B. — • DIVINITÉS INVOQUÉES PAR LES ANCIENS DANS LES ACCOUCHEMENTS
De tout temps les femmes enceintes ou en travail ont supplié certaines divinités de leur venir en aide et d’abréger leurs souffrances. Dans le Rig-Veda, recueil d’hymmes indous qui remonte au moins
à 1500 ans avant Jésus-Christ, nous trouvons déjà cette] invocation : « Maître des bois sacrés, sors de ta prison comme l’enfant sort de la matrice de sa mère. O Aswius, écoutez mon invocation et délivrez Saptawadhri. .. Porté pendant 10 mois, sors du sein de ta mère enveloppé par les membranes internes. Le jeune enfant est resté dix
Fig. 26. — Divinité adorée autrefois à Haiti.
l’obstétrique et le culte
mois dans le sein de sa mère ; qu’il en sorte vivant et fort, que le fils et la mère vivent heureux » (1).
En Scandinavie, on croyait autrefois que les fées, appelées Volas ou Valas, et les Meyar ou Maïas, nymphes toujours vierges, assistaient aux accouchements laborieux et aidaient, par leurs incantations ( galdrar ), les femmes en couches. Les Kymris partageaient la même croyance.
Charlevoix, dans son Histoire de Saint-Domingue, dilque lesanciens naturelsde cette île adoraient plusieurs pierres en forme de croix qu’ils appelaient Zemez. Chacun de ces fétiches avait des attributions différentes ; l’un d’eux protégeait les femmes enceintes et leur assurait un accouchement heureux.
Fie. 27. — Dée=se de la Maternité, chez les Gaulois (2).
Fig. 28. — Ex-voto païen eu terre cuite f2).
Les Gaulois avaient aussi une déesse delà Maternité (fig. 27', à laquelle ils offraient des ex-voto (fig. 28).
(1) Daremberg. Recherches sur l’état de la médecine durant la période primitive de l'histoire des Indous.
(2) Figures tirées de Paris à travers les ôrjes. Didot. édit.
Quant aux divinités obstétricales des Egyptiens, des Grecs et des Romains, elles vont être l’objet d’une étude spéciale.
l’obstétrique et le culte
Divinités égyptiennes. — « LesHat-Hor, dit M. Maspero (1), comme les fées du moyen âge, se pressaient autour du lit des accouchées et attendaient la venue de l’enfant pour l’enrichir ou le ruiner de leurs dons. Les bas-reliefs du temple de Louqsor et ceux d’un temple d’Esneh nous les montrent qui jouent le rôle de sagesfemmes auprès de la reine Mout-em-ouat, femme de Tahout-mès IV (fig. 29), et auprès de la fameuse Cléopâtre. Les unes soutiennent la
Fig. 30. — Neith soutenant Isis, allaitant Horus. (Figure tirée des Monuments d'Egypte , de Champollion.)
jeune mère et la raniment par leurs incantations ; les autres reçoivent le nouveau-né, se le passent de main en main, lui prodiguent les premiers soins et lui présagent à l’envi toutes les félicités. » D’autres •déesses, fort nombreuses, et en particulier Neith (fig. 30) et Anouké (fig. 31), présidaient aussi aux naissances. Mais la véritable déesse des accouchements, d’après Maspero, était Nekhab, que Champollion appelle Soven. Les Egyptiennes s’adressaient encore à Bastit,
(1) Les Contes populaires de l'Egypte ancienne, 1882.
fille d’Isis, et à Isis elle-même, qu’invoquaient les Grecques de l’époque postérieure (1). Nekhab était représentée, le plus souvent, sous la forme d’un vautour ou bien avec la lête de cet oiseau recouverte d’un diadème ou de longues bandelettes, tenant un arc et des flèches à la
Fig. 31. — La déesse Anouké allaitant llarnsliabi. (Ceinture d'un temple de la Nubie.)
main. Quant à Isis, elle était figurée sous les aspects les plus variables (fig. 32, 33, 34, 35, 36). Les Grecs qui, dès l’époque d’Hérodote, avaient identifié Isis avec leur Io, expliquaient cette forme en rappelant celle qu’avait prise la fille d’inachos, poursuivie par Héra.
