de vers et d’alun d’Egypte, le tout préalablement broyé dans un mortier avec de la graisse d’oie.

Dans certains pays, en vertu d’un autre préjugé tout aussi absurde, on attribue aux placentas encore chauds et saignants des accouchées la singulière propriété de guérir les nœvi materni , autrement dit les envies.

Suivant une observation rapportée par le D1' Brière, cette pratique a failli fig. 90. — insufflation directe, causer la perte de la vue chez une

fille de cinq mois, qui présentait sous le sourcil gauche un nœvus de la grosseur d’une lentille. D’après les conseils d’une sage-femme, la mère de cetle enfant

appliqua, sur la paupière alteinle, un fragment de délivre; ce fragment provenait d’une femme de mauvaises mœurs; il se produisit bientôt une ophthalmie purulente, qui ne disparut qu’au bout d’un mois, après avoir causé les plus vives inquiétudes.

Fig. 91. — Position d’inspiration.

Pour ranimer un enfant né en état d’asphyxie, on a conseillé de l’exposer à la fumée du placenta et du cordon ombilical qu’on brûle à côté de lui. Nous croirions plutôt à l’effet contraire. En Sicile, les sages-femmes mettent le bec d’une poule vivante dans le rectum de l’enfant. Dans d’autres endroits, on préconise la succion du mamelon gauche, sans doute à cause du voisinage du cœur. Du temps de Dionis, les sages-femmes plongeaient le délivre, non détaché de l’enfant, dans un poêlon de vin chaud. On sait que le meilleur moyen de ranimer

ERREURS ET PREJUGES

l’enfant est de pratiquer la respiration artificielle en comprimant méthodiquement les côtes, ou mieux de les plonger rapidement dans un

Fig. 92. — Position d’expiration.

bain d’eau très chaude. Les tubes laryngiens, l’insufflation de bouche à bouche (fig. 90) et le procédé du Dr Schultze (fig. 91, 92) ne nous inspirent qu’une médiocre confiance.

2° Soins donnés à la mère. — sommeil. — Assez souvent on défend le sommeil à la femme nouvellement délivrée. A la cour de France,

la lectrice, celle même dont la voix, sans aucun doute, avaitfréquemment endormi la reine, était chargée de veiller à ce qu’après ses couches la souveraine ne se laissât pas aller au sommeil. Sotte coutume, comme le fait justement remarquer le Dr Payelle : « Il n’est pas plus rationnel d’interdire à une pauvre accouchée, dont le travail de l’enfantement a épuisé les forces, de prendre un instant de repos, que d’empêcher un travailleur de se remettre de ses fatigues, dans la crainte qu’il ne tombe en léthargie». On laissera donc dormir la femme aussitôt après la délivrance, si elle en éprouve le besoin; il suffira de la surveiller attentivement, au cas où une hémorrhagie surviendrait.

position horizontale. — Les bonnes gens croient volontiers que toute accouchée doit rester étendue sur le dos, les femmes du peuple pendant neuf jours, celles de la classe riche pendant trois semaines. Or, c’est un supplice gratuitement infligé à la femme; non seulement la position est des plus fatigantes, mais elle est loin de favoriser l’écoulement des lochies. Il y a avantage, au contraire, à laisser l’accouchée sur l’un ou l’autre côté, et même sur son séant.

Les commères sont inépuisables en prescriptions baroques. Elles recommanderont encore de ne jamais mettre de draps neufs au lit d’une femme en couches : ce serait l’exposer à une perte. A une perte de linge, tout au plus : une précaution d’économie domestique s’est transformée en règle d’hygiène.

aliments et régime. — C’est à tort que l’on condamne la femme en couches aux boissons chaudes. Tout breuvage peut être pris, sans inconvénient, à la température de la chambre.

Dans certains pays, on gorge de nourriture la nouvelle accouchée, pour combler le vide qui vient de se produire dans son ventre. « En Italie, » écrit P. Salius, « on donne aux femmes, aussitôt délivrées, de bons chapons, après leur en avoir fait boire le bouillon ».

« Si on ha mal commencé, » dit L. Joubert, « on fait pis en continuant, ie ne dis pas de nourrir, mais de saouler et farcir à crever les accouchées, comme si on vouloit faire un boudin de leur vantre. Les bonnes famés allèguent pour leurs raisons que la matrice est vuide et qu’il faut la ramplir. C’est une proposicion de Physique et bien naturelle, que la nature ha an horreur le vuide et ne le peut souffrir. Mais la matrice qui se vuide par plusieurs iours après l’enfantemant, lors qu’il n’y a plus rien de superflu, elle se reserre et étroissit : tellemant qu’elle n’ha iamais capacité vuide et indigeante de replecion. Et quand elle an auroit besoin, ce n’est pas la viande qu’elle requiert, ni du

ERREURS ET PRÉJUGÉS

sang fait de la viande, ains du sperme tant seulemant, qui est sa friandise et la chose désirée. Mais ie m’assure que les honnestes famés ne la luy accorderont pas avant que leur gessine soit bien célébrée. »

De même Roderic de Castre s’élève contre les sages-femmes de son temps : « Ce n’a été qu’avec beaucoup de chagrin de me voir obligé à tolérer ces sortes de femmes, qui gouvernent les nouvelles accouchées

Fig. 93. — Banquet dans la chambre de l'accouchée, d’après l'Hygiène et médecine des deux sexes.

et se mettent dans la tête qu’on ne peut rien faire de bon, à moins qu’on ne les remplisse de viande et de vin ».

Il est trop évident qu’après neuf mois de gêne ou de fatigues, après une crise redoutable, la femme a besoin de tranquillité.

« On doit éloigner sans distinction » , dit Capuron, « tous ceux dont la présence pourrait troubler le calme et le repos dont elle a besoin, tant au moral qu’au physique... A Sparte, la femme était affranchie de tout compliment fade et ennuyeux; à Rome, on suspendait une couronne au-dessus de la porte de la maison qu’elle habitait (1), comme pour avertir les passants et les voisins de respecter un asile ; enfin, dans des temps plus modernes encore, le magistrat de Harlem n’accordait-il pas une espèce de sauvegarde à la demeure de la femme en couches, et l’approche n’en était-elle pas défendue à l’appariteur et à tout suppôt de justice ? »

Dès lors nous blâmerons l’imprudence de certains campagnards qui, ayant baptisé l’enfant peu de jours après sa naissance, festoient dans la chambre de l’accouchée (fig. 93) et y dansent à grand bruit. Tout ce vacarme de langues, de pots et de pieds est excellent pour donner la fièvre à la nouvelle mère.

L’Eglise s’élevait autrefois avec raison contre celte coutume; les statuts synodaux du diocèse de Saint-Malo, en 1620, prohibaient « les vaines comessations et festins que l’insolence mondaine a introduit sous ombres de baptêmes. Et d’autant que les prêtres doivent avoir horreur de voir ainsi luxurier et abuser des biens de Dieu, leurs défendons principalement d’assister à telles dissolutions et yvrogneries, sur peine de suspense arbitraire ».

aération. — • Dans les chambres d’accouchées, il est utile de renouveler l’air plusieurs fois par jour ; trop souvent on craint d’observer cette mesure hygiénique, oubliant que la femme vient d’accomplir une fonction normale et ne doit pas être traitée en malade; il sera temps d’aviser, si l’on prévoit quelque complication ; mais ce n’est pas le cas ordinaire. En Turquie, d’après le Dr Zambaco (2), les croisées sont toutes grandes ouvertes pendant l’accouchement; mais aussitôt après, elle sont fermées et condamnées ainsi que les portes, durant au moins huit jours, quelle que soit la saison. Le linge imprégné de tous les liquides de l’accouchement et des lochies, reste aussi le même nombre de jours auprès de la femme, de sorte que celle-ci séjourne

(1) Juvénal fait allusion à cet usage lorsqu’il dit, dans sa neuvième satire :

. . . For i bus suspende coronas :

Jampater es!

