CHAPITRE III
ACCOUCHEMENTS EXTRAORDINAIRES ET MONSTRES
Les histoires d’enfantements prodigieux sont innombrables : la plupart ne sont que des fables inventées à plaisir, qui peuvent nous donner une haute idée de la crédulité humaine. Nous ferons, bien entendu, un choix dans ces folles imaginations et ne citerons que les plus curieuses.
Leur place est toute marquée à la suite des Erreurs et Préjugés populaires.
Femmes mettant au monde des animaux. — Les contes de ce genre sont nombreux. Pline l’Ancien, cet abîme de science et de crédulité, nous apporte naturellement sa part. « Alcippe, » raconte cet étonnant physiologiste, « mit au monde un éléphant, présage funeste, comme lorsqu’une esclave, au commencement de la guerre des Marses, accoucha d’un serpent (1). » Un autre compilateur latin, Julius Obsequens, parle de deux femmes qui, en Italie, enfantèrent l’une un chien, l’autre un chat. En 1278, une Suissesse aurait donné naissance à un lion. Boguet raconte dans ses Discours des exécrables sorciers , qu’en 1531 une femme maléficiée enfanta «d’une même ventrée » une tête d’homme, un serpent à quatre pieds (fîg. 112) et un pourceau. Une Thuringienne accoucha d’un crapaud, qu’Aldrovandi a reproduit (fîg. 113) dans son Histoire des monstres , d’autres accouchèrent de cochons de lait, de poulets ; toute une basse-cour. On sait que la reine Berthe, excommuniée pour avoir épousé Robert le Pieux, son cousin au quatrième degré, mit au monde « par la colère d’en haut »
(1) Dans le même passage, Pline raconte qu’à Sagonte, l’année où la ville fut prise par Annibal, un enfant qui était venu au monde, rentra aussitôt dans le ventre de sa mère. Hayne affirme, avec aplomb, avoir observé le même fait.
un enfant ayant une tête et un col d’oie. Bayle rapporte cet autre conte, imaginé par deux moines de Corbie, çju’une femme accoucha d’un chat noir : l’animal fut brûlé par ordre du Saint Office parce que le diable pouvait seul en être le père.
Fio. 112. — Serpent à quatre pattes mis au monde par une femme, d'après Boguet.
Salmuth (obs. 66) parle d’une comtesse qui accoucha d’une fille avec un côté rongé, « parce que dans la matrice se trouvait en même temps un oiseau vivant sans plumes, qui mordit bellement la sage-
Fig. 113. — Crapaud à queue dont accoucha une Thuringienne, d’après Aldrovandi.
femme à la main, puis courut par toute la chambre jusqu’à ce qu’on l’eût étouffé sous des oreillers (1). »
(1) A. Lempereur. Des altérations q ue subit le fœtus après sa mort.
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D’après Collin de Plancy, l'année 1545, « une dame de noble lignée mit au monde, dans la Belgique, un garçon (fig. 114) qui avait la tête d’un diable (selon le jugement des experts), une trompe d’éléphant au milieu du visage, des pattes d’oie au bout des bras et des jambes, des yeux de chat au-dessous du ventre, une tête de chien à chaque coude et à chaque genou, deux visages de singe en relief sur l’estomac, une queue de scorpion proprement retroussée et longue d’une aune et demie. Personne ne voulut se reconnaître père de cet aimable garçon ; les théologiens et les parents de la dame attribuèrent au
diable ce bel ouvrage. La mère sou tint que l’enfant était de son mari. Quoi qu’il en soit, le petit monstre ne vécut que quatre heures ; et, en mourant, il s’écria à haute et intelligible voix, par les deux gueules de chien qu’il avait aux genoux : Veillez et priez, carie jugement dernier est tout proche! Malgré cela, le jugement dernier n’est pas encore venu ».