(1) Les Romaines en gésine adressaient aussi leurs vœux à Isis. Ovide ( Métarn . lib. l,fab. V), la fait apparaître en songe à Téléthuse pour lui annoncer un heureux accouchement et, ailleurs ( Amor . lib. II,eleg. XIII), il la prie de protéger la grossesse de Corinne, sa maîtresse.
L OBSTETRIQUE ET LE CULTE
Fie. 32. — Isis, déesse de la Fécondité.
Fig. 33. — Isis allaitant Horus.
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Fig. 34. — Isis allaitant Bonis.
l’obstétrique et le culte
Divinités Grecques. — Chez les Hellènes, la divinité spéciale qui préside à la naissance de l’enfant, c’est Ilitiiyia. Dans Homère, tout un groupe de divinités porte ce nom ; filles d’Héra, la déesse protectrice des mariages féconds, elles ne personnifient que les douleurs de l’enfantement, « les traits aigus qui percent et déchirent le
corps de la femme en travail » (1) ; elles sont fatales plutôt que secourables.
« Après Homère, dit M. Decharme, ce groupe de divinités se simplifie : il se réduit à une seule personne : Ilithyia , fille d’Héra et de
(1) Iliade, XI, 269.
Zeus, sœur d’IIébé et d’Arès. Cette déesse de l’accouchement était, suivant Olen, la mère d’Éros, dont on aperçoit sans peine le rapport avec elle. Le vieux poète, dans l’hymne qu’il avait composé en son honneur, lui appliquait l’épithète de eulinos (celle qui file bien), la confondant ainsi, comme le remarque Pausanias, avec la Parque de la vie; il ajoutait qu’elle est plus ancienne que Cronos, voulant signifier par là que l’œuvre de la génération remonte aux origines mêmes des choses. A Tégée, elle personnifiait la femme qui enfante; on l’y avait surnommé Augé à genoux , parce qu’Augé (l’Aurore) à qui on l’identifiait, avait mis au jour Télèphe en s’agenouillant : posture qui était supposée faciliter l’accouchement. »
A Ægion, les statues d’ilithyia la représentaient dans une attitude expressive, dont les monnaies de cette ville nous ont conservé l’image (fig. 37).
Les femmes, pendant les douleurs de l’enfantement, lui consacraient des hastes ou javelots et lui sacrifiaient des génisses pour obtenir une heureuse délivrance ; les Argiennes, d’après Plutarque, lui offraient un chien.
D’autres divinités usurpaient, en certains pays grecs, les fonctions d’Ilithyia : Héra qui, débarrassée de tous les défauts humains que lui attribuait la fantaisie des poètes, était le type divin de l’épouse,
portait en Argolide et en Attique le surnom d’Ilithyia ; d’anciens monuments la figurent les ciseaux à la main et avec les attributs de la sage-femme. On la représentait aussi allaitant le dieu Mars
Artémis (fig. 39), dont une tradition nous a appris les précoces dispositions pour l’art obstétrical, puisqu’à peine née elle aidait sa mère à mettre au monde Apollon, était aussi, en quelques lieux, une divinité secourable pour les femmes en travail. On peut s’étonner de voir cette déesse présider aux enfantements, quand, témoin des douleurs maternelles, elle conçut une telle crainte du mariage, qu’elle obtint de Zeus la grâce de garder une virginité éternelle. A Ephèse, Artémis n’est plus la vierge dorienne ; c’est une mère nourricière dont la poitrine est couverte de mamelles (fig. 39). Sous cette forme, elle peut sans rougir se donner comme une déesse de la fécondité. Elle est coiffée du polos, les deux mains étendues, et son corps est enfermé dans une gaine sculptée de têtes d’animaux.
Fig. 38. — Héra allaitant le dieu Mars (Musée Pio Clementino).
(fig. 38).
