B. — MOYEN AGE ET TEMPS MODERNES
La battue des étangs. — Voici ce que nous lisons dans le Je ne sais quoi de Cartier de Saint Philippe: « J’ai ouï parler d’un Droit seigneurial quelque part en France; quand la Dame du lieu est en couche, les païsans sont obligés de remüer l’eau du fossé qui entoure son château, afin d’empêcher les grenouilles d’oter, par leur coassement, le repos à la Dame ».
Cette coutume semble bien singulière et on pourrait se demander si ce n’était pas plutôt les plaintes bruyantes de l’accouchée qui troublaient le repos de ces inoffensifs batraciens ; mais il en existait une toute pareille en faveur des abbés, aussi douillets que les femmes en couches. On battait l’eau des étangs ou des douves, autour des châteaux où dormait l’indolent prélat, et d’anciens chroniqueurs nous ont transmis la cantilène que fredonnaient à mi-voix les paysans, en agitant leurs gaules :
Pâ, pâ, pâ, rainette, pâ,
Pour monsieur l’abbé que Dieu gâ.
(Paix, paix, paix, rainette, paix,
Pour monsieur l'abbé que Dieu garde.)
Les fées et leurs attributs. — Nous savons tous quel rôle important jouent les fées à la naissance de Riquet à la Houppe ou de la Belle au bois dormant. Leur nom même, dérivé de (ata , indique qu’elles présidaient à la destinée des mortels. « Un des traits les plus caractéristiques des fées », dit A. Maury, « c’était le soin qu’elles prenaient d’assister à la naissance des enfants auxquels elles dispensaient à leur gré les défauts et les qualités, le bonheur et la mauvaise fortune. Nous reconnaissons dans cette présence, près du berceau des
nouveau-nés, un des attributs des Parques, dont une des fonctions était d’assister Ilithyia et de se trouver à la naissance des enfants, pour prononcer sur leur avenir. » C’est ainsi que les légendes du moyen âge nous montrent les fées, assistant, le plus souvent au nombre de trois, comme les Parques antiques, à la naissance d’Ogier le Danois, de Brun de la Montagne, du fils de Maillefer. Cette superstition ne serait pas entièrement perdue : dans le canton de Rhétiers, aux environs de la Roche-aux-Fées, les paysans croiraient encore aux fées qui prennent, disent-ils, soin des petits enfants, dont elles pronostiquent le sort futur ; elles descendent dans les maisons par les cheminées et ressortent de même pour s’en aller.
Ces braves gens leur offrent-ils encore un repas, comme leurs ancêtres du XIII0 siècle? Nous lisons, en effet, ce qui suit dans lé roman de Guillaume au Court-Nez :
« Il y avoit alors en Provence, et dans plusieurs autres pays, une coutume qui consistoità placer sur la table trois pains blancs, trois pots de vin, et trois hanaps ou verres, à côté; on posoit le nouveau-né au milieu, puis les matrones reconnaissoient le sexe de l’enfant, qui ensuite étoit baptisé.
« Le fils de Maillefer fut donc ainsi exposé, et les matrones, après l’avoir vu, s’éloignèrent. Tout dormoit dans la chambre quand cette aventure eut lieu. Le temps étoit beau, la lune brillante. Alors, trois fées, entrèrent, prirent l’enfant, le réchauffèrent, le couvrirent et le placèrent dans son berceau. Prenant ensuite le pain et le vin, elles soupèrent, et chacune d’elles fit au nouveau-né présent d’un beau souhait.. . »
A la naissance d’Obéron, les fées furent invitées, à l’exception d’une seule qui, pour se venger, condamna Obéron à ne jamais dépasser la taille d’un nain.
Aujourd’hui, sauf peut-être dans le canton de Rhétiers, les fées sont bien déchues de leurs antiques prérogatives. Perrault s’en va chassé par Jules Verne; nos enfants connaissent mieux le capitaine Hatteras que la fée Carabosse ; les pauvres dames n’ont plus guère d’autres fonctions que d’amener des changements à vue sur nos théâtres. Et encore remplace-t-on, le plus souvent, leur baguette par un pied de mouton ou la queue d’un chat :
Sunt lacrymœ rerum.
Soins donnés à l’enfant au moyen âge. — Maillot et berceaux. — Au moyen âge, comme dans tous les temps et chez
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tous les peuples, sauf cependant chez les Turcs, plus arriérés à cet égard que les sauvages, on nettoyait le nouveau-né dans un bassin d’eau chaude (fig. 365), aussitôt après la section du cordon. « L’on doit commancer par le baing tost après avoir couppé le nombril de l’enfant », dit Simon de Vallambert (1). Cette section se faisait avec un rasoir, les forcettes ou un couteau. Souvent, avant de baigner l’enfant, on l’enveloppait dans une peau d’agneau récemment écorché, pour soulager le nouveau-né des souffrances qu’il avait endurées au passage ; ou bien on l’étendait sur un lit de paille chaude dont on le frictionnait par tout le corps ; d’autres fois, on le saupoudrait de
Fig. 365. — Nettoiement du nouveau-né au moyen âge.
farine, comme un merlan, ou bien on le frottait avec une couenne de lard pour renforcer ses membres.
Le bain pris, on enlevait la matière sébacée qui s’accumule dans certaines régions, soit avec un linge, soit par des succions répétées, comme le font encore aujourd’hui quelques peuplades de l’Océanie. Quand le filet existait, on le coupait avec l’ongle du pouce. Gordon conseille que « tost après que l’enfant ha esté baigné, nettoyé et formé comme il appartient, la nourrice doit l’envelopper de beaux linges nets, et eslendre ses bras sur les costes, et les bander médiocrement d’une bande largette et non rude ; puis estendre aussi les cuisses et les iambes ; et si c’est un masle, mettre sa pisne et ses deux petits dessus les cuisses : et si c’est une fille, laisser engrossir
(1) Cinq livres de la maniéré de nourrir et gouverner les en/ans dès leur naissance, 1565.
les anches, lâchant un peu la bande en cest endroit. » On se servait de drapeaux en linge usé et de langes ou langeotz en laine fine.
Le maillot étant bien assujetti avec des bandelettes, à la mode antique, on couchait l’enfant dans son berceau. Cette coutume de ficeler ainsi les nouveau-nés dura longtemps : dans un manuscrit latin du IXe siècle (1), contenant une miniature (fig. 103) qui représente la naissance du Sauveur, nous voyons l’enfant Jésus ainsi fagoté ; certaines autres miniatures des siècles Suivants (fig. 104), nous montrent le môme maillot.
Les premiers berceaux figurés dans les manuscrits du IXe siècle, semblent faits d’un simple tronc d’arbre coupé longitudinalement et
Fig. 36C. — Miniature du X» siècle. (Figure tirée du Diction, du Mobilier, de Viollet-le-Duc.)
creusé en forme de lit; le bord était percé de trous par lesquels passaient des bandelettes destinées à empêcher l’enfant de tomber; la convexité de la partie reposant à terre facilitait le bercement.
Plus tard, les berceaux eurent la forme de petits lits disposés sur des morceaux de bois courbes (fig. 366, 368) ; ce n’est guère que vers le XVe siècle (fig. 367), que l’on commence à faire usage de berceaux pouvant se mouvoir au moyen de tourillons placés sur deux montants fixes. Au XVIe siècle, les berceaux furent munis de rideaux; jusquelà ils étaient enveloppés la nuit sous les amples courtines qui entouraient le lit des parents.
Tout cela est de bien mauvaise hygiène ; ce qui valait mieux, c’était la coutume, généralement répandue même dans les hautes classes, d’être la nourrice de son enfant. On sait que la reine Blanche voulut
(1) j Biblioth. ATation., Astrmom., fonds Saint-Germain, n° 434.
allaiter elle-même son fils, qui fut Saint Louis. Malheureusement cette Jouable habitude n’eut qu’un temps; déjà en 1464, Pierre des Gros, de l’ordre des Frères Mineurs, gourmande ses contemporaines qui confiaient leurs enfants à des nourrices mercenaires. « N’y a», dit-il, « ne (1) royne ne princesse qui de son let ne doive norrir ses enfans se (2) le let ele peut avoir. Considérant en vérité les nobles dames et bourgoyses pourquoy c’est que eles ne norrissent pas leurs enfans, eles trouveront que c’est pour l’une des trois causes, communément ou pourpluseurs. La première pour ce qu’eles auroyent honte de les norrir, veu, que ce n’es pas la coustume; et c’est orguel. La seconde, pour
Fig. 367. — Berceau du XV« siècle, d’après une miniature reproduite par Viollet-Ie-Duc.
plus garder leur beauté et frescheté; et c’est vanité. La tierce, pour plus prendre esbastemens à leurs maris ; et c’est incontinence. » Un siècle plus tard, Simon de Yallambert constate encore que « es maisons des grands, communément quand une femme grosse s’approche de son terme, on tient la nourrice preste, qui ha esté choisie pour nourrir et gouverner l’enfant, si tost qu’il sera né ».
(1) Ni.
(2) Si.
