HISTOIRE UES ACCOUCHEMENTS
Naissances multiples. — Les exemples de naissances multiples sont aussi nombreux que peu véridiques. Le maximum que l’on peut avoir en une couche est de cinq enfants, mais, en raison de leur faiblesse native, ils ne vivent que quelques heures. C’est ce qu’on observa chez cetle servante qui, suivant Aristote, eut à la fois cinq enfants.
Cinq jumeaux, le chiffre est déjà respectable; c’est peu cependant pour les amateurs de merveilleux. Six, huit ou dix enfants, telles sont les portées que seplaisenL à signaler les collecteurs de prodiges. Pour admirer vraiment, il faut en venir à la dame de Trazégnies. Un des seigneurs de cette maison, Gilles, dit le Drun, celui qui accompagna saint Louis dans la Palestine, et qui fut connétable de France, était l’un des treize enfants d’une même couche. Son père étant parti pour une de ces expéditions guerrières si fréquentes au moyen âge, avait laissé sa mère enceinte. Elle accoucha, en son absence, de treize enfants vivants. Epouvantée d’un tel nombre et redoutant le mécontentement de son époux, sans trop, du reste, se rendre bien compte de ce qu’elle faisait, elle ordonna à sa servante d’en aller noyer douze. La servante mit ces pauvres petits êtres dans son tablier, et elle les portait à la rivière, lorsque Dieu permit qu’elle fut rencontrée par son maître, qui revenait de son expédition. 11 lui demanda ce qu’elle emportait et où elle allait ainsi et, comme elle hésitait à répondre, il ouvrit son tablier. Touché de compassion pour ces douze petits enfants, dont la servante dut lui avouer la naissance prodigieuse, il les mit en nourrice sans rien dire à sa femme. La voyant triste et agitée par l’amer regret de l’ordre qu’elle avait donné, il se décida, au bout de six mois, à lui dire qu’il connaissait la cause de son chagrin, mais qu’elle pouvait se consoler, parce que ses treize enfants vivaient, et il les fît apporter dans son château, où la noble marquise fut heureuse de reconnaître que la bonté de Dieu lui avait épargné un grand crime. Le nom de Trazégnies signifierait en vieille langue wallone treize nés ensemble et s’expliquerait par ce récit. L’argument philologique est pitoyable et la seigneurie de Trazégnies semble avoir été voisine de la gentilhommière habitée par le baron de Crac.
« Franciscus Picus Mirandula (1) », dit Ambroise Paré (2), « escrit qu’une femme en Italie, nommée Dorolhea, accoucha en deux fois de vingt enfants, à sçavoir, de neuf en une fois, et d’onze à l’autre : laquelle portant un si grand fardeau, estoit si grosse qu’elle soute-
(1) C’est le fameux Pic de la Hirandole, son prénom habituel est Jean et non François.
(2) D'après Lycosthènes
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noit son ventre, qui Iuy descendoit iusques aux genoüils, avec une grande bande qui la prenoit au col et aux espaules, comme tu vois par ce pour traict (fig. 122). Mais de toutes ces portées ou enfantements, il n’y en a point qui approche de la comtesse de Flandres, laquelle par une juste permission et vengeance de Dieu , conceut et accoucha d’une seule portée, ainsi que plusieurs historiens nous ont laissé par escrif, de 365 enfans, autant qu’il y a de jours en l’an ».
Fig. 122. — Italienne qui accoucha, en deux fois, de vingt et un enfants, d'après A. Taré.
