‹ Histoire des accouchements chez tous les peuplesChapitre 57 sur 94 · CARRE · texte numérisé non relu

CARRE

Charles-Simon Bachois de Villefort avait raison; mais en réalité quelles garanties de savoir offraient, même dans la capitale, les matrones associées à la confrérie de Saint-Côme? Tous les ans, un des deux chirurgiens jurés du Châtelet était tenu de leur démontrer l’anatomie sur un cadavre de femme. Dès 1664, il y a progrès : une déclaration du mois de septembre de cette année et des arrêts de la Cour du 19 août 1666 et 29 mars 1732 « défendent à la communauté des chirurgiens de Paris et aux démonstrateurs anatomiques de faire aucune dissection des corps de femmes, sans y avoir appelléles sagesfemmes par des billets de convocation ». Seulement ces spectacles, auxquels Thomas Diafoirus invitait Angélique, n’avaient guère lieu qu’à Paris. Mais en province, mais dans les campagnes surtout?

Dans les campagnes, si nous en croyons M. Babeau, l’ignorance des sages-femmes était incroyable. L’acte de réception de Jeanne Menneret contient cette clause : du consentement des femmes de cette paroisse; c’est qu’en effet, la nomination des sages-femmes était une des singularités delà vie rurale à celte époque. Toutes les femmes s’assemblaient chez le curé pour la choisir; assez souvent même la promotion se faisait en chaire; celle qui avait été honorée de ce choix, n’avait, peut-être jamais, été témoin d’un accouchement. Au fond, cet

usage avait été motivé par le désir d’empêcher les enfants de mourir sans baptême. On essaya de remédier aux accidents causés par ces sages-femmes improvisées, en créant des écoles d’accouchement dans les chefs-lieux d’élection, à Moulins par exemple, à Rouen, à Alençon. D’ordinaire, les cours duraient deux mois, et, pendant ce temps, les pensionnaires, le plus souvent désignées par le suffrage universel, recevaient huit sous par jour. Mais, malgré les certificats qu’on leur délivrait et les exemptions de corvée royale qu’on accordait à leurs maris, beaucoup de jeunes femmes refusaient de s’y rendre parce qu’elles ne pouvaient ni ne voulaient quitter leur ménage.

La valeur scientifique des anciennes matrones nous paraît donc fort contestable. Quelle était leur valeur morale, tout au moins à Paris? Les anecdotiers des siècles passés nous ont laissé le récit de quelques aventures compromettantes pour leur réputation. Sans parler de la Voisin, célèbre empoisonneuse, qui jeta un fâcheux reflet sur la corporation des sages-femmes du XVIIe siècle, dont elle faisait partie. Nous savons que, déjà au siècle précédent, elles prêtaient volontiers leur ministère à des accouchements clandestins. Nous en avons une preuve dans ce passage d’IIenry Estienne : « La manière est aujourd’huy d’aller quérir les sages-femmes en leurs maisons, et après leur avoir bandé les yeux, les mener au logis où est la femme qui en a besoin, et est alors masquée ou autrement bouchée, de peur d’estre cognuë par elles, ausquelles il est force de desbander alors les yeux. Quant à moy j’ay oüy parler d’une qui racontoit, ne luy avoir été faict ce tour seulement (qui est aujourd’huy assez commun, si on vouloit faire la recherche), mais aussi l’enfant avoir été mis à mort en sa présence, incontinent après être sorti du ventre maternel. Et qu’elle n’eut pas plustost ouvert la bouche pour remonstrer l’énormité de l’acte qu’on vouloit commettre, qu’elle fut en danger de sentir sa part de la cruauté des personnes qui commettoient ce meurtre, et de celles aussi qui y consentoient. Et entr’autres choses ajoustoit que la chambre en laquelle ceci se faisoit, estoit toute tapissée de draps blancs, pour oster mieux tout moyen de remarquer rien. Elle fut puis ramenée jusques au lieu où on l’avait prise, ayant les yeux bandez comme au paravant. Par ceci pouvons-nous conjecturer quels courages ont aucunes femmes. Il est bien vray qu’aujourd’huy maintes dames n’ont besoin d’en venir jusques-là, par le moyen de plusieurs préservatifs qui les gardent de devenir grosses. »

En 1660, l’avortement volontaire de M,le de Guerchy, opération à laquelle succomba cette malheureuse fille d’honneur de Marie-Thérèse d’Autriche, mena au gibet, dressé à la Croix-du-Trahoir, la Cons-

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tantin, matrone qui l’aida à commettre son crime et la blessa mortellement ; et à ce propos, si l’on en croit les Mémoires d’Amelot de la Houssaye, le comte de Grammont disait à Louis XIV, lui demandant ce qu’il avait appris de nouveau à Paris : « Pas autre chose, Sire, sinon que j’ai vu pendre la sage-femme des filles d’honneur de la reine » (1).