A ta porte suspends des couronnes:

Tu es père !

(2) Contribution à l’étude de la femme en Orient.

ERREURS ET PRÉJUGÉS

dans une atmosphère infecte. Il paraît que, sans ces précautions, les Djinns viendraient jouer de mauvais tours à la nouvelle accouchée.

Un préjugé fatal, respecté de nos jours,

Dit que durant la couche on doit suer toujours.

Cette erreur capitale, Sux femmes si funestes,

A causé plus de maux que la guerre et la peste.

Ne confondez jamais la transpiration,

De nos humeurs utile évaporation,

Qui, nécessaire au corps, mais naturelle et libre,

Y rétablit sans cesse, y maintient l’équilibre,

Avec cette liqueur qui, des pores du corps.

Ruisselle, et sans succès affaiblit ses ressorts.

Je dis plus, la sueur, chère aux yeux du vulgaire,

Des fièvres de la couche est la cause ordinaire.

Sacombe écrit en patois, mais son patois a raison.

constriction du ventre. — Les femmes qui viennent d’accoucher demandent qu’on leur sangle le ventre avec une serviette pour conserver la finesse de leur taille. Cette constriction a, en effet, son utilité, mais surtout pour suppléer au défaut d’élasticité de la peau et à l’affaiblissement des muscles abdominaux. Quoi qu’il en soit, ce bandage ne doit être serré que modérément. « Il ne faut pas, » dit Marceau, « suivre la mauvaise coutume qu’ont la plupart des gardes qui, croyant mieux et plus promptement raccommoder la taille du ventre de leur accouchée, le serrent si fort pour en diminuer la grosseur que la matrice, au lieu de se rétablir dans sa situation naturelle, est poussée en bas par la trop grande compression de ce bandage, ce qui est souvent cause que la femme en reste longtemps fort incommodée d’une grande pesanteur de matrice, et que son ventre, au lieu de diminuer, en est rendu encore plus gros, à cause de la fluxion que ce douloureux sentiment de pesanteur entretient en cette partie et dans toutes celles qui lui sont voisines. » Quelques médecins, sur le conseil de Stolz, remplacent la serviette par un ou deux draps pliés que la nouvelle accouchée doit semaintenir sur le ventre. Cette pratique est mauvaise en ce qu’elle oblige la femme à conserver la position horizontale.

Autrefois, pour éviter les rides du ventre, ce que Pajot appelle si pittoresquement « le ventre en persienne » des accouchées, on pratiquait des onctions sur l’abdomen avec de la graisse de baleine, comme ce passage de Brantôme le prouve :

« D’autres y a-t-il qui ont le ventre si mal poly et ridé, qu’on les prendroit pour de vieilles gibessieres ridées de sergents ou d’hoste-

liers ; ce qui advient aux femmes qui ont eu des enfants, et qui ne sont esté bien secourues et graissées de graisse de baleine de leurs sages-femmes. » Pline raconte que, de son temps, les nouvelles accouchées cherchaient à faire disparaître les rides et les taches de leur ventre avec des fomentations d’urine. Il suffît de signaler ces recettes pour en faire justice.

contre les tranchées. — Plus une femme a d’enfants, plus les tranchées ou douleurs qui suivent les couches sont intenses. « Les bonnes gens », écrit L. Joubert, « disent que Dieu le veut ainsi, a seule fin que la famé ne soit dégoûtée dez le commancemant à rechercher de faire des enfants. Mais on voit bien, que après les plus fâcheuses gessines, elles an sont autant ou plus friandes. Quand elles auroient bien été près de mourir, tous les maus s’oblient et les bonnes dames sont de très bon apointemant. La lune n’ha pas achevé son cours, qu’elles sont prestes au retour. Vous diriés qu’elles n’ont iamais été offancées lant sont ployables et charitables, faciles à tout bon accord. Quoy que de ce combat anfîn leur aviene grand effusion de sang, elles sont si traittables, qu’aussi tost que la playe ne saigne plus, il n’est plus souvenance des premières amours. »

Pour guérir ces tranchées, on avait jadis un grand choix de remèdes. Nous avons déjà signalé la Poudre de la Royne, bonne pour garantir des douleurs qui suivent un travail violent. Le placenta et ses annexes n’étaient pas seulement utiles pour faire disparaître un nœvus ; on pouvait en user comme d’un cataplasme naturel contre les tranchées utérines. Sue raconte avoir lu dans Y Anatomie de la matrice , par Michel Valentinius, professeur de médecine à Giessen, qu’un mari, homme d'un dévouement et d’un estomac robustes, consentit, pour soulager sa femme de vioientes tranchées, à avaler quelques cuillerées de l’écoulement séro-sanguinolent qui s’échappe du vagin et que l’on appelle lochies. Ce préjugé se rattache sans doute à la croyance où l’on était autrefois que le mari ressentait, pendant la grossesse de sa femme, les mêmes indispositions que celle-ci. De là sans doute l’origine de la couvade, dont nous parlerons plus loin.

Autrefois en Languedoc et en d’autres pays, pour préserver la femme de toute douleur, on lui donnait, aussitôt après la délivrance, trois cuillerées d’huile d’amandes douces (1), avec un peu de sucre candi;

(1) Certaines personnes croient s'assurer un accouchement facile en prenant tous les matins, pendant leur grossesse, une cuillerée d’huile d’amandes douces ; elles ignorent les premières notions de l’anatomie et ne se doutent pas que si leur huile aide à une expulsion quelconque, ce n’est certainement pas à celle de leur enfant.

ERREURS ET PRÉJUGÉS 219

ailleurs, pendant quatre ou cinq heures, on laissait sur le ventre de

la femme la peau d’un mouton noir écorché tout vif en sa présence.

Fig. 94. — Mouton noir écorché vif, entrant dans la chambre de la Dauphine.

ou, plus modestement, d’un lièvre dépouillé dans les mêmes conditions.

Nous n’inventons rien, le procédé se trouve détaillé tout au long dans le Traité des Hermapkrodits de Jacques Duval : « Quelques-unes appliquent l’arrière fais sur le ventre, soudain qu’il a esté tiré. Mais il est meilleur et de trop plus certain, d’avoir un mouton noir, qui sera escorché tout vif, en la chambre de la malade, pour delà peau toute chaude, parsemée de poudre de roses et de myrtiles, lui envelopper les reins et le bas ventre. Et sous les extrémitez de ladite peau, sera étendue la peau d’un lièvre, qui par semblable sera tirée dudit animal vivant, lequel sera à l’instant égorgé, et le sang reçcu dans sa peau, pour d’icelle toute chaude et sanglante couvrir tout le ventre inférieur. A raison que ce sang tout chaud, qui est réputé grossier et mélancolique, a une grande vertu de conforter la matrice et parties adjacentes, qui mesmes oste les rides du ventre. Et par dessus seront étendues les extrémités de la peau de mouton ». A ce sujet, Dionis raconte un incident curieux qui eut lieu aux couches de la Dauphine, Anne-Marie-Victoire de Bavière. Au premier accouchement de la princesse, en 1682, son médecin, Clément, voulut lui recouvrir le ventre d'une peau de mouton noir fraîchement écorché. Il fallait que l’opération du boucher se fit dans une chambre voisine de celle de l’accouchée ; or, il arriva que le mouton tout sanglant suivit son bourreau jusqu’auprès du lit de la Dauphine (fig. 94). L’effroi que produisit ce spectacle fit qu’on renonça à cette pratique, aux autres couches de la Dauphine.