Nobles et bourgeoises au XVe siècle. — Aliénorde Poitiers, vicomtesse de Fûmes, rapporte, dans les Honneurs de la Cour, ouvrage du quinzième siècle, des détails intéressants sur les coutumes en usage dans la noblesse, au moment des couches :
« J’ai vu, » dit-elle, « plusieurs grandes dames faire leurs couches à la cour; elles avoient un grand lit et deux couchettes, dont l’une étoit à un coin de la chambre, et l’autre devant le feu. La chambre étoit tendue de tapisseries à verdure ou à personnages, mais les rideaux du lit et le ciel étoient de soie, les couvertures du grand lit et des couchettes fourrées de menu vair; le drap étoit de crêpe bien empesé; le dressoir, à trois degrés, tout chargé de vaisselle : on l’éclaire avec deux grands flambeaux de cire, on garnit d’un tapis de velours le plancher de la chambre; les oreillers du grand lit et des couchettes doivent être de velours ou de drap de soie, aussi bien que le dais du dressoir; à chaque bout de ce dressoir, il faut placer un drageoir tout plein, couvert d’une serviette fine. Les femmes de simples seigneurs bannerets ne devroient pas avoir de couchette devant le feu ; toutefois, depuis dix ans, quelques dames du pays de Flandres l’y ont eue. L’on s’est moqué d’elles, et avec raison, cardu temps de Madame Isabelle, nulle ne le faisoit ; mais aujourd’hui, chacun agit à sa guise. Aussi est-il à craindre que tout n’aille mal, car le luxe est trog grand, comme chacun dit.
« Dans la chambre d’une accouchée, le plus grand prince du monde s’y trouvât-il, nul ne peut servir vin ou épices, excepté une femme mariée. Si quelque princesse vient rendre visite à la malade, c’est à la première dame d’honneur de sa suite qu’il appartient de lui présenter le drageoir. »
Si nous en croyons Christine de Pisan, dans son Trésor de la Cité des Dames, les bourgeoises de l’époque enchérissaient encore sur le luxe de la noblesse :
« Ce n’est mie (1) », dit-elle, « comme aux marchands de Venise ou de Gennes, qui vont oultre-mer et par tous pays ont leurs facteurs, achaptent (2) en gros et font grandz fraiz, et puis semblablement envoyent leurs marchandises en toutes terres à grandz fardeaulx, et ainsi gaignent grandz richesses, et tels sont appelez nobles marchantz ; mais celle dont nous disons achapte en gros et vend en détail pour quatre souz de denrées, se besoing est, ou pour plus ou pour moins, quoiqu’elle soit riche et portant trop grand estât. Elle fit unegésine (3)
(1) Négation, Pas.
(2) Achètent.
(3) Couche.
d’ung enfant qu’elle eut n’a pas longtemps. Ainsi qu’on entrast dans sa chambre, on passoit par deux autres chambres moult belles, où il y avoit en chascune un grand lict, bien et richement encourtiné ; et, en la deuxiesme, ung grand dressoir, couvert comme ung autel, tout chargé de vaisselle d’argent ; et puis, de celle-là on entroit en la chambre de la gisante, laquelle estoit grande et belle, toute encour-
Fig. 368. — L'enfant nouveau-né, d’après une miniature de l’histoire de la Belle-Uélène} manuscrit du quinzième siècle, à la Bibliothèque nationale de Paris.
tinée de tapisserie faicte à la devise d’elle, ouvrée très richement de fin or de Chippre ; le lict grand et bel, encourtiné d’ung moult beau parement, et les tappis d’entour le lict mis par terre, sur quoy on marchoit, tous pareilz à or. Et estoient ouvrez les grandz draps de parement, qui passoient plus d’un espan par soubz la couverture, de si fine toille de Reims, qu’ils estoient prisez à trois cens frans ; et tout par dessus le dict couvertouer à or tissu estoit ung autre grand drap de
lin aussi délié que soye, tout d’une pièce et sans cousture, qui est une chose nouvellement trouvée à faire et de moult grand coust., qu’on prisoit deux cens frans et plus, qui estoit si grand et si large qu’il couvrait de tous lez le grand lict de parement, et passoit le bort du dict couvertouer qui traisnoit de tous les costez ; et en celle chambre estoit ung grand dressoir tout paré, couvert de vaisselle dorée ; et en ce lict estoit la gisante, veslue de drap de soye tainct en cramoisy, appuyée de grandz oreillez de pareille soye, à gros boutons de perles, atournée comme une damoyselle. Et Dieu scct les autres superfluz despens de festes, baigneries, de diverses assembleez, selon les usaiges de Paris à accouchées, les unes plus que les autres, qui là furent faictes en cette gesine ! Et pour ce que cest oultraige passa les autres (quoy qu’on en face plusieurs grandz), il est digne d’estre mis en livre. Si fust ceste chose rapportée en la chambre de la Royne, dont aucuns dirent que les gens de Paris avoient trop de sang, dont l’abondance aucunes fois engendrait plusieurs maladies. C’estoità dire que la grand habondance de richesses les pourroit bien faire desvoyer; et pour ce serait le mieulx que le Roy les chargeast de aucun ayde, emprunt ou taille ; par quoy leurs femmes ne se allassent plus comparer à la royne de Erance, qui guères plus n’en ferait. »
Toutes les bourgeoises ne pouvaient cependant pas déployer un luxe pareil et plus d’une devait se contenter d’un confortable plus strict, ainsi que l’indique la figure 368.
Visites et caquetages. — En tout temps, en tout pays, les femmes ont aimé aller remuer la langue auprès d'une amie, d’une voisine en couches. Au quinzième siècle, l’auteur des Quinze joyes du mariage exerce là-dessus sa verve satirique : « Or approche le temps de l’enfantement; or convient qu’il ait compères et commères à l’ordonnance de la dame ; or a grand soussy pour quérir ce qu’il faut aux commères et nourrisses et matrones, qui y seront pour garder la dame tant comme elle couchera, qui beuvront de vin autant comme l’en en bouterait en une bote. Or double sa peine ; or se voue la dame en sa douleur, en plus de vingt pèlerinages, et le pauvre homme aussi la voue à tous les saincts. Or viennent commères de toutes pars ; or convient que le pauvre homme face tant que elles soient bien aises. La dame et les commères parlent et raudent et dient de bonnes chouses, et se tiennent bien aises, quiconques ait la peine de le quérir, quelque temps qu’il face ; et s’il pleut, ou g’elle, ou grelle, et le mary soit dehors, l’une d’elle dira ainsi : Hellas ! mon compère, qui est dehors, a maintenant mal endurer ! Et l’autre répond qu’il
MOEURS ET COUTUMES
n’y a force et qu’il est bien aise. Et s’il avient qu’il faille aucune chose qui leur plaise, l’une des commères dira à la dame : Vraiment, ma commère, je me merveille bien, si font toutes mes commères, qui cy sont, dont vostre mary fait si petit compte de vous et de vostre enfant ! Or, regardez qu’il feroit si vous en aviez cinq ou six. Il appert bien qu’il ne vous ayme guères : si lui feistes-vous le plus grand honneur de le prendre qu’il avenist oncques à pièce de son lignage. — Par mon serment, fait l’autre des commères, si mon mary le me faisoit ainsi, je ameroye mieux qu’il n’eustoeil en teste. — Ma commère, fait l’autre, ne lui accoustumez pas ainsi à vous lesser mettre sous les piez, car il vous en feroit autant ou pis, l’année à venir, à vos autres accouchemens, etc., etc.,» et tant d’autres discours du même genre. Le mari n’en était pas quitte pour avoir la tête rompue, il fallait encore qu’il ouvrit aux commères le buffet et le cellier :
« Or de sa part, le proudomme fait aprester à diner selon son estât, et y travaille bien, et y mettra plus de viande la moitié que au commencement propousé n’avoit, par les ataintes que sa femme lui a dites. Et tantoust viennent les commères, et le proudomme va au devant, qui les festoye et fait bonne chière, et est sans chapperon par la meson, tant est jolis, et semble un foui, combien qu’il ne l’est pas. Il maine les commères devers la dame en sa chambre et vient le premier devers elle, et lui dit : M’amie, voyez cy vos commères qui sont venues. — Ave Maria , fait-elle, je amasse mieulx qu’elles fussent à leur meson, etc. Lors les commères entrent ; elles desjunent, elles disnent, elles menjent à raassie; maintenant boivent au lit de la commère, maintenant à la cuve, et confondent des biens et du vin plus qu’il en entreroit en une bote ; et à l’aventure il vient à barrilz où n’en y a que une pipe. Et le pouvre homme, qui a tout le soussy de la despense, va souvent voir comment le vin se porte quand il voit terriblement boire. L’une lui dit ung brocart, l’autre li gette une pierre dans son jardin. Briefvement, tout se despend ; les commères s’en vont bien coiffées, parlant et janglant, et ne s’esmoient point dont il vient. . . »
Le passage suivant, des Ténèbres de Mariage , complète le tableau :
Quand vient à l’enfant recevoir,
Il fault la sage-femme avoir,
Et des commères un grand tas.
L’une viendra au cas pourvoir;
L’autre n’y viendra que pour veoir Comme on entretient telz estatz.
Vous ne vistes oncq tel caquet :
Çà ces drapeaux, ça ce paquet,
Çà ce baing, ce cremeau, ce laict Et voilà le povre Jaquet Qui luy servira de naquet,
De chamberière et de varlet.
Cette dernière citation est tirée de l’introduction aux Quinze joyes du mariage , par Leroux de Lincy ; le savant éditeur nous fournira encore d’autres médisances.
Vers la même époque, le Rémois Guillaume Coquillart, chanoine assez cynique, a tracé un tableau peu flatté de ces conciliabules féminins. La muse de Coquillart est haut troussée, mais elle est d’Eglise, et en cette qualité emprunte volontiers à la maison du Seigneur ses termes de comparaison :
Dieu scet se bien sont espluchées Paroles et menus fatras,
Aux chambres de ces accouchées ;
Les fenestres [ne sont bouchées Que à faulx et à manches d’estrilles ;
Les couches ne sont attachées
Que de grands lardons pour chevilles ;
Les carreaux sur quoy seent les filles,
Sont pains d’ung tas de semi-dieux ;
Les tapis, ce sont évangilles Et vies à povres amoureux.
