‹ Histoire des accouchements chez tous les peuplesChapitre 45 sur 94 · A. — ANTIQUITÉ · texte numérisé non relu

A. — ANTIQUITÉ

Inde et Egypte antiques. — Autrefois, en Egypte, d’après plusieurs témoignages archéologiques (fig. 217, 218), les femmes devaient accoucher agenouillées sur le sol et assises sur leurs talons. Cependant, un bas-relief du temple de Louqsor nous montre la reine Mout-em-ouat venant d’accoucher, soutenue par les déesses Hat- Hor et assise sur un trône, au-dessus d’un vaste lit à tête et à pieds de

lion (fig. 29) ; ce qui donnerait à penser que les égyptiennes accouchaient aussi sur un siège.

Fig. 217. — Iliéroglyplie, exprimant l'idée enfanter.

Dans l’Inde ancienne, on faisait coucher la patiente sur un lit moelleux, et elle devait y être maintenue les jambes écartées « par quatre femmes courageuses, d’un âge mûr, habituées à voir des accouchements, et qui avaient le soin de rogner leurs ongles ». Ce renseignement nous est fourni par l 'Ayurvédas de Susruta, qui fait partie du quatrième Veda, et remonte au moins à mille ans avant Jésus-Christ.

Attitude des femmes des Hébreux. — Par suite d’une mauvaise interprétation de certains passages de la Bible, on a tiré des conclusions fausses sur la position que prenaient, pour accoucher, les femmes des Hébreux. Nous avons déjà rappelé l’ordre donné par le Pharaon à Sciphra et Puha, sages-femmes d’Israël. « Quand vous

Fig. 218. — Accouchement de Cléopâtre, d'après un bas-relief du temple d'Esneh.

recevrez les enfants des femmes des Hébreux, et que vous les verrez sur le siège , si c'est un fils , metlez-le à mort... » De cette indication : Quand vous les verrez sur le siège , certains auteurs ont voulu induire que les Juives accouchaient assises sur une chaise ad hoc , analogue à celle qui, autrefois, était en usage en Allemagne (fig. 240). Comme toujours, un érudit a, pour tout, une explication sous la main, on ajoutait que cette coutume obstétricale était une importation juive dans le pays de Luther. Cahen, Piesdale et Siebold pensent que le siège indique la partie de l’enfant que les sages-femmes devaient examiner pour s’assurer de son sexe. Suivant Kotelmann, le mot

hébreu ebnaim (1) ne signifie pas siège, mais pierre , et les Arabes ont encore l’habitude de s’asseoir sur des pierres pour accoucher. Vater croit que ce siège n’était autre qu’un bain de siège, nous ne partagerons pas cet avis. Malgaigne, dans ses Lettres sur l'histoire de la chirurgie, suppose, avec assez de vraisemblance, qu’il s’agit du siège ordinaire de la femme et non d’une chaise spéciale.

Ailleurs, le texte sacré dit : quand la femme de Phinéès accouche, elle se courbe. D’après le lexique hébreu de Genesius, le verbe que nous rendons par se courber , signifierait en réalité se mettre à genoux , posture que les Juives auraient prise pour accoucher. Cette opinion semble corroborée par un autre passage de l’ancien Testament, dans lequel Job s’écrie: « Pourquoi les genoux étaient-ils contre moi? » Ce qui signifie: « Pourquoi les genoux de ma mère restent-ils rigides et m'étranglent-ils en naissant ? ». D’autres commentateurs ont vu dans le « elle se courbe » la preuve que les femmes des Hébreux s’accroupissaient pour accoucher, comme on le fait aujourd’hui encore en Orient. Mais, suivant toute vraisemblance, la femme de Phinéès, saisie par la triste nouvelle, s’affaissa sur elle-même et accoucha. Cet accouchement est accidentel et ne saurait donner aucune indication sur la position prise ordinairement.