(i) MUc de Guercliy était la maîtresse du duc de Vitry; elle eut recours à la Constantin parce que sa grossesse, qu’elle tenait secrète, l'empêchait d’accompagner la reine en voyage. Son amant la voyant perdue, la fit confesser, puis, pour abréger son agonie douloureuse, lui fracassa la tête d’un coup de pistolet et s’enfuit en Bavière. Dans une lettre du 22 juin 1660, Guy Patin dit : « On fait ici grand bruit de la mort de MUe de Guercby. .. Le curé de Saint-Eustache a refusé la sépulture au corps de cette dame ; on dit qu’on l’a porté dans l’bôtel de Condé, et qu’il y a été mis dans la chaux afin de le consumer plus tôt, et qu’on n’y puisse rien reconnaître si on venait à la visiter. »

C’est cette aventure qui donna lieu au fameux sonnet de Y Avorton; l’auteur J. Hesnault, fait ainsi parler la mère :

Toi qui meurs avant que de naître,

Assemblage confus de l’être et du néant,

Triste avorton, informe enfant,

Bebut du néant et de l’être.

Toi que l’amour fit par un crime,

Et que l’honneur défait par un crime à son tour,

Funeste ouvrage de l’amour,

De l’honneur funeste victime.

Donne fin au remords par qui tu t’es vengé,

Et du fond du néant où je t’ai replongé N’entretiens point l’horreur dont ma faute est suivie.

Deux tyrans opposés ont décidé ton sort :

L’amour, malgré l’honneur, t’a fait donner la vie,

L’honneur, malgré l’amour, te fait donner la mort.

En réplique, on fit la Réponse de l'Avorton :

Mère, qui veux cesser de l’être,

Qui défais ton ouvrage après l’avoir formé,

Et fais un sépulcre animé De ce sein où je devais naître 1

Toi qui, dans tes propres entrailles,

Attaques la nature ; et, par un coup fatal,

Fais précéder mon jour natal,

Par celui de mes funérailles!

Laisse-moi le loisir de déplorer mon sort.

L’honneur pour se venger a conspiré ma mort :

Dans ton sein malgré lui, je m’ouvris le passage.

Cet honneur offensé m’en punit en ce jour ;

Il me rend maintenant outrage pour outrage.

Et lui, que j’ai détruit, me détruit à son tour !

Dans son Tableau de Paris, publié à la veille de la Révolution, l’observateur Mercier nous peint comme suit les sages-femmes de son temps : « Quand une fdle est devenue mère, elle n’avertit personne malgré l’édit de Henri II. Elle dit quelle va à la campagne ; mais elle n’a pas besoin de sortir de la ville, même du quartier pour se cacher et faire ses couches. Chaque rue offre une sage-femme qui reçoit les filles grosses. Un même appartement est divisé en quatre chambres égales au moyen de cloisons, et chacune habite sa cellule et n’est point vue de sa voisine. L’appartement est distribué de manière qu’elles demeurent inconnues l’une à l’autre pendant deux ou trois mois ; elles se parlent sans se voir.

« On ne peut forcer la porte d’une sage-femme que par des ordres supérieurs. La fille attend là le moment de sa délivrance ; un mois ou six semaines, selon qu’elle a bien ou mal calculé.

« Elle sort après la quinzaine et rentre dans sa famille et dans la société. Elle a pu accoucher dans une rue voisine, voyant de sa fenêtre celles de son père, sans que celui-ci s’en doute; et voilà ce que la province ne sauroit concevoir.

« La sage-femme se charge de tout, présente l’enfant au baptême, le met en nourrice, ou aux Enfants-Trouvés, selon la fortune du père ou les craintes de la mère. Combien ces réduits secrets ont-ils vu de malheureuses et tendres amantes, quelquefois trahies, abandonnées, et mouillant de leurs larmes tardives leur couche solitaire ! Quelle situation affreuse que celle de la jeune beauté qui, pressée entre le remords, le désespoir et la honte, paie avec usure un moment de faiblesse! Elle ne peut nommer ni son amant ni son fds en les chérissant tous deux ; fugitive de la maison paternelle, elle se trouve isolée dans cette immense ville, et obligée de vendre des petits bijoux

Citons enfin Y Epitaphe faite sur M'le de Guerchy :

Passant, sur ce tombeau daigne arrêter tes pas.

Tu sauras la triste aventure D'une rare beauté qui, devant son trépas,

Se faisait admirer de toute la nature.