Au chevet du lict, pour tous jeux.
Pend ung benoistier qui est gourd,
Avec ung aspergés joyeulx,
Tout plain d’eaue benoiste-de court ;
La garderobbe, c’est la court Là où on traicte noz;mignons ;
Là on n’espargne sot ne sourt ;
C’est là où on les tient sur fons.
L’une commence les leçons Au coing de quelque cheminée,
Et l’autre chante les responz Après la légende dorée.
Sitost que mâtine est sonnée.
Il n’y a ne quignet ne place Que on n’y carillonne à journée ;
Il est toujours la Dédicace.
En la messe il y a Préface,
MOEURS ET COUTUMES
Mais de Confüeor jamais.
Oncques puis le temps Boniface Aussi on n’y bailla la paix,
Car il y a entre deux ais Toujours quelqu’une qui grumelle D’entre sa voisine d’emprès,
Qui veult dire qu’elle est plus belle Bref, c’est une droicte chapelle,
Et si n’y a prélat d’honneur Qui ne tâche bien, sans sequelle, D’avoir place d’enfant de cueur.
L’une comptera de Monsieur,
Et l’autre d’une créature Qui a cul de bonne grosseur,
Mais il ne vient pas de nature.
L’une dict que c’est enfanture, L’autre dira qu’il n’en est rien,
Et, pour oster la conjecture, Chascune faict taster le sien,
S'il est fagotté, s’il est bien,
S’il est troussé, s’il est serré.
S’il est espais, quoy et combien ; S’il est rond, ou long, ou carré.
Tel y a, s’il estoit paré,
Et qu’on lui vist un peu la cuisse, On le trouveroit bigarré Comme un hocqueton de Souysse.
Celuy-si, me semble, est bien nice Qui fonde dessus une maison,
Car, quelque chose que on bastisse.
Le fondement n’en est point bon.
Après qu’on a dit ce jargon,
Tantost après arrivera Une grande procession Qui d’aultre matière lira.
L’une d’elles commencera A resgaudir ses esperitz ;
Dieu scet s’elle praticquera Le tiltre De injuriis !
Quelqu’une, par moyens subtilz.
Ira semer de sa voysine Qu’elle suborne les amys Et les chalans de sa cousine ;
D’une autre on dira que c’est signe D’une parfaicte mesnagière
Prester, pour garder sa cuisine,
Son cul plustost que sa chaudière.
S’on touche de quelque compère, L’une dit qu’il est trop faschant, L’autre qu’il a belle manière,
Mais il se panche un peu devant, D’ung tel, il sent son entregent ;
Et si luy siet bien à dancer,
Mais il n’a pas souvent argent,
Il ne scet que c’est que foncer.
Quelque vieille va commencer A filler, qui empongnera Sa quenoille de Haut tancer,
Son fuzeau de Tout se dira,
Les estoupes de On le sçaura,
Le rouet de J’ay bec ouvert,
Le vertillon de On verra Le pot aux roses descouvert.
Le tilde la quenoille est vert Et si délié pour s’enfiler,
Que le grand diable de Vauvert A peine s’en peut desmesler.
Pour mieux à l’aise vaneler.
On met estoupes par dedans La saincture de trop parler.
Et là couche l’un des plus grans.
On empesche langues et dents,
Et mettentleurs soings et leurs cures Par lardons, broquars, motz piquans, A exposer les escriptures.
C’est ainsy que telz créatures,
En parlant de l’autre et de l’ung, Lisent le titre Des injures.
Nos pères étaient intarissables sur ce sujet : Jean du Castel, abbé de Saint-Maure, dans le Miroir des Pécheurs, décrit aussi, mais en termes plus convenables, la chambre d’une accouchée :
« Il y a là caquetoire (1) paré, tout plein de fins carreaux pour asseoir les femmes qui surviennent, et près du lit une chaise ou faudesteuil garni de fleurs. L’accouchée est dans son lit, plus parée
(1) Henry Estienne dit qu'on avoit donné à Paris le nom de caquetoires « aux sièges sur les quels estans assises les dames (et principalement si c’estoit autour d’une gisante), chacune vouloit monstrer n’avoir point le bec gelé ».
MOEURS ET COUTUMES
qu’une épousée, coiffée à la cocarde, tant que diriez que c’est la tête d’une marote ou d’une idole. Au regard des brassières, elles sont de satin cramoisi, paille ou blanc, de velours ou de toile d’or et d’argent, que les femmes excellent à choisir. Elles ont colliers autour du cou, bracelets d’or, et sont plus couvertes de bijoux que des idoles ou des reines de cartes; leur lit est garni de draps de Hollande ou de toile de coton de la plus grande finesse, et si bien âpreté que pas un pli ne passe l’autre; le bois est taillé à l’antique et orné de marqueteries et de devises. »
Le Languedocien Gratien du Pont, sieur de Drusac, auteur des Controverses des sexes masculin et féminin (1534), un des livres les plus bizarres de notre littérature, n'a pas oublié ce trait dans ses diatribes contre les femmes. Il reproduit les discours que les muguettes ou femmes à la mode avaient entre elles, et leur fait tenir ces propos :
L’aultre dira, comme trop médisante :
Hélas ! commère, d’une telle gesante Si vous voyiez la pompe et braguerie,
Vous jugeriez qu’est vraye mocquerie ;
Elle a ses lictz, la popine accouchée,
Et mesmement où la dicte est couchée,
Si bien garniz et si très bien à poinct,
Que mieulx en ordre ne sçauroit estre poinct.
Ung lict d’anticque peint d’or, d’asur et d’acre,
Au bort du quel, pour servir de soubdiacre,
Maint ung muguet, trouvères et causeur,
Prothonotaire, ou bien aultre jaseur,
Qu’entretiendra icelle dicte dame
Sans honte avoir, en cestuy monde deame.
Sur une chaire le gallant est assis Qui de pareilles aura bien cinq ou six,
De fin velours, de drap d’or ou broché ;
Sur celles chaires par grand gloire couché ;
Lict et couchette, et chambre ou morte soye,
Sont tous garniz de drap d’or ou de soye.
Si la chambre est parfumée et parée,
N’en faut parler ; elle est équiparée,
Ou bien y a encor plus de richesse
Qu’en nulle chambre de grande dame ou duchesse,
Et si n’ay paour que disse chose vaine Quand je diroys qu’est plus fort d’une Royne.
Du demeurant, s’il est bien, Dieu le sçait!
Dessus son corps elle porte un corset
D'ung fin drap d’or frizé, pour vray le diz ;
Fourré de martres ils ont veu plus de dix ;
Et qui pis est, sans que du propos sorte,
Tous les dimanches en a changé de sorte.
De menestriers, puisqu'il faut que le dye,
Et 'd’instrument y a telle mélodie,
Tant de chansons d’orgues et de plaisir,
Que vous n’auriez certes aultre désir Que d’escouter leurs accords et cadences,
Et compasser maintes sortes de dances.
Un contemporain de Gratien du Pont, le fameux Roger Bontemps, maislre Roger de Gollerye, dans un Dgalogue comp ose , l'an mil cinq cent douze pour jeunes enfants, nous montre les chambres d’accouchées devenues de véritables salons de réception :
LE FRÈRE
.... Voirement
Que dit-on de nos accouchées ?
LA SEUR
Qu’on en dict ? Tout premièrement,
Les unes sont trop longuement En leur lict mollement couchées.
LE FRÈRE
Elz sont bouchées.
LA SEUR
Elz sont touchées.
LE FRÈRE
Hz leur fault tant mirlificques.
LA SEUR
Elz sont visitées et preschées,
Et bien souvent plus empeschées Qu’on est à baiser les reliques.
LE FRÈRE
Les brasseroles magnifiques...
LA SEUR
Riches carcans,
LE FRÈRE
Tapisserye...
MOEURS ET COUTUMES
LA SEUR
De peur qu’elz ne soient fleumatiques, Ou trop mègres ou trop eticques,
On vous les sert d’espicerye.
LE FRÈRE
Hypocras...
LA SEUR
La pâtisserie.
LE FRÈRE
Couliz de chapons...
LA SEUR
Tant de drogues.
LE FRÈRE
Arrière la rôtisserie !
LA SEUR
Fy ! fy t Ce n’est que mincerie.
LE FRÈRE
En leur lict, pompeuses et rogues...
LA SEUR
Bendées...
LE FRÈRE
Comme les synagogues Qu’on voit au portail de l'église.
LA SEUR
Accouchées ont le temps.
LE FRÈRE
Les vogues...
LA SEUR
Je ne deuil que de vielles dogues Qui font les sucrées.
LE FRÈRE
C’est la guyse.
LA SEUR
Mon frère, il est temps qu’on savise D'aller autre part caqueter.