Divinités Romaines. — La religion des Romains était, comme on le sait, un mélange assez confus d’emprunts faits à la mythologie
Fig. 39. — Artémis d’Ephèse, d’après une statue en albâtre oriental du musée de Naples.
hellénique et de traditions de dogmes indigènes ; eux-mêmes assimilaient volontiers leurs propres dieux à ceux qu’ils avaient reçus des Hellènes. Aussi, nul doute que quelque Romaine n’ait invoqué Ili-
l’obstétrique et le culte
thyia, ou Héra, ou Artémis, au moment critique. « Elles font l'amour en grec », disait Juvénal ; elles pouvaient aussi bien accoucher en grec. Horace, dans son Carmen seculare, nomme Ilithyia parmi les déesses tutélaires, et la confond d’ailleurs avec Lucine.
Rite maturos aperire partus,
Lenis Ilithyia, tuere matres,
Sive tu Lucina probas vocari,
Seu Genitalis.
Toi qui ouvres les enfantements mûrs,
Douce Ilithyia, protège les mères,
A moins que tu ne préfères être appelée Lucine,
Ou Génitalis.
La déesse latine officiellement chargée du service des accouchements était Junon, celles que les Romains identifiaient à tort avec Héra.
Sous le nom de Junon Lucina (1), cette divinité était l’objet d’un culte superstitieux, « d’un culte de femme en couches » dit assez spirituellement Preller. Juno Lucina fer opem , serva me, obsecro , s’écrie la courtisane Glycerium en travail d’enfant dans Térence(2).
Properce exprime non moins énergiquement les vœux faits à Lucine par une femme en travail :
Idem ego cum Cinaræ traheret Lucina dolores,
Et facerent uteri pondéra tenta moram:
« Junoni votum facite impetrabile, » dixi;
Illaparit (3).
Moi-même, comme Lucine prolongeait les douleurs de Cinara,
Et que le travail de l’utérus subissait un retard :
« Faites à Junon un vœu qu’elle exaucera, « m’écriai-je;
Aussitôt elle accoucha.
(1) On lui donnait encore le surnom de Solvizona, ou dénoueuse de ceintures, parce que dès qu’une femme se croyait grosse, elle devait déposer sa ceinture dans le temple de cette déesse. Catulle fait allusion à cet usage dans ce vers :
Quod zonam solvit diu ligatam.
Elle a dénoué sa ceinture longtemps attachée -
Quelques auteurs, un peu trop ingénieux, font dériver notre mot enceinte de cette coutume .
(2) Andr. Act. III, Scène I.
(3) Properce, IV, r.
Tout le monde connaît l’invocation à Lucine de la vie Eglogue de Virgile, celle où l’on a cru voir un pressentiment de la naissance de Jésus-Christ :
Tu modo nascenti puero, quo ferrea primum.
Desinet, ac toto surget gens aurea mundo,
Casta, fave, Lucina : tuus jam régnât Apollo.
A l’enfaut qui vient de naître, par qui l’âge de fer Va cesser, et l’âge d’or surgir pour le monde entier,
Souris, chaste Lucine: déjà règne ton Apollon.
L’invocation consistait à appeler par trois fois la déesse :
Quæ laborantes utero puellas
Ter vocata audis, adimis que letho (1).
Toi qui, appelée trois fois, entends les femmes En travail d’enfant, et les arraches à la mort.
La pièce suivante de Ronsard mentionne cette coutume :
Toy, déesse Lucine,
Requise par trois fois,
De la vierge en gésine Tu exauces la voix,
Et desserres la porte Au doux fruict qu’elle porte.
Tu as de la Nature La clef dedans les mains,
Tu donnes l’ouverture De la vie aux humains ;
Et des siècles avares Les faultes tu répares.
Dans les cas laborieux, la parturiente était obligée d’aller jusqu’à sept appellations. Si ses vœux étaient exaucés, elle offrait en sacrifice, à la déesse bienfaisante, des gâteaux, de l’argent, une jeune brebis, ou, d’après Senèque, dans un des chœurs de sa Médée, une génisse au corps blanc comme neige :
Lucinam nivei femina corporis Intenta jugo placet.