Dès qu’elle parut à la Cour,

Elle sut donner de l’amour,

Et cette belle en prit de même.

Mais son cœur en prit tant, qu’à son amour extrême Elle sacrifia jusques à son honneur.

Mais l'honneur à son tour voulant un sacrifice ;

La belle Iris, pour fuir le déshonneur,

Immola le fruit de son vice.

Et pour le faire avec plus de splendeur,

Ce n’était pas assez de l’Avorton d’un crime, Elle-même en fut la victime.

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pour obtenir le lit où elle déposera le fruit de ses amours. On la cherche de tous côtés ; elle ne sortira de cette prison clandestine que quand elle pourra reparaître. La faute sera oubliée et même pardonnée, pourvu qu’il n’y ait point de publicité.

« Ces sages-femmes tirent le plus d’argent qu’elles peuvent des infortunées qui viennent chercher leur secours ; ils ne sont pas désintéressés ; il n’en coûte guère moins de douze livres (1) par jour.

« On a vu plusieurs filles assez habiles pour cacher leur grossesse jusqu’au dernier instant, assez heureuses pour accoucher promptement, assez intrépides pour revenir dans leur foyer domestique sans éveiller les soupçons de leurs père, mère, frère et sœur. Quel inconcevable chef-d’œuvre d’habileté, de présence d’esprit et de courage ! Ainsi les sages-femmes sauvent la réputation des amantes infortunées, elles sont vouées à la discrétion; le plus souvent, il est vrai, elles ne connoissent pas les personnes qu’elles accouchent. L’enseigne d’une •sage-femme est parlante ; elle offre une femme portant un nouveau-né. Sans décrier une maison, cette enseigne empêche que des demoiselles bien nées y viennent demeurer, parce que ce voisinage paroîtroit trop commode aux yeux de la malignité. La fille prend la peine, quand l’accident lui arrive, de traverser la rue, et alors tout est dans l’ordre.

« Le prêtre qui baptise est accoutumé avoir arriver la sage-femme, et il distingue ainsi du premier coup d’œil l’enfant de l’amour de l’enfant de l’hymen. Les droits du prêtre ayant été fraudés, il punit le fils de l’infracteur dans l’extrait baptistaire, et le déclare enfant naturel, c’est-à-dire, bâtard. Qui voudra écrire des anecdotes singulières, intéressantes, piquantes, savoir et le bfen et le mal que l’amour fait dans ce monde, toutes les ruses qu’il invente, toute la force et tout le courage dont il est susceptible, qu’il fasse la connaissance de quatre ou cinq sages-femmes; il apprendra des aventures uniques presque incroyables, et, les noms des personnages y manquant, le lecteur sera intéressé, sans que les acteurs soient trahis. Ce qu’il y a de plus remarquable, c’est de voir quelquefois la fille d’une sage-femme servir sa mère dans des fonctions qui réveillent certaines idées, et, au milieu de tant d’exemples de faiblesse, conserver

(1) Douze livres tournois représentent environ 11 francs 83 centimes. De nos jours, la sage-femme est moins exigeante, et, comme nous l’apprend une enseigne reproduite plus loin, se contente de 60 francs pour neuf jours. Il est vrai d’ajouter que la matrone qui nous a autorisé à reproduire son enseigne, nous a prévenu que ses prix étaient augmentés .

sa chasteté intacte. Si elle tombe dans le piège, ce ne sera pas faute d’avoir eu sous les yeux des motifs propres à la retenir sur le bord du précipice.

« Plusieurs filles qui ont visité une ou deux fois l’appartement obscur et impénétrable de la sage-femme, n’en trouvent pas moins un époux, en jouant le rôle d’Agnès, rôle que presque toutes les filles et même les plus sottes possèdent par instinct. Puis dans cette ville immense qui peut conter l’histoire de tel ou tel individu ? Le changement de quartier suffit pour dérouter le plus habile, le plus curieux investigateur.

« Les filles pauvres et sans ressources vont faire leurs couches à l’Hôtel-Dieu; on les y reçoit dès le sixième mois. Cette partie de l’administration est très bien soignée; rien ne manque à ces femmes de ce qu’exige leur état. Les maîtres de l’art y inspectent journellement la manière dont elles sont traitées jusqu’à leur parfait rétablissement. La chose vue en grand me paraît exempte de reproches.

« Ces sages-femmes qui reçoivent toutes celles qui se présentent, sans s’enquérir de leur nom et qualité, et l’hôpital des Enfants-Trouvés font que l’infanticide est un crime inouï dans la capitale. Ce forfait n’était pas rare avant ce sage établissement, et voyez s’il n’est pas plus commun en Suisse que dans toute la France.