Jacques Duval recommande encore, contre les tranchées, de la fiente de vache ou des œufs fricassés avec de l’huile de noix et appliqués sur le bas-ventre ; les œufs, ainsi préparés, pouvaient être pris à l’intérieur, au choix de la malade. Du temps de Mauriceau, on plaçait sur le nombril d’une femme qui venait d’accoucher, un emplâtre de galbanum et de civette, dont l’odeur « réjouissant la matrice se relevait d’elle-même pour en approcher ». C’était aussi pour agir sur le sens olfactif de la matrice que, dans les accouchements laborieux, on brûlait près de la vulve des parfums divers, tandis qu’on approchait des narines de l’asa-fœtida ou des « vieilles savates bruslées. »

sur les lochies. — La croyance à la qualité vénéneuse des lochies remonte à la plus haute antiquité; de même on pensait que la durée de l’écoulement lochial était plus long quand il s’agissait de la naissance d’une fille. Ces erreurs sont consacrées dans les livres de l’Ancien Testament, où il est dit « qu’une femme qui accouche d’un

ERREURS ET PRÉJUGÉS

garçon est impure pendant quarante jours, et pendant quatre-vingts si c’est, d’une fille (1) ». Hippocrate partage la même opinion et avance que la durée du flux lochial est de quarante-deux jours après la naissance d’une fille et de trente jours après celle d’un garçon. Ces idées erronées ont été longtemps adoptées dans la science ; Lazare Pe, médecin du XVIe siècle, va encore plus loin ; il veut que la nouvelle accouchée ne donne le sein « qu’après être bien nette et purgée de ses vidanges source du mauvais lait; à savoir : trente jours après la couche d’un mâle, et quarante-deux après celle d’une fille; et pendant ce temps, l’accouchée aura une autre femme qui donnera à teter à l’enfant. »

On a cru longtemps que la matrice était reliée aux mamelles par des vaisseaux communs, chargés d’y faire affluer le lait pendant l’allaitement; d'où l’expression méthaphorique « la montée du lait » ; de là aussi l’opinion, encore répandue de nos jours, que le lait qui disparaît chez une nouvelle accouchée passe par les lochies « presque toutes blanches et semblables à du lait trouble», dit Dionis.

allaitement. — D’après Boèce, c’était un déshonneur pour une mère, chez les anciens Romains, de ne pas allaiter son enfant; on allait jusqu’à la soupçonner d’infidélité, quand, faute de lait, elle ne pouvait nourrir.

Un préjugé assez commun, encore aujourd’hui, s’oppose à ce que la femme donne le sein le jour même de ses couches ; il faut, dit-on gravement, que le lait soit monté. Hippocrate voulait que la nouvelle accouchée ne donnât le sein que le vingt-cinquième ou le trentième jour, jusqu’à ce que le lait soit débarrassé de son principe purgatif, le colostrum. Au dix-septième siècle, on donnait le sein à l’enfant quatre à cinq heures après sa naissance, mais c’était une nourrice qui était chargée de ce soin, pendant six jours ; durant ce temps, la mère dégorgeait ses mamelles avec une pipette en verre, appelée tutoir; après quoi elle était autorisée à allaiter son enfant. Le mieux est de donner le sein de la mère quelques heures après l’accouchement pour que le colostrum aide l’enfant à se débarrasser de son méconium.

Un autre préjugé, fort accrédité de nos jours, veut que le changement de nourrice ou encore le mélange de plusieurs laits soient préjudiciables à l’enfant ; mais il n’en est rien. On peut changer impunément de nourrice, le principal est de le faire à temps. Les Anciens avaient déjà rejeté cette erreur. Ainsi, Platon voulait, dans sa répu-

(1) Lèvitique, ctiap. XII, v. 2, 4 et 5.

blique idéale, que les nourrices fussent en commun ; et les Romaines, d’après Aulu-Gelle, avaient plusieurs nourrices à la fois pour le même enfant. Henri IV, on le sait, fut difficile à élever; il essaya huit nourrices différentes ; ce qui n’altéra en rien sa santé.

A propos de l'allaitement, nous avons entendu répéter cette hérésie : le lait chasse le lait ; donc point de lait à qui nourrit, du lait en abondance à celle qui veut sevrer.

« Pour nourrisse, écrit Jacques Duval, doit plutost être choisie celle qui a enfanté un fils qu’une fille : d’autant que par la conception qu’elle a faite d’un enfant masle, on peut conjecturer, que son tempérament est meilleur, et participant d’avantage de chaleur tempérée; comme aussi celles qui sont enceintes d’un fils sont mieux colorées que celles qui portent des filles. » Le médecin de Rouen oublie que la nourrice peut avoir un garçon à son premier accouchement et une fille à son seconde! inversement, sans cependantchanger de tempérament. Mais c’était une opinion répandue de son temps. « Bonne nourrice ayt fait son dernier masle, ce qui a été déclaré par Jacques de Pars, parce qu’une telle nourrice a le laict plus pur et mieux digéré que celle qui fait femelle.» Ainsi s’exprime Simon de Vallambert, médecin de Mme Marguerite de France, dans ses Cinq livres de la manière de nourrir et gouverner les enfants dès leur naissance (1565). On a aussi prétendu longtemps que les garçons devaient être allaités par des nourrices mères de garçons et les tilles par des nourrices mères de filles.

Jacques Duval veut encore que la nourrice donne le sein « à toutes heures qu’elle l’oit crier. Car à raison que l’enfant estant dans la matrice de sa mère, en tiroit l’aliment qui luy estoit convenable, à chacun moment de temps, comme une jeune plante succe sans intermission ce qui luy est convenable d’un jardin, aussi ne faut qu’il y ait d’heures ny temps limité pour un enfant, et n’est convenable qu’on luy dénie le tetin, sous prétexte de luy donner une accoustumance, comme font les paresseuses, ou qui, avec la nourriture de l’enfant entreprennent d’autre besongne, où elles se veulent emploier, pleure l’enfant ou non : mais faut que la fréquence de bailler lejetin, récompense l’assiduité que l’enfant avoit au ventre maternel. » Ce sont autant de mauvaises raisons. Le héron de la Fable, qui vivait de régime et mangeait à ses heures, connaissait mieux les lois de l’hygiène que ce médecin rouennais. L’enfant doit prendre le sein toutes les trois heures dans les premiers jours, et toutes les deux heures plus tard.

antilaiteux. — C’est sans aucune raison qu’on attribue à cer-

taines substances et à certaines drogues la propriété de diminuer ou d’arrêter la sécrétion du lait. Van Holsbeck conseillait de suspendre au devant de la poitrine de l’accouchée qui allaite un tube de mercure, les bonnes femmes mettent autour du cou de la chatte dont elles veulent faire passer le lait un collier de bouchons : c’est tout aussi efficace. Ni l’infusion de pervenche, ni la décoction de bouchons ou de canne de Provence, ni les applications de persil sur les seins, ni aucun des médicaments préconisés, ne sont des antilaiteux. Le seul moyen sûr pour tarir le lait, c’est la cessation des succions. Il faudra aussi restreindre les aliments et les boissons aux femmes qui ne doivent pas nourrir.