Le Dr F. Imbert induit d’autres passages que la femme en travail se plaçait sur les genoux de son mari ou d’une autre personne : « Ut pariat super genua mea (2) , dit Rachel ; Nati sunt in genibus Joseph (3) , lit-on ailleurs à propos des enfants de ce patriarche. Les commentateurs ont dit qu’il y avait là une figure. Valable a traduit : Ut accipiam puerum in grernio meo. Tout cela est vrai, mais un sens figuré suppose un sens littéral ; sans cela, il serait inintelligible. Que signifierait la formule, je vous embrasse , par laquelle on termine une lettre à un ami, si l’usage n’était pas de s’embrasser en signe d’amitié? Je dis même que ces mots : Nati sunt in genibus Joseph, n’auraient point de sens, si l’usage n’avait pas été d’accoucher sur les genoux de quelqu’un ».

Nous ne discuterons pas sur le plus ou moins de commodité que peut présenter la posture indiquée. Nous constaterons seulement que l’auteur a tiré de la rhétorique un argument au moins

(1) Le nom abenim, que les Egyptiennes donnent au fauteuil qu’elles emploient encore de nos jours pour accoucher, se rapproche un peu de ce mot hébreu dont il est l’anagramme ; nous ne savons trop ce que penserait la philologie sémitique d’un tel argument; il nous paraît bien maigre.

(2) Gen. XXX, 3.

(3) Gen. L, 22.

étrange. Un sens figuré, nous dit-il , suppose un sens littéral: antérieurement, soit ; mais par ce fait même que vous usez de figure, le sens propre a disparu. J’ai été élevé sur les genoux de l’Eglise: est-ce une raison pour que l’Eglise soit un être muni de ces articulations unissant la jambe et la cuisse, et que, cette articulation étant ployée, j’aie assis mon siège sur sa partie antérieure? Et puis d’ailleurs, pour raisonner sur la valeur d’une métaphore, encore faudrait-il connaître la langue dans laquelle elle a été employée. Or, le docteur Imbert connaissait-il l’hébreu? Pas plus que nous, je suppose. Et qu’est-ce que la traduction d’une métaphore? La photographie inexacte d’un tableau expressif. Lemaistre de Sacy qui était, non pas un médecin soucieux de soutenir un paradoxe biblico-médical, mais un fort orientaliste, interprète ce passage de façon à enlever toute équivoque : « Racket ajouta: j'ai Balama servante; allez à elle afin que je reçoive sur mes genoux ce quelle enfantera, et que j'aie des enfants d'elle')'). Quant au passage où il est question des genoux de Joseph, il est plus net encore, s’il est possible: « Machir, fds de Manassé , eut aussi des enfants qui furent élevés sur les genoux de Joseph ».

D’un autre passage de la Bible, on a voulu conclure que les femmes des Hébreux accouchaient debout : Jérémie dit aux Hébreux: « Pourquoi vois-je tout homme ayant les mains sur les reins comme une femme en travail ? (1) » ; mais ce passage fait plutôt allusion à l’habitude qu’ont, encore de nos jours, les femmes de se promener dans la chambre, pendant le travail, les mains sur les hanches. Ainsi donc, par ces interprétations variées des livres sacrés, on a fait accoucher successivement les Juives, assises sur une chaise spéciale, sur une pierre ou sur les genoux d’un aide, à genoux, accroupies et enfin debout. En réalité, les documents sont insuffisants pour établir dans quelle posture accouchaient les femmes des Hébreux.

Comment accouchaient les Grecques anciennes. — Les

femmes de l’Hellade primitive semblent avoir souvent accouché à genoux, le corps incliné en avant, à la façon dont l’hymne homérique à Apollon Délien nous représente Léto (fig. 10). Plus tard, cette attitude fut réservée surtout aux femmes obèses; mais, dans les cas ordinaires, les Grecques prenaient la position horizontale sur un lit. Moschion recommande seulement à la sage-femme de ne pas se placer en face de la parturiente, de crainte d’alarmer sa pudeur, ce qui pourrait « fermer les passages ».

(1) Jérémie, ch. XXX, V. 6.