Les auteurs anciens citent de nombreux exemples de monstres dont une ou plusieurs parties du corps procèdent de l’animalité (fig. 115, 116, 117). Nous en retrouverons plus loin d’autres spécimens curieux.
En 1726, le médecin Saint- André fut victime d’une mystification qui fit grand bruit à Londres. Ce médecin, en effet, était partisan de la doctrine des générations fortuites qui eut tant 'de crédit à cette époque; et, en vertu de cette doctrine, il admettait qu’une sole pouvait engendrer une grenouille; une carpe, un poulet; une huître, une
Fig. 116. — Monstre, d’après Àldrovandi.
Fig. 117. — Monstre, d'après Aldrovandi.
puce; une femme, un animal quelconque, par l’assimilation des parties organiques d’un animal dans les moulesd’un autre. Une certaine Maria Tofts de Guildford, s’appuyant sur cette théorie fantaisiste, prétendait être accouchée d’un lapereau. Voltaire va nous conter l’aventure :
d’une FEMME QUI ACCOUCHE ü’uN LAPIN
A quoi ne porte point l’envie de se signaler par un système!
Cette doctrine des générations fortuites avait déjà pris tant de crédit dès le commencement du siècle, que plusieurs personnes étaient persuadées qu’une sole pouvait engendrer une grenouille. 11 ne faut pour cela, disait-on, que des parties organiques de grenouilles dans des moules de soles. Un chirurgien de Londres assez fameux, nommé Saint- André, publiait cette doctrine de toutes ses forces, en 1726, et il avait
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l’enthousiasme des nouvelles sectes. Une de ses voisines, pauvre et hardie, résolut de profiter de la doctrine du chirurgien. Elle lui fît confidence qu’elle était accouchée d’un lapereau, et que la honte l’avait forcée de se défaire de son enfant; mais que la tendresse maternelle l’avait empêchée de le manger.
Saint-André, trouvant dans l’aveu de cette femme la confirmation de son système, ne douta pas de cette aventure et en triompha avec ses adhérents. Au bout de huit jours, cette femme le fait prier de venir dans son galetas; elle lui dit qu’elle ressent des tranchées comme si elle était prête d’accoucher encore. Saint-André l’assure que c’est une superfétation. Il la délivre lui-même en présence de deux témoins. Elle accouche d’un petit lapin qui était encore en vie. Saint-André montre partout le fils de sa voisine. Les opinions se partagent; quelques-uns
Fig. 118. — Maria Toits accouchant de lapins, d’après Hogarth.
crient miracle : les partisans de Saint-André disent que, suivant les lois de la nature, il est étonnant que la chose n’arrive pas plus souvent. Les gens sensés rient ; mais tous donnent de l’argent à la mère des lapins.
Elle trouva le métier si bon qu’elle accoucha tous les huit jours. Enfin la justice se mêla des affaires de sa famille; on la tint enfermée ; on la veilla ; o-n surprit un petit lapereau qu’elle avait fait venir, et qu’elle s’enfonçait dans un orifice qui n’était pas fait pour lui. Elle fut punie ; Saint-André se cacha. Les papiers publics s’égayèrent sur cette garenne, comme ils se sont égayés depuis sur l’homme qui devait se mettre dans une bouteille de deux pintes, et sur le public qui vint en foule à ce spectacle.
La saine physique détruit toutes ces impostures, ainsi qu’elle a chassé les possédés et les sorciers.
Il résulte de tout ce que nous avons vu, qu’il faut se méfier des lape-
reaux de Saint-André, des anguilles de Needham, des générations fortuites, de l’harmonie préétablie, qui est très ingénieuse, et des molécules organiques, qui sont plus ingénieuses encore.
Le célèbre caricaturiste W. Hogarth, qui vivait à cette époque, ne manqua pas de ridiculiser celte aventure dans une estampe, intitulée Cunicularii , ou la Consultation des sages de Godliman (The Wisemen of Godliman). Cette gravure est aujourd’hui introuvable; à son défaut, nous reproduisons une partie de celle qui se trouve dans ses Œuvres , sous le titre de Crédulité, la femme aux lapins occupe le premier plan (fig. 118).