« L’édit de Henri II est tombé en désuétude; et sur cent filles qui accouchent clandestinement, à peine il y en a-t-il une seule qui sache qu’une vieille loi la condamne à la mort pour n’avoir pas révélé sa grossesse.

« On compte à Paris deux cents maîtresses sages-femmes ; il y naît environ vingt mille enfants : divisez. »

La sage-femme au XIXe siècle. — En France, d’après la loi du 19 ventôse an XI, toute élève sage-femme doit être âgée de 18 ans au moins et de 35 ans au plus. Il y a deux classes de sagesfemmes dont les épreuves diffèrent peu ; la principale distinction existe dans les droits à payer : ils sont de 130 francs pour la sage-femme de lro classe et seulement de 25 francs pour la sage-femme de 2e classe. De plus, leur diplôme donne droit, à la première, d’exercer sur tout le territoire français, tandis que la seconde ne peut s’éloigner de la circonscription où elle a été reçue. Ainsi, une femme, précédemment accouchée en Seine-et-Oise par une matrone de 2e classe, et qui vient ensuite demeurer dans un département limitrophe, ne. peut réclamer les soins de la même sage-femme; celle-ci en est reconnue incapable de par la loi. Bizarre jurisprudence que celle qui fait dépendre

MOEURS ET COUTUMES

l’instruction et l’habileté professionnelles d’une question de topographie.

A Paris, nos aspirantes sages-femmes sont instruites dans deux écoles ; les unes restent internées à la Maternité, un an ou deux ans à leur gré: les autres sont libres et suivent un cours théorique à la

Fig. 452. — Fac-similé d'une vignette de H. Deumier, tirée de la Némésis médicale.

Clinique des accouchements ; elles passent, en outre, un jour et une nuit par semaine dans les salles de cet hôpital, pendant six mois seulement. Il va sans dire que les premières, en raison de la direction de leurs études et surtout du vaste champ d’expériences qu’elles ont à leur portée, offrent des garanties de capacité beaucoup plus grandes que toutes leurs autres collègues.

Dans les départements, les élèves sages-femmes suivent un cours

annuel qui leur est spécialement destiné dans l’hospice principal ou dans une faculté. Mais leurs études, comme celles des élèves de la Clinique de Paris, laissent trop à désirer.

Le niveau intellectuel des sages-femmes, exerçant actuellement dans les villes, est certainement plus élevé que celui de leurs sœurs en obstétrique du siècle précédent ; cependant, sans trop ravaler leur mérite, il est permis de reconnaître que si elles sont parfois habiles, elles sont rarement instruites (1). Faut-il parler des campagnes ? Là, dit le Dr Montagnet, leur niveau scientifique est, le plus souvent, tellement bas, qu’il est presque nul; le plus grand mérite de ces femmes est de savoir bien emmailloter un enfant.

Dans sa Némésis médicale , François Fabre, qui n’est pas des plus aimables pour les accoucheurs femelles de notre époque, dépeint leurs travers, non sans quelque vérité :

LES SAGES-FEMMES

De l’accoucheur, que font le sexe et l’âge ?

L’âge et le sexe ont, à mérite égal,

Un égal titre au beau surnom de sage.

Du même fief, châtelain féodal.

Tout esprit docte à son gré se l’arroge;

Soit qu’à longs plis descendent sur sa toge,

Incessamment par l’amour caressés,

D’épais cheveux artistement tressés ;

Que sur sa bouche erre au milieu des charmes Le doux souris qui va sécher les larmes;

Soit qu’aux ennuis où son front s’est moulé,

Encor flétri de morgue scholastique,

L’œil mâle et fier, ou sévère, ou caustique,

Dans le travail sa foi d’homme ait doublé ;

La foule accourt et ma voix la rallie ;

Non cette foule où domine la lie A nos besoins insuffisant frétin,

Faible soutien d’une école affaiblie.

Où s’étendront Moreau, Dubois, Hatin,

(1) Voici, comme échantillon du savoir de quelques sages-femmes, une lettre publiée dans la Gazette des Hôpitaux, du 13 février 1836 : « Ma bonne peutite, ci vous nave pas de parti prémédité pour ce coire, je vous zin vite à veu nire in ci que mademoiselle X... bonne man et cen pleman promene cure leu boulevare. »

MOEURS ET COUTUMES

D’autres encor que ma mémoire oublie ;

Mais bien la foule où d’un meilleur renom Vivent Dugès, Gardien, Capuron,

Et Villeneuve, espoir de Massillie ;

Et mille, mille à qui manque un essor,

Dont l’aile bat, quoique sur terre encor,

Qu’un souffle d’air, une brise qui passe Au moindre choc lancerait dans l’espace.