Mauriceau connaissait des femmes qui prétendaient faire évader le lait par un moyen original et facile : il suffisait que le sujet portât la chemise du mari aussitôt que ce dernier l’avait ôtée, et la gardât jusqu’à disparition complète du lait. Le cœur d’un crapaud, appliqué sur les mamelles d’une nouvelle accouchée, passait au contraire pour activer la sécrétion du lait.

lait répandu. — On attribue au « lait répandu », c’est-à-dire à de prétendues migrations de lait dans l’organisme, certaines maladies qui affectent particulièrement la peau, et surviennent pendant et même longtemps après l’allaitement.

C’est, sans plus de raison, que l’on accuse le vieux lait de prédisposer les enfants aux éruptions, désignées communément sous les nom de gourmes ou de croûtes de lait. On dit aussi qu’un nouveau-né « rajeunit » un lait déjà ancien, parce qu’il tete avec plus d’avidité que le précédent nourrisson, auquel on donnait à manger dans les derniers mois de l’allaitement.

influences psychiques sur la lactation. — Chez les personnes impressionnables, une sensation désagréable suffit pour suspendre momentanément la lactation. Siebold a connu une femme chez laquelle l’odeur du camphre produisait cet effet. Il ne faut pas croire, cependant, comme on le fait communément, que la moindre contrariété trouble le lait. C’est cette crainte exagérée que les nourrices savent si bien exploiter. Un autre préjugé, non moins répandu, veut que le caractère de la nourrice, ses penchants et ses goûts se transmettent par le lait au nourrisson. Les Anciens attribuaient la férocité de Caius Caligula (1) , la cruauté de Néron, l’ivrognerie de

(1) On raconte que, pour l’engager à prendre le sein, sa nourrice étendait du sang sur son mamelon.

Claude Tibère et la tendance au vol de Rémus et de Romulus au lait de leur nourrice. Rien n’est moins exact. La chèvre communiquet-elle son humeur capricieuse et turbulente aux personnes qui font usage de son lait ?

fièvre de lait. — Déjà Levret mettait en doute l’existence de la fièvre de lait « puisque », dit-il, « si la femme qui est en couche se porte bien à tous égards quand le lait gonfle préalablement son sein, elle n’a ni mal à la tête, ni altération, qui sont, comme on le sait, deux symptômes, inséparables de tout accès de fièvre, surtout précédés de frisson ». Aujourd'hui, il est démontré que non seulement cette fièvre n'existe pas toujours, mais que souvent on constate à sa place un ralentissement du pouls plus ou moins appréciable; ce qui n’empêchera pas la fièvre de lait d’être longtemps encore un article de foi dans le monde où l’on accouche.

engorgement des seins. — Pour dégorger les seins, il existe des recettes plus originales les unes que les autres. Nous avons donné nos soins à une nourrice de Sannois qui, sur le conseil d’une voisine, n’avait rien trouvé de mieux que de s’appliquer une omelette, sortant de la poêle, sur le sein malade; nous eûmes dès lors à soigner deux maladies au lieu d’une : l’engorgement et la brûlure.

En Russie, les femmes exposent le sein engorgé à un brasier ardent, puis on trempe une chaussette dans l’urine de la patiente et on l’applique très chaude sur l’organe malade; cela fait, on passe du chaud au froid en remplaçant la chaussette par un fer à cheval, refroidi dans la glace.

gerçures du mamelon. — Les commères du Midi donnent contre es gerçures du mamelon la recette suivante : « Placez pendant une heure du vieux lard rance en haut d’une lessive, plongez-le ensuite dans de l’eau-de-vie nouvelle et frictionnez-en le bout des seins quelques mois avant les couches ».

serpents et nourrices. — Les serpents, dit-on souvent, ont un goût très prononcé pour le lait; aussi recommande-t-on, dans certains pays, aux nourrices ou aux mères qui allaitent de ne pas s’endormir les seins découverts. « L. Boursier, écrit Jouard, raconte qu’une femme a porté, pendant dix mois, un serpent attaché à son mamelon qu'il avait pris, pendant qu’elle s’était endormie en donnant à teter à son enfant; mais ce qui n’est pas le moins admirable de l’aventure, c’est qu’il ne fut pas possible à aucun médecin de faire

ERREURS ET PRÉJUGÉS

lâcher prise à cet animal, lequel prit un accroissement tel que cette malheureuse femme ne pouvait presque plus le porter. Il n’y eut qu’un sorcier de village, nommé Barillet, qui vint à bout de l’en délivrer en prononçant certains mots cabalistiques ».

Une autre histoire, non moins répandue, sur le même sujet, rapporte qu’un serpent se glissait dans le berceau d’un nouveau-né chaque fois qu’il avait pris le sein, lui introduisant le bout de sa queue dans la bouche pour le faire vomir et se régaler du lait qu’il venait de prendre.

Cette particularité gastronomique a été utilisée, au dire de certains narrateurs crédules, pour faire sortir de l’estomac des serpents qui s’y étaient introduits subrepticement; il a suffi de placer un bol de lait au voisinage de la bouche et l’odeur seule de ce liquide a attiré ces ophidiens au dehors.

3° Sur les soins donnés à l’enfant. — tranchées. — Suivant les commères, l’enfant est atteint de tranchées ou de coliques quand la mère, à son premier accouchement, n’en ressent pas; aux autres couches, les rôles seraient intervertis. Il est vrai d’ailleurs que les primipares ont toujours moins de coliques à la suite de leurs couches que les multipares ; quant aux tranchées de l’enfant, elles n’ont rien à voir avec le nombre des accouchements.

Les recettes pour calmer les coliques des nouveau-nés sont très nombreuses; la plus curieuse assurément est celle que préconisent les Ephémérides d1 Allemagne et qui consiste à assujettir un goujon vivant sur le nombril de l’enfant; encore une des nombreuses applications de la médecine des signatures : les frétillements du poisson, ayant une certaine analogie avec les contractions de l’intestin, doivent agir efficacement sur celles-ci.

cosmétiques a l’usage des nouveau-nés. — Autrefois on frottait le corps du nouveau-né avec de l’huile de noix pour donner plus de finesse à sa peau et plus de beauté à son teint.

« Il y a», dit Dionis, « un cérémonial que les gardes n’oublient point et qu’elles ne manquent pas de pratiquer aussitôt que l’enfant est emmaillotté, c’est de mettre deux pois au bas des joues, vers les angles de la bouche, et de les y appuyer, pour y former deux petits trous, qu’elles disent y demeurer toute la vie, quand on le fait au moment de la naissance, lorsque les chairs sont encore tendres; ce qui est un trait de beauté, aux filles principalement. Mais ce qui est de plus avantageux pour les gardes, c’est qu’elles ont la coutume de

demander au père de l’enfant un écu d’or pour lui en frotter les lèvres, afin qu’elles soient vermeilles pendant toute sa vie; et de fait elles en frottent les lèvres de l’enfant, et elles mettent en suite l’écu d’or dans leur poche, qu’elles disent être un droit attaché à leur charge ». N’est-ce pas le cas de rappeler le mot de Ricord, disant à propos des préparations d’or, que certains spécialistes avaient substitué au mercure, que toutes choses égales d’ailleurs, elles produisaient de meilleurs résultats administrés du malade au médecin que du médecin au malade.