Inversement, on a vu des animaux donner le jour à des créatures humaines. L’histoire du Languedoc fait mention d’un accident de cette nature et a été cité par Dulaure dans sa Description des principaux lieux de France : « Le 6 septembre de l’an 1387, une ânesse mit au jour deux enfants males, formés comme tous ceux que pourrait enfanter une femme; ils naquirent dans le château de Montpellier. On demanda au pape si on devait les baptiser. Cette question causa de grands débats, que le cardinal de Saint-Angel termina en décidant qu’ils pouvaient être baptisés, et ils le furent ».
Debruis parle d’une vache qui mit bas un enfant, lequel, quoique broutant l’herbe et ruminant, reçut aussi le baptême. Liceti n’admet-il pas qu’Attila fut le fils d’une femme et d’un chien, et les anciens chroniqueurs ne racontent-ils pas que la femme de Clodion le Chevelu, se promenant un jour sur le bord de la mer, fut surprise par un monstre sorti des flots et en eut un fils, Mérovée ou Meer-Wech, qui signifie veaumarin. Enfin nousrappellerons le fameux miracle arrivée Genève, en 1609, d’une femme qui fit un veau « à cause du mespris de la puissance de Dieu, et de Mme saincte Marguerite » (1).
Accouchement d’œufs. — A l’exemple des Anciens qui firent naître d’un œuf plusieurs de leurs personnages mythiques, tels que Castor et Pollux, Vichnou et Astarté, le naturaliste italien Ulysse Aldrovandi, un Pline du XVIe siècle, se plaît à raconter dans son volume des Monstres , que les femmes Sélénites, alias les citoyennes de la Lune, sont ovipares, et que de leurs œufs sortent des êtres qui atteignent la taille des anciens géants (fig. 119). L’autorité d’ Aldrovandi est Conrad Wolffhart, en philologie Lycosthènes, auteur d’une Chronique des prodiges et merveilles (2). Au moins Lycosthènes place-
(1) V. page 106.
(2) Prodigiorum et ostentorum Chronicon. Bâle, 1557.
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t-il son histoire dans la lune ; libre à Cyrano, à Edgar Poe et à Jules Verne d’aller contrôler son dire ! Voici qui est plus fort. Olivier, à l’article Œufs de l’Encyclopédie, affirme qu’une femme est accouchée d’un plat d'ceufs. Ce devait être des môles hydatides qui ressemblent à une agglomération d’œufs (fig. 120). Dans le même article, il est question d’hommes ayant expulsé des œufs par le fondement, tout comme le héros de La Fontaine.
Fig. 119. — Femme Sélénite accouchant de plusieurs œufs, d'après U. Aldrovandi,
A. Paré représente (fig. 121), avec plusieurs auteurs, un œuf qui contenait une tête d’homme : « Ce présent monstre que voyez cy dépeint a esté trouvé dedans un œuf, ayant la face et visage d’un homme, tous les cheveux de petits serpenteaux tous vifs, et la barbe à la mode et façon de trois serpents qui luy sorloient hors du menton • il fut trouvé le quinzième jour du mois de mars dernier passé, 1569» chez un advocat nommé Baucheron, à Aulhun en Bourgongne, par une chambrière qui cassoit des œufs pour les mettre au beurre, entre lesquels cestuy-ci estoit: lequel estant cassé par elle, voit sortir ledit monstre, ayant face humaine, les cheveux et la barbe de serpens, dont elle fut merveilleusement espouventée. Il fut baillé de la glaire du dit œuf à un chat, qui mourut subitement. De quoy estant advert monsieur le baron de Senecey, chevalier de l’ordre, a esté de sa
part envoyé ledit monstre au roi Charles, qui pour lors estoit à Metz. »
Bartholin parle d’une femme de Copenhague qui fit un œuf, mais, craignant de devenir la risée publique, elle le cassa et le fit disparaître aussitôt. Enfin peu de temps après la supercherie britannique des lapins (1), une autre fut tentée en France. On présenta à l’Aca-
Fig. 120. — M61e hydatide.