Voici comment un auteur du XVIII0 siècle raconte l’histoire à laquelle fait allusion A Paré :
« Losdun, ville à demi-lieuë de la Haye, est célèbre par le monastère de Filles nobles que Marguerite, Comtesse de Hollande, y fonda en 1267, et par l’accouchement monstrueux que Mathilde, fille unique du Comte de Florent, et sœur de Guillaume, Roy des Romains, y fit l’année 1576. L’Histoire assure que cette Princesse refusa l’aumône à une femme qui porloit deux enfans jumeaux, luy reprochant que ce n’étoit pas du fait d’un seul homme : que cette femme, fâchée de l’injure qu’elle faisoit à la vérité, luy souhaita qu’elle en eût d’une
couche autant qu’il y avoit de jours dans l’année, qu’au bout de neuf mois elle accoucha de 365 enfans, tous bien formez et ayant vie, gros comme le poing. Ils reçurent tous le baptême, par Guy, Suffragant d’Otton, évêque d’Utrecht, qui donna le nom de Jean aux masles, et celui d’Elisabeth aux femelles. Ils moururent bientôt après, aussi bien que la mère, et furent tous mis dans un même tombeau. On voit encore dans l’église de ce village les deux bassins d’airain où ces enfans furent baptisez, qui n’ont qu’environ cinq pouces de profondeur. On y voit aussi cette histoire dans un tableau, au bas duquel on lit des vers latins dont voici la signification :
« Voici un monstrueux et mémorable effet, qui n’en a point de pareil depuis le commencement du monde. Lecteur, après avoir lu cette histoire, retire-toi d’ici tout confus et étonné. »
D’après une autre version, plus ancienne, ce n’est pas trois cent soixante-cinq enfants, mais bien quinze cent quatorze qu’aurait eu cette comtesse de Hollande, Mathilde ou Mechtilde. Voici, en effet, ce qu’on lit dans Sennert: Aventinus scribit Mechtildim , comitissam ab Honneberg, filiam Florenlini IV, Batavini comitis , sororem Gulielmi régis Romanorum , sub Frideric II, Imperat. mille quingentos quatuordecim pueros genuisse , qui in malluvio ab Othone , Trajeclensi Episcopo, avunculo ejus, sacra aquâ lustrati fuerunt. «Aventinus rapporte que Mechtilde, comtesse de Honneberg, fille de Florentin IV, comte de Hollande, et sœur de Guillaume, roi des Romains, sous l’Empereur Frédéric II, accoucha de quinze cent quatorze enfants, qui furent tenus sur les fonds et baptisés par Othon, évêque d’Utrecht, son oncle. »
Dans ses Erreurs populaires, Laurent Joubert raconte deux histoires du même genre. Un sieur de Beauville .était soupçonné par sa femme de courtiser une de ses servantes. Celle-ci fut mariée par sa maîtresse et accoucha de trois enfants. La jalouse l’accusa d’avoir eu des rapports avec son mari « ne se pouvant persuader qu’une femme, d’un seul homme, peust concevoir tel nombre d’enfans, car elle soustenoit tousiours opiniastrement que d’un homme on ne pouvoit concevoir au plus haut que deux enfans, comme l’homme n’a quedeux génitoires et la femme deux mamelles ». Bientôt la femme du sieur de Beauville devint elle-même enceinte et accoucha de neuf filles : « ce qu’on interpresta eslre d’une punition de Dieu » pour avoir calomnié une innocente. Craignant d’être diffamée par sa propre opinion, elle donna l’ordre à sa chambrière de noyer huit filles ; le mari survint, comme dans la légende de Trazégnies, et sauva les innocentes.
L’autre histoire est une variante de celle de la comtesse de Hollande.
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Elle s’applique aux Pourcelets, famille noble d’Arles, en Provence. Leur nom et la truie qui figure dans leurs armoiries viendraient de ce que la chambrière, ayant rencontré le mari, tandis qu’elle portait noyer huit enfants, lui dit que c’était des pourcelets « d’autant que la truie n’en pouvoit tant nourrir. On dit que ce fut par l’imprécation d’une pauvre femme qui demandoit l’aumosne à la dame de la maison, ladite femme estant environnée de plusieurs siens petits enfans. Ce que la femme luy reprocha, comme procédant de lasciveté, et d’estre trop addonnée aux hommes. Lors la pauvre femme, qui estoit femme de bien, fit ceste imprécation qu’icelle dame peust engrosser d’autant d’enfans qu’une truye fait de petits; et qu’il advint ainsi par le vouloir de Dieu, pour montrer à la noble dame qu’il ne faut imputer à vice ce qui est d’une grande bénédiction ». Avec le temps, ces huit enfants, chiffre déjà respectable, se changèrent comme les œufs de La Fontaine, soit en trois cent soixante-cinq, soit en quinze cent quatorze.
Suivant Ambroise Paré, on pouvait lire au neuvième pilier de la grande galerie du cimetière St-Innocent la curieuse épitaphe suivante : Cy gistlionorable femme Yollande Bailli , jadis femme de honorable homme Denys Capel , procureur en Châtelet de Paris , qui trespassa le xvij Avril , l'an MD XI If le 88 an de son aage, le xiij de son veufvage, laquelle a veu, ou a peu voir devant son trespas , 295 enfans yssus d'elle. Il s’agit vraisemblement d’enfants, petitsenfants et arrière-petits-enfants.
Grossesses et accouchements simulés. — La simulation de grossesse paraît avoir été une formalité légale de l’adoption chez certains peuples antiques. Diodore de Sicile (1) raconte qu’Héra, contrainte par Zeus d’adopter Héraclès, monta sur son lit et, là, attira l’enfant sur son corps et sous ses vêtements ; puis, elle le laissa tomber par terre, simulant ainsi un accouchement véritable. « Les Barbares, ajoute l’historien, pratiquent encore de nos jours ces mesmes rites, lorsqu’ils veulent adopter un fils. » Le plus souvent, chez les Grecs et chez les Romains, les simulations de ce genre n’étaient qu’une supercherie, un procédé de chantage : c’est ainsi que dans le Truculentus Plaute met en scène la courtisane Phronésie feignant d’accoucher pour s’attacher le guerrier Stratophane, son amant.
Les hagiographes chrétiens (2) rapportent une singulière histoire