Richerand a vu un accoucheur à la mode employer une pratique des plus malpropres. Il exprimait soigneusement le sang du cordon ombilical, puis en barbouillait le visage et la poitrine du nouveauné, afin, disait-il aux parents, de lui rendre la peau blanche. « C’était un de ses secrets », ajoute Richerand, « et, s’il fallait l’en croire, il en possédait bien d’autres inconnus au commun des accoucheurs et des sages-femmes. Je crus même qu’il marmottait entre ses dents quelques paroles magiques tout en exécutant sa burlesque opération. Il l’acheva d’un air satisfait, assurant la famille d’un succès infaillible. Si cela, ne fait pas de bien , au moins cela ne fait-il pas de mal , me dit le père en me voyant sourire ». Cela peut toujours faire soulever le cœur des assistants.

compressions de la tête. — On se gardera bien de pétrir la tête, généralement allongée de l’enfant qui vient de naître (fig. 96), pour lui donner une forme plus convenable ; cette modification s’opère d’elle-même en peu de jours.

Les Grecs et les Romains avaient horreur de la « tête pointue au sommet » (1); aussi cherchaient-ils à arrondir la tête du nouveau-né, suivant le conseil de Soranus, d’Ephèse. De pareilles manœuvres sont très nuisibles, parce qu’elles peuvent déterminer, comme l’a prouvé Rroca, un travail pathologique du cerveau et de ses membranes, et disposer à la folie ou à l’épilepsie.

Il est tout aussi dangereux d’appliquer sur la tête des enfants un bandeau fortement serré (fig. 97) : il en résulte un enfoncement circulaire de la tête (fig. 98) qui persiste toute la vie. « Les béguins trop serrés par des rubans », dit Virey, « ont allongé la tête en pain de sucre à quelques individus ». Aux environs de Toulouse, les habitants avaient coutume, il y a peu de temps encore, de déformer la tête de leurs enfants au moyen d’une coiffure assez singulière qui

(1) On sait qu’Homère avait donné à son Thersiste, type de la laideur, une conformation semblable.

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leur allongeait le crâne en forme de boudin. Or, les asiles d’aliénés de la localité contenaient une proportion considérable d’individus dont la tête avait été ainsi déformée. Les Marquisiennes, au contraire

Fig. 95. — Tète normale telle qu’on l'observe quand le fœtus a été extrait par l’opération césarienne.

Fig. 96. — Déformation de la tète dans l’accouchement par le sommet.

des Anciens, aiment à façonner la tête de leur progéniture en forme de pain de sucre ; déplus, suivant Clavel, elles corrigent l’aplatis-

Fig. 97. — Serre-tète des nouveau-nés, d’après Foville,

Fig. 98. — Déformation de la tète résultant de l'usage du serre-tête, d’après Foville.

sement du nez de leurs rejetons, en le comprimant avec les doigts plusieurs fois par jour; elles cherchent aussi, par des manœuvres semblables, à donner à cet organe la conformation de celui d’un

parent affectionné. On sait que certaines peuplades sauvages, comme les Caraïbes (üg. 99), les Chinooks de la Colombie et les Aymaras péruviens, ont l’habitude de serrer, à l’aide de bandeleLtes, le crâne de leurs enfants en bas âge, pour obtenir des fronts fuyants et bas qu’ils considèrent comme un attribut de la beauté. Les Indiens Têtes- Plates arrivent au même résultat, en appliquant une planchette (fig. 100) sur le front de leurs enfants. Les indigènes de l’Amérique septentrionale compriment aussi la tête des nouveau-nés entre deux planchettes revêtues de cuir, pour lui faire prendre la forme d’un

Fig. 99. — Cràno de Caraïbe déformé par une compression extérieure.

coin; aux yeux de ces primitifs, celte dolicéphalie artificielle est le suprême de l’élégance. De même à l’île de Chio, les originaires ont la tête en pain de sucre, grâce aux mains des matrones qui compriment latéralement la tête des nouveau-nés. Les tribus centrales de l’Amérique du Sud aplatissent aussi la tête de leurs enfants, avec cette différence que la compression a lieu d’avant en arrière, afin de rendre la face plus large et semblable à la pleine lune. Les Albanais préfèrent aplatir la tête de haut en bas, suivant la coutume des Huns d’Attila, qui cherchaient, de la sorte, à faire saillir le front en avant pour donner aux guerriers un aspect plus farouche. Enfin, les Arabes, d’après le Dr Bertherand, pétrissent la tête de l’enfant pour lui donner une forme globuleuse. Ils agissent à l’opposé des Orientaux qui portent le turban « lesquels », dit le Dr Verrier, « obtiennent, à l’aide de bandelettes, une dépression frontale qui aide cette coiffure à se tenir en équilibre ».

inconvénients du maillot. — Toutes les pièces du maillot doivent être fixées d’une manière assez lâche par des rubans ou par des épingles à broche; il ne faut pas, comme on le faisait autrefois (fig. 101, 102, 103, 104, 103), sangler les enfants au point d’entraver

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la liberté de leurs mouvements. Pline s’élevait déjà contre cette fu-

Fig. 100. — Manière de porter les enfants chez les indiens Tètes- Plates et les Pawnies.

Fig. 101. — Médaille antique représen- Fig. 102. — Enfant en Fig. 103. — L’enfant Jésus, d’après une tant un enfant enveloppé de ses ban- maillot, d’après une miniature du IX» siècle,

delettes. peinture de Pompéi.

neste habitude : « l’enfant», dit-il, « n’est pas pluslot délivré de sa prison, qu’on lui donne de nouvelles entraves; ce roi des animaux, pieds et mains liés, pleure, gémit ; et sa vie commence dans les supplices. »

En effet, quand le maillot est trop serré, il gêne toutes les fonctions de l’enfant et devient pour lui un véritable appareil de torture. C’est alors que sont justifiés les reproches de J. -J. Rousseau. « De peur, »

Fig. 104. — Enfants portés par des chambrières au XIII® siècle, d’après une miniature d’un manuscrit de la Bibliothèque Nationale.

dit-il, « que les corps ne se déforment par des mouvements libres, on se hâte de les déformer en les mettant en presse. On les rendrait volontiers perclus pour les empêcher de s’estropier... Leurs premières voix, dites-vous, sont des pleurs ? Je le crois bien : vous les contrariez dès leur naissance ; les premiers dons qu’ils reçoivent de vous sont des chaînes ; les premiers traitements qu’ils éprouvent sont des tourments. N’ayant rien de libre que la voix, comment ne s’en serviraient-ils pas pour se plaindre ? ils crient du mal que vous leur faites : ainsi garrottés, vous crieriez plus fort qu’eux... Nous ne nous sommes pas avisés de mettre au maillot les petits des chiens ni

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des chats ; voit-on qu’il résulte pour eux quelque inconvénient de cette négligence? Les enfants sont plus lourds; d’accord: mais à proportion ils sont aussi plus faibles. A peine peuvent-ils se mouvoir ; comment s’estropieraient-ils? Si on les étendait sur le dos, ils mourraient dans cette situation, comme la tortue, sans pouvoir jamais se retourner. »

Au bon temps jadis, on ménageait dans le maillot une anse dont les chefs étaient retenus par les bandelettes qui enveloppaient le corps de l’enfant, à la manière des momies Egyptiennes, et sans plus de façon, on suspendait le pauvre petit être à un clou (fig. 106), pendant que les parents allaient aux champs ou au cabaret.

Fig. 105. — Nourrice emmaillottant un enfant au XVIIc siècle, d’après Abraham Boss.

Nous reproduisons, à titre de curiosité, une caricature allemande (fig. 107), représentant les attitudes comiques d’un sergentmajor bavarois auquel a été confié la garde d’un enfant en maillot et qui, ne parvenant pas à calmer les cris du marmot récalcitrant, s’en débarrasse en l’accrochant à un clou; la stupéfaction de la mère, à la vue de son enfant ainsi suspendu, prouve assez que cette habitude, qui était autrefois en usage en Allemagne, n’existe plus aujourd’hui.