Mais, dira-t-on, laissez vos ventriers,

Gent secourable aux secrètes faiblesses, Accoucheurs-nés de reines, de princesses,

Se disputer ou chardons ou lauriers ;

Chardons, lauriers ont des branches rameuses ; A vous des mets faciles à broyer,

De la science à docile espalier,

A vous, enfin, à vous les accoucheuses.

Oh ! comme ici, sous mon vers indiscret Dans son éclat l’Ecole reparaît ;

De quels chefs-d’œuvre elle se pare et brille ; Quel linge sale à laver en famille ;

Et pour blanchir de jaunissants fleurons Quelle lessive à chauffer aux chaudrons !

Non que soudain de mes justes critiques, Prompt à jeter d’inopportuns éclats,

J’aie à flétrir cet hôtel des cliniques Bâti naguère avec tant de fracas,

Où, resserrés comme aux étroites stalles,

On ose encor du nom pompeux de salles Y décorer d’étouffants galetas ;

Que coup sur coup d’une haleine ennemie A quatre fois souillé l’épidémie ;

Et que la fièvre aux retours malfaisants A quatre fois fait fermer en trois ans.

Qu’on ose encor l’ouvrir, et de ma bouche S’échappera l’irrévocable arrêt ;

Ma voix est forte et l’anathème est prêt : Malheur à ceux que la mitraille touche Quand la justice amorce les canons !

En mille éclats elle brise leurs noms ;

Un mot suffit : de hideux cabanons Heurtent les yeux de leurs femmes en couche. Ecartons-nous de ce double charnier.

Loin du cloaque où la mort a son trône,

Sur un coteau que plus d’air environne.

Et qu’Arago nous rendit familier,

Est un palais qu’une piété divine Au siècle d’or a bâti pour Lucine;

Penser d'amour, oeuvre de charité,

Ajuste droit nommé Maternité.

C’est un refuge à des larmes amères ;

Aux orphelins on y garde des mères,

Et tout écho qui réfléchit des sons Des Baudelocque y redit les leçons.

Naguère encore Boivin et Lachapelle Ont illustré la Salerne nouvelle.

Et maintes fois sur le divin trépied,

Ange de paix, aux douleurs qu’elle veille,

De Trotula l’ombre fraîche et vermeille Près d’un chevet, souriante s’assied,

Belle d’attraits, de vertu, de science,

Belle surtout de son expérience.

Telle, échappant à d’injustes mépris,

D’un culte saint, consolante prêtresse,

Dans l’art si cher aux dames de la Grèce, Malgré les lois, Agnodice eut le prix.

Telle Perrette, hélas ! mélancolique,

En robe simple, en simple capuchon.

Calme, subit sur la place publique L’auto-da-fé d’une sentence inique,

Et dont un roi la releva, dit-on.

Qu’ai-je entendu? Perrette ventrière.

Qu’un parlement transformait en sorcière; Ah! qu’elle garde un insultant pardon;

Fi de son aide et même de son nom !

Fi des talents, des vertus de bricole 1 Quel Orfila de sa puissante main A déposé la griffe d’une école Au sceau menteur de leur faux parchemin ? Est-ce au sortir d’examens de parade Qu’on leur transmit la sagesse et le grade, Fruits sans saveur qui vont sécher demain? Ah ! dans ce siècle, est-il rien que l’on n’ose? La convoitise y gâte toute chose ;

En cette école aux fréquentes rumeurs,

Plus d’un élu que le pouvoir révère Met, en dépit de son maintien sévère,

Sous ses deux pieds la justice et les mœurs.

Pourquoi baisser votre paupière humide?

MOEURS ET COUTUMES

De vos regards, je suis fier et jaloux ;

Levez ces yeux dont l’éclat est si doux;

Est-ce bien vous que ma robe intimide?

Ah ! croyez-moi, que vous disiez ou non De vos auteurs la matière et le nom.

N’eussiez-vous fait qu'une croix pour paraphe, La langue admet parfois certain écart, Montesquieu même en a commis sa part :

Honte aux pédants qui savent l’orthographe ! L’écho redit ce propos engageant De halle en halle aux provinces voisines; Vingt Jeannetons à l’œil encourageant L’ont entendu jusque dans leurs cuisines ; L’impur graillon en tout sens le transmet, Mais au dehors cette odeur ne se borne, L’Ecole en hume un odorant fumet;

Et, sous la toque, à plus d’un nez gourmet Monte un parfum de quelque maritorne.

A qui la faute et le mal tout entier?...