(1) Horace. Odc-s, III, xxn.
l’obstétrique et le culte
La victime devait être une truie, si le sacrifice tombait le premier jour du mois. De plus, Servius Tullius avait institué l’usage de déposer une pièce de monnaie dans les temples de Lucine à la naissance de tout garçon. C’était le denier de Lucine !
On représentait Junon Lucine tantôt en costume matronal, tenant une pique de la main gauche, et, de la main droite, une patère supportant un enfant (fîg. 40) ; tantôt une main tendue, comme pour recevoir le nouveau-né, et un flambeau à l’autre main : c’est ainsi que Rubens la représente dans son tableau de la Naissance de Marie de
Fig. 40. — Junon Lucine,
Médicis (fig. 41) ; tantôt assise, tenant de la main droite une fleur, qui ressemblait à un lis, portant un enfant emmailloté sur le bras gauche, et couronnée de dictame (fig. 42), plante supposée favorable aux accouchements; tantôt enfin, elle était figurée tenant d’une main un fouet et de l’autre un sceptre (fig. 44). Ce fouet était l’emblème d’un heureux accouchement; il rappelait les Lupercales, pendant lesquelles des jeunes gens couraient, à travers Rome, avec de grands fouets dont ils
frappaient le ventre des femmes enceintes qui désiraient une couche favorable. L’instrument avec lequel ils donnaient cette espèce de dis-
F:g. 4i. — La naissance de la Reine, d’après Rubens.
cipline était une peau de chèvre, qu’on prétendait avoir servi de vête' ment à Junon.
L OBSTETRIQUE ET LE CULTE
Demoustier rappelle celte coutume en de petits vers assez ridicules :
Alors deux ou trois cents bandits,
N’ayant que leur peau pour habits.
Couraient, avec des cris farouches,
Chez les épouses des Romains,
Leur frappant le ventre et les mains,
Pour empêcher les fausses couches.
Fig. 42. — Le sacrifice à Junon Lucine, d’après A. F. Callet, 1791.
Dans une médaille de Faustine la Jeune, on représente encore
Lucine debout, avec un enfant sur le bras gauche et deux autres à ses côtés (fig. 44).
Elle avait son temple près des Esquilies, non loin des Carènes et deSuburre ; il était entouré d’un bois sacré dont Ovide fait le théâtre d’une légende assez curieuse : les Sabines, enlevées par les Romains, étant restées stériles, les couples allèrent en pèlerinage au bois de Junon Lucina; une voix retentit au haut des arbres, indique un remède, et les Sabines s’arrondissent. C’est absolument le bois dont parle la chanson : On y va deux, on en revient trois.
Ilithyia chez les Grecs opérait seule : la Lucine des Romains avait sous ses ordres quantité de génies femelles qui, au fond, réduisaient son rôle à celui d’une simple surveillante. Supposons, en effet, que
Fig. 43. — Junon Lucine, d’après une médaille antique.
Fig. 44. — Junon Lucine, d’après une médaille de Faustine.
Mena, la préposée aux menstrues, n’ait plus, pendant neuf mois, qu’à se croiser les bras, Junon Lucina se chargera bien elle-même, sous le nom de Fluonia, d’empêcher les hémorrhagies utérines pendant la grossesse; sous celui d’OssiPAGA, de consolider les os du fœtus; sous celui d’OpiGENA, de favoriser son expulsion : mais c’était Alemona qui nourrissait l’embryon; c’étaient Nona et Décima qui veillaient aux deux derniers mois de la grossesse ; c’étaient deux divinités mâles, Vitumnus et Sentinus, qui donnaient à l’enfant la faculté de vivre et de sentir. Et lors de l’accouchement même, la fidèle Partula accompagnait la maîtresse-ventrière. Et pour la manœuvre, que d’aides de toute espèce ! Candelifera allume les cierges ; les deux Carmentes récitent les formules magiques, en attendant le repas que,
l’obstétrique et le culte
pendant les couches, on leur servira dans une chambre isolée (1). Si la tête de l’enfant se présente d’abord, intervient une nommée Prorsa ; si ce sont les pieds, c’est Postverta. La nymphe Egérie ne dédaignait pas d’accourir, et avec elle Uterina et Portuta, et Numeria, et même une vieille, vieille déesse, Natis, qui péniblement arrivait d’Ardée en Latium. Enfin, après les couches, Februa sera là pour délivrer la mère de l'arrière-faix et diriger les purgations.