Estienne Pasquier, dans ses Ordonnances générales d'amour (1618), n’oublie pas de parler des caqueteuses qui bourdonnent autour du lit des accouchées. En sage législateur qui permet ce qu’il ne peut empêcher, il leur donne licence pour toutes sortes de commérages :
« 17. — Deffendons de faire le procès extraordinaire à quelques personnes que ce soit, si ce n’est chez les accouchées ou autres bureaux solennels à ce expressément dediez,ausquels lieux seront traictez et décidez tous affaires d’Estat, et signamment ceux qui concernent les mariages inégaux, soit pour le regard de l’aage, des mœurs ou des biens; et pareillement les bons ou mauvais traictements des maris à l’endroict de leurs femmes, et au réciproque, des femmes envers leurs maris ; les entreprises qui se font par unes et autres dames au pardessus de leurs puissances et dignitez, et, à peu dire, toutes telles matières qui regardent tant la police que le criminel. En quoi nous enjoignons et très expressément commandons à toutes dames, damoiselles et bourgeoises, de quelque étal et condition qu’elles soient, vuider sommairement et de plein telles matières, sans aucun respect ou acception de personnes. »
Le Satirique Th. de Courval-Lounet fait, en 1622, allusion, dans une pièce dirigée contre le mariage, au luxe déployé par les femmes en cette circonstance :
Les toilettes de nuict et les coiffes de couche,
Brassières de satin, quand Madame est en couche,
Sans oublier encor les coiffes de velours,
La robbe de damas avec tous ses atours.
Enfin un anonyme du XVIIe siècle a composé, sous le titre de Recueil général des caquets de l'accouchée, une satire sur celte coutume, sacrée pour les femmes, d’aller bavarder autour du lit des accouchées : « L’auteur », dit Leroux de Lincy, « suppose que, relevé naguère d’une grande maladie, il va consulter deux médecins différents d’âge et d’humeur, afin de savoir quel régime il doit suivre pour retrouver toute sa santé. Le plus jeune lui donne le conseil de s’en aller souvent à sa maison des champs, de s’y livrer au jardinage, de boire un peu de vin clairet, puis de remonter sur sa mule et de s’en revenir souper à Paris. Le plus vieux l’engage à se rendre souvent à la comédie ou bien, s’il le préfère, à chercher une parente, une amie ou une voisine récemment accouchée, à lui demander la permission de se glisser dans la ruelle de son lit, afin d’y écouter tous les propos tenus par les commères réunies autour de l’accouchée. Ce dernier cpnseil est
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celui qui sourit le plus à notre auteur. Dès le lendemain, il s'empresse de le mettre à exécution. Il s’en va donc rue Quincampoix , autrement dit rue des Mauvaises Paroles , chez une de ses cousines, où il est bientôt installé sur une chaise tapissée, caché sous les rideaux de la ruelle. Incontinent après, à une heure attendant deux, arrivèrent de toutes parts toutes sortes de belles dames, damoiselles, jeunes, vieilles, riches, médiocres, de toutes façons, qui, après avoir fait le salut ordinaire, prirent place, chacune selon son rang et dignité, puis commencèrent à caqueter comme il le rapporte par la suite. »
Le bain de l’accouchée au XVIe siècle. — Il existait une singulière coutume dans certaines parties de la France, au XVIe siècle. Un bourgeois de Douai, Jaeque Le Saige (1), nous rapporte ce qu’il vit, étant en voyage, dans une hôtellerie de la Tour-du-Pin, non sans que sa pudeur en fût très fortement offensée : « Et ainssy que entray en la cuisine, pour scavoir se nostre disner estoit prest, trouvay l’hostesse que sebaignoit dedans une cuve baignoire engourdinée(2), et y avoit tout plain de houpeaux autour d’elle. Je fus tout esbahis. Car on la veoit nue sans nul affuloir jusqu’au ventre, et avoit devant elle une petite table, où elle sortissoit ses plats pour ses hostes. Il nous fut dit que, durant la gésine d’une femme, on les veoit tous les jours baignant nue, et les voisins viennent souvent faire le banquet de près ladite gizante. J’en fus tout honteux et vuiday soubit de ladite cuisine et m’en allay disner. Je le comptay à mes compagnons : ils l’avoient vue une heure devant . »
De même dans le Morbihan, jusqu’à la fin du XVIla siècle, les femmes, aussitôt après leur couches, venaient se baigner dans une vaste cuve de pierre placée aux pieds de la statue de la Vénus de Quinipily, pour la remercier de leur heureuse délivrance et les préparer à une nouvelle grossesse.
Coutumes au XVIIe siècle. — Une gravure d’Abraham Boss, que nous avons reproduite, figure 230, nous fait assister à un accouchement au XVIIe siècle. Une autre gravure du même artiste (fig. 105) représente la façon dont on emmaillotait, ou plutôt dont on ligotait, les enfants à la même époque.
Ajoutons qu’on donnait alors le surnom temporaire de Godard ou
(1) Voyage de Jacques Lesàïge , de Douai à Dôme, Notre-Dame de Lavette, Venise, Jérusalem et autres saints lieux, 1520.
(2) Encourtinée, entourée de courtines ou rideaux.
Godarl , aux maris, pendant les couches de leurs femmes. C’est sans doute pour cette raison que l’auteur de l 'Embarras de Godard, pièce du XVIIIe siècle, dont nous avons parlé (1), désigne par le môme nom son personnage principal. Quant à la cause de celte appellation, nous l’ignorons complètement; nous savons seulement que Godard était le nom familier du cygne, mais il nous est difficile de distinguer le rapport qui pouvait exister entre l’oiseau dont Jupiter prit la forme pour séduire Léda et le mari d’une femme en gésine.
Il nous sera tout aussi difficile d’établir pourquoi, après l’accouchement, les femmes observent habituellement un repos de neuf jours et non pas un autre nombre de jours. Peut-être est-ce par analogie avec les neuf mois de la grossesse? Quant à l’époque où remonte cette coutume, elle paraît appartenir au XVI Ie siècle ; du moins nous ne la trouvons signalée pour la première fois que dans les auteurs de cette époque : « Chez les dames du premier rang », dit Dionis, « personne n’entre dans leur chambre pendant les neuf premiers jours, pas même le jour, car toutes les fenêtres en sont fermées, et il n’y a qu’une bougie allumée jour et nuit ». Pour faire passer cette déplorable prose médicale, nous citerons les lignes suivantes de Mme de Sévigné; elle écrit à sa fille : « Il arrive tant d’accidents aux femmes en couches, et vous avez la langue si bien pendue, à ce que me dit M. de Grignan, qu’il me faut pour le moins neuf jours de bonne santé pour me faire partir joyeusement ».
L’accouchée au XVIIIe siècle. — Le Tableau de Paris , par Sébastien Mercier, nous la représente comme suit :
« Etendue, à demi couchée sur une chaise longue, enveloppée dans le plus beau linge, elle se perd dans une infinité d’oreillers grands et petits. On ne voit que dentelles artistement plissées et de grosses touffes de rubans. Elle attend sur ce trône les visites de tout le monde ; elle a tout préparé pour qu’on admire jusqu’à son couvrepied.
« Une garde se lient assise près de la porte et flaire tous ceux qui arrivent. Elle répète incessamment : « N’avez-vous point d’odeurs? » Une femme de qualité s’écrie en passant : « Non, je dois sentir la graisse. » Elle entre; une atmosphère de parfums l’environne et remplit toute la chambre.
« Il est dit qu’on ne doit pas parler à l’accouchée; mais l’intérêt qu’on prend aux douleurs qu’elle a souffertes est si grand, qu’on ne
(I) V. page 201.
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peut s’empêcher de lui dire qu’on n’en a pas dormi toute la nuit. Ce compliment est renouvellé par toutes les femmasqui arrivent. Après qu’on a loué le courage de l’accouchée, on fait l’éloge de ses dentelles, et de la façon dont elle est mise. On dit à chaque instant : « Parlons bas »; et celle qui vient de donner le conseil, est la première à élever la voix fort haut.
« Les hommes n’entroient pas autrefois; aujourd’hui ils sont du cercle; ce n’est pas dans ces circonstances que les hommes disent encore des douceurs. L’accouchée reçoit mille complimens sur son teint, dont les roses n’ont fait que pâlir. Sa langueur la rend plus belle; mais quand le mari vient à entrer, il sourit d’une façon si particulière, il a un air toujours si étrange, que malgré toutes les minauderies de l’accouchée, il ne sauroit soutenir les regards de l’assemblée ; et s’y dérobe promptement.
« Chaque fois que l’accouchée porte la main à son front, une femme décampe. Chacun défile pour attraper encore quelques fragmens de l’opéra, et l’on se plaint dehors d’être victime des bienséances.
« Il manque à l’accouchée de la capitale le charme le plus intéressant et qui donneroit à son état un air plus respectable : l’enfant dans son berceau et attendant du sein maternel sa première nourriture. Pendant un tems, les femmes ont nourri elles-mêmes, mais ce n’étoit qu’une mode, elle a passé. La vie de Paris sera toujours un obstacle à l’accomplissement de ce devoir sacré. J’ai remarqué que personne n’osoit parler du nouveau-né ni au père ni à la mère.
« Quand une femme se porteroit assez bien pour être relevée de couches au bout du douzième jour, elle attendroit jusqu’au vingl-unième jour pour reparoître. Jusqu’alors elle doit, quand il entre quelqu’un, retomber sur sa chaise longue, jouer la langueur et l’abattement, recevoir trente visites, au lieu de se promener dans un jardin, et d’y jouir des douces influences de l’air.
« Il est encore dit aujourd’hui, qu’une femme malade doit recevoir du monde jusqu’au moment où elle expire. On ne laisse entrer, il est vrai, que les amis de la malade; mais elle en a tant que l'appartement est toujours plein.
« Le protocole d’un mourant est de n’être jamais seul; et c’est un devoir d’étiquette, que d’aller chez lui en foule.