A vous, régents des classiques royaumes Qui trafiquez de vos honteux diplômes Comme on ferait d’un impôt maltôtier.

Sous vos jurys la récolte est facile,

Mais sans soleil avortent les moissons,

Et du scrutin au flanc large et docile Un cuivre impur dénature les sons.

Pédants titrés, prodigues de couronnes,

Dont les lauriers sont à peine tressés,

De source impure, à flots longs et pressés Sortent encor mille et mille matrones ;

Mais s’il en est qui, de toute hauteur,

Fermes d’esprit, fortes de conscience,

Osent briguer un brevet de science,

Et marchent droit au bonnet de docteur,

De vos moulins remettant l’aile en panne,

Au candidat vous jetez le harpon,

Emerveillés que le public profane,

Qui rit parfois des docteurs en soutane,

Ne siffle pas un docteur en jupon.

Qui donc siffler? répondez, est-ce Stone,

Ou Saint-André qu’elle grime en Scapin,

Et voue aux ris dont la plèbe bretonne Suit Godalmine accouchant d’un lapin ?

Est-ce Nihell dont la main impolie

D’un coup de fouet désarçonna Smellie?

O sacrilège ! à l’élève ébahi L’habileté du docteur diplomate Développait un informe automate;

Il lui faisait un ventre en cuir bouilli ;

Une vessie y singeait la matrice.

Chaste utérus où dans la bière glisse Une poupée à cire molle et lisse;

Et le bouchon tamponnant l’orifice Sous la ficelle obéissait au doigt ;

L’eau jaillissait du factice détroit,

Mais Nihell rit d’un rire de mégère;

Rire fatal qui, malgré le bouchon,

A fait jaillir un dernier flot de bière.

Et dont l’éclat a brisé le cruchon.

Quel sel mordant, quelle épigramme fine, Pourrait atteindre en ces indignes jets Ou Lachapelle, ou Legrand, ou Dugès, Docteurs de fait sous le seing de Lucine !

Et Siéboldt, double greffe germain,

Boivin encor, lustre de sa patrie,

Et Wittembach, d’un sang français nourrie, Toutes docteurs par droit de parchemin!... Et maintenant, comme un fer qui se rouille, Renverrez-vous la femme à sa quenouille,

Et d’une trame aux dévorants ennuis Enchevêtrant et ses jours et ses nuits.

Aigres de ton et de voix bien amère,

La livrez-vous aux seuls devoirs de mère ? Mais sa santé lui défend tous les mois A jours égaux, dites-vous, les émois;

Neuf mois durant, une ardeur imprudente Nuit aux progrès d’une grossesse lente; L’insouciance au fruit qu’elle a porté Eût mis obstacle à sa fécondité,

Et dans le sein d’une docte nourrice Un rien suffît pour que le lait tarisse. Travaux de nuit sont alors sans attraits; Comment se plaire encore aux œuvres rudes, Interrompant de douces habitudes ?

Comment offrir à des esprits distraits D’apres labeurs, de sévères études?

Coupez donc court à tout nouvel effort;

Plus de docteur à titre hermaphrodite ;

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Du Grec jaloux pour la race maudite Renouvelez l’ostracisme et la mort...

Sinon, cessez d’injurieuses plaintes,

Et des pleurs feints, et des alarmes feintes ; On peut se faire à des profits moins grands; Pour qu’un étal prospère et s’achalande Ne faut-il pas qu’au public qui marchande Chaque commère offre ses prix courants?

Quittez L’air sombre et le regard farouche;

Que la colère, amoindrissant vos cils,

Ne fronce pas de sévères sourcils ;

Laissez le rire errer sur votre bouche;

Dût une enseigne, à chaque carrefour, Intercepter la lumière du jour,

Ah ! qu’à son gré, saigne , vaccine, accouche Toute matrone... Au fœtus arrêté.

Que toute voie à main harde pétrie

D’un vin bien chaud soit promptement flétrie;

Partout déjà l’utérus contracté,

Hâtive proie à la douleur hâtive,

Comme accusé de faiblesse rétive.

Convulse et meurt, grâce au seigle ergoté. Toute pitié serait et vaine et folle;

N’a-t-on pa9 vu certain pédant d’école D’un fer rapide au tranchant inhumain.

Sans cesse armer son homicide main?

Prompt à creuser tous les jours une tombe,

Il recommence encor le lendemain :

La vanité, du crime est sœur jumelle !

Et quand, hélas ! sans méthode et sans frein, L’insanité succède à Dupuytren, Qu’attendra-t-on d’un Sangrado femelle ?