MOEURS ET COUTUMES

Pour les couches laborieuses, Hippocrate conseillait une manœuvre, appelée depuis la succussion hippocratique (fig. 219) : « On étendra », écrit-il, « un linge par-dessous la femme couchée sur le dos, et on jettera un autre linge pour cacher la vulve; chaque jambe et chaque bras seront enveloppés d’un linge. Deux femmes saisiront les jambes, et deux autres femmes saisiront les bras; alors, tenant fermement, elles ne donneront pas moins de dix secousses. Puis, elles mettront

Fig. 219. — Succussion hippocratique horizontale.

la femme sur le lit, la tête en bas, les jambes en haut ; et laissant les bras, elles saisiront toutes les quatre les jambes et donneront plusieurs secousses sur les épaules, en rejetant la patiente sur le lit, afin, qu’ainsi secoué, le fœtus se replace dans l’espace large, et puisse cheminer régulièrement ».

La succussion se faisait encore d’une autre manière (fig. 220) : « On place quelquefois la femme », dit ailleurs Hippocrate, « sur un lit solide élevé, où elle se couche renversée sur le dos ; on la ceint par la poitrine d’un ruban large ou d’une courroie souple, qui passe sous les aisselles et qu’on attache au lit: on ceint de même les bras; on

fait éloigner les jambes l’une de l’autre, et on contient les pieds en les liant par les malléoles. Après avoir ainsi disposé la femme en travail, on a deux fagots de bois sec et souple, ou tout autre chose propre à faire que, lorsque le lit sera dressé verticalement et qu’on le secouera contre la terre, le milieu des pieds ne puissent point toucher la terre. On dit en même temps à la femme de se tenir des mains au lit, sans y appuyer la tête, en sorte que son corps porte sur les pieds sans

qu’elle puisse glisser. Le tout étant ainsi disposé, et le lit étant placé verticalement, on met les fagots par derrière sous les pieds du lit, on les range de façon que la traverse des pieds du lit ne touche point la terre, quand on le secouera ; mais qu’elle porte sur les fagots. Deux hommes placés, un de chaque côté, élèveront le lit en haut d’un mouvement uni et égal, qui ne donne point de secousses de côté, en le laissant tomber sur les fagots, au moment où la femme aura des douleurs ;

MOEURS ET COUTUMES

(l)Ala Faculté, personne, doyen, bibliothécaire, professeurs, ne connaît l’auteur ni le sujet de cette peinture. Nos recherches nous ont permis d’en découvrir une gravure qui porte pour légende : V Accouchement, avec le nom du peintre, Gibelin.

s’arrêtant aussitôt qu’elle sera délivrée, ou bien recommençant, en tenant toujours le lit vertical. Tel est le moyen de faire sortir l’enfant, quand il se présente naturellement. »

Enfin un passage de Moschion nous indique que fréquemment aussi les Grecques accouchaient assises, appuyées sur un aide. Cet auteur examinant combien d’aides sont nécessaires pour l’accouchement s’exprime en ces termes : « Il en faut trois, dont deux sont placées à droite et à gauche de la femme en travail ; la troisième doit être placée derrière elle et l’empêcher de se jeter de côté lorsque les douleurs

Fig. 222. — Un accouchement dans !a Grèce ancienne (l). Groupe faisant j artie du musée Cesnola.

surviennent; elle doit, en outre, l’encourager à supporter courageusement ses douleurs ». Un panneau allégorique, conservé au Musée Orfila, reproduit avec art cette position ;fig. 221). Plus curieux encore est un groupe en marbre trouvé à Chypre, en 1871, par le général Cesnola, de New-York (fig. 222), dans les ruines d’un temple à Golgoï. Ce morceau de la meilleure époque de l’art grec indique la posi-

(1) Nous avons tenté une restauration de la tête des personnages mutilés par le temps.

MOEURS ET COUTUMES

tion assise, à demi couchée, en usage à Chypre, environ 480 ans av. J.-C. Dans le fronton du Parthénon se trouve un groupe analogue (fig. 223).