« Il faut être entouré de parens et d’amis, dans toutes les crises d’une fièvre; on vient jusques sous vos rideaux. Il faut que les têtes soient devenues beau-coup plus fortes, puisqu’autrefois nos pères, lorsqu’ils étoient malades, se trouvoient incommodés seulement par le mouvement indispensable du service.
« Ceuxquine visitent pas, envoientdeux fois par jour demander des nouvelles, et surtout le nom du médecin. Il devient un pronostic, et les gens du monde savent combien de jours une duchesse pourra résister sous les ordonnances de tel docteur. Il est des maladies où le médecin expédie son malade infailliblement, et le cocher lui-même sait qu’au bout de huit jours, il n’aura plus besoin d’arrêter les chevaux à la porte de l’hôtel ; aussi s’informe-t-il du genre de la maladie. Alors il secoue la tête et prédit l’événement ».
La comtesse de Genlis nous fournit un autre document sur les mœurs des accouchées vers la fin du dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième. La vertueuse comtesse constate tout d’abord, non sans amertume, que nos grand’mères étaient accouchées par des sages-femmes, surtout par celles de l’IIôtel- Dieu, et que de son temps, même dans les villages, on préfère des chirurgiens ; puis elle ajoute: « Les femmes des particuliers après leurs couches, recevoient leursvisif.es sur une chaise longue. Alors quoiqu’on fut habillée, sur une chaise longue on avait toujours un couvre-pieds. La décence l’exigeait ; car, ainsi couchée, le moindre mouvement peut découvrir les pieds et même les jambes. D’ailleurs, un beau couvre-pieds était une sorte de parure très élégante : on s’en passe communément aujourd’hui, et rien n’a plus mauvaise grâce. » Une gravure de modes de l’époque (fig. 3G9), nous représente, en effet, une accouché étendue sur sa chaise longue, mais sans couvre-pieds et dans une posture quelque peu légère.
Nous reproduirons dans un autre volume (1), une suite d’estampes où Moreau a peint, avec art et vérité, le foyer de la jeune mère ; ces différents sujets ont pour titres : La déclaration de la grossesse ; Les précautions; J'en accepte l'heureux présage ; N'ayez pas peur ma bonne amie; C'est un fils! monsieur. Les de Goncourt se sont inspirés de ces charmants « tableaux de la vie », dans la description qu’ils donnent des Mœurs de la femme au dix-huitième siècle et où nous trouvons des détails qui nous intéressent :
« D’abord, écrivent-ils, ce sera la femme en toilette du matin souriant comme on sourit à un songe, aux paroles du docteur qui va prendre sa canne à bec à corbin, et lui annonce qu’elle est mère. Ici, la voilà dans son costume lâche et flottant, tout entourée et soutenue d’oreillers, à demi couchée sur le lit de repos dont le fond est une glace. Elle ne descend plus l’escalier qu’appuyée sur le bras de son mari ; elle ne va plus à l’église, aux Tuileries que portée doucement
(1) Anecdotes et curiosités sur les accouchements.
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dans sa chaise par deux grands valets picards. En dépit de Tronchin qui veut qu’elle marche et coure seule, qui la plaisante si par hasard il la rencontre, elle ne fait plus qu’une courte promenade où, pour un petit caillou qui lui roule sous le pied, son mari devient pâle. Nulle
Fig. 369. — Une accouchée au XVIIIe siècle, d’après les Costumes et Mœurs de France , tome XXII,
de la Bibl. Nat.
privation ne coûte au mari ni à la femme pour faire venir au monde, en bonne santé, cet enfant auquel ils commencent à s’attacher par les sacrifices, et pour lequel la femme est heureuse de souffrir déjà.
Parties charmantes de jeu, de veille, de courses, amusements, récréations, la femme quitte tout, elle renonce au monde pour se vouer à sa grossesse ; elle fait contraste avec ces femmes qui portent si impatiemment cet état, et qui, avec tant d’ennui, tant de fatigue, tant de regret d’un plaisir dérangé, ou d’un souper abrégé, donnent le jour à un être « économisé dès sa conception » : elle est mère, du jour où elle le devient. — Bientôt la lingère apporte la layette dans un grand coffret de dentelles, et fait l’étalage de sa belle lingerie, de ses layettes en point d’Argenlan. Après l'accouchement, la femme reste quatorze jours sur sa chaise longue, les pieds et les jambes couverts d’un de ces couvre-pieds qui sont la coquetterie des accouchées ; et le quatorzième jour, elle sort pour une visite à l’église et un remerciaient à Dieu. »
C’est vers le milieu du XVIIIe siècle, qu’on commença à imprimer et à envoyer les billets de faire part de naissance ; avant cette époque, on annonçait une célébration nuptiale et aussi une naissance, parune visite ou une lettre manuscrite. Les auteurs que nous venons deciter possèdent un billet de la fin du siècle, sortant de chez Demaisons, peintre, rue Galande, et où se voit entête, un enfant nu, un hochet à la main, dans une corbeille de fleurs ; la naissance de l’enfant est ainsi annoncée :
J'ay l'honneur de vous faire pari de l'heureux accouchement de mon épouse,
Le [la date), la m'ere et l'enfant se portent bien ,
J'ay l'honneur d'être.
La formule a peu varié depuis, à part certains libellés fantaisistes dont on trouvera plusieurs spécimens dans notre troisième volume.
Les nourrices au XVIIIe siècle. — Au temps de Louis XIV,
les enfants mis en nourrice étaient mieux protégés que de nos jours, comme le prouvent les articles suivants, extraits des Déclarations du roi portant règlement pour les recommandaresses et les nourrices. Donnés à Versailles le 29 janvier 1113 , le 7er mars 1721, le 22 août 1761 et l' ordonnance de police de 1762 ■
« ...Le bien de l’Etat étant toujours intéressé à la conservation et à l’éducation des enfants ; nous n’avons pas cru qu’il fût indigne de notre attention de pourvoir nous-même à une partie si importante de la
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police... Ordonnons qu’au lieu de deux bureaux qui sont établis pour les recommandaresses, il y en ait quatre dorénavant.
« Qu’elles fassent bourse commune entre elles des droits qui leur seront payés, à raison de trente sous pour chaque nourrisson par les pères et mères. Défendons aux meneurs et meneuses de nourrices, d’emporter ou faire emporter des enfants, sans être accompagnés des nourrices qui les doivent allaiter. ...Ordonnons que les nourrices qui viendront à Paris chercher des nourrissons seront visitées par le médecin et le chirurgien que nous avons commis à cet effet. ...Ne pourront lesdites nourrices se charger d’aucun nourrisson que leur dernier enfant ne soit sevré, et âgé de sept mois, à moins qu’elles ne l’aient confié à une autre nourrice pour l’allaiter, ce qui sera attesté par le certificat du curé ; leur défendons de prendre un nourrisson deux ans après être accouchée, le tout à peine d’être privées de leurs salaires et de cinquante livres d’amende contre le mari.
« Faisons défense aux nourrices d’avoir en même temps deux nourrissons (1 ), à peine de fouet contre la nourrice, et de 50 livres d’amende ■contre le mari, et d’être privées du salaire qui leur sera dû pour l’un et l’autre enfant.
« Faisons défense, sous peine de punition corporelle, à toutes nourrices qui se trouveront grosses, de prendre des enfants pour les nourrir, età peine de 50 livres d’amende pourles maris. ...Enjoignons aux nourrices d’avoir soin des enfants qu’elles allaiteront; et en cas qu’il se trouvât qu’ils eussent péri par leur faute, voulons qu’elles soient
punies suivant la rigueur de nos ordonnances Afind’ovierà l’abus
pratiqué par quelques nourrices, de mettre coucher leurs nourrissons dans leur lit, dont plusieurs se sont trouvés étouffés et estropiés, leur enjoignons d’avoir chez elles un berceau pour y mettre l’enfant, et d’en faire apparoir à leur curé ; défendons aux dites nourrices de mettre dorénavant leurs nourrissons à côté d’elles dans leur lit, ou de mettre plusieurs nourrissons ou autres enfants dans le même berceau, à peine de 50 livres d’amende, ou même de punition corporelle s’il y échoit. »
Vers la fin du XVIII0 siècle, nous trouvons, dans les Mémoires de Bachaumont, la preuve de la sollicitude qu’on avait alors pour les bonnes nourrices. Voici ce passage : « Le mercredi (26 janvier 1786), M. le lieutenant général de police s’est rendu au bureau des nourrices
(1) Une ordonnance du roi Jean, en date du 30 janvier 1350, la première qui concerne les nourrices, leur fait déjà la même défense, sous peine d’une amende de dis sols et du pilori, pour la recommanderesse.
et y a donné le prix à la nommée Anne Bouvet, femme d’Hildevert Diet, de la paroisse de Trilbardou, près Meaux, terre dont M. Le Noir a fait depuis peu l’acquisition. Ce prix, suivant l’intention du fondateur, consistait en une médaille d'or et un gobelet d’argent, sur lequel l’historique du prix avait été tracé. La médaille portait d’un côté le portrait de la reine et de l’autre ces mots : A la bonne nourrice. M. Le Noir, en couronnant cette femme comme bonne nourrice, lui a dit : « Il reste à vous récompenser comme bonne citoyenne et mère de famille; vous avez donné sept enfants à l’Etat, ce prix me regarde et je m’en charge ». Cette cérémonie a fait spectacle et il a été récité des pièces de vers y relatives. »
Un accouchement select au XIXe siècle. — C’est le magister eleganliarum , le Figaro pour tout dire, qui nous renseignera sur ce sujet : « Il est d’usage, dit le moniteur de la haute société, que des espérances de quatre à cinq mois soient communiquées à la famille. Cela ne s’écrit que dans les cas exceptionnels. » Dans les cas exceptionnels? Sans doute quand la jeune marquise annonce, contre toute attente, un héritier du nom au noble octogénaire quelle a pris pour époux ? Cas exceptionnels ?... Nous nous perdons dans les hypothèses. Quoi qu’il en soit, Figaro prévient les parents et amis intimes qu’ils aient à verser dans les mains du domestique, porteur de la bonne nouvelle, un respectable pourboire. Dès lors, il est probable que MM. les gens de maison prennent, avant d’entrer au service d’un ménage high-life , de sérieuses informations sur ses chances de fécondité.