Le dieu Sylvain, avait la réputation d’aimer à persécuter les femmes en couches. Intercidona, Pilumnus, Deverra préservaient la jeune mère contre les insultes de cette grossière divinité ; l’un frappait le seuil à coups de hache, l’autre y appliquait des coups de pilon, le troisième le balayait, afin d’empêcher Sylvain, par ces trois opérations, de pénétrer dans le logis. Les Parques (2) protégeaient aussi la nouvelle accouchée contre les attentats de Sylvain, et pour éloigner ce mauvais génie, on pendait une tête d’âne couronnée au lit de la femme.
Junon Lucine avait une rivale dans Génita Mana : cette dernière, dont le culte est assez obscur, semble, en effet, avoir exercé une grande influence sur les enfantements. On lui sacrifiait un jeune chien à la mamelle, mets digne des dieux, suivant Pline, et on lui adressait cette prière : Que de tout ce qui naît dans la maison , rien ne devienne bon! Cette prière s’entendait-elle non des personnes, mais des chiens qui, pour défendre la maison, doivent être méchants? Le mot bon aurait-il signifié les morts, et aurait-on ainsi demandé à la déesse que rien de ce qui naissait dans la maison ne vint à mourir ?
Junon Lucine avait une concurrence plus sérieuse dans trois dieux accoucheurs d’origine grecque ou peut-être syrienne, les Nixi Du (3). On appelait de ce nom trois statues agenouillées qu’on voyait au Capitole, devant la nef consacrée à Minerve, elles avaient été rapportées de Syrie par le consul Ocilius, après la défaite du roi An-
Ci) Cette coutume existait autrefois chez les Bretons : ils dressaient une table abondamment servie, avec trois couverts, pour engager les fées à être favorables au nouveau-né et à le douer de nombreuses qualités.
(2) En Scandinavie, les Parques présidaient aussi aux accouchements ; on les appelaient les trois Nomes, et au lieu de Lachésis, Clotho et Atropos, on leur donnait les noms de Udr, VerdancU et Sltuld, c’est-à-dire le Passé, le Présent et l’Avenir. « Les Nornes, dit A. Maury, assistent dans Bralundr, aux couches de Borghilda, reine des Danois, et annoncèrent la haute fortune que le sort réservait à Iielg l’Haddingicide ».
(3) Cf. Ovide, au livre IX des Métamorphoses :
Lucinam Nixosque pari clamore roeaham :
J’invoquais d’un même cri Lucine et les Nixes.
tiochus. C’est sans doute leur attitude latonienne qui leur a donné la confiance des femmes enceintes (1). Avant de les invoquer, il était nécessaire de se laver les mains et de se découvrir la tête. Voilà des dieux bien exigeants sur l’étiquette !
La déesse de la chasse et des bois, Diane, vieille divinité italienne, qu’on adora plus lard à côté d’Apollon comme l’Artémis des Grecs, avait, elle aussi, une action bienfaisante sur les accouchements. Au fameux temple d’Aricia, sur le lac de Némi, les femmes allaient demander des couches heureuses, et apportaient, en signe de reconnaissance, des bandelettes, des tableaux votifs, des flambeaux, des cierges enflammés.