Le temps n’est plus des charitables soins;

Les hôpitaux manquent à nos besoins;

Et de nos jours, d’une intendance avide, Mieux que le fer du stylet assassin Qui du fœtus a labouré le sein,

L’esprit étroit pousse à l’infanticide.

Des innocents le meurtre est ordonné :

Les voyez-vous ces mères à l’œil morne!..

Ah ! révoquez un firman erroné.

Ou voulez-vous, par l’honneur condamné, Qu’en nos cités, au pied de chaque borne, Gise sanglant et meure un nouveau-né ?

Et vous, régents d’études imparfaites,

Dont les leçons sont un constant larcin.

Des nourrissons qu’aux deux sexes vous faites,

L’un est manœuvre et n’est pas médecin,

L’autre docteur, mais en pratique ignare ;

Pour lui du temple on a fermé le seuil,

Et de tous deux quand l’orgueil les égare,

Du vrai savoir dont vous fûtes avare L’humanité porte seule le deuil.

Si, comme certains de nos confrères, nous savions tendre entre les branches du forceps les cordes de la lyre, peut être exprimerions-nous aussi notre opinion personnelle : le poète, dit Horace, peut tout oser. L’alexandrin ou le décassyllabique nous serait commode pour chanter, sur le ton élégiaque, certains malheurs causés par la présomption et l’ignorance; puis, passant au ton didactique, nous montrerions à nos praticiennes qu’elles en feraient assez si elles voulaient se contenter d’un rôle purement passif. Il nous suffira de rappeler, en prose, que les sages-femmes ont tort de traiter les maladies de leur sexe, et, sans diplôme, de donner des consultations. Où ont-elles fait les études que demandent ces cas toujours délicats ? Comment, sans crainte de l’amende et de la prison, osent-elles annoncer nettement, par leurs enseignes, cette infraction à la loi, opérer et médicamenter au hasard les personnes naïves ou trop pudiques qui se confient à elles ?

Le Dr Barry explique, avec esprit, celte tendance de la sagefemme à se substituer, en toute occasion, au médecin : « Créée pour assister à la sortie des mortels qui font leur entrée sur cette vallée de larmes, son rôle devait se borner là. Mais que nenni ! de déductions en déductions, la Lutine moderne s’est dit : ayant des droits sur le contenu, je puis, je dois en avoir sur le contenant : la matrice; j’en ai donc sur le porteur du contenant : la femme. Et toujours par déduction, eu égard sans doute à la relation lointaine, immédiate ou médiate qui existe entre ce contenu et l’auteur de ce contenu, elle s’est arrogé le droit de médeciner l’auteur du contenu : l’homme. De là à traiter n’importe quoi : rhumes, coliques, rhumatismes de la plus belle et de la plus laide moitié du genre humain, il n’y avait qu’un pas; ce pas a été franchi. Voilà comme : Madame Placenta , sage-femme jurée , traite les maladies des femmes, des hommes, des enfants, etc., etc. D’où je conclus que : sage-femme et femme sage ne sont point deux termes synonymes. »

Les sages-femmes du temps de Proudhon possédaient déjà cet esprit d’imitation et d’accaparement qui les ont toujours portées à

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étendre le domaine de leurs attributions : « J’ai connu, » dit le penseur Jurassien, « un entrepreneur de remplacements militaires, à l’époque où les remplacements militaires étaient objet de commerce, dont la femme, en l’absence de son mari, faisait la visite corporelle des sujets. Elle auscultait, palpait sa marchandise, la faisait marcher. Toussez ! lear disait-elle... Du reste, une très brave femme, que jamais on ne soupçonna de galanterie. Elle exerçait son métier philosophiquement, les remplaçants à ses yeux n’étaient pas des hommes : c’était de la chair à canon ».

Rendons cependant justice à nos honorables matrones, et reconnaisons que si, de nos jours, leur rôle doit se borner à celui de gardesmalades prudentes et dévouées, avant l’organisation de l’enseignement pratique des accouchements par Paul Dubois, en 1835, quelques-unes rendaient de réels services dans les grands centres, en utilisant leur clientèle pour l’instruction des étudiants, comme le prouve cette enseigne de sage-femme, relevée par Siebold lors de son voyage à Paris, en 1831 :

' « MADAME DUT1LLEUX, maîtresse sage-femme jurée, reçue par la Faculté de médecine de Paris, enseignant, avec autorisation, depuis nombre d’années, la chirurgie des accouchements pour messieurs les élèves en médecine, tant nationaux qu’étrangers, continue ses cours journaliers de théorie et de pratique pendant toute l’année scolaire. Madame Dutilleux continue aussi de recevoir comme pensionnaires les dames enceintes à toutes les époques de la grossesse. Elle est visible tous les jours dans son cabinet, rue du Paon, n° 2, depuis dix heures du matin jusqu’à une heure. »