Continuons: « Dans le faubourg Saint-Germain, quand une jeune femme a l’heur de mettre au monde l’héritier du tilre de la famille, un dauphin, elle reçoit du chef de la maison, son beau-père ou son mari, quelque cadeau remarquable, c’est un rubis, un saphir ou une fleur en diamants. Pour une fille ou un cadet, le mari seul offre un présent proportionné à ses moyens et à son contentement ». Proportionné à ses moyens, soit : le noble faubourg est pauvre, dit-on. Mais à son contentement ? Dame, s’il est mécontent, à qui la faute ? ou si la naissance d’une fille lui déplaît, que n’étudiait-il l 'Art de procréer les sexes à volonté par Procope Copeau ?
La visite des parents et des intimes est admise au bout d’une dizaine de jours ; après trois semaines écoulées, tout Paris reçoit un petit billet l’avisant de la naissance de l’enfant : sommation à venir féliciter, de deux à cinq heures. Sur une chaise longue, s’étale la jeune accouchée, couverte de satins, de dentelles, portant quelques diamants, et coiffée « d’un soupçon de bonnet qui friseen toquet, placé sur le côté de
la tête ». Tout comme au vieux temps, on mange et on bavarde; le lunch se compose de sandwichs et la conversation doit être « languissante ».
Naturellement on exhibe le baby. « Une sonnette tinte souvent, sur la requête des visiteuses, et la garde, vêtue d’une superbe robe de soie qu’il est d’usage de lui donner pour l’occasion, apporte le baby. La nourrice emboîte le pas. Elle aussi porte la livrée de l’enfant. Pour un garçon on met tout en bleu, la toilette de la mère, le berceau de l’enfant, les rubans de la nourrice. Pour une fille tout en rose. Le baby lui-même est toujours vêtu de blanc. Ce n’est qu’après son baptême qu’apparaît une ceinture ou une pelisse bleue. »
Les neuf jours traditionnels de repos ne sont observés que dans la classe laborieuse ; mais dans la classe aisée, on reste volontiers jusqu’à trois semaines au lit et la première sortie n’a lieu qu’au bout d’un mois. Les Anciens avaient, à ce sujet, des habitudes plus en rapport avec les fonctions utérines, en ne permettant pas à la femme de sortir avant le quarantième jour. En effet, la matrice ne reprend son volume primitif que six semaines environ après l’accouchement; c’est aussi l’époque à laquelle apparaît la menstruation ou le retour des couches ; logiquement, la nouvelle accouchée ne devrait donc se livrer à sesoccupations qu’au bout de ce temps.
Dès sa première sortie, la mère se rend à l’Eglise pour accomplir la cérémonie des relevailles ; elle s’agenouille devant l’autel, et le prêtre lui pose son étole sur la tête, en prononçant les paroles consacrées ; elle offre, suivant sa fortune, une pièce d’or ou d’argent attachée au cierge qu’elle tient à la main ; dans les campagnes, on se contente d’envoyer au curé de la volaille ou des fruits.
A l’occasion des relevailles, les parents de la nouvelle accouchée se réunissent dans un repas. Autrefois, à la Cour, on donnait à ce sujet certaines réjouissances (1) ; c’est ainsi que Voltaire fut chargé d’improviser une pièce pour célébrer les relevailles de Madamela Dauphine.
Soins donnés à l’enfant au XIXe siècle. — Maillot et berceaux. — L’enfant vient d’être séparé de sa mère; il a été nettoyé; son cordon, enveloppé dans une compresse (fig. 370, 371), a été fixé à l’aide d’une bande de toile ou de flanelle (fig. 372) et cela du côté gauche, afin de ne pas comprimer le foie; il s’agit maintenant de l’emmailloter. En France, le maillot se compose ordinairement des pièces suivantes : trois petits bonnets ou béguins , le premier en toile, mousseline ou baptiste, le second en flanelle et l’autre en coton piqué
(1) Voir notre ouvrage sur Les Accouchements à la Cour.
ou à dentelles, selon la fortune des parents ; une chemisette en toile, une brassière en coton et souvent une seconde brassière en laine ;
Fio. 370. — Compresse fendue.
Fio. 371. — Compresse Fig. 372. — Ceinture en flanelle pour maintenir percée d’un trou central. le pansement du cordon.
une couche de toile, un lange de coton et un lange de laine. Dans un grand nombre de familles, on agit plus sagement en se contentant
Fig. 373. — Le maillot modifié.
(Figure tirée de la Vie du Dr Rengade).
Fig. 375. — Epingle fermée.
d’un bonnet, d’une chemisette recouverte d’une seule brassière ; d’une couche de toile et d'un simple lange de coton ou de laine, suivant la saison (fig. 373). Vers le sixième mois, on emploie le maillot anglais dont nous parlerons bientôt. Pour assujettir les diverses pièces du
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maillot, on ne doit se servir que de rubans ou d’épingles à broches, dites épingles de nourrice (fi g. 374, 375), afin d’éviter les piqûres si préjudiciables aux enfants. Le maillot modifié n’entrave pas, comme
Fig. 376. — Petit matelas sur lequel les nourrices Vandales portaient l’enfant.
l’ancien, le développement des membres, et il permet de soutenir facilement l’enfant. En Provence, on porte l’enfant sur un petit matelas, appelé la pièce piquée, ainsi que faisaient autrefois les nourrices du duché
de Vandalie (fig. 376). Ce support change de nature et de nom suivant les régions : à Nîmes, il constitue 1 q feutre ; en Alsace, le portefeuille.
Quand l’enfant est asssez fort pour être porté à bras, il faut avoir soin de l’asseoir d’aplomb, comme sur une chaise (fig. 377), et d’éviter
la compression des membres en contact avec le corps de la nourrice,
Fig. 379. — Berceau d’osier.
pour ne pas nuire à la liberté de ses mouvements. On changera aussi
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fréquemment l’enfant de bras : « l’oubli de cette précaution importante », dit justement le docteur Brochard, « est cause qu’un grand nombre d’enfants ont une jambe et une cuisse, quelquefois même la colonne vertébrale de travers. »
Les berceaux où l’on couche l’enfant sont de différentes formes: dans les campagnes, on emploie souvent des lits en bois (fîg. 378), véritables nids à punaises, ou des corbeilles d’osier incommodes
(fig. 379), dont les secousses violentes ébranlent le cerveau délicat du nouveau-né et troublent sa digestion. Les oscillations de la bercelonnette en fer (fîg. 380) sont plus douces ; on a donc raison de la préférer dans les villes. Les familles aisées utilisent, le jour, des berceaux Moïses (fig. 381) que l'on peut facilement porter d’une pièce à une autre. Pour les enfants trop remuants, qui sont exposés à tomber de leur couchette, on a imaginé les berceaux parachutes (fig. 382) ou munis de filets; dans le midi, ils sont enveloppés d’une moustiquaire.
Enfin on ale berceau pèse-bébé (fig. 110, 383) pour se rendre compte
de la quantité de lait prise à chaque tetée et des variations journalières du poids de l’enfant.
Fig. 382. — B.rceau parachute fermé.
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Allaitement. Nourrices. — Si la mère se décide à nourrir son enfant, elle commence à donner le sein quatre ou cinq heures après la délivrance ; mais trop souvent l’indifférence et l’égoïsme
Fig. 383. — Berceau pèse-bébé du docteur Groussin.
l’emportent sur les raisons physiologiques et sociales qui commandent l’allaitement maternel ; les femmes préfèrent suivre les conseils de l’Arm ande des Femmes savantes , et
Laissant aux gens grossiers, aux personnes vulgaires,
Les bas amusements de ces sortes d’affaires,
confient leurs enfants à des nourrices sur lieu, ou à des nourrices de campagne.
Comment les nourrices remplissent-elles leurs devoirs ? Avec des femmes à demeure, placées sous la surveillance directe des parents, il semblerait qu’on dût avoir toute garantie. Combien, cependant, au lieu de donner le sein à leurs nourrissons, trouvent moyen, presque sous les yeux de la mère, de les gorger d’aliments autres que leur lait ! Et quand la nourrice est au loin ! Le sein quelquefois, plus souvent le biberon. Et notez que de leur part, il n’y a pas inconscience ; ces petites bouteilles auxquelles les Robert et les Monchovet ont attaché leur nom, le bon sens campagnard les appelle la petite rente du médecin. Trop souvent, en effeU nous sommes appelés à constater des décès, résultant d’une biberonite , plus ou moins aiguë.