De la chaise obstétricale dans l’antiquité. — Ce groupe de Golgoï nous amène à nous occuper d’une question d'histoire obstétricale assez intéressante. Le siège sur lequel la parturiente est à demi étendue, est-il un siège spécial? D’après la coutume encore ob-

servée de nos jours en Chypre, la réponse ne semble devoir être douteuse. En effet, les sages-femmes de celte île se servent de sièges absolument semblables, .qu’elles emportent avec elles quand elles vont faire un accouchement (fig. 224).

D’ailleurs, plusieurs médecins grecs font mention de la chaise à accoucher. Artémidore, Soranus d’Ephèse, Moschion, Aetius, Paul d’Egine. « Il sera temps de mettre la parturiente sur le fauteuil, » dit ce dernier, « quand l'ouverture de l’utérus aura été constatée par le toucher, et que la sortie de l’enfant est imminente. » Avant eux, Hippocrate en conseilla déjà l’emploi pour faciliter la sortie du placenta : «Si l’arrière-faix ne sort point», écrit-il, « laissez-le tenir à l’enfant, et placez la mère sur une chaise qui soit percée et élevée, afin que l’enfant suspendu à l’arrière-faix, l’attirant par son propre

poids, l’aide à sortir. Ceci doit être fait avec précaution, doucement et sans tiraillement, de crainte d’amener des inflammations ».

Position des Romaines. — La médecine antique ayant été exclusivement hellénique, les pratiques scientifiques en usage dans la Rome civilisée étaient celles qu’enseignaient et suivaient les Grecs. D’après les textes et les monuments, les Romaines semblent avoir surtout accouché au lit : « Holà, Pithécium », dit à sa servante une courtisane qui veut se faire passer pour mère, « aide-moi à me mettre au lit»; et à Archilis, une autre servante : « Tire-moi mes sandales, couvre-moi (1).

Ce lit qui servait à l’accouchement et aux suites de couches, était très grand ; on le dressait dans une pièce particulière réservée aux

Fig. 224- — Chaise moderne de sage-femme à Chypre, d'après Engelmann (2).

accouchements et dont les Romains donnaient la clef à leurs épouses dès les premières douleurs. Les riches le jonchaient de fleurs et le tapissaient d’étoffes de pourpre frangées d’or. Ce magnifique lit de misère était appelé genialis ou genitalis (fig. 225). Prudence, dans une de ses épigrammes contre Symmaque, préfet de Rome, dit:

Jam gravidoe fulcrum géniale pa ratur.

« Déjà on prépare pour la femme enceinte le lit génital ».

Sur ce lit, les Romaines accouchaient dans une attitude analogue à celle qu’elles prenaient pour se mettre à table, la partie supérieure du

(1) Plaute. Truculentus, II, 5.

12) Loc. cit.

MOEURS ET COUTUMES

corps inclinée. Nous en avons une preuve dans la Naissance de Titus , peinte sur le plafond d’une pièce du palais de cet empereur, à Rome (fig. 226). Une peinture de Pompéi (fig. 227) nous représente une

Fig. 225. — Lit génital. (Figure tirée du Costume des anciens peuples, d’André Bardon.'

scène toute semblable : c’est l’accouchement d’Alcmène sur un lit; mais il est évident que l’artiste s’est inspiré des costumes de son temps.

Fig. 226. — Naissance de l’empereur Titus, d’après Ploss.

Dans certains cas, les Romaines se plaçaient, comme les Grecques, sur les genoux et sur les coudes. « Si la difficulté », dit Soranus

Histoire des accoUcheme.nts.

d’Ephèse, médecin grec qui pratiqua à Rome sous le règne des empereurs Trajan et Adrien, « provient de l’excavation des lombes, il faudra placer la parturiente sur les genoux, pour que l’utérus, se diri-

geant vers l’hypogastre, prenne une position meilleure ; on mettra dans la même posture les femmes grasses et charnues ».

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