Enseignes et prospectus des sages-femmes. — Pour servir d’indication au public intéressé et souvent pris au dépourvu, la corporation des sages-femmes a, depuis longtemps, adopté des emblèmes extérieurs qui jouent le rôle indicateur de la carotte du marchand de tabac et de la lanterne rouge du commissaire de police. Ainsi les statuts de 1587 nous apprennent qu’à celte époque, le tableau de la sage-femme représentait soit une femme portant un nouveau-né et un petit garçon ayant un cierge à la main, soit un berceau orné d’une fleur de lys. Nous savons, par Mercier, qu’au dixhuitième siècle, l’enseigne habituelle était une toile ou un panneau en bois représentant une femme avec un enfant dans les bras; on trouve encore de ces enseignes, surtout en province. Aujourd’hui, la sage-femme arbore fièrement l’écusson en tôle vernie; pour la nuit, elle allume une lanterne peinte, phare des jeunes filles en détresse.

De même que beaucoup de médecins ont supprimé la plaque indiquant leur profession, les sages-femmes huppées ont fait disparaître l’enseigne traditionnelle; rien, sinon cette mention aristocratique, et souvent suspecte : Maison d'accouchement.

Toutefois, les armes parlantes n’ont pas été abandonnées; particulièrement dans les quartiers populaires, on retrouve le ponctif bien connu (fig. 453) où se profile une sage-femme tenant, d’un air recueilli,

Fig. 453.

un poupon dans ses bras, et où l’on aperçoit le clocher d’une église lointaine.

On trouve aussi le chou tantôt simple, tantôt donnant passage à un nouveau-né. Le chou étant vulgaire, il arrive parfois que l’enfant sort d’une rose (fig. 454) ou d’un rosier (fig. 455). Cet emblème a, sans doute, pour origine la vague ressemblance qui existe entre l’aspect extérieur des organes de la mère et les replis multiples des feuilles du chou ou des pétales de la rose. Quoi qu’il en soit, un vieux dicton

MOEURS ET COUTUMES

veut que les garçons naissent sous les choux, les filles sous les roses, comme le rappellent les couplets du Grand-Mogol , que l’on trouvera, paroles et musique, dans notre Luciniana..

Une enseigne du faubourg Montmartre raffine sur l’idée : Une jeune personne, fort agréable d’aspect, tire d’une rose des amours qu’elle lance dans l’espace; devise : J'ouvre , mais ne ferme jamais (fig. 456).

Balzac, dans le Dictionnaire des enseignes de Paris , qu’il composa

Fig. 454.

et imprima lui-même sous le pseudonyme d’un « Batteur de pavés », décrit quelques enseignes originales de son temps. Il est d’abord question de l’enseigne ordinaire de l’époque : « Les sages-femmes bornent leurs annonces extérieures à un tableau sur lequel elles sont dessinées, soit au chevet du lit de la malade qui paraît constamment jouir de la meilleure santé, soit l’enfant sous le bras, comme le dirigeant vers une maison de dépôt où le nouveau-né ignorera le nom de sa mère.

«Gomme de nos jours tout semble se perfectionner, les dames accoucheuses s’offrent toujours aux regards du public, en toilette et constamment jolies, constamment fraîches, aussi avenantes enfin que si elles avaient besoin de plaire. »

Puis il signale celles qui se distinguent par leur originalité : « Rue J. -J. Rousseau, n° 23 : une belle accouchée de bonne mine, elle n’a pas encore la fièvre de lait ; un papa bien réjoui, il a vu éclore sa progéniture; un petit frère caressant le nouveau venu, il ignore

Fig. 455.

qu’un jour il partagera son patrimoine; une sage-femme élégante et jeune, elles le sont toutes, formant un groupe très attendrissant; mais ce qu’il y a de plus sublime encore, ce sont les deux vers suivants qui se trouvent en tête du tableau :

Grâce à l’art, ô mon fils, enfin tu vois le jour,

Nos vœux sont exaucés; je dois bénir l’amour!

« C’est donc un enfant de l’amour que le petit poupon ? Non certainement, non, nous a-t-on répondu, bien que la scène se passe rue J.-J.-Rousseau. Mais voyez la maladresse du copiste que j’avais chargé de recueillir ces deux vers, il les avait écrits ainsi : Grasse à

MOEURS ET COUTUMES

lard (1). Le culte que nous vouons à la vérité nous a fait les rétablir tels qu’ils se trouvent sur le tableau de Madame l’accoucheuse. »

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