Le 23 décembre 1874, fut promulguée la loi Roussel qui place les nourrices de profession sous la surveillance de médecins et de personnes notables, chargés d’inspecter les enfants âgés de moins de deux ans ; en voici quelques dispositions :
« Le refus de recevoir la visite du médecin inspecteur, du maire de la commune, ou de toutes autres personnes déléguées ou autorisées en vertu de la présente loi, est puni d’une amende de cinq à quinze francs. Un emprisonnement de un à cinq jours peut être prononcé, si le refus dont il s’agit est accompagné d’injures ou de violences. — Toute personne qui veut se placer comme nourrice sur lieu, est tenue de se munir d’un certificat du maire de sa résidence, indiquant si son dernier enfant est vivant, et constatant qu’il est âgé de sept mois révolus, ou, s’il n’a pas atteint cet âge, qu’il est allaité par une autre femme. — Si, par suite d’une négligence de la part d’une nourrice ou d’une gardeuse, il est résulté un dommage pour la santé d’un ou de plusieurs enfants, l’emprisonnement de un à cinq jours peut être prononcé. En cas de décès d’un enfant, l’application des peines portées à l’article 319 du Code pénal, peut être prononcée. »
Un règlement du 27 février 1877, complète les obligations imposées aux nourrices, en leur interdisant d’allaiter un autre enfant que leur nourrisson et en défendant aux sevreuses ou gardeuses de se charger de plus de deux enfants à la fois.
On doit remercier l’autorité desabonne volonté; mais ces précautions sont bien insuffisantes et ne donnent que de médiocres résultats. Quoi qu’on fasse, il sera bien difficile de remédier à l’incurie des nourrices et aux vices de leur organisation. Ainsi pour avoir une nourrice sur lieu, on va la choisir dans des bureaux spéciaux. « Le choix d’une nourrice », dit Lorain, « est chose délicate et il n’existe pas de branche de l’industrie humaine où la tromperie soit plus fréquente. Les nourrices trompent sur leur âge, sur l’âge de leur lait, sur leur provenance; elles doivent être surveillées avec soin, et suivies, pour ainsi dire, pas à pas. L’institution des bureaux de nourrices ne protège pas suffisamment le public et les médecins contre certaines fraudes. Ainsi les nourrices à Paris font souvent usage de faux papiers ou de papiers empruntés qu’elle se prêtent les unes aux autres ; elles arrivent de la sorte à réaliser l’idéal de toutes ces femmes, qui est de se donner pour des nourrices de Bourgogne, mariées, accouchées depuis trois ou quatre mois ; fréquemment elle produisent et montrent comme leur, un enfant de belle mine qui ne leur appartient pas. Elles font souvent venir à Paris leur mari comme ouvrier terrassier ou
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homme de peine, et entretiennent en secret des relations avec lui, alors que la chasteté leur est imposée. »
Ces remarques sont fort justes; nous en avons trouvé la confirmation dans une étude curieuse sur les bureaux de nourrices, qu’un rédacteur anonyme a écrite pour le journal le Temps. Nous donnons en entier ce document de mœurs, parfois amusant dans les détails, au fond navrant :
« Que de fois, allant guetter le retour d’un ami aux gares de Lyon ou d’Orléans, vous avez été témoins du spectacle suivant :
« A la queue des voyageurs, pressés de franchir le tourniquet et de sauter dans les fiacres, apparaissait, loin sur le quai de la voie, un bataillon de paysannes, coiffées du petit bonnet blanc des Morvandiottes, conduites par un personnage très important, haute casquette et blouse neuve, ayant une chaîne d’or autour du cou et à la main un de ces bâtons ferrés du bout, à manche de cuir, que l’on voit au poignet des maquignons dans les foires. Arrivé à la barrière, ce compagnon clignait familièrement de l’œil à l’employé. Lentement, de dessous sa blouse, il tirait les billets enfouis dans sa sacoche ; puis, ayant compté son monde, il reprenait la tète de la caravane et traversait la gare avec l’air victorieux d’un pacha menant son sérail à la promenade. Les paysannes le suivaient à la queue leu leu ; d’étranges miaulements de petits chats sortaient de dessous leurs capes jetées sur l’épaule. Enfin, au bas des marches, toute la troupe s’empilait dans une tapissière et s’éloignait, cahotée, au trot d’un bidet.
« Involontairement, vous avez souri et vous vous êtes souvenus d’une vieille lithographie en trois couleurs, qui s’étale à toutes les devantures de marchands d’estampes : la Voiture de nourrices , avec sa charretée de marmots pendus aux seins maternels et son meneur , assis sur le brancard, la pipe aux dents.
« Depuis l’invention des chemins de fer, les carrioles des meneurs se rouillent, les bras en l’air, sous d’antiques remises; mais le type pittoresque du conducteur de nourrices n’a guère varié. C’est un être tout à fait à part et fort complexe. Il joint à la rouerie finaude du marchand de bœufs, à son mépris du bétail, l’élégance spéciale du camelot enrichi. Enfin, il a je ne sais quelle vague ressemblance avec l’ancien racoleur de conscrits, ce terrible sergent à langue dorée, resté si vivant dans les complaintes paysannes. L’administration, qui exige aujourd’hui du meneur des certificats de bonne vie et mœurs, et une autorisation préfectorale, en a fait un personnage officiel. Il n’a jamais porté sa coiffure aussi haute ni son ventre aussi en avant. Celui qui m’a donné quelques renseignements sur la façon dont les meneurs re-
crutent leur personnel m’a dit: « J’opérions chacun dans not’ dioçaise ». Youlait-il vraiment dire dans le sien , comme Henri IV déclarait sienne « sa bonne province de Normandie » ? 11 est certain que le meneur est aussi connu que monseigneur dans les paroisses et qu’il surveille de très près son troupeau. Que les autres guettent la moisson qui germe, la vigne qui bourgeonne, lui, dans ses tournées de campagne, surveille les couples qui s’égarent les soirs de vendange et, d’après ses observations, se livre à des calculs de probabilités tout à fait divertissants.
« J’ai eu entre les mains un carnet de meneur — un vieux carnet relié en toile cirée, avec des taches de café répandu et de grosses marques de pouce au bas des pages. Toutes les pages étaient à demi pleines. D’une part, les femmes qui s’étaient promises à date fixe. De l’autre, les filles, celles qui ne disaient rien encore, mais sur qui le meneur avait l’œil ouvert. Celles-ci étaient de beaucoup les plus nombreuses. Et cela est logique. Dans un pays où le commerce de la « nourriture » est devenu une industrie réglée, la source à peu près unique de la prospérité des ménages, les gars ne se soucient pas du tout d epouser unefemmestérile,et ils lui préfèrent beaucoup des filles qui « avions fait leurs preuves », comme disait mon meneur.
« Quand le meneur a formé sa troupe, ou, pour parler l’argot du métier, quand il « a noué sa botte », il va prendre, à quelque station de grande ligné, le chemin de fer de Paris. Presque toutes les femmes emmènent leurs enfants avec elles. Et tout ce monde, été comme hiver, voyage en wagon de troisièmes, assis sur le bois, presque au lendemain des relevailles. Et il est bien entendu que le meneur ne se gêne point pour fumer sa pipe, pas plus que les camarades qui montent en route. Pourtant les pauvres bébés sont encore moins à plaindre à l’aller, serrés contre les seins maternels et bien protégés par la cape ou un vieux châle, qu’au retour, où ils sont confiés « aux bons soins » du meneur.
« L’administration a fait pour eux ce qu’elle a pu. Elle a, par exemple, sévèrement défendu aux conducteurs de nourrices de ramener plus d'un enfant à la fois. On n’a plus le spectacle lamentable de ces maillots vagissants rapportés à la botte, trois, quatre, roulés dans une couverture, par un marchand de bœufs ou une vieille commère. Les conséquences de cette ancienne pratique, c’étaient : la mort en masse, les échanges d’enfants, une foule d’incidents tragiques qui nous semblent relever uniquement du mélodrame et que la loi de 1874 sur la protection de l’enfance a rendus infiniment rares. Mais a-t-elle pu remédier à tout, cette belle loi de pitié? Pourra-t-elle empêcher
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le meneur de considérer le marmot qu’il rapporte comme un paquet incommode, adoucir sa main lourde et faire que ce mauvais lait de Paris, acheté au départ dans une crémerie, secoué dans la bouteille par le tressautement du chemin de fer, ne descende pas bien froid et presque empoisonné dans ce pauvre petit estomac qui crie famine? « Il est expressément défendu, dit une ordonnance du préfet de police (1er février 1878), aux meneurs ou meneuses et à toutes personnes s’occupant dans le département de la Seine du placement d’enfants en nourrice, d’emporter des nouveau-nés, sans que ces enfants puissent être, pendant le transport, entourés de soins dont ils ont besoin, et de nature à rendre impossibles les substitutions d’enfants ».
« Voilà tout ce que la loi pouvait faire; quant à la pratique, la surveillance doit être bien malaisée, et l’ordonnance conclut par cet article instructif : « Dans le cas où les enfants ainsi transportés viendraient à mourir en route, il est enjoint aux meneurs d’en faire aussitôt que possible la déclaration devant un officier de l’état civil ».
« Mais pour le moment ils sont bien vivants, ces petits Morvandiots, et ils emplissent du concert bruyant de leurs cris les voûtes sévères de la préfecture de police. »
Déclaration de naissance. — La naissance de l’enfant, dit le Code civil, sera déclarée par le père ou, à son défaut, par les docteurs en médecine, sages-femmes, officiers de santé, ou autres personnes qui auront assisté à l’accouchement. L’acte de naissance sera rédigé de suite, en présence de deux témoins. A la campagne (fîg. 384) et en province, la présentation de l’enfant devant l’officier de l’état civil a toujours été facultative; à Paris, elleétait obligatoire avant 1868 (fig. 385). Mais depuis cette époque, en raison des dangers que courait le nouveau-né, exposé aux intempéries de l’air, la constatation des naissances se fait à domicile par un médecin de l’état civil. Cette visite ne dispense pas le père ou les autres personnes désignées ci-dessus, de la déclaration qui doit être faite dans les délais légaux, c’est-à-dire dans les trois jours de l’accouchement, non compris celui de la naissance, sous peine d’un emprisonnement de six jours à six mois et d’une amende de seize francs à trois cents francs. Le secret professionnel autorise l’accoucheur à faire la déclaration de naissance sans indiquer les noms ni la demeure des parents.