Diane Lucifera (fig. 45) est identifiée avec la lune et serait, pour cette raison, la patronne des accouchées. Mais que vient faire la lune dans les accouchements? Est-ce en raison de l’influence illusoire de cette planète sur le sexe des enfants et sur les fonctions intimes de la femme ? Mauriceau ne parle-t-il pas même d’un caractère lunatique ? Est-ce encore parce que les anciens voyaient une certaine analogie entre les phases de la lune et le développement progressif du ventre dans la grossesse? Ou bien n’y a-t-il là qu’un simple rapprochement entre la fonction d’éclairer la nuit et celle de faire paraître l’enfant à la clarté du jour? Ou bien enfin, les actes de la génération n’ont-ils pas l’astre lunaire pour témoin? Quoiqu’il en soit, et si singulière que paraisse cette attribution d’accoucheuse à la chaste déesse, le fait n’en est pas moins vrai. Les mythographes l’expliquent en rappelant que Latone était accouchée d’elle sans douleur. Martial a fait allusion à Diane-Lucine dans l’épigramme XIII du livre des Spectacles, à propos d’une truie qui, blessée d’un javelot, au cirque, avait immédiatement mis bas :
Experta est numen moriens utriusque Dianæ.
dit-il ;
Elle éprouva en mourant la divinité des deux Dianes. c’est-à-dire de la Diane chasseresse et de la Diane accoucheuse.
(1) M. A. Dastre, dans une étude sur les Anesthésiques ( Revue des Beux-Mondes, 15 décembre 1880), donne une raison assez satisfaisante de cette intervention des BiiNixi: « L’enfantement exige la participation active de la femme; ses efforts volontaires sont nécessaires pour la terminaison du travail. C’est là ce qu’entendaient les Romains lorsqu’ils imaginaient que des divinités mâles, les Efforts, DU Nixi, prêtaient leur active assistance à l’enfantement, sous la surveillance de Lucine et des femmes, seules admises à cette mystérieuse opération ».
l’obstétrique et le culte
Un singulier cumul étaitcelui de Matuta : déesse des ports, elle s’occupaitaussi d’obstétrique. Mon Dieu ! de nos jours, plusd’un médecinde marine s’est fait une réputation d’accoucheur. N’est-ce pas, M. Pénard ?
Fig. 45. — Diane Lucifera.
Fig. 46. — Hécate (Musée Pio Clémentino).
Enfin Faunus, que les Romains assimilaient au Pan hellénique, était encore un dieu précieux aux dames Romaines. On célébrait en son honneur les Lupercales, dont nous avons déjà parlé.
A la naissance d'un Romain présidaient, on le voit, plus de fées que Perrault n’en amène autour du lit où la reine met au monde la Belle au Bois Dormant.
Intervenait ensuite toute une nouvelle série: en l’honneur d’Opis, la terre, notre mère à tous, on déposait sur le sol le nouveau-né; en le relevant, Levana témoignait de sa légitimité. Puis Deus Vagitanus ouvrait la bouche à l’enfant pour lui faire pousser son premier vagissement. Les deux déesses Cunina et Rumina ou Rumilia(I),
(1) Son nom vient de Huma qui anciennement voulait dire mamelle. Il n’entrait pas de vin dans ses sacrifices, les libations ne s’y faisaient qu’avec du lait. Plutarque dit, dans les Questions romaines, que cette déesse ne voulait pas qu’on lui offrit du vin parce qu’il était pernicieux au nouveau-né.
(fig. 47) protégeaient, l’une le berceau, l’autre le sein de la mère ou de la nourrice.
La déesse Nundina intervenait le neuvième jour, date importante, où l'enfant recevait son nom, sa bulle et certains talismans contre les sortilèges.
Une troisième catégorie de dieux et de déesses veille à la jeunesse délicate de l’enfant ; après le sevrage, Potina et Educa accoutument l’enfant à boire et à manger ; Cuba le fait passer du berceau dans un
lit; Statanus lui apprend à se tenir ; Farinus à pousser des sons indistincts, en attendant que Fabulinus lui enseigne la parole articulée et Locutius le langage parfait. Enfin d’autres génies ulriusque sexus éveillent en lui les facultés de l’âme, l’accompagnent à l’école, jusqu’au moment où Juventas et Fortuna s’emparent de sa personne.
Fig. 47. — Rumilia.