Dans le département de l’Ariège, on a observé une pratique plus

funeste encore. « Un grand poteau », dit Foville(fig. 108), « est dressé au milieu de la maison, et lorsque les parents sortent pour se livrer à leurs travaux, ils suspendent leurs enfants à ce poteau avec des courroies, de manière que l’extrémité des pieds louche la terre. Le poids du corps l’abaissant peu à peu, sans que les épaules puissent, dans la même proportion, s’engager dans des courroies serrées au-dessous des aisselles et arrêtées au poteau, le plus grand nombre de ces enfants restent contrefaits, et dans les départements où règne cet usage la proportion des bossus est immense ».

bains froids. — Pour habituer les en-

fants « à la dure », on a conseillé de les baigner dans l’eau froide, dès leur naissance. Cette coutume, renouvelée de Sparte, où l’on plongeait le nouveau-né dans les eaux glacées de l’Eurotas, se pratique de nos jours en Angleterre. Rousseau s’en déclare partisan. Le théologien Thiers est plus sage que le philosophe Génevois : « C’est un préjugé », écrit-il, « de croire qu’un enfant ne sera pas sensible au froid et qu’il n’appréhendera pas l’hiver, si peu après qu’il est sorti du ventre de sa mère on lui trempe les pieds et les mains dans de l'eau qui n’aura pas été chauffée ». Dès les temps antiques, Galien protestait contre une telle imprudence : « Laissons aux Sarmates », disait-il, « aux Germains, nations du Nord, laissons aux ours et aux lions, non moins barbares, l’usage de plonger les enfants nouveau-nés dans les eaux glacées; ce n’est point pour elles que j’écris ». Galien a raison, sauf son imputation gratuite à des quadrupèdes qui n’ont jamais songé à semblables pratiques.

Comme nous le verrons plus tard, cet usage est très répandu chez les peuples primitifs ; mais il ne saurait avoir, dans les climats chauds, les mêmes inconvénients que sous nos latitudes. Les Majeronas de l’Amérique du Sud, à défaut d’un cours d’eau voisin, plongent leurs enfants, dès la naissance, dans une sorte de baignoire faite avec une feuille de palmier (fig. 109).

effets de l’air froid. — C’est aussi une très mauvaise habitude

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■ de faire sortir, dès les premiers jours et par tous les temps, le nou-

Fig. 107. — L’enfant du sergent-major (Figure tirée des Fliegende Blütter)(\).

veau-né, afin de l’habituer de bonne heure aux vicissitudes de l’at-

(1) Braun et Schneider, éditeurs à Munich.

mosphère; en agissant ainsi, on risque fort de lui faire contracter une affection plus ou moins grave des voies respiratoires.

L’action nuisible du froid est démontrée par l’excessive mortalité des enfants en hiver et celle des nouveau-nés envoyés en nourrice, qui est beaucoup plus grande le premier mois de la naissance qu’à toute autre époque, à cause des refroidissements contractés pendant

Fig. 108. — Enfants dans l'Ariège.

le voyage. En Russie, le baptême pratiqué selon la coutume des premiers chrétiens, c’est-à-dire par une triple immersion dans l’eau froide, cause la mort d’un grand nombre d’enfants. On prend, à Paris, la précaution de baptiser avec de l’eau tiède et dans l’atmosphère plus chaude de la sacristie. Mais il serait encore préférable de suivre l’exemple de l’évêque de Wurtzbourg, qui autorisa les prêtres de son diocèse à administrer le baptême à domicile, comme l’extrême-onction.

C’est pour éviter les dangersde refroidissement auxquels expose la

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sortie prématurée de l’enfant que, depuis 1868, sur la proposition de l’Académie, la municipalité de Paris a confié à des médecins assermentés le soin de faire les constatations de naissance à domicile. Avant celte époque, les articles 55 et 56 du Code civil et 346 du Code

Fig, 109. — Indienne Majeronas baignant son enfant dans une feuille de palmier.

pénal voulaient que cette formalité fût remplie, dans les trois jours de l’accouchement, devant l'officier de l’état civil et que l’enfant lui fût présenté, sous peine d’un emprisonnement de six jours à trois mois et d’une amende de seize à trois cents francs.

pesées des enfants. — La balance est le meilleur critérium pour apprécier la valeur d’une nourrice; c’est pourquoi celles qui sont mauvaises font volontiers courir, le bruit et affirment avec autorité que peser un enfant porte malheur. 11 faut négliger ces criailleries intéressées et user sans crainte du pèse-bébés (fig. 110). On se rappellera que, jusqu’au sixième mois, l’enfant doit augmenter de 20 à 30 grammes en vingt-quatre heures : s’il ne s’accroît pas dans ces proportions, on est en droit d’en conclure, non pas que la pesée lui porte malheur, mais qu’il y a vice dans son alimentation. Il est

curieux de constater, avec le Dr Zambaco, que dans certains villages de l’Arménie, le peuple pèse l’enfant, de temps en temps, pendant les premiers mois de son existence, pour voir s’il prospère. Cette pratique date, paraît-il, de l’antiquité ! Nil novi sub sole.

La balance est encore utile pour faire justice des exagérations qui se produisent à la naissance sur l’estimation du poids de l’enfant. « Un nouveau-né de huit à neuf livres est énorme, » dit Velpeau. « Les personnes qui entourent l’accouchée manquent rarement de s’écrier, en le voyant, que c’est un enfant de douze ou quinze livres. Heureux encore si, pour rendre le fait plus curieux, quatre ou cinq livres ne s’y trouvent pas ajoutées, quand la cinquième ou la sixième langue le raconte ! »

soins de propreté. — Un proverbe espagnol dit :

Si quieres que tu liijo cresca,

Lavale los pies y rapale la cabeza.

Si tu veux que ton enfant grandisse,

Lave-lui les pieds et brosse-lui la tête.

Ce qui signifie que la propreté est indispensable à l’enfant.

Malheureusement nos gens du midi ont nombre de proverbes pour contredire celui que nous venons de signaler. Un dicton languedocien, déjà cité par Laurent Joubert (1), mais avec un sens différent, exprime cette idée malpropre :

Dins la merdo etdinsu lopis

Tout in fan sé nourris.

Dans la m. et dans l’urine

Tout enfant se nourrit.

Les méridionaux s’écrient encore volontiers:

Ah ! qué fai ben pezonilla !

Ah ! qu’il est bon d’avoir des poux !

Et que de paysannes et du nord et de l’ouest et du centre sont mé-

(1) Y. page 197.

ERREURS ET PREJUGES

ridionales sur ce point! Les poux, à les entendre, c’est tout comme le cresson, la santé du corps.

De même on obtient difficilement que les campagnardes laissent en-

Fig. 110. — Berceau pèse-bébés.

lever au nouveau-né le chapeau ou gourmes du cuir chevelu. L’enfant vient-il à succomber d’une maladie quelconque, on ne manque pas d’accuser le médecin de les avoir fait passer trop tôt.

naissance de jumeaux. — Nous avons vu que la jurisprudence hébraïque, avec laquelle s’accorde la nôtre, considérait comme l’aîné de deux jumeaux celui qui naissait le premier. La législation romaine, admettant la possibilité de la superfétation, reconnaissait, au contraire, la qualité d’aîné à celui des jumeaux qui venait au monde le dernier, parce qu’on croyait, qu’étant conçu le premier, il avait dû être refoulé au fond de la cavité utérine lors de la conception du second. Le même ordre de progéniture existait autrefois en Espagne: le dernier né était regardé comme l’aîné, par la raison, disaiton, que de deux pierres tirées d’une carrière, la dernière est censée avoir été formée la première. Cette solution géologique est au moins bizarre.