Quand une femme accouche sur la voie publique, en voiture, en omnibus, voire même en ballon captif, comme le cas s’est présenté à l’Exposition de 1878, la déclaration de naissance doit avoir lieu à la mairie de l’arrondissement où réside l’accouchée. Si l’accident arrive
en chemin de fer, la déclaration se fait à la mairie de l’endroit où la femme a été transportée. Sur un vaisseau, la formalité est remplie au port d’attache du bâtiment.
D’après une récente ordonnance du préfet de la Seine (Février 1882), on est tenu de déclarer à la mairie, aux fins d’enlèvement, les embryons à partir de six semaines ; un employé des
Fig. 384. — La déclaration de naissance à la campagne, d’après un almanach de la Ville de
Saint-Denis.
pompes funèbres passe les prendre sans frais au domicile de l’accouchée. Cette sage mesure empêche de jeter dans les latrines ou sur les ordures des petits cadavres ayant déjà forme humaine.
L’avortement en France. — La loi franque admettait le wehrgeli ou rançon en argent pour l’avortement comme pour toute autre violence; la compensation était de cent sols (1) et de sept cents, si la femme succombait (2). Plus tard, sous le régime féodal, ce
(1) Monnaie d’or dont la valeur a beaucoup varié.
(2) Il en était de même chez tous les peuples de race germanique, Wisigoths, Bavarois, etc.
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fut le gibet ou la confiscation totale des biens qui punit les mauvais traitements ayant pour suite l’avortement ou la mort d’une femme enceinte. Les rois de France et leurs Parlements se montrèrent toujours impitoyables pour les crimes de ce genre; non seulement tout attentat à la vie de l’enfant, mais la simple célation de grossesse entraînait le dernier supplice. On connaît là-dessus un édit porté par
Fig. 385. — La déclaration do naissance dans une mairie de Paris, d’après le tableau de Blanchony acheté par la Ville pour la mairie des Buttes-Chaumont, XIXe arrondissement.
Henri II en 1556 et confirmé par les ordonnances de Henri III, Louis XIV et Louis XV (1) ; il était ordonné aux curés d’en lire le texte aux prônes, et cela tous les trois mois. Un tel excès de rigueur amena les protestations des philosophes, de Voltaire, de Rousseau, de Beccaria, leur émule d’Italie, et la Révolution anéantit celte légis-
(i) L’ancienne législation lorraine était tout aussi monstrueuse; en 1711, fut publié, au bailliage du marquisat de Mogueville, un édit obligeant les femmes veuves et les filles enceintes à dire, sous la foi du serment, pendant les douleurs de l’enfantement, quel était l’auteur de leur grossesse.
lation féroce. Le code de 1791 ne prononçait plus que vingt ans de fers contre « quiconque serait reconnu coupable d’avoir par breuvages, par violences ou par tous autres moyens provoqué l’avortement d’une femme enceinte ». Aucune peine n’atteignait la femme qui avait consenti au crime. Cette anomalie a disparu dans le Code pénal, dont l’article 317 frappe de la réclusion, non seulement celui qui pratique ou tente de pratiquer l’avortement, mais la femme qui s’y prête.
La statistique a établi que le nombre des avortements jugés en France était à peu près stationnaire. Faudrait-il en conclure que l’avortement ne fait aucun progrès chez nous? Malheureusement non : le nombre d'affaires laissées sans poursuite augmente effroyablement, dans les grandes villes surtout et dans les agglomérations ouvrières. Les agents habituels du crime, ce sont, il faut bien le dire, les sages-femmes, celles surtout dont les réclames sont si tapageuses et les volets si bien clos. « Un des professeurs de notre Ecole, rapporte leDr Verrier (1), « a dit cette année (188G) en plein cours, qu’une sage-femme lui avait avoué faire en moyenne cent avortements par an.... A cent francs au minimum, on peut déjà se rendre compte du chiffre ! Certes, cette sage-femme, comme trop d’autres de ses collègues, gagne plus à tuer des enfants qu’elle ne gagnerait à les mettre au monde, si on peut appeler cela gagner. »
Nous finirons en faisant remarquer, avec les docteurs Galliot et Lacassagne, que l’avortement criminel se produit en général vers les quatrième et cinquième mois et qu’ils sont plus fréquents en octobre, novembre, décembre, époques correspondant aux conceptions des mois génésiques, mai, juin, juillet. Quant aux moyens employés pour procurer l’avortement, ils sont nombreux ; ce n’est pas le cas de les examiner ici ; on en trouvera l’énumération détaillée dans notre Génération humaine.
Maternités de Paris. — Avant Louis XVI, les femmes en couches étaient reçues à l’Hôtel-Dieu, quand elles étaient parvenues au neuvième mois. Celles qui, avant ce terme, demandaient un refuge secret, étaient admises à la Salpêtrière ; aucun étranger ne pouvait pénétrer dans leur salle. Il y avait une autre salle secrète, pour les femmes qui voulaient allaiter leur enfant.
Mauriceau raconte que dès le début des douleurs, on envoyait la patiente dans la salle d’accouchements, appelée le Chauffoy, « auquel
(1) Loc. cit.
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lieu on les accouche toutes, sur un petit lit fort bas et fait exprès, où on les met devant le feu ». Aussitôt l’accouchement termine, les femmes, au grand détriment de leur santé, s’en allaient à pied rejoindre leur lit dans une pièce souvent fort éloignée.
Les conditions hygiéniqnes de l’ancien Hôtel-Dieu (fîg. 386) étaient déplorables : pour le prouver, il nous suffira de citer quelques extraits du rapport de Bailly, Tenon, Lavoisier, sur l’état de cet hôpital en 1789.
Fig. 386. — Une salle d.e l’Hôtel-Dieu de Paris. (Fac-similé d'une gravure sur bois du XVIe siècle.)
« Ils ont remarqué que la disposition générale de l’Hôtel-Dieu, disposition forcée par le défaut d’emplacement, est d’établir beaucoup de lits dans les salles, et d’y coucher 4, o et 9 malades dans un même lit. Ils ont vu les morts mêlés avec les vivants ; des salles où les passages sont étroits, où l’air croupit faute de pouvoir se renouveler, et où la lumière ne pénètre que faiblement et chargée de vapeurs humides. Les commissaires ont encore vu les convalescents mêlés dans les mêmes salles avec les malades, les mourants et les morts, et forcés
de sortir les jambes nues, été comme hiver, pour respirer l'air extérieur sur le pont Saint-Charles ; ils ont vu pour les convalescents, une salle au troisième étage, à laquelle on ne peut parvenir qu’en traversant la salle où sont les petites véroles ; la salle des fous contiguë à celle des malheureux qui ont souffert les plus cruelles opérations, et qui ne peuvent espérer de repos dans le voisinage de ces insensés, dont les cris frénétiques se font entendre jour et nuit ; souvent, dans les mêmes salles, des maladies contagieuses avec celles qui ne le sont pas; les femmes attaquées de la petite vérole, mêlées avec des fébricitantes. La salle des opérations où l’on trépane, où l’on taille, où l’on ampute les membres, contient également et ceux que l’on opère et ceux qui doivent être opérés, et ceux qui le sont déjà. Les opérations s’y font au milieu de la salle même ; on y voit ces préparatifs de supplices, on y entend les cris du supplicié ; celui qui doit l’être le lendemain a devant lui le tableau de ses souffrances futures, et celui qui a passé par cette terrible épreuve, qu’on juge combien il doit être profondément remué par ces cris de douleurs ! Ces terreurs, ces émotions, il les reçoit au milieu des accidents de l’inflammation ou de la suppuration, au préjudice de son rétablissement et au hasard de sa vie. La salle Saint-Joseph est consacrée aux femmes enceintes. Légitimes ou de mauvaises mœurs, saines ou malades, elles y sont toutes ensemble. Trois ou quatre en cet état couchent dans le même lit, exposées à l’insomnie, à la contagion des voisines malsaines, et en danger de blesser leurs enfants. Les femmes accouchées sont aussi réunies quatre ou plus dans un lit, à diverses époques de leurs couches. Le cœur se soulève à la seule idée de cette situation, où elles s’infectent mutuellement. La plupart périssent ou sortent languissantes. Mille causes particulières et accidentelles se joignent chaque jour aux causes générales et constantes de la corruption de l’air, et forcent de conclure que l’Hôtel-Dieu, est le plus insalubre et le plus incommode de tous les hôpitaux, et que sur neuf malades il en meurt deux. »
La Révolution modifia heureusement cet état de choses, et créa la Maternité dans l’ancienne abbaye de Port-Royal, où elle existe encore. Plus tard, on consacra une partie de l’hôpital des Cliniques aux femmes en couches, et dans différents hôpitaux existaient des salles spéciales pour les accouchées.
On trouvera dans le tableau ci-contre, dressé par le Dr Nicaise, la liste des services d’accouchements, en 1878, le nombre de lits qu’ils renfermaient et le nombre d’accouchements faits à cette époque.
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