démie des sciences de Paris deux œufs pondus par une femme et d’où il était sorti deux pigeons pattus. Une commission fut nommée et conclut à une mystification. C’était, en effet, un peu trop prendre à la lettre la célèbre maxime d’Harvey : Omne vivumex ovo.
Enfants qui parlent dès leur naissance. — Nous venons de citer l’exemple du petit monstre qui, quatre heures après sa nais-
(1) Quelque philologue de l’avenir trouvera peut-être là l'origine d’une locution en usage dans le monde horizontal et noctambule.
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sance, annonçait à haute et intelligible voix la prochaine fin du monde, et nous avions déjà signalé Mahomet, Sotoktais, le dominicain Vincent Ferrier, les Saints Barthélemy et Fursy qui se firent
Fis. 121. — Tête d’homme avec cheveux et une barbe de serpents, trouvée dans un œuf, d’aprè3
A. Paré.
entendre dans le sein même de leur mère ou dès leur naissance. D’autres exemples aussi fantaisistes sont relatés par une complainte de 1587 intitulée :
Discours très merveilleux et espouvantable advenu en la ville de Zélande, dix lieues de la ville d’Envers, de trois enfans lesquels ont parlé tost après leur nativité et dit chose merveilleuse, puis à l’instant trespassèrent.
Peuple chrestien preste l’oreille,
Pour ouyr les faits merveilleux,
Jamais on n’a ouy la pareille Raconter à nos pères vieux.
En une ville de Zélande.
Dix lieues de la ville d’Envers,
Est advenu un cas estrange,
Comme vous verrés cy-après.
Une femme y est accouchée Ces jours passez de trois enfans,
Qu’elle a produit d’une portée Par le vouloir du Tout-Puissant,
Lesquels dès qu’ils furent sur terre,
Ont parlé ainsi promptement
Chacun son vers, sans plus enquête,
Non en Français mais en Flament.
Le premier a parler commence,
Et dit ces mots distinctement :
« A-t-on point faict encor’ vengeance « Des vices qu’on faict a présent? »
Puis a l’instant fina son dire,
Disant : « Craignez l’ire de Dieu,
« Tant plus on vit plus on empire,
« Cela se voit eu chascun lieu. »
En asprès le second commence,
Si tost que le premier eut dict,
Disant ces mots : « Faits pénitence,
« Monde perverti et maudict,
« Car le grand jour dernier s’aproche « Que Dieu le monde jugera. »
Finit son dire, et clost sa bouche Puis le troisiesme enfant parla.
Le troisiesme à voix lamentable Dit : « Qui pourra ensepvelir « Le pauvre monde misérable « Que par faim on voyra mourir?
« Car la cherté sera si grande « Que si Dieu n’a de nous pitié,
« Il commencera, ô chose estrange !
« Qu’il en meure bien la moictié. »
Ces trois enfans avoyent des ongles Plus grands qu’on a veu a vingt ans,
Et les dents grandes, et fort longues, Qui espouvanta les assistants :
Les autres membres estoient semblables Aux membres des autres enfants ;
Cela fut veu par gens notables,
Tant de la ville que des champs.
Ayant tous trois finy leur dire.
Sont décédez en un moment,
Présent plusieurs gens de la ville,
Qui ploroient fort amèrement,
Disant : « Hélas ! voicy des signes « Qui sont dignes de remarquer; »
Se frappans tous à la poitrine,
Pour l’amour de Dieu appaiser.
Peuple qui as de Dieu la crainte Humilie toy de tout ton cœur,
Embrasse l’Eglise sans sainte
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