Les astrologues pensaient que le premier né de deux jumeaux res-

semblait davantage au père, c’est pourquoi il servait à juger du sort du père par son point de nativité.

La naissance des jumeaux est diversement appréciée suivant les peuples, en général on peut dire que leur venue ne cause qu’un médiocre enthousiasme. Cependant au Bénin, où la fécondité des femmes est très prisée, la naissance des jumeaux est considérée comme un heureux événement ; le roi ordonne à ce propos des réjouissances et fournit, sur sa cassette particulière, une nourrice à l’un des enfants. Chose curieuse, le môme monarque qui encourage la fécondité au Bénin, tolère dans la ville d’Arobo, autre partie de son royaume, une pratique tout opposée, et laisse les habitants de ce lieu égorger une mère qui enfante deux jumeaux. Suivant eux, une telle fécondité ne pourrait être que le résultat d’un commerce avec les esprits. Toutefois, comme au Loango, où règne aussi cette coutume barbare, ils donnent à la femme la faculté de se racheter au prix d’une esclave qui est tuée en sa place ; mais les enfants sont toujours sacrifiés sans pitié (1).

Au vieux Calabar et en Guinée, les jumeaux subissent le même sort ; chez les Béchuanas, ils sont déclarés tlotos et immolés comme les enfants difformes. Les Esquimaux pensent et agissent de même. A Ardra, la naissance de deux jumeaux ne peut être que la conséquence d’un adultère ; on n’admet pas qu’un homme soit capable de procréer deux enfants à la fois. Les Comanches ont l’habitude de sacrifier l’un des jumeaux; « ils agissent ainsi, dit Engelmann, parce qu’il est humiliant, pour une femme, de mettre au monde plus d’un enfant à la fois, comme le font les chiennes. » Cette appréciation sur les accouchements gémellaires, ainsi que la coutume de sacrifier l’un des enfants se retrouvent à la Guyane. Ecoutons Sacombe :

Si de jumeaux la femme à la Guyane accouche,

Elle a de son époux déshonoré la couche.

Parents, amis, voisins, sans pitié, sans raison,

Viennent alors en foule investir sa maison.

« O reine de souris! lui dit-on, truie insigne!

De cette race immonde, issue en droite ligne,

Et digne d’égaler ces féconds animaux,

Tu mettras bientôt bas quelques quatri-jumeaux.

Rougis, si tu le peux, de ta conduite infâme.

Ton époux méritait une plus chaste femme. »

(1) Histoire Générale clés Voyages , XV, £03.

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Ce n’est pas tout. Après quelques jours de repos,

Le mari furieux joint le geste au propos.

« Venez mère aux jumeaux, dit-il, d’un ton colère, Venez de vos exploits recevoir le salaire ;

Venez servir d’exemple aux femmes du canton,

Qui de vous imiter, voudraient prendre le ton.

Et vous, maris constants, d’une épouse infidèle,

Sachez, en pareil cas, me prendre pour modèle. »

A ces mots, un faisceau de verges à la main,

A grands coups redoublés, de son bras inhumain,

Il fait jaillir au loin le sang de sa victime,

Et croit que des jumeaux un seul est légitime.

Souvent pour se soustraire à ce dur châtiment,

De l’amour maternel bravant le sentiment,

Je frémis d’y songer ! une épouse égarée,

Plonge dans une fosse en secret préparée,

Celui qui des jumeaux est venu le premier.

Et pour sécher ses pleurs réserve le dernier.

Superfétation, erreur si manifeste,

Toi seule a consacré ce préjugé funeste !

Les Hottentots, dit-on, retranchent le testicule gauche aux garçons, pour les empêcher de produire des jumeaux. Dès lors tout homme qui aurait rapport avec une femme sans avoir subi cette mutilation préalable serait impitoyablement mis à mort. Aussi avant le mariage la femme est-elle autorisée à vérifier, par elle-même, si son futur mari a subi l’ablation obligatoire. Cette coutume n’indique pas un goût prononcé pour les jumeaux, et cependant quand ce sont des garçons, ils sont accueillis par des réjouissances publiques; mais s’il s’agit de filles jumelles, l’usage est de tuer la plus laide; et si, de la même couche, naît un garçon et une fille, celle-ci est exposée ou ensevelie vive.

PRÉJUGÉS DIVERS, RELATIFS AUX NOUVEAU-NÉS. — Le Conduit auditif des chiens nouveau-nés est oblitéré par une membrane qui se déchire au bout de quelques jours et les paupières de ces animaux restent closes pendant le même temps ; aussi ne voient-ils et n’entendent-ils que plusieurs jours après leur naissance. De même on croit généralement que l’enfant ne voit ni n’entend quand il vient au monde, or la vision et l’audition fonctionnent normalement chez lui, mais il n’a que la conscience simple et non la conscience réfléchie de ses impressions: il voit sans regarder, il entend sans écouter.

Autrefois, on exposait les nouveau-nés au feu pour les préserver des maléfices. Cette coutume, sur laquelle les détails nous manquent, serait venue des Egyptiens et des Amorrhéens. En Bretagne, on attachait au cou du nouveau-né un morceau de pain noir, afin que les génies, voyant qu’il était pauvre, ne lui fissent point de mal (1). Les sauvages mettent au cou des nouveau-nés des gris-gris achetés aux sorciers, comme en France, on y suspend des médailles bénites ou des scapulaires, pour leur assurer un sort heureux. Les Chinois se servent de fétiches qui doivent placer leurs enfants sous la protection des ancêtres. « Chez les Turcs, » ditle Dr Zambaco, « à la partie supérieure du front des nouveau-nés, on pend un paquet composé d’une pièce en or plus ou moins grande sur laquelle se trouvent inscrit des versets du Coran. Dans les familles riches, un bijou en or et diamant, sur lequel on lit Macha Allah (ce que Dieu veut), une pierre bleue, une turquoise, ou un morceau de verre rond pour les pauvres, quelques perles enfilées, et une gousse d’ail, constituent un talisman préservatif contre les accidents et le mauvais œil. Les chrétiens remplacent le Macha Allah par une croix, et la pierre en or par une monnaie ancienne, vénitienne, de Marie-Thérèse ou de Pierre le Grand. Les Grecs préfèrent une pièce byzantine de Constantin. Dans certains villages grecs, on ajoute une dent de porc ou de sanglier et la coquille d’un limaçon. Il est surprenant que les Gaulois aient porté aussi des amulettes dans lesquelles figuraient une canine de sanglier ou de porc et de petits coquillages appelés porcelaines ». On sait que les Romains attachaient au cou ou sur le front de leurs jeunes enfants des bulles en guise de porte-bonheur; nous parlerons en détail de cette coutume dans le chapitre consacré aux Mœurs et Coutumes.

En France, pour préserver les enfants des convulsions, on leur met au cou des colliers de gousses d’ail ou d’ambre, sans doute en raison des vertus antispasmodiques et magnétiques de ces produits ; d’après la doctrine des semblables, on y suspend aussi des têtes de vipères; du vif argent dans un nouet ou bien des pattes de taupes, l’une devant, l’autre derrière, arrachées à l’animal vivant. Au moment des convulsions, on invoque Saint Gilles, ou bien on arrache le bonnet de la tête de l’enfant, on le jette au feu et on fait sur les cendres un grand signe de croix.

Notons, entre autres médications bizarres, conseillées parles commères, pour guérir la jaunisse anodine des nouveau-nés, la recette publiée par le Dr Droixhe, de Huy :

(1) Rambaud. Histoire de la civilisation française.

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« Vous achèterez un pot, après que l’enfant aura uriné dessus, à minuit sonnant; vous sortirez du lit et vous vous rendrez en chemise et pieds nus sur le chemin, en portant votre enfant sur le bras gauche et tenant le pot dans la main droite. Après avoir fait quelques pas, vous lancerez au loin le pot derrière vous, sans vous retourner, en disant: C'est pour le premier chien qui passe , et le premier chien qui passera, mangera la miche et emportera la jaunisse ».

Toute aussi efficace était la recommandation dé Salchon, médecin à Meldorf, et du crédule chevalier d’Igby qui conseillaient de presser sur le cordon pour en faire refluer le sang jusqu’au délivre, afin de préserver les enfants de la variole et de la rougeole. Levret, lui-même, voyait dans ceLte pratique le préservatif de la jaunisse des nouveaunés. Cette idée erronée remonte d’ailleurs à Aristote qui croyait, par ce moyen, rendre l’enfant plus vigoureux.

C’était pour les Anciens un heureux présage de naître avec des dents ; les Béchuanas ne partagent pas cet avis et immolent ces enfants privilégiés comme de véritables monstres. La précocité de l’éruption dentaire ne mérite ni cet excès d’honneur ni celte indignité, elle a seulement le grand inconvénient d’empêcher d’élever les enfants au sein. Ainsi pour Louis XIV, qui présenta cette anomalie à sa naissance, on fut obligé de changer plusieurs fois de nourrice, à cause des morsures qu’il leur faisait. Dionis attribue à tort ce changement fréquent de seins au grand appétit du jeune prince.

Les Romains, d’après Pline, voyaient aussi les plus belles destinées pour l’enfant qui était venu au monde par l’opération césarienne. Au XVIIIe siècle, pendant cette opération, il était d’usage de maintenir ouverte, avec un bâillon, la bouche de la patiente; « ce n’est pas », dit Dionis, « que sur ce chapitre, je sois dans l’erreur du menu peuple, qui croit que l'enfant respire dans le ventre de sa mère, et qui s’imagineroit que trouvant l’enfant mort, comme il arrive le plus souvent, ce seroit la faute du chirurgien qui n’auroit pas mis le bâillon. Je sçai que cette circonstance est inutile, mais il ne la faut pas obmettre, pour contenter les assistans et pour éviter tous les sots discours que feroient contre le chirurgien quelques femmelettes». Nous avons vu le synode de Cologne (1) recommander, dans le même but illusoire, non seulement de mettre entre les dents de la femme, à l’instant de de sa mort, un bout de roseau ouvert des deux côtés, mais encore de placer un tube semblable au fond du vagin.

Jacques Duval relève une foule de préjugés dont plusieurs ont

(1) Voir page 151.

encore cours de nos jours; on disait de son temps « qu’il faut laisser crier un enfant masle principalement, d’autant que cela lui augmente la poitrine, et fortifie la voix. Ce qui est bien souvent cause de luy donner une relaxation de l’intestin, qui descend dans le scroton ou bourses des testicules, dont il est cruellement vexé toute sa vie » .

« Quelques-unes », ajoute-t-il, « donnent du vin pur disans que ce vin ainsi donné, empesche que l’enfant estant parcru ne s’enyvre si aisément ». Les Cosaques ont cette mauvaise habitude mais ils croient rendre l’enfant plus vigoureux. C’est aussi un préjugé courant dans nos campagnes.

Les mères ne devaient pas embrasser leurs enfants aussitôt après le travail : « Quand encore esmues de leur travail, le sang perturbé et les infectées lochies ou purgations estant tellement agitées en elles, qu’elles peuvent infecter un mirouer, corompre son lustre et splendeur de leur seul regard, induire la rage aux chiens qui gousteroient de cest excrément, faire une playe incurable à ceux qu’elles morderoient, les vins qui en seroient imbués deviendraient aigres, les tendres germes des plantes touchées en seroient brûlés, les fruicts des arbres qui en auroient esté imbuez tomberaient. C’est pourquoy Columelle deffend qu’une femme malade de telles purgations soit admise en un lieu auquel on a de nouveau planté des melons, concombres, ou citrouilles, d’autant que par leur attouchement l’augmentation desdictes herbes s’hébète et ne peut procéder en avant : et la femme aussi fait mourir les jeunes fruicts des plantes par son regard seul. Et a esté reconnu mesmement qu’une femme ayant rétention de telles superfluitez peut offencer et corrompre un jeune enfant, voire même aagé de six à sept ans, qui serait avec elle couché. Si donc advient que par leur témérité, elles s’inclinent pour donner des baisers à ce qui est nouvellement nay, elles peuvent lui donner pasle couleur du visage, lentigines, bourgeons, dartres pernitieuses, rongnes, et autres infections du cuir. En quoy on recognoist que par leur indiscrétion elles leur portent un amour de cinge, qui est, dit-on, de serrer si fort ses petits, par un ardent désir d’amitié, qu’il les suffoque ».

En Livonie, on a coutume de planter un arbrisseau à la naissance de chaque enfant et la destinée du nouveau-né est attachée au sort de cet arbre, que l’on entoure des plus grands soins. Mme Auzou a fort bien représenté (fig. 111) l’effroi d’une jeune Livonienne qui, venant cultiver l’arbre planté à la naissance de son premier né, le trouve brisé.

Chez les Ainos Karafutos, les ancêtres des Japonais, les sages-

ERREURS ET PRÉJUGÉS

femmes avaient une singulière façon de reconnaître la vigueur de l’enfant : elles prenaient de l’eau froide dans la bouche et lançaient cette sorte de douche, avec force, sur le ventre du nouveau-né; s’il protestait par des cris, ce qui devait être le cas le plus fréquent, c’était l’indice d’une nature vigoureuse; son silence était interprété comme signe de faiblesse et il était exposé. De même, en Bretagne, les habitants du Finistère, non moins arriérés que les ancêtres des Faces Jaunes, plongent l’enfant aussitôt né dans les eaux glacées de

Fig. 111. — L’effroi maternel, d’après le tableau de Mme Auzou, salon de 1810.

la fontaine de Sainte-Candide, située dans l’arrondissement de Quimperlé. « Si le pauvre petit étend les pieds, dit le Dr A. Legendre, c’est signe qu’il vivra; s’il les retire, c’est signe d'une mort prochaine. » Les Groenlandais, peuple prudent quoique naïf, mettent à côté d’un enfant nouveau-né qui meurt, une tête de chien; ils craignent que,

ne connaissant pas bien le pays des âmes, il ne s’égare en chemin ; le chien, vrai chien d’aveugle, lui servira de guide et le conduira au séjour des âmes.

Les sauvages Chirigans semblent être des gens économes et n’aiment pas à rien perdre ; quand un enfant meurt en bas âge, on l’enterre le long d’un chemin ; passe une femme enceinte, et l’âme du jeune défunt s’empressera de pénétrer dans ce domicile de hasard.

Nous terminons ici notre trop longue énumération des préjugés en obstétrique : ce n’est pas que le sujet soit épuisé, loin de là; mais nous devons nous borner dans la crainte de devenir ennuyeux; d’ailleurs nous aurons encore l’occasion de signaler un certain nombre d’idées baroques, de pratiques superstitieuses quand nous parlerons des mœurs et usages chez les différents peuples.

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